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REVUE
DE PARIS.
XLVII.
IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET Ce ,
RUE DE SEI5E, 1+ BIS.
REVUE
DE PARIS.
nweffe h/e?tie. — <y&?mee s83'w.
TOME QUARANTE -SEPTIEME.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,
QUAI MALAQUAIS, 17.
1837.
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in 2010 with funding from .
University of Ottawa
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ÉTUDES HISTORIQUES.
lia Littérature des Esclaves.
Il nous a semblé curieux de séparer de l'histoire générale des lit-
tératures anciennes de l'Occident un épisode assez important qu'elle
renferme, et qu'on ne nous paraît pas avoir encore étudié autant
qu'il mérite de l'être. Nous voulons parler du filon littéraire exploité
par les esclaves. En général , les érudits qui ont écrit sur les langues
classiques se sont bornés à mentionner tel poète ou tel philosophe
comme ayant été esclaves; mais personne n'a songé à examiner si
des faits pareils constituaient une exception, ou s'ils étaient au con-
traire des manifestations de quelque généralité sociale. C'est cette
lacune historique que nous avons essayé de combler en cherchant la
signification et l'étendue, parmi les anciens, de la littérature cultivée
par les esclaves.
Quand les races esclaves entrèrent dans la commune et dans la
jurande, elles venaient d'être affranchies. La propriété terrienne leur
était donc à peu près tout-à-fait étrangère; car outre que leur pé-
cule de liberté était fort modique , la propriété de la terre supposait
certaines capacités seigneuriales qu'elles n'avaient pas. Le travail,
le travail manuel appliqué aux métiers, aux arts, au menu négoce,
devint ainsi la condition nécessaire des bourgeoisies naissantes.
Or, le travail ne suffit pas toujours à tout le monde. Le travail est
comme les champs, il rend selon qu'on lui donne. Celui qui apporte
à son œuvre le plus d'activité et d'intelligence est aussi celui qui en
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retire le plus de profit. L'inégalité des facultés physiques , intellec-
tuelles et morales, engendra donc, au milieu des affranchis devenus
bourgeois et membres des jurandes, des inégalités déposition; les uns
prospérèrent, les autres déchurent; les uns engendrèrent des enfans
qui se trouvèrent riches , les autres engendrèrent des enfans qui se
trouvèrent mendians. Le nombre des mendians s'accrut en raison de la
multiplicité des affranchissemens qui se firent; car plus le travail ma-
nuel dut nourrir de personnes, plus il en laissa sans foyer et sans pain.
Néanmoins, soit que les affranchis trouvassent dans le travail assez
de ressources pour vivre, soit que l'insuffisance du travail les con-
traignît à la mendicité , on peut dire que les races esclaves fournirent
deux grandes classes d'hommes résignés à leur condition respective,
les bourgeois travailleurs et les mendians. Les uns et les autres,
bornés à leur position d'hommes affranchis, heureux ou malheureux,
ne songèrent pas à porter leurs yeux plus haut ou plus loin; bien
travailler ou bien mendier, voilà la principale tâche de chaque jour
qu'ils s'imposèrent. Du reste, quant aux supériorités de toute nature
que les races nobles faisaient peser sur eux, supériorité d'intelli-
gence, de beauté ou de commandement, ils la virent sans l'envier,
tant elle était élevée, ou l'acceptèrent sans la haïr, tant elle était re-
doutable.
Eh bien! du sein de ces mêmes races esclaves, il sortit des cœurs
nobles ou audacieux, pour qui rien dans le monde ne parut trop
haut ou trop grand; qui trouvèrent les chaînes assez légères pour les
porter sans fatigue, ou pour les briser sans effort; qui se sentirent
ou qui se crurent une nature au-dessus de la nature de leurs frères,
et qui ne voulurent pas accepter le rang où Dieu les avait placés;
qui, en voyant l'autorité que donnaient dans l'univers l'intelligence,
la grâce ou la force, se dirent qu'eux aussi ils deviendraient intelli-
gens, gracieux ou forts; et qui, mettant en oubli l'humilité de leur
origine, s'anoblirent d'eux-mêmes par une croyance forte en leur
prédestination.
C'est ainsi qu'il sortit, parmi les anciens, du milieu des esclaves,
des légions de poètes, de courtisanes et de bandits; poètes illustres
comme Térence, courtisanes belles comme Aspasie, bandits redou-
tables comme Spartacus; les uns et les autres, produits par cette
fierté morale dont nous parlions tout à l'heure; triple protestation
d'ames fortes ou orgueilleuses qui semblaient dire à Dieu qu'il s'était
trompé, et qui, soumises aux races nobles par la fatalité de la nais-
sance, se les soumettaient par l'esprit, par la beauté ou par la terreur.
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La littérature des esclaves est un des recoins les plus curieux à
étudier que renferme l'antiquité. Elle a des caractères spéciaux qui
la constituent, qui lui donnent une forme propre, et qui lui font un
domaine à part. Ainsi l'esclave est un artiste qui ne travaille pas in-
différemment à toute œuvre; il n'a, il ne cherche à avoir qu'un cer-
tain ordre d'idées qu'il affectionne, auxquelles il semble plus apte, et
dans lesquelles il s'enferme avec amour. Par exemple, l'esclave ne
touche jamais ni à la politique, ni au droit, ni à l'histoire, toutes
matières qu'il laisse à ses maîtres; mais il excelle dans la philosophie,
dans la poésie, dans la grammaire, dans la rhétorique, dans toutes
les choses qui se peuvent faire en un coin , et qui n'exigent que de la
réflexion, du recueillement et de la sagesse méditative.
Les études littéraires des esclaves parmi les anciens étaient une
suite naturelle et une conséquence logique de leur servitude. Le
maître cherchait à tirer le parti le plus profitable de leurs facultés;
il envoyait aux champs ceux qui n'avaient que de la force mus-
culaire; il appliquait aux usages domestiques ceux qui montraient
de la souplesse, de l'élégance et de la docilité; et lorsqu'il s'en trou-
vait qui trahissaient des aptitudes intellectuelles , il les faisait éle-
ver avec grand soin, soit pour tirer un jour revenu de leurs talens,
soit même pour les vendre. Les esclaves littérateurs ou artistes
étaient d'une grande valeur; Suétone mentionne Lutatius Daphnis,
esclave grammairien, qui fut acheté deux cent mille écus romains
par Quintus Catulus , et Lucius Appuleius, esclave grammairien
aussi, qu'Eticius Calvinus, chevalier, louait de son maître au prix
de quarante mille écus par an. Les esclaves hommes d'esprit étaient
donc toujours une grande fortune pour leurs maîtres; aussi leur édu-
cation était-elle poussée quelquefois jusqu'au plus exquis raffinement.
L'habitude des anciens d'être servis en tout par des esclaves, avait
fait diviser ceux-ci en catégories, selon les emplois. Il y avait dans
toute maison de grand seigneur, indépendamment des serviteurs de
bas étage, des esclaves intendans , des esclaves chasseurs, des
esclaves échansons , des esclaves musiciens et bateleurs , qui jouaient
des pièces de comédie pendant les repas , enfin des esclaves poètes,
grammairiens et rhéteurs, pour faire l'éducation des enfans. Plutar-
que et Xéhophon témoignent que , par toute la Grèce et par toute
l'Italie, ce qui concerne la pédagogie était entièrement dévolu aux
esclaves. Caton l'ancien en avait plusieurs qui étaient chargés d'éle-
ver ses enfans; et Xénophon, dans son traité sur la république de
Sparte, gémit de ce que, dans les pays de la Grèce où l'on se van-
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tait d'élever le mieux les enfans, on leur donnait toujours des escla-
ves pour instituteurs.
C'est par suite de ces fonctions pédagogiques que les esclaves ac-
caparèrent , parmi les anciens , tout ce qu'on pourrait appeler les arts
méditatifs, c'est-à-dire tout ce qui, comme la grammaire, la poésie,
la philosophie, peut s'étudier à huis-clos et dans le silence de la pensée.
La grammaire était, chez les anciens, un art très grand et très
beau, et qui , non-seulement comprenait ce que nous appelons la phi-
lologie, mais encore attirait à soi une foule de faits et d'aperçus
appartenant en propre à l'histoire, à la philosophie, à la poésie et à
la science divine des augures. Nous pouvons juger de ce qu'étaient
les livres de grammaire , par quelques traités de Varron , par les Sa-
turnales de Macrobe et par les Florides d'Apulée, tous ouvrages du
plus haut intérêt, mais qui n'eurent jamais, parmi les anciens, la
réputation de quelques autres traités de grammaire, par exemple
de ceux du grammairien Didyme, que Plutarque cite fort souvent.
Ce fut en Grèce que se forma l'étude de la grammaire , comme ,
du reste, l'étude de tous les arts qui ont illustré l'Occident. Les
Grecs distinguaient les grammairiens des grammatistes , comme nous
distinguons les médicastres des médecins. Entre la seconde et la troi-
sième guerre punique, un certain Cratès Mallotes, dit Suétone, fut
envoyé en ambassade à Rome, par Attale. Un jour, en passant dans
une rue , sur le mont Palatin , il mit le pied dans la gueule d'un égout,
tomba, et se cassa la cuisse. Durant tout le temps de sa légation , ou
plutôt de sa convalescence, il ouvrit, chez lui, des conférences litté-
raires. Ennius et Livius Andronicus, qui étaient des poètes et des
rhéteurs à moitié Grecs, et qui venaient de mourir, avaient aussi
donné le spectacle de ces exercices philologiques. L'exemple de Cratès
détermina le goût public; la grammaire fut impatronisée à Rome.
A partir de là, les grammairiens pullulèrent. Il y eut quelquefois >
à Rome, plus de vingt écoles célèbres ouvertes en même temps. La
frénésie grammaticale gagna même la province; des maîtres renom-
més s'y établirent. Suétone cite, entre autres, Octavius Teucer, Sis-
cennius Iacchus et Oppius Chares , qui allèrent dans la Gaule cisal-
pine et qui y professèrent jusqu'à un âge si avancé, qu'ils étaient
devenus aveugles, et qu'on les portait en litière dans leur école.
Tous ces professeurs de grammaire étaient des esclaves ou des
affranchis; car les maîtres aimaient mieux quelquefois laisser à leurs
esclaves intelligens le libre arbitre de leur industrie, et les éman-
ciper en leur imposant une redevance, sans préjudice du retour de
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leur succession, comme patronés. C'est ainsi que, dans la guerre
contre Tigrane, le grammairien Tyrannion ayant été pris et fait es-
clave, Murena le demanda à Lucullus, l'obtint et l'affranchit.
Suétone rapporte une assez longue liste de ces grammairiens es-
claves ou affranchis. Il cite comme un des premiers qui acquirent un
peu de célébrité, Suevius Nicanor, qui était en même temps poète
satirique; puis Antonius Gnipho, Gaulois, né libre, mais exposé
dans son enfance, et affranchi par celui qui le recueillit. Il tint sa
première école dans le palais de Jules César; ensuite il en ouvrit une
chez lui. Cette école était suivie de la jeunesse la plus illustre. Cicé-
ron y allait, même durant sa préture. Antonius Gnipho faisait sa
leçon de grammaire tous les jours, et il déclamait les jours de foire.
Ces déclamations étaient, en prose, ce que sont, en vers, les impro-
visations de ces Italiens, de ces Français et de ces Allemands, dont
nous avons été les témoins durant ces dernières années, c'est-à-dire
une amplification en lieux communs plus ou moins usés sur une ma-
tière proposée.
Du temps d'Antonius Gnipho, et quelque temps après lui, vivait
à Rome en grande réputation Atticus le philologue, Athénien, af-
franchi. Il était dans lintimité de Salluste et d'Asinius Pollion, et il
avait recueilli pour le premier des notes pour une histoire romaine. Il
paraît même, d'après les remarques de Pollion sur les écrits de Sal-
luste, qu'Atticus avait répandu dans les livres de ce dernier cette
terminologie archaïque dont on lui a souvent fait reproche. Valérius
Caton et Cornélius Epicadus étaient aussi à peu près contemporains
d'Antonius Gnipho. Le premier était, en même temps que grammai-
rien, professeur de poésie. Cornélius Epicadus était affranchi de
Sylla, qui l'avait nommé héraut du collège des augures. A la mort
de Sylla, il mit la main à ses mémoires, que le dictateur avait laissés
imparfaits. Stabérius Éros, acheté au marché, nu et étalé sur la
table des ventes, et puis affranchi par son maître, fut le précepteur
de Brutus et de Cassius. Lenœus, affranchi de Pompée, et le com-
pagnon de toutes ses guerres, avait son école dans les Carines, le
noble faubourg de Rome, où étaient les temples de Junon et de la
Terre, et où Pompée, Cicéron et un grand nombre de nobles riches
et illustres avaient leurs hôtels.
Quintus Cœcilius Épirota, pourvu de trois noms, comme un gen-
tilhomme , et affranchi du chevalier Atticus , l'ami de Cicéron ,
eut une moitié de la destinée d'Abailard. Chargé d'élever la fille
d' Atticus, il en devint amoureux, et l'expression dont se sert Sué-
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tone à son égard ne défend pas de supposer qu'il eût été favorable-
ment écouté de son écolière. L'intrigue s'étant découverte, le pré-
cepteur fut écarté, et la jeune ûlle mariée à Marcus Agrippa. Delà
maison d'Atticus, son patron, Quintus Caecilius Epirota passa dans
celle de Cornélius Gallus. Le grammairien vécut avec lui dans l'ami-
tié la plus étroite; et dans la lutte que Cornélius Gallus eut à sou-
tenir contre Auguste, lutte fatale qui lui fit porter la tête sur 1 echa-
faud , l'intimité de l'affranchi devint l'objet de l'accusation la plus
grave. Privé de ce second patron, Quintus Caecilius Épirota ouvrit
une école. Il y reçut peu d'élèves, et seulement de fort jeunes, ce qui
lui fit donner par le poète Domitius Marcus, le nom de « nourrice
des poètes au berceau. » Du reste, Quintus Caecilius Epirota soutint
jusqu'au bout le caractère d'individualité morale qui avait commencé
les malheurs de sa vie; il fut le premier à faire ses leçons sur des
matières latines, tandis que les autres grammairiens n'admettaient
que le grec comme langue savante et littéraire; et il osa scandaliser
son auditoire par la lecture de Virgile, d'Horace et des autres poètes
contemporains.
A côté de grammairiens comme Cœcilius Épirota, Rome en comp-
tait d'autres d'une fortune moins éclatante, mais plus paisible,
comme Verrius Flaccus, Scribonius Aphrodisius, Caius Julius
Hyginus et Caius Mélissus.
Verrius Flaccus avait établi des disputations publiques, dans les-
quelles il donnait au vainqueur quelque livre rare pour prix. Auguste
l'avait choisi pour précepteur de ses neveux , et il tint son école
d'abord dans le palais même, ensuite dans l'hôtel de Catilina, qui
faisait partie du palais. Scribonius Aphrodisius, affranchi de Scri-
bonia, première femme d'Auguste, et contemporain de Verrius,
laissa un traité sur l'orthographe. Caius Julius Hyginus, affranchi
d'Auguste , et ami d'Ovide , fut bibliothécaire de l'empereur, ce qui
ne l'empêcha pas de donner des leçons. Caius Mélissus, exposé au
berceau, recueilli et donné en présent à Mécène, et par Mécène à Au-
guste, fut nommé par l'empereur bibliothécaire au portique d'Octavie.
Parlons enfin de Quintus Remmius Palémon, qui est un type
curieux de l'artiste esclave dignement révolté contre sa condition.
Palémon commença par être l'esclave d'un tisserand. Puis, il accom-
pagna le fils de son maître aux écoles , et il y apprit furtivement les
belles-lettres. Fortifié par l'étude et affranchi, il devint, sous
Tibère et sous Claude, le grammairien le plus célèbre de Rome.
Perdu de défauts et de vices, il captivait encore les esprits les plus
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difficiles par l'indicible attrait de sa parole et par le prestige sur-
prenant de sa mémoire. Il écrivait même d'assez bons vers au besoin.
Fier, entier, arrogant, il affectait le plus grand mépris pour le
savant Marcus Terentius Varron , et il poussait jusqu'au bout la
grossièreté élastique de l'injure latine , en disant de lui que ce n'était
qu'un porc. Il prétendait que Virgile l'avait clairement prédit dans
la troisième églogue , en donnant Palémon pour juge aux vers de
Ménalque et de Damète , comme celui dont la postérité accepterait
l'opinion en matière de toute poésie ; et il racontait avec une fatuité
charmante comment des voleurs qui l'avaient pris , et qui voulaient le
rançonner, l'avaient laissé aller avec toutes sortes de déférences, par-
respect pour la célébrité de son nom.
Fier comme un chevalier, Quintus Remmius Palémon était volup-
tueux comme un sybarite : il prenait un nombre tout-à-fait exorbi-
tant de bains chaque jour, et son luxe extérieur absorbait , non-seu-
lement les revenus de son école, qui étaient considérables, mais encore
ceux de son patrimoine. Son penchant extrême à la galanterie finit
même par le ruiner, et il fit passer en joyeusetés excessives la rente
de ses magasins de friperie, et jusqu'à celle d'une vigne qu'il avait
lui-même plantée, et qui lui rapportait, dit Suétone, trois cent
soixante-cinq amphores de vin.
La Rhétorique , quoique assez voisine de la Grammaire , en était
néanmoins assez séparée pour qu'elles dussent être exercées par des
hommes de différente condition ; à peu près tous les grammairiens
étaient esclaves; très peu d'esclaves, au contraire, devenaient rhé-
teurs. Cette différence essentielle tient à des raisons simples et fa-
ciles, qu'il est convenable d'exposer.
La grammaire était un art de jeunes gens , la rhétorique était un art
d'hommes faits. La première apprenait les principes de la langue
parlée et de la langue écrite; la seconde apprenait la pratique de la
parole. La rhétorique touchait donc à la politique par les harangues
sénatoriales ou tribunitiennes, et à la jurisprudence par les plaidoi-
ries du prétoire; or, jamais , en aucun pays du monde, les esclaves
n'ont touché ni à l'étude de la politique ni à l'étude du droit, qui
étaient exclusivement le domaine des hommes libres. Quoique enfer-
mée dans un cercle de généralités par les conditions mêmes de tout
enseignement public, et par conséquent nourrie de lieux communs ,
la rhétorique nécessitait donc la connaissance des lois, et c'était là,
disions-nous, ce qui en éloignait les esclaves. Pompée, Cicéron,
Jules César, Brutus et Cassius, pouvaient bien aller apprendre les
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règles du beau parler de la Grèce à l'école des grammairiens comme
Marcus Antonius Gnipho, ou comme Stabérius Éros ; mais qu'est-ce
que des esclaves auraient pu apprendre à ces grands hommes sur la
loi des douze tables, sur la science augurale, qui faisait partie du
droit, ou sur les affaires de la république? Un rhéteur était toujours
forcé, dans ses déclamations, de prendre pour hypothèse, ouïe
sénat à convaincre, ou les juges à entraîner; or, un misérable es-
clave, privé de toute personnalité civile ou domestique, n'aurait eu
que faire de s'occuper, même en paroles , de choses si fort au-dessus
de lui que l'étaient les matières judiciaires et les matières politiques.
Il n'y a donc presque pas d'exemples parmi les anciens, surtout en
Italie, de rhéteurs esclaves ou affranchis.
C'est aussi pour cette même raison que, parmi les anciens, l'his-
toire n'a jamais été écrite par des esclaves. Les anciens n'eurent ja-
mais l'idée de ce que nous appelons l'histoire philosophique, c'est-à-
dire d'un récit et d'un classement général des faits humains, pour la
démonstration ou pour la justification d'un principe. Il semble qu'ils
se soient trouvés trop près du point de départ des choses, pour avoir
pu en étudier la pente et en connaître la direction. Ils se bornèrent
donc à peu près toujours à écrire des mémoires sur des matières
fort circonscrites. Nous n'avons qu'une très petite partie des innom-
brables ouvrages historiques composés par les anciens; mais ceux
que nous possédons justifient à merveille l'opinion que nous venons
d'en émettre. Les livres de Thucydide et de Xénophon, chez les
Grecs, de Salluste et de Tacite, chez les Romains, sont des mémoires
assez semblables à ceux de Philippe de Connûmes ou du maréchal
Biaise de Montluc; et, quant aux histoires générales, comme celles
d'Hérodote, de Polybe et de Tite-Live, elles n'ont de général que le
nom, se réduisent à d'assez maigres résumés, renfermant les vues
personnelles de l'auteur, ou abrégeant quelques chroniques anté-
rieures.
En général, les historiens, parmi les anciens, se divisent en deux
classes : ceux qui écrivent ce qu'ils ont vu , et ceux qui composent
d'après des livres. Le nombre des premiers est de beaucoup le plus
considérable. Ainsi, les militaires qui , comme Thucydide , Xéno-
phon, Arrien, Polybe, Pausanias, Caton, Sylla, César, Hirtius,
Auguste, Tibère, Claude, le roi Juba, Tacite, avaient pris part à des
expéditions; ou les voyageurs qui, comme Hérodote et Strabon,
avaient parcouru des régions lointaines, s'en faisaient d'ordinaire les
historiographes. Or, les esclaves et les affranchis, qui n'étaient pas
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libres de voyager, qui n'étaient pas admis dans les armées , et qui
d'ailleurs n'y auraient jamais pu acquérir des grades d'officiers, ne
pouvaient pas prendre place parmi cette sorte d'historiens.
Restaient les compilateurs, comme Diodore de Sicile, Salluste,
Cornélius Népos, Tite-Live, Plutarque, Suétone; mais la nature de
leur travail exigeait de nombreuses collections de mémoires, chose
rare et d'un fort grand prix; en outre, faire l'histoire, même d'après
autrui, c'est toujours se mettre dans la nécessité de juger les
hommes, et par conséquent quelquefois de les condamner. Or, il eût
paru intolérable aux capitaines ou aux hommes d'état de l'antiquité
d'être appréciés par des esclaves, c'est-à-dire par des hommes tout-
à-fait étrangers à l'art militaire comme à la science politique.
C'est donc, comme nous disions, une règle parmi les anciens que
l'histoire y soit exclusivement écrite par des gentilshommes. A peine
trouverait-on à citer une ou deux exceptions. Suétone mentionne
pourtant un Lucius Otacilius Pilitus, qui avait été esclave-portier, et
comme tel attaché avec une chaîne, ainsi que nous faisons des chiens,
à la porte de son maître. Son instinct naturel l'ayant porté vers les
lettres, il devint rhéteur assez distingué, fit l'éducation de Pompée,
et écrivit une histoire en plusieurs livres des expéditions militaires
de son père et des siennes. Suétone mentionne ce fait, qu'il qualifie
de fort étrange, en ajoutant, d'après Cornélius Népos, que c'était le
premier esclave qui se fût avisé de toucher à l'histoire, matière jus-
qu'alors exclusivement réservée aux écrivains de noble maison.
La poésie et la philosophie étaient surtout le travail littéraire qui
convenait aux esclaves, parce qu'elles n'exigeaient ni voyages, ni
études patientes de chroniques, ni haute position dans l'état, et qu'il
suffisait d'un petit coin paisible où l'esclave pût rêver, pour que sa
pensée s'élevât par degrés aux imaginations qui font le poète, ou aux
réflexions qui font le philosophe.
11 faut faire cette remarque générale sur les esclaves qui culti-
vèrent à Rome la poésie, au moins avant l'ère vulgaire, qu'ils étaient
à peu près tous Grecs de naissance ou d'éducation, et qu'ils com-
posèrent à peu près toujours en se servant de la langue grecque.
Nous avons déjà vu que du temps d'Auguste, Ouintus Cécilius Epi-
rota avait introduit une grande nouveauté, en citant comme des mo-
dèles Virgile et les autres poètes contemporains. Aux yeux des
hommes lettrés de l'Italie , il n'y avait qu'une langue qui fût savante,
complète, et digne de servir à formuler les idées littéraires : c'était
le grec; les grammaires dissertaient en grec et citaient des auteurs
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grecs; les rhéteurs déclamaient en grec; le latin était considéré
comme un idiome national, il est vrai, mais plus digne de servir aux
recettes médicinales du vieux Gaton ou aux sentences judiciaires du
Préteur, qu'aux créations élégantes des poètes.
On peut diviser les poètes latins de la période dont nous parlons
en deux catégories, la première comprenant les poètes comédiens, la
seconde comprenant les poètes épiques et lyriques.
Les poètes comédiens, comme nous les entendons, c'étaient tous
ceux qui composaient des tragédies, des comédies, des farces, et
qui les jouaient la plupart du temps ; tous ceux qui faisaient des chan-
sons, et qui les chantaient par les rues ; tous ceux qui écrivaient des
satires, et qui les débitaient sur des tréteaux en public. On peut
ajouter à ces diverses variétés de poètes comédiens, les bateleurs,
les escamoteurs, les avaleurs d'épées, les diseurs de bonne aven-
ture, les magiciens, enfin cette Babel éternelle et universelle de gens
d'esprit, écumant toujours et partout à la surface du peuple, fleuve
mystérieux coulant sans bruit et à fleur de terre sur la vase de
toute nation, ne sortant d'aucune source connue, grossi par les
nuages condensés des sciences occultes, et ayant deux embouchures,
la potence et l'hôpital.
Il n'existe peut-être pas une pièce de théâtre littéraire écrite en
latin qui n'ait été traduite ou imitée du grec, et qui ne traite un sujet
grec. Piaule et Térence n'ont fait à peu près que traduire Ménandre,
Aristophane, Diphile, Philémon, Hémophile, Épicharme le Sicilien,
Eubulus, Apollodore, Posidippe et les autres dramaturges de la
Grèce. La vente des esclaves élevés en Sicile, dans les îles Ioniennes
ou en Asie mineure, et le voisinage des colonies grecques établies le
long de la mer Adriatique, étaient les deux sources où Rome grossière
s'abreuva de poésie et de beau langage.
Plaute fut le premier esclave qui fit des comédies en forme : il les
traduisit ou les imita des classiques grecs , pendant qu'il tournait une
meule de moulin à bras, dans l'un des quatorze établissemens que la
corporation des boulangers possédait à Rome. Trois philosophes
grecs , Menedème , Asclépiade et Cléanthis avaient tourné la meule
comme lui. Plaute vivait durant la première moitié du He siècle avant
l'ère vulgaire. Peu de temps après lui parut Térence, esclave et
affranchi de la noble maison de Térentius Lucanus. Térence suivit
l'exemple de Plaute, et traduisit le théâtre classique des Grecs, comme
il s'en fait honneur lui-même dans le prologue de VAndrienne. La
comédie littéraire des Romains est véritablement représentée par
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Plaute et par Térence, quoiqu'on trouve d'autres affranchis qui l'aient
essayée, entre autres Caïus Mélissus, esclave grammairien, donné en
présent à Auguste par Mécène.
A côté de la comédie classique , de la comédie grecque , comedia
palliata, il y avait encore à Rome une comédie nationale, comedia
togala, tirée de sujets italiens. Des quatre genres dont elle se com-
posait, l'un appartenait exclusivement aux usages de la jeune no-
blesse, qui composait des atiellanes et les jouait en société, les trois
autres étaient le domaine des esclaves.
Il y avait dans l'ancienne Italie des troupes de comédiens ambu-
lans , sous les ordres d'un directeur qui portait le titre de duc des
œuvres ikéâirales , ou même quelquefois le titre d'empereur du théâtre.
Les acteurs et les actrices étaient toujours des esclaves ou des affran-
chis, et leur éducation était relative au genre qu'ils exploitaient. Ceux
qui jouaient dans les comédies classiques ou dans les tragédies
étaient ordinairement des grammairiens très raffinés ; car Cicéron
rapporte qu'on les sifflait impitoyablement, s'il leur arrivait de se
tromper d'une seule syllabe sur la quantité prosodique.
On comprendqu'il y avait naturellement des troupes de toute sorte,
selon la fortune du directeur et le goût du public. Tous les directeurs
ne possédaient pas des comédiens comme OOlius Hilarus, Pylade et
Bathyle, ou des tragédiens comme Ésope et Roscius; et d'ailleurs il
n'y avait que Rome qui pût payer leurs talens. Les villes de second
ordre , et Rome elle-même , regorgeaient de bateleurs ou de mimes,
qui jouaient en plein vent , sans brodequin et sans masque, et seule-
ment avec quelque bizarre accoutrement, comme dans les farces
attellanes.
Les troupes de bateleurs , de mimes , de bouffons , couraient l'ïta-
lies. Les pièces qu'ils jouaient étaient quelquefois écrites et apprises
par cœur; le plus souvent, elles se réduisaient à des parades bur-
lesques. Suétone mentionne un affranchi grammairien , nommé Lucius
Pansa, qui avait écrit des pièces pour des bouffons. En général , les
mimes et les bouffons étaient la lie du théâtre. Leurs représentations,
qui avaient lieu d'ordinaire sur des tréteaux , étaient un mélange de
danses et d'épigrammes, de lazzis obscènes et de sentences morales. Il
y avait des villes où les bouffons n'étaient pas admis , Marseille , par
exemple. Rome produisit , sous les empereurs, des mimes qui eurent
une grande réputation. Voscius cite Publius Labérius, Publius le
Syrien, Philistion de Nicée, Eneïus Mattius, Lentulus, Marcus Mar-
cellus et quelques autres. Le goût des empereurs pour le théâtre
16 REVUE DE PARIS.
n'avait pas peu augmenté le nombre des mimes. Caligula et Néron les
traitèrent avec une faveur extraordinaire. Caligula surtout porta son
goût pour eux jusqu'à la frénésie : il embrassait quelquefois avec
transport, durant les intervalles du spectacle, le pantomime Mnes-
ter. Un jour, un chevalier ayant troublé un danseur par quelque
bruit, Caligula écrivit un petit billet, le fît remettre sur-le-champ, par
le centurion de service, au chevalier, avec ordre de partir, séance
tenante , pour Ostie, et , de là , d'aller en Mauritanie remettre le billet
au roi Ptolémée. Or, le billet contenait littéralement ceci : «Ne faites
ni bien ni mal au messager. » On sait que Caligula fut poignardé par
Chœréas pendant qu'il s'extasiait dans la coulisse à regarder déjeunes
danseurs asiatiques, de grande renommée, qui essayaient un pas de
leur pays.
Au-dessous de la comédie classique , au-dessous de la farce attel-
lane , au-dessous même de la parade des bouffons, il y avait encore
un autre genre de poésie dramatique que les esclaves cultivaient :
c'était la satire chantée dans les rues , avec accompagnement de
musique et de gesticulation. Peut-être faudrait-il suivre la filiation
de cette satire dramatisée , venue de la Grèce comme toute la litté-
rature romaine, à partir des silles, que cultivaient Timon Phliasius,
contemporain de Ptolémée Philadelphe, et Xénophane de Lesbos, jus-
qu'à l'interdiction sévère que prononça contre elle la loi des Douze Ta-
bles; caria licence des chanteurs ambulans était devenue si extrême,
qu'on fut obligé de tempérer leur verve par le bâton. Le modèle de
ces poètes-comédiens des rues était Livius Andronicus, contempo-
rain d'Ennius, antérieur à Plaute, et que Suétone appelle un « ora-
teur semi-grec. » Tite-Live raconte que lorsque l'artiste, qui avait
été affranchi par Livius Salinator, son maître, fut devenu vieux, il
loua un petit garçon qui chantait la strophe, un joueur de flûte qui
l'accompagnait , et que lui, cassé et aveugle, il traduisait à la foule ,
par sa pantomime , le poème que déroulaient parallèlement le chan-
teur et le musicien.
Enfin , et ceci est la région la plus basse de ce monde d'esclaves
artistes , il y avait encore des bandes d'escamoteurs , de joueurs de
passe-passe, de diseurs de bonne aventure et de magiciens, qui
vivaient comme ils pouvaient de la curiosité des passans. Quelquefois
ces escamoteurs avaient assez de renommée pour que les grands sei-
gneurs les fissent appeler sur la fin du repas, afin d'égayer les con-
vives de leurs réparties ou de leurs tours d'adresse; la plupart du
temps, ils ballaient et parodiaient sur les places publiques, avalant
REVUE DE PARIS. 17
des épées lacédémoniennes , à la grande satisfaction des oisifs. Les
diseurs de bonne aventure étaient devenus si nombreux à Rome du
temps des premiers empereurs , qu'ils y avaient une confrérie ; et le
lendemain du jour où fut tué Caligula, il y avait des magiciens venus
d'Egypte et de Syrie qui devaient donner sur le théâtre une repré-
sentation des enfers.
La poésie épique et lyrique appartenait moins en propre aux
esclaves que la poésie dramatique. En général , les anciens poètes
grecs et latins , qui composèrent des poèmes, des odes et des hymnes,
étaient gens de noble maison. Les gnomiques Théognis, Phocylide,
Pythagore, Solon , Simonide , appartenaient tous, plus ou moins, à de
puissantes familles; il n'y a que Callimaque, bibliothécaire de Pto-
lémée Philadelphe , etTyrtée, général athénien, qui eussent com-
mencé par être maîtres d'école, ce qui est le signe d'une fort humble
extraction. A Rome, Ennius était d'une grande race, et vivait dans
l'intime amitié de Caton l'ancien et de Scipion ; Pacuvius, son neveu ,
n'était pas moins illustre. Catulle et Lucrèce, Tibulle et Properce,
Gallus et Ovide, étaient nés de parens considérables; Juvénal et Perse
étaient gentilshommes.
Il n'y avait donc à peu près qu'Horace , Virgile et Phèdre qui fus-
sent de poètes devenus esclaves.
Horace, fils d'un affranchi marchand de poisson salé, tient en
outre aux poètes esclaves par ses études grecques ; Virgile , fils d'un
pauvre potier de village , c'est-à-dire né aussi de race esclave , suivit
la pente de ceux de sa race, apprit la grammaire, la rhétorique, la
médecine, les mathématiques, qui comprenaient alors la physique
et l'astronomie, et même la jurisprudence, ce qui était une exception
pour les gens de sa condition , et ce qui en fit un des hommes les plus
savans de l'antiquité; Phèdre, esclave lui-même, tout plein des
poètes gnomiques , de l'étude d'Ésope , des milésiaques introduites
déjà dans la littérature latine par Ennius et par Plaute, se trouve
sur la dernière limite de la renaissance grecque, et au moment
où la langue latine va cesser de faire le pastiche d'Homère et de
Platon, pour essayer, avec Sénèque, Lucain, Juvénal, Perse, les
deux Pline, Tacite, et une foule d'autres, de ressaisir les traditions
du goût romain, interrompues depuis l'arrivée des rhéteurs et des
grammairiens grecs en Italie.
Après la grammaire, le théâtre et la poésie, la philosophie était
l'étude qu'affectionnaient le plus les esclaves.
Il y a eu des esclaves dans toutes les écoles philosophiquesjiota-
TOME XL Y II. NOVEMBRE. 2
18 REVUE DE PARIS.
bles de l'antiquité. Phédon , à qui Platon a dédié son traité de l'aine,
était un jeune enfant de grande beauté, exposé en vente chez un
marchand d'esclaves qui tenait aussi une maison de prostitution, et
il fut acheté par Cébès , disciple de Socrate. Les beaux livres qu'il
composa sur la doctrine de Socrate existaient encore du temps d'Aulu-
Gelle, qui les mentionne avec honneur. Ménippe, esclave comme Phé-
don, devint aussi un philosophe illustre. Il s'adonna particulièrement
à une nature de composition philosophique , sous forme de satire ,
qu'il appela Cynique, et que Varron imita dans la suite. Ces Cyniques
paraissent avoir été des satires dans le genre du Cyclope d'Euripide;
Varron, en imitant leur forme, en fit des écrits moraux et leur
donna le nom de Salives Ménippées. On ne sait pas à quelle secte phi-
losophique appartenait Ménippe. Il y eut un esclave péripathéticien,
du nom de Pompée, et qui était au philosophe Théophraste; Persée,
esclave de Zenon le stoïque, partageait la doctrine de son maître,
et Mys, esclave d'Épicure, n'eut pas une autre philosophie que lui.
Diogène le cynique, quoique né libre, avait été réduit en escla-
vage, et acheté sur le marché de Corinthe par Xéniade, qui en fit le
précepteur de ses enfans.
Epictète, de la secte des stoïciens, a été l'un des esclaves les plus
célèbres qui aient cultivé la philosophie. Il était Grec, comme tous
les esclaves lettrés, et appartenait à Épaphrodite, affranchi de
Néron. Deux vers qu'il avait composés sur lui-même et qu'Aulu-
Gelle a conservés, font connaître qu'il était d'un corps difforme. Sous
Domitien , un sénatus-consulte ayant chassé les rhéteurs et les phi-
losophes de l'Italie , Epictète, qui était alors affranchi, quitta Kome
et se retira à Nicopolis. Epictète est le seul esclave philosophe dont
les ouvrages nous soient parvenus; son Enclùridion , ou Manuel, est
un résumé exact de la doctrine morale des stoïciens.
Nous n'avons pas nommé tous les esclaves qui cultivèrent les
lettres , les arts ou les sciences parmi les anciens; nous avons seule-
ment eu l'intention de faire voir deux choses , d'abord que l'escla-
vage n'était point par lui-même un fait social qui abrutit la race qui
le subissait, ensuite que les esclaves étaient les vrais maîtres de l'an-
tiquité, puisqu'ils tenaient toutes les écoles, puisqu'ils étaient les
précepteurs de tout ce qui s'instruisait, puisqu'ils avaient en défini-
tive le vrai pouvoir, qui est le pouvoir de l'intelligence.
A. Cramer de Cassagnac.
LES
FUMÉES DU VIN,
Par un de ces beaux soirs d'été qui attirent dans les promenades
publiques tout ce que Paris renferme encore d'habitans du monde
élégant en cette saison de voyages et de délassemens champêtres,
deux jeunes gens à la mode sortaient ensemble du café de Paris, où
ils avaient dîné aussi bien qu'on peut le faire pendant trois heures
consécutives, en ne ménageant pas plus la bourse que l'estomac.
Leur démarche chancelante , leur teint animé , leurs yeux brillans ,
leur voix rauque, témoignaient assez que la chère avait été exquise,
le vin délicieux et la soif égale à l'appétit. Ils s'étaient cependant
arrêtés dans leurs libations de fins gourmets au point imprescriptible
où commence l'ivresse; ils avaient emporté de table toute leur raison
un moment égarée dans les vignes de la Champagne, et les fumées
de cette tisane mousseuse, que dédaigne un véritable buveur,
créaient au gré de leur imagination mille fantômes charmans , aux-
quels il ne manquait que de pouvoir prendre un corps.
C'était le règne de la digestion , qui semblait aiguiser les langues de
ces aimables libertins et leur inspirer une foule de saillies où pétillait
l'esprit du Champagne. Alfred de Mauve, le plus âgé des deux (il
approchait de vingt-cinq ans), avait aussi la parole plus haute, le
regard plus hardi et le geste plus délibéré. Il mâchait son cure-denl
avec autant de majesté qu'un Osage fumant le calumet dans l'assem-
9
^0 REVUE DE PARIS.
blée des chefs, et il avait l'air de le montrer comme un trophée pour
preuve du copieux dîner qu'il s'était mis sur la conscience. Il passait
en revue d'un coup d'oeil superbe et distrait les femmes assises de
chaque côté de l'allée du boulevart, et à peine si quelques-unes, par
leur figure et leur toilette, lui paraissaient dignes d'une attention plus
sérieuse. Il y avait pourtant, sur ce boulevart où l'on croit respirer
le frais sous des arbres poudreux et à deux pas du ruisseau , les plus
jolies personnes de la Chaussée-d'Ant;n; mais Alfred de Mauve cri-
tiquait, avec une sévérité qui tenait de l'aveuglement, les robes, les
tailles et les visages les mieux faits pour exciter l'admiration d'un
connaisseur, et il déclarait, en élevant le ton au diapason de l'imper-
tinence, que ces dames, si distinguées qu'elles fussent de tournure et
de manières, étaient des grisâtes endimanchées. L'accusation prenait
du poids dans la bouche d'un homme à bonnes fortunes.
— Des grisettes ! l'arrêt est un peu dur ! s'écria Frédéric Dallan ,
qui en rougit comme s'il y fût personnellement intéressé. J'en appelle
au moins pour quinze ou vingt qui faisaient l'ornement de nos bals
cet hiver.
— Bah! tu te trompes, mon pauvre Frédéric, reprit Alfred de
Mauve en lissant sa petite moustache noire; il y a des ressemblances
étonnantes. Ainsi , l'autre jour, je me suis presque jeté dans les bras
d'une dame qui se promenait aux Champ-Élysées, et que j'avais cru
reconnaître pour certaine Provençale que je serais bien ingrat d'avoir
oublié après deux ans d'absence...
— Oui , cette Espagnole que tu as rencontrée dans une auberge sur
la route de Bayonne?
— En effet, c'était une Espagnole, une Andalouse, une lionne,
pour la peindre avec un seul mot; des yeux qui me brûlaient jusqu'à
la moelle des os, une bouche dont le sourire eût ressuscité un mort,
des cheveux qui lui auraient fait une mantille très décente, une main
telle qu'on n'en voit pas en France , un pied comme on n en voit
plus
— Oui, je sais tout cela ; lu m'as raconté l'aventure dans ses plus
minutieux détails; et depuis cette fameuse nuit d'auberge, pas de
nouvelles de la dame?
— Si fait; une dague mauresque au manche d'argent ciselé: je te
l'ai montrée; un chapelet de bois de rose, enrichi d'or et d'éme-
raudes : je l'ai donné à une princesse russe; et quantité de cigarettes,
que je fume tristement en pensant à ma divine compagne de voyage,
que j'irai retrouver quelque jour à...
REVUE DE PARIS. 21
— A moins que le ciel, protecteur des amans fidèles, ne te l'envoie
par la diligence.
— Ne ris pas, Frédéric ; je ne serais pas surpris de la rencontrer à
l'improviste, car ce n'est pas une de ces femmes casanières qui s'en-
racinent dans leur ménage et se pétrifient à être épouses vertueuses
et tendres mères de famille. Dieu merci ! les Espagnoles , les Anda-
louses surtout, ne descendent pas à ces misères, qui sont bonnes
dans les arrière-boutiques delà rue Saint-Denis. Fi doncl tu ignores
ce que c'est qu'une Provençale, une Espagnole, veux-je dire, cette
adorable créature qui vous aime avec fureur, qui vous décerne un
culte, qui vous poignarderait par jalousie, qui se ferait tuer pour
vous...
— Comment, diable! as-tu appris ces détails pendant trois ou
quatre heures qu'a duré ta bonne fortune?
— N'eût-elle duré que trois minutes, j'aurais eu le temps d'appré-
cier les qualités incomparables de mon inconnue, qui valait seule
quarante Françaises, car en France l'amour n'est que de la crème
fouettée; c'est en Espagne, en Andalousie, que les femmes aiment
comme il faut. Parbleu ! mon cher Frédéric , j'ai envie d'entreprendre
un galant pèlerinage sur cette terre classique de la volupté. Si tu
veux m' accompagner, nous partons dans huit jours, et nous ne trou-
verons pas une cruelle dans notre chemin à travers ce paradis ter-
restre des amans.
— Vraiment! Je te croyais plus occupé et plus enchaîné à Paris,
dit malignement Frédéric Dallan; pour moi, qui me pique de jouer
le rôle d'un sauvage Hippolyte, je demande plus de temps pour me
décider à partir. D'ailleurs, tandis que tu serais à courir les rendez-
vous en Espagne, si ton Andalouse arrivait exprès pour te revoir...
— Eh bien! elle s'en retournerait, mon ami. Qu'importent deux
cents lieues de plus pour une femme qui aime à l'espagnole!... Mais
qu'ai-je vu? Ah! Frédéric, c'est elle-même! elle m'a reconnu!
— Ton Andalouse? où donc est-elle? pourquoi ne l'abordes-tu
pas? Est-ce cette brune piquante qui baisse les yeux?
— Non, plus loin, de ce côté. Elle m'a fait signe de ne pas l'ap-
procher. Elle est peut-être avec son mari ou son frère. Je t'en prie,
Frédéric , regarde-la sans affectation ; ne lui laisse pas apercevoir
que j'ai été indiscret.
— Je te jure que je ne l'ai pas encore regardée! dit Frédéric, qui
fit un signe d'intelligence à une jeune dame d'une rare beauté, placée
22 REVUE DE PARIS.
dans l'endroit même que désignait Alfred de Mauve avec de vives
démonstrations de surprise et de joie.
— Eh quoi! Frédéric, tu n'as pas remarqué le signe qu'elle vient
de me faire? reprit Alfred, qui s'attribua de bonne foi le sourire et
le regard expressif qu'on avait adressés à son ami.
— Expliquons-nous, répliqua celui-ci, frappé d'un soupçon qui
se manifesta au tremblement de sa voix et à la pâleur subite de son
visage; ceci a tout l'air d'une mystification. . . Je ne vois pas la personne
que vous me désignez!
— Tu ne vois pas cette femme qui nous suit des yeux en ce moment,
grande, à la physionomie éveillée, assez brune de peau, avec des
dents de perle? Tiens, près de ce gros homme, en perruque rousse,
qui roule dans ses doigts une tabatière d'or.
— Oui, reprit Frédéric agité d'un trouble inexprimable, cette
dame qui a une robe de soie verte, une capote blanche, un cache-
mire à palmes...
— Justement! c'est ma Provençale, je veux dire mon Espagnole,
l'héroïne de mon aventure d'auberge, sur la route de Bayonne...
— Adieu , Alfred ! interrompit d'une voix sourde Frédéric Dallan,
dont les traits s'étaient subitement altérés.
— Où vas-tu? à Tortoni? Nous ne faisons que sortir de table, et
d'ailleurs je ne puis m'exposer à perdre une seconde fois mon An-
dalouse... Attends-moi là en fumant un cigare, et je te rejoins tout
à l'heure, dès que j'aurai glissé mon adresse à cette ravissante
femme...
— Adieu , je rentre chez moi ; je ne me sens pas bien. . . Es-tu certain
que ce soit elle ?
— Si j'en suis certain! s'écria fortement Alfred , qui faisait en sorte
que les passans l'entendissent; faut-il te répéter l'anecdote? Cette
femme est folle de moi, parole d'honneur ! Au reste, je tiens beau-
coup à ce qu'elle en convienne devant toi. Une Espagnole, une An-
dalouse, c'est tout dire; une nature exceptionnelle , volcanique!...
— Si vous n'étiez pas si sûr de votre fait, je m'estimerais heureux
d'en pouvoir douter! mais les femmes sont incompréhensibles... elles
sont capables de tout , quand elles espèrent ne pas être découvertes ! . .
Je lui pardonne!... Adieu. Ah! quelle souffrance!
Frédéric Dallan était un jeune homme moins bruyant et moins pré-
somptueux que son ami, quoiqu'il fût aussi bien partagé par la na-
ture et par la fortune : il ne se piquait pas d'être le point de mire de
tous les regards dans un saioa; il n'avait recours nia des éclats de
REVUE DE PARIS. 23
voix , ni à des éclats de rire pour se faire remarquer; sa contenance
était modeste et simple à l'instar de son caractère; et, comme il
n'affichait pas les femmes qui le distinguaient et lui donnaient des
preuves irrécusables de leur estime, il n'avait jamais eu la réputation
d'homme à bonnes fortunes ; mais il ne mettait nullement sa gloire
dans la publicité des galanteries qui avaient signalé son entrée dans
le monde. Il était passionnément amoureux de la comtesse de Saccède;
et le mystère impénétrable dont il entourait son bonheur y ajoutait
un charme auquel son ame délicate était fort sensible ; son amour
devenait ainsi un sanctuaire où ne pénétraient pas les regards pro-
fanes.
Une heure après que Frédéric eut quitté Alfred de Mauve, sous
prétexte d'une indisposition qui était toute morale, il avait presque
retrouvé le repos et la confiance dans un entretien avec la comtesse
de Saccède, qu'il interrogea d'abord avec d'amers reproches au sujet
de l'aventure d'auberge, faussement mise sur le compte de cette
dame , qui n'avait jamais rencontré le narrateur avant ce soir-là.
Frédéric doutait encore, par intervalles, de l'impudente effronterie de
son ami, et, quoique tranquillisé par les protestations de la comtesse,
il cherchait encore des apparences qui servissent du moins à excuser
la calomnie d'Alfred de Mauve ; car il ne pouvait se persuader que
la route de Bayonne, l'auberge, l'Espagnole, et toutes les circon-
stances romanesques du récit d'Alfred, n'avaient jamais existé que
dans un conte qui s'évanouissait devant les sermens de la femme
qu'il aimait davantage pour expier d'injustes et ridicules soupçons.
— Je vous crois, mon amie, et vous demande pardon de vous avoir
soupçonnée un moment , disait-il en baisant les mains douces et par-
fumées qu'on ne songeait pas à lui retirer, mais il parlait avec une
telle assurance!...
— Les menteurs ne seraient pas dangereux s'ils hésitaient ou rou-
gissaient dans leurs mensonges, reprit la comtesse qui ne gardait
aucun ressentiment contre l'inventeur de l'aventure d'auberge. Il y
a même des menteurs d'une espèce plus raffinée qui s'abusent les
premiers, et finissent pas croire eux-mêmes ce qu'ils veulent faire
accroire aux autres.
— Ah! madame, souhaitons que M. de Mauve ne soit pas un men-
teur de cette espèce; je consens qu'il mente, mais je ne veux pas qu'il
tienne pour vraie une illusion qui me causerait alors une jalousie très
réelle : c'est pourquoi je n'entends pas le laisser se complaire dans
son mensonge, et je veux qu'il se rétracte même...
2i REVUE DE PARIS.
— Y pensez- vous, Frédéric? Vous ne m'aimez donc pas, que vous
allez exposer votre vie pour une pareille bagatelle!
— Cependant, je ne puis permettre ni souffrir que, devant moi et
devant le monde, on se vante des bontés que vous auriez eues pour
un étranger, dans une auberge, sur la route de Bayonne!
— Je vais, si vous voulez, mander M. de Mauve en particulier et
le faire expliquer là-dessus en votre présence.
— Vos souvenirs sont bien présens? répliqua Frédéric qui avait
peine à concevoir que tout fût supposé dans l'épisode du voyage de
Bayonne; il y a deux ans, vous êtes allée aux eaux des Pyrénées?
— En effet , mon frère m'accompagnait ; mais je n'ai pu supporter
la route, s'il vous en souvient, et vous êtes venu me rejoindre à
Tours où ma mauvaise santé m'avait retenue. Mon frère continua seul
le voyage.
— Oui, vous avez raison ; ce n'est donc pas vous?... M. de Mauve
s'était emparé de l'unique chambre qu'on pût habiter dans cette
affreuse auberge. Il tonnait , il pleuvait à flots, il faisait un temps
affreux, quand la dame espagnole arriva; sa berline se trouvait rom-
pue, et les chemins étaient impraticables...
— Vous n'êtes pas persuadé, Frédéric, lui dit en riant la com-
tesse: vous voulez absolument que l'aventure de l'auberge me con-
cerne et que je sois responsable de la conduite de cette Espagnole
qui nous donnerait assez mauvaise opinion des mœurs de son pays,
si elle n'était pas tout entière dans l'imaginative de M. de Mauve.
Je ne m'offense pas de vos doutes obstinés : ils seraient plus vite
détruits, si vous étiez moins empressé d'en extirper la racine;
l'amour, quoi qu'on dise, ne doit pas se priver de l'usage des yeux
et des oreilles; on m'accuse: ce n'est pas à vous, mais à moi de me
défendre et de convaincre de fausseté mon accusateur. Ensuite, cher
Frédéric, quand il ne restera plus de nuage défavorable dans votre
esprit, vous me remercierez d'avoir eu pitié de vos douleurs et d'y
avoir porté remède en me justifiant d'une calomnie que je pourrais
mépriser et oublier, si elle n'eût pas atteint votre cœur.
— Je n'ai pas besoin d'autre conviction que celle qui résulte de
mon amour; je suis honteux de ce qui vous*a paru un soupçon; ce
n'était que la crainte de vous perdre... Mais j'aurai satisfaction de
cette indignité!
— Je vous ordonne, avant tout , de ne pas vous faire mon champion ,
Frédéric; la seule punition que je veux infliger à mon calomniateur,
c'est de le forcer à se rétracter lui-même et à déclarer qu'il a menti.
REVDE DE PARIS. 25
Le lendemain , Frédéric Dallan , à qui la comtesse de Saccède avait
fait part de ses projets en lui indiquant comment il devait les secon-
der, alla voir Alfred de Mauve : il le trouva occupé à préparer ses
malles. Alfred avait tant de hâte d'achever ces dispositions d'un pro-
chain départ, qu'il ne donnait pas à son domestique le temps de ran-
ger les effets dont il avait besoin en voyage, et qu'il entassait pêle-
mêle tout ce qui lui tombait sous la main. Il accourut au-devant de
Frédéric, en sautant et en chantant comme un insensé.
— Eh bien ! Alfred , lui dit Frédéric , qui ne put s'empêcher de
céder à l'influence communicative de cette gaieté, as-tu été mordu par
quelque tarentule?
— Je pars, mon ami, je vais rejoindre mon Espagnole, répondit
Alfred : elle m'a écrit; elle se nomme dona Inez de Tabago; son mari
jaloux a pris la mouche, en me voyant hier soir aux boulevarts
tourner autour de lui, et cette nuit il a emmené la pauvre victime,
qui me supplie de la venir consoler.
— La suite de l'aventure n'est pas moins étrange que le commence-
ment. Voilà un audacieux mari que je te conseille de ne pas ménager 1
Mais où donc a-t-il emmené sa plaintive moitié? En Chine, peut-être?
— Je l'y suivrais, s'il avait cette barbarie! Heureusement, il ne va
pas plus loin que Bayonne.
— Bien, tu auras sans doute une bonne occasion de renouveler
l'aventure de l'auberge.
— Oh ! je ne m'en tiendrai pas là, je t'assure, et je ne reviendrai
pas seul à Paris.
— Adieu, heureux coquin : tu as été créé pour les aventures et
les bonnes fortunes. Je désire que ton voyage ait tous les agrémens
imaginables : présente mes hommages à dona Tnez de Tabago, qui
ressemble de nom à la célèbre Dulcinée du Toboso et qui doit être
infiniment plus belle.
Alfred de Mauve était trop joyeux de la lettre qu'il avait reçue
pour se blesser aisément d'une épigramme qui provenait d'un senti-
ment d'envie bien naturel, pensait-il en répétant les termes mêmes
de la bienheureuse lettre. Enfin, il monta en chaise de poste et
partit plus fier cent fois que s'il était allé droit en paradis. Mais , au
bout de quinze jours , il revint fort soucieux et ne s'expliqua pas sur
le succès qu'avait eu son voyage : il dit seulement à Frédéric Dallan
que les maris étaient les animaux les plus importuns de la création.
Peu de jours après, Frédéric se rendit chez Alfred , qui était tout
préoccupé et tout irrité, marchant à grand pas dans son appartement,
26 REVUE DE PARIS-
murmurant des menaces entre ses dents, rassemblant ses armes- de
combat, nettoyant ses pistolets et brandissant ses épées : Alfred ne
prit pas garde d'abord à l'arrivée de son ami et continua ce manège
bizarre, qui n'annonçait pas des intentions pacifiques.
— C'est toi , Frédéric ! dit-il en s'apercevant qu'il n'était plus seul :
tu viens à propos pour me servir de témoin.
— De témoin? s'écria Dallan qui feignit d'être aussi chagrin
qu'étonné de cette demande : aurais-tu un duel?
— Oui, mon cher, un duel à mort, avec un individu que je ne
connais pas, le marquis de Las Maurisbas, le plus terrible duelliste
de la Péninsule; il est tellement adroit au pistolet, qu'il coupe un
cheveu à trente pas.
— Tu m'effraies , mon cher Alfred ; c'est se laisser assassiner que
d'accepter une affaire d'honneur avec ce saint George espagnol.
— Il n'est pas moins fort sur l'escrime, m'écrit-on; il fait sauter
l'épée de son adversaire à la première botte.
— Je ne souffrirai pas que tu ailles à la boucherie, mon cher, et
ce duel n'aura pas lieu, je te le promets bien.
— Bah! il ne faut jamais désespérer du hasard, et saint George a
été tué par un maladroit. Ce marquis de Las Maurisbas a beau dire
que la balle qui le tuera n'est pas encore fondue , je lui en garde une
qui lui fera changer d'avis.
— Vraiment! le sujet de votre querelle est donc bien grave ? Ne
sera-t-il pas possible d'arranger l'affaire?
— Non, mon ami, le marquis a insulté donalnez de Tabago, et
elle me charge de la venger les armes à la main.
— C'est le rôle d'un chevalier français, et je te reconnais bien à'
ce dévouement pour le service des dames. Mais tu ne m'avais pas dit
que dona Inez fût de retour à Paris? Je gage que tu l'as ramenée de
Bayonne en cachette, et que tu la tiens renfermée dans quelque
chambre garnie? Ah! tu as des secrets pour moi, Alfred! Naguère
tu me disais toutes tes aventures les plus extraordinaires, celle de
l'auberge sur la route de Bayonne, par exemple...
— Frédéric, je ne puis t'en dire davantage, répliqua M. de Mauve
qui, embarrassé de ces questions insidieuses, se retrancha dans un1
silence qu'il affectait de rendre discret et mystérieux : l'honneur me
prescrit de me taire.
— Oui, tu voudrais me faire croire que ta séduisante Espagnole
est retirée en Espagne avec son tyran de mari...
— Je t'avouerai en confidence qu'elle est ici, puisqu'elle m'a écrit
REVUE DE PARIS. 27
hier soir, puisque je me bats ce matin avec l'insolent qui l'a offensée:
si j'obtiens l'avantage dans ce duel où j'ai sa cause à défendre, je ne
cloute pas que je la verrai , et tu comprends que je serai au comble
de mes vœux. Ne m'interroge plus, et souviens-toi que l'amour d'une
Espagnole est autrement trempé que celui d'une Française.
Frédéric Dallan et Alfred de Mauve allèrent tous deux au rendez-
vous indiqué et n'y trouvèrent personne : ils attendirent trois heures
à la même place, et ne la quittèrent qu'après s'être bien convaincus
que le marquis de Las Maurisbas ne paraîtrait pas ce jour-là. Alfred,
qui s'était fait une indignation toute prête à soutenir rudement
l'honneur de dona Inez, comme si l'offense lui fût devenue per-
sonnelle , ne renonça pas sans regret à cette occasion d'acquérir des
droits à la reconnaissance de l'inconnue; il ne supposa point que le
marquis avait reculé devant les chances de ce duel , mais il conclut
de l'absence de son adversaire , que la belle Espagnole s'était peut-
être vengée de sa propre main , à la manière de son pays , où les
femmes ont des poignards attachés à la jarretière. Frédéric eut l'air
d'approuver cette comique conjecture.
La semaine suivante, pendant que les deux amis déjeunaient
ensemble, Alfred de Mauve fort triste de ne plus entendre parler de
son Espagnole , une lettre à son adresse lui fut remise ; il tressaillit
d'espérance en reconnaissant l'écriture et le cachet; la lettre était
conçue en ces termes :
« A la suite de notre aventure de l'auberge, j'ai fait un vœu en
expiation des faiblesses que vous savez; je me suis engagée solennelle-
ment à donner vingt mille francs à l'hospice des Enfans-Trouvées :
comme vous avez partagé le péché, j'ai compté que vous partagerez
la pénitence. « Dona Inez. »
Alfred de Mauve, que la lecture de cette lettre, faite à haute voix
par Frédéric, avait atterré, la saisit avec rage, la froissa et la déchira,
en frappant, du pied et en serrant les poings.
— Vous êtes taxé à dix mille francs , Alfred , dit Frédéric avec son
flegme habituel : ce n'est pas cher pour une aventure qu'on paierait
au poids de l'or!
— Quelle aventure? demanda brusquement Alfred qui fixa un
regard menaçant sur son ami.
— Eh! l'aventure de l'auberge sur la route de Bayonne, la Pro-
vençale, l'Espagnole, l'Andalouse...
— Au diable toutes ces sornettes! il n'y a jamais eu d'Espagnole,
n i d'auberge , ni d'aventure ; c'est un conte que je t'ai fait pour égayer
28 REVUE DE PARIS.
Te repas; mais ce qui n'est pas un conte, c'est que quelqu'un s'est
moqué de moi.
— Quoi! cette divine Andalouse pour qui tu projetais de faire le
voyage d'Espagne...
— Elle n'a jamais existé, te dis-je, et cette dona Inez de Tabago
n'existe pas davantage, non plus que le marquis de Las Maurisbas;
mais le cartel qu'on m'avait envoyé au nom de ce prétendu per-
sonnage ne sera pas une mystification, Frédéric, et j'espère que
vous remplacerez le marquis , dont la force à l'épée et au pistolet
fait tant de merveilles; car c'est vous qui avez dirigé le complot,
très plaisant d'ailleurs , dont je suis victime. Parbleu ! vous me ren-
drez compte de mon voyage de Bayonne!
— On ne peut vous refuser votre revanche, Alfred, mais je vous
laisse juge de ce qu'on aurait à vous reprocher. Je ne suis par l'au-
teur des tours bien innocens qu'on vous a joués, et je vous offre de
vous le faire connaître.
— Soit, vous me servirez de témoin comme pour le duel du mar-
quis de Las Marisbas; mais ce duel aura un autre résultat, je vous jure.
— Je vous mènerai ce soir dans une maison où vous rencontrerez
votre mystificateur face à face.
Le soir venu, Frédéric vint chercher Alfred pour le conduire chez
la personne qui l'avait offensé; ils ne se parlèrent pas pendant le
trajet, et Frédéric eut peine à retenir le rire errant sur ses lèvres.
Ils arrivèrent ensemble chez la comtesse de Saccède, qui les attendait;
ils furent introduits dans le salon faiblement éclairé; Alfred de
Mauve craignit une nouvelle mystification en voyant une femme , au
lieu de l'adversaire qu'il croyait trouver : il ne la reconnut pas en la
saluant.
— Madame la comtesse, dit Frédéric, je vous présente un de mes
meilleurs amis, M. Alfred de Mauve, qui est très impatient de faire
votre connaissance...
— Il me semble que j'ai déjà eu le plaisir de voir monsieur, répon-
dit la comtesse avec affabilité ; c'était sur la route de Bayonne. .. non ,
un soir de cet été, sur le boulevart, vis-à-vis Tortoni.
Paul L. Jacob, Bibliophile.
HISTORIENS MODERNES.
i. mmmmuiWTo
La France a eu, à diverses époques, des chroniqueurs admi-
rables, comme Grégoire de Tours, Joinville, Froissard, Comines;
plusieurs philosophes ou romanciers historiques d'un rare mérite,
tels que Voltaire , Raynal, Vertot; enfin quelques compilateurs labo-
rieux, au nombre desquels on peut citer De Thou, Dupuis, Rollin,
Anquetil. Mais, parmi tous ces écrivains, on chercherait inutilement
un véritable historien, non que plusieurs n'aient réuni sans doute les
qualités nécessaires, mais parce que tous ont vécu à des époques et
dans des conditions peu favorables.
L'histoire ne demande pas seulement la liberté de l'examen et de
la parole, elle veut aussi un certain désintéressement lucide qu'il est
difficile d'avoir aux siècles d'admiration ou de révolte. Remarquez
bien que nous ne parlons pas d'impartialité (vertu des anges, im-
possible à ceux qui prennent leur part delà vie terrestre); nous par-
Ions seulement de cette intelligence consciencieuse qui porte à étudier
le fait sous toutes ses faces, bien qu'on en préfère une, et qui nous
conduit à chercher la vérité, non sans inclination première, mais
sans aveuglement. Or, une pareille clairvoyance n'est possible qu'aux
momens d'indépendance et de trêve. Pour être juste, il faut d'abord
que l'historien soit libre; pour bien voir, il faut qu'il soit à l'écart
delà mêlée; c'est alors seulement qu'il peut éviter la satire ou l'apo-
logie.
30 REVUE DE PARIS.
Quoique notre époque soit laborieuse encore, elle offre, à beau-
coup d'égards, les meilleures conditions pour écrire l'histoire. Sorties
victorieuses de leur lutte de dix-huit siècles, les grandes vérités
sociales sont désormais à l'abri de toute trahison, et les partis re-
prennent haleine. Peu importe que cette halte soit de l'attente plus
que du repos ; repos ou attente, c'est du calme pour la réflexion, de
la liberté pour la pensée. L'historien n'a point à quitter ses livres
afin de défendre sur la brèche la cause de l'avenir; les tribuns
sont à leur poste et suffisent pour l'heure. Il peut donc s'occuper à
étudier le passé; il le comprendra d'autant mieux que, sachant le
présent, il jugera l'arbre par ses fruits. — Et ne craignez point que
ses instincts modernes troublent son équité ; il pourra haïr ce qui
n'est plus , mais il n'y a que la haine contre les personnes qui rape-
tisse l'ame; la haine contre les choses, au contraire, l'anime, l'agran-
dit. Craignez plutôt de sa part quelque généreuse indulgence pour
le passé, car il y a, dans celui-ci, le charme des ruines; les idées
vaincues ont toujours, pour certains esprits, un mérite auquel ils ré-
sistent mal ; elles sont vaincues 1
Du reste, l'à-propos de notre époque pour écrire l'histoire n'a
point tenu seulement au calme des vingts dernières années, mais
encore plus peut-être au rapide mouvement politique imprimé à
toutes les intelligences. L'étude de nos origines en est devenue plus
intéressante; on a cherché avec plus de soin d'où l'on était parti, et
quelle route on avait suivie pour arriver où l'on se trouvait. Lais-
sant de côté les livres écrits sous des inspirations arriérées, on a
voulu remonter aux sources et tout vérifier. Il en est résulté une
nouvelle école historique fort variée dans ses expressions, mais
aussi remarquable par la forme que par la science, et la seule, nous
le croyons, qui ait donné à la France, jusqu'à ce moment, des his-
toriens dignes de ce nom.
Cette école n'eut d'abord d'autre prétention que de substituer à
la diffusion endormeuse des anciens compilateurs une narration plus
remuante et plus colorée. Elle admit en conséquence les anecdotes,
trop long-temps négligées, multiplia les descriptions, les détails de
mœurs, les épisodes, et tâcha de répandre sur le tout un peu de
cette fumée du temps pour laquelle on venait de trouver un mot :
couleur locale. Malheureusement les novateurs ne s'aperçurent pas
qu'à force de vouloir montrer un siècle et le faire marcher sous les
yeux du lecteur, ils ne reproduisaient que ses dehors. Leurs héros
avaient beau porter le costume du temps et parler de loin en loin la
REVUE DE PARIS. 31
langue moyen-âge, le faux air perçait toujours , et l'ame du person-
nage manquait à l'acteur. La pente sur laquelle les nouveaux his-
toriens se trouvaient était d'ailleurs dangereuse. Préoccupés sans
cesse du fait et des apparences, il était difficile qu'ils ne tombassent
point dans la chronique. M. de Barante adopta même hardiment
comme un système ce qui n'était que le vice d'un genre, et écrivit
en tête de ses Ducs de Bourgogne le fameux paradoxe : Scribitur ad
narrandum, non adprobandum. C'était toutsimplementchangerlesrôles
et passer à l'historien la plume du romancier.
La réaction contre Anquetil et ses pareils était trop violente , elle
ne put tenir. Cependant plusieurs des essais qui avaient été tentés
restèrent et resteront , parce qu'au-dessus des genres il y a l'art qui
rend les œuvres durables. De ce nombre fut le livre même de M. de
Barante, qui avait eu le bonheur de n'écrire qu'une histoire épiso-
dique , c'est-à-dire celle de toutes qui pouvait le mieux s'accommo-
der de la forme chroniquaire; mais l'histoire pittoresque n'en fut pas
moins jugée à jamais.
En même temps que cette tentative s'accomplissait, M. Guizot et
ses adhérens en essayaient une tout opposée en publiant l'anatomie
comparée de l'histoire. Soutenu par une érudition trop peu générale
peut-être, mais bien digérée, souverain maître d'ailleurs de tout ce
qu'il savait, et en possession complète de lui-même, M. Guizot était
plus propre qu'aucun autre à cette analyse logique , claire et serrée.
Calculateur infatigable, il posa des équations historiques de tous les
degrés, les discuta et les résolut avec une sobriété élégante. La con-
centration des faits donna à son travail un air de puissance, en même-
temps que la formule algébrique de son style imitait la profon-
deur. Il y avait d'ailleurs dans l'ensemble de son œuvre beaucoup
de valeur réelle; seulement elle ne vivait pas. Tout à l'heure nous
n'avions que des armures et des habits , voilà que maintenant on ne
nous donnait qu'un squelette! Où donc étaient le sang et la chair? Ne
pouvait-on espérer quelque chose qui bougeât, qui sentit, une his-
toire qui eût à la fois un corps et une ame?
M. Augustin Thierry se chargea de répondre à cette question. Sa
première publication ne fut pas seulement un beau livre, ce fut la so-
lution du problème que l'on cherchait , ce fut l'histoire même. Mais
nous n'avons point à parler ici de la Conquête des Normands ni des
Lettres sur ï Histoire de France ; si nous avons prononcé le nom de
M. Thierry, c'est seulement par forme de transition , et pour arriver
à M. Michelet.
32 REVUE DE PARIS.
Tous deux nous semblent, en effet, se rapprocher par beaucoup
de points, et si les comparaisons mythologiques étaient encore à la
mode, nous dirions que leurs deux muses sont comme les sœurs
dont parle Ovide , qui se ressemblaient sans être pareilles.
. . . Qualis decet esse sororum.
M. Thierry, il est vrai , dès son début , avait donné toute la mesure
de son talent; mais les progrès de M. Michelet depuis sa première
publication ont été constans. I\~on-seulement sa science a grandi, son
style s'est assoupli et simpliûé , mais ses appréciations sont devenues
moins aventureusement poétiques. — Puisque nous avons prononcé
ce dernier mot, expliquons-le tout de suite; car ce n'est point la pre-
mière fois que M. Michelet a été injurié du nom de poète.
Si la forme doit être distinguée du fond, c'est surtout dans une
histoire. Esclave pour le fond des documens reconnus exacts, l'his-
torien recouvre toute sa liberté lorsqu'il s'agit seulement de l'ex-
pression. Que sa parole soit calme ou flamboyante, sa phrase opu-
lente ou heurtée , vous n'avez point à lui en demander compte , si ce
n'est au nom du bon goût et de l'art. Il y a en lui deux hommes,
l'appréciateur et l'écrivain. Le premier doit être de sang-froid , mais
rien ne défend au second de s'animer jusqu'à l'enthousiasme. Les
Grecs et les Latins nous fournissent mille exemples de cette alliance
de sagacité judicieuse et de vive poésie; or, c'est là ce que M. Mi-
chelet a tenté le plus souvent. >»ul doute que ses recherches ne se
fassent avec recueillement; seulement, à mesure qu'elles se multi-
plient, son intérêt s'éveille, son imagination s'échauffe; en face de
ces richesses inexplorées la Gèvre le prend , il écrit , et son style
reproduit, comme à son insu, tous les tressaillemens de son émo-
tion. Mais observez que l'exaltation n'est venue qu'après l'étude et à
propos d'elle; le fait a été laborieusement trouvé avant d'inspirer à
l'expression sa poésie.
C'est donc pour n'avoir pas séparé avec soin l'apparence de la
substance même que l'on a accusé M. Michelet de ne pas être un his-
torien assez positif. Cependant cette erreur a aussi son grain de
justice comme presque toutes les erreurs : sans admettre dans sa
généralité le reproche adressé à l'auteur de Y Introduction à l'His-
toire universelle, il faut reconnaître que, parfois.. 1 élan du style
l'emporte sans qu'il s'en aperçoive. Amoureux de l'image étince-
lante, du mot coloré , du symbole enûn , l'historien s'oublie dans une
courte fantaisie littéraire, et reste moins près de la réalité qu'on ne
REVUE DE PARIS. 33
le voudrait. Nous citerons spécialement, comme exemple de ces
échappées poétiques, son chapitre sur l'architecture gothique.
Hâtons-nous d'ajouter pourtant que M. Michelet se corrige chaque
jour de ces faiblesses séduisantes; soit que les avertissemens laient
éclairé, soit que l'atmosphère historique dans laquelle il entrait ne
lui permît plus les mêmes écarts, son troisième volume de Y Histoire
de France nous a paru irréprochable de ce côté. Il ne s'y est jamais
écarté du fait, il n'a point quitté une seule fois la terre, et, comme
Antée, il semble avoir puisé de nouvelles forces en la touchant. Ce
volume n'est point seulement plus riche en découvertes que les pré-
cédens, c'est en quelque sorte l'auteur dans sa plénitude. Là se
trouvent toutes les hautes qualités de son talent, avec très peu de
ses défauts; le juger dans ce livre, c'est donc l'apprécier dans ce
qu'il a fait de plus complet, c'est le mesurer à sa taille d'aujour-
d'hui.
La dernière publication de M. Michelet comprend les évènemens
accomplis de 1*270 à 1380. C'est la peinture de cette époque bâtarde,
placée comme en suspens entre le moyen-âge et la renaissance. Il était
difficile de dessiner la physionmie d'un pareil siècle et de décou-
vrir sa tendance. Les évènemens complexes, opposés en apparence,
s'y succèdent si rapidement, en si grand nombre, que l'historien y
cherche vainement un temps de repos pour se reconnaître. M. Mi-
chelet a heureusement trouvé un 01 conducteur dans ce labyrinthe.
Le premier, il a nettement séparé le xive siècle du moyen -âge, en
apportant des faits nouveaux à l'appui de son opinion. Il a montré le
légiste remplaçant le prêtre et le seigneur, le droit romain se substi-
tuant au droit canon, et, au milieu de cet abaissement de toutes les
anciennes puissances, Jacques Bonhomme, le peuple, commençant à
lever sa tète de géant et à regarder autour de lui.
C'est dans Villani et dans des documens inédits que l'auteur a
surtout cherché les élémens de ses convictions. Il a su se défendre
de l'influence de Froissard, aveuglément suivi par presque tous nos
historiens, et qui n'avait vu lui-même que l'écorce encore blasonnée
de son temps, sans remarquer qu'en dessous le chêne féodal tom-
bait en pourriture. Il nous a fait voir enfin le xive siècle tel qu'il fut,
c'est-à-dire fiscal, faux-monnayeur, prosaïque, mais plébéien déjà.
En effet, les traditions chevaleresques allaient se perdre, et l'on tou-
chait au jour où, voyant armer chevaliers les deux Gis du duc d'An-
jou , la cour entière de Charles VI devait demander ce que ces rites
signifiaient.
XLVII. HOVEMBUE. 3
34 REVUE DE PARIS.
Trois grands faits dominent le xive siècle : les démêlés de Philippe-
le-Bel avec Boniface, la destruction des templiers, la terrible guerre
contre les Anglais. Mais ces trois faits tendent de près ou de loin à
l'émancipation du peuple; tous trois s'accomplissent sous l'inspira-
tion et avec l'aide de manans devenus ministres. Le pouvoir royal,
las de l'église et de la féodalité , s'appuie sur le tiers-état pour les
abattre, et les parlemens s'organisent en rejetant les prêtres; les
juifs et les hérétiques sont protégés contre l'inquisition ; le roi exige
un droit plus considérable sur les dons faits aux couvens ou aux
églises, et facilite aux roturiers l'acquisition des biens féodaux. Bien-
tôt la querelle avec le pape s'animant, Philippe-le-Bel assemble les
trois ordres des états-généraux, et commence ainsi l'ère nationale
de la France. On sait quel fut le résultat de la lutte du saint-siége
contre le roi; le saint-siége fut vaincu, et avec lui l'église.
La destruction du temple porta bientôt à la féodalité un coup non
moins sensible. Les templiers tenaient à toutes les familles nobles; ils
possédaient dix mille manoirs dans la chrétienté, des places fortes
partout, et n'étaient pas moins de vingt mille chevaliers, les plus
aguerris du temps. Il suffit pourtant de la volonté du roi et de l'as-
tuce de deux procureurs pour les écraser. M. Michelet a traité fort
au long, et avec beaucoup de lumières nouvelles, cette grande cata-
strophe. Il résulte clairement de ses recherches que plusieurs des
crimes imputés à l'ordre existèrent, non dans l'institution sans doute,
mais partiellement, dans telle maison ou telle province. Quant au
plus grand de tous, le reniement, l'auteur prouve, par les déposi-
tions des templiers anglais, qu'il était symbolique. C'était une imita-
tion du reniement de saint Pierre, un rite commun à toutes les initia-
tions dans lesquelles le récipiendaire est présenté d'abord comme un
misérable , afin que tout l'honneur de sa régénération morale re-
tourne à l'association qui l'adopte. « Que cette cérémonie ait été
quelquefois accomplie avec une légèreté coupable ou avec une dérision
impie, c'était le crime de quelques-uns et non la règle de l'ordre, a II
se peut aussi que le reniement, symbolique d'abord , soit devenu plus
tard réel pour beaucoup de templiers ; leur long séjour parmi les
infidèles avait pu altérer leur foi, et ils passaient pour adonnés aux
superstitions orientales.
L'anéantissement du temple prouva que la noblesse avait perdu
toute cohésion , et jusqu'au sentiment de sa conservation personnelle.
La société marchait toujours, et, en 1314, le roi, affranchissant des
serfs du Valois, disait déjà dans son ordonnance : Attendu que toute
REVUE DE PARIS. 35
créature humaine, qui est formée à l'image de Notre Seigneur, doit géné-
ralement être franche par droit naturel, etc.
Ces progrès ne s'accomplissaient point cependant sans résistance et
sans retour. La royauté, qui ne relevait le peuple que pour affaiblir
la noblesse , revenait à celle-ci aussitôt qu'elle en avait besoin ; mais
les germes d'indépendance ne sont jamais semés vainement ; la bour-
geoisie, qui commençait à sentir sa force, allait élire son roi Marcel
et proposer les fameuses remontrances de 1357, si dures pour la no-
blesse et la magistrature, et dans lesquelles les trois ordres se pré-
sentent déjà sur un pied d'égalité.
La guerre contre l'Angleterre devait elle-même aider à ce mouve-
ment démocratique de la France. Le bourgeois avait constaté son
existence les armes à la main; le paysan, trahi et rançonné par les
gentilshommes, allait saisir à son tour la fourche, la hache et le
bâton, pour se venger d'abord, puis pour se défendre. L'ordonnance
de 1357 avait été le premier acte politique de la France, la Jacquerie
fut le premier élan du peuple; le manant se faisait soldat.
Les défaites de Crécy et de Poitiers eurent l'immense résultat de
détruire la cavalerie, uniquement composée de nobles, et d'appeler
à la défense du pays les piétons, c'est-à-dire le peuple. Jusqu'alors
celui-ci avait laissé aux chevaliers le soin de repousser l'ennemi, et
c'était un privilège dont ils avaient noblement usé pendant plusieurs
siècles ; mais quand le bonhomme vit que son protecteur lâchait pied,
et le laissait à la merci de l'étranger, il ferma les poings et songea
à se protéger lui-même. Cet appel prochain de tous à la communion
sanglante des batailles était peut-être la plus désirable conquête; le
sentiment de la nationalité en naquit. La France ne fut plus une partie
de la chrétienté; ce fut la France ! Un roi pouvait donner La Rochelle
à l'Angleterre dans un traité, mais La Rochelle protestait en disant :
Nous nous soumettrons aux Anglais des lèvres; de cœur, jamais! L'ex-
pression un bon Français, comme l'observe M. Michelet, date du
xive siècle.
Du reste tout, dans cette époque, semblait destiné à montrer quelles
étaient les nouvelles destinées de la France. Après avoir été près de
périr par l'imprudence guerrière des nobles, le royaume se releva
sous le règne anti-chevaleresque d'un roi incapable de manier la
lance , et dont tout le mérite consista àFrefuser perpétuellement le
combat, a Si Charles Y, dit M. Michelet, ne put faire beaucoup lui-
même, il laissa du moins à la France le type du roi moderne, qu'elle
ne connaissait pas. Il enseigna aux étourdis de Crécy et de Poitiers
3.
36 REVUE DE PARIS.
ce que c'était que réflexion , patience, persévérance. L'éducation de-
vait être longue; il y fallut bien des leçons : mais au moins le but était
marqué. La France devait s'y acheminer, lentement il est vrai, par
Louis XI et par Henri IV, par Richelieu et par Colbert. »
Jusqu'à présent, les guerres du xive siècle avaient été regardées
comme purement politiques; M. Michelet est le premier qui y ait vu
un côté commercial, et qui « ait cherché le secret des batailles de
Crécy et de Poitiers au comptoir des marchands de Londres , de
Bordeaux ou de Bruges? » Cette découverte importante explique
beaucoup de choses. Ainsi, la révolte des Flamands n'est plus uni-
quement l'insurrection d'un peuple qui veut rester maître de lui-
même; c'est plutôt une guerre de fabi icans qui se refusent à rompre
avec l'Angleterre, d'où ils tirent leurs laines, déclarant que, sans
l'Angleterre, ils ne peuvent vivre , pour ce que toute Flandre est fondée
sur drapperiej et que sans laine on ne peut drapper. Le siège de Calais
n'est point seulement un fait guerrier, mais une expédition commer-
ciale, comme le dit expressément Villani. Edouard n'était là, en
quelque sorte, que l'envoyé des marchands anglais ruinés parles
corsaires calaisiens, et qui voulaient à toute force se rendre maîtres
du détroit. Les villes maritimes lui fournirent l'argent et les vaisseaux
nécessaires pour cette attaque, tellement que la seule Yarmouth
donna quarante-trois navires. Si Edouard montra donc tant d'achar-
nement contre les habitans de Calais, c'est qu'il avait promis d'écra-
ser dans leur nid ces oiseaux de proie qui désolaient depuis si long-
temps le commerce britannique.
Ce point de vue nouveau a été habilement présenté par M. Michelet ,
qui en a fait ressortir toute l'importance, sans le rendre exclusif:
car c'est là le caractère le plus remarquable et le plus inattendu de ce
troisième volume; rien n'y est absolu. L'auteur ne se laisse jamais
emporter à une synthèse trop rigoureuse; il ne hasarde de généra-
lités qu'accompagnées de leurs exceptions. On s'aperçoit qu'il a peur
de toute prévention , qu'il s'observe et a le ferme propos de ne point
pécher. Sa raison côtoie la poésie avec un effroi salutaire; dès qu'il
sent le vent de l'abîme, il s'écarte ou s'arrête.
Il résulte de cette ardeur retenue une sorte de vie intérieure qui
coule dans ce livre comme le sang dans les veines, et l'anime sans se
montrer. On distingue dans le récit je ne sais quel bouillonnement
qui dénonce la sève; il n'y a effervescence nulle part, mais partout
abondance ménagée, force qui se respecte et se domine.
On peut donc le dire hautement, parce que c'est la vérité, cette
REVUE DE PARIS. 37
histoire du xive siècle par M. Michelet n'est point seulement la plus
vivante et la plus complète de toutes celles qui nous ont été données
jusqu'à ce jour, mais c'est aussi la plus savante et la plus positive.
Nous appuyons sur cet éloge, parce que le mérite que nous signalons
est nouveau chez l'auteur, moins nouveau pourtant que l'éloge!
Quanta la forme, elle est tout ce qu'elle doit être, pure, saine,
remuante. Quoique les mouvemens passionnés y soient plus ménagés
qu'autrefois, ils reparaissent de loin en loin , mais toujours à propos
et à leur place. Nous n'en donnerons qu'un exemple; mais nous le
donnerons, puisqu'il s'agit de forme, car nous ne savons point encore
de meilleur moyen de faire connaître un style que d'en donner
échantillon. Il s'agit d'un combat de paysans, en 1359, dans lequel
l'un d'eux ( le grand Ferré ) tue quarante Anglais , puis meurt pour
avoir bu lorsqu'il était encore tout couvert de la sueur de la bataille,
ff II est difficile, dit M. Michelet, de ne pas être touché de ce naïf
récit. Ces paysans qui ne se mettent en défense qu'en demandant
permission ; cet homme fort et humble, ce bon géant, qui obéit volon-
tiers, comme le saint Christophe de la légende ; tout cela présente
une belle figure du peuple. Ce peuple est visiblement simple et brute
encore, impétueux, aveugle, demi-homme et demi-taureau.... Il ne
sait ni garder ses portes, ni se garder lui-même de ses appétits.
Quand il a battu l'ennemi, comme le blé en grange, quand il l'a suf-
fisamment charpenté de sa hache, et qu'il a pris chaud à la besogne,
le bon travailleur, il boit froid et se couche pour mourir. Patience!
sous la rude éducation des guerres, sous la verge de l'Anglais, la
brute va se faire homme. Serrée de plus près tout à l'heure et comme
tenaillée, elle échappera, cessant d'être elle-même et se transfigurant;
Jacques deviendra Jeanne, Jeanne la vierge, la Pucelle. Le mot vulgaire
un bon Français date de l'époque des Jacques et des Marcel. La Pucelle
ne tardera pas à dire : Le cœur me saigne quand je vois le sang d'un Fran-
çais. Un tel mot suffirait pour marquer dans l'histoire le vrai commen-
cement de la France. Depuis lors nous avons une patrie. Ce sont des
Français que ces paysans; n'en rougissez pas, c'est déjà le peuple fran-
çais, c'est vous, ô France! Que l'histoire vous les montre beaux ou
laids, sous la capuce de Marcel , sous les jaquettes des Jacques, vous
ne devez pas les méconnaître. Pour nous, parmi tous les combats
des nobles , à travers les beaux coups de lance où s'amuse l'insou-
ciant Froissard, nous chercherons ce pauvre peuple. Nous Tirons
prendre dans cette grande mêlée, sous l'éperon des gentilshommes ,
sous le ventre des chevaux. Souillé , défiguré, nous l'amènerons tel
38 BEVUE DE PARIS.
quel au jour de la justice et de l'histoire, afin que nous puissions lui
dire : — Vous êtes mon père et vous êtes ma mère. Vous m'avez
conçu dans les larmes. Vous avez sué la sueur et le sang pour me
faire une France. Bénis soyez-vous dans votre tombeau. Dieu me
garde de vous renier jamais. »
Que d'autres , s'ils le veulent , se plaignent de pareils élans et y
trouvent un prétexte pour refuser à M. Michelet le titre d'historien;
quant à nous, d'aussi nobles paroles ne nous trouveront point indif-
férent, et nous dirons à notre tour, à celui qui les a écrites ; — Dieu
nous garde de vous renier jamais! — >*on, l'historien n'est point
seulement la trompette sonore du passé; il ne doit pas être une
sorte de statue de Memnon recevant toujours la voix du dehors ;
l'historien, avant tout, est un homme qui aime et qui hait, qui s'in-
digne et qui s'attendrit : je ne cherche pas en lui un juge sans cœur
décidant d'après la loi , mais un juré qui parle devant Dieu et devant
les hommes au nom de sa conscience.
Jusqu'à présent, nous n'avons eu que du bien à dire du livre de
M. Michelet, nous pourrions ajouter quelques critiques de détail sur
le style, car Cerbère a droit à son gâteau, et ce serait pour nous
une heureuse occasion de développer nos connaissances dans la syn-
taxe. Ainsi nous pourrions dire que la lecture des vieux livres a
habitué l'auteur à des manières de dire surannées ou peu cor-
rectes; qu'il écrit par exemple, en parlant des tortures infligées aux
paysans, qu'on n'y plaignait ni le fer, ni le feu, et ailleurs que le juif
écoidait de France, pour écoulait son argent de France; que tout
le midi c'ait en proie, sans dire à quel fléau ; que Charles V avait beau-
coup enduré en négligeant encore de donner un régime au verbe ;
mais cette dissection de maître d'école, à propos d'un livre d'histoire,
nous ferait honte, et nous ne nous sentirions point le courage de la
prolonger.
Nous ne savons si dans cette courte esquisse nous avons réussi à
rendre clairement notre pensée, encore moins si nous avons appré-
cié dignement l'historien que nous voulions juger; mais ce que nous
pouvons affirmer du moins, c'est que notre jugement a été le résul-
tat d'un examen sincère; et il est permis de se rendre à soi-même ce
bon témoignage, lorsqu'on voit avec quelle légèreté la critique
s'exerce de nos jours. — Écrivez un livre, fruit de longues recher-
ches , et sur lequel vos cheveux auront grisonné; revenez vingt fois
à votre œuvre, jetez-y toutes les richesses de votre ame , dotez-la
comme un enfant unique que l'on marie; puis, quand vous la verrez
BEVUE DE PARIS. 39
parée, belle, achevée, ouvrez-lui la porte du monde avec une
anxiété pleine d'espérance... Vous croyez que l'admiration va s'éveil-
ler à son aspect, que les éloges vont retentir sur son passage?...
Folle illusion! Votre livre tombera aux mains de quelque jeune
homme ennuyé , qui le jugera froidement, à la course, et comme il
ferait d'un roman frivole. Ce qui aura excité votre enthousiasme ex-
citera son dédain, ce que vous aurez laborieusement découvert, il
le niera. En une heure, et sans réflexion , il vous refera votre livre,
vous disant comment il aurait pu devenir un chef-d'œuvre. Et vous
serez forcé de l'entendre sans lui répondre!... Il pourra flétrir vos
sentimens les plus intimes , railler vos croyances les plus aimées; il
effeuillera à plaisir votre couronne, et il faudra que vous le laissiez
faire; il faudra que vous supportiez ses ignorances ou ses erreurs
sans pouvoir même lui dire : a Tu mens! » — Ah! c'est là un dur
apprentissage, et bien peu s'habituent à une telle condition. — Triste
condition , en effet , que celle qui vous oblige à abandonner ainsi vos
études, votre intelligence et vos sympathies aux sarcasmes de
jugeurs sans droit.
Emile Souvestre.
DES TRAVAUX
DE
LA CHAMBRE DES COMMUNES
SOIt LES OE)ll.\S lit FEU,
Pendant la session de 183 6.
Les prodigieux développemens que l'industrie des chemins de fer a pris
depuis quelques années en Angleterre, n'y ont nullement ralenti l'ardeur
et l'activité de l'esprit d'entreprise. Les capitalistes anglais, accoutumés à
supporter avec résignation les malheurs inséparables des spéculations indus-
trielles, ne se sont pas laissé abattre par les résultats défavorables ou les
rapports médiocres de quelques-uns de ces grands travaux de communica-
tion. Tons les projets de chemins de fer qui ont été proposés dans les dis-
tricts les plus commerçans, ont trouvé des compagnies prêtes à en entre-
prendre la réalisation. On se rappelle le récent exemple de la route de
Manchester à Birmingham. Les concessionnaires avaient d'abord créé vingt
mille actions de la valeur de 100 livres sterling chacune. Lorsqu'il s'est agi
de les placer au mois de février dernier, la seule ville de Manchester en a
pris 14,000. Sa population intelligente, active, laborieuse, sur les 2,000,000
de francs qu'exigeait une entreprise d'intérêt, de prospérité et d'avenir
local, a fait tout d'un coup les fonds d'un 1,400,000 fr. Cela n'est-il pas re-
marquable, cela n'est-il pas beau?
REVUE DE PARIS. 41
Sans doute, la concentration de la richesse publique dans un petit nombre
de mains favorise beaucoup l'accomplissement des merveilles de ce genre;
mais elle en est l'auxiliaire et l'instrument, non point le principe. L'aristo-
cratie elle-même prend volontiers une part active aux spéculations d'utilité
générale, et l'on sent qu'elle est née de la haute industrie et se recrute
chaque jour dans ses rangs. L'esprit d'entreprise se manifeste partout, il
anime les hommes de toutes les conditions. Comme l'esprit public , il forme
une portion de la vie, de l'intelligence et des facultés communes; il est dans
la nature, le caractère et les habitudes de la nation anglaise. S'il y a com-
munauté de sentimens et unité de tendance dans cette société formée d'élé-
mens si hétérogènes et de principes si hostiles, c'est pour les idées, pour
les choses de cet ordre. Les petites fortunes montrent le même empresse-
ment que les grandes à s'associer à la création des nouvelles routes à
rainure, dans la proportion de leurs ressources. Il n'est pas rare, quand le
prix des actions est trop élevé, que plusieurs petits rentiers ou industriels
se réunissent pour en faire l'acquisition à fonds communs, de sorte qu'une
partie assez considérable de la propriété des chemins de fer se trouve frac-
tionnée et disséminée entre les spéculateurs d'un ordre inférieur. Bref,
pour devenir actionnaires , ces derniers usent du même moyen que les pau-
vres ouvriers qui se cotisaient naguère chez nous pour faire les frais d'une
mise à la loterie.
Comme il devait arriver, cette confiance, cette hardiesse a été poussée
quelquefois jusqu'à l'imprudence. Séduit par de trompeuses espérances,
l'esprit d'entreprise a été la dupe et la victime de l'esprit d'agiotage. Ou n'a
pas oublié que la crise commerciale dont l'Angleterre ressent encore les
effets, a été attribuée, en partie, aux pertes qu'ont entraînées les spéculations
mal combinées de quelques-unes des nouvelles roules à rainure. Les jour-
naux anglais qui nous ont révélé ce fait, onteu raison, sans doute, de blâmer
une ardeur qui avait secoué toute espèce de frein chez beaucoup d'hommes.
Mais si le sentiment des grandes spéculations est trop vif, trop emporté au-
delà du détroit, n'est-il pas vrai de dire que nous péchons, nous autres
Français, par l'excès contraire? Ne sommes-nous point presque toujours
détournés de nous associer aux meilleures affaires, lorsqu'elles sortent des
voies communes, par la crainte de donner trop aux éventualités de l'imprévu,
trop aux chances de la fortune? N'est-ce pas à cette habitude timorée de
routine industrielle , qui contraste si singulièrement avec le caractère décidé
de notre nation, de nos armées et de notre histoire révolutionnaire, qu'il
faut attribuer l'état d'infériorité morale où la France est restée jusqu'à
présent, sous le rapport du développement des travaux d'utilité publique?
Les Anglais sont tellement disposés à concourir à ces sortes d'entreprises,
que la chambre des communes est obligée de réprimer l'ardeur des soumis-
sionnaires. Pendant la dernière session du parlement, dont l'avènement de
la jeune reine Victoire a amené la dissolution , les demandes relatives aux
42 REVUE DE PARIS.
■chemins de fer ne se sont pas élevées à moins de cent dix-huit (1). C'est
ce que nous voyons dans le Raihcay Magazine, journal mensuel exclusive-
ment consacré à l'étude, aux travaux et aux intérêts des routes à rainure.
.Sur les cent dix-huit demandes, soixante-dix-neuf, après avoir subi
l'examen des comités, ont été discutées devant le parlement. Cette assem-
blée s'est prononcée favorablement pour quarante-deux, le tiers environ de
la totalité. Quant au reste, trente-quatre ont été retirées par les parties
intéressées, ou repoussées définitivement par le vote législatif. Trois autres,
quoiqu'elles eussent été sanctionnées par les communes, n'ont pu obtenir
l'assentiment de la chambre des pairs.
On ne lira pas sans intérêt quolques détails sur la nature de ces quarante-
deux bills, qui doivent étendre, rapprocher ou compléter les lignes de
l'immense réseau des chemins de fer de la Grande-Bretagne. On en compte
quatorze qui ont rapport à des voies de communication tout-à-fait nouvelles :
cinq ont pour but de prolonger ou de délimiter les embranchemens de plu-
sieurs routes dont l'exécution n'est pas encore commencée; dix autorisent
sur quelques points la déviation ou la rectification de routes en cours d'exé-
cution, et six modifient ou accroissent les pouvoirs accordés aux concession-
naires par des actes antérieurs. Les sept autres bills ont pour objet de con-
stituer une compagnie créée l'année précédente, de reculer le temps fixé pour
l'exécution d'une route, et de déterminer les ressources supplémentaires
que plusieurs entreprises pourront se créer pour subvenir à leurs dépenses.
Ces ressources sont fixées à 1,000,000 liv. st. (-25,000,000 de francs) pour le
chemin de Londres à Birmingham , et à 150,000 liv. st. (3,750,000 francs)
pour le chemin de Londres à Greenwich.
L'objet spécial de ces derniers bills nous parait de nature à préoccuper
les esprits sérieux. Déjà, pendant la session de 1836, d'autres compagnies
avaient sollicité et obtenu du parlement la permission de faire des emprunts
considérables. Que conclure de la reproduction périodique de ces signes de
détresse, si ce n'est que les frais d'établissement et d'entretien de quelques-
uns des grands chemins de fer ont dépassé de beaucoup toutes les prévisions,
ou que les bénéfices prélevés sur la circulation des voyageurs et des mar-
chandises sont restés considérablement au-dessous de l'attente des entre-
preneurs? Les ingénieurs expliquent d'une manière très plausible quelques-
unes des circonstances défavorables qui sont venues compliquer la situatiou
des compagnies. Il parait que les rails n'ont pu résister aussi long-temps
qu'on l'avait espéré au frottement et à la pression des voitures , qui les sillon-
nent sans cesse avec d'énormes charges, et qu'il est devenu nécessaire de les
renouveler fréquemment et d'en augmenter le volume, dans le temps même
où le prix du fer s'élevait dans une progression alarmante. Quelles que
(i) Toutes les demandes de cette nature portées devant le parlement entraînent des dé-
penses considérables de toutes espèces.
REVUE DE PARIS. flg
puissent être les causes des embarras que nous venons de signaler, nous
engageons notre gouvernement, qui s'occupe en ce moment d'une enquête
sur les routes à rainure , à porter sérieusement ses investigations de ce côté.
Puisque nous nous sommes laissé devancer par les Anglais, c'est bien le
moins que nous profitions de l'expérience qu'ils ont acquise au prix de
pénibles sacrifices. Assurément ces recherches ne prouveront rien contre
les immenses services que la civilisation , l'industrie et le commerce peuvent
attendre de l'établissement des communications intérieures au moyen de la
vapeur; mais elles pourront éclairer la Frauce et lui épargner des fautes
désastreuses dans la combinaison et l'exécution du système général de che-
mins de fer qui doit embrasser tous les points de son vaste territoire dans
un avenir très rapproché.
Voici un tableau du développement des lignes, des dépenses et des revenus
présumés des quatorze nouvelles routes à rainure votées par la chambre
des commuues pendant la session de 1836 :
DESIGNATION DES LOCALITES.
Bolton à Preston. . . .
Chester à Birkenhead
Chester à Grewe. .
Cork à Passage. .
Dublin à Kilkenny,
Dundalk à Western
Glascow à Ayr. . .
Glascow à Paisley.
Clarence à Hartlepool
Lancaster à Preston. .
Londres à Brighton. .
Manchester à Birmingham
Maryport à Carlisle. .
Sheffield à Manchester
DEVELOP-
CAPITAL
DEPENSES
REVENDS
PEMENT DES
DES
PRÉSUMÉES
ANNUELS
LIGNES.
COMPAGNIES.
PAR MILLE.
PRÉSUMÉS.
Milles.
Liv. St.
Liv. st.
Liv. St.
19
380,000
19,240
52,386
14
250,000
17,698
48,625
20
250,000
11,622
51,000
6
200,000
28,450
31,878
73
800,000
10,651
197,376
24
100,000
4,000
49,273
57
625,000
10,740
113,827
22
400,000
17,245
113,513
8
52,000
5,717
18,114
20
250,000
12,269
43,654
109
1,800,000
21,217
328,420
79
2,100,000
21,612
263,474
28
180,000
6,425
30,362
40
700,000
17,434
258,700
Comme on le voit, de ces quatorze lignes nouvelles, neuf sont en Angle-
terre, deux en Ecosse, et trois en Irlande. En faisant entrer les fractions des
mesures géographiques dans l'évaluation de leur développement total, on
trouvera qu'elles s'étendent sur une longueur de 471 milles. Les quatorze
compagnies réunissent un capital de 8,090,500 liv. st. (202,062,500 fr.), dont
elles espèrent tirer, en moyenne, un bénéfice net de 10 3/4 pour 100. Les
dépenses eu acquisitions de terrain et en frais d'étahlissement sont estimées
à 6,861,285 liv. st. ( 171,532,125 fr. ) , ce qui donne une moyenne, de 14,56iï
liv. st. (36i,150 fr.) pour chaque mille de développement. Les frais d'ex-
44 REVUE DE PARIS.
ploitation ou d'entretien sont évalués à 45 pour 100 des revenus, portés à
1,575,802 liv. st. (39,395,050 fr.). De cette dernière somme on présume que
923,078 liv. st. (23,076,950 fr.) seront prélevées sur le transport des voya-
geurs, et 652,724 liv. st. ( 16,318,100 fr. ) sur le transport des marchandises.
D'après la comparaison du chiffre approximatif des dépenses et des recettes,
les chemins de Sheffield à Manchester et de Dublin à Kilkenny sont ceux
qui semblent promettre les résultats les plus avantageux pour les entrepre-
neurs. On estime qu'ils produiront un bénéfice net, le premier de 18 1/2 pour
100 et le second de 14 3/4 pour 100. Or nous venons de voir que la moyenne
du rapport des autres entreprises n'est estimée qu'à 10 3/4 pour 100, c'est-
à-dire à un taux moins élevé que le produit ordinaire des grandes exploita-
tions industrielles et commerciales.
Parmi les quatorze nouveaux chemins de fer, cinq auront des tunnels, à
savoir : celui de Glascow à Preston, un tunnel de 690 yards de longueur;
celui de Glascow à Paisley et à Greenock, cinq tunnels évalués en tout à
1,036 yards; celui de Londres à Brighton, trois tunnels sur ses embranche-
mens, présentant un développement total de 4,775 yards; celui de Man-
chester à Birmingham , deux tunnels estimés en tout à 980 yards ; enfin celui
de Sheffield à Manchester, un tunnel qui formera une voûte de trois milles
de longueur, ou de plus d'une lieue de France. Quant aux embranchemens,
le chemin de Bolton en aura un, celui de Glascow cinq, celui de Greenock
deux , celui de Clarence un , celui de Brighton trois , et celui de Manchester
deux. La ligne de parcours de la plupart des nouveaux chemins se déroule
à travers des campagnes heureusement disposées, où les pentes ne sont ni
trop multipliées, ni trop rapides- Elle touche directement ou par ses rami-
fications aux centres les plus actifs de l'industrie agricole, manufacturière et
commerciale. Mais si la richesse du sol est un gage de prospérité pour
l'avenir, elle ne pourra manquer d'accroître les dépenses des travaux par
l'élévation du prix des terres et de la main d'oeuvre. Les évaluations des
ingénieurs, basées sur les facilités et les difficultés de l'exécution, portent
les frais d'établissement, par mille géographique, de 14 à 28,000 liv. st., ou
de 400 à 700,000 fr.
Un bill particulier autorise le prolongement du chemin de New-Castle, voté
en 1836, jusqu'à la ville d'York. Cette ligne emb rassera près de soixante-seize
milles , et communiquera avec les routes à rainure de Carlisle, de Durham ,
de Sunderland, de Clarence, de Stockton et de Darlington. Elle établira,
en outre , des relations directes entre les ports de New-Castle, de Shields,
de Sunderland , de Stockton et de Hartlepool. De son point de jonction à
York , elle sera poussée jusqu'à Londres , et formera une des sections les plus
importantes de la grande ligne du nord de l'Angleterre, déjà sanctionnée
parle parlement (Greal-Norlh of England rail-uay). Celle-ci aura un
développement de trois cents milles , et réunira , par ses deux points extrê-
mes, Londres à Edimbourg, La compagnie établie pour la prolongation du
REVUE DE PARIS. 45
chemin de fer de New-Castle à York a un capital de 1,000,000 liv. st.
(25,000,000 fr. ). Elle compte tirer un profit considérable du transport des
productions minérales du comté de Durham, si riche eu carrières de marbre
et en mines de houille, de fer et de plomb. Elle fonde surtout de grandes
espérances sur les perfectionnemens auxquels elle se livre pour accélérer le
mouvement des locomotives et diminuer le prix des places. Si elle parvient
à réaliser ses promesses , la vélocité des voitures serait portée de douze à
vingt milles par heure, et le prix de transport pour chaque personne réduit
de quatre à deux pence par mille.
Remarquons, toutefois, que de ces diverses voies de communication la
route de Brighton est , sans contredit , celle qui a pour nous le plus d'intérêt.
Cette jolie ville maritime, située à cinquante-quatre milles de Londres, et
bâtie sur la limite du comté de Sussex, en face des côtes de notre Norman-
die, entretient, comme on sait, au moyen des bateaux à vapeur, des com-
munications journalières avec les ports du Havre et de Dieppe. La route à
rainure de Brighton aura son point de départ à l'extrémité méridionale du
nouveau pont de Londres, dans le faubourg populeux de Southewaïk. Dès
son origine, elle se trouvera, par sa situation, au centre du rayon dans
lequel se concentrent le mouvement, le .commerce et la navigation delà
capitale de l'Angleterre, à peu de distance du bassin le plus fréquenté delà
Tamise, de ses cinq docks, et de ses vastes entrepôts. Elle ouvrira une voie nou-
velle, large , directe , au trafic , à la circulation et au transit de ce prodigieux
amas de marchandises de toutes espèces que le port de Londres reçoit chaque
année dans ses quatorze mille vaisseaux. Aux divers points de la côte mari-
time où elle aboutira, elle sera continuée parla navigation à vapeur, et de
la sorte ira droit au Havre, à Dieppe, à Rouen , en un mot, à tous les ports
de la Manche et de la Seine, qui servent de docks ou d'entrepôts au com-
merce de Paris avec les différentes parties du monde.
La route de Brighton se réunira au chemin de fer de Croydon et formera
plusieurs embranchemens avec Hewes, Newham et Shoreham. Les frais
d'établissement, pour la ligne principale, sont estimés à 897,073 liv. sterl.
(22,426,825 francs), et pour les trois embranchemens à 302,833 liv. sterl.
(7,570,825 fr.), ce qui fait un total de 1 ,199,906 liv. sterl. ou de 29.997,650 fr.
Les Anglais nous auront donc précédés de quelques années dans les travaux
importans qui doivent réduire à une journée la distance qui sépare Londres
de Paris, ces deux centres de la civilisation du monde. C'est à nous de ré-
pondre à leur confiance et de rivaliser avec eux de zèle, en nous hâtant d'exé-
cuter le chemin de fer de la capitale de la France aux ports du Havre et de
Dieppe. Il est impossible d'apprécier l'heureuse influence que ce rapproche-
ment simultané de Paris et de Londres pourra avoir sur le développement
intellectuel, la grandeur morale, la richesse publique, la prospérité com-
merciale et le bien-être matériel de la France et de l'Angleterre. Chose
admirable, les chemins de fer et la navigation à vapeur auront plus fait pour
4.6 REVUE DE PARIS.
resserrer l'union et l'alliance des deux peuples que tous les efforts de la
diplomatie et toutes les combinaisons de la politique. L'intelligence humaine,
par des procédés purement mécaniques, aura obtenu, non-seulement ses plus
merveilleux résultats d'impulsion matérielle, mais encore ses moyens les plus
rapides d'action morale.
Tandis que nous sommes en train d'explorer cette vaste carrière des che-
mins de fer de. la Grande-Bretagne, nous recueillerons quelques faits, qui
nous paraissent de nature à fixer l'attention de nos économistes. Les diffé-
rentes branches d'industrie qui exploitent les anciennes voies de commu-
nication à l'aide des moyens ordinaires de transport, ont porté des plaintes
devant le parlement, contre la concurrence des nouveaux moyens de trans-
port mus par la vapeur. Il se sont efforcés surtout de faire ressortir le pré-
judice considérable que l'établissement des routes à rainure a porté à leurs
intérêts, en déplaçant les lignes de parcours suivies par les voitures pu-
bliques. L'introduction des bateaux à vapeur, quoique à moindre degré,
ajoutent-ils, leur a été aussi très nuisible. Ils citent à l'appui de leurs récla-
mations les aveux, les congratulations et les faits que contiennent les
documens annuels publiés par les diverses compagnies des chemins de fer.
Par exemple, quoi de plus irritant pour les uns et de plus satisfaisant pour
les autres, que ce passage d'un rapport présenté récemment à l'assemblée
des actionnaires du Grand Junction rail-way? « L'expérience de quelques
mois a suffi pour nous convaincre que nous sommes placés en dehors de
toute espèce de concurrence. La force des choses nous a substitués à la plu-
part des anciens moyens de transport sur les principales lignes de commu-
nication ; et quant au mouvement industriel qui alimentait les lignes colla-
térales, il est déjà, en grande partie, absorbé par notre entreprise. D'une
part, l'usage des voitures particulières a été totalement aboli ( annihilated)
sur tous les points de la direction suivie par notre chemin de fer; d'autre
part , sur toutes les routes qui y conduisent, le service des relais a pris une
activité jusque-ià sans exemple. Liverpoolet Manchester ne sont plus à présent
qu'à une nuit de trajet de Londres ; et les localités que longe la route, comme
celles qui en sont le plus éloignées , n'ont pas moins profité de la rapidité
de nos moyens de transport. Un seul fait témoignera de l'étendue et de
l'importance de notre ligne de parcours : nous recevons les expéditions
(mailcbags) de plus de sept cent quarante bureaux pour l'administration
générale des postes (1) »
Dès la dernière session, le parlement s'est occupé sérieusement des ré-
clamations des diverses industries dont les intérêts sont lésés par le nouveau
mode de transport à vapeur. Un comité, nommé à cet effet, a recueilli des
renseignemens très curieux. Nous avons sous les yeux les dépositions de plu-
sieurs notabilités administratives, industrielles et maritimes, qui ont été
(l) Rapport fait par les directeurs du Grand Junction rail-way, le " septembre 1857.
REVUE DE PARIS. 47
appelées pendant le cours de l'enquête. L'une d'elles, M. Clarke Wimberlay,
directeur d'une entreprise de messageries, a observé que le graduel abandon
des anciennes voies de communication ne permettrait bientôt plus de pour-
voir à leur entretien au moyen des droits ordinaires de péage; puis , de cette
considération d'un ordre général , passant à l'objet particulier de l'enquête,
il a déclaré qu'il regardait déjà comme inévitable la ruine des propriétaires
des anciennes voitures publiques, sur les différens points de la grande route
du Nord. Il s'est appliqué à démontrer que les embarras des industriels de
cette classe provenaient surtout de la taxe prélevée par le fisc sur le transport
des voyageurs par les voitures ordinaires. Ses observations ont été pleine-
ment confirmées par M. Ricbard Smith, l'assesseur du droit milliaire
( milcage-duly) sur les voitures publiques, et par sir Edward Hees, secré-
taire du bureau des postes d'Edimbourg. Outre que l'impôt est mauvais de
sa nature, il occasionne au pays une surcharge considérable. Il n'est pas de
moins de 8 shellings ( dix francs ) par personne , pour le seul voyage de Lon-
dres à la capitale de l'Ecosse. A cet inconvénient il faut en ajouter un
autre plus grave encore, qui ne pèse point également sur les différens modes
de communication. Les voitures à vapeur paient beaucoup moins que les
voitures de trait, le droit milliaire n'étant pour les premières que du hui-
tième d'un pence par voyageur, tandis qu'il est pour les autres d'un demi-
pence. Pour ce qui est des bateaux à vapeur, ils ne sont assujétis à aucun
impôt.
Il y a donc, dans la nature, le prélèvement et la répartition de la taxe
sur les voitures publiques un vice capital que tout le monde reconnaît. Que
fera le nouveau parlement , dans sa prochaine session , pour rétablir, au-
tant qu'il est en lui, l'égalité de concurrence entre les industries rivales?
Deux moyens se présentent à son choix. Ou il proportionnera l'impôt pour
tous, ou il en prononcera l'abolition. Les intérêts bien entendus de la civili-
sation, de l'industrie et du commerce devraient le déterminer pour ce der-
nier parti, mais nous craignons bien qu'ils ne soient sacrifiés, comme il
arrive presque toujours , aux intérêts privilégiés du fisc.
A. GUILBERT.
BULLETIN.
Il est bien avéré aujourd'hui, grâce à Dieu , que l'expédition de Constan-
tine a complètement réussi, même au-delà des espérances du ministère, et
pourtant ses espérances devaient être grandes, car il n'avait négligé aucune
des précautions qui assurent la victoire. L'éclat de ce beau succès a d'abord
étonné quelques ergoteurs de la presse , qui, pour faire acte d'indépen-
dance à leur manière et se donner la satisfaction patriotique de pleurer plus
fort que les autres sur le sang versé par les enfans de la France, ont exa-
géré , de leur propre autorité , les pertes de notre armée , et traité les bulle-
tins de menteurs, selon la vieille habitude dont on usait autrefois envers les
vieux bulletins. Après l'œuvre admirable accomplie par nos soldats et si
dignement racontée en peu de mots par le général Yalée, on a vu venir les
gloses et les commentaires; c'est la marche ordinaire , et il fallait s'y atten-
dre. Ce n'a pas été assez d'un assaut meurtrier, repris à deux fois après un
moment d'hésitation; il s'est trouve des imaginations malheureuses qui ont
rêvé cinq assauts, des terrains minés par les ingénieurs d'Achmet-Bey, et
ont fait un crime au ministère de ne pas avouer au pays tous les désastres
de cette laborieuse campagne. Nous plaignons sincèrement ceux qui accep-
tent le pouvoir dans un temps comme le nôtre : il ne leur suffit pas de cher-
cher à bien faire, et de dire simplement ce qu'ils ont fait; il leur faut
préparer d'avance une réponse à toutes les questions prématurées qu'on leur
adresse de toutes parts; il faut qu'ils disent ce qu'ils ne savent pas encore,
et le contraire même de ce qu'ils savent; ils sont tenus de charger la vérité
des plus sinistres couleurs pour égaler en invention la fécondité d'une oppo-
sition si vite et si sûrement informée de toutes choses. Sans cela, ils seront
REVUE DE PARIS. 49
accusés de mutiler des rapports officiels et d'exercer une censure coupable
sur les faits d'armes qu'un général d'armée raconte pour toute la France.
Ce serait, en effet, un habile calcul de déguiser au pays les pertes
qu'il a faites, les difficultés dont on a eu à triompher, et qui exaltent
l'honneur de la victoire! Combien de temps durerait, dans une affaire qui
intéresse tout le momie, et sous un régime de publicité où tout est percé à
jour, cet inutile prestige d'un inconcevable mensonge? Supposez qu'on eut
amendé à loisir, en conseil des ministres, le premier rapport du général
Valée, qui a dénoncé au public quatre-vingt-dix-sept hommes tués et
quatre cent quatre-vingt-quatorze blessés; on se mettait donc dans la néces-
sité de faire subir au second rapport , et à tous ceux qui peuvent venir
ensuite, la même opération absurde; et après cela encore, comment fermer
la bouche au général lui-même, à son retour en France, et à ses frères
d'armes? Serait-il possible, même en les tenant éloignés du territoire fran-
çais, d'avoir toujours raison contre eux et de conserver jusqu'au bout les
apparences d'un triomphe à peu de frais? Et d'ailleurs à quoi bon? Voilà
ce qu'auraient pu se dire les journaux qui , dès le premier jour, ont mis en
doute la véracité des dépêches publiées par le cabinet; mais ils n'ont pas
pris la peine de se faire cette objection raisonnable , bonne tout au plus pour
de simples esprits qui ne comprennent rien aux expédiens de la polémique
et n'entendent pas malice aux affaires de ce monde. Ils ont vu, d'après la
première publication officielle, quelle force allait donner au gouvernement
un succès qui coûtait si peu , et ils ont dit : « Attendons la seconde dépêche. »
— Celle-ci est venue, elle déclare cent hommes tués et cinq cent six blessés.
Il est impossible, à moins de mauvaises chicanes, de n'y pas voir la confir-
mation des premières nouvelles. Peut-être l'opposition va-t-elle maintenant
dire : « Attendons le rapport détaillé des opérations de la campagne et du
siège ; attendons le travail qu'on annonce pour les propositions d'avance-
ment, et d'ici là soutenons notre thèse. » L'opposition a une persévérance
de mauvais vouloir qui ne se lasse pas, et ne saurait être égalée que par la
patience de la clientelle qui l'écoute, ou par la crédulité de ceux qui jurent
encore sur sa parole.
L'opposition toutefois n'a pas eu, en cette circonstance, le monopole des
insinuations malveillantes ; il y a plus, l'initiative en a été prise par d'autres;
rendons à chacun ce qui lui est dû: c'est le Journal des Débats, si nous avons
bonne mémoire, qui s'est donné le plus de mal pour montrer le peu de res-
sources qui restaient à notre armée, lors de ce cinquième assaut imaginaire
dont il a entretenu ses lecteurs pendant plusieurs jours. Il n'ignorait pas
que le ministre de la guerre n'a pas été seul à organiser l'expédition de Con-
stantine, et il eût été, croyez-le bien, plus indulgent, s'il n'avait pas ren-
contré dans cette affaire une autre responsabilité, on peut le dire, plus
élevée et plus en butte aux animosités politiques. Le bruit public a fait assez
connaître que le président du conseil avait pris une part active aux derniers
tome xlvii. lonwu, 4
50 REVUE DE PARIS.
préparatifs, et embrassé cette entreprise comme un intérêt personnel.
Dès-lors ne soyons pas surpris que le Journal des Débats, peu crédule
d'ordinaire, ait accueilli avec une extrême complaisance les révélations tant
soit peu exagérées d'une correspondance particulière, qui montrait nos sol-
dats réduits à leur dernière ration , au moment de ce fameux cinquième
assaut. C'est ce qu'il appelle, en cette occasion , servir la vérité et ne mécon-
tenter personne. En effet, nous ne pouvons dire s'il est bien affligeant
d'être exposé à ses rancunes; mais il nous semble que M. Mole, par ses
longues relations d'amitié et de bons offices avec l'ancien Journal de
l'Empire , dans un temps où ce n'était pas la presse, ni surtout la presse
de l'émigration, qui était en faveur, avait acquis le droit d'être traité
avec plus de ménagement et de justice, au moins le lendemain d'une vic-
toire dont tout le monde a dû se réjouir. S'il lui fallait quelque consolation
d'être méconnu aujourd'hui, avec une opiniâtre hostilité, parla génération
nouvelle qui rédige et dirige la feuille dont il fut long-temps l'ami, il pour-
rait se dire, comme cet ancien d'humeur un peu chagrine, mais avec plus
de philosophie sans doute, «qu'un homme est toujours malheureux d'avoir
pour juges les enfans de ceux qui ont été contemporains et témoins de sa
conduite. »
Une autre consolation plus efficace, et en même temps plus digne de
M. Mole et du ministère, c'est que le succès continue. Il se pouvait faire que
tout ne fût pas fini avec la prise de Constantine; mais la terreur de nos
armes et le grand coup qu'a frappé le général Valée ont dispersé au loin, et
pour long-temps, les tribus hostiles. Celles qui attendaient le résultat pour
se déclarer, viennent apporter sur nos marchés les approvisionnemens que
les Arabes refusent rarement aux vainqueurs. La route est libre de Bone à
Constantine; c'est une distance de quarante lieues qu'on peut franchir
presque sans escorte. La grosse artillerie et tout le matériel de siège vien-
nent de la parcourir et d'arriver à Bone; on n'a pas, dans tout ce trajet,
rencontré un seul ennemi , on n'a pas brûlé une amorce. La sécurité parait
si grande, et notre domination si bien affermie déjà dans notre conquête
récente, que le général en chef a dû quitter Constantine, où il se proposait
de laisser une garnison de deux mille cinq cents hommes.
Nous croyons volontiers que cela suffira, et l'idée que nos soldats ont
donnée de leur valeur sera leur plus sûr rempart dans les premiers temps de
notre séjour à Constantine; il n'y aura qu'à entretenir par une ferme atti-
tude ce souvenir tutélaire. Mais ce qui est à craindre avec une si faible gar-
nison, si elle est bonne pour garder Constantine, c'est que la chambre pro-
chaine, peu différente de la dernière législature, n'eu déduise quelques
nouveaux motifs de viser à l'économie dans les moyens de défense réclamés
pour notre établissement d'Afrique. Et cependant une seule victoire, si écla-
tante qu'elle ait été, n'est pas un oreiller sur lequel il soit prudent de som-
meiller; le voyage de Constantine ne se fera pas toujours avec la même sécurité
REVUE DE PARIS. 51
qu'aujourd'hui; il sera nécessaire de nous maintenir et de nous fortifier dans
les deux camps de Guelma, de Medjez-Hammar, et dans un troisième point
intermédiaire qui reste à déterminer. Le ministère paraît décidé à attendre
la chambre de 1837 avant d'agir; mais on peut être sûr, si on le juge d'après
ses antécédens de la dernière session, qu'il ne voudra dissimuler devant les
nouveaux représentans du pays aucune des nécessités de notre agrandisse-
ment en Afrique.
N'oublions pas comment M. Mole s'est comporté en 1836 : il est venu dire
que son système, quoiqu'on lui ait souvent reproché de n'en pas avoir, était
tout pacifique; mais il n'a pas caché, en même temps, que, pour avoir la
paix, comme il la voulait, du côté de l'est, il fallait un redoutable appareil de
guerre et de l'argent sans marchander. La chambre lui a voté tout ce qu'il
réclamait, heureuse de voir, pour la première fois peut-être dans cette ques-
tion africaine , un cabinet qui avouait d'avance toutes ses dépenses présu-
mées, tous ses desseins , toutes les difficultés prévues , et dédaignait de se ré-
server la ressource détournée des crédits supplémentaires. Il agira de même,
nous n'en pouvons douter, avec la législature qui va venir, et il aura besoin
de plus de franchise encore, ayant plus à demander. Sur les dépenses ren-
dues obligatoires pour l'occupation de la province de Constantine, le minis-
tère du 15 avril ne capitulera pas, car il s'agit là d'une oeuvre qui lui appar-
tient tout entière , à laquelle il a attaché son nom, et qui doit lui être chère
plus qu'aucune autre; mais sa sincérité sur un point l'engagera à dire aussi
tout ce qu'il pense sur d'autres points de l'Algérie : les nécessités de notre
domination dans l'est ne permettront pas de fermer les yeux sur les besoins
non moins pressans et sacrés qui se font sentir à l'ouest, et surtout au centre
de la régence. La plaine de la Métidja, cette banlieue d'Alger, ne sera pas
peuplée, comme elle doit l'être, d'une colonie agricole, ayant des habitudes
réglées et stables, elle ne sera pas vraiment cultivée tant qu'il sera possible
à un cavalier arabe de la traverser avec impunité , foulant les moissons aux
pieds de son cheval , et trouvant de tous côtés une issue pour fuir après le
pillage. Il est devenu indispensable de multiplier les blokhaus dans les par-
ties de cette plaine qui ont été jusqu'ici mal défendues contre les incursions
de l'ennemi. Espérons que les calculateurs de la chambre prochaine ne ré-
pondront pas à ces propositions de salut, en se prévalant de l'exemple, presque
téméraire, donné aujourd'hui par le général Valée à Constantine, qui va
être gardée, en effet, par une poignée d'hommes, le cinquième tout au
plus de l'armée expéditionnaire. C'est un tour de force qu'on peut se per-
mettre après une victoire; mais ce ne sera pas l'état normal de notre séjour
dans un beylick à peine conquis d'hier sur des populations qui, depuis sept
ans , avaient méconnu notre ascendant , et conservé , entre toutes les autres ,
le privilège de l'indépendance.
Que le parlement y aide un peu, et l'on n'accusera plus le gouvernement
de n'avoir pas de plan arrêté sur le mode de possession de notre colonie
4.
52 REVUE DE PARIS.
africaine. Le plan du cabinet actuel s'est manifesté, ce nous semble, assez
clairement à tous les yeux par deux exemples frappans , le traité de la Tafna
et la prise de Constantine : il veut propager notre civilisation par la paix,
tant qu'il lui sera permis de ne pas recourir à d'autres moyens; mais, avant
de faire régner la paix et pour la rendre même plus durable , il a voulu déli-
miter par la guerre l'étendue du territoire où doit s'exercer notre pacifique
influence. La session de 1837, selon toute vraisemblance, verra poser pour
long-temps les bornes du vaste champ qui sera livré à l'activité française.
Après cela, il n'y aura plus qu'à agir par nos mœurs, par nos lois , par nos
relations commerciales, par l'entraînement de notre caractère, dans l'en-
ceinte, pour ainsi dire, qui nous aura été réservée. Quels que soient les
ministres qui arrivent ensuite au pouvoir, il sera impossible que la décision
prise soit changée du jour au lendemain, comme cela s'est vu plus d'une
fois. Le cabinet du 15 avril aura donc fait plus que d'avoir un système
pour son usage; il aura commencé l'exécution d'un plan destiné à prévaloir
même après lui, et ses idées, fortifiées de l'assentiment parlementaire,
seront une loi pour ses successeurs. Que peuvent demander de plus nos
grands esprits symétriques à un minist re qui ne s'est jamais soucié , à vrai
dire, et avec raison , d'introduire, dans le maniement des affaires, des vues
fortement systématisées, ni un ensemble de théories générales alignées au
cordeau et à Péquerre!
Sur un point qui domine tous les autres, il n'y aura plus de doute pos-
sible, et nous défions les plus malveillans, après la prise de Constantine et
les discussions qui vont s'ouvrir dans les chambres, de soutenir que le gou-
vernement prépare de loin l'abandon honteux de la seule conquête de la
restauration. Une telle sécurité donnée enfin à l'opinion publique, sous le
ministère du 15 avril, vaut bien tout un système. Déjà, même avant qu'on
ait sondé la pensée du parlement futur, tout le monde est rassuré à cet
égard, et c'est pour la forme apparemment que dans les réunions prépa-
ratoires des élections, de vieux routiniers, plus interrogatifs que le fameux
bailli de l'Ingénu, d'interrogative mémoire, demandent aux candidats:
« Que pensez-vous d'Alger? Le gouvernement doit-il conserver Alger? »
Des questions de ce genre étaient bonnes tout au plus pour amuser le tapis ,
en attendant la partie qui commence sérieusement aujourd'hui dans toute
la France. On nous a parlé d'un candidat qui a fait à pareille question une
réponse plus que naïve ou singulièrement spirituelle à ceux qui voulaient
savoir de lui, après vingt autres choses, s'il était, oui ou non, pour Alger;
il a réplique avec emphase : « J'ai un fils qui a la fiJvre en Alger; c'est vous
dire assez mon opinion sur l'Afrique. »
Le problème de la conservation d'Alger, si ce fut jamais un problème
réellement pour tous ceux qui ont paru s'eu inquiéter, ne peut plus être
posé aujourd'hui d'un ton sérieux par les électeurs. Cette grosse question,
considérée comme pierre de touche de l'opinion des candidats, est allée
REVUE DE PARIS. 53
rejoindre la terrible affaire des forts détachés, dont à peine un petit nombre
d'esprits curieux peuvent s'occuper aujourd'hui, M. Arago pour sa satisfac-
tion personnelle, ou quelque électeur de Courbevoie , pour embarrasser un
grand financier, M. Théodore BenazetI
Nous concevons mieux qu'on demande aux candidats de s'expliquer sur
l'hérédité de la pairie ou sur la réforme électorale ; et il est vrai que , sur
ces deux points, on ne se fait pas faute de les harceler. Au moins ce sont là
deux questions sur lesquelles il y a beaucoup à discuter encore théorique-
ment , quoique l'une ait été résolue par la charte , et que l'autre ne soit pas
mûre , il s'en faut bien , pour la solution inévitable que l'avenir tient en ré-
serve. Mais la seule question actuelle et palpitante, il faut le dire, depuis
qu'on a rejeté bien loin dans l'oubli ces lois fabuleuses de disjonction , de
déportation avec emprisonnement, de non-révélation , c'est la question de
l'apanage ; et l'on reconnaît qu'elle est devenue, pour ainsi dire, personnelle,
depuis qu'un jeune prince, qui s'y est trouvé intéressé naguère, malgré
lui, vient de gagner, par sa belle conduite militaire, une légitime popu-
larité , non pas dans l'armée où il l'avait déjà , mais dans la bourgeoisie et
le peuple, où elle lui manquait encore. Tous les collèges électoraux sont
d'accord pour repousser l'apanage par ce qu'il a de féodal, c'est le mot;
mais tous conçoivent que la dotation puisse être accordée, toujours sous la
réserve que le domaine privé sera démontré insuffisant : ils verront donc sans
déplaisir leurs mandataires entrer à ce sujet en conférence avec le pouvoir.
Cependant que les électeurs ne s'abusent pas sur la portée de leurs dis-
cussions préalables. Tout ce qui s'est agité entre eux depuis quelques jours
sera bien vite oublié devant la chose qu'il va falloir agiter dès le début de
la session; il s'agira de savoir, avant tout, où en sont les partis à leur entrée
dans la nouvelle législature, quelles forces ils ont gagnées ou perdues,
quelles prétentions, quels principes, quels chefs enfin ils conservent. La
gauche, plus qu'aucune autre fraction parlementaire, attirera l'attention
générale. On voudra peut-être bien se souvenir que nous avons attaché ,
dès le premier jour, une haute importance à l'éclatante scission delà gauche
dynastique. M. Barrot, qui en a donné le signal à ses amis les plus fidèles,
au risque de les voir se grouper moins nombreux autour de lui; M. Barrot,
qu'on avait dit exclu par les puritains, et qui s'est bien exclu lui-même,
achève de se séparer chaque jour de plus en plus du comité électoral de la
gauche puritaine , radicale ou républicaine, de quelque nom qu'on l'appelle.
On assure que ce procès de famille de l'ancienne gauche sera porté à la
tribune et jugé publiquement à la vue de la chambre. M. Laffitte , au nom
des vingt ou vingt-cinq membres qui persisteront à le suivre, ou qui plutôt
le devancent déjà dans sa marche forcée et imprévoyante vers les idées de
la république, se propose de justifier, dans un grand discours solennel, la
séparation opérée dans ce qui fut son parti; il prouvera comment il a eu
raison d'entrer dans un comité électoral dont les directeurs sont M. Gar-
5* REVUE DE PARIS.
nier-Pagès et M. Cormenin, et comment M.Barrot a eu tort d'avoir cette
fois tant de scrupules.
Au reste, M. Arago a commencé à s'expliquer sur tout cela dans une
réunion électorale du sixième arrondissement de Paris. M. Arago est un de
ces députés qui devanceront toujours M. Laffitte et qui ne sont d'humeur à
se laisser conduire par personne. S'il y a dans l'extrême gauche un homme
dont la stature, la voix, le regard, le tempérament, annoncent un révo-
lutionnaire de cette grande et pure race qui a disparu, c'est celui-là; il est
désormais la seule tête et le vrai chef de son parti , du parti de M. Laffitte.
Il vient de prendre corps à corps M. Barrot, et tout en ayant l'air de lui
donner une accolade encore fraternelle, il a engagé avec son ami , son com-
pagnon dans un récent voyage , une lutte qui , nous le croyons, ne finira pas
de si tôt.
M. Barrot aura son tour bientôt à la tribune. Il est vif à la réplique, et
nous nous attendons à une explication parlementaire qui transformera en
une rupture irrévocable ce que M.Barrot, dans sa loyauté d'ami et son
inexpérience peut-être, appelle encore une dissidence passagère. Une lettre
de M. Barrot à un de ses amis politiques, une lettre décisive a déjà rendu ,
ce nous semble, toute réconciliation impossible entre les deux fractions de
la gauche qui devaient se séparer tôt ou tard et ne l'ont pas fait assez tôt
pour rendre à M. Barrot la liberté naturelle de ses mouvemens.
Maintenant que le chef de l'opposition dynastique se retire du milieu de
la gauche radicale, avec quelques regrets, nous le concevons, pour les
hommes qu'il délaisse, ce n'est pas sans doute pour régner inutilement par
la parole, au centre de son bataillon décimé; c'est pour marcher, c'est pour
agir et se tenir prêt à d'autres rapprochemens , du moins à une neutralité
conciliante envers des fractions de la chambre trop long-temps mises en
suspicion par la gauche. Et pourtant, le jour même où il écarte de lui une
partie des siens, il s'écrie, comme s'il voulait éloigner toute idée d'union,
tout espoir même de trêve avec d'autres : «Nous avons d'immenses diffi-
cultés à vaincre; nous avons à repousser le mal fait depuis 1830 ! » — N'y
a-t-il eu donc que du mal dans ce qui s'est fait depuis 1830? Nous croyons,
nous, qu'il y a eu beaucoup de bien aussi , et plus de bien que de mal; les
électeurs vont montrer qu'ils pensent comme nous. Personne n'aurait bonne
grâce à demeurer seul inflexible et à croire exclusivement en lui-même
après tant de leçons données par le pays. On aurait aimé à voir M. Barrot
s'incliner un peu plus franchement devant l'autorité des faits accomplis; on
attend de lui quelque chose comme cet a veu d'un roi , né de race absolue ,
qui disait à ses dangereux amis et à ses ennemis : « Nous avons tous fait des
fautes. » Cette modestie , qui est de la politique, ne messied pas même à un
souverain de la tribune.
Après les partis qui s'amendent, disons un mot de ceux qui ne le peuvent
pas. Leurs forces ne seront guère changées à la chambre, et ce ne sera pas
REVUE DE PARIS. 55
du moins à leur avantage. Dans un de ces partis extrêmes, M. Garnier-
Pagèsest sûr d'être réélu; nous ne savons rien de nouveau des chances de
M. Martin de Strasbourg , ce rival parlementaire dont on menaçait l'amour-
propre de M. Garnier-Pagès, et dont on gratifiait sa cause en espérance.
Un autre parti extrême, non celui des doctrinaires dont nous ne savons
plus que dire, mais celui des légitimistes, s'était flatté de compter vingt-
huit voix à la chambre. Il paraît que des rapports du comité-Berryer ont
couru le monde; ils expriment, dit-on, ce chiffre comme le maximum des
illusions présentes de ce parti au long espoir. On ajoute qu'il sera heureux
d'en obtenir seulement la moitié.
M. Berryer sera réélu à Marseille, mais ce sera tout : la faction légiti-
miste s'efforcera en vain cette fois de lui ménager l'ovation de trois ou quatre
collèges, comme dans les premiers temps de la révolution de juillet. Aussi
voyez quelle maladresse! elle le porte à Aix contre M. Thiers; c'est un
mauvais chemin à prendre, si l'on veut assurer au grand orateur du parti
vaincu une double couronne électorale. M. Thiers est là parmi ses compa-
triotes, ses amis d'enfance, qui s'honorent de son talent et de sa renommée;
il n'y a pas de terrain où il soit plus difficile de le vaincre. M. Thiers, pour
répondre aux légitimistes en homme de goût, s'est prêté à une démarche
qui ne doit être envisagée que comme une plaisanterie sans conséquence : il
se laisse porter par ses amis à Marseille, qui est le terrain de M. Berryer;
ce sera pour l'un et l'autre collège le spectacle d'une passe d'armes assez
brillante , avec armes courtoises , entre deux concurrens qui ne peuvent
être rivaux sérieux dans aucune de ces deux luttes électorales.
lie Musée de Versailles.
Lorsqu'on a visité le Vatican et Saint-Pierre , ces deux merveilles liées
entre elles par un escalier, et qu'on a fatigué ses yeux en feuilletant tous
ces albums de marbre, où chaque siècle a déposé son œuvre et sa signature,
on se fait volontiers la supposition que voici :
On se représente un ministre de Jules II arrivant à la tribune de la
chambre des députés de Piome , et tenant ce discours :
« Messieurs , je viens soumettre à votre approbation un projet de loi que
notre saint-père le pape m'a chargé de vous communiquer.
«La capitale du monde chrétien possède environ deux cents églises du
premier et du second ordre. Nous avons même Saint-Jean-de-Latran et
Sainte-Marie-Majeure , qui sont des basiliques papales dignes du culte. Les
arts et la religion s'enorgueillissent aussi de Saint-Paul. Pourtant il nous
manque une église encore dont la magnificence doit surpasser toutes les
56 REVUE DE PARIS.
merveilles de l'architecture antique et moderne. Nous avons estimé qu'il
faudrait à peu près deux siècles pour la terminer; mais que sont deux siècles
auprès de l'éternité de Rome? Nous appellerons à l'accomplissement de cette
grande œuvre tous les artistes enfans de l'Italie, et nous les enrichirons.
Michel-Ange Buonarotti a promis de prendre le panthéon d'Agrippaet de
le lancer, en guise de coupole, à quatre cents pieds de hauteur par-dessus
l'église projetée. La chambre des députés de notre saint-père ne peut se
refuser à elle-même le bonheur de voir exécuter une pareille ascension.
Tout calcul fait, nous estimons que la dépense supportée par les dons des
fidèles s'élèvera à la faible somme d'un milliard (monnaie de France). En
ajoutant encore quelques centaines de millions, nous bâtirons un millier de
salles dans le Vatican. Ce sera le musée de l'univers artiste et catholique.
Nous l'approvisionnerons avec les statues que nous donneront les fouilles du
Tibre, du Champ-de-Mars , du Forum et de la villa Adriani, qui est un
véritable cimetière de chefs-d'œuvre. Nous tapisserons ce musée de marbre,
de jaspe, d'agate et de porphyre. A parler franchement , je crois qn'après
deux siècles, l'estimation du musée et de l'église ne dépassera pas deux
milliards (monnaie de France) ; c'est une dépense, sans doute , mais la gloire
de l'art, vous le sentez, messieurs, ne doit pas reculer devant une aussi
mesquine considération? »
Si un pareil discours avait pu être tenu devant une chambre de députés ,
on peut poser en fait que le Vatican et Saint-Pierre n'auraient jamais été
bâtis. Il n'y aurait pas eu assez de colère pour renverser l'impudent ministre
qui concevait cette inconcevable folie. La moralité de ceci est aisée à saisir :
appliquons-la aux faits contemporains.
Jules II et Louis XIV pouvaient seuls rêver le Vatican et Versailles, et
les tirer du néant. Pour exécuter ces grandes choses, il faut n'avoir aucun
compte à rendre de son œuvre à qui que ce soit. Tout contrôle préalable
tue nécessairement l'œuvre dans son germe. Il est donc évident que, dans
l'ère nouvelle où nous sommes entrés, le Vatican et Versailles seraient im-
possibles. Ne s'est-on pas récrié , l'an dernier, sur les folles prodigalités qui
ont bâti le palais des singes? Songez à des pyramides après cela! Aujour-
d'hui donc, il faut que le chef de l'état, qui, dans sa noble pensée d'artiste,
a conçu quelque grand projet, quelque inutilité glorieuse , une de ces magni-
fiques superfluités qui font plus que d'être utiles à l'homme , puisqu'elles le
consolent et le ravissent, il faut que ce roi fasse son Vatican ou son Saint-
Pierre à ses frais, avec son argent de poche, et surtout qu'il se hâte de le
faire, parce qu'on ne sait pas ce qui peut arriver de fatal au projet : une
batterie de fusils sur un boulevart, une arquebuse à croc ajustée sur une
promenade, un de ces mille incidens de notre haute civilisation. Il est des
personnes qui trouvent des défauts dans le musée de Versailles; ces per-
sonnes auraient désiré voir sortir un chef-d'œuvre de trois lieues de longueur
au bout de quatre ans de travaux, et sans que la France déboursât un écu.
REVUE DE PARIS. 57
Ces personnes font sonner bien haut la gloire de Louis XIV, qui a dépensé
trente ans et un milliard , en disant : Je le veux. Ces personnes trouvaient
tout simple que leurs rois Louis XVIII et Charles X laissassent Versailles
dans son état de chenil, mais elles sont indignées de voir qu'on a restauré
le château du rez-de-chaussée aux mansardes. La branche aînée, avec ses
quarante millions de liste civile, n'a pas posé un clou, en quinze ans, sur
les murs de Versailles. La branche cadetie, en quatre ans, a fait un bou-
doir et un musée de ce vaste monument, avec ses économies, avec l'argent
de ses menus-plaisirs, avec les écus neufs que M. de Cormenin a vu entasses
dans les caves des Tuileries. Savez-vous bien que le roi Louis-Philippe a
commis là un de ces crimes qui doivent exciter l'indignation des légitimistes
purs!
Un des griefs surtout qui révoltent le goût artiste de ces personnes, c'est
le choix aventureux qui a présidé à la commande de certains tableaux. Les
journaux carlistes ont découvert qu'il y avait beaucoup de croûtes à Ver-
sailles. C'est révoltant! ils auraient désiré que l'auguste dispensateur eût
garni trois lieues de panneaux avec des Transfigurations , des Communions
de saint Jérôme , des Vénus de Mèdicis et des Laocoons : ils trouvaient ad-
mirables les toiles d'araignée qui décoraient Versailles, aux jours de leur
restauration qui ne restaurait rien; mais Us éclatent en saillies du meilleur
goût devant certaines croûtes qui blessent leurs yeux d'artiste. Conciliez
les anomalies de ces gens-là, si vous le pouvez. Certes, il est permis à la
haine d'être aveugle , c'est son métier; mais l'extravagance n'est pas plus
permise à l'aveuglement qu'à toute autre infirmité.,
Nous allons résumer, pour ces journaux, les crimes du roi Louis-Philippe
à l'endroit de Versailles.
Versailles s'est occupée à mourir depuis 1790 jusqu'à 1830; c'était comme
un Herculanum que le pèlerin visitait, et M. de Chateaubriand lui-même
lui applique, dans son Génie du Christianisme , ces vers d'Andromaque :
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes.
Deux rois légitimes ont traversé , quinze ans , ces tours couvertes de cendre ,
et ces campagnes désertes, et ont laissé la cendre aux tours et le néant aux
campagnes. Le gazon croissait dans les cours; le brin d'herbe fendait le
pavé de marbre; l'hirondelle dormait dans les poutres de Louis XIV, et
l'araignée, dit encore un grand écrivain, avait tendu sa toile partout. La
ville enveloppait le château de ses ailes taciturnes; c'était comme un
tombeau enchâssé dans un autre tombeau. Quel destin pour la fille du
grand roi !
Louis-Philippe arrive, et prend en pitié cette noble et touchante misère;
il n'appelle personne à son secours dans son magnifique projet de réhabili-
tation. Il fauche l'herbe des terrasses, il fait circuler la lumière et l'air dans
58 REVUE DE PARIS.
ces galeries; il restaure le théâtre de Molière et de Racine ; il rend à l'ombre
de Louis XIV sa chambre toute meublée; puis, avec sa philosophique
tolérance d'artiste et d'homme national, il donne une somptueuse hospita-
lité à toutes nos gloires , depuis Tolbiac jusqu'à la prise d'Alger. Le roi des
Français publie lui-même une histoire de France, la plus impartiale, la
plus pittoresque, la plus saisissante qui existe, et prend pour ses collabo-
rateurs tous les artistes qui travaillent sur toile ou sur marbre : il travaille
avec les petits et avec les grands, suivant l'esprit des livres saints, pusillis
cum majoribus; avec les grands, pour ajouter à leur gloire ; avec les petits,
pour les aider dans leur vie, et les placer sur le chemin de l'espoir. Voilà
Versailles, ce grand cadavre, qui ressuscite, qui reprend son rang de ville,
qui se fait faubourg de Paris et centre de tous les pèlerinages d'artistes , de
gens du monde, de voyageurs, d'oisifs. Riches et pauvres, savans et illé-
trés, tous veulent voir Versailles, tous veulent feuilleter, page à page, ce
grand livre d'or et de peinture , où le roi a écrit tous les titres de noblesse
de la nation. On compte les visiteurs par cent mille : l'aisance , la vie, la
richesse, entrent dans cet indigent et solitaire Versailles. L'Herculanum se
fait bazar; la ruine redevient temple; le néant se matérialise ; la poussière
se change en or. Une histoire, une ville, une restauration , une armée d'ar-
tistes , une œuvre de nationalité , de patriotisme , de civilisation , d'indus-
trie, voilà Versailles aujourd'hui! Les personnes dont nous parlions sont
bien malheureuses dans leur haine contre l'homme qui a fait un tel ouvrage
en si peu de temps, avec si peu d'argent et si peu de loisirs.
Théâtres.
La tentative que M. A. Dumas vient de faire à l'Opéra-Comique, a réussi
parfaitement. Piquillo est une des pièces les plus folles, les plus amusantes,
les plus originales qui se puissent voir. Toute cette époque de rodomontades
espagnoles et de faux sentimens, de rapières en plein vent et de pourpoints
troués au coude, si merveilleusement reproduite dans les poèmes de Ma-
thurin Régnier, dans les romans de Bergerac et dans les sublimes fantaisies
de Callot; toute cette époque se prête plus, quoiqu'on dise, au fou rire
qu'aux larmes , et la musique bouffe en fera toujours mieux son profit que
le drame , qui ne peut guère se passer de s'appuyer sur quelque réalité.
Pour nous qui vivons dans un monde assez régulier, où les acteurs se
marient, où les danseuses ont leur chaise à l'église, où l'on s'arrange pour
payer ses dettes, quand on en a, ces Cydalises qui courent les aventures la
nuit à travers champ, ces alcades qu'on dupe, ces valets infatués qui
jouent trois personnages à la fois, et viennent, affublés de magnifiques ori-
REVUE DE PARIS. 59
peaux, distribuer des coups de canne aux gens, sont autant de créations impos-
sibles et dès-lors musicales au plus haut degré. Franchement, toute cette
époque dont on nous parle aujourd'hui si complaisamment, tout ce monde de
matamores gonflés de ridicule, qui prennent des airs de gentilshommes n
faisant sonner haut leurs éperons, et de soubrettes effrontées qui passent pour
de belles dames, n'a jamais existé autre part que dans la cervelle de Callot;
tout cela , c'est une mascarade inventée par lui à plaisir, un soir qu'il était
ivre , et que les commentaires ont prise au sérieux, comme ils font toujours.
Ces minois égrillards qui provoquent les passans dans les promenades, ces
poètes râpés qui filent le nez au vent et la main appuyée sur le pommeau
d'une vieille épée dont le bout soulève, par derrière, un petit manteau de
Crispin, ces Cassandre, ces Scaramouche, cesMezzetin, ces incomparables
héros de la comédie italienne, Callot seul les a vus passer la nuit, devant ses
yeux, lorsque la fumée du vin lui montait au cerveau, et que les nuages
de tabac dansaient sur les murailles.
Hoffmann est notre contemporain. Chacun de nous pourrait avoir surpris
le merveilleux conteur, dans sa cave de Dresde, au milieu de ses pots vidés
et de ses adorables illusions; si dans cent ans il plaît à quelque poète d'écrire
un sujet d'opéra avec le Pot d'Or ( quelle musique ne ferait-on pas avec ce
caprice charmant d'un homme de génie?), on ne manquera point de vêtir
l'archiviste Lindhorst d'une ample robedcdamasjauneoù de petites flammes
vives serpentent, et le bon Anselmus de l'habit de satin, si fort à la mode
dans toutes les fantaisies d'Hoffmann : s'ensuivra-t-il de là qu'au temps où
l'action se passe, les archivistes portaient des robes de damas jaune à ra-
mages enflammés, et les étudians des habits de satin? Non, certes, tout cela
ce sont purs caprices de l'imagination ; il faut bien se garder de tenir compte
à toute une époque des rêves d'un poète illuminé. — Callot est un grand maî-
tre que tous les compositeurs devraient étudier; on ne se doute pas de tout ce
qu'il y a de musique dans l'œuvre de cet homme. Chacun de ces types, qui
sortaient par milliers de sa plume, est tout un opéra. Je suis sûr qu'on ne
trouverait pas, dans tout le répertoire bouffe italien, une figure franche-
ment grotesque qui ne vienne de Callot, si l'on veut remonter à son origine.
Demandez à Rossini où il a pris cet excellent personnage de Magnifico que
Lablache exagère à ravir avec sa perruque énorme, sa casaque de satin et
son geste extravagant. C'est un mérite dont on aurait grand tort de ne pas
savoir gré à M. Dumas, d'avoir même après Hoffmann, le maître à tous,
appelé l'attention de la musique sur celte mine généreuse. Parce que la
comédie a fait son prolit d'un caractère ou d'une scène, ce n'est pas une rai-
son pour que la musique ne l'exploite point à son tour. Il y a des sujets si
féconds, qu'ils pourraient éternellement servir de substance à tous les arts.
On se creuserait dix ans le cerveau qu'on ne trouverait rien, je ne dis pas
de plus sublime, cela est tout clair, mais de plus profondément musical que
le cinquième acte d'Olello, déplus mélodieux et de plus frais que l'entretien
de Juliette au balcon, — quel duo que celui-là si Rossini voulait le faire ! —
60 REVUE DE PARIS.
de plus grotesque et de plus admirablement bouffe que le personnage de
Ma-carille. Le grand art de celui qui compose pour la musique consiste à
savoir déplacer habilement; il ôte les grandes choses dramatiques de l'en-
droit où le poète les a mises, et les transporte avec soin dans le champ de la
musique. Là est toute l'affaire. Seulement , qu'on ne s'y trompe pas, ce tra-
vail tant décrié réclame plus de talent et d'esprit qu'on n'a l'habitude de le
croire. Les sujets qu'on fait ainsi passer d'un art dans un autre, il faut savoir
les prendre et les transformer; des mains vulgaires briseraient le chef-
d'œuvre en l'ôtant du Parthénon où Phidias l'a mis, pour le transporter
ailleurs. Il faut pour ce métier des gens accoutumés à manier la pensée, à
lui donner sans trop de peine une forme simple et pure, des poètes enfin;
or les poètes pourront bien l'entreprendre une ou deux fois par hasard, en
se jouant; puis, quand ils auront réussi, vous verrez qu'ils vous diront
qu'ils ont mieux à faire. Demandez à M. Dumas.
Ce Piquillo est un drôle de la race de Mascarille, qui se mêle de toutes
les intrigues et prend de chacun ce qu'il peut. La nuit, il fait des trous aux
murailles pour s'introduire dans les maisons, et le jour il arrive en chaise
chez les femmes, et leur donne galamment, pour les séduire, les bracelets
et les colliers qu'il leur a volés la veille. Du reste, impertinent comme un
valet de comédie, rien ne le déconcerte; au moment d'être pris, il dicte
lui-même s^n signalement à l'alcade, bonhomme ridicule, comme cela doit
être, et s'en va de la même façon qu'il est venu , au milieu des bravos de
la multitude, qui le tient pour un homme de qualité. Ce qu'il y a d'original
dans ce caractère, c'est qu'il se produit sans escorte. Piquillo vole seul; il
arrive avec sa lanterne , et fait son affaire sans rien dire à personne, tout au
rebours des éternels bandits d'opéra-comique, qui ne savent pas faire un
pas sans être accompagnés d'une foule de camarades, toujours prêts à
chanter en chœur :
Du silence,
De la prudence;
Craignons, amis,
D'être surpris,
et autres fariboles de cette nature , qu'ils ne manquent jamais de crier à tue-
tête de peur d'éveiller le guet.
La musique de M. Monpou se distingue par certaines qualités mélo-
dieuses, trop rares aujourd'hui pour qu'on hésite à les encourager lors-
qu'elles se rencontrent. Si M. Monpou voulait renoncer un beau jour à cette
fureur qu'il a d'être un homme de génie, et se contenter tout simplement
de passer pour un talent gracieux et facile , il réussirait à merveille. Que
signifie cette manière de tourmenter à plaisir les rhythmes et les mouve-
mens , d'arrêter une pbrase sitôt qu'elle se présente , de couper à tout propos
les ailes à la mélodie? La belle gloire de travestir ses qualités en je ne sais
quels semblans de génie auxquels personne , aujourd'hui , ne se laisse
REVUE DE PARIS. 61
prendre, et de suer sang et eau pour se frayer de petits sentiers à travers
les orties, quand on pourrait marcher, comme tant d'autres, au grand so-
leil ! Ce parti pris que If. Monpou apporte dans la disposition du rhythme ,
finit tôt ou tard par jeter sur sa musique une teinte monotone.
M. Monpou dédaigne l'emploi des rhythmes accoutumés, et trouve plus beau
d'en inventer à son usage. Jusque-là tout va bien, et l'on n'aurait rien à
dire si, quand il en a trouvé un , il se contentait de s'en servir une ou deux
fois, pour passer à d'autres ensuite. Pas du tout; c'est le même rhythme qui
revient à tout propos , avec une persévérance vraiment sublime : j'ai compté
au second acte trois morceaux qui commencent de la même façon. Voilà une
étrauge manière d'être varié, et j'avoue que j'aime encore mieux le système
italien. Telle qu'elle est, et malgré tous ses défauts, la partition de Pi-
quillo peut à bon droit passer pour la meilleure que M. Monpou ait encore
produite. Nulle part ces motifs originaux et pétulans, ces idées vives, ces
capricieuses fantaisies qu'il affectionne ne se multiplient avec plus de bon-
heur. Les couplets que Piquillo chante au second acte sont une inspiration
charmante. On n'a pas plus de grâce, de délicatesse et d'esprit. C'est à coup
sur un grand mérite, dont il faut tenir compte à M. Monpou, que d'avoir
su faire d'une chanson d'opéra-comique une chose parfaitement distinguée.
Le trio du signalement se développe avec assez de franchise; par malheur
la partie mélodieuse dont se charge l'orchestre manque tout-à-fait d'ori-
ginalité, et l'on se rappelle alors, presque sans le vouloir, l'admirable
ritournelle des violons dans le finale de la Gazza.
J'aime le duo qui suit. La situation est bien comprise et vaillamment ren-
due. M. Monpou a fait preuve dans ce morceau d'une verve et d'un senti-
ment dramatique qui peuvent s'élever à de très hauHs effets; la cabalette de
la fin est pleine de véhémence et de passion , et chantée par Duprez , entraî-
nerait toute une salle. Pourquoi faut-il, quand on a des qualités pareilles,
qu'on s'évertue à ne rien faire de ce qui les rehausserait, et même à les
pervertir de gaieté de cœur? Une chose funeste et qui pourra nuire à l'ave-
nir de M. Monpou bien autrement que ses pauvres idées touchant le rhythme,
c'est la manière déplorable dont il traite l'instrumentation. L'orchestre de
M. Monpou n'a rien de commun avec ce qu'on a coutume d'appeler de ce
nom. Quoi que vous fassiez , vous n'entendez jamais que les violons et les
basses ; des instrumens intermédiaires , il n'en est pas plus question que s'ils
n'avaient jamais existé. Cependant chacun esta son poste dans l'orchestre, et
tandis que vous vous démenez en vain pour saisir à la volée un son de clari-
nette ou d'alto , vous voyez tous ces dignes musiciens qui accomplissent leur
tâche le plus loyalement du monde; les uns soufflent à s'exténuer dans leurs
embouchures, les autres raclent leurs cordes avec une patience angélique.
D'où vient alors que vous n'entendez rien ? Est-ce à ces braves gens qu'il
faut s'en prendre ou bien à M. Monpou, qui a distribué leurs parties en
dépit de toutes les lois de la sonorité?
Franchement, et dans l'intérêt de son talent, M. Monpou fera bien de se
62 REVUE DE PARIS.
livrer à des études sérieuses; c'est là un chemin qui le conduira aux som-
mets qu'il ambitionne plus vite et plus sûrement que tous les soubresauts de
son génie. — Le caractère de Piquillo sied parfaitement à Chollet, qui n'aime
guère les rôles sérieux, comme on sait. Il faut à ce comédien des airs déga-
gés, des allures franches, l'exagération des Mascarille et des Pasquin; sa
voix y gagne aussi et se déploie sans gêne. Cependant on fera bien de ne
point abuser de ses dispositions à la joyeuse humeur pour le produire sou-
vent dans des rôles grivois et tels que le Postillon de Lonjumeau , qui ne
manqueraient pas de l'entraîner tôt ou tard vers un mauvais goût dont la
musique ne s'accommodera jamais, quoi qu'on dise. Le rôle de Piquillo est,
comme Zampa et Fra Diavolo , un de ces rôles composés dans la juste
mesure de son talent, où le public de l'Opéra-Comiquc aime à le voir.
MUe Jenny Colon joue le rôle de Sylvia en cantatrice exercée et le chante en
comédienne fort habile. Voilà tout ce qu'on peut dire de cette singulière
prima donna.
— Pendant que Caligula se répète à la Comédie-Française, les répétitions
du Camp des Croisés se succèdent rapidement à l'Odéon. Le rôle de Léa,
dont MUe Plessis s'était chargée, vient d'être jugée trop au-dessus de ses
moyens dramatiques par la jeune actrice elle-même. Mme Dorval a été priée
de s'en charger définitivement; ce qu'elle a fait avec une extrême obligeance.
— '"Mme Dorval débutera donc à l'Odéon par le rôle de Léa dans le Camp des
Croisés, qui doit se donner pour l'ouverture de ce théâtre. — A propos de
Mme Dorval , le bruit court qu'elle vient d'être engagée, pour le mois de
juin prochain, au Gymnase, aux appointemens de 35,000 francs par an et
trois mois de congé. Il est incroyable que M. Védel commette de telles fautes.
C'était déjà bien assez, il nous semble, d'avoir laissé échapper Bocage. Loin
de chercher à le ramener, voilà maintenant, montrant si peu d'empresse-
ment à garder Mrae Dorval, qu'il la laisse engager par le Gymnase. Que
M. Védel y prenne garde ! Il a déjà ouvert son théâtre à la littérature des
vaudevilles; s'il continue, il rendra la Comédie-Française le plus pauvre
théâtre de Paris, soit en acteurs, soit en pièces. Ce n'est certes pas avec les
pâles dialogues de Mme Ancelot et de M. Rosier, joués par M. et Mm0 Vol-
nys , qu'il réussira à remplir la caisse de la comédie.
— Les Variétés ont donné le Père de la Débutante. Cette petite pièce en
cinq tableaux énormes est fort amusante. On y voit au grand jour les mille
intrigues que cachent les coulisses. Il s'agit, dans le Père de la Débutante ,
comme le titre l'indique, d'une jeune fille qui doit débuter. Où? peu im-
porte. A l'Ambigu-Comique, peut-être. Quoi qu'il en soit, elle s'appelle
Aglaé. Aglaé donc, ou plutôt son père, imagine de détrôner Anita, la
comédienne à la mode, l'idole du public. Au moyen d'une lettre d'amour,
dont il serait trop long de donner ici l'origine, le père Gaspard réussit à
éloigner la belle Anita. Anita éloignée, une pièce nouvelle se présentée
REVUE DE PARIS. 63
jouer; Aglaé s'offre pour remplacer Anita. Le directeur accepte, mais
il engage Aglaé à demander le consentement de l'auteur. L'auteur con-
sent, mais il craint que la chose ne soit pas du goût d'un sien ami qui
est journaliste. Ici la lettre d'amour de tout à l'heure revient sur l'eau. Au
moyen de cette lettre, le journaliste, amant en titre de la belle Anita, est
jeté dans la jalousie la plus noire. Pour se venger, il ne voit rien de mieux
que de protéger la débutante , qui , cela va sans dire , obtient un succès
complet, et se voit engagée, le soir même, aux appointemens de dix mille
francs. En faveur de l'idée-mère de ce petit vaudeville en cinq tableaux,
excusez, comme je les excuse , les fautes de l'auteur.
— La Dot de Cécile, au Palais-Royal. Vous ne devineriez jamais ce
qu'est la dot de Cécile. C'est, tout simplement, une fort belle chevelure
qu'elle veut faire couper pour se procurer quelque argent. L'histoire n'est
pas neuve. Un mystérieux personnage, que l'on prend tantôt pour un per-
ruquier, tantôt pour un maçon (ou un architecte , aujourd'hui c'est la même
chose), tantôt pour un maître d'armes, fait l'acquisition, au prix de cent fr.,
des magnifiques cheveux de Cécile, et pousse la générosité jusqu'à ne les
pas couper. Je crois même , autant qu'il m'en souvient, qu'il finit par épou-
ser Cécile. — MM. les vaudevillistes, depuis quelque temps, ont un goût
décidé pour la coiffure.
— Une Année en Espagne, par M. Ch. Didier (1) , est le récit d'un voyage
qu'il a fait au-delà des Pyrénées en 1835. Dans le moment où il l'a vue , la
Péninsule offrait un spectacle imposant; la révolution, venue peu à peu,
éclatait enfin ouvertement et demandait à être satisfaite; il était curieux de
connaître les hommes qui l'avaient amenée là, et de prévoir quel dénoue-
ment elle aurait; elle avait tout l'intérêt des choses qui commencent, et les
ménagemens qu'elle gardait ne faisaient qu'accroître la curiosité. C'est à ce
point là que M. Charles Didier a vu l'Espagne, qu'il l'a décrite et qu'il l'a
jugée.
Depuis lors les partis se sont fractionnés et tellement amoindris par la
division, qu'ils paraissent devoir perpétuer la crise de ce malheureux pays.
Si les passions sont devenues plus violentes , elles s'exercent sur de plus
petites proportions; et la grande idée de la révolution semble disparaître
sous la multitude des combats partiels. Il n'y aurait pas aujourd'hui d'en-
semble à saisir en Espagne, et l'observateur serait forcé d'enregistrer une
foule de détails sans les pouvoir rattacher à un principe.
M. Charles Didier a été plus heureux; il a pu observer l'Espagne au mo-
ment même où M. Martinez de la Rosa [et M. Torreno faisaient un inutile
effort pour contenir la révolution et pour la dominer. Alors les opinions
étaient bien tranchées, les camps bien connus.On voyait une lutte sérieuse-
(l) 2 vol. in-8<>, chez Dumont au Palais-Royal.
64 REVUE DE PARIS.
ment engagée entre des principes; aujourd'hui on ne voit guère plus que des
escarmouches de partisans.
En parlant des évènemens dont il a été témoin en 1835, M. Charles Di-
dier explique ceux qui se passent actuellement; il avait prévu eetéparpille-
ment sans résultat auquel les forces de la révolution sont parvenues en
Espagne , parce que, sondant ce qu'il pouvait y avoir sous toutes les appa-
rences qui promettaient tant, il n'avait trouvé dans aucun des partis qui
combattaient alors, ni à côté d'eux, la vive et inexorable conscience de leur
œuvre. II avait vu des hommes qui se remuaient, pas d'idées qui ger-
massent; quelquefois des fureurs imprévues, jamais le vrai courage qui per-
sévère dans les entreprises; du mouvement à la surface, au fond pas de
puissante inspiration. Si l'Espagne se déchire inutilement de ses propres
mains, la cause en est facile à comprendre; et M. Charles Didier l'a mise
à nu.
Son livre n'est point un livre de discussion. Ce n'est pas par le raisonne-
ment, mais par les faits qu'il prouve. C'est un ouvrage où tout est mêlé, le
pittoresque du voyage, la vivacité de la description, la méditation de
l'étude, l'analyse de l'observation. Madrid est le point central où M. Didier
a étudié l'Espagne; mais il ne s'y est pas enfermé: il a vu les provinces, et,
partout, en admirant les monumens, il a observé les hommes et approfondi
les idées en vertu desquelles ils agissaient. Il a fouillé aussi dans le passé
de l'Espagne, et a mis dans leur jour les gloires littéraires et philosophi-
ques qui ont illustré ce pays pendant le dernier siècle. Aussi son coup d'oeil
est complet; il s'étend des provinces du nord à celles du midi, du passé
vers l'avenir, et des hautes sphères où s'agitent les intrigues de cour jus-
qu'à la place publique où les menées des courtisans se traduisent en émeutes.
Ce spectacle si vif a été reproduit par M. Charles Didier , sans altération ;
il n'a rien eu à y ajouter pour le rendre intéressant; il n'en a rien retran-
ché. Ce livre est comme tout ce qu'il écrit , l'expression d'un esprit sérieux,
d'une raison scrupuleuse, d'une ame droite et élevée.
— Washington Levert cl Sacrale Leblanc , que M. Léon Gozlau, nos lec-
teurs s'en souviennent, a publié dans la Revue de Paris, parait demain,
augmenté de quelques chapitres (1). Le mérne de ce livre remarquable
sera apprécié , par un de nos collaborateurs , dans une de nos prochaines
livraisons.
(1) 2 volumes ia-8°, chez Werdet, rue de Seine, 49.
F. BONNAIRE.
L'ANNEAU D'ARGENT.
En 1831, à la fin du mois d'août, un de ces chars-à-banc dont
on se sert en Suisse à cause de l'étroitesse des chemins et où l'on se
trouve assis de côté comme dans un omnibus , quittait la route de
Salenches à Chamouny, pour s'engager à droite dans la gorge, non
moins agreste , au fond de laquelle, humble rival de Vichy , de Baden
et de Baréges, est enfoui l'établissement des bains de Saint-Gervais.
Deux jeunes gens occupaient cette voiture qui cheminait lentement ,
ouverte au soleil, au vent et à la pluie, avec une simplesse helvéti-
que. Le costume de ces voyageurs était celui de la plupart des
touristes qui entreprennent le pèlerinage du Mont-Blanc: une blouse
de toile écrue, un chapeau de paille à larges bords, un pantalon de
coutil, de gros souliers et des guêtres. Ainsi accoutrés avec une
fraternelle uniformité, l'un fumait un cigarre, l'autre dormait,
appuyé dans l'angle du char-à-banc.
— Cortail , dit tout à coup le plus jeune en secouant son compagnon
par le bras , l'influence du terroir savoyard t'a-t-elle métamorphosé
en marmotte?
Le dormeur s'enfonça les poings dans les yeux en écartant les
coudes, et après un bâillement immodéré,:
— Que faire en voyage à moins que l'on ne dorme? répondit-il.
— Mais regarde donc; quel site pittoresque! Pour rester aveugle
devant un pareil spectacle , il faut n'avoir aucune poésie dans le
cœur.
Cortail , dont l'épaisse encolure, la figure rubiconde et la physiono-
mie égayée annonçaient plutôt un tempérament rabelaisien qu'une
TOME XLV1I. Hovt mbrï, 5
66 REVUE DE PARIS.
nature portée à l'exaltation , promena autour de lui un regard non-
chalant.
— Nous avons enGn quitté l'Arve, dit-il ; ce gros ruisseau à notre
droite doit être le Bonnant; ainsi dans quelques minutes nous serons
arrivés; je suppose qu'à Saint-Gervais on dîne à six heures.
— Mangiar, dormir e ber! reprit son compagnon en riant; tu aurais
figuré à merveille dans le corps des Papaiacci.
— Papaiacci tant que tu voudras, mon cher Bennezons; je n'ai pas
l'honneur d'être doué comme toi d'un de ces estomacs contemplatifs
qui se repaissent en admirant un beau paysage. Il me faut le pain
des forts. En ce moment je donnerais toutes les aiguilles du Mont-
Blanc pour la plus vulgaire côtelette accompagnée d'une bouteille de
vin de Montméliant.
L'admirateur de la nature haussa légèrement les épaules, puis il se
pencha en dehors du char-à-banc, pour mieux examiner le chemin
tortueux que bordait à droite le ruisseau du Bonnant , tandis qu'à
gauche un escarpement boisé projetait sur la tête des voyageurs
une voûte de feuillage, rafraîchie par le voisinage de l'eau et frémis-
sante au gré du vent.
— Ce site, reprit-il, serait un théâtre merveilleux pour une scène
de roman ; il est de ceux que Walter Scott aime à décrire. Ne te
rappelle-t-il pas le gué où la dame Blanche fit faire un si beau
plongeon au sacristain du monastère?
— Ou plutôt, répondit Cortail, l'endroit où Francis Osbaldistone
aperçut pour la première fois Diana Vernon.
— Parbleu ! c'est toi qui dis vrai , s'écria tout à coup Bennezons
en faisant un soubresaut ; que je meure si ce n'est pas Diana elle-
même qui se rend à ton évocation et vient au-devant de nous !
A son tour, Cortail sortit la tête de l'espèce de buffet où il était
emprisonné à côté de son ami , et comme lui fixa les yeux sur une
femme à cheval, qui se tenait immobile à un détour subit du sentier.
L'imagination d'un artiste eût pu prendre en effet cette apparition
pour l'esprit de la belle chasseresse écossaise. Ombre ou réalité, sa
présence imprévue dans ce lieu solitaire avait un charme mysté-
rieux, qui, pendant un instant, rendit muets les deux spectateurs.
Occupée à dégager son voile qu'une branche de hêtre avait accro-
ché au passage, l'inconnue s'offrait à eux de profll, sans qu'ils
vissent de sa figure autre chose qu'un large bandeau de cheveux
noirs, encadrant la joue jusqu'au menton, et relevé en tresse der-
rière l'oreille ; mais l'élégance de sa taille , dont une robe de drap
REVUE DE PARIS. 67
brun faisait ressortir la forme svelte et cambrée , ainsi que la manière
aisée dont elle tenait les bras levés en arrangeant sa coiffure, sem-
blaient des indices certains de jeunesse, que la bienveillance d'un
homme de vingt-cinq ans devait accepter comme autant de promesses
de beauté.
— Quelle charmante femme! dit Bennezons en se penchant à
droite de manière à se donner un torticolis.
—Et quel vilain cheval de charrue ! répondit son compagnon, dont
l'âge plus mur impliquait une opinion moins enthousiaste.
Au bruit des roues du char-à-banc sur le sol caillouteux du sen-
tier, la jeune amazone tourna la tête avec la vivacité d'un oiseau
effarouché, et tirant la bride de son palefroi lui fit faire un mouve-
ment rétrograde.
— Conducteur, est-ce que vous voulez nous faire coucher ici? s'écria
Bennezons en voyant cette gracieuse apparition près de s'évanouir.
Le cocher réveilla d'un coup de fouet l'ardeur de ses chevaux, qui
sortant de leurs habitudes par un élan soudain, menacèrent l'étran-
gère d'une poursuite à laquelle la lourde allure de son propre cour-
sier eût pu difficilement la soustraire. Mais en ce moment, semblable
à une troupe militaire qui vient au secours d'une vedette menacée par
l'ennemi, une cavalcade composée d'une demi-douzaine d'hommes
et de deux autres femmes, déboucha au tournant du chemin où la
jeune écuyère s'était montrée seule jusqu'alors.
— Ce sont des baigneurs de Saint-Gervais , dit Cortail en riant à
l'aspect de cet escadron champêtre dont les montures moitié chevaux
de ferme, moitié ânes, rappelaient les pacifiques coursiers qui
stationnent à l'entrée du bois de Boulogne pour rébattement des gri-
settes de Paris.
Les promeneurs et les voyageurs se rapprochèrent les uns des
autres en prenant mutuellement la droite du sentier, précaution in-
dispensable, car le passage était si étroit, que les cavaliers furent
obligés de défiler un à un dans l'espace resté libre entre le char-à-
banc et la montagne. Dans cette manœuvre, l'amazone à la robe
brune avait pris place à l'arrière-garde près d'une dame d'un âge
mûr, qui chevauchait fièrement sur une jument poulinière à moitié
aveugle. En. voyant ce couple de près, Cortail se rejeta brusquement
dans l'intérieur de la voiture, et se cachant la figure derrière le rideau
de cuir, prit la pose d'un homme endormi.
Ce mouvement, quelque rapide qu'il eût été, n'échappa point à la
plus vieille des deux femmes, qui, après avoir plongé dans le char-
§8 REVUE DE PARIS.
à-banc un regard inquisitorial, leva d'un air impérieux une petite
cravache douée, en apparence, d'une puissance surnaturelle, car, en
la sentant effleurer son épaule, le cocher arrêta et se tint coi sur son
siège, comme s'il eût été changé en pierre par la baguette de quel-
que magicienne.
— Félix, dit alors la dame entre deux âges, je ne suis pas dupe
de votre sommeil. Prétendriez-vous ne pas nous reconnaître?
Et du bout de sa cravache elle fit sauter le chapeau du faux dor-
meur. Celui-ci , voyant que sa position n'était pas tenable, tressaillit
comme un homme qui s'éveille, ouvrit de grands yeux, et après les
avoir arrêtés sur la mûre amazone, feignit une surprise agréable.
— Comment! c'est vous, ma chère tante? s'écria-t-il, et ma cou-
sine Anastasie aussi 1 Quel heureux hasard me fait vous rencontrer
dans ce désert?
— Nous sommes à Saint-Gervais depuis quinze jours, répondit la
jeune personne, dont l'inflammable Bennezons dévorait du regard la
figure élégante et régulière.
— Venez-vous prendre les eaux? demanda l'autre baigneuse, qui,
au mot de tante, avait légèrement froncé le sourcil.
— Pas du tout, répondit le jeune homme avec empressement; je
vais à Chamouny, et je ne resterai à Saint-Gervais qu'une heure au
plus. Je suis désolé que l'arrangement de mon itinéraire me force à
vous quitter si vite.
La dame dont l'automne commençait à fleurir regarda son neveu
d'un air d'intelligence, que celui-ci ne parut pas disposé à com-
prendre.
— Il n'y a pas d'itinéraire qui tienne, dit-elle ensuite en insistant
sur chaque syllabe; vous me sacrifierez bien un jour ou deux. J'ai à
causer sérieusement avec vous.
— Je vous jure, ma tante, que cela nous est impossible. N'est-ce
pas , Bennezons?
— Tu oublies qu'en parlant à une dame le mot impossible n'est pas
français, répondit le jeune homme, plus empressé de déployer sa ga-
lanterie en présence d'une jolie femme que de venir en aide à son ami.
La dame d'un âge discret répondit par un gracieux sourire au
regard qui avait accompagné ces paroles, quoiqu'il eût été adressé à
sa fille plutôt qu'à elle-même, et se retournant vers Cortail :
— Félix, reprit-elle, vous voilà condamné sans appel; tâchez de
vous soumettre de bonne grâce. Comme vient de le dire monsieur,
aux yeux d'un gentilhomme le service des dames doit passer avant
REVUE DE PARIS. 69
tout. Continuez votre chemin, et parlez de moi au directeur des bains.
A ma considération, il vous logera convenablement. Nous nous rever-
rons à dîner.
— Mais, ma tante, quand je vous assure...
— Mais, mon cousin , je n'admets point d'excuse, répondit la dame
à la cravache en appuyant sur le mot cousin.
Sans attendre une réponse, elle salua Bennezons d'un léger mou-
vement de tête, et faisant signe à sa fille de la suivre, décida la lourde
jument qui lui servait de palefroi à partir au petit trot , allure aussi
insolite à la pauvre bête que le galop au cheval de don Quichotte. Un
moment après , les deux amazones disparurent à travers le feuillage,
en ne laissant d'autre trace de leur apparition que le bruit du pas
des chevaux , qui , pendant quelques instans, retentit pesamment sur
les cailloux du sentier, et finit par se confondre avec le murmure du
torrent.
— Parbleu! dit Bennezons à son ami tandis que le char-à-banc se
remettait en marche, tu peux te flatter d'être le mortel le plus heu-
reux de France et de Navarre. Je te connais une demi-douzaine de
cousines toutes plus jolies l'une que l'autre. Quelle est celle-ci, la
plus charmante de toutes , et que je n'avais pas encore vue? Une
cousine! C'est mon rêve à moi, et le sort veut que je n'aie que des
cousins !
— Cela ne revient-il pas au même ? répondit Félix d'un ton bourru.
— Tu te moques de moi ; on aime sa cousine, on l'épouse quelque-
fois; tandis qu'un cousin est un ennemi donné par la nature.
Au lieu de répondre , Cortail mit la tête à la portière, et s'adres-
sant au conducteur :
— Le chemin est-il assez large pour que vous puissiez tourner?
— Oui , si ça vous est égal de verser dans le Bonnant, répondit le
flegmatique Genevois.
— Merci. Continuez donc; mais, à la première place favorable,
faites demi-tour à gauche. Nous n'allons plus à Saint-Gervais.
Le cocher baissa la tête en signe d'acquiescement; mais l'autre
voyageur prit moins complaisamment cette proposition inattendue.
— Comment! s'écria-t-il , nous n'allons plus à Saint-Gervais! Et
pour quelle raison , s'il te plaît?
— Que t'importe Saint-Gervais? répondit Cortail. Je ne pense pas
que tu tiennes beaucoup à visiter quelques méchantes baraques en
sapin perdues au fond de ce maudit entonnoir. Quant aux naturels
de l'endroit, tu viens d'en voir un échantillon qui doit te sufûre.
*70 BEVUE DE PARIS.
— C'est précisément cet échantillon qui me donne envie de faire
plus ample connaissance. Je te déclare que ta cousine a des yeux
noirs auxquels je sacrifierais au besoin la Savoie et les vingt-deux
cantons. Comment s'appelle-t-elle?
— Anastasie.
— Je le sais; mais son nom de famille?
— Chateauvieux; Pourtois de Chateauvieux. Son père, mort il y
a six ans, était frère utérin de ma mère, et président de chambre à
la cour royale de Lyon. Mme de Chateauvieux est donc bien incon-
testablement ma tante par alliance, quoiqu'elle veuille que je l'ap-
pelle ma cousine. Elle trouve sans doute que c'est assez d'une grande
fille de vingt-trois ans, et ne se soucie pas d'avouer un neveu de
trente-quatre.
— Cette rencontre n'a pas l'air de te plaire infiniment. Je crois
qu'elle n'est pas étrangère à ton antipathie soudaine pour Saint-
Gervais, dont tu me faisais ce matin encore le tableau le plus pitto-
resque?
— Tu n'as donc pas entendu que ma tante, car, elle a beau s'en
défendre, elle est ma tante, me menaçait d'une confidence?
— Eh bien! qu'y a-t-il là de si terrible?
— Les confidences d'une femme de quarante-six ans!
— J'avoue qu'avec M"e Anastasie la tâche serait plus agréable.
— D'ailleurs j'ai des raisons particulières pour être peu désireux
de cet entretien.
En parlant de la sorte, les voyageurs arrivèrent au détour du sen-
tier où M"e de Chateauvieux leur avait apparu. Machinalement Ben-
nezons leva les yeux vers le hêtre qui avait menacé la belle écuyère
du sort d'Absalon. A travers les rameaux d'une branche presque
horizontale, il aperçut un lambeau de gaze verte.
— Je ne m'étonne plus, dit-il, de l'accroc que j'avais remarqué à
son voile; mais ce qui a touché une si jolie tête ne doit pas servir
d'épouvantail aux moineaux.
A ces mots le jeune homme ouvrit le tablier du char-à-banc et
s'élança dehors. Au moment où ses pieds touchaient la terre, il se
trouva face à face avec un cavalier dont l'apparition fut si soudaine,
qu'on eût pu croire qu'il sortait du fond du torrent, comme autre-
fois le spectre de l'Argail venant redemander son casque à Ferra-
gus. Cet inconnu, âgé en apparence d'une trentaine d'années, était
doué d'une telle profusion de cheveux, de barbe et de moustaches,
qu'au premier coup d'œil on ne distinguait de sa figure que deux
REVUE DE PARIS. 71
gros yeux noirs couverts d'épais sourcils joutant l'un contre l'autre.
Son vêtement consistait en une courte redingote de velours ver-
dàtre, boutonnée jusqu'au menton. Pour coiffure il portait une cas-
quette rouge, dont la forme conique et contournée affectait une
réminiscence du bonnet phrygien. Ce symbole républicain était com-
plété par un ruban bleu à liseré amaranthe passé à la boutonnière,
dans lequel il était facile de reconnaître la décoration de juillet, alors
dans la fleur de sa nouveauté, et par conséquent de sa gloire.
Avant que Bennezons eût pu faire un mouvement pour exécuter
son projet, l'étranger, dont les yeux s'étaient aussi Cxés sur le feuil-
lage du hêtre, se dressa sur les étriers, s'empara du morceau de
gaze, qu'il mit à sa boutonnière, à côté de son ruban ; puis , laissant
tomber sur les deux amis un regard sérieux, éperonna son cheval,
et disparut en deux sauts du côté où s'éloignait la cavalcade des
baigneurs.
A la vue de son compagnon ébahi et immobile au milieu du sentier,
Cortail partit d'un éclat de rire.
— Il paraît, dit-il, que tu n'as pas seul le goût des reliques. Voici
un pèlerin aussi dévot que toi et plus alerte. Si du moins il avait eu
la générosité de partager!
— Alerte! grâce à son cheval, répondit Armand avec un peu d'hu-
meur. Mais je reverrai cet homme des bois. S'il est leste, en re-
vanche il n'est ma foi pas beau, avec sa face à tous crins! Il est im-
possible que M1Ie de Chateauvieux soit très flattée de voir figurer un
échantillon de son voile à la boutonnière d'un pareil orang-outang.
— Propos de vaincu, reprit son ami. Allons, remonte en voiture,
et retournons sur nos pas. En partant tout de suite, nous risquerons
moins de rencontrer ma tante.
— Retourne si tu veux ; quant à moi , je continue ma route. Je suis
trop curieux de voir ce qui adviendra de ce voile déchiré et méta-
morphosé en décoration. Que crains-tu, après tout? D'être contraint
par la présence de ta tante à ces frais de petits soins et d'attentions,
apanage obligatoire des neveux! Eh bien! si la corvée te fait peur,
nous la partagerons.
— Tu ne sais pas ce que c'est que ma tante !
— Une femme qui a dû être fort bien. Quand je te dis que je serai
ton adjudant, ton remplaçant s'il le faut.
— En considération des beaux yeux d'Anastasie?
— Que t'importe, pourvu que je prenne pour moi les épines du
rôle d'écuyer? Sois tranquille, je sais comment on captive une femme
72 REVUE DE PARIS.
d'un âge respectable. M"" de Chateauvieux joue-t-elle le boston? je
ferai sa partie; a-t-elle un petit chien? je serai l'ami d'Azor. Il y a des
gimblettes partout.
— D'abord, sache qu'à une femme de quarante-six ans on ne doit
jamais parler carlin, ni boston, ni lunettes, ni tabac, ni chapeaux
jaunes, ni de rien, en un mot, qui sente la douairière.
— Je parlerai bals et spectacle, musique et poésie, amour et prin-
temps; première communion, s'il le faut.
— A la bonne heure! puisque tu l'exiges, je me résigne; mais je
te déclare qu'après dîner je fais une présentation solennelle de ton
aimable personne , et qu'à partir de là , le bras de Mme de Château-
vieux devient ta propriété exclusive. Je ne m'en mêle plus. Souviens-
toi qu'elle donne toujours le bras droit ; offre-lui le gauche, par con-
séquent. Ma tante a des idées fort chevaleresques ; elle prétend que
même en accompagnant une femme, un cavalier doit toujours con-
server libre la main dont il tient son épée.
Cette discussion terminée, les deux amis continuèrent leur route et
arrivèrent bientôt aux bains de Saint-Gervais. Après avoir pourvue
leur installation et donné un coup d'oeil aux curiosités fort peu cu-
rieuses de l'établissement, il quittèrent leurs blouses de voyageurs,
en entendant sonner la cloche du dîner, pour endosser un costume plus
convenable. A la porte de la salle à manger, ils rencontrèrent Mme et
M"e de Chateauvieux qui avaient également échangé leurs redingotes
d'amazone contre des robes de demi-toilette dont la fraîcheur rivale
semblait annoncer deux sœurs plutôt qu'une mère accompagnée de
sa fille.
— Ma chère tante, dit Cortail en les abordant, puisque je dois
avoir le plaisir de passer quelques jours près de vous, permettez-
moi de vous présenter mon ami, M. Armand de Bennezons, un de
mes camarades de l'ex-garde.
— Ce titre est, pour monsieur ainsi que pour vous, la meilleure
des recommandations , répondit Mme de Chateauvieux avec courtoisie;
la garde royale est sûre d'être bien accueillie partout.
— Même devant les héros des glorieuses journées? demanda Ben-
nezons en désignant d'un regard expressif le décoré de juillet qui
s'avançait gravement, sa casquette rouge enfoncée sur l'oreille.
— Surtout en face de ces messieurs , repartit vivement la femme de
quarante-six ans; car vous ne pouvez que gagner à la comparaison.
Mais on se met à table, il nous faut entrer.
A ces mots, elle prit le bras d'Anastasie et franchit le seuil d'un
REVUE DE PARIS. 73
parallélogramme démesuré, plutôt semblable à un réfectoire qu'à
une salle à manger, où une soixantaine de baigneurs avaient déjà
pris place en observant pour unique loi de classement la date de leur
arrivée respective. D'après ce règlement inviolable, en leur qualité de
derniers venus, les deux amis s'assirent au bout de la table, tandis que
Mmc de Chateauvieux et sa fllle s'allèrent placer du même côté, mais
à quelque distance, près d'un monsieur à cheveux gris, fashionable
sexagénaire, portant la tète droite , regardant avec affabilité quoique
de haut en bas , souriant souvent , ne riant jamais ; d'ailleurs parfai-
tement brossé, peigné , lustré , offrant en un mot, dans sa personne
comme dans ses manières, une de ces physionomies à la fois patriar-
cales et aristocratiques qu'on ne rencontre guère, en France, que
parmi les membres de l'ancienne noblesse. Au premier coup d'œil,
on devinait en lui le gentilhomme; au second, on reconnaissait ce que
les Anglais nomment, dans un sens exclusif, le gentleman.
— Vois-tu, entre ma tante et ma cousine, cette tête gracieusement
respectable? demanda Félix à son voisin ; c'est un représentant de la
vieille France qui fera de notre rôle de cavaliers servans une vérita-
ble sinécure. Le connais-tu?
— Quelque chevalier de Coblentz? répondit Bennezons.
— Tu n'y es pas. C'est le marquis de Montespard.
— Le pair de France?
— C'est-à-dire l'ex-pair, car la révolution de juillet lui a enlevé son
manteau fleurdelisé , ainsi qu'à nous deux nos modestes épaulettes.
Il est un peu le parent et beaucoup l'ami de ma respectable tante. Du
vivant de M. de Chateauvieux, les médisans se permettaient de gloser
sur cette amitié plus intime , en effet , que ne le comporte d'ordinaire
un arrière-cousinage; mais depuis que l'amie est veuve et que l'ami a
soixante ans, les mauvaises langues ont fait silence : le monde finit
toujours par consacrer ce qu'il a blâmé d'abord , et son approbation
manque rarement à qui sait l'attendre. Qu'as-tu donc? tu ne m'é-
coutespas!
— Tu parles fort bien cependant; mais c'est ce héros de juillet qui
me cause des distractions; il a trouvé moyen de s'asseoir précisé-
ment en face de ta cousine.
— Cela prouve seulement qu'il est arrivé en même temps qu'elle,
car cette table a l'air d'un bureau d'omnibus; chacun s'y assied
d'après son numéro d'ordre. Il me semble que le décoré a supprimé
la gaze verte à sa boutonnière?
— Il aurait aussi bien fait de supprimer sa redingote râpée, ré-
74 BEVUE DE PARIS.
pondit Armand avec la double ironie d'un homme du monde blessé
d'un manque d'usage, et d'un amoureux naissant, toujours prêt à
ridiculiser son rival. Il est le seul qui ne se soit pas habillé pour
dîner. Et puis, Dieu me pardonne! le voilà qui coupe son pain. Je
suis sûr maintenant qu'il a mangé le potage à l'aide de sa fourchette.
C'est un homme jugé.
Cet arrêt prononcé, l'ex-officier de la garde royale rentra dans un
silence dédaigneux et peut-être jaloux, qu'interrompirent à peine de
loin en loin les vulgaires incidens du repas. Après dîner, les baigneurs,
profitant d'une belle soirée d'août, se disséminèrent par groupes sur
une étroite esplanade, fermée, d'un côté, par le Bonnant, de l'autre,
par plusieurs petits logis en pierre, luxe inoui, qui servaient d'aile
au bâtiment principal. Laissant sa fille au milieu d'un groupe féminin
qu'égayait l'amabilité sénile du marquis de Montespard, Mme de Cha-
teauvieux rejoignit Cortail qui s'esquivait sur cette espèce de préau,
dans l'espoir, promptement déçu , d'y fumer en liberté. A la vue de
sa tante, qui lui prit le bras d'un air sérieux, celui-ci jeta , par un
geste d'humeur, le cigarre qu'il était près d'allumer, et attendit en
silence la confidence à laquelle il ne pouvait se soustraire.
— Mon cher Félix, lui dit M""- de Chateauvieux, ce n'est pas sans
raison que j'ai insisté pour que vous vous arrêtiez à Saint-Gervais.
Nous nous trouvons, Anastasie et moi, dans une position propre à
nous faire désirer la présence, peut-être même l'appui d'un membre
de notre famille. En un mot, j'ai un service à vous demander.
— J'espère, ma tante, que vous ne doutez pas de mon dévoue-
ment, répondit Cortail d'un ton assez froid.
— D'abord, interrompit la veuve du président, avec un sourire
forcé, quittez donc cette habitude de m'appelcr votre tante à chaque
propos ; cela vous donne un air petit garçon , passablement ridicule
pour un homme de votre âge.
— Qu'à cela ne tienne, ma tante, répondit l'incorrigible officier; je
vous appelerai ma nièce, pour peu que cela puisse vous plaire.
— Il ne s'agit pas de cela. Parlons sérieusement. Avez-vous re-
marqué un individu, porteur d'une physionomie sinistre et de la
croix de juillet, qui se trouvait assis à table en face de moi?
— Vous voulez dire en face d'Anastasie?
— Précisément. Je vois que vos observations ont précédé ma con-
fidence. Elles m'épargneront la moitié du chemin. Vous l'avez de-
viné, c'est au sujet de cet homme que je veux tenir avec vous un
conseil de famille. Vous savez que depuis la révolution j'ai presque
REVUE DE PARIS. 75
toujours habité la Suisse, où plusieurs de nos amis, chassés de Paris
par les évènemens de 1830, ont cherché un asile. Nous avions passé
fort tranquillement une partie de l'été à Genève avec M. de Montes-
pard, les Castignon, les d'Hautecourt, et plusieurs autres familles lé-
gitimistes, lorsque, un beau matin, ce personnage est tombé du ciel à
YEcu de Genève , où nous logions. Quand je dis du ciel, il est impie
de supposer qu'un décoré de juillet puisse venir de là ; mais c'est une
manière de parler. Quoi qu'il en soit, depuis le jour de son arrivée,
ce monsieur, sans en être prié le moins du monde , s'est constitué
notre garde-du-corps. Aux promenades, au spectacle, aux concerts
sur le lac, partout, enûn, nous étions sûres de le trouver sur nos
pas. Je n'ai pas besoin de vous dire ce qu'une pareille obsession de
la part d'un être à bonnet rouge, a d'impatientant et d'insupportable.
Anastasie, qu'il se permettait de poursuivre de ses regards passion-
nés (il a de gros yeux farouches qu'il croit peut-être expressifs),
Anastasie en avait les nerfs tellement agacés, que j'ai craint un in-
stant qu'elle ne tombât malade. C'est en partie pour nous soustraire à
cette persécution, que nous sommes venues à Saint-Gervais. Eh bien!
savez-vous quelle est la première personne que nous avons aperçue
à table, en face de nous, le lendemain de notre arrivée? Le héros de
juillet, avec son immuable redingote vert-olive, sa barbe négligée
et son regard impitoyable. Depuis quinze jours , il nous continue le
supplice qu'il nous avait infligé à Genève. Anastasie ne peut pas faire
un pas, seule ou accompagnée, sans voir sortir tout à coup de quel-
que buisson cette figure de sauvage qui lui fait une peur horrible.
Heureusement, vous voici. Jusqu'à présent, ce monsieur, voyant
qu'il avait affaire à deux femmes sans défense, s'est cru en pleines
barricades; mais votre présence lui imposera, je l'espère.
— Maintenant, ma belle tante, qu'attendez-vous de moi? demanda
Félix, qui avait écouté ce récit sans manifester la moindre émotion.
— De la part d'un militaire et d'un gentilhomme la question peut
paraître singulière , répondit Mme de Chateauvieux avec un sourire
ambigu; ce que j'attends de vous, mon cousin, c'est que vous signi-
fiez à cet individu d'avoir à cesser sur-le-champ une conduite dont je
me trouve offensée, surtout à cause d'Anastasie.
— Il est possible, observa froidement l'officier, qu'à une injonction
de cette nature il réponde en m'envoyant promener, et c'est ce que
je ferais à sa place; dans ce cas, il en résultera probablement un duel.
— Eh bien! n'avez-vous pas votre épée? demanda d'un ton superbe,
ia femme à sentimens chevaleresques.
76 REVUE DE PARIS.
— Sans doute, et tout à votre service , s'il m'est prouvé que vous
en ayez réellement besoin. Veuillez donc , je vous prie , me citer
quelque insulte, quelque impertinence, ou seulement quelque impo-
litesse dont ce monsieur se soit rendu coupable envers vous; la
moindre chose qui me mette dans mon droit; par exemple, un propos
déplacé, adressé par lui à ma cousine.
— Vous êtes fou. Jamais cet homme n'a parlé à ma fille ni à moi.
Ici notre société est en majorité et fait la loi; malgré ses efforts pour
y être admis, nous l'avons, en raison de sa croix et de ses manières,
frappé d'un ostracisme sans pitié; la vie qu'il mène est celle d'un
paria que nul ne fréquente et que chacun repousse.
— Alors je vois que ses crimes se réduisent à jouer le rôle du Soli-
taire, à se poster sur le passage d'Anastasie, à la contempler sen-
timentalement à travers le feuillage, et pour méfait suprême à dîner
en face, mais séparé d'elle par une table large de six pieds. Cela est
sans doute fort ridicule, mais ne me donne pas le droit d'intervenir
raisonnablement à main armée.
— Puisqu'il vous faut des raisons 7-aïsonnablcs, suivez-moi, répon-
dit Mme de Chateauvieux avec une sorte d'aigreur mal déguisée.
Elle se dirigea, en parlant ainsi, vers un petit pavillon dont le rez-
de-chaussée servait de salon de compagnie. Redoutant l'humidité du
soir que rendaient plus acre le voisinage du torrent et la position
même de l'établissement qui, fermé de toutes parts par une mon-
tagne perpendiculaire, semble construit au fond d'un puits, plusieurs
baigneurs s'étaient déjà réfugiés dans cet asile sans feu et presque
sans lumière ; sorte d'antre inhospitalier dont rougirait un cabaret
de village. Mme de Chateauvieux traversa ce soi-disant salon sans
parler à personne, et ne daigna pas accorder un regard au décoré
de juillet, qui s'était levé avec empressement pour lui faire place. Le
maintien raide, la physionomie sévère, elle s'approcha d'une table
placée près de la cheminée, et sur laquelle se trouvait le registre où
les voyageurs ont l'habitude d'écrire leurs noms ; elle ouvrit ce livre,
posa l'index dans le haut d'une page; puis, se retournant vers son
neveu , lui jeta un regard qu'eût fidèlement traduit la célèbre inter-
rogation de Manlius : — Quen dis-tu?
Cortail se pencha vers le registre et y lut, au-dessus du doigt de sa
tante, plusieurs lignes dont la première, qui était imprimée, renfer-
mait les indications suivantes, séparées par autant de filets :
\0MS, — Prénoms. — Qualités. — D'où l'on vient.
REVUE DE PARIS. 77
Immédiatement au-dessous une main évidemment féminine avait
écrit avec un certain grossoiement , à intention majestueuse :
Madame de Chatcauvicux , — Jeanne, — noble, — Genève.
Mademoiselle de Chaieauvieux , — Anastasie, — id. — id.
Enfin, sous cette dernière ligne, une plume dont M. Prudhomme
eût pu s'enorgueillir avait buriné les mots que voici :
Guiboutf — Alexandre, — décoré de la croix de juillet, — France.
Puis venaient d'autres noms sans intérêt.
— Eh bien ! vous ne dites rien? demanda la femme entre deux âges
d'un ton vif et un peu sec.
— Je dis, répondit Félix, qu'il se nomme Alexandre Guibout et
qu'il possède une magnifique écriture contre laquelle j'échangerais
volontiers mes pattes de mouche; quant au délit, j'avoue que je ne
le découvre pas.
— Vous ne voyez pas l'impertinence préméditée de ce paraphe par
lequel votre héros s'est permis d'accoler son nom à celui de ma fille?
Hasard ou intention, l'E final du mot Alexandre se terminait par
une sorte de volute ascendante, admirable sous le rapport calligra-
phique, et dans laquelle se trouvait amoureusement enlacé le nom
d'Anastasie, placé précisément au-dessus. En se posant de nouveau
sur cet audacieux enroulement, le doigt de la veuve indignée sem-
blait près de trouer le papier. L'officier de la garde avança la lèvre
inférieure, et hochant la tête avec un sérieux affecté :
— Ceci devient grave, en effet, répondit-il ; mais avant de décider
si ce trait de plume mérite un coup d'épée, il me semble qu'une ex-
pertise d'écrivains jurés serait indispensable. L'affaire est du ressort
de Brard et de Saint-Omer plus que du mien; car enfin, cette acco-
lade peut être innocente; chacun signe à sa guise; les uns paraphent
en-dessous, les autres en-dessus, et s'il était prouvé que ce M. Gui-
bout a l'habitude d'embellir son écriture de serpentins, de tirebou-
chons, ou autres arabesques, que pourrait-on lui dire?
Mme de Chateauvieux ferma brusquement le registre et s'assit près
de la table, dont ses doigts, entraînés dans une sorte de galoppade
nerveuse, martelèrent le tapis comme s'il eût été le clavier d'un piano.
— Vous avez sans doute beaucoup d'esprit, et je sais que vous
plaisantez à ravir, dit-elle enfin avec une colère concentrée ; mais il
est des questions de délicatesse, des choses de tact et de conve-
nances au sujet desquelles votre esprit lui-même peut se montrer en
défaut. Je n'ai pas besoin de votre avis sur un fait jugé dans mon
78 REVUE DE PARIS.
opinion ; ce que je vous demande , c'est un service sans phrase. Que
votre sentiment diffère du mien, peu importe, ce me semble. Les
hommes d'autrefois obéissaient aux femmes sans les contredire.
Aujourd'hui, au lieu de servir, on argumente, et la discussion dis-
pense du dévouement.
— Ma chère tante, répondit Félix avec l'impassibilité poliment iro-
nique qui lui était habituelle, voulez- vous bien me permettre une
question? J'admets que la conduite de ce M. Guibout soit aussi mon-
strueuse qu'elle vous paraît l'être; mais, dans ce cas, comment se
fait-il que M. de Montespard, votre parent ainsi que moi, et votre
ami depuis long-temps , ne se soit pas chargé d'une admonestation
que légitimerait son âge en la rendant naturellement pacifique? Je ne
pense pas qu'au fond vous veuillez la mort de personne ; et si j'en
crois ma connaissance du cœur masculin, la parole d'un vieillard
aurait sur ce farouche républicain une autorité qu'obtiendrait plus
difficilement l'intervention d'un homme de mon âge.
— D'abord M. de Montespard n'est pas un vieillard, répondit sè-
chement l'amie de l'ex-pair de France ; ensuite des raisons particu-
lières lui interdisent tout contact avec l'individu dont nous parlons.
Ce M. Guibout est le neveu d'un personnage du même nom, paysan
enrichi, libéral renforcé, acquéreur de biens nationaux, maître de
forges, grand industriel, tout ce que vous voudrez, en un mot, et
voisin de campagne du marquis, dans le Beaujolais. Après la révolu-
tion de juillet , M. de Montespard s'était retiré dans son château, sans
que personne songeât à linquiéter, lorsqu'un beau jour votre che-
valier de barricades est arrivé de Paris chez son oncle, l'esprit en-
flammé par la victoire , et avec des idées de propagande révolution-
naire dont vous devinez le résultat. Deux jours après son arrivée,
la position de ce pauvre marquis n'était plus tenable ; c'était tous les
jours quelque provocation nouvelle ; l'arbre de la liberté planté de-
vant le château , la Marseillaise et la Parisienne chantées sous les fe-
nêtres , les ouvriers des forges en émeute perpétuelle, les charivaris,
les vexations pour la garde nationale ! Enfin les choses sont venues
à ce point que M. de Montespard a cru devoir s'absenter momentané-
ment de sa terre. Vous comprenez alors que se retrouvant en face
du sieur Guibout, le sentiment de sa dignité, le respect qu'il se doit
à lui-même , lui font un devoir du silence le plus dédaigneux.
— Oui , je comprends , répondit Félix en souriant ;
Louis, les animant du feu de son courage,
REVUE DE PARIS. 79
Se plaint de sa grandeur qui l'attache au rivage.
Et vous pensez que les mêmes considérations de majesté à main-
tenir n'existent pas pour un petit gentillâtre comme moi. Je vous
remercie de cette distinction. Maintenant, une seconde et dernière
question, si vous voulez bien me la permettre. Vous rappelez -vous,
mon aimable tante, une petite promenade que nous fîmes, il y a deux
ans environ, le long des boulevarts, depuis le passage des Panora-
mas à la rue de la Paix?
Mme de Ghateauvieux rougit légèrement, grâce devenue rare à
son âge, et froissa le tapis de la table au lieu de répondre.
— Je vais réveiller vos souvenirs s'ils sont effacés, poursuivit
Cortail sans s'émouvoir de ce symptôme orageux; vous alliez faire
des emplettes dans différens magasins , et j'avais l'honneur de vous
donner le bras. A l'angle des Bains-Chinois, nous rencontrâmes un
jeune homme qui, selon vous , et je dus vous croire, se permit de
nous regarder de travers de la manière la plus insolente. Sur votre
observation, j'allai lui demander raison de ce regard; car alors,
ainsi qu'OEdipe,
J'étais jeune et superbe...
Au lieu de m'adresser des excuses, il s'emporta , et se prétendit in-
sulté. De fait, le seul tort de ce pauvre diable était de loucher horrible-
ment. Bref, nous nous disputâmes; le lendemain, nous nous battîmes;
et, comme la cause la plus juste ne triomphe pas toujours, d'un coup
de pistolet je guéris mon adversaire de son mauvais œil; en sorte que
maintenant, à cela près qu'il est borgne, il regarde comme tout le
monde. Je l'ai rencontré trente fois depuis, et jamais sans éprouver
un remords , jamais sans me faire le serment solennel d'apporter
désormais moins de légèreté dans une affaire aussi sérieuse que l'est
un duel ; car enOn, au lieu de l'éborgner, j'aurais pu le tuer, et je ne
me le serais pardonné de ma vie.
— Voilà des sentimens fort chrétiens, et qui vous assureront une
vieillesse paisible, dit Mmc de Ghateauvieux avec un ricanement dé-
daigneux.
Cortail lissa ses moustaches en souriant.
— La paix, répondit-il ensuite, convient à la vieillesse des femmes
au moins autant qu'à celle des hommes. Si j'étais un élève de Saint-
Cyr ou de l'École Polytechnique, ou seulement un étourdi comme
il y a deux ans , votre moquerie me pousserait sans doute à quel-
80 REVUE DE PARIS.
que nouvelle sottise; mais j'ai trente-quatre ans, malheureuse-
ment ; malheureusement aussi je me suis battu cinq fois , et mes
preuves sont faites. Soyez-en sûre, je connais les devoirs que m'im-
pose notre parenté, et pour les remplir je n'ai pas besoin de coups
d'éperon. Le jour où une insulte réelle et non imaginaire sera faite
à vous ou à ma cousine , vous me verrez prendre ma place entre
vous et l'offenseur. Jusque-là, souffrez que je garde mon épée dans
le fourreau, car le donquichottisme n'est pas mon fait. Qu'y a-t-il de
vrai clans tout ceci? M. Guibout a conçu pour ma cousine un amour
qu'il manifeste d'une manière gauche et puérile. Je vois là un ridi-
cule, peut-être , mais non un outrage. Anastasie est assez bien pour
causer une passion extravagante; et vous-même, ma belle tante,
devez être habituée aux folies que le cœur inspire. N'ai-je pas entendu
dire que , pour avoir le bonheur de faire de la musique avec vous,
M. de Montespard avait appris à pincer de la guitare... autrefois?
Au lieu de répondre , Mmc de Chateauvieux foudroya son neveu
d'un regard rajeuni par le courroux, et lui tournant brusquement le
dos, adressa la parole à une vieille dame assise de l'autre côté de la
table.
— Ma tante est encore bien quand elle se met en colère , se dit
Cortail; l'indignation lui colore le teint et lui rend l'œil brillant comme
une escarboucle; certes, il se rompt des lances pour des femmes qui
ne la valent pas; mais en conscience ceci regarde M. de Montespard.
La nuit étant venue pendant ce dialogue , le salon s'était rempli
peu à peu. Plusieurs parties de jeu, plaisir unique des vétérans de
la société , se formaient dans les angles réservés pour cet usage.
Au milieu, autour d'une grande table ronde, un cercle déjeunes
femmes, travaillant à différens ouvrages, se livrait à une conversa-
tion futile, décousue, moqueuse d'ordinaire, quelquefois spirituelle,
le plus souvent insignifiante et vide, propre, en un mot, à faire illu-
sion aux auditeurs en leur persuadant que la scène se passait à Paris
plutôt que dans un désert de la Savoie. Parmi les rares privilégiés
admis près de ce groupe d'élite, Armand de Bennezons se faisait
remarquer par un empressement particulier. Usant , avec l'aisance
insinuante d'un homme bien élevé, des droits que lui donnait sa pré-
sentation à Mme de Chateauvieux, il avait réussi à s'asseoir derrière
Anastasie; la manière complaisante dont la jeune fille tournait la tête
pour l'écouter ou lui répondre, présageait une de ces intimités im-
provisées pour ainsi dire , auxquelles ne se refusent pas les gens de
la plus exclusive compagnie, tant elles semblent autorisées par les
REVUE DE PARIS. 81
mœurs exceptionnelles des eaux. D'ailleurs , une éducation plus an-
glaise que parisienne, le séjour de Genève, l'habitude de voir des
étrangers, l'exemple de sa mère, l'indépendance de son esprit, enfin
l'assurance qu'inspire l'usage du monde joint à une instruction variée,
donnaient à M"e de Chateauvieux un aplomb facile et gracieux, cause
d'une méprise journalière dont elle ne se trouvait flattée qu'à demi.
En la voyant pour la première fois, tout le monde lui disait : Madame.
— Je parais donc bien vieille? demanda-t-elle un jour à sa mère,
avec une inquiétude mêlée de dépit.
— Tu parais charmante, répondit celle-ci, qui professait un extrême
dédain pour la timidité silencieuse et gauche, partie obligée de l'uni-
forme dans les pensionnats de Paris.
Ainsi encouragée, Anastasie était devenue, en effet, extrêmement
aimable, trop aimable même selon quelques-uns; car il est des esprits
chagrins toujours prêts à chercher la cantharide dans la rose. Pleine
de déférence envers les femmes âgées, polie mais prudente avec celles
de son âge, elle réservait de préférence pour la société des hommes
dont le mérite lui semblait mériter cette faveur, les charmes d'un
esprit que colorait un mélange d'enthousiasme artistique et d'exalta-
tion chevaleresque. Ses succès la contraignirent promptement à se ran-
ger à l'opinion générale qui la proclamait une personne accomplie. Con-
tente d'elle-même, elle se fût trouvée avare en épargnant une amabi-
lité dont elle voyait les miettes les plus chétives disputées à ses pieds
par d'élégans affamés. Elle était donc généreuse, parfois jusqu'à la
coquetterie; écoutait en souriant, répondait des yeux ainsi que de la
voix ; parlait bien , et beaucoup , et de tout. Au besoin , elle eût re-
nouvelé la thèse de Pic de la Mirandole. L'intelligence d'une jolie
femme n'équivaut-elle pas à l'omniscience?
En ce moment , Bennezons se trouvait sous le charme d'une conver-
sation abondante, dont il avait fini par obtenir la jouissance à l'exclu-
sion de tout autre concurrent. De son côté, pour plaire à une si diserte
interlocutrice , il se ruinait en frais, selon l'usage des jeunes gens de
Paris , qui mettent volontiers tout leur esprit à l'avant-garde et ne
sont jamais si aimables que la première fois. Après avoir épuisé plu-
sieurs questions littéraires, les controverses sentimentales ne s'im-
provisant guère qu'avec une femme mariée , le jeune homme amena
la discussion sur la peinture, car il peignait. Une fois qu'il eut laissé
soupçonner son talent, il se vit obligé d'en donner une preuve, et
alla chercher un album , dont ses œuvres personnelles ne faisaient
que la moindre richesse, car plusieurs dessins signés par Deveria,
TOME XLVII. HOVEMBae. 0
82 REVUE DE PARIS.
Decamps et Roqueplan donnaient à ce reeneil une valeur positive.
Cette manœuvre, inspirée par une innocente vanité, fut une mala-
dresse; l'espèce de tête-à-tête qu'Armand avait su se ménager jus-
qu'alors se trouva rompu, son album ayant attiré l'attention géné-
rale. Peut-être fut-il consolé de ce contre-temps par la louange; briller
aux yeux d'une femme c'est lui parler encore, et l'éloquence du triom-
phe est presque toujours la plus pénétrante.
Parmi les témoins de cette scène, deux surtout contemplaient les
succès de l'officier de la garde avec une mauvaise humeur à peine dé-
guisée. D'abord M. de Montespard, qui, grâce à une disette absolue
déjeunes gens, s'était trouvé jusqu'alors la fleur des poix du salon de
Saint-Gervais ! Fleur un peu fanée malgré son parfum d'exquise poli-
tesse, et que menaçait d'un détrônement imminent l'arrivée d'un
homme élégant, aussi parfaitement élevé que le marquis lui-même, de
plus joignant à ses autres avantages la jeunesse, le premier de tous.
L'autre mécontent était Alexandre Guibout. Assis à l'écart, derrière
une table de boston, tenant, par contenance, la Quotidienne , le seul
journal français admis en Savoie, et qui devait brûler les doigts du
décoré de juillet comme l'eau bénite brûle, dit-on, ceux du diable; il
promenait un regard rancuneux sur le groupe aristocratique dont
l'avait exclus l'intolérance de Mmc de Chateauvieux. Ses gros yeux,
rendus plus saillans encore par la pâleur de ses joues, ainsi que par
l'encadrement volumineux d'une chevelure bouclée et d'une barbe
touffue, prenaient, surtout en se fixant sur Anastasie ou sur son bril-
lant attentif, une expression d'amertume voisine de la menace. En
traversant le salon pour s'approcher de sa cousine, Cortail, qui possé-
dait une rare promptitude d'observation, intercepta au passage un de
ces regards farouches ; en même temps , son oreille , aussi exercée
que son coup d'œil, entendit M. de Montespard, disant à un de ses
voisins, personnage d'une haute taille et d'un aspect sévère:
— Castignon, dans notre jeunesse nous écoutions les vieillards;
aujourd'hui, la mode est changée; ce sont les vieillards qui doivent
écouter les jeunes gens. Ce monsieur avec son album me rappelle
Diderot, qui, selon Voltaire, était meilleur pour le monologue que
pour le dialogue.
— Mon cher, dit Félix en s'asseyant derrière Bennezons , rierr ne
manque à tes succès; tu as déjà trouvé moyen de te faire deux ennemis.
— Ta cousine est la femme la plus ravissante que j'aie jamais vue,
répondit Armand , livré, par anticipation, à la préoccupation habi-
tuelle aux amans.
REVUE DE PARIS. 83
Mme de Chateauvieux, dont le visage avait recouvré peu à peu sa
sérénité, s'approcha de la table de travail, et, avec laisance d'une
femme supérieure, qui, dans tous les salons, se regarde comme chez
elle, prit une paire de ciseaux dont elle frappa deux ou trois coups
sur le tapis. A ce signal , équivalent au bruit de la sonnette du prési-
dent de la chambre, le silence s'établit et tous les yeux se fixèrent sur
la reine des eaux.
— Mesdames , dit-elle , la soirée se passe, et nous oublions notre
vente.
— En effet, c'est aujourd'hui qu'elle doit avoir lieu, répondit-on
de toutes parts.
Sur un signe de Mme de Chateauvieux , plusieurs hommes de ceux-
là qui dans le monde adoptent l'emploi de complaisans et aident au
besoin les domestiques, sortirent mystérieusement du salon. Us
revinrent bientôt après chargés d'une foule de petits objets, brode-
rie, cartonnage , tapisserie, bourses, porte-montres, inutilités de
toute espèce qu'ils rangèrent triomphalement sur la table.
— Avant de commencer, reprit la dame patronesse, il est une au-
tre œuvre de bienfaisance que nous ne devons pas oublier. Plusieurs
personnes arrivées depuis peu à Saint-Gervais, n'ont pas encore
pris part à notre souscription pour les détenus politiques de la Ven-
dée. Nous espérons qu'elles voudront bien joindre leurs offrandes
aux nôtres. Anastasie, vous vous êtes chargée du rôle de quêteuse.
— Que la peste tétouffe ! dit tout bas Félix à son ami ; sans toi, en
ce moment nous fumerions tranquillement un cigarre, au clair de
lune, sur la route de Chamouny , au lieu de nous voir égorgés par la
bienfaisance de ma tante.
A la voix de sa mère, MUe de Chateauvieux s'était levée prestement.
Improvisant une bourse au moyen d'une petite corbeille empruntée
à la table de boston , elle commença aussitôt sa tournée avec une
bonne grâce qu'eût enviée une quêteuse de Saint-Roch.
— As-tu de l'or? dit Bennezons à son voisin après avoir précipi-
tamment bouleversé toutes ses poches.
Cortail haussa les épaules et lui glissa dans la main une pièce de
vingt francs.
— Donne-moi un double louis, reprit le jeune homme qui trouvait
toute offrande mesquine en songeant à la beauté de la solliciteuse.
— Calme-toi; nous ne sommes pas au bout de nos actes de bienfai-
sance. Après les Vendéens tu vas voir venir les blessés de la garde,
les pensionnaires de la liste civile, toutes les infortunes de notre parti,
6.
84 REVUE DE PARIS.
à la file : tu peux te reposer sur ma tante, elle te fournira l'occasion
de déployer ta magnificence.
Anastasie récompensa Bennezons par un regard céleste et s'appro-
cha de son cousin.
— Vous savez que je suis pauvre, lui dit celui-ci en couvrant d'un
écu de cinq francs la pièce d'or offerte par son ami; d'ailleurs, pour-
suivit-il avec un sourire malicieux, je suis presque votre frère, et cette
parenté me dispense de toute largesse chevaleresque.
Alexandre Guibout s'était levé pour se placer sur le passage de
Mlle de Chateauvieux ; en la voyant venir à lui, gracieuse et char-
mante, encore embellie par l'animation que cause un rôle quelconque
joué en face du public, il prépara une offrande destinée à éclipser
toutes les autres; mais comme l'œuvre de bienfaisance à laquelle il
allait prendre part avait une couleur légitimiste, le décoré de juillet
crut devoir concilier l'austérité de ses principes et la faiblesse de son
cœur par une sorte de profession de foi qu'il débita d'un ton dogma-
tique, de manière à être entendu de ses voisins.
— Après le combat, dit-il , les ennemis sont frères, et le malheur
n'a plus d'opinion.
Malgré l'antipathie que lui inspirait cet adorateur à bonnet rouge,
Anastasie eût sans doute agréé son tribut, car en ce moment le petit
amour-propre de quêteuse dominait en elle tout autre sentiment;
mais un impérieux regard de sa mère lui interdit une condescen-
dance jugée inconvenante. Avertie par ce coup d'œil, la jeune fille
passa, rapide comme une gazelle, devant le décoré mis à l'index, et
retira la petite corbeille vers laquelle il étendait la main. Une pluie
de pièces de cinq francs s'éparpilla sur le parquet; à ce bruit tous les
yeux se fixèrent vers le républicain, qui sans songer à ramasser son
argent demeurait immobile, la face rouge jusqu'aux oreilles, les yeux
écarquillés, et les cheveux hérissés en apparence plus encore que de
coutume.
— Que penses-tu de la charité de ces dames? demanda Félix à son
compagnon; elles aimeraient mieux, je crois, laisser mourir de faim
un malheureux que de le secourir au moyen d'un écu mal pensant.
— Je pense, répondit Bennezons, que ce personnage à mine pati-
bulaire a eu raison de voler à ta cousine un morceau de son voile;
car, à coup sûr, jamais il ne l'aurait obtenu d'elle.
Gortail se contenta de sourire d'un air un peu moqueur, et s'appro-
cha de la table où la vente allait commencer. Un monsieur de qua-
rante ans, gros, frais, frisé et souriant, s'était créé commissaire
REVUE DE PARIS. 85
priseur, emploi qu'il remplissait à la satisfaction générale, en pro-
clamant chaque article d'une voix claire et grasseyante.
— A quelle infortune votre philantropie destine-t-elle le produit de
cette vente? demanda Félix à sa cousine en se plaçant derrière elle.
— Aux pensionnaires de la liste civile, répondit Anastasie; pour
ma part, j'ai fait un cordon démontre; j'espère, Félix, que vous serez
assez aimable pour l'acheter.
— J'ai perdu ma montre à Lausanne , répondit l'officier fort décidé
à défendre son modeste budget contre la formidable bienfaisance de
ses parentes.
Après la mise aux enchères de plusieurs articles insignifians , le
commissaire amateur sourit avec une sorte de béatitude, et de sa
voix de faucet la plus insidieuse :
— Messieurs, dit-il, voici un objet qui s'adresse à vous; un joli
cordon en soie, d'un travail exquis, pouvant servir pour une mon-
tre ou pour un lorgnon. Cet ouvrage a été offert par Mlle de Chateau-
vieux. Combien le charmant cordon? Nous disons pour commencer :
cinq francs 1
— Vingt francs ! dit Bennezons qui prononça ces mots d'une voix
timide , tout officier de la garde qu'il avait été.
— Un cordon de vingt sous! grommela Félix en se renversant sur
sa chaise de manière à ôter à sa cousine tout espoir de le voir suren-
chérir.
Malgré son intolérance aristocratique, M"c de Chateauvieux était
femme; l'enchère exagérée de son nouvel adorateur l'avait flattée
d'abord, mais en voyant que personne ne s'empressait de la couvrir,
elle éprouva un mouvement de dépit qui, soudainement, humanisa
son orgueil. Par un mouvement imperceptible, elle tourna ses beaux
yeux noirs du côté d'Alexandre Guibout qu'elle n'avait pas voulu
voir jusqu'alors, et lui jeta, plus prompt que l'éclair, un regard qui
disait de la manière la plus expressive :
— Et vous? n'avez-vous pas envie de mon cordon?
En toute autre circonstance, le décoré se fût mis à genoux, mais
la blessure faite à son amour-propre saignait encore. Au lieu d'obéir
à un désir si clairement manifesté, il fronça le sourcil, sourit avec
une sorte de dédain vindicatif, et ne dit mot. Confuse et courroucée
de ce silence, Anastasie détourna la tête en rougissant.
— Vingt francs ! clama le commissaire-priseur; personne n'en veut
plus? adjugé , pour vingt francs, à M. de Bennezons.
En voyant la rougeur qui cuuvrait les joues d' Anastasie, l'officier
86 REVUE DE PARIS.
de la garde royale se passa la tresse de soie autour de la cravate ,
aussi triomphalement que si c'eût été le collier du Saint-Esprit ou le
grand cordon de la Légion-d'llonneur. Ces manières de conquérant
redoublèrent le dépit de MUe de Chateauvieux, qui se dit involontaire-
ment :
— Si la vente avait eu lieu avant la quête , ce M. de Bennezons
n'aurait pas eu, pour vingt misérables francs, un objet qui m'a coûté
quatre heures de travail.
— Tu es adorable ! vint dire Cortail à son ami; et comme je m'inté-
resse à tes succès, je te préviens qu'on va vendre des allumettes
fabriquées par ma tante. Je suppose que dans cette occasion solen-
nelle ta galanterie ne se démentira pas. Tu sais que pour plaire aux
filles , il faut captiver les mères.
Plus frappé de l'axiome que sensible au persiflage , Armand ne
laissa pas échapper l'occasion de faire sa cour à la mère d'Anastasie.
Pour la modeste somme de quinze francs , il entra en jouissance de
vingt-cinq allumettes en papier, fort agréablement découpées et char-
mant le regard par la variété de leurs couleurs. Ce beau trait obtint
sa récompense.
— En vérité , monsieur, vous auriez dû naître au temps de la
chevalerie, lui dit Mme de Chateauvieux dont il s'était approché vers
la fin de la vente; et, continua-t-elle en jetant à son neveu un regard
dédaigneux, plus d'une personne ici pourrait vous choisir pour mo-
dèle. — Puis , changeant de ton et prenant un accent insinuant : —
Malgré tous nos efforts , nous ne sommes pas bien riches. J'aurai
moins d'argent à envoyer à nos pauvres Vendéens que je ne l'espé-
rais. Tout le monde ne comprend pas aussi bien que vous le désinté-
ressement chevaleresque. Cependant il me semble que pour une œuvre
de cette nature, chacun devrait s'empresser d'apporter son offrande.
— Si j'étais arrivé plus tôt à Saint-Gervais , observa Cortail , peu
disposé à laisser une attaque sans riposte , n'en déplaise à Bennezons,
c'est vous, ma chère tante, que j'aurais choisie pour modèle; j'ai
aussi un talent particulier pour la confection des allumettes; c'est un
article qui se vend bien et ne ruine pas le fabricant.
Au lieu de répondre à ce sarcasme , Mme de Chateauvieux prit sur
la table l'album d'Armand et se mit à le feuilleter d'un air rêveur.
Avec la promptitude d'esprit particulière à quelques femmes, Anasta-
sie devina la pensée de sa mère et se chargea de l'exprimer, sachant
bien, l'aimable jeune fille, tout ce qu'acquérait de pouvoir un désir
dont elle se faisait l'interprète. Elle posa donc gentiment sa mainblan-
REVUE DE PARIS. 87
che sur l'album, et, regardant le peintre officier avec un timide sourire:
— C'est cela, dit-elle, qui ferait honneur à notre vente, et non de
pauvres ouvrages de femme, dont la seule valeur est dans l'intention.
— Anastasie, interrompit la femme bienfaisante, ravie au fond de
l'intelligence de sa fille , vous qui parlez d'intention , songez que le
sentiment le plus louable ne justifie pas une indiscrétion. Monsieur
de Bennezons doit tenir à ce superbe recueil.
— Comment ! madame, balbutia le jeune homme, un peu étourdi
de cette attaque imprévue, pensez-vous que ces croquis sans préten-
tion... Une pareille association à vos bonnes œuvres... Je serais trop
heureux... certainement....
— Non, répondit Mme de Chateauvieux, quelle que soit la sainteté
du motif, nous nous ferions scrupule d'abuser de votre générosité.
Tenez, cachez cet objet tentateur.
Elle ferma le livre et le lui offrit. Anastasie ne dit rien; mais elle
regarda Bennezons. Vaincu par ce regard, aussi doux que celui d'un
ange en prières, le jeune officier prit l'album , et le passant au com-
missaire-priseur :
— Monsieur, lui dit-il, si cette bagatelle peut trouver quelque
acquéreur, je serai heureux de contribuer...
Sans lui laisser le temps d'achever sa phrase, le gros monsieur prit
le livre avec la prestesse d'un chat qui gobe une souris, et montant
sa voix à son diapason le plus aigu :
— Mesdames et messieurs, cria-t-il, voici un nouvel article sur
lequel nous ne comptions pas, et qui sera une bonne fortune pour
l'acquéreur. Un superbe album, renfermant des vues de Suisse, de
Savoie et autres lieux pittoresques, ainsi que plusieurs dessins origi-
naux de MM. Roqueplan, Deveria, Decamps, et autres célèbres ar-
tistes. Combien, messieurs, le superbe album? 50 francs d'abord;
c'est pour rien. Monsieur de Montespard, vous qui êtes connaisseur,
ceci vous regarde.
Le nouvel objet mis en vente passa de main en main , et le donateur
dut être satisfait des éloges donnés à son talent ainsi qu'à sa géné-
rosité. Mais les amateurs de peinture étant rares, et les femmes
achetant fort peu, personne ne disputa l'album à l'ex-pair de France,
qui, sur une enchère unique, en devint propriétaire pour l'humble
somme de 55 francs. Assez content de faire de la bienfaisance à
1,000 pour 100 de bénéfice, le marquis se pencha vers son voisin :
— Castignon, lui dit-il en souriant, ce M. de Bennezons est pro-
bablement quelque prince déguisé. II y a dans son album un croquis
88 REVUE DE PARIS.
de Roqueplan qui vaut à lui seul quatre fois mon argent. Bennezons !
connaissez-vous ça?
— 11 y avait des Bennezons en Normandie, répondit le vieux gen-
tilhomme.
— Oui ; mais ils sont éteints. Celui-ci est sans doute d'une famille
entée; cela se devine à cette manière de jeter l'argent par les fenêtres
pour se faire honneur. Il n'est telle chère que de vilain!
— Sortons de ce coupe-gorge de charité , dit de son côté Cortail
en prenant son ami par le bras. Dans l'exaltation où je te vois, si
l'on te demande ton habit pour la Vendée, tu es homme à le mettre
en loterie. Pardieu ! saint Martin , après tout , ne donna que la moitié
de son manteau ! Un album de prix livré pour 55 francs! et à ce vieux
juif encore, qui se moque de toi en te dépouillant!
— J'avoue que mes dessins auraient pu être mieux vendus, ré-
pondit Armand un peu froissé dans son amour-propre d'artiste ;
mais songe qu'il s'agit de gens de notre opinion, et que leur malheur
est une dette sacrée.
— Oui , les infortunes de la Vendée d'une part et les beaux yeux
de ma cousine de l'autre! Pour satisfaire ces deux créanciers, il te
faudrait les appointemens d'un maréchal de France, et non la solde
d'un lieutenant en disponibilité. Attends du moins que tu aies repris
du service; avec tes 1,800 francs au grand complet, tu pourras faire
le magnifique tout à ton aise.
— Du service! je n'en reprendrai peut-être jamais! répondit
Bennezons d'un air pensif.
— Et pourquoi ce nouveau caprice, après la démarche que tu m'as
laissé faire pour toi comme pour moi? demanda Cortail en regardant
fixement son camarade.
— Je ne sais ! Je pense que la cocarde tricolore ferait mauvais effet
à mon front, aux yeux de certaine personne.
— Passe pour les allumettes de ma tante; nous avons tous fait de ces
niaiseries-là, dit Félix avec une certaine vivacité; mais , je t'en prie,
pas de sentimentalités chevaleresques qui compromettent ton avenir;
un homme doit chercher le guide de sa conduite en lui-même et non
dans le sourire d'une femme.
Le lendemain , sur le refus que fit Armand de l'accompagner, Cor-
tail partit seul pour le Mont-Blanc.
— Je te quitte pour trois jours, dit-il à son ami en montant en voi-
ture; d'ici là, sois raisonnable, si c'est possible; songe qu'une pas-
sion pour ma cousine ne peut te mener à rien, car elle a peu de
REVUE DE PARIS. 89
fortune et tu n'en as pas. Surtout point de discussion avec le décoré
de juillet. Hier au soir déjà vous vous êtes regardés à plusieurs re-
prises comme pourraient le faire deux coqs de combat; vous m'avez
rappelé les plaideurs de la fable se querellant pour une huître dont
ils ne doivent avoir que les coquilles. — Si Anastasie savait à quelle
comparaison saugrenue je la soumets en ce moment, elle ne me le
pardonnerait jamais. — Ainsi donc, pour conclusion : la paix à tout
prix ! tu comprends combien me serait désagréable une affaire où le
nom de ma cousine pourrait se trouver prononcé.
Le jeune homme amoureux promit de se conformer à cette sage
recommandation, mais les évènemens contrarièrent sa bonne volonté.
Devenu , par le départ de Cortail et l'absence de tout concurrent
convenable , le chevalier d'honneur de Mme de Chateauvieux ainsi
que de sa fille, il fit subir, deux jours durant, au républicain le sup-
plice des rivaux malheureux. Jusqu'alors Alexandre Guibout n'avait
éprouvé que les humiliations d'une passion dédaignée , il connut
alors les angoisses plus poignantes encore de la jalousie; exclus de
la société légitimiste , ne pouvant par conséquent mettre le pied sur le
terrain où se pavanait son adversaire , ce fut dans un état d'exaspé-
ration contenue qu'il attendit l'instant d'une revanche ou d'une ven-
geance. L'occasion qu'il cherchait ne tarda pas à se présenter. Le
troisième jour après le départ de Cortail, un bal eut lieu à Saint-
Gervais, bal modeste, donné dans une partie de l'immense salle à
manger qui se métamorphosait en salon au moyen d'une cloison mo-
bile, comme cela se pratique chez certains restaurateurs de Paris.
Trois musiciens, dont une clarinette aveugle et une femme jouant de
la basse, étaient venus de Salenches pour cette fête hebdomadaire, et
composaient un orchestre que les danseuses de vingt ans pouvaient
seules entendre sans frémir. Dans une réunion peu nombreuse, une
contredanse est, pour un homme, un moyen d'intrusion que la
femme la plus exclusivement aristocratique ne peut pas toujours
mettre en défaut. Au bal précédent, M"e de Chateauvieux s'était
abstenue de danser, afin de se soustraire à l'invitation inévitable de
son importun adorateur; cette fois, les instances réitérées de Benne-
zons triomphèrent de la réserve qu'elle s'était imposée, et, vers le
milieu de la soirée, elle accepta sa main. Alexandre Guibout, qui
jusqu'alors était resté immobile dans l'embrasure d'une fenêtre,
s'approcha de la jeune fille, dès qu'elle fut revenue à sa place, et,
après une profonde révérence, lui adressa, d'une voix étranglée
par l'émotion , la requête banale :
90 REVUE DE PARIS.
— Mademoiselle , me ferez-vous l'honneur de m'accorder une con-
tredanse?
En voyant venir son cauchemar, Anastasie avait regardé Mme de
Chateauvieux assise à quelques pas d'elle ; un regard expressif ac-
compagné d'un mouvement de tête horizontal lui manifesta la volonté
maternelle. Soumise à une décision conforme d'ailleurs à son désir,
elle répondit d'un air glacial par la phrase d'usage en pareille irapor-
t unité :
— Je suis fatiguée, monsieur, et je ne danserai plus.
Le décoré s'inclina en se mordant les lèvres jusqu'au sang ; puis il
retourna dans l'embrasure de fenêtre où il avait élu domicile, et s'ap-
puya de nouveau contre la boiserie avec la physionomie refrognée
du ligueur qui figure dans le tableau de Gérard.
Pendant quelque temps, Mlle de Chateauvieux fut fidèle à son
excuse; mais, à la fin, les prières de son attentif, l'amour de la danse,
et peut-être aussi un sentiment de bravade familier à plus d'une jolie
femme, l'emportèrent sur sa résolution.
— Pourquoi ne danserais-je pas? se dit-elle; après tout, ce vilain
monsieur n'a pas le droit de me faire faire tapisserie.
Sur cette réflexion , elle se leva et prit la main que Bennezons lui
offrait dans l'attitude la plus gracieusement suppliante. Au moment
où ils se plaçaient au quadrille , Alexande Guibout se trouva inopi-
nément devant eux , le visage pâle et le regard flamboyant.
— Vous ne danserez pas, monsieur, dit-il à l'officier avec l'accent
calme d'une colère concentrée.
Bennezons rougit, et ses yeux étincelèrent; se penchant rapidement
vers son rival :
— Tout à l'heure je serai à vos ordres , lui dit-il à voix basse;
mais en ce moment, pas de scène, je vous en prie; songez qu'il s'agit
d'une femme!
— En ce moment vous ne danserez pas , répéta le décoré en se
croisant les bras sur la poitrine d'un air superbe.
Par un mouvement plus prompt que la pensée, Mlle de Chateau-
vieux saisit et retint avec une énergie nerveuse la main d'Armand
qui l'avait effleurée en se levant sur le provocateur. Obéissant à un
instinct tout féminin , la jeune fille, malgré son trouble, avait dès le
commencement de cette scène observé son danseur. En contemplant
sa fière attitude , l'éclat de son regard , et le fard de colère qui
rehaussait l'expression de son visage, elle le trouva beau et brave ;
il lui plut. Dès-lors elle eut peur pour lui.
REVUE DE PARIS. 91
— Je ne danserai plus, dit-elle avec émotion en se plaçant entre
les deux adversaires; ainsi, messieurs, cette discussion est inutile;
puis se penchant à l'oreille de Bennezons : Suivez-moi , reprit-elle
tout bas d'une voix de syrène ; je vous en conjure, — je le veux.
L'officier interpréta en sa faveur la gradation de cette phrase
commençant par une prière et finissant par un ordre , car femme
qui implore engage celui qui l'écoute, mais femme qui ordonne
s'engage elle-même. Trop amoureux pour refuser le droit d'obéir,
il scella ce pacte muet par une pression de main qui ne trouva point
de résistance, offrit ensuite le bras à sa danseuse, et la conduisit
près de Mme de Chateauvieux , après avoir jeté à l'oreille de son rival
ces mots que ce dernier seul put entendre :
— A demain!
En rentrant dans sa chambre, Armand y fut surpris par Cortail,
revenu du Mont-Blanc avec les trophées ordinaires de ce pèlerinage :
d'une main un long bâton ferré, surmonté d'une corne de chamois,
de l'autre un bouquet de rhododendron cueilli pour Anastasie, mais
déjà fané à demi.
— Tu arrives à propos, lui dit Bennezons ; je me bats demain matin
avec le sieur Guibout.
Cortail enfonça la pique dans le parquet, et par un simulacre de
coup de poing adressé à je ne sais quel être imaginaire , écrasa sur
la table la touffe de rhododendron dont les fleurs roses jaillirent
aux quatre coins de la chambre.
— Je l'aurais parié, s'écria-t-il d'une voix tonnante; mais voyons,
de quoi s'agit-il?
— L'homme propose et Dieu dispose, répondit Armand, et il ra-
conta l'événement du bal avec l'impartialité d'un homme d'honneur
prêt à en appeler «à son épée, juste par conséquent , même pour son
adversaire.
— Ma tante est une folle avec sa morgue insupportable, dit Félix,
qui avait écouté très attentivement ce récit; Anastasie est une étour-
die, maître Guibout un brutal, et toi tu es une espèce d'Amadis plus
ridicule que tout le reste. Ce duel n'aura pas lieu.
— Mais je suis insulté, et ta cousine aussi, cria Bennezons.
— Je te dis que vous ne vous battrez pas. Une femme est toujours
plus ou moins compromise par un duel dont elle est la cause, même
involontaire. Si Anastasie a été insultée, comme tu le prétends , cela
me regarde seul. Tu n'es ni son mari, ni son frère; tu n'as donc au-
cune qualité pour prendre sa défense. Tu ne peux te déclarer son
92 REVCE DE PARIS.
chevalier sans nuire à sa réputation, cela est évident. Le monde ne
pardonne pas ce qui blesse ses convenances. Ces dames, avec leurs
idées héroïques , peuvent se croire au-dessus du ridicule, mais moi
je le crains pour elles, et, tant que cela sera en mon pouvoir, je l'é-
loignerai d'Anastasie, qui est bonne, quoique gâtée par sa mère. C'est
donc en son nom que je te demande de m'autoriser à terminer cette
affaire à l'amiable avec le héros de juillet.
A cette proposition Bennezons se révolta et répondit par un refus;
puis il discuta, puis enûn, cédant à la considération toute puissante de
la réputation d'Anastasie, intéressée à un dénouement pacifique, il
consentit à ce que lui demandait son ami, qui, de son côté, lui jura
de se conduire dans cette affaire comme il l'eût fait pour lui-même.
Le lendemain matin , Cortail alla frapper à la porte du décoré de
juillet, qui, en le voyant entrer, prit un air solennel.
— Monsieur, lui dit l'officier de la garde en s'asseyant avec une
aisance militaire, entre gens d'honneur les périphrases sont super-
flues. M. de Bennezons m'a raconté ce qui s'est passé hier au soir. Je
viens donc ici en son nom, et au mien avant tout. Je suis le cousin de
Mllc de Chàteauvieux ; c'est moi , par conséquent , qui aurai l'honneur
de me battre avec vous d'abord, si nous ne nous accordons pas;
moi tué ou blessé , vous vous arrangerez ensuite avec Bennezons
comme il vous plaira. Or, je ne tiens pas du tout à votre sang ; tenez-
vous beaucoup au mien?
— Je vous ferai observer que ceci est une affaire personnelle entre
M. de Bennezons et moi, dit Alexandre Guibout d'un ton grave.
— Permettez-moi de vous faire observer à mon tour, reprit Cor-
tail , que ma cousine se trouve en tiers dans cette discussion. Comme
elle n'a pas d'épée, c'est à moi de prendre sa place; et, puisqu'en
France nous cédons toujours le pas aux femmes, c'est à moi, son
représentant, de passer le premier; ceci me paraît sans réplique.
Maintenant , je dois vous faire une autre observation. La prétention
d'empêcher une femme de choisir ses danseurs n"a cours que dans la
société vulgaire. M'"- de Chàteauvieux n'a donc blessé personne en ne
se conformant pas à un usage inconnu dans le monde où elle a été
élevée. Tout le reste vient de ce premier mal entendu , et les choses
n'ont pas été assez loin pour rendre un arrangement impraticable.
J'ai assez d'expérience de ces sortes d'affaires pour penser qu'une
conclusion pacifique est possible, en laissant sauf et intact l'honneur
de chacun. Hier au soir, j'ai convaincu de cela Bennezons, qui a
consenti à me donner plein pouvoir pour traiter avec vous. J'attends
REVUE DE PARIS. 93
de vous une raison égale à la sienne. Ma parenté avec M"e de Cha-
teauvieux doit justifier suffisamment à vos yeux mon désir de main-
tenir la paix. C'est donc la paix que je vous offre. Bref, continua
Félix avec cette bonhomie qui sied aux courages éprouvés, vous êtes
Français, je suis Français, Bennezons aussi : ne pensez-vous pas que
l'affaire peut s'arranger?
A cette ouverture inattendue , Alexandre Guibout répéta d'abord
presque mot pour mot les objections faites la veille par Armand;
mais subjugué peu à peu par la franchise du négociateur, voyant
d'ailleurs que son amour-propre se trouvait à couvert, puisque la
démarche conciliatrice venait de ses adversaires, réfléchissant enfin
qu'un duel ne ferait que servir son rival, il unit par consentir à ce que
l'affaire n'allât pas plus loin. En rentrant chez son ami, Cortail lui
apprit que tout était terminé.
La scène du bal était devenue l'entretien de toute la société réunie
à Saint-Gervais , et chacun en attendait le résultat avec une impa-
tience mêlée d'anxiété. Les deux adversaires n'ayant pas paru dans
la matinée, le bruit courut qu'ils s'étaient allés battre dès le point du
jour. Troublée par cette nouvelle , Anastasiene voulait pas sortir de
sa chambre; mais au son de la cloche du déjeuner, Mme deChateau-
vieux, craignant que cette retraite ne donnât lieu à de malveillantes
interprétations, la força de paraîlre à table. L'héroïne du duel entra
dans la salle à manger d'un pas mal assuré et le visage couvert d'une
languissante pâleur, qui l'embellissait encore. En se mettant à sa
place, la première personne qu'elle aperçut fut Alexandre Guibout,
l'œil sombre et fixé sur elle comme de coutume. A cette vue elle se
laissa tomber sur sa chaise, car elle crut Bennezons tué, et le couteau
que brandissait le décoré dans un but très inoffensif lui parut une
épée teinte de sang. Cependant, avant de s'évanouir, elle eut la pré-
sence d'esprit de jeter un regard vers le bas de la table; son cœur
près de saigner se ferma soudainement à la vue de l'homme pour qui
elle tremblait, assis tranquillement à sa place accoutumée, mangeant
d'un appétit de chasseur, et jouissant en apparence de la meilleure
santé du monde. De son côté, Mme de Chateauvieux avait éprouvé les
mêmes appréhensions et fait les mêmes remarques. La mère et la fille
échangèrent un de ces regards confidentiels dont elles avaient l'habi-
tude, puis, par une sorte de sympathie mystérieuse, leurs physionomies
prirent au même instant une expression froide et réservée. La pré-
sence simultanée des adversaires, tous deux bien portans et parais-
sant en intelligence pacifique, sinon cordiale, avait excité parmi les
9& REVUE DE PARIS.
baigneurs et surtout parmi les baigneuses un tel désappointement,
que plusieurs, par distraction , oublièrent de déjeuner. Des regards
échangés d'un bout de la table à l'autre, des signes d'intelligence,
des chuchoteries partielles, présagèrent un orage qui ne tarda pas à
éclater. Après le repas , la société, jusqu'alors contenue par la pré-
sence des parties intéressées , se divisa en plusieurs coteries selon son
usage ; et dans chacune d'elles fut agitée incontinent la question sui-
vante :
— M. de Bennezons doit-il se battre avec M. Guibout?
Sauf quelques malades à demi morts et par conséquent fort atta-
chés à la vie, cette question fut résolue par une affirmation unanime;
les femmes surtout, dont la vaillance éclate d'autant plus en paroles
qu'elles sont moins exposées à en faire usage, trouvèrent la conduite
du jeune officier inexplicable ; quelques-unes même, plus exigeantes
en fait d'héroïsme, l'expliquèrent par les suppositions les moins bien-
veillantes. Puis la politique survint , qui compliqua le débat en l'ag-
gravant. Peu à peu ce tribunal impromptu de juges du point d'honneur
ne vit plus dans les parties soumises à son enquête deux jeunes gens
amoureux de la même femme, mais bien deux adversaires rangés
sous des bannières ennemies ; d'une part , un officier de la garde
royale, de l'autre, un décoré de juillet; un gentilhomme en face
d'un bourgeois; la légitimité, en un mot , aux prises avec le gouverne-
ment des barricades. Arrivée à ce point , la discussion devint une
tempête à peine contenue par le savoir-vivre que la bonne compa-
gnie ne viole jamais. La société royaliste se trouva blessée tout en-
tière dans la personne d'un de ses membres et frappa d'une répro-
bation sans pitié le champion dont la main laissait vaciller son drapeau.
— Castignon, dit à son contemporain le marquis de Montesparden
se prononçant un des premiers, dans notre temps nous ne savions
pas manier le pinceau, mais nous tenions l'épée d'assez bonne grâce ;
nous ne possédions pas lestalens des jeunes gens d'aujourd'hui, mais
aussi nous n'avions pas leur longanimité. Vous rappelez-vous mon
duel avec Gursy pour un œillet qu'avait laissé tomber Mme de Gri-
gneuse? L'œillet me resta.
— Et un coup d'épée avec l'œillet, répondit M. de Castignon. Je
m'en souviens à merveille. Ce jeune Bennezons est vraiment d'une
patience angélique; on devrait attacher à son épée le billet que nous
collâmes au sabre de ce pauvre Laromière après l'attaque des lignes
de Weissembourg, et sur lequel un de nous avait écrit : Homicide
point ne seras 1
REVUE UE PARIS. 95
— Je serais curieux de connaître celui qui se chargerait d'écrire
un pareil billet , dit Cortail en passant brusquement sa tête entre celles
des deux interlocuteurs.
Le vétéran de l'armée de Condé se redressa de toute la hauteur de
sa taille, et fixant sur l'officier un regard sérieux:
— Celui-là, monsieur, lui dit-il froidement, ce sera moi s'il en est
besoin. Lorsque les jeunes gens adoptent la prudence des vieillards ,
c'est aux vieillards de rajeunir.
Le marquis de Montespard prévint la réponse de Cortail.
— Mon cher Félix, lui dit-il doucement, ne vous faites pas le défen-
seur d'une mauvaise cause. Quelle que soit votre amitié pour M. de
Bennezons, il est impossible que vous ne soyez pas de notre avis.
— J'en suis si peu, répondit le jeune homme avec vivacité, que c'est
moi qui l'ai empêché de se battre !
— Alors, monsieur, tant pis pour lui et tant pis pour vous, reprit
le vieux M. de Castignon d'un ton sévère ; et, lui tournant le dos, il
alla s'asseoir à l'autre extrémité de la chambre.
En voyant Félix prêt à s'emporter , le marquis le retint parle bras.
— Castignon a raison, lui dit-il; à l'âge de votre ami, une dé-
marche équivoque est irréparable ; il faut qu'il se batte , et ce soir
plutôt que demain.
Resté seul au milieu du salon , Cortail prit la pose du lion quœ-
rens quem clevoret, et promena tout autour de lui un regard qui sem-
blait chercher un adversaire à pourfendre. N'ayant aperçu que des
vieillards ou des femmes , il haussa les épaules , et sortit lentement.
Près de la porte, en passant devant un groupe de jeunes filles, il
entendit une discussion fort animée; une d'elles, charmante enfant
de quinze ans , froissait avec dépit sa ceinture verte , semée de fleurs
de lis , et disait d'une petite voix vibrante qui rappelait à l'esprit une
flûte jouant un solo de trompette :
— Oui, si j'étais un homme, cela ne se serait pas passé ainsi. Ma-
man dit qu'autrefois on aurait envoyé une quenouille à ce M. de Ben-
nezons. Combien je regrette d'avoir dansé avec lui!
Cortail n'en écouta pas davantage , et ne fit qu'un saut du salon à
la chambre d'Armand. Il trouva son ami assis devant la fenêtre dans
une attitude mélancolique.
— Peux-tu me dire ce que j'ai fait à ta tante et à ta cousine, dit
le jeune amoureux en le voyant entrer; hier encore elles étaient si
aimables pour moi! aujourd'hui , elles me traitent avec une froideur
inexplicable.
96 REVUE DE PARIS.
— Je vais te l'expliquer, répondit Félix d'un ton brusque : on
trouve que tu aurais dû te battre.
Bennezons se leva d'un bond , les joues couvertes d'une rougeur
subite :
— ÎVest-ce pas toi qui m'en as empêché? s'écria-t-il d'une voix
éclatante.
— C'est ce que j'ai dit ; mais ils ont tous la tête à l'envers, depuis
le vieux Castignon , qui prend des poses de capitan , jusqu'à la petite
Lucile de Marillan, qui parle de t'envoyer une quenouille. Ne saute
pas au plafond! tu te battras, je me battrai, nous nous battrons
tous ! Le premier individu valide qui me tombe sous la main me
paiera les sottises que je viens de subir. Je vais trouver le décoré,
qui me parait un bon garçon ; et demain, au point du jour, nous en
découdrons; aujourd'hui, il est trop tard.
En apprenant ce changement inattendu, Alexandre Guibout l'a-
dopta sans observation et raccolla pour témoin un commis -voya-
geur français, égaré à Saint-Gervais depuis deux jours, dont il
conquit l'amitié en lui payant un bol de punch. Le lendemain matin,
les quatre jeunes gens se rencontrèrent dans un sentier écarté. Sans
autre discussion, les adversaires mirent l'habit bas et l'épée à la
main. La veille, livrés à leur volonté personnelle, ils se seraient
battus avec l'ardente animosité qu'éprouvent l'un pour l'autre deux
rivaux. En ce moment, refroidis par l'obligation qui leur était im-
posée, et obéissant à un instinct de contradiction naturel à l'homme,
ils s'attaquèrent mollement, d'une manière retenue, propre à éter-
niser le combat. A la fln , ces tàtonnemens sans résultat impatientèrent
Cortail, qui sur le terrain oubliait ses principes pacificateurs.
— Jetez-moi donc un cigarre, cria-t-il au commis-voyageur, placé
en face de lui , j'aurai le temps de le fumer avant que ces messieurs
en finissent.
A ces mots, les deux combattans prirent feu comme deux cour-
siers généreux piqués par le fouet du cocher. De languissante qu'elle
était, la lutte devint vive et sérieuse. Un moment plus tard, après
une parade tardive , Bennezons reçut dans le bras droit un coup qui
laboura la chair au lieu d'y pénétrer profondément , et fit jaillir le
sang en abondance. En se sentant blessé, l'officier serra son épée
avec un redoublement d'énergie, et se précipita sur son antagoniste;
mais son fer fut aussitôt rabattu par la canne de Cortail, qui, en
même temps, arrêta du geste l'autre combattant.
— Scfficit, dit le témoin du blessé. Maintenant, si l'armée de Condé
REVUE DE PARIS. 97
n'est pas contente, c'est moi qui me charge de la satisfaire. Voilà une
blessure qui se comporte à merveille, du sang et rien de dangereux.
Avec la dextérité d'un homme habitué à pareille affaire, il fendit
de l'épaule au poignet la redingote d'Armand, et lui banda le bras,
qu'il ajusta ensuite dans une cravate noire nouée autour du col. Les
deux couples se séparèrent ensuite avec une mutuelle politesse, et
revinrent aux bains de Saint-Gervais par des sentiers différens. En
approchant delà maison, Cortail aperçut plusieurs têtes de femmes
à différentes fenêtres de la façade, et reconnut, entre autres, Mme de
Chateauvieux , assise près d'Anastasie sur le balcon de leur appar-
tement.
— Donne-moi le bras, et marchons lentement , dit-il alors à son ami.
Puisque tu as eu la sottise de le laisser blesser, il faut en tirer parti
et te rendre intéressant. C'est dommage que tu ne sois pas plus pâle.
Le retour de Bennezons fut un triomphe. En apercevant l'écharpe
noire qui lui soutenait le bras, toutes les femmes se penchèrent aux
fenêtres et sourirent au courage malheureux. La petite Marillan dé-
clara qu'elle lui rendait son estime, et qu'elle danserait désormais avec
lui six contredanses par bal, s'il l'exigeait. Du haut de son balcon,
Mme de Chateauvieux agita son mouchoir, geste à l'usage des femmes
chevaleresques. EnGn Anastasie détacha d'un bouquet qu'elle tenait
à la main une rose qui vint tomber aux pieds de son champion. Seul ,
au milieu de cette ovation , le marquis de Montespard, dont la secrète
jalousie ne pardonnait pas au jeune officier le succès de sa blessure,
essaya le cri satirique que les insuiteurs romains faisaient entendre
aux triomphateurs du Capitule.
— Ce jeune guerrier, dit-il à Mme de Chateauvieux , manie mieux
le pinceau que l'épée.
Mais ce trait fut perdu, et la femme de quarante-six ans, entraînée
par l'émotion du moment, envoya son domestique chercher CortaiL
— M. de Bennezons, dit-elle à son neveu, m'avait promis un Shak-
speare en anglais , dont il fait son compagnon de voyage; pensez-
vous qu'il aurait la complaisance de me l'apporter?
Félix sortit en souriant; un moment après il amena le héros du
jour, qui s'avança d'un air modeste, en tenant, avec une gaucherie
touchante, son chapeau et Shakspearc de la main gauche.
— J'avais envie de relire les Deux Gentilliommes de Vérone, lui dit
Mme de Chateauvieux de l'air le plus gracieux; mais, maintenant, je
puis m'en dispenser, puisque j'ai sous les yeux un véritable gentil-
homme.
TOME XLVJI. NOVEMBRE. 7
98 REVUE DE PARIS.
En prononçant cette phrase prétentieuse , la femme chevaleresque
tendit au jeune officier une main un peu sèche, qu'il baisa respec-
tueusement, ainsi que c'était son devoir.
— Anastasie , reprit Mmc de Chateauvieux en se tournant vers sa
fille qui se tenait à l'écart, ne devez-vous pas aussi une récompense
à votre défenseur?
La jeune fille s'avança, la rougeur au front ; le ridicule est conta-
gieux de sa nature; ce fut donc en ployant le genou que Bennezons
pressa sur ses lèvres la main blanche et satinée qu'il n'avait baisée
qu'en rêve jusqu'alors; tandis que dans l'embrasure de la fenêtre,
son prosaïque ami protestait par un sourire moqueur contre cette
scène, imitée du siècle d'Amadis.
La blessure ou plutôt l'écorchure du romanesque Bennezons fit
faire à sa passion une de ces gigantesques enjambées qui placent
tout d'abord un jeune homme amoureux en dehors des règles ordi-
naires.
— Mon cher ami, dit-il à Cortail, quelques jours après le duel,
tu es mon confident naturel; ainsi, écoule-moi. J'aime ta cousine; ne
souris pas, je te le répète, j'adore ta cousine, et, d'un autre cùté, je
crois que M"c Anastasie n'a pas d'aversion pour moi. Tu connais ma
fortune, ma naissance, et, avant tout, mon caractère; veux-tu parler
en ma faveur à M"1' de Chateauvieux?
— Je demande l'ordre du jour, car j'ai à te parler d'une autre
affaire, répondit Félix; voici une lettre que je viens de recevoir et
que m'adresse le général Amirauld. Elle m'annonce que je suis
nommé chef de bataillon au 39e, et toi, capitaine au 7' léger. Discu-
tons la question militaire avant de nous occuper de la question ma-
trimoniale.
— Ces deux questions doivent marcher de front, répondit Armand:
cette nomination améliore sans doute ma position financière, mais
mon désir d'entrer dans la famille de Mme de Chateauvieux me fait
un devoir d'obtenir son approbation avant tout. Depuis quelques
jours, ta tante me témoigne beaucoup de confiance; elle m'a parlé de
plusieurs choses propres à me faire croire que ma rentrée au ser-
vice serait vue par elle de mauvais œil. Il est question d'une prise
d'armes dans la Vendée. Notre place à nous autres royalistes est là,
et non sous le drapeau tricolore; M"e Anastasie me le disait hier en-
core avec une éloquence que je ne puis reproduire. Tu vois donc ma
position, tu me connais d'ailleurs comme je me connais moi-même, et
peut-être mieux : ainsi, sois mon ambassadeur.
REVUE DE PARIS. 99
Fidèle à son amitié pour Armand, Cortail accepta ia mission dont
il était chargé; mais à la première ouverture, Mme de Chateauvieux,
qui gardait rancune au plénipotentiaire, l'interrompit en lui disant
d'un ton bref :
— M. de Bennezons peut s'adresser à moi sans intermédiaire.
Cette réplique ne repoussait que le négociateur; aussi, le soir même,
Tarnant se trouvant seul avec celle qu'il désirait pour belle-mère, lui
fit une demande formelle, à laquelle la femme chevaleresque répon-
dit en ces termes :
— Monsieur de Bennezons, ce que vous venez de me dire m'ho-
nore ainsi que ma fille; mais je vous dois une déclaration sans ar-
rière-pensée. Votre fortune est médiocre, la nôtre aussi; votre nais-
sance est bonne, la mienne aussi; et sans être illustre, celle de M. de
Chateauvieux se peut avouer. Vous aimez Anastasie; je vous le dirai
naïvement, Anastasie n'éprouve aucune répugnance à vous donner
sa main. Mais, monsieur Armand, à l'époque où nous vivons, il est
une chose qui doit dominer toute les questions d'arrangement, d'in-
térêt ou de sentiment; cette chose, c'est l'honneur. Chacun, je le sais,
explique ce mot à sa guise. Ma fille et moi l'interprétons par la con-
stance dans les principes, par l'inviolabilité du serment, par une.
fidélité sans tache qui peut paraître un anachronisme à mon neveu ,
M. de Cortail, mais qui nous semble à nous la première qualité d'un
gentilhomme, la vertu sans laquelle les autres ne sont rien. En un
mot, nous avons la religion du malheur, et nous ne pouvons en tolé-
rer une autre chez nos amis : jamais un homme au service du gou-
vernement actuel ne sera le mari d'Anastasie.
— Madame, répliqua Bennezons d'un ton chaleureux, Cortail a dû
vous dire que j'étais prêt à déchirer mon brevet ; ma rentrée au ser-
vice était dictée par une raison en désaccord avec mes sentimens;
du moment que votre désir m'est connu, mon indécision cesse. C'est
l'officier de l'ex-garde qui est devant vous, et non le soldat du roi
Louis-Philippe.
Mmf de Chateauvieux secoua la tête en souriant.
— C'est déjà bien, dit-elle; mais il faudrait encore mieux. Nous
autres femmes, nous sommes plus exigeantes ou plus raffinées que
vous en fait de dévouement. S'abstenir ne nous suffit pas,
La foi qui n'agit pas , est-oe une foi sincère ?
dit Joad dans Athalie; nous sommes de l'avis de Joad. Bejeter la
cocarde ennemie, n'est pas tout pour un homme. Il faut qu'il sache
7.
100 REVUE DE PARIS.
arborer la sienne. Une prise d'armes dans la Vendes est imminente.
Madame, qui est en ce moment à Massa, doit débarquer d'un mo-
ment à l'autre à Marseille, et le coup sera électrique; le temps des
Clorinde est passé, et nous ne pouvons, ma Glle et moi , prendre part
à la lutte près de s'engager : mais il est juste que nous réservions .
pour ceux qui combattront, les récompenses dont nous pouvons dis-
poser. Anastasie partage mes senlimens sur ce chapitre. L'homme
qui aspire à sa main, doit s'en montrer digne; en un mot, monsieur
de Bennezons, c'est par la Vendée qu'il faut passer pour conduire
ma fille à l'autel.
A cette tirade de mélodrame héroïque, Armand répliqua d'une
voix vibrante :
— Madame, je pars demain pour la Vendée: avez-vous des ordres
à me donner?
— Quelques lettres que j'ai pris l'engagement de faire parvenir
par une main sûre. Je suis heureuse de vous trouver tel que je le
désirais. Partez, monsieur, et revenez bientôt. Si des évènemens im-
possibles à prévoir ne vous retiennent pas, vous nous retrouverez à
Genève, et vous verrez alors que nous ne sommes pas ingrates.
A cette promesse, qui lui laissait tout espérer, le jeune enthou-
siaste s'inclina et baisa, pour la seconde fois, la main que lu: tendait
sa future belle-mère. Il fit ensuite ses préparatifs de départ avec une
ponctualité consciencieuse. Le soir étant venu, il réussit à se dérober
aux importuns et à se créer un instant de tète-à-tête avec Anastasie.
— J'ai avoué à M"c de Chateauvieux ce que je n'oserais répéter à
vous-même, lui dit-il d'une voix tendrement timide; plus le prix
qu'on ambitionne est précieux, plus il exige d'efforts de celui qui ose
y aspirer. Je me soumets à cette loi dont mon cœur reconnaît la jus-
tice, quoiqu'il en souffre. Je pars demain pour la Vendée: peut-être
n'en reviendrai-je pas.
— Vous reviendrez, répondit Anastasie en fixant sur son amant
un regard plein d aveux et d'espérances.
— Peut-être! reprit Armand avec un pressentiment mélancolique.
Mais si je ne dois plus vous revoir, n'emporterai-je rien qui me rap-
pelle mon bonheur d'aujourd'hui? En mourant, Bavard baisa la croix
que formait le pommeau de son épée : il avait de la foi, je n'ai que
de l'amour; si je suis tué, qui recevra mon dernier adieu?
Anastasie resta quelque temps irrésolue: puis, cédant à un irré-
sistible entraînement du cœur, elle ùta de son doigt une bague d'ar-
gent d'une forme bizarre qu'elle avait achetée à Genève deux mois
REVUE DE PARIS. 101
auparavant, et la glissa , pour réponse , dans la main de Bennezons.
Elle se leva aussitôt par une sorte de remords virginal et se réfugia
sous la sauvegarde maternelle.
Le lendemain matin , sans prendre congé de Cortail dont il redou-
tait la raison désenchanteresse, et sans renouveler de pénibles adieux,
Bennezons partit pour la périlleuse mission que lui avait fait accepter
son amour. Au moment même où il montait en voiture, une lettre à
large enveloppe et à cachet noir fut remise au décoré de juillet qui,
depuis le duel où il avait été vainqueur, se trouvait condamné à un
isolement de plus en plus pénible pour son cœur et humiliant pour sa
vanité. Témoin des progrès de son rival, impitoyablement repoussé
par l'espèce de cordon sanitaire dans lequel Mme de Chateauvieux le
tenait emprisonné, il avait subi toutes les phases de la passion malheu-
reuse et était arrivé graduellement à cet état d'exaspération qui ne
rêve plus l'amour, mais la vengeance. Après avoir lu la lettre à cachet
noir, Alexandre Guibout sortit de sa chambre dans une agitation
inexprimable, et se lança, comme un cerf qu'une meute poursuit, à
travers les rudes sentiers de la montagne. Le soir, il revint haletant,
harassé, les yeux brillans d'un feu sombre et la physionomie em-
preinte d'une expression machiavélique. Sans songer à dîner, sans
reprendre haleine, il passa un crêpe à son chapeau, improvisa un
deuil dont sa position de voyageur justifiait l'irrégularité, puis il se
rendit chez M. de Montespard qui, dans sa chambre unique, conser-
vait l'habitude de l'étiquette. En entendant son valet de chambre
qui lui annonçait la visite du décoré de juillet , le marquis éprouva
une vive surprise, mais sans en rien manifester, car l'étonnement,
quelle qu'en soit la cause, messied aux gens d'esprit. Il se leva donc,
accueillit, dans une attitude aussi froide que polie, le visiteur inat-
tendu, et resta debout pour éviter de lui offrir un siège.
— Monsieur le marquis, lui dit Alexandre Guibout en le saluant
avec une déférence respectueuse, ma démarche vous étonne sans
doute , et je le conçois. Permettez-moi une explication franche qui
convient à mon caractère comme au vôtre. J'ai eu des torts envers
vous; je les reconnais et je viens vous prier de les oublier. L'an der-
nier, lorsque je revins à Montespard, j'avais la tête échauffée par les
évènemens de Paris , et cette exaltation que tant d'autres partageaient
alors, m'a entraîné à des folies que je regrette aujourd'hui.
Le décoré fit une pause comme pour attendre l'effet de son exorde ,
mais, au lieu de répondre , l'ex-pair de France inclina légèrement la
tête et la releva aussitôt en regardant fixement son interlocuteur.
102 REVUE DE PARIS.
— Ma nouvelle position, reprit celui-ci avec une sorte de càlinerie
diplomatique, m'impose comme un devoir la satisfaction que je désire
vous offrir. M. Guibout, mon oncle, vient de mourir après m'avoir
institué son héritier universel.
Le décoré prononça ces derniers mots d'une voix plus sonore et
chercha de l'œil un fauteuil, persuadé sans doute que les quatre-vingt
mille livres de rente, apportées par la lettre au cachet noir, lui don-
naient le droit de s'asseoir même en présence d'un pair de France;
mais le marquis était trop gentilhomme pour ployer le genou devant
le veau d'or; loin de là, il porta la tête un cran plus haut et se con-
tenta de dire d'un air indifférent :
— Ah! M. Guibout est mort. Tant pis; c'était un honnête homme.
— Le modèle des gens de bien, et je le pleurerai toute ma vie,
reprit Alexandre déjà familiarisé avec le langage d'héritier. Mais la
mort est la destinée commune. La perte douloureuse que je viens
d'éprouver me rend propriétaire des forges de Montespard; je de-
viens donc, monsieur le marquis, votre plus proche voisin, et
c'est en cette qualité que je me présente devant vous. Je crois savoir,
continua le décoré en hésitant un peu , que des considérations
indépendantes de votre volonté, et auxquelles j'ai le tort de n'avoir
pas été étranger, vous éloignent en ce moment de votre terre. Par
sa position industrielle, mon oncle jouissait, dans notre pays, d'une
influence dont j'hériterai, je l'espère. Veuillez donc me permettre,
monsieur le marquis, de vous offrir mes services. Si vous pensez
que mon intervention officieuse puisse avoir quelque poids auprès
d'une population un peu effervescente, disposez-en, je vous en prie;
je serai trop heureux de réparer, en cette occasion, mes extrava-
gances de l'année dernière.
Le pair de France se redressa de nouveau.
— Le marquis de Montespard, dit-il avec une certaine hauteur, n'a
besoin de la protection de personne pour habiter son château dès
qu'il le jugera convenable. Vous vous trompez, monsieur; je suis ici
pour des raisons de santé et non pour aucune de celles que vous
supposez. — Sa dignité mise à couvert , le vieux gentilhomme reprit
d'un air plus gracieux : — Du reste, monsieur, je vous sais gré de
votre démarche. Un tort avoué d'une part doit être oublié de l'autre.
Ainsi ne parlons plus de ce qui s'est passé l'an dernier. A mon retour
à Montespard je serai charmé de vous recevoir. Entre nous, conti-
nua le marquis en souriant finement, ce que la forge et le château
ont de mieux à faire, c'est de vivre en bonne intelligence. Songez
REVtJE DE PARIS. 103
qu'après avoir pillé l'un , nos petits Mazaniello du Beaujolais pour-
raient fort bien se chauffer de l'autre. Mais , j'en suis sûr, je parle à
un homme converti , et convaincu désormais comme moi que tout
charivari peut Gnir par le tocsin.
— Un charivari! eh! monsieur le marquis, il y a de la rancune
dans ce mot, observa le jeune homme d'un air doucereux.
— Cette petite vengeance ne pourrait plus vous atteindre, répondit
M. de Montespard. Quand on a comme vous quatre-vingt mille livres
de rentes, on ne donne plus de charivaris, on en reçoit.
Le décoré de juillet se prêta de bonne grâce à cette plaisanterie ,
et, profitant de la disposition favorable de son interlocuteur, reprit,
non sans quelque embarras :
— Maintenant que vous avez bien voulu signer la paix, permettez-
moi , monsieur le marquis , de vous entretenir d'une affaire à laquelle
j'attache la plus haute importance, et qui, je le crois, ne sera pas
sans intérêt pour vous-même.
Le pair de France offrit une chaise au jeune visiteur, prit pour lui-
même l'unique fauteuil de la chambre et s'assit le premier, maintenant
ainsi, malgré sa politesse parfaite, la prééminence de son âge et de
son rang. Quoique sa susceptibilité bourgeoise fût en secret irritée
de cet arrangement, Alexandre Guibout entra en matière avec un
redoublement de déférence.
— Ma confession sera courte, dit-il, je ne veux pas vous importu-
ner. Depuis que j'ai rencontré à Genève Mlle de Chateauvieux , j'ai
conçu pour elle une passion dont la manifestation irréfléchie lui a
déplu sans doute, car à plusieurs reprises j'en ai été cruellement
puni. Cependant, peut-être me fais-je illusion, je n'ai pas perdu tout
espoir; jusqu'ici j'ai dû m'interdire une démarche à laquelle m'en-
hardit aujourd'hui le changement de mon sort. Les différens avan-
tages sociaux peuvent se compenser, du moins je le pense. Ma for-
tune me permet d'offrir à M,Ie de Chateauvieux une position digne
d'elle. Ma naissance n'est pas noble, il est vrai, mais elle est hono-
rable. Ma mère était une demoiselle de Saint-Gorgon, famille an-
cienne et considérée, Enfin, monsieur le marquis, c'est à vous, ami
de M™e de Chateauvieux, que j'ose adresser une demande d'où dé-
pend mon bonheur. Si vous me faisiez l'honneur de l'accueillir et de
devenir mon protecteur auprès de ces dames, j'en éprouverais une
éternelle reconnaissance.
Cachant sous une indifférence affectée l'intérêt que lui inspirait
une pareille démarche, le marquis garda quelque temps le silence.
104 REVUE DE PARIS.
— Vous comprenez, dit-il enfin, qu'avant de vous répondre j'ai
besoin de réfléchir. Accepter la mission dont vous me chargez, c'est
prendre l'engagement de vous servir de tout mon crédit; or, je ne
m'engage jamais légèrement. Revenez demain; d'ici là j'aurai pris
un parti.
Ce délai n'était qu'un acte de convenance, car la décision du mar-
quis fut instantanée. Avec la promptitude de jugement particulière
aux hommes spirituels, il traça de l'amoureux solliciteur une sorte
de signalement matrimonial, formulé à peu près en ces termes :
— Age convenable, physique assez bien pour un mari, manières
vulgaires, éducation bourgeoise, principes politiques détestables,
nom absurde, fortune superbe.
— Le nom peut se changer, pensa le marquis en concluant; Anas-
tasie, qui est bien élevée, se chargera de réformer l'éducation, et la
fortune de corriger les principes : le jeune homme est déjà dans le
bon chemin; pour venir me voir, il avait ôté son ruban.
Le vieillard se décida donc à protéger le postulant, l'antipathie
qu'il avait conçue pour Bennezons le poussant d'ailleurs à cette réso-
lution. Ce fut de l'air le plus affable, et avec un sourire d'heureux
présage, qu'il accueillit, le lendemain, le décoré de juillet.
— Mon cher monsieur Guibout, lui dit-il avec une familiarité de
grand seigneur, je suis à vous, comptez sur moi. Il est quelques petits
arrangemens nécessaires et dont nous conviendrons plus tard. Vous
êtes un homme intelligent et raisonnable; ainsi je suis sûr que nous
nous entendrons à merveille. Mme de Château vieux retourne à Ge-
nève dans deux jours; il est inutile que j'entame la négociation
avant son départ. Vos intérêts doivent vous appeler dans le Beaujo-
lais; allez-y, mais soyez dans un mois à Genève. D'ici là j'aurai, je
l'espère, mené l'affaire à bon port.
Alexandre se confondit en remerciemens et en protestations de
reconnaissance; mais, dès qu'il eut quitté son noble protecteur, l'ex-
pression obséquieuse de sa physionomie se changea soudain en un
épanouissement ricaneur.
— Ah! vieux Polignac, se dit-il en employant une métaphore po-
litique fort à la mode alors parmi le populaire de Paris, tu as mordu
à l'hameçon parce qu'il est d'or! J'espère que ces deux princesses
seront aussi avides que toi. Oui , dans un mois je serai à Genève. S'il
faut manger la moitié de ma fortune pour éblouir cette orgueilleuse
créature, je la mangerai ; et quand j'aurai son consentement, quand
elle m'aura dit : « Je serai votre femme, » je lui répondrai : « Je ne
REVUE DE PARIS. 105
veux pas de vous. » Oui , sacrebleu ! je lui dirai : « Je ne veux pas de
vous! » et cela le jour de la signature du contrat, en présence de
l'impératrice sa mère et de toute son auguste famille. Ces deux
femmes-là m'ont trop vexé; je serais un lâche si je n'en tirais pas une
vengeance éclatante.
Ignorant ce projet diabolique, inspiré peut-être au décoré par
l'histoire du marquis de Brunoy, M. de Montespard tint fidèlement sa
promesse. De retour à Genève avec ses deux compagnes, il laissa
passer politiquement une quinzaine de jours, afin de donner à l'ab-
sence, ce vent destructeur, le temps de souffler sur le souvenir de
Bennezons. Ce délai écoulé, un jour que Mme de Chateauvieux lui
parlait du mariage d'Anastasie en faisant l'éloge d'Armand , il trouva
l'occasion opportune et entama la discussion.
— Sans vos engagemens envers ce jeune homme, dit-il d'un air de
regret, j'aurais eu un autre parti à vous proposer.
— Proposez toujours, répondit Mme de Chateauvieux; vous savez
qu'une femme aime assez à causer mariage.
— C'est tout simplement un parti de 80,000 livres de rentes, reprit
le négociateur, qui mit ce propos colossal en tête de son attaque,
ainsi que, pour combattre les Romains, Pyrrhus, roi d'Épire, ran-
geait des éléphans devant son front de bandière.
La femme chevaleresque tressaillit sur son fauteuil, comme si cet
éléphant d'or, qui a nom 80,000 livres de rentes, l'eût touchée de sa
trompe.
— Voilà un parti digne d'une duchesse , dit-elle en se remettant
de son émotion. De qui voulez-vous parler?
— D'un homme que vous connaissez déjà , quoique peut-être il ait
été mal apprécié de vous; d'un homme dont le nom va vous sur-
prendre.
— Quel préambule! Mais parlez donc.
— D'Alexandre Guibout, puisqu'il faut l'appeler par son nom,
répondit le marquis en parodiant le vers de Lafontaine au sujet de la
peste.
Mme de Chateauvieux fit un second soubresaut. Sans lui donner le
temps de prendre la parole, le pair de France lui expliqua l'affaire
dans tous ses détails, et conclut sa harangue en demandant formelle-
ment la main d'Anastasie pour son protégé. La promesse faite à
Bennezons, les mots sonores d'honneur, de délicatesse, de loyauté,
les répugnances inspirées par les opinions, la naissance et les ma-
nières du nouveau prétendant, furent opposés à l'orateur, comme
106 REVUE DE PARIS.
îl s'y attendait et sans qu'il s'en inquiétât beaucoup. Ayant prévu
toutes les objections, sa réponse à chacune d'elles était prête.
— Ma chère amie, dit-il à son interlocutrice en usant du langage
familier qu'autorisait de sa part une longue intimitié, parlons raison.
La richesse, je le sais, existe souvent sans le bonheur; mais lui, en
revanche, ne se rencontre que bien rarement sans elle. Dans notre
classe surtout, la fortune est une nécessité. Vous n'êtes pas riche,
Bennezons l'est moins encore; en unissant ces deux médiocrités, vous
arrivez tout droit à la gêne pour Anastasie. Je dis la gêne; si elle a
plusieurs enfans, je dirai : la pauvreté. Ce projet de mariage a été
conçu sans me consulter, et dans un de vos momens d'engouement
romanesque. Mais aujourd'hui que j'en appelle à votre bon sens et à
votre sollicitude pour votre fille, vous avouerez qu'il ne peut pas
supporter une discussion sérieuse.
— M. de Bennezons n'est pas riche, j'en conviens; mais sa nais-
sance est excellente , et , à mes yeux, c'est une considération capitale.
— D'abord les Bennezons sont éteints, et celui-ci est d'une famille
greffée sur l'ancienne on ne sait comment.
— Il est Bennezons véritable, j'en suis certaine. Savez-vous que
les Bennezons sont la fleur de la noblesse normande, et qu'ils datent
de Charles-le-Chauve?
— Et quand ils dateraient de Charles-le-Chauve! ce n'est, après
tout, que de la seconde race, répondit le vieux gentilhomme avec le
superbe sourire qu'eût pu se permettre un Mérovingien ressuscité.
— C'est quelque chose, dit en riant à son tour Mme de Chateau-
vieux.
— Quelque chose, mais peu de chose. Voyez-vous, ma chère amie,
en France il y a une trentaine de familles historiques dont le nom
possède une importance réelle. Tout le reste , petite noblesse ou
bourgeoisie, doit être placé au même rang. Pour moi, entre Benne-
zons et Guibout je ne fais aucune différence; et vous-même, vous
vous êtes montrée un jour de mon avis. Entre nous, votre mari s'ap-
pelait M. Pourtois.
— 11 ne s'agit pas de cela; je me nomme Mme de Chateauvieux.
Comment pensez-vous que ma fille puisse s'appeler Guibout?
— Cela serait d'autant plus déplorable, dit le marquis avec un sé-
rieux affecté, que de Guibout on fait très facilement Gibou.
— Et alors, chaque fois qu' Anastasie recevrait du monde, on
dirait : Nous allons prendre le thé de Mme Gibou. Vous le premier.
— J'en suis capable. Mais, comme vous le disiez tout à l'heure, il
REVUE DE PARIS. 107
ne s'agit pas de cela. Un nom ridicule se quitte; je ne pense pas que
le jeune homme tienne au sien le moins du monde. C'est l'affaire d'un
pourvoi devant le garde des sceaux; pas autre chose.
— S'il avait une terre? observa Mme de Chateauvieux d'un air pensif.
— Une terre! Je ne crois pas. Mais il possède près de Montespard
des étangs magnifiques.
— Où cela mène-t-il?
— Droit à votre but. Jetez dans un étang dix bourgeois , je me
charge de repêcher dix nobles. M. de l'Étang d'abord ; à tout suze-
rain tout honneur; ensuite, M. de Lamare, M. de Leau, M. du Jonc,
M. de Labonde, M. de Lile...
— M. du Brochet, dit à son tour Mme de Chateauvieux; faites-moi
grâce du reste de la pêche. Mais tout cela n'est qu'une plaisanterie.
— Voici qui n'est pas une plaisanterie. La mère de M. Guibout était
une demoiselle de Saint-Gorgon , d'une bonne famille du Beaujolais;
qui empêche notre jeune homme d'en relever le nom et les armes?
Mm!" de Saint-Gorgon! Trouvez-vous que ce nom ferait un trop mau-
vais effet à la porte d'un salon?
— Je ne dis pas cela; au contraire, il a quelque chose de chevale-
resque qui ne me déplaît pas ; Saint-Gorgon! je crois que cela irait
assez bien à Anastasie, qui est grande et brune.
Mme de Chateauvieux se laissa vaincre de la sorte, article par ar-
ticle; mais, à la fin de la discussion, elle réitéra le refus par où elle
avait débuté, et déclara que, tout en reconnaisant les avantages de
l'alliance qu'on lui proposait, elle était décidée à tenir la parole don-
née à M. de Bennezons. Le marquis n'insista pas , comptant sur les
réflexions de son ancienne amie plus encore que sur sa propre élo-
quence. Il ne fut pas déçu dans ce calcul. La femme à principes hé-
roïques et religieux, qui, en face du vieux pair de France, avait pris
la défense d'Armand, passa à l'ennemi, c'est-à-dire au Guibout,
avant d'avoir rejoint sa fille. A son retour d'une promenade sur le
lac, Anastasie fut assaillie par une de ces attaques maternellement
impitoyables, qui vont droit et raide, comme une charge de cavale-
rie, en sabrant au profit de l'intérêt tous les liens, tous les sermens,
tous les droits de l'amour. A son tour, la jeune fille se révolta contre
l'idée de rompre l'alliance dont son anneau d'argent était devenu le
gage; puis, elle discuta; elle versa même ces larmes qui tranquillisent
la conscience, car toute femme s'absout lorsqu'elle a pleuré; puis,
après avoir épuisé ses sanglots, elle se soumit ; puis, enfin, elle recon-
nut qu'elle avait raison de se soumettre. Cortail, qui, seul, eût pu plai-
108 REVUE DE PARIS.
«1er la cause de son ami, était rentré en France, où l'appelait son ser-
vice dans son nouveau régiment. Aucune lettre venue de la Vendée
n'apporta à M"e de Chateauvieux un de ces remords qui réveillent le
cœur; ou peut-être la prudence maternelle supprima-t-elle une cor-
respondance qui eût contrarié ses projets. Dès-lors Bennezons fut
perdu , quoiqu'il ne fût pas encore oublié.
Quelques jours après, M. Alexandre Guibout de Saint-Gorgon ,
ex-décoré de juillet, car il n'était plus question du ruban bleu à
liseré amaranthe, fit son entrée à Genève dans un coupé magnifique
dont le cabriolet d'arrière-train contenait deux laquais en grand
deuil, et qui offrait sur chaque panneau l'écusson des Saint-Gorgon :
d'azur, à trois têtes de gorgones d'argent, arrachées de gueules;
armes parlantes et terribles que Mme de Chateauvieux proclama sou-
verainement chevaleresques. Présenté officiellement par le marquis,
le prétendu reçut un accueil gracieux qui dissipa en partie ses projets
de vengeance. Peu à peu les scènes de Saint Gervais furent adroite-
ment rappelées par les deux femmes, et reçurent une explication
dont la douce moquerie devenait flatteuse, loin de blesser.
— J'avais peur de vous, lui dit une fois Anastasie en le regardant
avec un reste de timidité.
Il est des hommes qui sont extrêmement flattés d'être trouvés ter-
ribles par les femmes. Alexandre Guibout était du nombre. Cet aveu
lui fut donc très agréable el acheva de le désarmer.
— Au fait, se dit-il, je crois bien que j'ai dû lui faire peur. Avec
ma vieille redingote de velours et ma casquette rouge, j'avais l'air
d'un Robert Macaire.
En faisant cette réflexion , le jeune homme glissa un regard com-
plaisant le long de son individu, dont, selon lui, un costume de deuil,
entièrement neuf, rehaussait singulièrement la bonne grâce.
— De quoi puis-je me plaindre? reprit-il en lui-même; si je n'ai
pas réussi à Saint-Gervais, c'est que , il faut l'avouer, je n'avais rien
de fort séduisant. D'ailleurs, comment garder rancune à tant d'es-
prit et de grâce? Et puis enfin : Ce n est pas au roi de France de
venger les injures du duc d'Orléans!
Deux mois après, lorsque le contrat fut signé en présence d'une
brillante réunion, l'ex-décoré de juillet, loin d'imiter le marquis de
Brunoy , moula sur le papier, dans le ravissement de son cœur, le
nom de Guibout emmanché de Saint-Gorgon et illustré d'un prodi-
gieux paraphe auquel cette fois Mme de Chateauvieux ne trouva rien
à reprendre} puis le lendemain, devant l'église catholique de Genève,
REVUE DE PARIS. 109
il prononça le oui sacramentel, avec l'énergie qu'il déployait quel-
que temps auparavant en chantant la Marseillaise.
Quinze jours environ après ce mariage, M. de Montespard fut
accosté dans la rue des Allemands, naguère la plus pittoresque de
Genève, par un jeune homme qui vint à lui avec empressement. C'était
Bennezons pâle et amaigri, l'air fatigué, la barbe longue, les vête-
mensen désordre. Malgré son usage du monde, le marquis resta un
moment interdit.
— Comment se portent Mmes de Chateauvieux?lui dit pour première
parole le jeune homme sans remarquer son embarras; il me tarde
tant de les voir, que, si j'écoutais mon désir, j'irais chez elles tout de
suite en costume de voyageur.
Le pair de France avait recouvré son sang-froid habituel; n'ayant
aucune raison de ménager l'amant abandonné, il lui jeta sans pré-
paration ces foudroyantes paroles :
— Vous aurez un compliment à faire à Anastasie. Vous savez sans
doute qu'elle est mariée?
— Mariée! s'écria Bennezons devenu pâle comme un mourant.
— Depuis quinze jours, à M. de Saint-Gorgon : vous le connaissez ,
vous vous êtes battu avec lui à Saint-Gervais ; et tenez , si vous vou-
lez les voir tous deux, tournez la tête, les voilà qui passent.
En ce moment en effet, la voiture des nouveaux époux traversait
la rue. Ils saluèrent le marquis, mais en reconnaissant Armand
Anastasie retira précipitamment la tête.
Bennezons s'était appuyé contre la porte d'une maison; peu à peu
il dompta son émotion, et levant sur le vieillard un regard plein d'a-
mertume:
— Si cette femme vous parle de moi, lui dit-il, répondez-lui que
je suis condamné à mort en Vendée et que j'y retourne.
Et sans ajouter un mot il s'éloigna.
Le 6 juin de l'année suivante, dans une triste clairière de la Ven-
dée, une maison dont le nom ne périra pas, brûlait au bruit d'une
fusillade qui couvrait de ses détonnations acharnées les sifflemens de
l'incendie : c'était le château de la Pénissière! Plusieurs compagnies
de pantalons rouges, pour employer l'expression du pays, attaquaient
ce logis héroïque défendu par une poignée de Vendéens ; le feu sur
la tête, le feu sous les pieds, criblos d'une grêle de balles, les assié-
gés se battaient sans crainte comme sans espoir, tandis que deux
110 REVUE DE PARIS.
clairons, placés à chaque étage, sonnaient leur fanfare de mort et rap-
pelaient les templiers chantant sur le bûcher. A la fin les clairons se
turent comme s'étaient tus les chevaliers; le feu triomphait. Le toit
enflammé termina le combat en s'effondrant sur les Vendéens, ainsi
que s'abat le couvercle d'une bière. Une partie de la garnison se fit
jour toutefois par une trouée victorieuse; le reste demeura, non pas
vaincu ni prisonnier, mais mort et déjà enseveli.
Parmi les assiégeans, un officier se tenait immobile devant le châ-
teau! la tète tristement penchée, appuyé sur son sabre dont il trouait
la terre par un mouvement convulsif, il contemplait d'un œil morne
plusieurs corps, reconnus à la blancheur de leurs mains pour corps
de gentilshommes, ainsi que s'exprimèrent les journaux du temps,
et que des soldats tiraient un à un de dessous les décombres. Tout à
coup , il se pencha en pâlissant vers un de ces cadavres à demi con-
sumé , lui souleva la main gauche, et à la vue d'un anneau d'argent
dont il reconnut la forme étrange, jeta un cri qui se perdit dans les
autres clameurs de cette scène de carnage :
— Armand !
Gortail, car c'était lui que l'impitoyable loi de la guerre avait
amené en présence de son ancien frère d'armes, se mit à genoux el
pleura. Il fit creuser ensuite une fosse qu'il ouvrit lui-même, et après
avoir pris l'anneau, seul signe auquel il eût pu reconnaître un corps
défiguré par les flammes, coucha son ami dans cette tombe de soldat ,
pensant qu'il ne saurait lui en trouver une plus glorieuse.
Plusieurs mois après, le régiment de Cortail vint à Paris. La pre-
mière visite de l'ami d'Armand fut pour Mme de Saint-Gorgon , ren-
trée en France depuis quelque temps avec sa mère et son mari. A la
vue de son parent, Anastasie rougit un peu; mais l'usage du monde
lui fit promptement dompter cet embarras causé par les souvenirs de
Saint-Gervais. S'approehant de la cheminée , la jeune femme prit dans
une coupe une bague ornée de brillans, qu'elle choisit parmi plusieurs
autres, et l'offrant à son cousin avec un geste gracieux :
— Félix, lui dit-elle, vous n'étiez pas à mon mariage, et depuis
je ne vous ai pas vu ; mais ne croyez pas que je vous aie oublié.
Voici qui vous attend depuis long-temps , c'est mon présent de noce.
— J'ai aussi une bague à vous offrir, répondit Cortail d'un ton
sévère et sombre; et il lui présenta l'anneau d'argent.
Mme de Saint-Gorgon rougit et pâlit presque en même temps.
— Qui vous a remis cet anneau? dit-elle ensuite d'une voix faible.
— La mort, répondit l'officier gravement; je l'ai pris au doigt
REVUE DE PARIS. 111
d'Armand de Bennezons, tué, il y a trois mois, au château delaPé-
nissière.
Anastasie tomba sur un fauteuil en se bouchant les yeux ; sa dou-
leur, réelle en ce moment, s'épancha par des larmes abondantes au-
tant qu'amères ; selon l'usage des jeunes filles qui se laissent marier,
elle justifia sa conduite aux dépens de sa mère qu'elle accusa de des-
potisme; et, de plus en plus abandonnée à son chagrin, elle finit par
confesser à son cousin l'antipathie que lui inspirait son mari.
— Je n'ai jamais aimé qu'Armand, dit-elle en sanglottant ; au nom
du ciel, donnez-moi sa bague! elle ne me quittera qu'à la mort.
A la vue d'un désespoir si profond, Cortail, ému et presque repen-
tant, passa au doigt d' Anastasie l'anneau d'argent, ainsi devenu le
symbole de fiançailles étranges entre une florissante jeune femme
du faubourg Saint -Germain et un cadavre couché bien loin, au
fond d'un bois de la Vendée. Jusqu'à présent Mme de Saint-Gorgon
a tenu son serment. L'anneau d'argent brille toujours à sa main gau-
che, à l'exclusion de tout autre, car, par un raffinement de femme,
elle a exilé à la main droite tous les autres joyaux de son baguier,
même l'alliance de son mariage. Cette conduite est motivée, selon
l'usage, aux yeux d'Alexandre Guibout, par une imaginaire fidélité
au souvenir d'une amie; mais le monde, moins crédule que les maris à
l'égard des bagues données par les compagnes de pensionnat, a déjà
calomnié plus d'une fois la main gauche de Mnu de Saint-Gorgon. De
leur côté, plusieurs jeunes gens des plus beaux, des plus élégans,
ou des plus spirituels de l'aristocratie parisienne, ont juré guerre à
mort à l'anneau d'argent. L'un veut le conquérir, l'autre le rempla-
cer; l'un ou l'autre réussira-t-il? qui peut le dire? Anastasie por-
tera-t-elle jusqu'à la mort, ainsi qu'elle l'a juré, la bague du roma-
nesque et malheureux Bennezons? Arioste et Boccace en eussent
douté; pour moi, je le crois; sans doute je ne voudrais pas assurer
l'anneau d'argent contre une rivalité que l'avenir lui réserve peut-
être. 11 est exposé à rencontrer un jour un voisin, mais un rempla-
çant, je ne veux pas le supposer ; car enfin une main a cinq doigts.
Les défunts et les vivans ne se gênent guère mutuellement; et d'ail-
leurs quelle femme douée d'une ame chevaleresque pourrait, même
pour obéir aux exigences d'une nouvelle passion, répudier le souve-
nir d'un amant de vingt-cinq ans, mort au combat de la Pénissière?
Charles de Bernard.
GRENADE.
19 septembre 18".
Il faut qu'il y ait vraiment quelque chose de magique dans ces mots de
Grenade, l'Alhambra et tes orangers des rois maures que Mmc de Staël ne
pouvait prononcer sans être émue jusqu'aux larmes, puisque moi-même, ce
n'est pas sans une certaine émotion que je date de cette poétique cité la
lettre que je vous adresse. Sans doute les Arabes, grands nécromanciens
s'il en fut jamais, ont caché sous cet assemblage de lettres quelque for-
mule cabalistique qui a le pouvoir d'évoquer tout d'un coup, devant celui qui
le prononce, huit siècles tout entiers de poésie et de gloire; car il n'a tenu
qu'à moi, pendant toute cette matinée, que je n'échangerais pour aucune
tiutre dans ma vie, de me croire ramené de quelques siècles en arrière,
aux jours du dernier des souverains de Grenade, de ce Boabdil, el rey cltico
( le petit roi ), dont j'ai vu le portrait ce matin , à côté de celui de ses habiles
et heureux concurrens, Ferdinand et Isabelle.
Dans ce pénible voyage, entrepris follement pendant la canicule, sous le
ciel ardent de l'Andalousie, c'était, avant tout, Grenade que je voulais voir;
et si l'on ne m'eût laissé qu'un seul jour à passer dans une seule cité de
l'Espagne , ce jour, c'est à Grenade que j'aurais voulu le donner. Enfin , j'ai
vu l'Alhambra, et, chose rare dans mes souvenirs de voyages, je n'ai pas
été désappointé : j'ai trouvé autre chose, mais j'ai trouvé aussi plus et
mieux que je n'attendais. Le fini des détails et leur harmonieux effet m'ont
fait oublier la petitesse de l'ensemble; et quiconque voudra bien prendre
son parti de ne pas chercher, dans cette ravissante bonbonnière de marbre
qu'on appelle l'Alhambra, le grandiose de la mosquée de Sainte-Sophie ou du
palais du grand-seigneur à Stamboul, ne courra pas plus de risque d'être
désappointé que moi. Aussi bien, est-ce un reproche à faire à tous les artistes
qui ont dessiné l'Alhambra, menteurs à double titre, et comme artistes et
comme voyageurs, d'avoir toujours exagéré ses proportions si réduites,
mais en môme temps si gracieuses. Même en face de la réalité, ils semblent
n'avoir tous vu que l'idéal gigantesque qu'ils avaient apporté avec eux tout
dessiné dans leur cerveau , comme si la vérité n'était pas ici au moins aussi
poétique que le mensonge.
Ce matin , à six heures, j'étais sur pied pour commencer mon pèlerinage
<n tierra de M or os , en terre de Maures, comme disent les chroniques, avant
v-gue le brûlant soleil de Grenade ne perçât jusque sous les épais feuillages
REVUE DE PARIS. 113
de la kuerla de Boabdil. Mais à peine sorti, un air frais et perçant, dont
mes poumons ne s'accommodaient guère mieux que de celui de Madrid,
me rappela que je me trouvais, avec la cité de Grenade , à quelques mille
pieds au-dessus du niveau de la mer, et que, si le jour j'étais en Afrique,
la nuit et le matin j'étais en Suisse ou dans les Pyrénées. Il y a deux choses
que j'avais tout-à-fait oubliées depuis deux mois que je voyage en Anda-
lousie, c'est le froid et la pluie; et bien que je me sois surpris quelquefois
à désirer l'un ou l'autre, en enfant gâté, qui, lassé de brioche, veut avoir
du pain bis, j'avoue que cette poignante sensation du froid, sur une poi-
trine habituée à l'air tiède de Malaga ou de Cadix, ne fut rien moins
qu'agréable. Mais bientôt le soleil, en se montrant au-dessus des tours
rougeàtres de la forteresse maure, me fit oublier cette sensation pénible,
et je gravis avec courage la longue et tortueuse montée qui conduit de
Grenade à l'Alhambra.
Tout à coup une large porte, chrétienne d'un côté, arabe de l'autre, et
taillée dans un épais massif de pierres de taille, vint me barrer le chemin,
et une inscription espagnole m'apprit que j'entrais dans la juridiction de la
forteresse de l'Alhambra. Certes, le style de cette porte, style qui n'est à
vrai dire ni moresque, ni gothique, ni romain, n'a rien de bien gracieux.
Le cintre arabe si élégant y est à peine indique; mais c'était le premier pas
que je faisais sur le territoire maure, et je doute que jamais sectateur de
l'Islam ait franchi la porte du paradis avec plus de respect que je n'en
éprouvai en pénétrant dans le saint lieu.
Déjà le soleil , en s'élevant sur l'horizon , avait échauffé les rues tortueuses
de Grenade et la rampe qui conduit à l'Alhambra; mais à peine j'eus fran-
chi la porte de la citadelle, qu'une délicieuse fraîcheur m'assaillit sous
cette voûte épaisse de feuillage qui recouvrait des deux côtés le chemin.
Il faut avoir parcouru d'un bout à l'autre, pendant l'été, cette aride et
triste Andalousie ; il faut avoir fait des lieues et des journées à travers ces
plateaux brûlés et ces plaines poudreuses où , vingt milles à la ronde, l'œil
ne rencontre pas un arbre, pour apprécier tout ce qu'il y a de volupté à se
sentir transporté tout d'un coup sous cette épaisse ramée, et enveloppé,
comme d'un vêtement, de la fraîcheur qu'elle exhale; à deviner à travers les
branches le soleil qu'on ne voit pas, à entendre de tous côtés l'eau ruisseler
sous leurs feuilles humides, et à respirer à longs traits leur fraiche et bal-
samique odeur. Moi, qui, à Cadix, allais au théâtre, ne fût-ce que pour voir
des arbres en peinture, c'était enfin de véritables arbres que j'avais là,
devant moi ; c'était sous une boune ombre, bien réelle et bien fraîche, que
je m'étendais à mon aise , sans être obligé, comme sur la route de Malaga,
de disputer aux chèvres un coin d'ombre, sous un buisson , pour le partager
avec elles.
Je l'avouerai franchement , peut-être en Suisse ou en Normandie cette
voûte de hêtres et d'ormeaux sous laquelle je me promenais n'aurait rien eu
que de fort ordinaire; mais le sol où ils croissaient s'appelait Grenade, et ces
grandes tours rougeàtres que je voyais percer à travers leur feuillage avaient
nom l'Alhambra; c'en était assez pour parer d'un prestige de poésie tous
les objets que j'avais autour de moi. Et puis, au milieu de celte végétation
toute septentrionale qui m'entourait, il y avait un charme piquant à voir
poiodreçàet là la raquette épineuse d'un nopal, ou le fer de lance d'uu
TOME XLVII. KOVEMERI. 8
114 REVUE DE PARIS.
agave, ou la tige svelte d'un laurier rose, qui venaient vous rappeler de
temps en temps que vous étiez en Andalousie. D'ailleurs la coquette Gre-
nade, habituée à être visitée dès le matin par les étrangers, avait déjà paré
son Alliambra : des détachemens de forçats, transformés en jardiniers,
présidaient à sa toilette , et réparaient le chemin, ou épluchaient les plates-
bandes de fleurs. C'était partout un bizarre et curieux mélange de nature
sauvage et de nature cultivée, de ruines antiques et de masures modernes ,
humbles échoppes tout étonnées de se trouver, comme un mendiant à la
porte d'un palais, sur ce sol foulé tant de fois par les pieds des khalifes.
Mais , après tout , ce n'étaient pas des arbres que j'étais venu voir à l'Al-
hambra, et je me décidai enfin à quitter cette magnifique avenue pour en-
trer dans la citadelle par l'étroite et gracieuse porte qui en ouvre l'accès.
Cette fois c'était bien une véritable porte arabe, avec son cintre recourbé
comme les deux bouts d'un croissant, armes parlantes dont l'islamisme a
partout blasonné son architecture. Du reste aucun ornement, aucune sculp-
ture; rien que cette porte , haute et élancée , belle de sa simplicité même,
et qui contrastait si heureusement avec l'épais massif quadrangulaire de
briques rouges où elle se trouve enchâssée , comme la niche d'un saint sous
un mur d'église. Deux ou trois soldats espagnols, y compris le factionnaire
qui montait sa garde assis, me laissèrent passer sans mot dire, sans même
me demander si j'étais chrétien ou maure , et je me trouvai en pleine terre
d'Alhambra, prêt à demander audience à tous ces vénérables fantômes de
rois enturbannés dont je venais troubler la poussière.
Quand j'ai parlé de la petitesse de l'Alhambra , il faut pourtant s'entendre.
L'Alhambra, dans son ensemble, est une forteresse moresque, et il en est
peu assurément au monde de plus vastes et de plus imposantes. Son enceinte
renferme , en quelque sorte, une autre ville au-dessus de la ville de Grenade,
et l'on peut s'en faire une idée en apprenant qu'elle contient, outre les im-
menses tours qui subsistent encore, un palais moresque, une église et un
palais chrétien, une esplanade assez vaste pour y faire manœuvrer un régi-
ment et une demi-lieue de jardins. Mais l'Alhambra proprement dit, c'est-
à-dire le palais des rois maures, est un petit réduit, une bonbonnière (il
faut bien que je répète ce mot, car il n'y en a pas d'autre qui exprime aussi
bien ma pensée) faite pour donner une plus juste idée de la richesse et du
goût des souverains de Grenade que de leur puissance. Ce diminutif de palais
ne s'appelle pas, en espagnol, l'Alhambra, mais la Casa-Real, et il faut,
pour la visiter, une permission que l'on donne à tout le monde , et que , chose
rare en Espagne, on ne fait pas payer.
La première impression , en entrant dans la forteresse , est triste et sévère :
à gauche, les vieilles ruines de cinq ou six tours moresques, dont la plus
élevée sert encore de beffroi , et qu'une cloche chrétienne protège contre les
injures des hommes, comme la croix protège le Colysée romain; à gauche,
les ruines plus jeunes d'un palais bâti par Charles-Quint , qui a voulu , après
Ferdinand et Isabelle, laisser sa trace à l'Alhambra, palais qui ne fut et ne
sera jamais qu'une ruine , car il n'a pas été achevé, et sa belle façade dans
le style de la renaissance, sans toit et tout à jour avec ses grandes fenêtres,
brave hardiment les injures du temps qu'elle supporte depuis trois siècles
sans avoir perdu une pierre.
Ce palais, œuvre de Berruguete, le plus célèbre architecte de l'époque
REVUE DE PARIS. 115
de Charles-Quint, semble avoir été bâti par le puissant empereur dans une
émulation juvénile d'artiste et de roi , comme pour montrer, à côté du palais
des rois maures , ce que pouvait faire l'art de leurs vainqueurs, l'art espa-
gnol et chrétien alors dans toute sa spendeur. Mais les architectes de l'Es-
pagne n'ont pas vaincu comme ses généraux. Le somptueux édifice, bat
sur une portion même de l'Alhambra, et qui étaie de ses lourdes assises de
pierre le frêle édifice qui repose sur lui , est resté inachevé ; sa triple façade ,
dans le style imposant, mais bâtard de la renaissance, avec ses arcs surbaissés,
et ses riches et lourdes fenêtres affaissées sous le poids des sculptures , forme
un contraste peu heureux avec les sveltes colonnettes et les broderies déli-
cates des patios de l'Alhambra, qu'un simple mur sépare de lui. L'œil, qui
cherche de tous côtés des fabriques moresques, s'étonne et s'afflige de voir
se dresser debout, comme une décoration de théâtre, en face de ces belles
tours moresques dont les bastions rougeàtres s'écroulent sous le faix des ans ,
ce grand mur de pierre découpé à jour, vivant emblème de toute cette
grandeur déchue, et de cette gloire inachevée qui caractérise l'Espagne
depuis Charles-Quint.
Laissant donc de côté le squelette décharné de l'œuvre du Berruguete,
j'entrai dans la Casa-Real, qu'on me permettra d'appeler, au lieu de ce triste
nom moderne, de son antique et vrai nom d'Alhambra , et je me trouvai
tout d'un coup dans ce noble vestibule du palais des rois de Grenade, connu
sous le nom de Patio de los Arrayanes ( la Cour des Myrtes). Qu'on ne s'at-
tende pas ici à me voir décrire en détail toutes les merveilles de ce lieu
enchanté, et mesurer pied à pied ses sveltes colonnades et ses longues gale-
ries aux festons de stuc et de marbre. L'enthousiasme vrai , chose rare par
le temps et par les touristes qui courent, se sent et ne se jauge pas, et , pour
dire la vérité , je ne vois pas ce que quelques pieds de longueur de plus au-
raient pu ajouter au sentiment de religieuse admiration dont je me sentis
saisi en entrant dans celte enceinte. En fait de détails de ce genre, d'ail-
leurs, l'auteur du Paseos arlislicos de Granada , et M. de Laborde, dans
son excellente description de l'Alhambra, ne m'ont laissé rien à faire, et je
renvoie à leurs ouvrages ceux qui seraient curieux de savoir au juste dans
combien de pieds cubes on est parvenu à enfermer l'une des merveilles du
monde.
Le Patio de los Arrayanes est une cour ouverte, en forme de carré long,
au milieu de laquelle s'étend une pièce d'eau étroite, entourée de plates-
bandes de fleurs et de cyprès nains et taillés, dont la coquette symétrie
s'harmonise parfaitement avec le style symétrique et fleuri de l'architecture
arabe. De longs murs blancs, coupés çà et là par quelques portes délicate-
ment ciselées, s'étendent des deux côtés; mais, aux deux extrémités, règne
une double galerie où s'étalent dans toute leur splendeur les inépuisables
caprices de cet art fantastique qui semble éclos sous la main des fées. La
riche salle des ambassadeurs , que vous apercevez au fond du Patio, s'ouvre
devant vous comme une échappée de vue lointaine sur ce monde de féerie ,
terrestre paradis où il ne manque , pour le peupler, que des femmes et des
parfums. Mais à travers la première galerie par laquelle vous êtes entré ,
vous apercevez bientôt le Patio de los Leones et la fameuse fontaine ûcs.
lions , et le Patio de los Arrayanes , comme le vestibule du temple , est bien
vite délaissé pour le sanctuaire.
8.
116 REVUE DE PARIS.
J'essaierai encore bien moins de décrire en détail ce lieu de délices, qui ,
malgré l'exiguité de ses proportions, est peut-être une. des plu- saisissantes
et des plus exquises merveilles que l'art ait jamais enfantées. Tous les murs
de Paris sont, depuis quelques années, tapissés de dessins de l'Alhambra,
et toutes mes descriptions vaudraient-elles quelques traits du crayon de
Roberts? D'ailleurs les termes techniques qu'il faudrait employer effraient
mon ignorance et lasseraient bientôt la patience de mes lecteurs. J'aime
mieux leur raconter tout bonnement ce que j'ai senti , et en appeler, pour
deviner le reste, à leur imagination, aidée d'un simple croquis de l'Alhambra
qu'ils peuvent étudier chez le premier marchand d'estampes du houlevart.
La sensation qui, chez moi, domine toutes les autres en face de toute ruine
célèbre, et surtout de ces ruines du midi, si fardées encore et si belles dans
leur décadence, c'est une espèce d'incrédulité stupide, et d'impuissance de
me figurer que ces murs que j'ai là devant moi soient aussi vieux qu'on me
le conte. Mais jamais peut-être cette sensation bizarre n'avait été aussi vive
que devant l'Alhambra, la plus riante et la mieux conservée de touies les
ruines, si l'on peut donner ce nom à une habitation que les maîtres sem-
blent avoir quittée d'hier, pour y revenir demain. Le fard , hélas ! s'y trouve
aussi comme sur la joue d'une vieille coquette, car les barbares possesseurs
de ce bijou de stuc et de marbre ont, il y a quelque quarante ans , recrépi
à la chaux toutes les broderies de sa dentelle de pierre , et bouché avec
un ignoble ciment les rides que le temps impitoyable y avait laissées.
Mais, malgré tout ce que les conquérans de Grenade ont pu faire depuis
trois siècles pour gâter l'Alhambra tout en le conservant, le Patio de los L<oncs
suffirait à lui seul pour nous révéler toute une civilisation , tout un peuple ,
toute une époque ! Pour moi, pendant un grand quart d'heure, j'avais peine
à me persuader que les indolens monarques de Grenade à son déclin eus-
sent réellement quitté ce lieu de délices où ils oubliaient tout , jusqu'au trône
qu'ils allaient perdre ; il me semblait encore entendre sur ces grandes dalles
de marbre, endormies depuis tant de siècles, le bruit des sandales traî-
nantes de Boabdil, ou le pas plus léger de quelque odalisque favorite dont
le voile flottant s'accrochait à une branche d'oranger. J'avais besoin de re-
garder de temps en temps l'impassible figure du gardien de l'Alhambra, le
type espagnol le plus complet que j'aie jamais rencontré, pour m'assurer
que c'était bien un vicjo chrisliano, un vieux chrétien à barbe grise, que
j'avais à côté de moi , au lieu d'un des muets du harem de Boabdil.
Le brave homme enfin, lassé de mon tenace silence, se décida à me laisser
seul avec les fantastiques habitans de ce lieu enchanté, et je pus tout à mon
aise me vieillir de trois ou quatre siècles , et faire à loisir, appuyé contre un
fût de colonne, de l'histoire d'Espagne, comme on n'en fait ni dans les
livres ni à Paris. Je ne sais si je me trompe, mais il me sembla que ces deux
heures passées à l'Alhambra me faisaient entrer plus avant que toutes les
recherches de la science et que sa lettre morte dans l'esprit de ce peuple
mystérieux , dont le véritable caractère est encore une énigme. En lace de
cette miniature de la vie orientale que j'avais devant mes yeux, avec ses pro-
portions exiguës, son élégance un peu maniérée, et son architecture pliant,
comme sa poésie, sous le faix desornemens, je compris tout d'un coup, par
une de ces vives intuitions que l'étude seule ne donne pas, comment cette
conquête arabe, naguère à l'étroit dans l'Espagne, avait fini par tenir tout
REVUE DE PARIS. 117
entière dans les murs de l'A lhambra, et y rouler sur elle même, comme un
serpent, cette spirale immense q ui avait d'abord enfermé l'univers. Ce riant
harem plus semblable à un boudo ir qu'à un palais de roi , ces frais ombrages
aux eaux murmurantes, ces b ains souterrains où la voûte percée d'étoiles
ne laissait descendre sur les grandes cuves de marbre qu'un demi-jour doux
et voilé; cet air qui semblait tiède des parfums de l'Orient, ces arbres verts
encore de leur éternelle jeunesse au milieu de tant de ruines, leurs con-
temporaines, m'apprirent bien vite comment les farouches courages descon-
quérans de la Péninsule s'étaient énervés aux molles délices de cette Capoue
andalouse. Repassant d'un coup d'oeil toute l'histoire de l'Espagne arabe,
je vis cette conquête qui , d'abord à l'étroi t dans la Péninsule , avait débordé
sur la Gaule, se replier peu à peu sur elle-même, et, chassée tour à tour de
tous ses points d'arrêt, refoulée par le flot de l'invasion chrétienne, s'arrêter,
enfin, pour dernière halte , avant de repasser le détroit, dans cette huerta
de Grenade, la dernière et la plus belle de toutes les provinces qu'elle avait
possédées.
Éloquent emblème de cette destinée de l'Esp agne musulmane , mêlée jus-
qu'à sa dernière heure de combats et de volupté, l'Alhambra, forteresse et
harem à la fois, avec ses hautes tours à demi écroulées, et ses salles de
marbre debout encore pour attendre des hôtes, m'offrait le camp à côté du
palais, la tente des Bédouins en regard du harem du khalife. D'un côté, les
vastes murailles , rouges comme le sol sanglant qui les supporte, les Torres
oermejas (tours vermeilles) lézardées à la fois par les siècles et par les
boulets de Ferdinand; de l'autre, l'étroite enceinte où ces Bédouins, passés
rois, allaient se reposer delà guerre sous leurs tentes de marbre, et où l'in-
souciant Boabdil enfermait dans l'Alhambra son royaume d'une lieue carrée.
L'Espagne arabe, d'ailleurs, il faut se le rappeler, avait fini avec les Om-
myades sous la conquête africaine, près de trois siècles avant que l'Alhambra
n'eût commencé à sortir du sol. Ces grossiers Berbers, transplantés tout
d'un coup du seiu de leurs déserts au milieu de cette molle civilisation de
l'Espagne arabe, s'énervèrent bien vite au seiu d'un air trop parfumé pour
eux. Depuis la fin du klialifat de Cordoue, l'histoire de l'Espagne musul-
mane ne marche plus que de chute en chute, et puisqu'elle devait périr,
jamais du moins tombeau plus gracieux que l'Alhambra n'a enfermé une
monarchie et un peuple qui s'éteignaient tous deux dans la même agonie.
Bicutdes voyageurs se sont plaints d'avoir été désappointés par la petitesse
de l'Alhambra, et pourtant, selon moi, c'est cette petitesse même qui en fait
lecharme. Il y a dans les détails de cette minutieuse architecture , découpée
tout à jour en broderies capricieuses, une délicatesse et un fini qui excluent
tout-à-fait la grandeur des proportions. Ici tout est harmonieux , tout est
complet, parce que tout est l'oeuvre d'une seule et même pensée. Sensuel et
raffiné , comme sa religion , comme sa poésie , l'homme se tient ici courbé
vers la terre où il a pris racine, et l'architecture n'a pas besoin d'élancer vers
l'infini sa pensée toute matérielle. Ces grêles colonnettes, semblables au
tronc du palmier nain, épanouissent à quelques pieds du sol leur feuillage
luxuriant , et laissent pendre à hauteur de main d'homme leurs grappes de
sculpture. Les toits sont bas, car l'hôte de ces lieux s'y tient plus souvent
couché que debout. 11 a des fleurs, des fontaines, des parfums et des femmes;
que lui faut-il de plus, et a-t-on, après tout, besoin de tant de place pour
un lit et pour un tombeau?
118 REVUE DE PARIS.
Au milieu des touffes de fleurs qui étalent leur fraîche végétation dans
l'intérieur du Palio , s'élève la fameuse fontaine supportée par douze lions
de marbre. Ces lions sont bien laids, bien lourds, bien peu gracieux, sans
doute; mais il y a si long-temps qu'ils sont là pour supporter cette conque
de marbre, qu'on leur pardonne leur disgracieuse carrure en faveur de leur
vénérable antiquité. On sait d'ailleurs que l'Islam défendait à ses sectateurs
de reproduire sur la toile ou dans la pierre l'image de l'homme et des ani-
maux, et la gaucherie de l'artiste a pour excuse son inexpérience. Du reste,
cette infraction à la loi de Mahomet n'est pas la seule qu'on rencontre dans l'Al-
hambra : au fond du Patio, dans la salle dite du Tribunal , il existe sous trois
petites voûtes, à demi éclairées, trois délicieuses fresques dont M. deLaborde
a donné le dessin en y joignant un ingénieux commentaire. Je me garderai
bien de les décrire après lui; mais je partage tout-à-fait son opinion,
qu'elles sont l'œuvre de quelques chrétiens prisonniers que les Maures
ne demandèrent pas mieux que d'exempter de la défense faite par Mahomet.
Ces peintures, malgré leur froideur et leur crudité, sont en même temps si
vraies et si naïves, à côté d'un dessin pitoyable et d'une absence complète do
clair-obscur et de perspective , les airs de tète sont si purs et si candides,
les costumes si curieux, l'expression si sentie, qu'on pardonne et qu'on aime,
dans cette enfance de l'art, jusqu'à sa délicieuse gaucherie. Parmi ces fres-
ques, il en est une surtout qui m'a frappé : dix personnages, vêtus unifor-
mément du long manteau arabe que j'ai retrouvé à Tanger et coiffés du
turban croisé sous leur menton, siègent assis autour de la voûte sur ce
prétoire immobile où leur séance dure depuis quatre siècles; ce sont des
juges sans doute , et ils écoutent l'exposé d'une affaire , ainsi que l'annonce
leur air d'attention profonde et intelligente; mais tous ont la main sur la
garde de leur épée courte et large , car la justice est armée dans la loi de
l'Islam, et elle frappe plus souvent qu'elle n'absout. Quelques-unes de ces
têtes sont vraiment admirables de simplicité, de grandeur et de repos dans
la force. Sous ce terrible niveau du despotisme religieux, militaire et civil
à la fois, où tous sont égaux dans la servitude, il faut bien que l'équité natu-
relle du juge supplée au silence de la loi; la justice, quand elle n'est pas
faussée par les caprices du despote, est le beau côté de la civilisation orien-
tale, et si le tableau n'a qu'une face, il faut du moins savoir gré à l'Alhambra
de nous montrer celle-là.
Je ferai grâce au peu de foi de ceux qui liront ces lignes des taches de
sang trois ou quatre fois séculaires qu'on montre dans la fameuse cuve de
marbre où furent décapités les Abencerrages, trahis par la haine des Zégris.
Une veine rouge s'est rencontrée dans le marbre, heureusement pour la tra-
dition; mais j'ajouterai, à l'honneur démon cicérone k barbe grise, qu'il me
conta l'histoire, sans trop me la garantir, et en ayant même l'air de la trouver
suspecte. Mais à part cette fable populaire, qui n'est pas sans poésie, il y a
réellement quelque chose de touchant dans cette tradition de sang et de
meurtre, mêlée, comme celle de Piizzio, comme celle de Guise lui-même,
à des souvenirs d'amour et de volupté. Blois et Holy-Rood ont aussi leur
tache de sang qui ne passe pas, comme celle qui tache la main de l'épouse
de 3Iacbcth; or, ce sang qui ne veut pas s'en aller, qu'est-ce aux yeux du
vulgaire , avec son sens si droit et si profond , sinon la vengeance divine sous
une.forme palpable et matérielle, qu'il veut toucher de sa main et voir de
ses yeux? Qu'est-ce enfin que toute superstition, sinon le côté populaire de
REVUE DE PARIS. 119
la foi, l'enveloppe chamelle qui cache une pensée trop subtile pour les
esprits grossiers, auxquels l'instinct révèle, comme à l'enfant, ce que leur
raison ne pourrait comprendre ?
Je m'aperçois que j'aurais eu aussitôt fait de décrire l'Àlhambra que de
raconter une à une toutes les rêveries qui m'ont passé par la tête pendant
les longues heures où j'ai erré seul sous ses arcades de marbre. Je passerai
donc, sans plus m'y arrêter, à son voisin le Généralife, modeste résidence,
a qu'un pâtre, devenu fermier des péages de la reine Zénobie, ne trouverait
pas, comme dit La Bruyère, dans son beau langage du grand siècle, digne
de lui et de sa fortune. » Moius gracieux et moins orné, le Généralife a
pourtant un charme de rustique simplicité qu'on ne trouve pas à l'Alhambra.
Les portiques y sont moins riches et les arbres moins peignés; mais aussi
sa délicieuse huerta, abandonnée à elle-même, et que l'art n'a pas symé-
triquement alignée, y déploie un luxe de végétation tout méridional;
d'énormes touffes d'orangers et de figuiers jettent en liberté le long des
murs leurs pousses vivaces et luxuriantes. Des grenadiers plient sous le poids
de leurs fruits, dont l'écorce toute crevassée laisse percer les pépins rou-
geâtres, qu'on prendrait pour des gouttes de sang. Deux énormes cyprès,
plus vieux peut-être que le Généralife, et qui ont vu bien des siècles passer
sous leur ombre , appuient contre le mur leur tige creuse et décharnée, que
couronne à peine un reste de feuillage. C'est sous ces arbres vénérable,
que fut surprise, dit-on, par son époux, dans une conversation adultère ,
la sultane Zobeirah , dont Florian m'a le premier appris l'histoire en même
temps que celle de l'Espagne arabe, et le roman, chez lui, comme on le
sait, est à peu près aussi véridique que l'histoire.
Mais, vrais ou faux, tous ces souvenirs, toutes ces traditions dont notre
enfance a été bercée, prêtent à ces lieux, qui les encadrent si bien, un
charme inexprimable. Le peuple en Espagne, chez qui la rudesse des mœur
n'exclut pas un vif sentiment de toute cette poésie des antiques croyances
le peuple , nourri dès son enfance des vieilles romances chevaleresques, qu'
chante encore à ses heures de loisir; le peuple prend un sincère intérêt au
sort de l'amoureuse sultane et de ces tristes Abencerrages , si méchamment
mis à mort par les traîtres Zcgris. Mais pour se justifier à ses propres yeux
de l'intérêt qu'il porte à des païens, il a brodé sa légende chrétienne sur la
légende moresque, et croit fermement que les Abencerrages, en mourant,
embrassèrent la foi chrétienne , sans doute pour ne pas rencontrer dans
l'autre monde leurs éternels ennemis, lesZégris.
Je ne quitterai pas l'Alhambra sans dire un mot d'une délicieuse petite
mosquée qu'on voit dans le logement du gouverneur, bâti sur un des cinq
patios dont se composait naguère l'Alhambra. Ce charmant petit édifice,
restauré du temps de Charles-Quint, a été consacré au culte chrétien, et
les tours de Léon et les lions de Castille s'y mêlent partout sur ses murs aux
caprices de l'art arabe et à ses fines broderies. De charmantes colonnes de
marbre soutiennent la voûte de ce petit temple carré, exactement propor-
tionné aux dimensions exiguës de l'Alhambra. Jamais peuple n'a logé son
dieu avec si peu de place , mais jamais aussi sa demeure n'a été ni plus co-
quette ni plus parée. Les peintures et les ornemens, à l'abri des injures de
l'air, ont conservé toute leur fraîcheur, et le lourd autel chrétien qui s'élève
au fond de la salle a presque l'air plus vieux et plus abandonné que la mos-
quée qu'il dépare. Rosseeuw Saint-Hilajre.
LA
COMÉDIE-FRANÇAISE
Et M. Victor IInso.
Le tribunal de commerce voyait, l'autre jour, paraître à sa barre M. Vic-
tor Hugo pour la seconde fois. M. Victor Hugo est une de ces fermes volontés
que rien n'arrête, qu'on peut briser, mais qui ne saurait pas plier. Quand
fut arrêté son malheureux drame intitulé : le Roi s'amuse, M. Victor Hugo
fit comparaître en justice la Comédie-Française pour lui demander raison
d'une chute dont elle était innocente; aujourd'hui, à bien meilleur droit,
M. Victor Hugo cite devant les juges cette même Comédie-Française , qui
manque cette fois, non pas à une pièce tombée, mais à trois drames usés,
et, qui plus est, à un traité signé.
Il y a encore de vieux juges, au tribunal de commerce, qui doivent être
bien étonnés, dans le fond de leur amc, en voyant la littérature, marchan-
dise tout-à-fait ignorée au temps de leur jeunesse, implorer une sentence
arbitrale , et le poète assis sur le même banc que le banquier, l'agent de
change, le marchand de sucre et d'indigo. Les valeurs de l'esprit, si nou-
velles et cependant si importantes, doivent donner aux juges consulaires
bien des peines, avant de les juger convenablement, et nous sommes encore
trop peu habitués aux affaires de la bourse littéraire, pour pouvoir coter
ainsi, à francs, sous et deniers, la hausse et la baisse des esprits contempo-
rains. C'était donc une cause toute nouvelle et remplie d'intérêt.
D'un côté se présentait, armé de son bon droit, un des esprits les plus
puissans de ce temps-ci, une imagination active, passionnée, sans frein et
sans loi, mais aussi une vanité immense, incommensurable. — Cet homme
venait donc, et disait au juge commercial : « Je suis un commerçant comme
REVUE DE PARIS. 121
un autre, seulement je produis des œuvres de génie. Mon fonds de commerce,
à moi, c'est l'esprit, c'est l'imagination. Voilà mon domaine , voilà ma fabri-
que, voilà la terre d'où je tire mes moissons, le moulin d'où je tire ma farine.
A force d'employer convenablement cette même imagination et ce même es-
prit, je me suis placé au niveau d'un notaire, d'un avocat, d'un agent de
change, de tout autre privilégié qui a payé son privilège. J'ai été l'un des
premiers à tirer la poésie française de cet état de misère et de pauvreté où
elle s'était jetée de gaieté de cœur. Écoutez-moi donc, messieurs les juges
et lescommerçans, tout simplement comme vous écouteriez un de vos con-
frères qui vendrait un produit tout nouveau dans le commerce, mais utile,
salutaire, et reconnu par les lois.
ail y a donc, rue de Richelieu à Paris, une boutique de spéculateurs
Bas-Normands qui vendent en détail, au public, l'esprit, le style et l'ima-
gination qu'ils achètent en gros aux producteurs. Ce commerce-là ne laisse
pas que d'être une spéculation importante; il est même si favorisé du gou-
vernement, que le gouvernement accorde à ces marchands-là, outre le pri-
vilège exclusif de vendre cette sorte de denrée, une énorme subvention et
une boutique gratis dans le plus beau quartier de Paris. Vous voyez bien
que ces messieurs, ainsi favorisés, ne peuvent être admis à aucun bénéfice
quand ils manquent de loyauté et de bonne foi.
«Or, ces messieurs, dûment représentés par un fondé de pouvoirs qui
leur appartient, qui est leur homme de confiance, qui ne peut rien faire
sans leur permission, ayant appris que moi poète, moi producteur dra-
matique, je logeais dans telle rue , m'ont envoyé leur homme de confiance
et m'ont fait proposer, par sa voix, de leur céder à un prix convenu plu-
sieurs pièces de ma récolte intellectuelle, nommées : Hernani , M avion
Delorme, Angelo, tyran de Padoue. Toutes ces différentes marchandises, bien
et dûment conditionnées, étaient parfaitement connues de messieurs les
acquéreurs, ils ne peuvent donc pas exciper de leur ignorance pour dire que
je leur ai livré telle qualité quand je leur avais vendu telle qualité; la mar-
chandise qu'ils ont achetée, ils l'ont vue; je la leur ai livrée telle qu'ils la
voulaient et avec toute bonne foi.
« Donc, après bien des allées et des venues, des dits et des contredits,
il a été convenu entre moi , vendeur, et lesdits marchands de la rue Riche-
lieu , acquéreurs, que je leur vendais et cédais, à de certaines conditions
bien et dûment stipulées, les mêmes pièces qu'ils étaient venus marchander
chez moi, à savoir : Hernani, M avion Delovme, Angelo , tyvande Padoue.
Par ce traité en bonne forme, signé et contresigné de leur mandataire spé-
cial, ou plutôt de leurs mandataires spéciaux, car ces messieurs changent
souvent de mandataires, lesdits acquéreurs s'engageaient à faire jouer les-
dites pièces de théâtre un certain nombre de fois dans la première année de
la première représentation, plus, dix fois chaque année qui suivrait cette
année de la première représentation. Le traité est là , il est signé , il est clair
et net, il a été ratifié à plusieurs reprises de vive voix et par écrit.
« Et cependant, depuis tantôt trois ans, et malgré toute ma patience,
ledit traité n'a pas été mis à exécution, et je suis encore à me demander ce
que veut dire ce mot-là, — tvailè , - engagement, — promesse pav écrit!
« Dans un tel état de choses, et me voyant à la merci de négocians qui
122
REVUE DE PARIS.
manquent à leur parole, qui oublient leur signature, qui renient leur
homme d'affaires, que pouvais-je autre chose , sinon m'adresser au tribunal
qui redresse tous les torts en affaires de commerce? que pouvais-je autre
chose , sinon demander justice à ceux qui ne souffrent pas que la plus petite
lettre de change soit vingt-quatre heures en retard ? J'arrive donc à vous
mon traité à la main, comme un simple commerçant, et je vous dis : —
Jugez-nous !
« Et remarquez bien , messieurs , qu'en ceci je suis dans une position plus
favorable peut-être que tout autre créancier. Ma partie adverse est privilé-
giée , c'est-à-dire que nulle autre n'a le droit de vendre la même marchan-
dise aux mêmes conditions et ne possède les mêmes moyens de la débiter.
Ma partie adverse est ingrate, c'est-à-dire qu'après m'avoir attiré par
toutes sortes de prévenances , elle me quitte brusquement pour d'autres
vendeurs plus heureux, la maison Casimir Delavigne, Eugène Scribe et
compagnie. Ma partie adverse est méchante, c'est-à-dire qu'elle laisse partir
méchamment Mme Dorval et M. Bocage, et tous les détaillans, pour lesquels
j'avais conçu et entrepris mes drames. — Ainsi, messieurs, il s'agit pour
moi d'une double ruine , de ma ruine présente et de ma ruine à venir. »
Tel est, à n'en pas douter, et tel a été, en effet, le plaidoyer de M. Victor
Hugo, en présence des juges consulaires. Puisque aussi bien la littérature
n'a pas maintenant d'autres juges que les juges du tribunal de commerce,
il faut bien que les plaideurs littéraires s'abaissent à parler la langue des
simples endosseurs de lettres de change. Dans celte affaire, plus M. Victor
aura parlé comme parlerait un homme de la Bourse, et plus certaine-
ment il aura démontré l'excellence de son bon droit. Et, en effet, ainsi
attaqués, que peuvent répondre MM. les débitans comiques et tragiques de
la rue Richelieu? Sous quel prétexte peuvent-ils être admis à plaider qu'ils
ne se sont pas obligés à reprendre Hernani, Marion Delorme , Angelo ,
tyran de Padoue? Ce traité existe-t-il? L'ont-ils signé? Là est toute la
question. Aussi ces pauvres négocians, ainsi poussés dans leurs derniers re-
tranchemens, n'ont guère su que répondre. Ils ont cherché, pour anéautir
ce traité solennellement consenti , les chicanes les plus étranges. Ils en ont
appelé aux rcglemens constitutifs de la société, au conseil d'administration,
qui n'avait pas approuvé le traité signé par le directeur, au visa du com-
missaire royal! Cependant la partie adverse arrive, un traité en main,
disant : Avez-vous signé ? N'avez-vouspas signé ? Et songez bien , ce qui est
terrible pour MM. les négocians du Théâtre-Français, que la chose se passe
devant le tribunal de commerce!
Il est donc évident que le procès ainsi entrepris, M.Victor Hugo ne
saurait le perdre. Il a raison, commercialement parlant, et la Comédie-
Française est la bien mal avisée et la bien mal venue de se battre contre un
traité signé et consenti successivement par trois directeurs. Mais cependant,
vous tous qui estimez que la poésie est une chose sainte et redoutable , cela
ne fait-il pas peine à voir, la poésie obligée d'employer les protêts, les huis-
siers , les assignations , les contraintes par corps ! Vous qui entourez le poète
de respects et d'hommages, cela ne vous cause-t-il pas un violent chagrin
de voir le poète à la barre d'un tribunal , d'un tribunal de commerce en-
core ! et là , passant à plaider le temps qu'il devrait passer à écrire; perdant,
REVUE DE PARIS. 123
dans une salle froide et humide, les belles heures de la promenade et de la
méditation au soleil ; invoquant les juges, quand il devrait évoquer les Muses;
remplaçant l'inspiration par le code du commerce ! — Pauvre poète, qui re-
devient un simple mortel !
Mais cependant, si, au lieu de se défendre en tremblant, la Comédie-
Française y avait été franchement et vigoureusement; si, au lieu de couvrir
M. Hugo d'admiration et d'éloges, tout en faisant à ses ouvrages le plus san-
glant des affronts, le refus net et formel de les jouer, elle eût osé dire au
poète ce qu'elle a sur le cœur, que pensez-vous qu'aurait pu répondre M. Vic-
tor Hugo, et dans quel embarras n'auraient pas été les juges?
J'imagine donc qu'à ce procès étrange où la poésie est ravalée au niveau
des produits les plus vulgaires, la Comédie-Française se présente tout en
larmes et dans son plus grotesque accoutrement. Son pied gauche est chaussé
d'un cothurne usé; son pied droit est plongé dans un brodequin qui fait eau
de toutes parts. Elle tient d'une main un sceptre de ferblanc et une fiole de
poison; la fiole est sans fond et rouillée; sa tête est coiffée d'un diadème, et
son corps est couvert de la souquenille usée de Mascarille; elle est à la fois
Monrose et Mme Paradole; ainsi accoutrée, elle s'avance à la barre du tri-
bunal, et elle parle ainsi d'un ton plaintif :
« Honnêtes juges et respectables négocians qui m'écoutez! la Comédie-
Française , depuis le sieur Beaumarchais de turbulente mémoire , n'a pas eu
d'adversaire plus inquiétant que ledit sieur Victor Hugo. Beaumarchais est
le premier qui ait fait payer à la Comédie une valeur régulière aux auteurs
dramatiques; avant lui, les poètes étaient trop heureux d'être joués gratis
par les comédiens. C'était le bon temps pour eux et pour nous; ils avaient
peu d'argent et beaucoup de gloire; aujourd'hui ils ont beaucoup d'argent
et peu de gloire , pendant que nous, leurs comédiens, nous n'avons ni ar-
gent, ni gloire. Voilà comment, à force de parler de droits d'auteurs,
d'argent , de recettes , nous sommes arrivés à l'humble état de négocians en
poésie dramatique. A ces causes , nous avons acheté des drames uniquement
pour les bien revendre, et non plus pour les bien jouer; nous n'avons plus
estimé les poètes que sur l'argent qu'ils rapportaient, et non plus sur leur
poésie. C'est là ce qui fait que, pour nous, le plus grand écrivain de ce
temps , c'est M. Scribe. Ce n'est donc pas notre faute si l'auteur des Orien-
tales, des Feuilles d'Automne et de Notre-Dame de Paris s'est placé, dans
notre estime de marchands dramatiques, bien au-dessous de l'auteur de
Don Juan d'Autriche. Nous ne reconnaissons, nous autres, que la poésie
qu'on achète à notre porte et qu'on vient voir pendant tout un hiver. A ce
compte , nous ne pouvons pas reconnaître comme un grand poète drama-
tique l'auteur de Marie Tudor, de Marion Delorme et d'Augelo , tyran de
Padoue , drames excellens, admirables, écrits dans un grand style inconnu à
M. Scribe , mais qui se sont tous fort peu vendus.
«Mais nous direz-vous, puisqu'aussi bien ces sortes de drames se vendent
si mal, pourquoi donc en acheter ainsi à l'avance, et non-seulement les
drames que vous n'avez pas joués, mais encore les drames que vous ne
jouerez plus, pourquoi donc les acheter? Hélas! messieurs, vous qui êtes
des marchands comme nous, ne savez-vous pas bien l'entraînement com-
mercial? Qui d'entre vous, à la foire de Baucaire ou sur les marchés du
12i REVUE PE PARIS.
Havre, n'a pas outrepassé plus d'une fois sa consommation de drap ou de
café? Ainsi nous avons fait, nous autres, pour nos drames. Nous sommes
des spéculateurs malhabiles, et plus à plaindre qu'à blâmer, et nous nous
sommes conduits en véritables accapareurs. Mais cependant, est-ce bien une
raison pour nous punir si cruellement? Payer trente mille francs trois
drames que nous avons joués tant qu'ils ont rapporté de quoi payer le lumi-
naire! Trente mille francs! c'est notre bénéfice de deux mois sur la der-
nière comédie de M. Scribe. Trente mille francs pour Hcrnani! trente mille
francs pour Angelo! trente mille francs pour 3Janon.' Mais i7m!<? ru est à bout
de ses souffrances; mais nous nous sommes époumonnés à souffler dans le
cor fatal; nous avons servi ce nouveau Cid bien souvent au public; le
public le sait par cœur et n'en veut plus. Mais Motion Delormc est bien
usée à notre théâtre; il n'y a pas encore quinze jours que nous avons voulu
mettre en scène une Marion Delorme toute neuve, et comme elle n'est
pas dans l'histoire; cette Marion ne nous a pas rapporté en quinze jours ce
que lui rapportait une de ses nuits d'été de la place Pioyale. Mais Angelo,
tyran de Padoue, ce terrible, ce farouche, ce niais Angelo, pauvre tyran
qui garde toutes choses , qui veille sur toutes choses , et qui ne peut garder
ni sa emme ni sa maison, non-seulement nous l'avons joué, mais encore
nous l'avons rejoué. Nous avons jeté dans Angelo nos plus grands talens et
les plus populaires, Mlle Mars et Mme Dorval à la fois; pour mieux piquer
la curiosité publique, nous avons fait de M"e Mars la courtisane, et de
Mme Dorval la chaste dame vénitienne; puis ensuite, pour renouveler l'at-
tention, nous avons donné à Mrae Dorval le rôle de M"e Mars; puis plus
tard, nous avons transporté, dans l'un et dans l'autre rôle, Mllc Noblet, qui
est bien belle, et Mme Volnys, qui ne l'est pas moins; toutes nos femmes,
tous nos hommes, tout notre velours, nous l'avons prodigué indistinctement
à cet insatiable et cruel Angelo, tyran de Padoue et le nôtre; et peusez-vous
que si le public eût répondu quelque peu aux avances de toutes nos Thisbé
multipliées, nous nous serions fait assigner devant vous pour lui livrer une
marchandise qui nous eût fait rentrer dans quelques-unes de nos avances?
Nous ne sommes pas si niais , tout comédiens du roi que nous sommes. Non-
seulement nous aurions rejoué dix fois Angelo, nous l'aurions joué cent fois
de suite. Notre caisse est une affamée qui n'a pas d'oreilles et qui n'a pas de
goût; nous tombons d'accord là-dessus avec notre partie adverse. Il peut
se faire que la Camaraderie ne vaille pas Marion Delorme, mais la Cama-
raderie rapporte beaucoup plus. En un mot, comme en cent, messieurs les
juges, nous venons à vous, en vous suppliant d'éloigner notre ruine. Vous
avez le droit de donner au débiteur insolvable le temps de s'acquitter, don-
nez-nous le temps d'attendre un nouveau drame de M. Victor Hugo, et
alors vraiment, quand il s'agira d'un drame nouveau, nous serons tout aux
ordres du demandeur.
« Je sais bien, messieurs, que l'avocat de notre adverse partie tient en
main un argument spécieux. — Mais, comédiens que vous êtes , peut-il nous
dire , d'où vient cette obstination de ne pas jouer dix fois par an les drames
de mon client ? Ils ne font pas d'argent, dites-vous ( pardonnez-nous ce mot
qui n'est pas français, il est très littéraire et très dramatique ); mais faites-
vous donc de l'argent tous les jours? Vous n'êtes pas ici pour eu imposer à
REVUE DE PARIS. 125
la justice. Quand vous jouez Nicomcdc, faites-vous de l'argent? Quand vous
jouez le Tartufe sans M1,e Mars, faites-vous de l'argent? Eh bien! argent
ou non, il faut nous jouer tout comme vous joueriez Tancrède, Nicomcde, le
Tartufe; et que diable! ruine pour ruine, mieux vaut-il encore vous ruiner
en remplissant votre promesse, en exécutant à la lettre les traités signés,
consentis, souscrits, approuves !
« A cela, messieurs les juges, la Comédie-Française ne restera pas sans ré-
plique. Il est bien vrai que depuis la mort de Talma , notre sauveur , la tra-
gédie de Corneille et de Voltaire se joue dans le vide ; il est bien vrai que
M1Ie Mars absente , Molière n'est plus possible , non plus que Marivaux ; il est
bien vrai, et ceci rentre dans notre défense, que nous sommes de pauvres
diables bien à plaindre, et , par conséquent , très fort à ménager; mais quand
vous nous demandez de vous jouer, en manière de passe-temps et d'exercice
grammatical , seulement comme nous jouons Corneille , Voltaire ou Molière,
les drames de M. Hugo, savez-vous que vous nous demandez tout simple-
ment l'impossible? Il faut, en vérité, que l'avocat de notre partie adverse
soit bien peu au fait des habitudes du drame moderne, pour le mettre sur
la même ligne que la tragédie classique. Nous ne parlons pas ici du mérite
des écrivains, qui n'est pas en litige, et que personne ici , pas même vous ,
messieurs, vous n'avez le droit déjuger; mais nous parlons des auteurs du
drame, du palais où se joue le drame, des acteurs qui jouent le drame, des
habits dans lesquels se joue le drame. Or, vraiment, il faut être bien sans
pitié pour mettre sur la même ligne Tancrède et Hernani , Angelo et Tar-
tufe! Jouer Nicomcdc ou jouer Angelo, même dans une salle vide, c'est
pour nous une différence , non pas de cent pour cent, mais de mille pour
cent, tout autant. Toute l'ancienne tragédie se passe dans un palais qui est
toujours le même, et qui est construit depuis le Cid. Tancrède, qui est la
tragédie la plus pompeuse de Voltaire, ne demande guère qu'un bouclier
et une écharpe. D'ordinaire, une demi-douzaine de comédiens, et autant
de comparses , nous suffisent pour représenter tout Racine et tout Corneille;
les habits, les toges, les manteaux, ne nous manquent pas; un poignard,
ou , au besoin , une coupe en carton nous suffisent pour toutes les péripé-
ties. Dans le drame classique, l'unité de lieu nous dispense de tous frais de
machinistes et de décorateurs. En un mot , nous pouvons jouer chaque jour
cinq actes des grands maîtres, avec un peu moins de dépense qu'il n'en a
fallu seulement pour établir le balcon ô'Hernani.
« Mais le drame moderne, au contraire, loin de se contenter de l'antique
simplicité de Camille, de Rodogunc , ou même de Néron empereur, le
drame moderne nous oblige à d'incroyables dépenses, dont vous seuls,
messieurs, qui êtes des marchands comme nous, vous pouvez apprécier
l'étendue.
« Et d'abord, le drame moderne se croirait à jamais perdu, déshonoré,
vilipendé, s'il se servait d'une décoration qui eût servi à Voltaire et à Cor-
neille. Fi donc! Le drame moderne a inventé une architecture de carton,
de planches dorées et de toile peinte, qui, pour être moins durable que l'ar-
chitecture en pierres et en tuiles, n'est guère moins coûteuse. Le drame
moderne veut d'abord un palais bâti pour lui tout exprès, et à chaque nou-
veau drame, il lui faut un nouveau palais; et dans ce palais, il faut tou-
126 REVUE DE PARIS.
jours une salle haute, une salle basse, un boudoir où l'on prie, un oratoire
où l'on s'embrasse, une salle pour faire jouer les gardes, et quelquefois un
redoutable tribunal , qui n'est pas le tribunal de commerce, mais qui y mène
tout droit. Et dans ces salles ainsi disposées, le drame moderne veut absolu-
ment des meubles faits tout exprès pour cet oratoire, pour ce boudoir, pour
cette salle des gardes, pour ce tribunal; ici, du bois sculpté; plus loin, du
bois doré ; ici , du cuir; plus loin , du velours ; et dans ces appartenons ainsi
meublés, le drame moderne donne des repas où l'on boit, où l'on mange;
il donne des bals où l'on danse; il se rue en musique et en cuisine; il lui
faut des danseuses, des danseurs, des échansons, et que dis-je, ô ciel!
je n'ai pas parlé encore de la plus grande dépense du drame moderne, dé-
pense exagérée, incroyable, impossible, la dépense pour les vétemens.
O messieurs, vous qui êtes pères de famille, vous qui faites porter vos vieux
habits à votre fils aîné, et qui faites retourner l'habit de votre fils aîné pour
votre fils cadet, vous dont les femmes ne méprisent ni le dégraisseur, ni les
marchandes de modes au rabais, si vous saviez, si vous pouviez imaginer ce
que coûte un costume, un seul des costumes du drame moderne, oh ! que
vous seriez épouvantés de savoir à quel prix s'habillent aujourd'hui Charles-
Quint, François Ier, Henri II, Catherine de Médicis, les Guises et tous les
autres, et non-seulement ces rois et ces reines, mais encore leurs confidens
et leurs confidentes, mais encore leurs courtisans , leurs pages , leurs gardes,
leurs valets , ou pour mieux dire leurs varlets ! C'est à ne pas le croire, c'est
à n'en pas finir. Il faut à tout ce monde plus de bonne soie, plus de bon
velours, qu'on n'en dépensait à la cour même de Louis XIV. Et ce velours
doit être armoirié pour bien faire , et cette soie doit être brodée; et il faut
encore ajouter à ces manteaux un pourpoint, et à ce pourpoint une dentelle,
et il faut que ce pourpoint soit accompagné d'un pautalon de soie, et au bout
du pantalon, la vérité dramatique exige des souliers de velours, des talons
rouges; et, à l'autre extrémité du héros, il faut placer une toque de ve-
lours, et au-dessus de celte toque des plumes blanches, et autour de ces
plumes des diamans gros comme des œufs d'autruche! Et les femmes donc !
Elles ont des queues plus longues que celle qui se fait au parterre ! elles ont
des manteaux portés par deux pages! elles sont ruisselantes de perles et de
pierreries! Tout le reste à l'avenant. Les petits pages sont bariolés comme
des papillons. Les soldats , ce que nous appellions autrefois gardes , devenus
aujourd'hui des soudards, ne se contentent plus de la simple armure de
carton; il leur faut des armures en fer véritable, qui fait du bruit quand le
soudard s'agite. Or, ils ne sont plus, comme autrefois, une douzaine
tout au plus; c'est toute une armée à vêtir, à engraisser et à payer le
soir, quand nous avons à peine de quoi payer les pompiers de service ! Et
pensez-vous encore à ce qu'on appelle les accessoires? Les accessoires, je
veux dire les bonnes lames de Tolède, les bonnes lances, les bonnes dagues;
et les bagues, les cheveux, les gages d'amour; et les fioles d'or qui con-
tiennent le poison et le contre-poison ; et les fausses clés , les bourses pleines
d'or, les lettres déchirées et brûlées, et la cire à cacheter; et les faucons
vivans qu'il faut nourrir à la viande de boucherie ; et les peaux d'ours , de
tigre, de léopard; et les verres qu'on brise dans l'orgie; et les incendies,
les orages, les tempêtes, toutes choses qui usent beaucoup de feux d'arti-
REVUE DE PARIS. 127
tice et de pois-résine : et les chevaux vivans qu'il faut louer chez Franconi;
et les couronnes de roses, les cercueils, les mandolines, les crucifix, les
échelles de soie; et les coups de fusil , les coups de pistolet, les arbalètes,
les sarbacanes ? O messeigneurs ! pardon , je veux dire : ô messieurs ! ce sont
là d'horribles frais, qui, même lorsque la salle est pleine, font un terrible
déficit dans nos succès.
« La Comédie-Française n'abusera pas plus long-temps de la patience du
tribunal. Sa conscience est maintenant assez éclairée. Que le tribunal nous
juge. Il est vrai que nous avons eu le tort de passer un traité avec l'auteur
d'Hernani et de Marion Delorme , mais ce traité est impossible à remplir.
Le palais d'Hernani est en ruines; la voûte de Charles-Quint a croulé, pas
un habit qui ne soit usé jusqu'à la corùe. Pour meubler, habiller et loger
convenablement Marion Delorme, il nous faudrait faire plus de dépenses que
n'en font aujourd'hui douze fils de famille pour six danseuses du grand
Opéra; Angelo, tyran de Padoue, a eu ses jours de prospérité et de gloire,
mais il attend un remplaçant. Prenez-nous donc en pitié, ô vous nos juges!
Ou plutôt fasse le ciel que M. Victor Hugo soit clément, et qu'il reporte
sur un drame à venir toute sa sollicitude malencontreuse pour les drames
passés. »
Quand donc la Comédie-Française aura ainsi parlé, quel sera, je vous
prie, l'arrêt du tribunal de commerce? En ceci nous n'avons pas le droit
de rien préjuger.
Seulement, croyez-vous donc qu'un homme de sang-froid, appelé à résu-
mer cette cause importante , ne serait pas le bienvenu à les résumer en ces
termes :
La Comédie-Française a tort de plaider contre un homme comme M. Vic-
tor Hugo. Non-seulement elle est liée par un traité avec l'honorable poète,
mais encore elle ne saurait témoigner à son talent trop de respect et trop
de soumission.
De son côté, M. Victor Hugo sera très humblement supplié de jeter un
regard de pitié sur ces pauvres comédiens, qui n'ont ni assez de talent, ni
assez d'argent dans leur caisse, pour remonter convenablement, et pour
jouer, autant qu'ils le devraient, Hernani, Marion Delorme, Angelo, tyran
de Padoue. — Renvoie les deux parties au nouveau drame que M. Victor
Hugo pourra composer; dépens compensés.... par le public!
BULLETIN.
La tache des électeurs est à peu près finie; celle du gouvernement com-
mence. C'est à lui maintenant d'aider les tendances, encore incertaines, de
la chambre de 1838 à se révéler clairement et avec décision. Tout n'est pas
dit quand la composition d'une nouvelle législature est connue, et même
tout ne serait pas dit quand les antécédens de la plupart de ses membres
seraient notés par un recensement fidèle et impartial. S'il en était ainsi , on
pourrait trop facilement, dès aujourd'hui, après quelques ingénieux tra-
vaux de statistique parlementaire, comme ceux dont les journaux s'amusent,
tirer l'horoscope de la chambre qui vient de naître. Elle est, en ce qui dé-
pend de sa composition, ce qu'elle sera un peu plus tard : il ne sera pas
donné aux élections de Ploërmel et de la Corse , ni aux scrutins nouveaux
qui s'ouvriront par suite des élections doubles, si peu nombreuses, de mo-
difier d'une manière sensible ce que uous appellerons son tempérament
naturel. D'autres influences auront peut-être cette vertu, ce sont les in-
fluences légitimes du gouvernement , qui , en face de toute législature nou-
velle, a le droit et le devoir de prendre lui-même l'initiative décidée de
toutes les grandes questions, pour rallier autour d'un drapeau fixe une
majorité dont il n'existe encore que les élémens dispersés. La composition
de la chambre, bien étudiée, permet sans doute d'entrevoir ses tendances
à la fois paisibles et progressives; mais ce sera au ministère de les arrêter,
de les concentrer, et de s'en faire une force par un programme qui lui soit
personnel , par une attitude ferme et digne qui témoigne de sa confiance en
lui-même.
Pour la rédaction de son programme, puisqu'il faut incessamment des
programmes, et que les esprits les moins systématiques de notre temps ne
sont pas satisfaits sans cela , les difficultés se sont aplanies de jour en jour.
Le plus grave embarras, celui des affaires d'Espagne, a disparu, peut-
être pour long-temps. On sait combien le cabinet du 15 avril s'est toujours
tenu éloigné de toute idée d'intervention en Espagne; on sait aussi quelle
imposante opinion , dans le pays, aurait proclamé une intervention néces-
REVUE DE PARIS. 129
saire, si don Carlos eût réussi. Et voilà que, pour donner gain de cause
aux prévisions du ministère, qui n'a jamais été fort alarmé des triomphes
éphémères du prétendant, la constitution espagnole s'affermit sans secours
étranger et refoule ses ennemis au-delà de l'Èbre , avec l'espoir et la ferme
résolution, cette fois» de ne pas les laisser tranquilles même sur ce dernier
champ de refuge. Pouvait-il , en vérité , se trouver un moyen plus heureux
d'expliquer au parlement français pourquoi l'on n'est pas intervenu dans les
affaires de la Péninsule ?
Un autre article du programme ministériel, qu'il suffira d'indiquer en
deux mots, c'est le succès de l'amnistie et de tout le système de conciliation.
Tout le monde a été forcé d'en rendre témoignage devant les électeurs; il
sera bien permis au ministère de s'en prévaloir, et il gardera sa force, une
force qui lui sera propre et qui ne lui sera pas aisément ravie , s'il vient dire,
en présence d'une chambre nommée presque tout entière à ce cri de rallie-
ment, qu'il persévère dans le même système. On le laissera, si l'on est juste,
en continuer l'applicatiou et en recueillir les premiers fruits.
Il aura, pour occuper la jeune activité d'une chambre, pressée de faire
acte de puissance, une assez abondante moisson de lois positives, que le
pays désire voir passer avant tout; on parle de plusieurs grandes lignes de
chemins de fer, dont les projets sont tout préparés et approuvés par l'admi-
nistration des ponts-et-chaussées , et que le ministère est prêt à concéder
aux compagnies, s'il ne lui est pas démontré qu'une si vaste émission de
travaux simultanés, une si prodigieuse provocation aux capitaux disponibles,
ont plus de dangers que d'avantages ; ce seraient les chemins de Paris à
Bruxelles , de Paris à Rouen, de Paris à Orléans, de Lyon à Marseille. Une
commission a été chargée de discuter d'avance, de comparer les dangers
ou les avantages d'un grand ensemble de concessions à la fois , et toutes les
questions générales qui se rattachent à cette grave matière; elle en dira
son avis à M. Martin (du Nord), qui, d'ailleurs, malgré sa vocation première
s'est mis promptement au niveau de sa nouvelle et difficile mission , par
des études consciencieuses, des voyages et une consultation assidue de tous
les intérêts. Il sera puissamment aidé , dans le sein même du ministère , par
M. le comte Mole, qui doit se souvenir encore des sept années fécondes pen-
dant lesquelles il dirigea les travaux publics de la France; c'est une des
gloires les plus pures et les moins attaquées de sa vie si active , et il aura sans
doute plus d'une occasion de raconter, dans le conseil qu'il préside, com-
ment on procédait dans cette période de merveilles où les communications
ordinaires, ouvertes à travers le grand empire, étaient la route du Simplon,
et d'autres ouvrages gigantesques.
Une loi, invoquée de toutes parts comme préliminaire indispensable aux
concessions des chemins de fer, sera celle qui réglera de nouveau le régime
des sociétés par actions, et tâchera de prévenir ou de réduire au moins les
abus sans nombre que l'agiotage a multipliés autour de nous dans ces der-
niers temps, et dont le code de 1807 n'avait pas eu même l'idée. Cette loi,
dit-on, achève de s'élaborer au ministère du commerce, et doit être pré-
sentée, dès le début de la session prochaine. Nous souhaitons qu'elle pro-
duise tout l'effet qu'on voudrait pouvoir en espérer, nous le souhaitons plus
que nous n'osons le croire, et il est à craindre que la spéculation, toujours
habile et souple, ne fasse encore, même sous la législation nouvelle, une
TOME XLVII. WOTEMBPF. y
Î30 REVUE Dï PARIS.
énorme place au jeu des différences dans les opérations d'utilité publique
que le gouvernement aura prétendu rendre les plus sérieuses. Mais il n'im-
porte : il faut que cette loi se fasse; ce sera toujours une honorable satisfac-
tion donnée à l'opiniou générale, et le gouvernement aura rempli un devoir
sacré; ce sera au pays de faire le reste par une intelligence plus saine de ses
intérêts et une juste méfiance des loups-cerviers de la Bourse.
La révision de nos tarifs est une de ces œuvres immenses, inépuisables,
et à peine entamées, que l'on reprend avec une certaine ardeur, presque à
chaque année, et qu'on laisse interrompues après quelques modifications
laborieusement disputées. Si le ministère, comme on peut s'y attendre, en
dit un mot dans sa première entrevue avec la nouvelle chambre, au moins
pour sonder sa pensée et lui signaler ce qu'il veut lui-même, il pourra ai-
sément s'excuser, vis-à-vis du pays, de ne pas aller très vite dans cette voie
de réforme; on comprendra du premier coup, s'il le veut, les difficultés de
la question; il lui suffira, pour cela, de montrer à tous l'hésitation de la
Belgique , qui se refuse, en ce moment même , à reconnaître , par une réci-
procité de concessions libérales, ce que nous avons déjà fait pour elle.
Heureusement il y aura une réforme, celle des prisons, qui entrera sans
aucun doute dans les plans officiels du ministère, et pour celle-là, nous
n'aurons pas à attendre le bon vouloir d'aucun peuple étranger; le succès
dépendra de notre seule volonté, et s'il s'agit de consulter au dehors, ce sera,
non pour demander un assentiment inutile, mais pour éclairer seulement
notre inexpérience. Déjà les établissemens du régime pénitentiaire ont été
explorés, comme ils devaient l'être, dans les contrées où ils ont le mieux
réussi, en Suisse et aux États-Unis. Les derniers documeus recueillis sur
cette haute question de politique et d'humanité, viennent d'être livrés au
publiepar M. le ministre de l'intérieur : il appelle tous les hommes de théorie
ou de pratique à concourir avec lui vers ce but d'amélioration désirée, à lui
ouvrir des vues nouvelles et à le seconder de toutes leurs forces. Et pour-
tant il a déjà, sur ce point, un plan, un système, des sentimens surtout,
qu'il mûrit et féconde depuis long-temps par la méditation; il est prêt à se
présenter devaut les chambres avec des projets simples, raisonnables et
précis, qui , si les chambres le permettent enfin par une libéralité bien en-
tendue, attacheront désormais le nom de M. de Montalivet à l'institution du
régime pénitentiaire en France.
Avec uu tel programme , dans lequel il resterait à faire entrer l'affaire de
Constantine , avec un programme si bien fait pour calmer les passions , et un
ministère si apte à l'exécuter, car il a contribué plus que personne à calmer
les derniers ressentimens des partis, ne croyons pas, toutefois , que lescom-
mencemens de la session seront faciles pour le ministère du 15 avril. Toute
législature est indocile dans les premiers jours où elle essaie ses forces, sa
volonté, et quelquefois tout simplement (chose misérable!) les fantaisies
d'amour-propre de ses nouveaux orateurs. Il faut s'attendre, qui sait? à
voir flotter encore tous les principes de gouvernement, réveiller tous les
souvenirs lamentables de nos luttes récentes , et traîner une dernière fois au
tribunal de l'opinion tant de causes qu'on croyait jugées; tout cela , parce
qu'il faudra suivre, dans leurs débuts oratoires, M Corne , M. Martin , et,
Dieu nous pardonne! M. Ferdinand Béchard, dont parle la Gazette de
France, tous inconnus, on peut le dire, car ils n'ont pas encore passé par
REVUE DE PARIS. 131
ce creuset dévorant de l'éloquence politique; et la tribune a le droit de
traiter comme des inconnus tous ceux qu'elle n'a pas soumis à son épreuve
souveraine. À rencontre de ces débutans , dont aucun ne pourra être modéré
au fond, ni parlementaire du premier coup, avec des passions violentes qui
leur montrent dans. le lointain , derrière une révolution sociale , le gouver-
nement populaire qu'ils cherchent, on verra paraître sans doute quelqu'un
de ces vieux athlètes de la résistance de six ans, disposé à prendre au sé-
rieux , dans l'intérêt de sa propre ambition , ces champions de la république
ou de la légi timité. Des fantômes seront évoqués pour faire peur à la France ,
qui se repose et s'abandonne; puis, lorsque tous les nuages auront été amon-
celés , lorsque les sombres prophéties des Jérémies doctrinaires auront pro-
duit l'effet qu'elles peuvent produire sur les nouveaux venus, amis de l'ordre,
si ce n'est pas M. Guizot lui-même, ce sera un de ses amis, moins modeste,
qui tirera la conclusion de ces menaces solennelles. Cette conclusion est
simple , et nous est connue d'avance : c'est qu'il y a en France une seule
doctrine, une seule petite famille d'hommes politiques capables de conjurer
le péril , et de préserver le pays à la fois de la république et de la légitimité.
A cela , nous ne doutons pas que le ministère ait une réponse toute prête.
A défaut de paroles , s'il s'en abstient , comme à la précédente session, avec
une réserve qu'il est permis de juger vraiment exagérée , il pourra du moins
montrer ses actes; ils ont élevé entre lui et les doctrinaires un mur d'ai-
rain, et pourtant ces actes ont trouvé tous à se placer l'un après l'autre sur
un terrain où les révolutionnaires d'aucune couleur n'ont jamais mis le pied.
Répondre ainsi, ce serait assez pour satisfaire les esprits politiques, les
cœurs désintéressés, les hommes bienveillans et justes, qui savent gré des
difficultés vaincues et glorifient maintenant l'amnistie dans la sincérité de
leur ame, après avoir eu quelque peine à y croire. On serait sûr enfin , sans
eu dire plus, d'être compris de ceux qui entendent à demi-mot. Mais
une chambre, principalement une chambre nouvelle, contient d'autres
élémens plus rebelles à manier. Elle a des hommes lents à saisir un chan-
gement de situation politique, elle en a d'autres prompts à haïr, à soup-
çonner, à accueillir la calomnie, faute de savoir encore de quelles armes
trop souvent on use entre rivaux de pouvoir. Eh bien! à cette population
flottante, mais saine, irritable, mais qui n'a point fait un pacte irrévocable
avec la haine, à cette population qui décide le sort des grandes mêlées par-
lementaires et qui fixe quelquefois dès les premières séances la destinée de
toute une législature, quel homme lui parlera, comme il faut lui parler, à
différentes reprises et en tenant la tribune tout le temps nécessaire, et avec
cet accent irrésistible de bon sens, cette facilité insinuante qui improvisent
en quelques minutes une majorité durable dans une acclamation unanime?
Nous ne voyons, pour ce rôle, d'autre orateur que M. Thiers en dehors du
cabinet du 15 avril , dans cette nuance d'opinion qui avoisine celle du cabinet
même, et qui doit constituer sa plus grande force. 31. Thiers ne manquera
pas, par sa faute, à cette mission désintéressée, nous le savons. Son désin-
téressement est plus sincère et plus patient qu'on ne l'imagine. Evidemment
un jour viendra où il se trouvera avoir fait un bon calcul, et on le dira, et
on pensera qu'il n'y avait que calcul dans sa conduite. Mais, pour le moment
piésent, qui est toujours beaucoup dans la vie de M. Thiers, nous croyons
à son abnégation complète, à un concours personnel qui ne se démentira
132 REVUE DE PARIS.
pas envers le ministère et ne lui marchandera pas les discours de tribune
et les services de tout genre : il suffit à M. Thiers, pour aujourd'hui, que
M. Guizot soit éloigné.
Cependant M. Thiers n'est pas isolé, il a ses amis qu'il est tenu de mé-
nager et d'écouter; il ne les connaît pas tous à l'heure qu'il est, le nombre
s'en est accru dans les élections; pourra-t-il, s'il agit seul sur eux, les dis-
cipliner, les conduire à la défense du ministère dans un moment donné?
Au ministère il appartiendra de voir de quel côté sont ses défenseurs naturels
et de s'y porter par quelque manifestation éclatante; c'est ici qu'il sera bon
de relever les résultats des scrutins électoraux et d'en déduire une leçon
pour la tactique à suivre; c'est ici qu'un peu de statistique peut être d'usage
dans une certaine mesure : la statistique, selon nous, ne vaut rien à trop
forte dose.
Il est incontestable, d'abord , que le centre droit de l'ancienne chambre a
beaucoup perdu depuis la dissolution. Les doctrinaires, s'ils ne sont pas
tout le centre droit, en sont du moins, comme on sait, l'élite, l'élément actif
et remuant : sans eux, il se dissoudrait ou changerait de nature. Voyons donc
les pertes des doctrinaires. Trois d'entre eux, consultant plutôt leur goût
particulier que l'intérêt général de la petite famille doctrinaire, avaient
accepté, avant les élections, un siège à la chambre des pairs : ce sont MM. de
Daunant, Camille Périer, Pavée de Vandœuvre. Les élections sont venues
et ont fait bien d'autres ravages. Elles ont, il est vrai, respecté M. Jaubert,
M. Duvergier de Hauranne, M. Piscatory et plusieurs autres, qui en ont
pour trois ans encore, à peu près ce que'vit une chambre aujourd'hui, après
quoi l'on verra; mais elles ont éliminé les doctrinaires que voici, sinon les
plus éminens par l'esprit, au moins quelques-uns des plus ardens et des
plus purs : MM. de l'Espée, Chastellier, Duchesne, Augustin Giraud , Jay,
Renouard, d'Haubersaert, Laréveillère, François Delessert, Hervé, Pataille.
Et le malheur, pour les doctrinaires, c'est que leur parti est vieux, il est
de ceux qui ne réparent pas leurs pertes. En vain la seule feuille qui , depuis
la subite et miraculeuse conversion du Journal de. Paris , puisse faire encore
quelque chose pour eux, le Journal des Débats a recommandé aux électeurs,
pendant plusieurs jours , avec une chaleur toujours croissante , des candidats
déjà affiliés à la doctrine, ou dont on ferait bien vite des doctrinaires à brevet,
M. François Delessert, par exemple, et M. Plougoulm. Les électeurs ont
répondu par un refus à ces provocations tantôt doucereuses, tantôt mena-
çantes, et peut-être M. Arago n'aurait-il pas été élu au sixième collège de
Paris , si M. François Delessert , dans cejquartier commerçant , eût mieux
caché dans sa poche sa patente de doctrinaire et n'eût pas été si vivement
appuyé par le Journal des Débats. Après toutes les défaites essuyées par ses
candidats de prédilection , le Journal des Débats choisira d'autres amis
désormais, nous y comptons, et ne s'exposera pas à perdre ce qui peut lui
rester d'influence, en donnant obstinément, dans l'exclusif intérêt de
M. Guizot, des conseils qui sont dédaignés. Il n'était pas accoutumé autre-
fois à prêcher dans le désert, et il renoncera bientôt à se faire ainsi le pré-
curseur enthousiaste de celui qui ne doit pas venir.
Les doctrinaires reconnaissent eux-mêmes aujourd'hui que tout va les
abandonner à la fois. La répulsion des électeurs doit rendre irrévocable, ils
le sentent bien , la défection des journaux qui les protégeaient : il ne leur
REVUE DE PARIS. 133
restera que la tribune pour y faire entendre , de loin en loin , quelques voix
tristes et solitaires. Cependant, comme ils ne se tiendront jamais pour battus,
au moment même où ils voient le présent leur échapper, ils se reportent vers
l'avenir. Là, ils s'imaginent revivre avec une singulière assurance. Et ne
croyez pas qu'ils se contentent de dire : « Nous reviendrons un jour; les
fautes du pouvoir, les malheurs du pays, nous ramèneront à travers tous les
obstacles. » Ce funeste espoir serait bien quelque chose de conforme à leur
patriotisme éprouvé; mais une prédiction si vague ne suffit pas à leur esprit
systématique. Ils ont une théorie toute prête pour préciser l'époque inévi-
table de leur retour, et ils disent : « Ceci durera deux ans, d'une manière
ou d'une autre, et, après ce délai , on nous rappellera. » — C'est pousser
loin l'amour des généralités et l'orgueil philosophique , que de faire , en
quelque sorte, une loi historique pour soi-même. Il y aura donc désormais
un principe nouveau dans le monde , c'est que les doctrinaires , poussés hors
du pouvoir, y rentrent au bout de deux ans, c'est une vicissitude prévue. Ils
s'ajournent eux-mêmes à deux ans , comme la secte proscrite des templiers
ajournait un autre roi du nom de Philippe à une année.
En attendant que les prophéties s'accomplissent, les doctrinaires sont
impossibles; le centre droit est décimé, et le ministère peut tout au plus
glaner dans ses rangs un petit nombre de voix qui n'ont pas été à toujours
inféodées aux doctrinaires ; mais sa véritable force est au centre gauche ,
comme nous le désirions. Cette section de la chambre se fractionne elle-
même, mais sans se séparer, en plusieurs subdivisions; car trouverait-on
quelque part aujourd'hui une complète et harmonieuse unité? Il y a donc
la subdivision qu'on appelle plus particulièrement le tiers-parti, et qui ne
secondera jamais avec zèle un ministère dont M. Thiers renierait les per-
sonnes et les doctrines; elle a gagné onze voix, selon toute probabilité. Il
y a la subdivision qui n'a besoin d'aucune influence pour se ranger sous
celle du 15 avril, et qui la préfère même à toute autre; elle a gagné aussi
des voix, nous ne saurions dire dans quelle proportion. Enfin il y a une der-
nière subdivision, qui votera pour toute administration à laquelle on devra
l'exclusion des doctrinaires; elle n'a guère de prédilection à exprimer, ni
pour un ministère tiers-parti, ni pour le ministère qu'on nomme politique,
il lui suffit de voir qu'on ait une préférence pour le centre gauche, et qu'on
fasse dominer ses vues dans le gouvernement. Cette subdivision s'est aussi
recrutée largement dans les élections, et nous présumons qu'un grand
nombre des députés nouveaux lui appartiennent. En résumé, le centre
gauche, dans toutes ses nuances, a conquis des noms nouveaux et n'a
presque rien perdu. Cette pléiade de jeunes hommes politiques, qui sont
l'ame, la conscience et le faisceau moral du centre gauche, n'a vu dispa-
raître aucun des siens dans la mêlée; nous voyons sur la liste des élus
MM. Dufaure, Dubois (de la Loire-Inférieure), Vivien, Félix Real, Ma-
thieu de la Rcdorte, Edouard Roger, Reynard, Malleville, Ducos, etc.
Ce n'est pas tout. L'ascendant politique du centre gauche doit s'accroître
même de ce qui tend à affaiblir les fractions de la chambre plus avancées
que lui vers l'extrémité. Or, le parti radical de la gauche, malgré l'acces-
sion de MM. Martin, Corne, Michel, perd neuf voix. La gauche constitu-
tionnelle de M. Barrot en perd sept. Avions-nous tort de dire, il y a huit
134
REVETE DE PARIS.
jours , avant aucun résultat connu des élections , que le centre gauche serait
l'élément vital de la chambre prochaine?
C'est un heureux événement que la scission de M. Barrot, pour tout le
monde, hormis pour la gauche radicale, et de jour en jour cette scission
s'aggrave et se complète, témoin le discours de M. Barrot à ses électeurs de
Chauny. Mais il n'y a point de parti parlementaire qui soit mieux en posi-
tion que le centre gauche de recueillir les fruits immédiats de la séparation
des constitutionnels et des radicaux. Quelle raison, en effet , avait-on jus-
qu'ici de mettre en suspicion le centre gauche? On disait, non pas tout-à-fait
a tort, que le centre gauche était bien voisin de la gauche de M. Barrot, qui
était aussi alors celle de M. Arago, de M. Laffitte, de M. Dupont ( de
lEureJ, de M. Salverte, indistinctement; on tenait à repousser tout ce
qui avoisinait, ne fût-ce qu'en apparence, ce parti jusqu'alors indiscipli-
nable, inflexible, et suspect à la royauté depuis le compte-rendu. Voyez,
aujourd'hui, quelle heureuse chance nous arrive! En même temps que
la gauche constitutionnelle perd de ses forces numériques, elle gagne de
plus en plus le droit d'être appelée constitutionnelle; donc on ne pourra
plus , pour ces deux motifs, l'opposer comme un épouvantail perpétuel à tous
ceux qui, comme nous, estiment la participation du centre gauche aux
affaires une nécessité de la politique présente. La gauche est, certes, encore
loin et restera loin du pouvoir; mais elle n'épouvante plus personne, surtout
on n osera plus rendre victimes de la frayeur qu'elle inspirait, tous ceux
qui I ont combattue au premier rang et avec le plus de succès, par cela même
qu'ils l'approchaient de plus près.
On jugera peut-être que nous avons mis trop de complaisance à tracer
des catégories, à en déterminer les limites, pour y classer toutes les opinions
probables de la chambre future. Ce n'est pas absolument un mal à l'arrivée
d une législature où il y aura plus de cent députés nouveaux; ce sont, pour
ainsi dire, des logemens tout préparés, où ils peuvent aller se caser, ne
fut-ce que pour un jour, et en attendant d'autres classifications plus con-
formes aux intérêts de la circonstance , d'autres dénominations de partis que
nous aurons à adopter dans la langue usuelle de la politique. L'imprévu ne
manquera pas dans tout ce que nous allons voir; c'est ce qui assure le haut
intérêt de la session pour tout le monde, et nous dirions presque l'amuse-
ment de ceux qui voient avant tout, dans les affaires publiques, un spec-
tacle et un pa^se-temps. Il n'y a presque personne de nos jours qui n'en
vienne à s'appliquer, un peu plus tôt, un peu plus tard, cette triste parole :
« Je vis par curiosité. »
Parmi les choses qui ont eu le don de nous réjouir, nous eu convenons, le
désappointement électoral de quelques sommités du parquet parisien figure
en première ligne. M. Desmortiers a cessé d'être le député de Saint-Jean-
d'Angely ; M. Frank-Carré n'a pu se faire accepter à La Fèche, ni, comme
on sait, M. Piougoulm à Paris. Nous estimons fort le parquet, nous savons
qu'il a rendu de grands services, nous croyons qu'il en rendrait encore dans
l'occasion, mais s'il reste ce qu'il est, ce qu'il doit être, le parquet et rien
de plus. Il ne nous plaît pas, il nous semble plus qu'inutile que les bonnets
carrés s'introduisent en trop grand nombre dans la politique. Ils n'y sau-
raient rien faire de bon, la plupart du temps, à moins de s'élever aune
RKVLE DE PARIS. Î35
certaine hauteur qui n'a guère été atteinte de nos jours. M. Dupin seul, pour
des qualités particulières qui n'appartiennent qu'à lui, et qui encore de-
viennent parfois des défauts, est bien placé à la chambre, il y est nécessaire;
mais aussi faut-il convenir qu'il y représente bien de sa personne une dou-
zaine au moins de bonnets carrés.
Il est vrai de dire que , si les magistrats, — les magistrats qui ne sont pas
de la magistrature assise , — ne doivent pas, à notre sens, être nombreux à
la chambre, les avocats mériteraient de l'être encore bien moins. Ceux-ci
également sont assez représentés par M. Dupin et par plusieurs autres. Aussi
approuvons-nous de tout notre cœur ce sage électeur de Saint-Germain qui ,
donnant sa voix à M. Auguste Bertin de Vaux, le seul anti-doctrinaire du
Journal des Débats , s'écriait , après un beau discours de Me Coffinières à la
réunion préparatoire : « C'est très bien, mais nous avons déjà trop d'avocats
à la chambre! »
— Enfin les Italiens ont retrouvé Rubini , et certes bien leur en a pris , car
le public commençait à sentir vivement son absence. Cette voix si puissante,
si ample, si profondément sympathique, s'est dégagée des brouillards qui
l'enveloppaient, et le merveilleux ténor a reparu dans toute la magnificence
de son talent et de son triomphe. La rentrée de Rubini nous a valu l'autre
jour la Sonnambula et le début de la Persiani. Entre tous les opéras de
Bellini, la Sonnambula est, sans contredit, le plus charmant. Les douces
cautilènes s'y exhalent comme d'elles-mêmes , les motifs agréables y coulent
de source, cela est frais et pur, plein de calme, de transparence et de mé-
lodie. Les défauts d'instrumentation que l'on déplore à si bon droit chez
Bellini, et qui trop souvent vous ravissent à l'enthousiasme où ses plus
belles inspirations voudraient vous entraîner, se dérobent ici sous la grâce
villageoise du motif, et si les négligences de style se rencontrent encore çà
et là, elles empruntent à la naïveté du sujet un air simple qui n'est pas sans
charme, un gracieux laisser-aller qui plaît. Presque toutes les cantatrices
affectionnent le rôle d'Amina ; on sait quels étonnans effets de passion, de
coquetterie et de finesse, la Malibran trouvait dans ce caractère; l'an passé,
la Taccani l'avait choisi pour ses débuts, et aujourd'hui la Persiani a fait de
même. C'est qu'il y a dans ce rôle deux parties bien distinctes , l'une élevée
et dramatique, l'autre agile, variée, brillante, la partie de l'ame et celle
de la voix , ce qu'il faut, enfin , pour donner en un moment la mesure d'une
cantatrice. Jusqu'à présent, le talent de la Persiani ne s'est montré que sous
la dernière de ces deux faces, l'autre est restée dans l'ombre. Ainsi le pre-
mier jour, elle a presque échoué dans le mouvement énergique du finale;
sa voix ne s'entendait qu'à de rares intervalles, et lorsque Rubini lui venait
en aide en étouffant le son; du reste, partout ailleurs sa voix a fait preuve
d'une agilité merveilleuse, et, sauf quelques petits accidens qui ne se renou-
velleront plus, il faut l'espérer, n'a point menti à ce qu'on en disait. La voix
de Mme Persiani parcourt, avec une facilité sans exemple, la gamme des so-
prani les plus élevés; mais, comme il faut toujours qu'on abuse des avan-
tages les plus rares, et qu'on s'évertue à trouver des effets au-delà des
limites de son talent, Mme Persiani ne s'arrête point là et se complaît à mon-
ter par boutades dans les plus hautes régions de la voix des enfans de chœur,
pour y chercher des notes excentriques qui vous font bondir dans votre stalle
136 REVUE DE PARIS.
et viennent tout juste pour gâter un trait composé à ravir. Que Mme Persiani
se livre à ces exercices lorsqu'elle travaille à son piano, rien de mieux;
qu'elle pipe à la volée des ré et des mi sur:aigus, à merveille : si l'un fait
défaut, l'autre sort , et d'ailleurs elle peut recommencer vingt fois l'épreuve
sans que personne y trouve rien à dire. Mais à la scène, il n'en est plus ainsi;
on ne doit attaquer devant le public que les notes dont on est sur, car le pu-
blic vous tient compte de tout, et la note a beau se donner des airs merveilleux,
si elle a l'air faux , il la chute, sans que vous puissiez prendre votre revanche.
La Persiani abuse des traits, elle les prodigue à tout propos et sans mesure,
au point que la mélodie en devient méconnaissable. Il faut dire aussi que
dans le nombre il s'en trouve quelquefois de charmans et dont l'originalité
vous émerveille. Dans la cabalelte finale, elle attaque le motif avec un
aplomb, une hardiesse, une témérité qui n'appartiennent qu'aux cantatrices
du premier ordre; quant aux ornemens qui se multiplient à l'excès vers la
fin de la conclusion , elle fera bien d'en retrancher une partie , d'autant plus
qu'ils ne sont pas tous d'un goût irréprochable et nuisent à l'effet. On a parlé
de la Sontag à propos de la Persiani. Sauf l'agilité naturelle, je ne vois pas
quels rapports peuvent exister entre ces deux cantatrices. La Sontag affec-
tionnait, il est vrai , les trilles , les cadences, et toutes ces coquetteries de la
voix, qui font presque tout le talent de la Persiani; mais comme tout était
juste, net, irréprochable, comme on l'écoutait avec confiance, comme l'ad-
miration pouvait se répandre, sans que jamais une note douteuse lui fit re-
brousser chemin! ensuite quelle expression sublime à certains jours, quelle
grandeur de style et de geste ! La Sontag a joué dona Anna de manière à
faire le désespoir de toutes les cantatrices, et dans Semiramide elle a gagné
la partie sur la Malibran , dont le vrai rôle était Arsace. Or, je vous le de-
mande, quelle comparaison sérieuse établir entre une cantatrice de cet ordre
et la Persiani, un talent délicat, aimable et fin, mais qui jamais ne s'élève
au-dessus des artifices de l'école, et même dans ses vocalisations, dont on a
fait si grand bruit, ne réussit pas toujours. — Le Théâtre-Italien va mainte-
nant déployer ses richesses, tous sont à leur poste , les deux soprani, les
deux basses foudroyantes du duo des Puritains , et pour conduire l'harmo-
nieuse légion, le prince des ténors, Rubini. Il ne manque plus maintenant
à l'ensemble qu'un jeune et vaillant contralto qui vienne relever Mmc Alber-
tazzi du triste embarras où elle s'est fourvoyée en acceptant le rôle d'Ar-
sace, qu'elle aurait bien dû cependant ne plus jouer.
— M. Ernst , le célèbre virtuose , a donné un concert , vendredi , à l'Opéra.
Paganini assistait à cette soirée; on sait qu'il porte le plus vif intérêt à ce
jeune artiste , qu'il regarde comme son successeur. Le succès de M. Ernst a
été des plus complets; il a joué sur le violon un air de Bellini, comme
Rubini l'aurait chanté. L'orchestre de l'Opéra a exécuté l'admirable ouver-
ture d'Obéron comme on l'exécute au Conservatoire.
F. Bonnaire.
LE
CHEVAL DE CRÉOUI.
A la cour de la reine-régente Marie de Médicis, M. de Créqui ne
passait point pour l'un des plus beaux hommes, à cause de sa taille
trop petite ; mais il avait le langage agréable et l'air si hardi , qu'on ne
pouvait se défendre d'un certain plaisir à le regarder. Il plaisait aux
dames et passait pour le plus intrépide joueur de son temps, après
M. de Bassompierre. Quand ces deux champions se mettaient en
présence l'un de l'autre, les cartes à la main, on était sûr qu'il y
aurait quelque grosse somme perdue, et le plus ordinairement c'était
Bassompierre qui empochait l'argent, parce que le hasard le servait
avec une constance inouie.
Un matin que M. de Créqui s'était échauffé mal à propos au petit
jeu du Louvre, à vouloir lutter contre une veine malheureuse, il avait
perdu 60,000 écus sur parole et de bonne grâce; mais il s'en était
revenu chez lui fort triste, et songeait aux moyens d'acquitter cette
énorme dette. En y mettant sa dernière pièce, il lui manquait encore
plus de 40,000 livres, et le comte éprouvait bien delà répugnance à
recourir au connétable de Lesdiguières, son beau-père. Ce n'était
pas que le bonhomme eût jamais fait difGculté de secourir ses enfans
en pareille circonstance; mais il accompagnait ordinairement ses
envois de fonds d'une petite mercuriale qu'on n'aimait pas à essuyer.
Le comte de Créqui demeura donc un jour entier sans se résoudre
à rien, et le soir venu, comme il se trouvait seul dans son hôtel
de la rue Bcauregard, il se mangea les ongles jusqu'à neuf heures.
TOME XLVII. ho\e>ibre. 10
138 REVUE DE PARIS.
Ensuite, ayant pris une plume, il se mit d'abord à dessiner sur le
bois d'une table, et Onit par écrire à son ami le chevalier de Guise,
pour l'engager à souper.
Au moment où le message allait partir, le chevalier lui-même arriva.
Il apportait des consolations et le fond de sa bourse.
— Ehl mon cher Créqui, dit M. de Guise, vous voilà sombre et
accablé ; la plume sur l'oreille comme un procureur ! Est-ce que vous
voulez écrire un traité de la vanité des choses humaines? Les cartes
ont été tigresses; il reste encore l'amour et la table. Je vous apporte
3,000 écus; c'est bien peu, mais vous connaissez le proverbe : La
plus belle fille....
Il faut savoir que M. de Guise , le second, était ûls du célèbre Bala-
fré. Il n'était pas des plus lettrés de la jeunesse d'alors. Il préférait
les quatrains de Pibrac aux poésies de Malherbe; mais, quoiqu'il eût
en effet l'esprit un peu court, il ne manquait point d à-propos, et
pour ce qui est du cœur, il l'avait meilleur et mieux placé que per-
sonne.
— Gardez cet argent, chevalier, répondit Créqui. Mon beau-père
Lesdiguières ne refusera pas de venir à mon secours. Je suis un peu
sombre, comme vous dites; mais je compte sur vous pour secouer
l'ennui ; et, tenez, je vous écrivais en vous engageant à venir souper.
— A la bonne heure. Je suis invité chez la vicomtesse d'Auchy .
qui réunit, ce soir, un tas de beaux-esprits ; mais je reste avec vous.
Nous causerons du passe-dix qui vous a joue un si mauvais tour, et
nous boirons comme il faut.
— C'est cela, et au dessert nous ferons ensemble ma supplique au
vieux connétable.
— Fort bien vu! je suis plein d'esprit à la fin de mes repas.
M. de Guise renvoya ses chevaux et ses gens. On se mit à l'aise,
et le souper fut promptement servi. La cave du comte de Créqui était
bien garnie. Le connétable avait dans ses propriétés des vignobles
fameux; il partageait annuellement ses récoltes avec ses enfans :
« Le bourgogne, disait-il , convient à tous les âges, et si mon fils a
le nez un peu rouge sur ses vieux jours , il me ressemblera. » Aussi
le bonhomme riait plus volontiers des excès de table que des pertes
de jeu.
Créqui et le chevalier, tous deux entre vingt-cinq et trente ans,
avaient la réputation d'être de solides convives. Les bouteilles se
succédèrent avec rapidité ; les verres étaient grands et ne demeu-
raient guère en place , de sorte qu'après une heure de conversation,
REVUE DE PARIS. 139
on demanda de l'air à grands cris. Pour noyer les soucis de son ami,
le chevalier buvait outre mesure, sans s'apercevoir que les vins de
M. de Lesdiguières étaient fort capiteux. A mesure que le souper
avançait, la disposition d'esprit des deux jeunes gens se modifiait sin-
gulièrement. Créqui devenait plus joyeux à chaque verre, tandis que
M. de Guise, contre son ordinaire, sentait sa gaieté s'évanouir. Il
passait la main sur ses yeux, et faisait une mine de plus en plus
sévère.
— Chevalier, disait Créqui en riant, vous n'êtes pas bien. Si le feu
roi vous voyait, il jurerait son ventre-saint-gris que vous avez jus-
tement la figure fâchée de votre oncle Mayenne le lendemain de la
bataille d'Ivry. Pour vous remettre en belle humeur, chantez un
petit air.
— Créqui, mon cher, il me revient à la mémoire un mot que disait
M. de Rohan ce matin, et qui ressemble diablement à une insulte.
— Quelle idée! vous avez entendu de travers et vous vous souve-
nez double.
— Non pardieu! voici comment la chose est arrivée. M. de Rohan
était à deux pas de moi , pendant que je saluais la reine-mère, et il
parlait à ses voisins du marche-pied d'un carrosse. Or, je sais qu'on
m'a sottement accusé d'avoir tué le marquis de Lux, par trahison,
sur le marche-pied de son coche , comme il en descendait pour se
battre avec moi. C'est une insigne fausseté; je ne suis pas un assassin,
mille diables!
Créqui se mit à rire plus fort.
— Vous êtes charmant, chevalier : M. de Rohan ne peut-il parler
du marche-pied d un carrosse , sans qu'il s'agisse de vous?
— Eh ! non. Je ne veux pas qu'on prononce ce mot. Le premier
qui le dira , je le tuerai séance tenante, en lui faisant beau jeu, pour
prouver que je me bats en galant homme ; mais, par la corbleu ! au
diable les marche-pieds! Je les briserai tous comme ce verre, et puis-
que j'ai entendu parler de marche-pied, j'en veux avoir raison. Sang
de Dieu ! il m'a outragé ; je lui ferai rentrer ce marche-pied dans la
gorge.
En discourant ainsi, M. de Guise se promenait à grands pas, le
visage fort rouge et les yeux hors la tête. Créqui se tenait les côtes.
— Au lieu de rire , poursuivit le chevalier, vous feriez bien mieux
de prendre votre épée pour venir me seconder.
— Vous perdez la raison; la réputation du brave Guise n'est pas
à faire. Asseyez- vous , et ne pensez plus à ce marche-pied.
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140 REVUE DE PARIS.
— Je ne pourrais fermer l'œil de la nuit si je ne tirais cela au clair
ce soir même. Allons! puisque vous ne voulez pas m'offrir votre
ofûce, je vais aller seul chez mon homme.
M. de Guise prit en chavirant ses armes et son chapeau et des-
cendit dans la cour de l'hôtel , où Gréqui ne tarda pas à le rejoindre.
Une pluie fine et perçante tombait sans bruit; l'air était froid et la
nuit sombre. Cependant le chevalier, avec l'obstination de l'ivresse,
persista dans sa résolution. Créqui , voyant qu'il ne pouvait le retenir,
lui fit seller un cheval et lui mit sur les épaules un manteau de cam-
pagne.
— Je vous prête là une bonne bête, chevalier; ménagez-la un peu.
Appelez-la par son nom pour qu'elle vous traite en ami. On la nomme
Capricieuse. Ne serrez pas la bride si lourdement et ne la tourmentez
pas. Elle n'a pas besoin qu'on l'excite. C'est l'arrière-petite-fille du
fameux cheval noir de mon beau-père le connétable.
— N'ayez donc aucune peur, disait M. de Guise; me prenez-vous
pour un enfant? Je vous la renverrai demain au coup de huit heures.
— Allez doucement; le pavé sera glissant et il est tard. Attachez
ce manteau à votre collet pour ne pas le perdre. Vos plumes vont
être gâtées par la pluie; prenez mon chapeau , je remettrai le vôtre
demain au valet que vous m'enverrez. La grille est ouverte. Bonsoir,
chevalier! Croyez-moi, allez vous mettre au lit.
— Bonsoir, bonsoir!
M. de Guise toucha des éperons le joli cheval, qui partit comme
une flèche et disparut au grand trot par la petite rue Saint-Boch.
L'action du vin se concentrant par l'effet du froid sur l'estomac et
le cerveau, le chevalier sentit que la tête lui tournait complètement.
Le brouillard et l'obscurité étaient si intenses, qu'on ne distinguait
pas les maisons. M. de Guise, laissant aller la bride sur le cou du
cheval, s'en rapporta entièrement à sa monture du soin de le con-
duire et se mit à penser à ses affaires.
— Ah! murmurait-il entre ses dents, M. de Bohan s'imagine qu'on
peut ainsi me dire une impertinence, à moi! le fils d'un homme qui
a fait la guerre au roi! Morbleu! je lui apprendrai à vivre.
Puis, revenant à la jument noire, le chevalier s'écriait :
— Où me mènes-tu, Capricieuse? Nous allons à l'hôtel de Bohan.
C'est cela. Cours, ma belle, dépêchons-nous.
L'animal poursuivait sa route comme s'il eût fait grand jour; il
tourna par les rues sans hésiter, prit une foule de détours, et sem-
blait emporté par la ferme résolution d'arriver à un but.
REVUE DE PARIS. 141
— Que je suis aise, disait le chevalier, d'avoir affaire à ce Rohan ,
qui n'est prince que d'une main ! Je lui veux faire trois trous à son
pourpoint. Le premier dans la poitrine, par un dégagement, comme
cela...
M. de Guise , oubliant qu'il était à cheval , gesticulait comme un
possédé. La jument noire passa sous une voûte sombre, que le che-
valier reconnut tout à coup pour une des portes de la ville.
— Holà ! eh ! où va donc ce cheval d'enfer?
îl allait s'arrêter et demander son chemin aux gardiens, lorsque la
jument, prenant le galop, se jeta au travers des champs. Avant qu'il
eût remis la main sur les guides, le chevalier entendit la porte se
fermer derrière lui, et l'officier de ronde qui posait à grand bruit les
chaînes de clôture.
— Pardieu ! dit M. de Guise, je suis curieux de savoir où ce damné
animal me va conduire. Si c'est en face du diable, j'en serai fort aise,
car j'ai toujours eu furieusement d'envie de lui parler.
Et reprenant ses idées querelleuses, il répétait à satiété :
— Ah! vous croyez qu'on peut ainsi me jeter au nez ce marche-
pied! Je vous en donnerai dans les côtes pour votre marche-pied! Je
veux que personne n'ose plus prononcer ce mot-là, personne que moi
seul ; et je le dirai sans cesse, pour que tout le monde tremble rien
que de l'entendre.
La jument noire avait repris son trot de course ordinaire. Elle
tourna dans la campagne par différens sentiers qu'elle paraissait
habituée à parcourir, et s'arrêta enfin devant une maisonnette dont
l'obscurité ne permit pas au chevalier de remarquer la bonne appa-
rence et l'air de propreté.
— Qu'est-cela? dit M. de Guise dont l'ivresse se dissipait. Le che-
val veut entrer ici ! C'est pour m'amener à ce logis qu'il a tant couru!
Voilà qui est singulier. Il est évident que Créqui vient souvent dans
cet endroit. Ce ne peut donc pas être un coupe-gorge, car je ne crois
pas qu'il fasse de la fausse monnaie. Ce doit être bien plutôt une maî-
tresse qu'il garde dans ce manoir. L'aventure peut devenir plaisante.
Allons jusqu'au bout.
La jument grattait du pied le sable avec impatience, tandis que le
chevalier cherchait la sonnette. Il la trouva enfin et la tira doucement.
Une lumière éclaira les unes après les autres toutes les fenêtres d'une
petite tour, et un vieux valet ouvrit la grille.
— On ne vous attendait plus, monsieur le comte. Vous n'avez pas
coutume d'arriver passé minuit. Madame est au lit.
14-2 REVUE DE PARIS.
Le chevalier, descendu de sa monture, était fort embarrassé. Il
n'osait parler de peur de détromper le valet. Il rabattait son cha-
peau sur sa figure et s'enveloppait du manteau «le Créqui; mais il ne
savait quel chemin prendre, ni où se trouvaient les escaliers. Heu-
reusement une femme de chambre , en robe de nuit , se présenta, une
lumière à la main, et conduisit le chevalier par les degrés jusqu'à
l'appartement de la dame.
— Faut-il réveiller Thomas? demanda la Dariolette.
— Non.
— Monsieur le comte a-t-il besoin de quelque chose?
— De rien.
— S'il veut me donner son manteau...
— Laisse-moi, va-t-en.
M. de Guise entra dans la chambre à coucher, et ferma la porte
brusquement, au nez de la suivante.
— C'est bien aimable à vous d'être venu ce soir, mon cher sei-
gneur, dit une voix fort douce. A quel heureux hasard dois-je votre
visite , un jour consacré au jeu et à la cour?
Au lieu de répondre , le chevalier s'empara d'une lumière et d'une
grosse clochette, qui étaient posées sur un guéridon près du lit, et
les porta sur la cheminée. La dame, écartant un peu les rideaux,
reconnut aussitôt que ce n'était pas Créqui. Elle cacha sa figure dans
ses mains, sans que le chevalier eût le temps de la voir.
— 0 mon Dieul cria-t-elle avec l'accent du plus grand effroi, qui
est cet homme?
— Ne vous effrayez pas , madame, je suis le chevalier de Guise ,
et non point un malfaiteur.
— 0 ciel! je suis trahie! perdue! Au secours! N'approchez pas
de moi !
— Prenez garde à ce que vous allez faire, dit le chevalier en s'as-
seyant avec sang-froid; si vous appelez vos gens, tout Paris saura
l'aventure demain. Ne me reconnaissez-vous pas? Je suis M. de
Guise, vous dis-je; je ne vous veux point de mal. Laissez-moi vous
conter par quel étonnant enchaînement de circonstances je me trouve
ici à la place de Créqui.
La dame enveloppa sa tête dans les draps.
— Je ne vous regarderai point , si vous le voulez ainsi , poursuivit
le chevalier. Rassurez-vous, je vous en supplie; vous verrez que
vous avez affaire à un galant homme.
M. de Guise raconta tout ce qui venait de lui arriver.
BEVUE DE PARIS. 14o
— La curiosité seule , poursuivit-il , m'a conduit jusque dans cette
chambre. Maintenant je consens à me retirer, si vous l'exigez; mais
je pense que vous serez assez charitable pour me garder jusqu'au
jour, car je veux être roué si je sais en quel pays je suis, et la nuit
est noire, glaciale et pluvieuse en diable.
— Eh bien! monsieur le chevalier, dit la dame , je vais vous faire
donner une chambre et un lit. Vous partirez demain matin, et vous
irez dire au comte de Créqui ce qui s'est passé. Mais, non, vous saurez
en vous en allant où vous êtes venu ; vous reconnaîtrez la maison ;
vous apprendrez mon nom; vous le direz partout. Oh ! que vais-je
devenir, mon Deu?
— Ehl là! calmez-vous. Je vous promets que je partirai comme je
suis venu, sans rien regarder, sur ce même cheval infernal. En vé-
rité, je veux vous contenter, madame.
— Ne cherchez donc pas à me voir, monsieur; jurez-moi que ja-
mais vous ne ferez aucune démarche pour me connaître !
— Je jurerai tout ce que vous voudrez. Ne vous tourmentez pas
ainsi , de grâce !
— Ouvrez cette armoire, monsieur, et donnez-moi un masque que
vous y trouverez.
— Le chevalier obéit scrupuleusement. Tl mit le masque au bout
de son épée, et le tendit de fort loin à la dame ; mais il eut le temps
d'apercevoir un bras admirable, de grands yeux pleins d'expression,
et un profil d'une si rare beauté, qu'il sentit du regret d'avoir promis
tant de générosité.
— Si vous m'en croyez, dit-il, nous Réveillerons pas vos gens.
Vous dormirez paisiblement dans votre lit, et moi, j'attendrai sur
ce fauteuil l'heure de partir. Je sais bien qu'on ne voudrait pas me
croire si je disais que j'ai passé ainsi la nuit près d'une belle per-
sonne ; mais, enfin, en vous jurant sur ce crucifix et par lame
de mon père , le grand Henri de Lorraine , que ce qui m'arrive au-
jourd'hui sera un secret éternel, vous aurez, j'espère, confiance
en moi?
— Il faut bien que je me fie en votre honneur, monsieur, puisque
c'est ma seule sauvegarde.
— A la bonne heure ! Je suis fier de cette confiance, et je veux que
vous appreniez à me connaître. A présent que nous avons fait une
trêve , causons donc plus tranquillement , puisque vous craignez de
vous endormir près de moi. La nuit n'est pas bien longue , et il y en
1W REVUE DE PARIS.
a la moitié d'écoulée. Pour vous faire passer le temps, je vais vous
conter quelques-unes de mes aventures.
M. de Guise était un cavalier fort beau et fort aimé des femmes.
11 savait de bonnes histoires, et il trouva le moyen de divertir et
d'intéresser la dame, si bien qu'au bout d'une heure ils riaient en-
semble de bon cœur. On peut se dire bien des choses dans une nuit,
et je regrette de ne pas connaître entièrement cette conversation
singulière. Je sais seulement que, vers deux heures après minuit, le
chevalier était appuyé sur le chevet de l'inconnue, et que, vers trois
heures, fatigué de se tenir sur ses jambes , il était assis au pied du
lit. La conversation languissait; la dame s'agitait en étendant ses
membres , et M. de Guise se laissait aller, toujours par excès de
fatigue. La lumière s'étant éteinte d'elle-même, le chevalier se trouva
enfin couché à côté de la belle.
— Voilà , lui dit-elle d'un ton de reproche , une nouvelle aventure
ajoutée à votre liste, et que vous conterez comme les autres.
— Jamais, madame ! N'ai-je pas fait un serment cette fois? Ban-
nissez donc toute crainte.
La dame garda le silence, et c'était la meilleure capitulation que
pût désirer le chevalier.
Une lueur grise s'étendait insensiblement sur les vitres de l'appar-
tement, lorsque la belle inconnue, sautant à bas du lit, sortit de la
chambre, en ayant soin de fermer la serrure au double tour. Quoique
la conversation eût fait du chemin pendant le reste de la nuit, et que
la dame se fût bien adoucie, M. de Guise n'avait pu obtenir d'être
dégagé de son serment. Il voulut donc s'exécuter de bonne grâce, et
remit à la hâte ses habits. Il entendit au dehors des gens qui chu-
chottaient, et un carrosse auquel on attelait des chevaux. L'inconnue
reparut bientôt ; elle était encore masquée.
— On vous conduira en voiture , chevalier, dit-elle. Vous aurez
soin de dire au comte de Créqui que vous êtes tombé de cheval après
avoir erré toute la nuit. Votre ivresse rendra la chose vraisemblable.
Je compte sur votre honneur et vos sermens. Je me suis dit souvent
que si ma liaison avec Créqui devait faire de moi une femme disso-
lue, j'aimerais mieux renoncer au monde. Soyez donc certain que si
vous faites une tentative pour me voir, je me retirerai aussitôt dans
un couvent. Adieu , chevalier, partez vite !
La dame ouvrit avec empressement la porte; et voyant que le che-
REVUE DE PARIS. 145
valier obéissait docilement, par un retour de faiblesse ou de coquet-
terie, elle ajouta :
— Je no vous défends pas pourtant de penser à moi.
— De ma vie je ne fus si heureux! s'écria M. de Guise en la pres-
sant dans ses bras, et vous êtes une cruelle...
— Allons , partez , au nom du ciel !
— Quoi! ne vous reverrai-je plus?
— Jamais, monsieur, jamais en ce monde !
— Si vous me défendez de vous chercher, vous m'enverrez du
moins de vos nouvelles?
— Peut-être.
— Vous me donnerez bien aussi les moyens de vous écrire?
— Ce méchant homme ne s'en ira pas ! dit-elle en frappant du pied
avec colère.
— C'est que je sens que je vais vous aimer horriblement.
— En ce cas , vous aurez à souffrir.
— Accordez-moi un gage, un souvenir que je puisse emporter.
— Rien , monsieur. Point de souvenirs ! point de gages ! vous tenez
déjà bien mal vos promesses, en hésitant ainsi à m'obéir.
— Eh bien! adieu donc. Je m'en rapporte à vous, mais n'oubliez
pas que je vous aime. Adieu. Je ne puis renoncer à l'espoir de vous
retrouver.
— N'y songez pas. Ce n'est pas probable.
— Que mes ordres soient exécutés, dit encore la dame en s'adres-
sant à ses laquais d'un ton impérieux.
Et le chevalier se jeta en soupirant dans le fond du carrosse, qui
partit avec la rapidité de la foudre. Un homme était assis sur le
coussin de devant. C'était le vieux domestique qui avait ouvert la
grille.
— Monseigneur, dit cet homme fort poliment, je vous demande
bien pardon de la liberté ; mais il faut que je suive ponctuellement
les ordres de madame, comme vous savez. Veuillez donc retirer
votre tète de la portière et permettre que j'abaisse les stores.
— Fais ce que tu voudras, vieux drôle, puisque j'ai promis de
me laisser traiter aujourd'hui comme les ours de la ménagerie du roi:
mais pardieu ! ces précautions ne servent à rien. Que va-t-on faire du
cheval de Créqui?
— Que votre seigneurie n'en soit pas en peine. On l'a remis dans
son chemin, et , avec trois coups de fouet sur la croupe, on l'a lancé
146 REVUE DE PARIS.
fout seul au galop. Je gage bien qu'il esl arrivé à présent à la maison
de son maître.
— Mais crois-tu que je ne verrai pas par quelle porte nous entre-
rons dans Paris?
— Nous n'entrerons point par la plus voisine; nous avons déjà fait
un long circuit.
— Et si je veux chercher demain dans tous les environs, je saurai
bien reconnaître la maison.
— Il y en a deux mille toutes pareilles , et les environs de Paris
.sont bien grands.
— Mais si je voulais regarder à l'instant même où je suis?
— Je ne vous le conseille pas, dit le valet en armant un énorme
pistolet, car je vous ferais sauter la cervelle.
— Si je t'offrais cent écus , pour me dire le nom de ta maîtresse?
— Ah! je lui conterai cela , parce qu'elle m'en donnera le double.
— Mais si je veux dire à Créqui ce qui est arrivé?
— Monseigneur 1 vous feriez là une laide action qui ne vous servi-
rait de rien et causerait quelque terrible malheur.
— Le vieux singe a raison.
— Où votre seigneurie veut-elle qu'on la conduise? demanda
l'homme, quand le carrosse fut entré dans Paris.
— A l'hôtel de Guise.
Une fois arrivé chez lui , le chevalier ne songea plus beaucoup à
son aventure. Il changea d'habits et s'en fut aux Éluves avant de se
rendre au Louvre pour faire sa cour. Il rencontra justement Créqui
<ians la rue Saint-Honoré.
— N'êtes-vous point blessé? lui dit le comte en riant. Vous étiez
ivre comme un matelot hier soir, chevalier. Mon cheval est revenu
tout seul, couvert d'écume. Il parait que vous avez fait le juif errant
toute la nuit.
— Je ne l'ai point passée si mauvaise que vous le pourriez croire.
— Oh ! je n'en suis pas en peine. Un galant de votre sorte ne doit
pas manquer d'asiles chez les dames.
— Et vous donc, n'en avez-vous pas aussi quelques-uns?
— Un seul , chevalier, mais que je ne changerais pas pour tous les
vôtres.
— C'est à savoir.
Le chevalier de Guise , comme les jeunes gens d'alors , aimait à
faire connaître au public ses amourettes; aussi les sermens qui l'obli-
REVUE DE PARIS. 147
geaient à garder le silence furent-ils pour moitié dans l'impression
profonde que lui laissa la rencontre fortuite de la nuit. Le premier
jour il n'y pensa guère parce qu'il alla souper chez sa maîtresse. Le
second jour, étant importuné par ses souvenirs, il ût la débauche
avec des amis, chez un traiteur fameux; mais le troisième il resta
enfermé dans son appartement et ne put songer à autre chose qu'à
la belle inconnue. Ce fut le quatrième jour, en s'éveillant, qu'il se
sentit amoureux à la fureur. II se leva, déterminé à chercher la dame
pour lui peindre ses tourmens. Ce devait être une personne de la
cour, puisqu'elle était très riche; son mari devait être absent pour
qu'elle pût ainsi recevoir Créqui tous les soirs. Bien des femmes
avaient une maison de plaisance aux environs; mais toutes n'y habi-
taient pas à cause de la saison qui était fort avancée.
Dans le désordre de la nuit , le chevalier avait noté des indices qui
pouvaient le guider dans ses recherches. Une tresse de cheveux blonds
s'était échappée de la coiffe; le masque ne cachait pas le front qui
était d'une beauté remarquable; la grandeur et la forme des yeux,
la longueur des cils lui étaient aussi connues; les mains étaient lon-
gues et fluettes; le cou mince et les épaules fort tombantes. M. de
Guise avait encore remarqué un signe noir; mais il se trouvait placé
sur le haut du bras gauche , dans un endroit que la robe cache tou-
jours, que les femmes découvrent leur poitrine ou qu'elles n'aieni
point de manches.
Pendant une semaine entière, le chevalier ne bougea plus de la
cour. Il ne regardait que les dames blondes, et quand il croyait avoir
rencontré juste , il s'inform lit de deux choses : si le mari était absent ,
et si on avait maison de campagne aux environs, car il était inutile
de demander si on connaissait M. de Créqui, le comte étant un des
personnages les plus en évidence.
Malgré tous ces moyens de vérification, M. de Guise se trompa
plus d'une fois, et il lui arriva de tenir à plusieurs dames des dis-
cours à le faire passer pour fou. Peu s'en fallut qu'il ne le devint
en effet une fois qu'il eût reconnu que sa belle ne venait pas chez la
reine. La bourgeoisie était un dédale immense à se perdre en pour-
suites inutiles , et que penserait-on d'un aussi grand seigneur, le
second d'une maison princière, qui ne verrait plus que des demoi-
selles et dis gens de courte épée?
Les difficultés ne faisant que l'irriter davantage et son amour
croissant tous les jours , le chevalier jura mille fois de ne point se rr-
buter, dût-il employer une année entière à passer en revue toutes les
148 REVUE DE PARIS.
femmes de la robe et de la finance. Un matin qu'il y avait nombreuse
compagnie à la ruelle de la reine-mère , sa majesté , qui était un peu
malade, pria M. de Bassompierre de raconter une de ses galanteries
pour la divertir.
— Par ma foi ! dit le colonel des Suisses, je ne sais, madame, que
des histoires qu'il me faut taire , ou d'autres bonnes à conter à mes
soldats.
— Bah ! reprit la reine. On assure que vous avez quatre mille
lettres de femmes en vos coffres et une chambre pleine de portraits.
— Ce sont fables à dormir debout.
— Ne faites point l'hypocrite ; vous avez à Chaillot une maison à
mener des filles.
— Madame, j'y en mène en effet (1); mais je n'oserais dire ce qu'on
y fait à des oreilles royales. Voilà monsieur de Guise qui peut parler
de ses affaires, étant prince et bien plus à l'abri que moi de tout
danger. C'est lui qui va nous raconter une de ses amourettes.
Le chevalier, voyant un cercle nombreux de jolies femmes parmi
lesquelles il y en avait beaucoup de blondes , pensa que son inconnue
pouvait bien s'y trouver. Il conçut l'idée hardie de la forcer à se tra-
hir par quelque signe d'émotion au récit de son aventure. Le désir
de la découvrir triompha des scrupules et de la foi du serment. Il
évita de prononcer le nom de Créqui, et glissa légèrement sur l'épi-
sode du cheval; mais il parla de la dame mystérieuse et de la mai-
sonnette avec les détails les plus minutieux , en ayant soin d'étudier
les moindres jeux de physionomie de son auditoire. Il dit tout ce qu'il
savait du signalement de la belle, en jurant ses grands dieux qu'il la
poursuivrait jusqu'en enfer, et qu'il l'aimait à la rage.
L'histoire eut du succès et réjouit particulièrement la reine ; mais
aucune des beautés de la ruelle ne laissa voir qu'elle fût troublée.
Le chevalier, croyant en être pour ses frais, s'apprêtait à sortir. Une
femme qui se trouva près de lui se pencha contre son oreille et lui
dit tout bas :
— Vous êtes un indigne et un traître!
Puis elle se retourna fort tranquillement pour reprendre la con-
versation qu'elle avait avec une autre personne. M. de Guise tres-
saillit de joie et de surprise. Il vit des cheveux fort beaux, quoique
d'un blond un peu trop ardent; une peau d'une blancheur parfaite,
de grands yeux pleins de vivacité, une taille admirable et des mains
(l) Cette réponse de Bassompierre à la reine est historique.
REVUE DE PARIS. 149
effilées; ce ne pouvait être que son inconnue. Il la retrouvait en la
personne de Mlle Paulet, jeune femme fort à la mode et qu'on accu-
sait d'être galante. On disait même qu'elle avait eu quelque liaison
avec le duc, frère du chevalier. Jamais M. de Guise n'avait songé à
lui faire la cour; mais depuis un instant elle lui semblait délicieuse-
ment belle, et il s'étonnait de ne l'avoir point reconnue plus tôt.
En quittant le Louvre, M"e Paulet n'avait pas fait cent pas en son
carrosse que le chevalier se trouvait à cheval près de la portière. On
releva les glaces d'un air fort maussade et on ne voulut pas seule-
ment répondre aux saluts du jeune seigneur. Arrivé à l'hôtel du con-
seiller Paulet, M. de Guise offrit sa main pour faire descendre la de-
moiselle.
— Je ne sais, lui dit-on avec colère , comment je puis encore ac-
cepter les services d'un homme aussi déloyal que vous, monsieur.
— Vous ai-je fait le moindre tort? répondit humblement le che-
valier; quelqu'un, autre que vous et moi, sait-il ce qui s'est passé
entre nous? De grâce! permettez que je vous accompagne. Il faut
que vous connaissiez à quel point je vous aime.
— Vous ne monterez pas chez moi, monsieur, je vous le défends;
je suis trop irritée contre vous dans cet instant.
— Dites- moi au moins quand il vous plaira de me recevoir.
— Mais on ne peut donc se défaire de vous?
— Ce sera difficile à présent, à moins que vous ne me fassiez
mourir ; mais vous ne serez pas assez cruelle pour me condamner
sans m'entendre. Accordez-moi une seule audience.
— Eh bien! ce soir, à dix heures, mon carrosse vous ira prendre
chez vous. Je vous donnerai audience dans la maisonnette où vous
êtes déjà venu. Vous trouverez en moi un juge sévère, je vous en
avertis.
— Je consens d'avance à subir toutes les peines qu'il vous plaira
de m'infliger. Elles ne sauraient être aussi dures que celle d'être
séparé de vous.
— A ce soir donc.
De retour à son hôtel, M. de Guise, ivre d'espérance, fit appeler
son barbier, ouvrit ses boîtes de parfums , et mit une chemise à bro-
derie d'or, comme si l'heure du rendez-vous eût été près de sonner.
Ne sachant plus comment tuer le temps , il s'alla promener à pied
sous les arbres du cours. Cinq heures venaient de sonner, lorsque
M. de Créqui vint à passer sur son cheval noir.
150 REVUE DE PARIS.
— Qu'avez-vous donc, chevalier? lui cria le comte. Vous bâillez
comme un président en séance.
— Je m'ennuie à la mort. Mais vous , comment venez-vous par ici
sans vos gens?
— Je vais dîner à la campagne.
— Où donc cela?
— Je ne puis vous le dire.
— Est-ce que ce serait chez votre maîtresse?
— Précisément. Je suis en retard. Adieu, chevalier!
M. de Guise demeura comme frappé delà foudre. Une fantaisie de
M. de Créqui pouvait lui enlever son bonheur. Des projets sinistres
roulèrent dans sa cervelle. Il voulait avouer tout au comte et se battre
à mort avec lui. Il fallait qu'un des deux cédât le pas à l'autre, car
l'idée du partage devenait intolérable, et la jalousie dévorait le cœur
du chevalier. La soirée lui sembla mortellement longue. Il descendit
dans la rue avant dix heures, et prêta l'oreille avec attention au
moindre bruit. Un brouillard épais enveloppait la ville. Quelques
passans suivaient les murs avec des lanternes. Cependant le rou-
lement d'un carrosse se fit bientôt entendre. Les chevaux tour-
nèrent dans la rue et s'arrêtèrent devant l'hôtel; la portière s'ou-
vrit. M. de Guise bondissait de plaisir. Il donna une bourse pleine
d'or au laquais , et s'élança joyeusement sur le marche-pied.
— Sans doute , pensait-il chemin faisant, Créqui n'a fait que dîner
avec M"e Paulet , et il n'y passe point la nuit.
Après un assez long voyage, la voiture entra dans une petite cour
sablée. M"e Paulet descendit elle-même les degrés pour recevoir le
chevalier ; mais il crut s'apercevoir que l'aspect du vestibule n'étaii
pas le même qu'à sa première visite.
— Vous viendrez aujourd'hui dans mon salon, lui dit-elle, c'est là
qu'est mon tribunal. Voici le siège de l'accusé.
En parlant ainsi, la demoiselle désignait un large fauteuil placé
près du feu, à côté d'une table où le souper était servi.
— Jugez-moi de même tous les soirs, dit le chevalier en prenani
un baiser sur deux lèvres entr'ouvertes par le sourire; et puisse mon
procès durer plus long-temps que celui de Biron!
La camériste, qui sortit alors du salon, passa devant M. de Guise.
Ce n'était pas celle qu'il avait vue la première fois. Le valet qui ap-
porta les viandes était aussi une ûgure nouvelle. Un doute étrange
vint assaillir le chevalier.
REVUE DE PARIS. 15i
— Vous l'avez eu aujourd'hui à dîner? dit-il à M"f Paulet.
— De qui parlez-vous?
— De celui qui fera le malheur de ma vie si je ne vous arrache
à lui.
— Ne pensons pas à cela.
— Encore un seul mot, je vous prie. De quelle couleur était le
manteau qu'il avait aujourd'hui?
— En vérité, vous êtes singulier ! Quelle fureur avez-vous de parler
de cet homme? Ne cherchez donc pas à me le remettre dans l'esprit,
et surtout ne me donnez pas occasion de prononcer son nom.
— Ouais ! pensa M. de Guise, est-ce qu'elle l'ignorerait? est-ce que
ce ne serait pas mon inconnue?
Dans l'incertitude où il tombait tout à coup, le chevalier ne voulut
pas se priver d'un plaisir qui était si proche et si attrayant. Dans le
cas même où il y aurait une tromperie sous jeu, elle était assez douce
pour qu'il consentît à prolonger l'illusion.
On verra par la suite de cette histoire combien il était amoureux
de son inconnue ; mais un caprice d'un moment n'était pas à dédai-
gner pour cela. L'amour est un remède si sûr aux peines d'amour,
qu'il aurait peut-être suffi que Terreur se prolongeât jusqu'au len-
demain pour que le chevalier se trouvât guéri de sa passion, et que
M"e Paulet s'emparât entièrement de cette imagination indécise qui
cherchait à se fixer.
M. de Guise avait un moyen sur d'éclaircir ses soupçons ; c'était le
signe noir qui devait se trouver à la jonction du bras gauche à
l'épaule. Il eut le bon esprit de ne point trop se hâter d'y recourir.
Il mangea le souper le plus gaiement qu'il put, et laissa les choses
suivre leur cours naturel. Ce fut le lendemain à la pointe du jour
seulement comme la demoiselle sommeillait, qu'il écarta d'une main
tremblante la manche de la chemise. Le bras était fort joli et d'une
blancheur charmante; mais le signe n'y était pas! M"e Paulet en
Réveillant vit le chevalier qui ajustait tranquillement ses dentelles et
attachait son manteau.
— Que faites-vous donc? lui dit-elle.
— Ne vous dérangez pas, ma mignonne, répondit-il ; je vais pour-
suivre mes recherches. Je vous sais gré de la tromperie. Vous n'êtes
pas mon inconnue , et si je pouvais l'oublier, ce serait bien auprès
de vous ; mais je sens que rien ne peut l'ôtcr de ma pensée , puisque
je suis encore tout à elle dans ce moment même. Adieu. Acceptez
152 REVUE DE PARIS.
cette bague en souvenir de cette nuit, et si vous en avez le temps,
songez à moi quelquefois.
Le chevalier mit un fort beau diamant au doigt de Mlle Paulet, et
sortit de la maison.
Un mois entier s'était écoulé depuis celte rencontre, et M. de
Guise n'avait pas reparu à la cour. N'espérant plus retrouver sa
.belle parmi les femmes de la noblesse , il s'était jeté si avant dans
la bourgeoisie, qu'il ne venait plus au Louvre. On s'inquiéta d'une
si longue absence. Bassompierre avait vu par les rues le chevalier-
fort en désordre, la mine pâle et son épée lui traînant sur les talons.
Il fallait que l'amour lui eût troublé la raison ou qu'il fût malade. En
effet, le pauvre jeune homme était au désespoir, et le jour que Bas-
sompierre l'avait aperçu, il se mit au lit avec une grosse fièvre. On
se rappela l'histoire racontée à la ruelle de la reine ; on en reparla
beaucoup, et la maladie du chevalier devint un sujet général de
conversations. Les dames s'intéressaient à son malheur. On s'inscri-
vait pour lui chez le suisse de son hôtel, et Sa Majesté lui envoya le
médecin des enfans.
Pendant qu'il était alité, le chevalier reçut un billet qui lui rendit
un peu de courage. C'était de la dame mystérieuse :
« Est-il vrai, lui disait-on , que vous soyez malade par amour pour
moi? En ce cas, prenez patience. Les maris sont mortels comme les
autres hommes, et les amans sont infidèles. Vous entendrez sans
doute parler de moi dans trois mois. »
Le terme était fort long, mais enfin c'était du moins une perspec-
tive consolante. Ce qui contribua le plus au prompt rétablissement
du malade, ce fut une inspiration lumineuse qui lui vint à force de
réfléchir. Sitôt qu'il se vit en état de sortir, le chevalier s'en alla chez
M. de Créqui. Après avoir causé de mille choses indifférentes, il té-
moigna le désir de visiter les écuries. Tous les chevaux furent passés
en revue, et le comte, étant riche et magnifique, avait de belles mon-
tures. M. de Guise s'arrêta en dernier devant la jument noire qu'il
avait aperçue tout d'abord.
— N'est-ce pas là , dit-il sans avoir l'air d'y songer, cette bête que
vous m'avez prêtée un soir?
— Précisément. C'est celle que je préfère aux autres.
— Elle me plaît , je ne sais pourquoi, et je voudrais vous l'acheter.
REVUE DE PARIS. 153
— Je n'ai pas envie de m'en défaire. Elle descend en ligne mater-
nelle du fameux cheval de M. le connétable.
— Ce ne serait pas là une raison pour la garder, si elle ne valait
rien.
— Mais il s'en faut qu'elle soit mauvaise.
— Je le crois, puisque je vous propose de me la céder. Je vous en
donnerai un bon prix, ou bien nous ferons un échange.
— Vous ne la prendriez pas , si je vous offrais de la troquer contre
votre beau cheval de Hanovre.
— Peut-être, car celui-là ne me plaît plus autant que les premiers
jours.
— Allons donc! vous feriez une mauvaise affaire, et, d'ailleurs,
je tiens à ma jument noire.
— Faites-moi l'amitié de me la vendre.
— Voilà un caprice de malade, chevalier.
— C'est vrai. Il faut absolument que je me passe cette fantaisie.
Fixez vous-même la somme.
Depuis quelque temps les cartes n'étaient point favorables à M. de
Créqui. Il avait besoin d'argent et voulut profiter de l'occasion. 11
demanda huit cents écus. C'était énorme; mais le chevalier n'hésita
pas.
— Je vous apporterai cela demain soir, à neuf heures, dit-il au
comte, et j'emmènerai le cheval.
Le lendemain, avant neuf heures, M. de Guise arriva tenant les
huit cents écus. Il ajouta soixante livres pour la selle et la bride , ne
voulant gêner en rien la jument noire dans ses habitudes. Le palefre-
nier qui la soignait d'ordinaire l'apprêta, et le chevalier mit leste-
ment le pied dans l'étricr.
— Bonsoir ! dit Créqui en riant. Vous êtes un grand original, che-
valier. Si demain vous avez des regrets du marché, vous me trou-
verez prêt à le rompre, pourvu que le jeu n'ait pas été trop méchant
pour moi.
— Je ne reviens jamais sur une affaire conclue.
— Comme il vous plaira. Ménagez cette pauvre bête , et ne lui
faites pas mener une aussi rude vie que le jour où je vous l'ai prêtée.
— Soyez tranquille, j'en aurai soin.
Le cheval piaffait d'impatience. M. de Guise était haletant; il partit
comme le premier jour par la petite rue Saint-Roch. L'obscurité était
profonde, et pourtant la jument allait grand train, ce qui promettait
TOME XLVII. NOVEMBRE. 11
154 REVUE DE PARIS.
un succès complet. Sa volonté semblait fort arrêtée. Elle prenait, sans
hésiter, les détours et marchait avec une rapidité croissante. Le che-
valier en riait convulsivement, tant il avait de joie de se sentir ainsi
porté vers le but de tous ses désirs.
— Cours, belle Capricieuse! disait-il en laissant aller les guides.
Nous atteindrons le bonheur, et ta ration d'avoine sera doublée ce
soir; je te le promets.
Cependant M. de Guise, ne voyant point apparaître la porte de la
ville qu'il avait passée la première fois, commençait à s'étonner.
— Peut-être, pensa-t-il, Créqui ne prend-il pas exactement le
même chemin tous les soirs ; qu'importe, pourvu que nous arrivions!
Les tours du Chàtelet apparurent tout à coup, et la jument noire
traversa rapidement le Pont-au-Change que M. de liuise était cer-
tain de n'avoir pas trouvé sur son passage à la première excursion.
— Où me mènes-tu, infernale bête? murmurait-il en retenant sou
manteau prêt à voler dans les airs. Faut-il que tu te fourvoies juste-
ment aujourd'hui! Mille démons! où donc allons-nous?
Le chevalier n'osait pourtant remettre les mains sur la bride, car
la pensée lui vint à l'esprit que la dame pouvait bien avoir changé de
domicile. Il traversa bientôt le second bras de la rivière et s'enfonça
dans les rues tortueuses du faubourg Saint-Jacques. Arrivé près du
cloître des Cordeliers, le cheval s'arrêta court devant une maison
d'assez pauvre apparence, et posa ses nazeaux entre les barreaux
de la porte.
— Plus de doutes! s'écria M. de Guise, elle est rentrée à la ville,
et voici le séjour où je dois la retrouver!
Il sauta légèrement à terre, et saisissant le marteau, se mit à frap-
per violemment. Une vieille femme apparut au bout de cinq minutes,
tenant une lumière que ses doigts décharnés défendaient mal contre
les attaques du vent.
— Un peu de patience! cria-t-elle de loin. Eh ! pour Dieu ! on ne
frappe pas ainsi à cette heure de la soirée. Que voulez-vous, l'homme?
— Ouvre vite, bonne femme, c'est de la part du comte de Créqui.
— Pardon, mon gentilhomme; excusez-moi, je vais aller chercher
les clés. Mon maître est dans son lit, mais il se lèvera, s'il est né-
cessaire.
— Ah! ton maître est au logis! c'est différent; je reviendrai de-
main ; et comment se porte sa femme?
— Vertudieu! méchant écolier, vous moquez-vous des gens? Mon
maître n'est pas marié, par la grâce du ciel!
REVUE DE PARIS. 155
— Qui est donc ce maître, et comment diable se nomme-t-il?
— Allez, vous êtes un drôle de venir troubler le repos de maître
Pucelle, le meilleur avocat du barreau de Paris. Tout le monde le
connaît, et c'est lui qui plaidera demain pour M. de Gréqui, dont il
a l'honneur de recevoir une visite tous les jours depuis un mois, car
ce procès donne bien de l'inquiétude à l'illustre seigneur.
Le chevalier, furieux et désespéré, remonta sur sa bête, et lui
enfonçant les deux éperons dans le ventre, la conduisit chez lui au
triple galop, en la rouant de coups.
— Du moins, disait-il en frappant de toutes ses forces, je te dé-
goûterai du quartier Saint-Jacques et des visites à maître Pucelle!
Créqui était depuis peu en procès contre les collatéraux de sa
femme, et comme il allait tous les jours voir son avocat sur son che-
val favori, l'animal avait pris de nouvelles habitudes. Pendant huit
jours de suite , M. de Guise s'efforça vainement de lui faire retrouver
les anciennes. Tous les soirs le chevalier s'en venait dans l'ombre ,
sous les murs de l'hôtel Créqui, et partait de là, laissant errer la
jument noire à sa fantaisie; mais quand cette bête indocile ne prenait
pas le chemin du logis de l'avocat Pucelle , à cause des leçons que lui
donnait son cavalier, elle errait au hasard par les rues. Cette vie
vagabonde, dans la mauvaise saison, aurait pu coûter cher à M. de
Guise, s'il n'eût heureusement fini par se convaincre de l'inutilité de
ses efforts. Ayant perdu l'espoir de retrouver sa belle inconnue, il
s'enferma chez lui, ne voulut recevoir personne et résolut d'attendre
le plus patiemment qu'il pourrait l'époque fixée par la dame. Trois
mois sont longs à passer pour un homme aussi amoureux. Le che-
valier devint si pâle et si maigre par l'effet de l'ennui, que ses amis
avaient peine à le reconnaître.
Ce fut bien pis encore au bout des trois mois, quand le chevalier
vit les jours s'écouler sans qu'il lui vînt de nouvelles. Il se promenait
éternellement dans la cour de l'hôtel de Guise et courait chez le Suisse
dès qu'il arrivait quelque message. Il tomba sérieusement malade à la
lin du quatrième mois, et cette fois les médecins crurent qu'il n'en
reviendrait pas. La dame eut la cruauté de ne pas envoyer chez lui
une seule fois. Le pauvre jeune homme s'imagina qu'elle était mork-
et commanda des habits de deuil. Lorsqu'il entra en convalescence ,
le duc son frère, craignant que ces folies n'eussent une mauvaise fin ,
le voulait emmener en Provence; mais lui n'y voulut jamais consentir.
Il finit par former le projet de tout avouer à M. de Créqui , dans l'cs-
11.
156 REVUE DE PARIS.
poir que le comte, plus enclin encore au jeu qu'à la galanterie , con-
sentirait peut-être à céder sa maîtresse.
Avant d'oser en venir à ce parti , le chevalier s'en alla un matin se
promener tout seul au bord de la rivière. Il avait la tête basse et le
regard si morne, qu'il était un objet de pitié pour les passans. Il arriva
doucement jusqu'à l'arsenal où M. de Rosny, grand-maître de l'artil-
lerie , faisait essayer des canons qui sortaient de la fonderie; c'étaient
de grosses pièces qui faisaient des détonnations effroyables.
— Je gage, messieurs, dit le chevalier aux officiers d'artillerie, que
personne de vous n'aurait la hardiesse de se tenir à cheval sur le pre-
mier canon que l'on va tirer?
— De la hardiesse! lui répondit-on, ce serait bien plutôt un acte
de pure démence; le reculement seul de la pièce doit donner une
furieuse secousse 1
— Vous ne l'oseriez donc pas, messieurs?
— Non, certes!
— Eh bien 1 moi , je le veux faire.
— Et moi , dit M. de Rosny, je vous supplie de ne pas risquer ainsi
votre vie. S'il vous arrivait malheur, la responsabilité tomberait sur
ma tête.
— Voici des témoins qui attesteraient que je l'ai voulu. Pour ce qui
est de ma vie, ne vous embarrassez de rien, je vous la céderais , en
ce moment, pour fort peu de chose. Quand Fontenai-coup-d'Épée
lit scier par le tronc un arbre où il était monté, pour voir s'il se ferait
mal en tombant (1) , on ne s'opposa pas à son envie; laissez-moi donc
contenter la mienne , je vous prie.
En parlant ainsi , M. de Guise se mit à cheval sur un énorme canon
chargé jusqu'à la gueule , et qui n'avait pas encore été tiré.
— Allons , mettez le feu ! criait-il sans vouloir écouter les remon-
trances du grand-maître.
Il fallut lui obéir. Le canonnier abaissa la mèche. Le coup partit
avec un bruit terrible et déchirant dont les assistans furent étourdis.
Un nuage épais enveloppait le chevalier. Une vieille moustache s'écria:
— Il est perdu ! la pièce a dû éclater !
En effet, le canon venait de crever, et M. de Guise gisait à terre
horriblement mutilé. On le porta chez lui sur un brancard ; il n'était
pas mort, mais il n'en pouvait revenir. La nouvelle de cet accident
(») Historique.
REVUE DE PARIS. 157
se répandit par la ville, et, comme on parlait depuis long-temps des
chagrins de ce jeune seigneur, on broda là-dessus une foule de contes
étranges.
Vers le soir, comme les médecins se retiraient, déclarant qu'il n'y
avait aucune ressource, une dame fort belle accourut à l'hôtel de
Guise. Elle pénétra jusqu'au lit du chevalier, et pencha son visage,
noyé de larmes, sur celui du moribond. Il ouvrit les yeux, et faisant
un grand effort pour parler :
— Vous auriez mieux fait de venir plus tôt, dit-il.
Et il expira.
C'était la dame mystérieuse!
Cette femme s'appelait Marie Droguet : elle était fille d'un simple
sergent au Châtelet , et le président Le Coigneux l'avait épousée pour
sa beauté. Son humeur était fantasque. Elle rendit ses amans fort
malheureux , à l'exception de M. de Créqui. Elle avait pour habitude
d'aller à pied par les rues, précédée d'un homme qui jouait du luth
de Bologne, ce qui n'était pas d'usage alors, et aurait un peu prêté
à rire, si elle n'eût été d'une beauté vraiment extraordinaire.
Son mari, M. Lecoigneux, dont Mignard fit plus tard le portrait,
avait une mauvaise mine qui tenait parole, car il montra toujours un
cœur très dur. Depuis long-temps il se repentait d'avoir épousé
Marie Droguet , et les mémoires du temps racontent qu'il s'en défit
vertement par le poignard pour prendre une autre femme qui lui
apportait beaucoup de biens quoiqu'il fût déjà riche. C'était peu de
jours après la mort du chevalier de Guise.
On sait ce qu'est devenu M. de Créqui , et les historiens l'ont assez
fait connaître. Le roi le fit duc et prince de Foix. Il se distingua sur-
tout à la campagne de 1622 et dans ses ambassades.
Il ne nous reste plus qu'à parler de la jument noire qui avait causé
tant de malheurs. Elle faillit coûter la vie au frère du chevalier en se
jetant avec lui dans une fondrière; mais elle lui servit beaucoup le
jour qu'il s'enfuit en Piémont, ayant appris que M. le cardinal le
voulait faire arrêter. Elle mourut fort vieille à Rome dans les écuries
d'un prélat qui la mit au carrosse, et à qui elle pensa plus d'une fois
faire rompre le cou par ses caprices.
Paul de Musset.
EXPLORATIONS DE VICTOR HUMER
EUT EGYPTE.
En 1810 , on parlait beaucoup à Munich de Victor Hummer, jeune
étudiant qui sortait de l'université. Quelques amis voulurent l'en-
traîner dans une association nationale, instituée pour exterminer les
Français. Victor Hummer répondit qu'il ne voulait exterminer per-
sonne, que ses inclinations étaient vouées à la science, et qu'il se
proposait de vivre en paix, toute sa vie, dans son cabinet de Munich ,
pour élever un monument à sa patrie et à l'univers. Il parlait toutes
les langues anciennes et modernes.
Hummer avait spécialement cultivé l'histoire de l'université. Nul ne
connaissait mieux que lui la cause de la grandeur et de la décadence
de tous les empires. Il savait le grec comme M. Gail, et lisait Xéno -
phon comme un vétéran des dix Mille. Un jour, on lui demanda, à
l'improviste , quel était le consul romain qui florissait au temps
d'Alexandre de Macédoine. Il répondit, sans hésiter, Papirius Cur-
sor. On ouvrit les vingt volumes in-quarto de Catrou et Rouille, et
l'on reconnut la vérité du fait.
Hummer se sépara du monde, et se voua corps et ame à la traduc-
tion d'Hérodote. Il estimait profondément cet historien, et voulait
lui témoigner son affection d'une façon solennelle. Hummer ne fut
pas distrait de son travail par tout le fracas des batailles contempo-
raines. Ami de l'antique, il avait en sincère mépris les soldats alle-
mands et étrangers; il abhorrait le shako et le frac blanc. Tout ce
qui n'était pas phalange macédonienne était misérable à ses yeux.
Au bout de dix années de labeur, il avait dévoré son petit patri-
moine, mais Hérodote était traduit.il offrit environ cent kilogrammes
REVUE DE PARIS. 159
de manuscrits au libraire Cotta pour 10,000 florins. L'éditeur de
Leipsig lui écrivit une lettre charmante, et refusa d'imprimer sa
traduction. Hummer avait fait trois ans de philosophie, et cela lui
servit en cette occasion; il se rappela tous les aphorismes des sages
sur les contrariétés de la vie, et garda son manuscrit pour en faire
les délices de son foyer domestique. Il en lisait des fragmens à ses
amis. A la fin de l'année, il n'eut plus d'amis : Hérodote seul lui
resta.
A force de se relire , il fondit son individualité dans celle d'Héro-
dote, et parfois il se croyait Hérodote et pensait en grec. « Ce qui
manque à mon ouvrage, disait-il, ce sont des commentaires et des
notes; le libraire Cotia me l'a fait observer avec raison. Il faut com-
pléter l'œuvre. Commentons et annotons; j'aurai cent éditeurs pour
un. Si l'Allemagne me fait défaut, j'irai à Paris, et le premier libraire
du Palais-Royal me donnera 100,000 francs de ma traduction O
Paris ! »
Il lui restait une petite maison de 4,000 florins; il la vendit pour
faire ses commentaires. « Heureux ceux qui placent ainsi leur argent
sur la postérité! » disait-il en prenant une lettre de change sur la
maison Pastré, à Alexandrie d'Egypte. Débarrassé de tout souci, il
partit pour l'Egypte, le 15 mars 1822.
En arrivant au Caire, il fut atteint de la peste ; mais sachant bien
qu'il ne devait pas en mourir, puisque les commentaires n'étaient pas
faits, il se laissa tourmenter par le fléau, et ne prit d'autre médecin
que le hasard. Cependant il perdit un œil. « C'est justement, dit-il,
ce qui est arrivé à Annibal dans les marais étrusques. » On voit que
son caractère d'historien se soutenait jusqu'au bout.
A peine convalescent, il prit du papier vélin d'Allemagne, qui est
gris, et un crayon hongrois, loua un chameau , et sortit de la viSle pat
la porte du Kalib.
« Commençons par observer le lac Mœris, dit-il; Hérodote s'est
étendu complaisamment sur ce lac. Il a vu les deux pyramides qui
s'élevaient au milieu de ce lac ; elles avaient six cents pieds de haut,
dont une moitié dans l'eau et l'autre dans l'air. Elles étaient surmon-
tées de deux statues de bronze doré, et revêtues sur leurs quatre
faces d'un beau marbre poli, tiré des carrières du Mokatan. »
Hummer adressa la parole en arabe à des fellahs qui buvaient
l'ombre sous la porte du Caire, et leur demanda le chemin du lac
Mœris.
Les fellahs regardèrent fixement l'étranger, et ne répondirent pas.
160 REVUE DE PARIS.
— Au fait, dit Hummer, je m'adresse à des paysans stupides; je
trouverai bien le lac sans eux. Le lac Mœris avait quatre-vingts lieues
de circuit, d'après Hérodote, qui l'a vu comme je vois mon chameau.
On ne perd pas un tel lac comme un verre d'eau.
Et il poussa sa monture vers le Mokatan.
Le soleil dardait d'aplomb sur la tête du commentateur d'Héro-
dote; mais la science ne s'arrêta pas devant 40 degrés Réaumur.
Hummer remerciait même le soleil , qu'il appelait Horus, de lui mon-
trer clairement la plaine. Le jour était si radieux, qu'on aurait dé-
couvert un scarabée sacré à deux lieues à la ronde. Cette clarté
transparente ne servit qu'à prouver à Hummer qu'il ne voyait rien
du tout.
Après quatre heures de marche dans le sable, il vit poindre deux
pyramides dans la direction de Saccarah. Toute fatigue fut oubliée :
« Ce sont les pyramides du lac Mœris ! s'écria-t-il , je les reconnais ;
mais il paraît que le lac est à sec; n'importe, je verrai le lit, un lit de
quatre-vingts lieues! Si je ne me trompe, je crois découvrir aussi les
ruines du Labyrinthe. Oh ! que j'ai dit de belles choses sur le Laby-
rinthe dans mon ouvrage d'Hérodote! Le Labyrinthe , ai-je dit, était
do palais composé de cent palais; il avait été bâti par l'architecte
Cramris , sous un Basileos-Ptolomeos , je ne sais plus lequel. Cet édi-
fice prodigieux, ai-je ajouté, occupait autant de terrain qu'une ville;
il se baignait dans le lac Mœris, comme un roi d'Orient dans une
cuve de porphyre. 0 palais des palais ! »
En achevant ces mots, il découvrit la tète d'une troisième pyra-
mide. Le chameau s'arrêta.
a Trois pyramides dans le lac Mœris ! dit-il , voilà qui est singu-
lier ; je n'en ai annoncé que deux , et j'ai affirmé les avoir vues. C'est
peut-être une ombre; avançons. »
En avançant, il en découvrit quatorze.
« Quatorze pyramides dans le lac Mœris, où il ne devrait en exister
que deux ! dit Hummer, cela mérite un commentaire particulier.
Peut-être l'éloignement m'a fait faire une erreur de calcul; allons
examiner le phénomène de plus près. »
Arrivé au pied des pyramides de Saccarah , il en compta dix-sept.
Elles n'avaient pas six cents pieds; c'étaient des pyramides de
briques, de dix toises de haut, en fort mauvais état, et qui avaient
été probablement bâties, sans façon, pour ensevelir dix-sept petits
banquiers de Memphis.
« Ce doit être la monnaie des grandes pyramides d'Hérodote, dit
REVUE DE PARIS. 161
Hummer. Voilà bien le génie démolisseur des peuples 1 on détruit un
palais pour construire centchétives maisons ; on démolit deux pyra-
mides pour en construire dix-sept. Ainsi s'éteignent les grandes
choses ! Voilà donc ces deux fameuses pyramides dont j'ai parlé.
Quelles devaient être belles quand elles n'étaient que deux! Écri-
vons ce commentaire sur mon album. »
Hummer jeta circulairement ses yeux dans le désert, et dit : « Voilà
les ruines du lac Mœris. C'est bien là notre lac, il n'y manque que
l'eau. Mes descriptions sont de la plus parfaite exactitude. Je suis au
milieu du lac, au pied de ces deux dix-sept pyramides ; je n'ai plus
que le Labyrinthe à trouver. »
Il avait perdu beaucoup de temps dans ces explorations; la nuit
tombait. En cherchant le Labyrinthe , il s'égara.
Il erra long-temps de détours en détours, et découvrit une hutte
d'Arabe. s Frappons à cette porte hospitalière, dit-il : avec quel bon-
heur l'enfant du désert va me recevoir ! » Il frappa trois fois ; la hutte
était déserte. Hummer se coucha sur le sable, en se faisant de sou
chameau une alcôve à quatre piliers et un lambris. Le premier rayon
du soleil l'éveilla en sursaut, comme si un tison eût brûlé son visage.
Il fit un petit repas frugal, et, s'orientant à l'aide de la carte et du
soleil, il se prouva qu'il n'était pas fort éloigné du lac Natroun et du
Fleuve sans eau.
« Hérodote a parlé du lac Natroun, dit-il, c'est un lac sans im-
portance; mais je serais bien aise d'explorer le Fleuve sans eau. An-
hydropotamos. Commençons par le lac, le fleuve est tout près. »
En effet, il trouva un amas de sel, durement cristallisé, dans
l'étendue d'une demi-lieue. C'était incontestablement le lac. Il en
prit un échantillon, et fit un commentaire. Ensuite il s'enfonça dans
le désert, en suivant un vallon formé de petites dunes prolongées.
Hummer reconnut dans ce vallon le lit du fleuve; il n'y avait pas une
;;outte d'eau , et le sable était chauffé à quarante-cinq degrés.
Avant de rentrer au Caire, il visita Arsinoë, aujourd'hui Faïoun.
Hérodote appelle Arsinoë la province des Roses : il avait voyagé
dans cette province toujours entre deux haies de rosiers. Hérodote
ajoute que le parfum d'Arsinoë arrivait jusqu'à Mcmphis. Hummer
marchait le nez au vent dans la direction du parfum : il trouva des
forets de nopals, qui ont beaucoup d'épines, mais point de fleurs; ils
étaient habités par des lézards verts. Le voyageur allemand ne vit
dans la dénomination d'Hérodote qu'une allégorie profonde, et il
admira le bon sens de l'historien grec.
162 REVUE DE PARIS.
Il rentra au Caire chargé de documens précieux , mais avec deux
coups de soleil.
« C'est maintenant, dit-il, que je dois, encouragé par mes premiers
succès, étendre mes explorations vers cette Haute-Egypte qu'Héro-
dote connaissait si bien, et dont nous avons donné ensemble de si
merveilleuses descriptions. »
La Haute-Egypte était en ce moment désolée par la guerre. Les
Wechabites s'étaient révoltés contre Méhémet-Ali, et lbrahim-Bey
cotoyait le Nil avec une armée pour les soumettre. Il fallait qu'Hum-
mer se munît d'un firman du vice-roi , ou qu'il attendit la soumission
des rebelles. Ilummer, réduit à ses dernières piastres, résolut de
demander un ûrman. Il descendit le Nil, et se rendit à Alexandrie ,
où il demanda une audience au vice-roi.
Lorsque le savant de Munich entra au palais, Méhémet-Ali fumait
son éternelle pipe, peinte, d'après nature, par Horace Vernet, dans
ce charmant tableau où les janissaires sont si horriblement massa-
crés. Il appuyait ses pieds sur un vieux lion en retraite, façonné en
escabeau. Ilummer se prosterna devant le redoutable escabeau,
frappa trois fois le plancher de son vaste front, ce qui faisait rire
aux larmes le grave Méhémet.
En voici un encore, dit le vice-roi , qui va me comparer au serpent,
au phénix, à Pharaon, à Joseph en Egypte. Explique-toi, sans préam-
bule, mon ami; que veux-tu?
— Étoile du ciel du prophète , soleil de la nouvelle Memphis , sca-
rabée....
— En voilà assez , arrive au fait : que puis-je faire pour toi?
— Je veux parcourir la terre sacrée de vos états, et converser
avec le génie des nations mortes
— Eh bien! parcours, mon ami, puisque cela t'amuse. Ils ont
tous la rage de se promener dans le désert, ces gens-là ! et pour voir
quoi? des pierres, du sable et des lézards.
— J'ai fait une histoire ancienne sur vos états, ô sublime pacha,
et je brûle de visiter le pays que j'ai décrit....
— Je ne te comprends pas bien, mon ami ; tu dis que tu as décrit
mon pays avant de le visiter....
— Moi, je ne l'ai pas visité encore, mais Hérodote, le père des his-
toriens , a décrit votre royaume , environ deux mille ans avant la
fondation de votre glorieuse dynastie, et....
— Ceci nous mène trop loin; j'ai cent audiences à donner. Si nous
remontons à deux mille ans, nous n'en finirons pas aujourd'hui.
REVUE DE PARIS. 163
Expliquons-nous , tu veux te vautrer dans le sable, c'est ta fantaisie,
pars, je vais te faire donner un firman. Tu n'es pas le premier Franc-
que j'aie reçu. J'ai vu Belzoni , le danseur de corde, qui a ouvert la
seconde pyramide qui était ouverte. J'ai vu Caillaud l'orfèvre, qui
a trouvé l'oasis du Memnon qui n'existe pas. J'ai vu Rossignol qui
a prouvé au Nil qu'il ne devait pas couler comme il coule , le TVil a
fait son chemin et ne l'a pas écouté. J'ai vu Champollion qui expliquait
des hiéroglyphes que mon Gis cadet enterrait sous une pierre après
les avoir peintes à l'encre de Chine. J'ai vu lord Elgin qui m'a demandé
une pyramide à manger. Tous les jours je suis harcelé pour ce misé-
rable désert qui ne me rapporte pas une once de blé ou de coton.
Eh! prenez mes colosses, mes momies, mes pyramides, mes sphinx,
mes crocodiles, et laissez-moi en repos! Va chercher ton firman.
Qu'Allah te garde de la pleurésie et des chacals!
Hummer, en sa qualité d'Allemand, admira la pipe du pacha,
mais il plaignit son ignorance. Muni du firman, il secoua la poussière
de ses pieds, et s'élança dans le désert.
Il remonta le Nil jusqu'à la première cataracte, et gagna une
ophthalmie en route : un Arabe l'opéra, lui rendit la clarté des cieux.
Hummer quitta le kaïque et prit un chameau, et un guide, pour aller
examiner la fameuse cataracte du Nil.
« J'ai beaucoup parlé, dit-il, des cataractes dans mon histoire d'Hé-
rodote ; et tout ce que j'ai dit doit être vrai, comme le reste , excepté
le Labyrinthe pourtant; j'ai le Labyrinthe sur le cœur, à moins que ce
ne soit encore une allégorie qui fasse allusion aux cent détours du
désert inextricable, où le Simoun, monstre plus terrible que le mi-
notaure, dévore les voyageurs égarés. Je suis prêt à me ranger à
cet avis. Le Labyrinthe est une allégorie, comme les roses d'Arsinoë.
Quant à mon chapitre des cataractes , je me crois sur parole. Le Nil
n'est pas un être allégorique; il descend des montagnes de la Lune;
il rencontre, chemin faisant, des précipices ; alors il tombe en cata-
racte, comme le lac Érié et le lac Ontario qui forment en collabora-
tion la trombe de Niagara. J'ai dit, et j'ai même affirmé, sur mon
honneur d'historien , que les cataractes du Nil font un tel fracas ,
qu'elles rendent sourds les malheureux habitans du voisinage ; j'ai
même élevé des plaintes touchantes sur ces habitans frappés d'une
surdité endémique: 0 infortunés Africains! me suis-je écrié, que
n'abandonnez-vous ces rives inhospitalières, où le tonnerre éternel
des cataractes du Nil prive d'un sens précieux vos enfans, à l'aurore
de leur vie ! que n'habitez-vous ces oasis tranquilles que le Nil ca-
resse et couronne de son onde apaisée !
16i REVUE DE PARIS.
En arrivant au village des sourds, je ferai afficher ces paroles, en
forme de proclamation , sur le tronc d'un palmier, a
crCicéron, dit-il en poursuivant son monologue, Cicérona consacré
une belle page du Songe de Scipion aux mêmes malheureux habitans
du village des cataractes. Dans le dialogue qui s'est établi entre Sci-
pion l'Africain et son neveu, l'inventeur des clepsidres, le premier
dit, en parlant des étoiles, qu'elles font un tel bruit en roulant sur
leur axe, que les habitans de la terre sont tous sourds, à leur insu:
et à ce propos, Scipion, qui connaissait l'Afrique, puisqu'il était Afri-
cain, cite ses compatriotes du Nil, affectés de surdité, à cause des
cataractes.... Si je ne fais erreur, je crois les entendre d'ici. »
Hummer aperçut à l'extrémité de l'horizon une touffe de palmiers
isolés dans le désert. C'était la petite oasis de la première cataracte,
il crut devoir prendre ses précautions contre la surdité , et se boucha
les oreilles avec de la cire, comme Ulysse à l'approche des sy rênes.
Désormais à l'abri du fléau, il fit doubler le pas de son chameau, et
défia les tonnerres du Nil.
A mesure qu'il avançait , il cherchait dans les nues le sommet de la
montagne, d'où le Nil se précipitait dans les oreilles des habitans.
Le désert et la rive étaient unis comme la mer calme. Le guide se
dirigea vers deux cabanes d'argile, pétries au bord du Nil, et il
étendit la main , en disant : Voilà la première cataracte. Le fleuve cou-
lait sur une surface légèrement inclinée, et semée de petites roches
mousseuses; le murmure de cette eau contrariée était délicieux à
entendre, dans le silence du désert.
Hummer regardait couler l'eau; puis il se dit : Quel horrible fra-
cas le Nil doit jeter à l'écho de cette rive! Aussi, ne suis-je pas étonné
que tout le village ait enfin suivi mon conseil, et se soit expatrié...
La cataracte ne tombe pas de très haut pourtant... Tassons à la se-
conde. La seconde doit être le pendant de Niagara.
Le savant et son guide se couchèrent dans les cabanes abandon-
nées, après un léger repas composé de dattes et d'eau du Nil. Hum-
mer ne put dormir à cause du fracas qu'il entendait à travers la cire.
A l'aube, il était déjà debout, l'infatigable commentateur!
Comme il cheminait dans la direction de la seconde cataracte, il se
témoigna le regret de n'avoir pas fait une incursion dans les ruines
de Thèbes, que les barbares nomment Karnak. Des deux colosses
de Memnon, disait-il, il n'en reste plus qu'un debout, c'est-à-dire
assis. Ces colosses, comme je l'ai prouvé, sont des monumens élevés
à la gloire des deux Osimandias , qui ont gouverné Thèbes aux cent
portes, dix-neuf cent quarante-trois ans avant la naissance du Christ,
REVUE DE PARIS. 165
et trois mille sept cent quatre-vingts ans avant ma naissance. Osi-
mandias le fils est tombé la face contre terre , comme l'idole Dagon ;
Osimandias le père a résisté; j'ai oublié de lui faire une petite visite,
mais je la ferai. C'est le colosse connu dans le monde sous le nom de
Memnon. Au lever du soleil, il rendait un son harmonieux comme le
soupir d'une lyre; Hérodote a entendu ce son harmonieux; Dioclé-
tien l'a entendu; Adrien l'a entendu; nous l'avons tous entendu.
Dioclétien, allant rejoindre son armée campée à la troisième cata-
racte, mais à bonne distance, à cause du fracas, Dioclétien, me
dis-je, s'arrêta devant le colosse et passa la nuit à ses pieds pour
attendre l'aurore. Cet illustre empereur fut très agréablement sur-
pris d'entendre, vers les quatre heures du matin, une mélodie déli-
cieuse qui sortait incontestablement des lèvres, granit-rose, du co-
losse de Memnon. Et pour témoigner sa satisfaction à Osimandias, il
prit son stylet, et écrivit sur le piédestal ces mots : Moi, Dioclétien,
fils de Dioclès, j'ai entendu le chant de Memnon. Et il signa. Le pré-
fet Mutius, chef de la dixième légion, a donné un certificat pareil.
Adrien , lorsqu'il bâtissait Antinoë , se rendait souvent à Thèbes , et
trouvait toujours un nouveau plaisir à entendre le chant matinal de
Memnon. Son favori, le bel Antinous, savait la mesure par cœur, et
la chantait à table, lorsqu'on l'en priait. Voilà bien des raisons pour
moi de m'arrêter, au moins une aurore, devant l'harmonieux Osi-
mandias, et d'ajouter ma signature à celle d'Hérodote, afin qu'il n'y
ait pas de lacune dans les oeuvres de l'antiquité.
Après ce monologue, il adressa la parole à son guide; c'était un
jeune Arabe de vingt-cinq ans, au regard plein d'intelligence et de
feu; il passait pour un guide fort instruit.
— Connais-tu, mon ami, lui dit-il, les colosses d'Osimandias?
— Non, maître; mais je connais tous les autres.
— As- tu entendu parler des colosses de Memnon?
— Non, maître; mais j'ai entendu parler de tous les autres.
— Connais-tu la ville de Thèbes?
— Non, maître.
— Voyez comme l'ignorance désole ce malheureux pays ! Mais con-
nais-tu Karnakl
— Ah! Karnak, oui. Il y a des collines de ruines. J'y ai tué des
poules d'eau.
— As-tu entendu parler d'une statue de pierre qui salue le soleil
en chantant?
— Oui.
166 REVUE DE PARIS.
— Ah ! nous y voilà ! Où est cette statue ?
— Au fleuve jaune, dans le royaume du grand Brededdin-Assem,
qui a des montagnes d'or.
— Va te promener, dit le savant ; il vaut mieux causer avec des
sphinx qu'avec ces fous orientaux.
En causant ainsi , ils arrivèrent à la seconde cataracte, qui coulait
tranquillement comme la première; deux crocodiles dormaient sur
un lit de mousse, entre les deux principaux courans de la cataracte.
Ces animaux sont sourds, dit Hummer; mais passons outre de peur
de les réveiller. La troisième cataracte ressemblait aux deux autres,
et n'offrit au voyageur d'autre incident nouveau, qu'une gracieuse
famille d'ibis endormis, le bec sous l'aile, sur un petit rocher vert qui
divisait les eaux. Hummer rendit la liberté à ses oreilles, et s'em-
barqua sur un caïque pour Dongola.
Il disait, en voguant sur le fleuve : Mon expédition aux trois cata-
ractes sera d'un grand secours pour la science. D'abord, j'ai con-
staté l'existence des cataractes; point essentiel. Ensuite, j'ai reconnu
que le conseil que nous avions donné aux habitans avait été rigou-
reusement suivi, puisque je n'ai rencontré que des ibis et des croco-
diles sourds. On pourrait seulement élever des objections contre la
hauteur des cataractes, mais elles ne seraient pas sérieuses. Les
chutes ont deux mille toises de hauteur, quoiqu'elles paraissent hori-
zontales à l'observateur superficiel. En physique et en hydrologie,
on calcule la hauteur des chutes d'eau d'après l'élévation des mon-
tagnes où elles ont leur réservoir. Or, les montagnes de la Lune étant
le berceau des cataractes, ces cataractes ont deux mille toises de
chute. Niagara est un nain. Tout ce que nous avons écrit sur ce cha-
pitre, et tout ce que Scipion l'Africain en a rêvé, se trouve conforme
à la vérité. Maintenant il me reste à faire une dernière observation,
la plus importante. Je veux visiter la presqu'île de Méroë.
En arrivant à Dongola, Hummer était d'une belle maigreur scien-
tifique, et son guide , qui était médecin, lui conseilla de prendre un
peu de repos et de boire du lait de chamelle.
— Prendre du repos 1 s'écria l'héroïque Hummer, quand Méroë
me tend les bras de sa presqu'île , quand je vois à l'horizon le ber-
ceau de ces illustres gymnosophistes qu'Hérodote admirait tant! A
chameau tout de suite et à Méroë. Où est Méroë?
Le guide répéta Méroë en regardant le sable et le ciel.
— Comment! dit Hummer indigné, tu te donnes pour guide et tu
REVUE DE PARIS. 167
ne sais pas me condirre à Méroë, le berceau des gymnosophistes, où
Hérodote a vécu trois ans!
Le guide resta muet.
— Eh bien! marchons toujours... Comment appelles-tu ce désert?
— Le Sennaar.
— C\ st le Sennaar, cela? En avant! Méroë n'est pas loin.
— Vous voulez traverser le Sennaar, maître?
— Et pourquoi pas? Est-ce que je suis le premier? Cambyse l'a
bien traversé , à la tête de quatre cent trente-deux milles hommes
d'infanterie et de vingt-sept mille chevaux , comme je l'ai dit. Il est
vrai que tout cela fut asphyxié là-bas, de ce côté, dans un vallon
qui mène en Ethiopie; mais je n'ai rien à faire dans ce vallon, moi;
il me suffit de savoir qu'il existe...
— Il n'existe pas, maître.
— Ce vallon n'existe pas?
— Non, maître.
— Ah! tu veux mieux le savoir qu'Hérodote! Cambyse n'a pas été
étouffé dans un vallon qui lie la Nubie à l'Ethiopie?
— Maître, il est possible que Cambyse ait été étouffé...
— Comment! Cambyse n'a pas été étouffé?
— Il l'a été si vous voulez, mais ce n'est pas dans ce vallon.
— On a trouvé des ossemens de Perses dans le sable; c'est un fait.
— On trouve des ossemens partout dans le désert.
— Mais de Perses?...
— De Perses, de giraffes, d'autruches, de chakals...
— C'est bon, mon ami, c'est bon; veux-tu m'accompagner?
— Non, maître.
— J'irai seul à Méroë; je connais le pays mieux que toi. A^ieu.
Hummer prit ses instrumens de mathématiques et reconnut qu'il
était arrivé au dix-neuvième degré de latitude nord et au quarante-
huitième de longitude, méridien de l'île de Fer. Voyageant la nuit
sur les étoiles, dormant le jour, comptant sur l'hospitalité prover-
biale des Arabes, il traversa seul le désert de Sennaar et retrouva
le Nil.
— Bien! dit Hummer, voilà mon fleuve, et je tiens Méroë. Le Nil,
après avoir reçu le Takaze, se replie sur lui-même et forme la pres-
qu'île de Méroë. J'aperçois une caravane qui va probablement à
Méroë; il faut questionner le chef.
— Que la lumière du prophète soit avec vous et guide vos frères
dans le désert , dit Hummer au chef de la caravane. C'était un vieil-
lard tout habillé de blanc, la barbe et les cheveux compris.
168 REVUE DE PARIS.
— Mon fils est égaré dans ces solitudes par le mauvais esprit du
désert?
— Je cherche Méroë, berceau des gymnosophistes, et le paradis
terrestre de la Nubie. Pouvez-vous étendre votre main vers Méroë
pour me guider?
— Depuis soixante ans , mon fils , je traverse le Sennaar, et je n'ai
jamais entendu parler de Méroë. L'an dernier, j'ai vendu une Abys-
sinienne de ce nom à notre seigneur Ibrahim-Bey.
— Croyez-vous, mon père, que le Nil se replie sur lui-même de
ce côté?
— Il est possible qu'il se replie là-bas, vers le levant. Ce n'est pas
le chemin des caravanes.
— Mon père, que le prophète vous garde des embûches du cro-
codile et vous donne de l'eau fraîche au milieu du jour.
Ilummer tourna le dos à la caravane en disant : Mais a-t-on jamais
vu de pareils idiots! En arrivant à Munich, je ferai une note fulmi-
nante contre ce peuple stupide qui ne connaît pas son pays. Ombre
d'Hérodote, guide mon chameau!
Plein de confiance en cette invocation , il résolut de côtoyer le Nil
jusqu'au ïakaze. L'eau et les dattes fraîches ne lui manquaient pas,
cela lui suffisait. Tous les matins, à l'aube, il jetait un rapide coup
d'œil sur le désert , et suivait du regard le Nil éternel qui descendait
des abîmes de l'horizon en exhalant une brume grise. Sur les deux
rives le désert blanc se déroulait à perte de vue, laissant à décou-
vert, par intervalles, quelques buissons de nopals ou un bouquet de
palmiers stériles et agonisans. Le soleil ne se laissait entrevoir qu'à
travers une atmosphère massive de sable volant, dont chaque grain
était une étincelle; on ne sentait, on ne voyait, on n'aspirait que
du feu.
Hummer, pour rafraîchir sa tête brûlante, avait recours à ses
monologues scientifiques, et il se disait : « La terre doit avoir subi
un cataclysme depuis Hérodote, et ce climat est bien changé, à coup
sûr, car il est prouvé que nous avons vu ici deux mille cités, deux
mille, ni plus, ni moins; Hérodote les a vues, et moi aussi, par con-
séquent. L'Egypte était alors, comme l'a dit Hérodote, une longue
rue traversée par un ruisseau. La rue, c'étaient les deux mille villes;
le ruisseau, c'était ce Nil. Certainement, il en reste bien encore de
ces villes; sept ou huit, et en ruines, mais les autres, que sont-elles
devenues? C'est ici qu'un commentaire est indispensable; et pourtant
un écolier le ferait. Ce qu'elles sont devenues , ces villes? 0 voyageur
frivole, oses-tu le demander? Les voilà, les voilà, partout, devant
REVUE DE PARIS. 169
toi , à tes côtés , sous tes pieds , dans tes sandales, dans tes cheveux,
à tes paupières! Ces villes étaient poussière, comme nous, elles
sont redevenues poussière; le temps les a pilées comme des grains
d'orge dans un mortier. Voyez donc combien il faut de villes pour
faire un désert de sable! deux mille. 0 Hérodote, ta plume ne fut
jamais que le conducteur de la vérité. »
Hummer promena ses regards mélancoliques sur tant de villes
changées en sable, et il contemplait, dans le vide, les temples, les
pyramides, les pylônes, les galeries qui se dressaient des deux côtés
du fleuve, et faisaient au fleuve une bordure monumentale de granit.
Ce beau spectacle ravissait Hummer; il bondissait de joie sur son
chameau. Cependant la chaleur s'était élevée à son maximum homi-
cide; le Nil fumait comme une source thermale; le sable rayonnait
d'embrasement, comme le miroir d'Archimède; les ibis se rôtissaient
au vol ; la cervelle d'Hummer était en ébullition dans le crâne. Un
zéphir incendiaire étreignait le voyageur; on aurait dit que le soleil
roulait en fusion dans l'espace, ou que des laves aériennes descen-
daient d'un volcan du ciel.
« Qu'il est doux ! disait le savant, qu'il est doux de respirer à l'om-
bre de ces sycomores qui s'élevaient jadis, comme des panaches, sur
les temples de cette cité! Salut, Crocoditopolis, ville superbe où le
saint reptile était adoré ! tu n'as de rivale , parmi tes deux mille
sœurs , que la cité d'Hermès , Hermopolis , parce que la divine Her-
mopolis a le plus beau des portiques, un portique dont le plafond est
azuré comme le ciel, et étoile d'or comme la nuit. Les barbares te
nomment Achmounain, aujourd'hui, ô ville d'Hermès! et toi, Cro-
coditopolis, ils ne te nomment pas ; ils disent que le Nil a rongé la
dernière de tes assises! oh! le fleuve sacré ne dévore pas ses filles!
il les abreuve, il les caresse, il emplit leurs mille cuves de porphyre,
afin qu'elles baignent leurs beaux corps, polis comme l'ébène ou le
sein de la vierge de Méroë! Qu'elles étaient puissantes les mains du
peuple qui arracha ces deux mille cités aux carrières de la chaîne
libyque, et les sema, ainsi gracieuses et fortes, depuis Gondar jus-
qu'à Memphis! Je ne me lasse pas d'admirer cette succession infinie
de temples si profondément enracinés; ces pylônes évasés sur leur
base; ces obélisques prodigués comme des aiguilles de femmes sur la
mosaïque du gynécée; ces colosses, montagnes sculptées sur place;
ces galeries qui courent le long du Nil , comme des allées de palmiers
où se promènent les vierges d'Isis et d'Osiris; ces pyramides qui
présentent une face au soleil et donnent une ombre triple aux pèle—
TOME XL VII. NOVEMBRE. 12
170 REVUE DE PARIS.
rins des caravanes ; ces palais où conversent les rois et les sages ; ces
hôtelleries où s'arrêtent les mages de l'Orient; ces caravansérails ,
épanouis aux portes des villes pour donner la joie de l'hospitalité à
l'indigent voyageur! qui pourra dénombrer tant de merveilles? Quel
œil assez patient pourra lire toute cette histoire symbolique, écrite
dans un alphabet mystérieux, sur des pages de granit, arabesque
inépuisable, toujours scellée du scarabée d'azur, cette image de l'être
invisible qui tient le monde dans ses doigts? Comptez ces hiéro-
glyphes : vous compteriez plutôt les atomes de sable qui font ce dé-
sert, ou les gouttes d'eau que le Nil tient en réserve dans les monts
abyssins. »
Hummer resta muet dans l'extase de la contemplation. Ses yeux
ne pouvaient se détacher de ce magnifique spectacle du néant égyp-
tien. Il était alors par le 15e degré de latitude nord, et le 55e de
longitude. « Oh ! s'écria-t-il, je respire, Méroë! Le iNil fuit vers le
Levant! A moi, Méroë! »
Cette région nouvelle était effrayante de solitude; on croit traver-
ser, avant tous les voyageurs, une de ces zones de l'Afrique inté-
rieure, où jamais les pas d'un homme ne furent empreints. Méroë
n'a point de route indiquée par des bornes; il faut s'y rendre d'in-
stinct; c'est une perle qu'on cherche dans le sable et l'immensité :
un Allemand seul pouvait la découvrir.
A cinq heures du suir, le savant se trouvait en plein sable, comme
on se trouve en pleine mer; un horizon d'un cercle parfait s'étendait
autour de lui, et partout, à ces distances infinies, où le désert se
fond avec l'azur foncé du ciel, il apercevait , vers le couchant, les
bornes noires qui marquent aux caravanes la route de l'Abyssinie.
Ceite solitude était attristée de ce silence inoui qui ne régne que
dans le voisinage des nues, et qui frappe tant les voyageurs d'un
aérostat. Hummer reconnaissait à tous ces indices l'approche de
Méroë; son chameau donnait des signes de joie, comme s'il eût
deviné le terme du voyage.
A mesure que le soleil descendait dans les nuages rouges et cre-
vassés de l'horizon du couchant, tout le ciel se dégageait, à l'orient,
des vapeurs de la journée; l'atmosphère reprenait sa transparence,
et permettait au regard de distinguer les objets dans un lointain
resplendissant d'une pureté sereine. Hummer était comme le voya-
geur qui succombe à la faim, et cherche dans l'air le clocher pro-
videntiel qui lui promet une hôtellerie; à force d'interroger l'horizon,
il aperçut une pointe sombre qui surgissait des monticules de sable.
REVUE DE PARIS. 171
Ce n'était pas une illusion. La pointe se iit pyramide; Hummer des-
cendit dans une vallée, et en remontant sur la dune opposée, il dis-
tingua un amoncellement de pyramides qui se détachaient comme
sur un champ de neige. Le chameau aspira l'air avec une violente
agitation de narines , et courut de toute la vitesse d'un cheval arabe.
Hummer pleurait de joie; il assistait à la création d'un monde, comme
Adam ; l'antiquité se révélait à lui dans des solitudes inabordables
et inconnues. Méroë, cette noble fille d'Isis et d'Osiris, abandonnée,
comme Ariadne, avait retrouvé un adorateur. «Que de siècles se sont
écoulés, disait Hummer, depuis qu'elle se livre ainsi aux seules
caresses du soleil! Personne, avant moi, n'a osé soulever ce linceul
funèbre qui la couvre, le linceul du désert! » Et le voyageur se pen-
chait comme un amant sur l'image adorée , et il jetait à l'air le nom
de la ville sainte. Le cri expirait sans échos dans la plaine immense;
on n'entendait que le grand rsil qui parlait au désert.
Quarante pyramides! s'écria Hummer, et il se précipita de son
chameau sur le sable. 11 baisa ce sable auguste, il contempla, dans
le ravissement , les premières traces de ses pieds , qui ouvraient enfin
un sillon dans cet océan de poussière. Il s'arrêtait pour prêter
l'oreille à un applaudissement d'êtres invisibles, témoins surnaturels
de son héroïque courage : quelquefois il croyait entrevoir l'ombre
d'Hérodote assise et drapée d'un linceul, au pied d'une pyramide;
c'était un vieux palmier, sans feuilles, que le dernier simoun avait
blanchi de sable; de pâles sycomores, inclinés et relevés par le vent,
lui apparaissaient comme un groupe de gymnosophistes excités par
la discussion , et cherchaut entre eux la sagesse.
Hummer s'arrêta devant ces quarante tombes gigantesques, bâties
en quinconce, et assez bien conservées. Autour d'elles, le sol était
jonché de ruines amoncelées comme à Thèbes. Le voyageur cher-
chait une place, pour s'asseoir et contempler à l'aise ces merveilles,
lorsqu'en doublant l'angle d'une pyramide, il aperçut une berline à
quatre roues, façon anglaise. Robinson, apercevant la trace d'un
pied d'homme dans son île, fut moins épouvanté que le savant
Hummer devant cette berline. D'abord, il la considéra long-temps
avec des yeux effarés, puis il s'approcha, sur la pointe des pieds, et
fit lever deux autruches retranchées dans un buisson d'aloës.
Hummer reconnut du premier coup que la berline n'était pas anti-
que; il en fît le tour, et il admira un travail de carrossier bien supé-
rieur au génie industriel des gymnosophistes. Une plaque de cuivre
12.
172 REVUE DE PARIS.
incrustée sous le siège, portait cette inscription : milne. edgware
ROOD. LONDON.
Hummer croisa ses mains, et les éleva au-dessus de sa tête, comme
l'adepte qui va pousser le cri de détresse. Un instant, il crut que
l'ophthalmie avait une seconde fois éteint ses yeux , et que ce qu'il
voyait était le rêve d'un aveugle. Une berline anglaise à Méroë!
disait-il; Milne London! Après une longue pause , il prit une déter-
mination. Marchons toujours, dit-il, peut-être trouverai-je les che-
vaux. En effet, à vingt pas plus loin, il découvrit deux beaux che-
vaux noirs qui mangeaient l'avoine dans une cuve antique de basalte:
l'avoine était moderne. Les chevaux regardèrent Hummer, et ne
furent pas étonnés.
« Est-ce Hérodote qui, touché de ma fatigue, m'envoie ce magni-
fique présent ? dit-il en levant ses yeux au ciel. Cette idée lui plut , et
il s'amusait à la caresser, lorsqu'une troisième surprise le cloua sur
un piédestal de sphinx qu'il allait franchir. Il avait vu trois Euro-
péens élégamment vêtus , assis à l'est d'une pyramide. Deux de ces
messieurs jouaient aux échecs, le troisième lisait un journal pyrami-
dal. Un peu plus loin, deux dames vêtues de blanc se promenaient
sous leurs ombrelles; une troisième se tenait mélancoliquement à
l'écart, et brodait de la tapisserie. Hummer ne put retenir un cri
de surprise qui ricocha contre les quarante échos des pyramides. A
ce cri , l'Européen qui lisait le journal se leva ; les deux autres restè-
rent courbés sur l'échiquier. Hummer, ne pouvant plus garder l'inco-
gnito, marcha courageusement à la suite de son cri, et tendit la main
à l'étranger qui s'avançait aussi vers lui, en riant.
— Je suis fâché de vous avoir dérangé, dit Hummer en allemand,
excusez-moi de vous avoir troublés dans votre solitude.
On lui répondit en anglais et en allemand, que cette terre apparte-
nait à tout le monde, et que chacun était libre de s'y promener.
Hummer fut présenté aux joueurs d'échecs et aux trois dames; et
on l'invita à dîner, ce qu'il accepta de verve.
L'Anglais du journal entama la conversation avec Hummer, pour
adoucir l'expectative du dîner.
— Vous êtes venu seul, ici, monsieur? dit l'Anglais.
— Seul , avec mon chameau.
— Vous faites un voyage scientiûque, sans doute?
— Oui , monsieur ,-je visite ce pays pour achever mes commentaires
sur Hérodote.
REVUE DE PARIS. 173
— Ah ! j'en retiens un exemplaire, voici mon adresse : John Maw-
brick, Régent Circus , à Londres.
— Je vous l'enverrai de Munich, vous pouvez y compter. Est-ce
un voyage scientifique aussi , que vous faites en famille?
— Nous, c'est une promenade d'agrément; voilà déjà huit jours
que nous sommes ici.
— A Méroë?
— Vous appelez cela Méroë ; nous avons nommé ce pays Maw-
brick-Town.
— Y a-t-il long-temps que vous avez quitté Londres?
— Non, cinq ans.
— Vous devez avoir vu bien du pays , en cinq ans!
— Pas trop; nous arrivons du cap de Bonne-Espérance, où nous
avons des vignobles ; il faut soigner ses propriétés. Au retour du
Cap, en passant par Paris, nous avons adopté une petite promenade
en Egypte, pour amuser ces dames, ma femme et mes deux belles-
sœurs; vous voyez les trois frères Mawbrick. De course en course»
nous avons poussé jusqu'ici, notre guide nous a promis un simoun,
à la nouvelle lune, et nous l'attendons; on ne peut pas quitter l'Egypte
sans avoir vu un simoun.
— Vous avez raison ; avez-vous rencontré ici quelques traces de
la secte des gymnosophistes?
— Nous avons trouvé beaucoup de momies; ces pyramides en sont
pleines.
— Des momies de gymnosophistes !
— Ah 1 elles ne sont pas signées , ce sont des momies anonymes.
— Peut-on les emporter?
— Vous en êtes le maître. Nous avons avec nous, dans l'autre
voiture de là-bas , le fameux pharmacien chimiste du Sirand , Fallon
White, qui fait une provision de ces momies dans ses caissons.
— Pour la galerie nationale de Cliaring-Cross?
— Non, pour en faire des remèdes de famille ; ces momies mêlées
à l'essence de rhubarbe composent^un digestif souverain; c'est re-
connu.
— Un digestif avec des momies ! s'écria Hummer en reculant de
trois pas; un digestif avec les cendres des gymnosophistes 1 Mais il
n'y a donc rien de sacré pour les pharmaciens?
— Que voulez-vous? c'est la mode; White est patenté pour sa
découverte; il est déjà venu qnatre fois ici, pour choisir lui-même
sa marchandise; ses correspondans le trompaient indignement. On
175 REVUE DE PARIS.
lui expédiait des momies de janissaires fabriquées à Boulacq, par un
Italien. Un chef de maison doit venir sur les lieux. De Londres à
cette pyramide, il y a un peu plus loin que de Régent- Cm- us à Rich-
mond. Notre globe est très petit. Voulez-vous que nous allions dîner?
Le couvert est mis entre ces deux sphinx.
Hummer apportait au dîner une figure bouleversée par la sur-
prise et l'indignation. Il salua ses convives et s'assit à la place qu'on
lui désigna. John Mawbrick lui dit :
— Monsieur Hummer, vous excuserez ces dames; elles font un
peu de toilette; elles étaient en négligé de voyage.
Ce John était le seul Anglais causeur de la compagnie; les voyages
l'avaient francisé. Ses deux frères méditaient encore sur le kings-
gamhit , et avaient déposé chacun deux pions sur leurs assiettes,
qu'ils poussaient avec le couteau. Deux domestiques, en grand cos-
tume d'antichambre, apportaient les plats. Le couvert était mis sut-
une grande dalle de granit rose, posée aux angles sur quatre sphinx.
— Nous vous donnons un dîner sans façon, monsieur Hummer, dit
John Mawbrick ; à la campagne comme à la campagne. Voulez-vous
commencer par ces filets de bœuf au madère, ou par ces suprêmes
de chevreuil?
Hummer jeta un regard d'effroi sur ces mets mystérieux, et re-
fusa, malgré son appétit qui lui parlait impérieusement. Il croyait
voir des filets de gymnosophistes; il lui semblait qu'Hérodote lui-
même lui était offert en détail, sous le pseudonyme de chevreuil.
— Monsieur, dit-il à l'Anglais, me permettez-vous de vous de-
mander d'où viennent vos provisions?
— De Chevet, Palais-Royal, à Paris; ce sont des conserves que
nous avons achetées en passant. Cela dispense, en voyage, des em-
barras de la cuisine. Ah! voici ces dames!
Les dames étaient en costume de gala. Elles s'assirent sur des
plians, ôtèrent leurs mitaines, en saluant gracieusement les con-
vives , et se servirent du claret dans de belles coupes de cristal de
Bohême.
— Et voici notre chimiste, dit John Mawbrick; toujours en retard,
monsieur White!
Le chimiste demanda de l'eau pour une ablution de mains ; un do-
mestique lui apporta une aiguière d'argent.
De quels horribles mystères sort-il? murmura Hummer. Fallon
White était un Anglais de soixante ans ; sa figure était fraîche, ré-
REVUE DE PARIS. 175
gulière et commune ; il était chauve , comme tous les pharmaciens de
Londres.
— Monsieur White, dit John Mawbrick, en lui servant du che-
vreuil, nous avons un nouveau convive, M. Hummer, de Munich , qui
nous a fait l'honneur d'une petite visite.
Hummer et M. White se saluèrent.
— Monsieur vient ici par curiosité? dit White.
— Oui, monsieur, pour la science.
— Il n'y a pas grand' chose à voir, comme vous voyez. Quand vous
aurez passé devant ces quarante nids de chauve-souris , vous dire/,
bonsoir à la compagnie. C'est l'affaire de quarante minutes.
— Avez-vous bien travaillé aujourd'hui, White? demanda Maw-
brick.
— J'ai attaqué le second puits ; mais la marchandise y est avariée.
Sur quarante-huit sujets que j'ai démaillotés , j'en ai trouvé deux
pour le commerce. J'attaquerai demain le troisième puits.
— L'infâme ! dit tout bas Hummer.
— Il faut se dép'cher d'exploiter ces antiquailles, poursuivit le
pharmacien ; les confrères arriveront , je ne veux leur laisser que le
rebut. Je suis fort content des deux sujets que j'ai dépecés ce matin;
ce devaient être des gens fort distingués de l'époque : ils étaient sous
verre et embaumés avec de l'aloès et du bitume première qualité.
— Sous verre! avez-vous dit, monsieur? s'écria Hummer.
— Oui, sous verre. Cela vous étonne? J'en ai trouvé cent comme
cela.
— Ce sont des gymnosophistes! Les gymnosophistes seuls étaient
embaumés sous verre. Ce sont des gymnosopliistes! ah!
— Eh bien ! quand ce seraient des tories?
— Avez-vous trouvé dans les caisses des scarabées?
— Verts.
— Verts! c'est cela : le scarabée sacré! Il n'y en a plus en Egypte;
la seule Meroë a gardé le scarabée. Vous avez donc vu des scarabées
verts?
— J'en ai mangé ce matin.
— Shockmg! s'ccria mélodieusement une des dames; ces messieurs
n'auraient donc pu trouver, à table, une autre conversation?
Cette censure arrêta le dialogue. Le repas devint silencieux.
Hummer avait croisé les bras, et méditait profondément. Au dessert .
on lui rendit sa liberté.
Après avoir donné ses soins à son chameau , Hummer explora les
ruines de Méroë. La nuit le surprit ; des abimes du désert , la lune se
176 REVUE DE PARIS.
leva large et rouge, et donna aux ruines une teinte désolée. Le voya-
geur sentait son cœur se serrer en voyant , à chaque pas, les traces
récentes des sacrilèges violations de la tombe.
— Quelle horreur! disait-il. Ne dirait-on pas que la sainteté du
sépulcre se prescrit après un temps convenu ; que ce qui est sacrilège
après un siècle, est chose licite après mille ans? 0 morale! tu n'es
plus qu'un nom ! L'élysée des gymnosophistes est aujourd'hui une
boutique de pharmacien ! Sainte et virginale Méroë, te voilà livrée
aux ongles des barbares! Cambyse est vaincu par les Anglais! Quel
commentaire je prépare sur ces profanations!
Il se tut pour écouter des bruits mystérieux qui passaient dans
l'air, et crut entendre les ombres des gymnosophistes qui deman-
daient vengeance, et se plaignaient d'entrer, comme élémens apéri-
tifs, dans la composition pharmaceutique du seidlil<-powder.
John Mawbrick sortit d'une pyramide en robe de chambre de bro-
card, et aborda gaiement Hummer.
— J'ai fait préparer votre appartement, lui dit-il , 39, Pijramide-
Strcet y à l'entresol. Je suis votre voisin; mon domestique a été cher-
cher pour vous un lit de plume à la barque. Prenez-vous du thé?
Hummer flt un signe négatif plein de nonchalance et de mélancolie.
John Mawbrick continua :
— Nous attendons ce soir, parla voie du Nil, la famille Sappleton,
qui a passé la belle saison à Dongola; une famille charmante ! Elle
vient nous faire une petite visite; nous danserons. Eh! mon Dieu! il
faut bien tuer le temps.
— Vous danserez à Méroë ! dit Hummer d'une voix consternée.
— Eh! pourquoi pas? puisque nous aurons huit dames et un vio-
lon, et une salle de bal charmante dans la pyramide numéro 7. J'al-
lais en ce moment à la barque pour choisir quelques étoffes de ten-
ture dans notre magasin flottant. Toute notre maison de Regenl-Circus
marche avec nous, comme vous voyez. Sans adieu.
Hummer prit une résolution énergique. Si je restais ici, dit-il en
fermant les poings, je me ferais le complice de ces épouvantables
profanations; mon chameau a pris du repos et delà nourriture pour
dix jours; moi, je suis à l'épreuve de tout; partons, fuyons cette
Méroë si indignement violée! Mais ce sont des démons, ces Anglais!
Ils s'installent partout comme chez eux; ils numérotent les pyramides;
ils appellent Méroë Mawbrick-town; ils se purgent avec des gymnoso-
phistes; ils dansent sur des tombes; ils se moquent d'Hérodote, de
Dieu, et de moi! Allons dénoncer ces forfaits à l'Europe; allons.
En traversant P ijramide- Street , pour aller à son chameau, Hum-
REVUE DE PARIS. 177
mer aperçut les deux autres Anglais qui faisaient leur toilette de bal
devant une glace suspendue au cou d'un sphinx, entre deux giran-
doles à bougies diaphanes. Les dames prenaient du thé derrière un
paravent. Oh ! si le ciel de Méroë avait un seul tonnerre dans son
arsenal , dit Hummer, je le paierais de ma vie, pour le voir tomber
sur ces Cambyses à gants blancs! Cependant, à la faveur des ténè-
bres, il ramassa quelques débris des chevreuils et des filets de Che-
vet; pour rassurer sa conscience , il dit: J'imite les Hébreux, in.
exitude Egypte, de pnpido barbaro ; eux prirent les plats, moi les
viandes; Dieu me pardonnera.
Il remonta sur son chameau , et s'enfonça dans le désert tout illu-
miné parla lune, ce doux soleil des voyageurs en Egypte.
Dans sa route faite sur le sable ou sur le Nil, Hummer ferma les
yeux sur tout ce qu'il voyait; une seule et constante pensée l'absorba,
le sacrilège de Méroë! La nuit, il faisait des songes affreux; il voyait
Hérodote pleurant sur un alambic de chimiste, et M. Fallon White
dépeçant un gymnosophiste, et suspendant les lambeaux noircis aux
étalages de Chevet. Oh! comme il regretta d'avoir été guéri de son
ophthalmie! Voilà donc à quoi servent les yeux! disait-il, et il affron-
tait le soleil, comme l'aigle, pour redevenir aveugle; mais sa pau-
pière se raffermissait.
Ce n'est qu'à son départ d'Alexandrie qu'il commença ses com-
mentaires. En arrivant à Gênes , il en avait écrit deux volumes; à la
douane, la police sarde les lui confisqua, parce que certains passages
élevaient des doutes sur l'infaillibilité de la Bible. Je les écrirai une
seconde fois à Munich, dit-il, avec un nouveau commentaire sur la
douane de Gênes. Ce qu'entendant, deux sbires le conduisirent en
prison.
Après deux mois de captivité, il lui fut permis de rentrer en Alle-
magne. Arrivé à Munich, il écrivit ses commentaires; et l'œuvre ter-
minée , il proposa successivement son nouveau manuscrit à tous les
éditeurs de l'Europe. Il reçut des lettres de tous , qui le félicitaient
sur son beau travail, mais qui refusaient de l'imprimer, à cause
d'Hérodote, qui se faisait un peu vieux.
Hummer a offert son manuscrit à la bibliothèque de Munich, où
chacun peut le consulter. C'est un ouvrage qui prouve, après cent
autres, que l'histoire a été écrite par des fabulistes, et la fable par
des historiens.
MÉRY.
VOYAGES.
<-KEMA»E.
La plupart des étrangers, et je suis de ce nombre, viennent ici avec la
ferme conviction qu'une fois l'Alhambra vu, il n'y a plus rien à voir à Gre-
nade. Mais je puis maintenant leur attestera visu que, quand môme l'Al-
hambra n'existerait pas, Grenade toute seule, avec sa vega, vaudrait le
pénible voyage que j'ai fait depuis Malaga pour lui rendre visite. Rien ne
peut rendre le magique panorama que présente , du haut de la sierra d'Al-
bama, cette noble cité, épanouie, comme le fruit dont elle porte le nom,
sur le penchant de sa sierra vermeille, et au bord de ses deux rivières,
dans cette riche et fraîche vega où elle s'étale en souveraine. Mais, vue de
près, Grenade ne perd pas, comme la plupart de ces villes d'Espagne et
d'Italie si pittoresques de loin, et de près si nues et si dégradées, le prestigo
dont la distance l'avait entourée. Ajoutons cependant que , pour voir Gre-
nade, comme une maîtresse, sous sa plus belle face, il faut y entrer par h
route d'Alhama. Le chemin, après avoir serpenté pendant près d'une lieue
sous des berceaux de verdure, arrive enfin aux portes de Grenade et aux
bords du Xenil, à l'endroit même où le Darro, après avoir traversé toute la
ville, vient mêler ses eaux tributaires à celles du roi de la vallée.
Il est bien entendu toutefois que , quand on parle d'eau en Espagne, c'est
de trois à quatre mois de l'an tout au plus qu'il s'agit. Cette année surtout ,
où il n'est pas tombé une goutte d eau depuis six mois, Darro et Xenil,
vassal et suzerain, sont à peu près également à sec; le large bassin où ils se
rencontrent, à l'entrée de la ville , sous un pont qui est au moins la moitié
de l'année complètement inutile , est en ce moment , comme toutes les rivières
d'Espagne, un lit de cailloux et de poussière, où se perd dans les sables un
»l) Voyez la livraison du 12 novembre.
REVUE DE PARIS. 179
• maigre filet d'eau. Puis , vienne un orage , et ce lit , large peut-être de deux
à trois cents pieds, ne l'est plus assez pour contenir les effroyables masses
d'eau que versent ces hautes parois de granit qui ceignent Grenade de toutes
parts. Lors de la dernière inondation du Darro, on était à la nage dans les
rues de la ville qui l'avoisinent , et l'eau s'éleva dans quelques endroits jus-
qu'à la hauteur du premier étage. D'affreux malheurs eurent lieu dans ces
masures en ruine, où se presse une population décharnée, rongée de saleté
et de misère. Mais l'Espagnol, depuis le jour où il naît jusqu'à celui où il
meurt, est tellement habitué à souffrir, qu'il accepte ce désastre comme il
les accepte tous, comme il a accepté le choléra, qui a duré ici près d'un an ,
avec le fatalisme de l'Arabe et sa stoïque insensibilité, et Grenade n'en est
aujourd'hui, après tant de souffrances, ni moins bruyante, ni moins popu-
leuse, ni moins insouciante que par le passé.
Il est peu de villes dont l'entrée surpasse en beauté celle de Grenade par
le côté où je l'ai abordée. A droite et à gauche «lu pont que vous traversez
s'étendent sur les deux rives de magnifiques promenades, où les arbres,
cette fois, n'ont pas l'air, comme partout ailleurs , d'avoir été plantés d'une
main avare, car Grenade disparaît sous les masses de verdure qui l'enve-
loppent tout entière. A l'ombre de cette splendide alameda, ornée de fon-
taines imposantes, au moins par leur masse et par les vieilles sculptures qui
les décorent, s'étendent le long du Xenil de larges plates-bandes d'arbustes
en fleur, où la flore du midi étale sa riche végétation; et, au fond de V ala-
meda , le tableau se ferme par les croupes rougeàtres de la sierra Colorado
(montagne Rouge), sur laquelle Grenade est couchée au milieu d'un lit de
nopals aux larges raquettes épineuses.
Même après votre -entrée dans la ville, la promenade semble continuer
encore. Une large avenue, bordée de maisons et plantée de beaux arbres,
conduit à la place du Théâtre, la seule de Grenade qui puisse avoir quelques
prétentions, assez mal fondées encore, à former une place régulière; puis
vient un quai , orné des deux côtés de maisons assez belles le long du Darro ,
et puis c'est tout : vous avez vu de Grenade tout ce qu'elle a de passable eu
fait d'habitations et de rues. Le reste n'est plus qu'un ramas indigeste de
maisons semblables à celles de nos vieilles villes du nord, moitié bois,
moitié briques , et coupées en tous sens par un labyrinthe de ruelles étroites
et tortueuses, où l'on essaierait en vain de s'orienter, car c'est à peine si on
aperçoit le ciel du fond de leurs sales et étroites profondeurs. Dans toutes
ces rues circule une immense population, assez bien vêtue, ma foi! et où
les capas ne font pas faute , quoiqu'elles cachent sans doute bien des trous
et des misères. La seule place dans l'intérieur de la ville qui , à défaut de
régularité , ait au moins quelque étendue , est celle de la Capilania-Gcneral .
vaste édifice carré, de la fin du xvic siècle , et d'un style corrompu qui
lient le milieu entre la renaissance et le style bâtard qui lui succéda.
Une fois qu'on a quitté ces rues populeuses et sales qui forment comme le
180 REVUE DE PARIS.
noyau de la ville , viennent de grandes rues désertes, peuplées de loin en
loin de vastes hôtels, imposans au moins par leur masse et par les belles
portes dans le goût de la renaissance qui les décorent presque tous. Or, dans
Grenade, tout ce qui ne date pas des Maures date des rois catholiques et de
Charles-Quint. La renaissance règne ici en souveraine, et il n'est presque
pas d'intérieur de maison un peu ornée où vous ne trouviez quelque bel
escalier à pilastres surbaissés, ou quelques-uns de ces riches plafonds en
bois sculpté, qui attestent que les flancs de la sierra Nevada n'étaient pas
naguère dépouillés de forêts comme ils le sont aujourd'hui. Dans cette partie
de la ville , presque à chaque coin de rue , vous rencontrez un couvent ,
transformé tantôt en caserne, tantôt en archives, et le plus souvent fermé
comme une maison à louer qui attend des habitans. Grenade, la dévote Gre-
nade, est veuve de ses moines et de sa milice religieuse, comme l'Alhambra
de sa garnison moresque. Ces longues façades désertes, aux fenêtres fermées
et souvent dégradées, ces murs qui s'écroulent quand on ne les démolit
pas, ces amas de décombres qui s'entassent peu à peu à la même hauteur
que les voûtes qu'elles remplacent, attristent Grenade, et lui donnent çà et
là l'aspect d'une ville qui viendrait d'échapper aux misères d'un siège.
La fermeture des couvens, cette grande et nécessaire mesure qui s'est
opérée en Espagne avec une si étrange facilité, et qui a prouvé combien était
tombé le prestige de la puissance monastique, s'est accomplie ici sans mou-
vemens populaires, et avec une espèce d'ordre systématique qui a régné
dans le désordre même. Les dépouilles des monastères de toute la province,
tableaux, statues, livres et oruemens d'église, ont été réunies dans le beau
couvent de San-Domingo. Mais au milieu de l'inévitable anarchie qui a
Tégné dans toute cette opération, à peu près tout ce qu'il y avait de pré-
cieux a disparu on ne sait où ni comment. Tous les bons tableaux , les riches
ornemens d'autels, les livres de quelque valeur, et ils étaient beaucoup
moins communs qu'on ne pense dans les ignares couvens de la Péninsule,
ont passé dans des mains laïques, qui ont cru sans doute purifier le bien de
l'église en se l'appropriant. Grâce à un effroyable gaspillage et à des actes
d'un brutal vandalisme qui ne semble pas appartenir à ce siècle, ni à un
peuple civilisé, on a détruit encore plus qu'on n'a volé; et le gouverne-
ment , qui , dans une sage pensée, avait voulu réserver pour des temps meil-
leurs ces dépouilles qu'il destinait aux musées et aux bibliothèques de la
Péninsule, n'y trouvera guère, si ces temps arrivent jamais, qu'un amas
poudreux de toiles et de livres rongés par les rats et par la poussière , qui
n'auront pas, après tout, fait perdre grand chose aux arts ni à la science.
J'ai passé quelques heures ace couvent de San-Domingo, et je ne sais pas
au monde de spectacle plus attristant, plus nauséabond que celui de ces
immenses et noirs corridors remplis de tableaux entassés les uns sur les
autres, et tellement couverts de poussière, que la peinture a souvent com-
plètement disparu sous cet enduit épais qui la recouvre. Quelques mains
REVUE DE PARIS. 181
pieuses, des mains françaises, ont effacé de cinq ou six de ces têtes vénéra-
bles le masque poudreux qui les recouvrait; mais, hélas! dans ces palimp-
sestes de l'art espagnol, je n'ai guère aperçu que des croûtes. Une esquisse
deCano, empreinte d'une grandeur sombre et triste, et qui représente le
Christ versant ses douleurs dans le sein de son divin père, est le seul tableau
de valeur que j'aie aperçu dans ces catacombes pittoresques. Le baron
Taylor et son digne émule, M. Dauzats, qui vient de recommencer après
lui cette difficile mission, rendue plus difficile encore par le succès de la
première, ont dépisté, avec leur flair merveilleux d'artistes et de dénicheurs
de chefs-d'œuvre , ce trésor oublié dans la poussière où il gisait; ils en ont
offert jusqu'à 500 piastres (2,500 francs) sans pouvoir l'obtenir, et d'ici à
quelques années cette valeur numéraire (et celle-là au moins aurait dû être
appréciée) aura probablement disparu, comme tant d'autres, au double
détriment de l'art et des finances de l'Espagne.
Les Espagnols ont reproché amèrement à la France et à M. Taylor d'avoir
profité des circonstances malheureuses où elle se trouve pour venir la
dépouiller de ses trésors; mais, avec un peu plus de bonne foi et un amour-
propre national mieux entendu, l'Espagne aurait reconnu que, dans l'impos-
sibilité où elle est aujourd'hui de recueillir toutes ces richesses qui s'éparpil-
lent comme l'eau dans les mains qui les recueillent, et de donner à cette œuvre
pieuse le temps, les soins, et surtout l'argent nécessaires, il était inévitable
que, par une voie ou par l'autre, une bonne partie de ces trésors, enlevés à
l'état par des mains espagnoles , passassent tôt ou tard dans des mains étran-
gères. Disons plus : au milieu du déplorable vandalisme qui règne ici sous
ce rapport, c'était le seul moyen de préserver ces trésors d'une destruction
inévitable, et plus d'un chef-d'œuvre exhumé de la boutique d'un brocan-
teur n'existerait plus d'ici à dix ans, si la France et l'Angleterre n'avaient
un marché toujours ouvert pour cette riche exportation du sol espagnol.
Enfin , une considération qui n'est pas sans importance, ce sont les sommes
énormes que ces deux pays ont versées dans la Péninsule en échange des
curiosités de tous genres qu'on en exporte et qu'on en exportera sans cesse
en dépit de toutes les prohibitions. La dime de piastres que l'Espagne a pré-
levée sur la France seule depuis deux ans, ne peut manquer tôt ou tard de
rentrer par divers canaux dans les coffres de l'état. D'ailleurs l'Espagne est
assez riche en œuvres d'art pour en prêter aux étrangers, et cette inimitable
collection de chefs-d'œuvre qu'on appelle le musée de Madrid, et l'Escurial
avec la cathédrale de Séville, ces deux autres, musées religieux qui servent
de pendant au musée royal, suffisent à eux trois pour attester les inépuisa-
bles trésors d'art et de science que renferme la Péninsule. Quant à la France,
c'est à elle d'apprécier la munificence vraiment royale qui a présidé à la for-
mation d'un musée espagnol à Paris et comblé cette lacune si vivement
sentie par tous les amis de l'art. Pour atteindre ce noble but, aucun soin,
aucune dépense, n'ont été épargnés, et il faut connaître comme moi les im-
J82 REVUE DE PARIS.
menses difficultés d'une pareille œuvre pour savoir tout ce qu'y ont mis de
science, de patience et d'habileté, les hommes vraiment dévoués auxquels
elle était confiée.
Après les tableaux , j'ai visité les livres , et la visite n'a pas été moins affli-
geante; qu'on se figure une de ces vastes bibliothèques de couvent, dont les
hautes et larges tablettes, pliant sous le poids des bouquins entassés dans
tous les sens, s'élèvent jusqu'au plafond de cette immense salle, au grand
déplaisir des araignées qu'on a dérangées, pour cette fois seulement, de leur
studieuse retraite. Mais ce n'est pas tout : comme l'Escurial lui-même n'eut
pas suffi à recevoir cette défroque plus ou moins littéraire de tous les cou-
vens de la province de Grenade, après avoir essayé de dresser un inventaire
de cet héritage ab intestat , et d'y mettre une espèce d'ordre, la commis-
sion nommée à cet effet semble y avoir renoncé de guerre lasse : une
effroyable pile d'in-folios amoncelés couvre le plancher jusqu'à la hauteur
de sept ou huit pieds. Certes, la pile de manuscrits grecs qu'Omar est ac-
cusé, à tort, dit Gibbon, d'avoir fait brûler à Alexandrie, et qui chauffa
huit mois durant les bains de toute la ville, ne devait guère monter plus
haut que celle-là; mais quand on en aurait allumé, tout un hiver, tous les
braseros, et fait bouillir tous les pucheros ( pots-au-feu ) de Grenade, la
science , je crois , n'y aurait pas perdu grand'chose.
J'eus le courage d'entrer jusqu'aux genoux dans ce terrain mouvant qui
se dérobait sous moi, et d'essayer de gravir cette montagne de science, dont
peu d'hommes peuvent se vanter d'avoir atteint le faîte; j'avalai à plein go-
sier la docte poussière qui s'en échappait ; je soulevai, en pensant au Lutrin
de Boileau, ces in-folios épais aux reliures cerclées de fer, qui eussent fourni
des munitions à ses belliqueux chanoines pour bien des escarmouches. Je
furetai, comme un rat d'église cherchant sa provende, au milieu de ces sté-
riles richesses, qui laissaient, hélas! bien à jeun mon appétit d'historien.
Mais ce fut peine perdue ; l'éternelle théologie , cette plaie des bibliothèques
qui m'a fait tant de fois maudire l'invention de l'imprimerie, faisait presque
à elle seule les frais de ce bûcher tout préparé pour les flammes d'unauto-
da-fé, qui peut seul eu faire bonne et prompte justice. Pendant plus de deux
heures , je ne rencontrai pas un seul livre de quelque valeur, pas un seul
qui méritât d'être payé plus cher que le poids auquel on les vendra. Les
livres même rangés soi-disant en ordre sur les tablettes, l'étaient de ma-
nière à ce que jamais deux volumes du même ouvrage ne s'y trouvassent à
côté l'un de l'autre. Mais, en revanche, j'y rencontrai plus d'éditions des
bulles et des décrétales du saint père que je ne me rappelle en avoir vu de
ma vie; des bibles, de quoi en fournir à la société biblique de Londres pour
toutes les tribus sauvages des deux Amériques, et assez de sermons pour
défrayer pendant tout un carême toutes les chaires de l'Espagne. Enfin, au
bout de deux heures de recherches inutiles, je me décidai à lever le siège,
et à faire comme la commission qui, ayant reçu l'ordre de classer ces livres
REVDE DE PARIS. 183
et d'en dresser l'inventaire, a fait ce qu'on fait en Espagne, n'a rien répondu
et a laissé les choses dans l'état où elles se trouvaient.
Sans doute, au milieu de ce fatras indigeste, il se trouve quelques-uns de
ces livres précieux que la poussière des cloîtres a rongés pendant tant de
siècles, et que parfumera peut-être bientôt le poivre de l'épicier; car tous
ces livres, ou presque tous, seront vendus au poids, et je me répète à moi-
même, pour me consoler, que c'est à peu près la seule valeur qu'ils aient. Le
gouvernement espagnol, par une de ces bonnes inspirations dont il faut lui
savoir gré au milieu des affreuses circonstances où il se trouve, avait songé
à composer, dans chaque province, une bibliothèque et un musée publics
avec les dépouilles des couvens; mais il faut plus de prospérité et plus de
loisirs à la malheureuse Espagne pour que cette pensée pieuse s'exécute. En
attendant, l'oeuvre de gaspillage et de destruction s'accomplit partout, et des
milliers de livres ont déjà été vendus au poils , tandis que les toiles des
tableaux servaient à abriter le bivouac ou à essayer les sabres des soldats
casernes dans les monastères, comme les archives de l'Alhambra ont servi,
dit-on , à faire des cartouches du temps de la guerre de l'indépendance.
Sortons enfin de toute cette crasse et de toute cette poussière scientifique,
pour respirer l'air pur et parfumé des coteaux de Grenade. Vous n'avez
qu'à choisir entre les promenades; de quelque côté que vous dirigiez vos
pas, à peine êtes-vous sortis de la ville, que vous vous trouvez au milieu
des plus belles vues du monde, que cinq cents pas de montée mettent à
votre disposition. J'ai essayé de toutes ces vues, je les ai toutes comparées,
et il faudrait les décrire une à une pour donner une idée de l'inépuisable
variété d'aspects qu'elles présentent. La plus vaste de toutes, et qui res-
semble le plus à un panomara , est celle de la tour de la Vêla, la plus haute
des tours de l'Alhambra; de là , vous planez à vol d'oiseau sur toute la riche
wega , et vous avez l'avantage de plonger à la fois sur les deux riches ravins
du Xenil et du Darro, qui, comme le Tage , roule de l'or dans ses flots.
Mais, en même temps, toute vue prise de l'Alhambra a cet inconvénient
que vous y perdez la vue de l'Alhambra lui-même, le plus splendide orne-
ment de tous les paysages de Grenade. Une des meilleures positions est
celle que présente, à l'extrémité de l'Alameda, derrière un joli pont, une
chapelle isolée, située sur une hauteur sur la rive gauche du Xenil, et mieux
encore, une aire découverte ou plate-forme à battre le grain qui s'élève un
peu plus haut et domine la chapelle elle-même. Vous apercevez de là, au
soleil couchant, une ravissante silhouette de Grenade, dont les cinquante
clochers se découpent iransparens sur un fond d'or et de lumière, taudis
que la fumeuse vallée semble nager dans un brouillard chaud et rosé qui
confond toutes les distances et adoucit toutes les formes.
Mais une vue incomparablement plus vaste et plus saisissante est celle
qu'on trouve sur l'esplanade de los Martyres, couvent situé à quelques cen-
taines de pieds plus haut sur la rive droite , à côté de l'Alhambra. Rien ne
peut rendre la magnificence du coup d'œil qui se déroule de là à vos yeux,
184 REVUE DE PARIS.
une ou deux heures avant le coucher du soleil. Alors ses rayons plus inclinés
viennent prendre par le flanc les murs rougeâtres de l'Alhambra et y pro-
duisent des effets de lumière vraiment magiques. Les torres vermejas ,
vastes massifs de briqueterie qui s'élèvent à gauche de l'Alhambra sur un
sol vermeil comme eux, étincellent comme embrasés par un vaste incendie
qui semble courir le long des remparts de l'Alhambra. La fabrique impo-
sante et carrée du palais de Charles-Quint s'élève au-dessus d'eux avec ses
grandes fenêtres percées à jour, comme si la flamme avait déjà dévoré ses
planchers et son toit; Grenade assise dans la plaine, au pied même de l'Al-
hambra, qu'on dirait prêt à s'écrouler sur elle, s'étale fraîche et reposée au
milieu de son lit de verdure, avec la pointe de ses clochers et les larges
assises de pierre de sa cathédrale dorées par les obliques rayons qui passent
déjà sur elle sans l'atteindre; derrière Grenade se déroule au loin vers l'Oc-
cident, l'immense rega, ceinte de deux côtés par de hautes et blondes col-
lines qui, partout ailleurs qu'en Espagne, s'appelleraient des montagnes, et
terminée, à son extrémité, par une porte étroite, véritable porte d'Hespé-
ric, par laquelle sort lentement le soleil.
L'ombre se répand peu à peu sur la vallée; l'incendie s'éteint sur l'Al-
hambra, les chauds et blonds reflets du soir se retirent des frais ravins du
Xenil, où plonge votre vue, et une sensation profonde de tristesse et de
froid semble descendre sur toute la nature; mais retournez-vous alors, et
vous verrez derrière vous l'immense sierra Nevada, dont les deux pics, à
peine distincts du reste de la chaîne, s'élèvent à l'énorme hauteur de près de
onze mille pieds, encore tout étincelante des dernières clartés du jour qui
a quitté la vallée. Ses flancs nus et grisâtres, où, sur un espace de dix
lieues, vous n'apercevez pas un arbre, cachent alors leur nudité sous d'ad-
mirables teintes rosées qui l'enveloppent tout entière depuis la moitié de sa
hauteur. Puis, l'ombre monte pas à pas le long de ses gigantesques flancs;
bientôt les deux pics de Velcta et de Mulahacen conservent seuls une der-
nière teinte de lumière qui disparaît à son tour, et cesse de faire étinceler
comme autant de points blancs les faibles restes de neige que n'ont pas fondus
les chaleurs de ce terrible été.
Alors la nuit est venue, vous le croiriez du moins; mais dans celte atmo-
sphère si pure et si transparente, que les objets les plus distans semblent se
rapprocher de vous, tant ils se dessinent avec une netteté merveilleuse, il
semble que l'air ait tellement été imbibé de lumière, que les ténèbres de
la nuit aient peine à la chasser. Une demi-heure après le coucher du soleil,
une sorte de reflet transparent du jour qui s'est enfui remplit encore toute
l'atmosphère. Le crépuscule, qui cesse d'exister entre les tropiques , se pro-
longe en Andalousie plus que je ne l'ai vu encore dans aucun pays, plus qu'à
Paris , plus qu'à NapJes même. Ignorant que je suis , je laisse à la science le
soin de déterminer les causes de ce phénomène, dont je jouis pour ma part
en attendant que d'autres me l'expliquent.
Cette froide traduction sur le papier d'un des plus beaux paysages qui
REVUE DE PAIUS. 185
soient, je crois, sur la face du globe, ne donne qu'une idée bien imparfaite
du panorama de los Martyres , où j'allais presque cliaque soir voir coucher
le soleil. Mais, si l'on veut varier les points de vue, et changer en quelque
sorte les coulisses de cette décoration de théâtre, on peut monter, sur la
rive droite du Darro , à une petite église isolée, qu'on appelle Santa-Maria,
et qui s'élève toute seule au sommet des vieux murs d'enceinte de Grenade,
sur une colline toute grise et toute désolée. De ce point élevé, bien connu
des peintres, vous plongez sur le ravin du Darro plus vert et plus pitto-
resque encore que celui du Xenil , et dominé par le vaste séminaire des cha-
noines, le seul couvent encore habité que j'aie rencontré dans la Péninsule.
De l'autre coté du ravin, vous voyez se dresser à pic sur l'abîme les hautes
tours de l'Alhambra, dont vous pouvez mieux apprécier de ce point l'im-
mense étendue, et les frais ombrages du Généralife, dont les blancs portiques
ressortent au milieu des touffes d'orangers et des noirs cyprès qui l'en-
tourent. Quelques notes fausses pourtant se mêlent à cet harmonieux con-
cert : une ou deux grandes tours de l'Alhambra et quelques bastions badi-
geonnés à neuf et passés à la chaux contrastent péniblement avec les beaux
tons vermeils de cette vénérable ruine, et un belvédère tout neuf et coquet-
tement blanchi étale sa fraîcheur de mauvais goût et son luxe de parvenu
à côté des vieilles fabriques du Généralife. Mais ce sont là de ces désappoin-
temens d'artiste qu'il faut prendre en patience, en remerciant encore les
moines et les Espagnols de nous avoir conservé tant de chefs-d'œuvre, même
en les gâtant.
Et puisque j'en suis sur le Généralife, dont je n'ai pas assez vanté le
charme agreste et les beautés toutes champêtres, il est bon de signaler aux
artistes et aux amateurs de belles vues, celle qu'on aperçoit des fenêtres de
l'appartement où se conservent les portraits de Boabdil, des rois catholiques
et des infans de Grenade. Cette vue, toute différente des autres, est extrê-
mement réduite, car elle n'embrasse qu'une faible portion de Grenade,
appelée l'Albaycin, et du ravin de Darro, avec une hauteur où s'élèvent
sept ou huit grandes fabriques de couvens, toutes pittoresques à l'envi l'une
de l'autre. Nulle part comme à cette place, la sierra de Elvira, petite
montagne isolée qui s'élève entre Grenade et la longue sierra que traverse
la route d'Alcala, ne se présente sous un aussi ravissant aspect : cette mon-
tagne entièrement nue, mais admirable de forme, se compose de divers
mamelons étages l'un au-dessus de l'autre, et que le soleil, en descendant
sur l'horizon, sème de larges flaques d'ombre qui ressemblent à des forêts,
et de clairières de lumière qu'on prendrait pour des moissons. La mer-
veilleuse transparence de l'air ajoute un charme singulier à ce paysage si
simple, si borné, et qu'encadre aisément la bordure d'une fenêtre. Plus
d'une fois, en le contemplant , j'ai pensé à cette assertion si vraie de l'auteur
des Martyrs, « que la lumière estj l'ame du paysage, et qu'une simple
falaise nue du golfe de Naples, éclairée par le soleil d'Italie, est plus réclle-
TOME XL VII. NOVEMBRE. 13
186 REVUE DE PARIS.
ment pittoresque que tous les verts paysages de l'Angleterre et de la Nor-
mandie, » et Dieu sait que ce qui est vrai à Naples l'est encore plus à Gre-
nade.
J'ai décrit , je crois , assez en conscience les environs de Grenade , pour
qu'on me pardonne de ne rien dire de l'intérieur de la ville. Seulement, les
deux rues principales , les deux artères où circule toute la population et tout
le commerce de Grenade, la calle Mesones et\a calle Zacatin, ruelles étroites
et tortueuses composées de baraques en bois, hautes et étroites, assez
semblables à celles qui peuplent encore les quartiers marchands du vieux
Paris, donnent une idée exacte, mais fort peu attrayante, de ce que devait
être l'intérieur d'une ville arabe. Ce peuple pittoresque, qui, malgré l'étouf-
fante chaleur, se promène drapé dans sa capa, ces faces brunes et animées,
à l'œil et aux cheveux noirs, au profil régulier de l'Arabe, qu'il ne faut
pas confondre avec cet ignoble galbe africain ou plutôt nègre , qui tient le
milieu entre l'homme et la béte , figurent bien à coté de ces maisons toutes
moresques, qui portent à chaque coin les traces de leur vénérable antiquité.
Le nombre de maisons arabes plus ou moins défigurées, que l'on rencontre
dans Grenade, est réelement incalculable; mais c'est surtout le long du
ravin du Darro que se trouve, à chaque pas, l'empreinte de la domination
moresque: ici c'est une belle porte arabe, enchâssée dans un mur moderne,
avec son cintre élégant et ses fines arabesques, alourdies par deux doigts
de chaux dont on l'a soigneusement recouverte, ou bien deux étroites fenê-
tres jumelles, séparées par une svelte colonnette; plus loin, ce sont les rui-
nes hardies d'un pont, dont le cintre, à peine indiqué, devait s'élever de
cinquante pieds au moins au-dessus du torrent, et au-dessus duquel se
dressent à pic les gigantesques parois de l'Alhambra. Plus près enfin, c'est
une mosquée arabe, convertie en église, et dont l'intérieur est chrétien,
grâce aux lourdes ciselures de bois doré qui en recouvrent toutes les parois,
taudis qu'au dehors une gracieuse tour moresque, enduite, il est vrai, de
l'inévitable chaux, élale ses mosaïques de faïence bleue et les cintres de
ses légères arcades.
J'ai peu vu les monumens modernes de Grenade : il en est cependant quel-
ques-uns qu'on peut voir encore après l'Alhambra. L'hôpital des fous, im-
mense édifice carré , plus semblable à une forteresse qu'à un hôpital, mérite:
surtout une mention. Sa façade, en style de la renaissance, et surtout l'ad-
mirable galerie couverte où l'on entre par la porte principale sous un toit
de bois sculpté de plus de deux cents pieds de long , sont d'un effet imposant
et sévère. Mais Dieu vous garde de visiter en détail, comme je l'ai fait, l'in-
térieur de cet hospice, où règne la plus dégoûtante malpropreté, et où les
malheureux aliénés, enfermés dans des cages de bois où l'air et la lumière
ne pénètrent qu'à peine , achèvent d'y perdre le peu de raison que le ciel
leur avait laissée , et , gisant tout nus dans un coin dans unestupide impassi-
bilité, finissentpar tenir plus de la béte que de l'homme. J'en vis un , cou-
ché sur quelques haillons entassés, et qui paraissait plus abattu que les
REVUE DE PARIS. 18T
autres. Je demandai ce qu'il avait : Oh a quello esta moriendo ; celui-là
se meurt , me dit tranquillement mon gardien , et nous passâmes à un autre.
La population de Grenade est une population douce et paisible, dont le
caractère contraste vivement avec les mœurs dures et féroces des Malague-
nos ( habitans de Malaga ) , qui jouissent, dans toute l'Espagne, d'une assez
triste réputation : est-elle méritée? je n'en sais rien. Le seul grief que j'aie
à reprocher à Malaga , c'est qu'on m'y a deux fois volé mon mouchoir, bien
qu'une fois, grâce à l'agilité de mes jambes et au bâton dont je le menaçais,
le voleur ait jugé plus prudent de me le restituer. Mais ce n'est pas assez
encore pour justifier le proverbe espagnol : « Quand tu as tué ton père et
violé ta mère , va-t-en à Malaga. » Grenade, du reste, jouit d'une réputa-
tion beaucoup meilleure , et la mérite. Aussi bien me rappelai-je , en regar-
dant sa fertile vega , ces vers du Tasse , que j'estropie sans doute en les citant :
. . . .Pingue la terra e molle
Simili a se egli abitator produce.
Et en effet, la race favorisée du ciel qui habite cet heureux coin de terre
semble molle et grasse comme le sol qu'elle habite. Les crimes sont plus
rares à Grenade que dans le reste de l'Andalousie; les bullangas (émeutes
y sont inconnues, et les élections , sauf un duel dont Grenade parlera long-
temps, s'y sont passées avec une édifiante régularité.
J'ai compris , en voyant le dimanche ce peuple affamé de plaisirs , sortir
en bourdonnant de sa ruche , et se répandre comme un essaim dans les rians
environs de sa cité, la vie molle et sensuelle des Africains, qu'amollirent si
vite les délices de l'Andalousie. Rien de plus gai, rien de plus bruyant que
Grenade et ses alentours un jour de fête; rien de plus pittoresque que tous
ces citadins bien vêtus, bien repus, le dimanche du moins (je n'en réponds
pas pour le reste de la semaine), et animant de leurs groupes joyeux les
verts sentiers qui bordent le Darro et le Xenil. Au milieu de cette sombre
atmosphère de tristesse qui enveloppe l'Espagne depuis tant d'années, c'est
quelque chose de si rare que la gaieté , que Grenade, avec ses habits de fête,
la joie au front et le sourire sur les lèvres, m'en parut cent fois plus pitto-
resque; et en regardant ce peuple insouciant, qu'on pourrait rendre heu-
reux à si peu de frais , je maudis les stupides exigences du despotisme , qui ,
pendant trois siècles, a su rendre tant de dons inutiles, et ruiner l'Espagne
en même temps que l'asservir.
Je ne quitterai pourtant pas Grenade sans dire un mot de sa somptueuse
cathédrale, malheureusement trop moderne pour que j'en puisse louer le
dessin et le style, mais qui n'en est pas moins d'un effet imposant. La seule
chose, à vrai dire, qui mérite d'y fixer l'attention, ce sont les deux admi-
rables tombeaux en marbre, dans le plus pur goût de la renaissance, dont
le gouvernement fiançais vient de faire prendre les moules, et qu'on verra
bientôt, j'espère, à notre Ecole des Beaux- Arts, à côté du clief-d'œuvre de
Michel-Ange, si dignement traduit par Sigalon. De ces deux tombeaux,
13.
188 REVUE DE PARIS.
l'un, le plus léger et le plus gracieux, est celui de Philippe-le-Beau et de
Jeanne-la-Folle , la malheureuse mère de Charles-Quint. Leurs deux statues,
d'un admirable fini, sont couchées sur le tombeau , et l'amoureuse reine,
morte à la fois de regret et de jalousie , a enfin fixé à côté d'elle, sur son lit
de marbre, son infidèle époux.
Le couple qui repose sur l'autre tombeau porte des noms plus grands et
plus historiques encore : c'est Ferdinand d'Aragon, c'est Isabelle-la-Grande,
ce sont ces rois catholiques, les premiers qui aient doté l'Espagne de
ce qui lui manqua pendant tant de siècles et de ce qui lui manque encore
aujourd'hui, de l'unité, sans laquelle il n'y a ni peuple ni royauté; c'est
Ferdinand et Isabelle , les conquérans de Grenade, les dévots souverains
qui arrachèrent du sol de la Péninsule le dernier rejeton qui germât encore
sur la souche abattue de l'empire arabe, et firent, pour la première fois,
peser l'Espagne de tout le poids de sa puissante unité dans la balance des
destinées de l'Europe. Sur son tombeau, comme dans son portrait, que j'ai
vu au Généralife , la grande Isabelle , je le dis à regret , au risque de désen-
chanter quelques-unes de ces illusions dont on aime à se bercer, n'a, sur la
toile comme sur le marbre, rien d'héroïque ni de grand ; c'est une bonne
et ronde figure bourgeoise , au teint frais comme une Biscayenne, et dont la
vie routinière semble se partager tout doucement entre la messe et le mé-
nage. Son bréviaire, qu'elle tient à la main, au moins dans son portrait,
semble l'occuper beaucoup plus que les héroïques pensées qui remplirent
toute sa vie. Quant à son époux, le marbre l'a flatté plus que la toile. Il y a
de la force et de la volonté dans le repos de cette figure , puissante encore ,
lors même qu'elle est endormie. Mais sur la toile, que je soupçonne plus
exacte, le cauteleux Aragonais est un personnage court et trapu , à peu près
ressemblant à notre compère Louis XI, avec sa fausse bonhomie et sa bour-
geoise simplicité de manières et de costume. Le regard est décidé sans être
franc, et l'épais sourcil qui le recouvre le voile sans l'adoucir. On reconnaît
bien là l'homme qui, par astuce plus que par force, réunit sous sa puis-
sante main tous ces morceaux de royaumes, et les pétrit pour en faire
l'Espagne. Est-ce sa faute si , plus tard, dans de plus faibles mains , la masse
incohérente a cessé de former un tout, sans pouvoir jamais complètement
ni se séparer ni se réunir ?
Après le tombeau en effigie vient le tombeau réel; sous ces deux gigan-
tesques reposoirs de marbre, longs chacun d'environ dix pieds, se trouve
une chapelle souterraine qui renferme les quatre cercueils recouverts de
plomb. Depuis le jour où ils y ont été déposés, aucune main profane ne les
a touchés; et cette royale poussière, dans le Saint-Denis de l'Espagne, a
du moins traversé intacte toutes les révolutions et tous les orages qui ont
passé sur ce malheureux pays.
ROSSEEUW S.UM-HlLAIRE.
Grenade, 24 septembre.
Critique Sxttévaivt.
WASHINGTON LEVERT,
Par 71. JLéon Gozlan.
L'auteur le dit en termes exprès dans sa préface : ce qu'il a voulu , c'est
constater, et combattre, par conséquent, l'influence croissante du scepti-
cisme. Il est inutile de remarquer ici que le mot scepticisme, dans la bou-
che de M. Léon Gozlan, ne signifie point exclusivement, comme au xvme siè-
cle, la raillerie des choses saintes , l'incrédulité religieuse , l'impiété. Depuis
Voltaire, le scepticisme a marché de conquête en conquête; nul ne l'ignore.
La religion une fois envahie , il a fait successivement irruption dans la poli-
tique, dans la science, dans la poésie même; l'école de Byron est là pour
l'attester. Nous ne songeons pas à nier, certes, les améliorations positives
que l'humanité doit aux premiers efforts du scepticisme. C'est par lui
qu'ont été enfantées les idées révolutionnaires passées à l'état de principes
aujourd'hui. C'est lui qui a montré aux hommes les plus aveugles l'ambi-
tion, sous les apparences menteuses du dévouement et de la miséricorde,
accroupie au pied des trônes et des autels. C'est lui qui, après avoir ou-
vert tour à tour le manteau royal et la robe sacerdotale pour laisser pa-
raître, au lieu du prétendu ministre céleste et infaillible, l'homme de chair
et d'os, a commencé la grande lutte du droit contre le privilège au cri de
Liberté ! C'est lui encore qui a déposé , dans le sol labouré par la bataille,
ces germes féconds de réforme sociale dont les timides redoutent déjà les
fruits. Nous reconnaissons tout cela , mais nous ne pouvons nous dissimuler
cependant que, si l'on n'y met ordre, le scepticisme finira par gâter lui-même
son œuvre. A ceux que nos paroles surprendraient, nous demanderions : N'y
a-t-il pas des poisons qui, pris à de certaines doses, rendent la sauté aux
malades; mais, pris sans mesure, tuent les mieux portans? Ainsi fait le
190 REVUE DE PARIS.
scepticisme. Une rivière débordée engraissera d'abord le champ qu'elle aura
couvert; mais, si elle y séjourne trop long-temps, n'anéantira-t-elle pas
les espérances du laboureur au lieu de lui préparer une abondante récolte ?
Le scepticisme est comme la rivière dont il s'agit. En un mot , pour expri-
mer notre pensée le plus clairement possible, nous croyons qu'il eu est du
scepticisme comme de ces épées à deux tranchans qui, la guerre finie,
devenant inutiles, sinon dangereuses, doivent être remises prudemment
dans le fourreau.
Le livre de M. Léon Gozlan vient à l'appui de notre opinion sur le scepti-
cisme.
Pour rendre sensible , palpable, si cela se peut dire , la vérité qu'il entre-
prenait de démontrer, l'auteur songea à créer des personnages symboliques.
Mais auparavant , et afin de ne se point trouver en contradiction avec la
logique, il dut étudier patiemment la marche de l'ennemi qu'il allait com-
battre. Il reconnut que c'est au cœur, comme étant le siège des passions,
que vise d'abord le scepticisme; après quoi il s'adresse à l'esprit.
Le cœur, en effet, est bien plus facile à gagner que l'esprit; plus maté-
riel , par conséquent plus vulnérable. L'esprit raisonne froidement , discute ,
demande les preuves. Le cœur, au contraire , n'a besoin ni de preuves, ni
de raisonnement; il suffit qu'on l'échauffé, qu'on le remue; mensonges ou
vérités, peu lui importe! il obéit à ce qui lui plaît. L'esprit, vivant dans la
région des abstractions et des idées, regardant toujours en haut plutôt
qu'eu bas , ne s'appuie jamais sur les faits et les dédaigne. Le cœur, au con-
traire, bien que recevant de l'esprit le rayon lumineux qui le guide, vit
d'une vie moins spirituelle que réelle ; il est ouvert à toutes les impressions
humaines , à tous les sentimens , à toutes les émotions. La joie ou les larmes ,
l'amour ou la haine , l'indifférence ou la colère , voilà le cercle dans lequel il
est enfermé. Sans insister davantage sur la distance qui les sépare, disons
donc que l'esprit pense et que le cœur sent. Ceci accepté , n'est-il pas évi-
dent que le cœur, c'est-à-dire la passion , est la porte qu'il faut ouvrir pour
arriver à l'esprit, c'est-à-dire à l'intelligence, et que vouloir procéder en
sens inverse serait absurde , puisque la réflexion ne peut que suivre la sen-
sation, non la précéder.
S'étant démontré à lui-même , mieux que nous ne venons de le faire sans
doute, la nécessité de la gradation psychologique dont nous parlons, M. Léon
Gozlan, nous l'avons dit, créa des personnages symboliques au moyen
desquels il put faire agir et parler son idée. Washington Levert, Socrate
Leblanc et Des Verriers, tels sont les trois principaux personnages qu'il a
mis en scène. Washington signifiant le cœur, Socrate l'esprit, Des Verriers
le scepticisme, le but que l'auteur veut atteindre se dessine nettement.
Washington, fils du duc de Levert , est placé dans les conditions sociales
tes plus favorables. Héritier d'un beau nom et d'une grande fortune, entouré ,
dès l'enfance, des soins les plus minutieux et les plus tendres, il arrive à
REVUE DE PARIS. 191
vingt ans sans se douter qu'il existe des malheureux. Tout lui sourit; la vie
s'offre à lui comme une l'été continuelle. Il a une famille qui l'accable de
prévenantes caresses , des valets qui exécutent ses ordres , de l'or pour satis-
faire ses moindres fantaisies. Pour lui, le monde réunit, à certaines heures,
ses illustrations les plus diverses, allume ses plus éblouissans flambeaux,
apprête ses festins les plus magnifiques. De beaux et vigoureux chevaux lui
évitent la peine de marcher. Veut-il essayer, aujourd'hui , de la vie séden-
taire? le luxe de ses appartenons n'aura pas d'égal; meubles antiques ou
modernes, tentures de soie, tapis de toutes sortes, seront disposés pour em-
bellir sa solitude. Veut-il du bruit, de la joie, de la musique? les salons
les plus peuplés lui sont ouverts. Le choix, voilà ce qui l'embarrassera
peut-être. Quelque part qu'il aille, il trouvera des mains empressées, des
lèvres souriantes, des regards amis; les fleurs les plus parfumées, pour le
plaisir de ses narines; les instrumens les plus mélodieux, les voix les plus
vibrantes, pour le plaisir de ses oreilles; des cristaux, des porcelaines; des
femmes, épouses ou jeunes filles, étalant leurs gorges et leurs épaules, pour
le plaisir de ses yeux. Si , fatigué de cette vie énervante , le goût des voyages
lui vient, il n'a qu'à dire le nom de la ville qui excite sa curiosité impatiente,
du rivage lointain où il veut s'asseoir. Un seul nom, une seule parole, et sa
voiture sera emportée avec la rapidité de l'éclair. Où Homère a mendié, il
pourra bientôt savourer un cigarre; où Dante a versé des larmes de sang,
soupirer quelque romance amoureuse; où Napoléon a livré sa dernière ba-
taille, dresser un cheval. Puis, quand il sera las des belles campagnes, des
larges horizons, un seul mot encore, et au bout de quelques heures, de
retour dans sa famille, il pourra , s'il le veut, aller danser à la cour. Les
princes lui adresseront familièrement la parole; les grandes duchesses le
regarderont à la dérobée; le roi, vêtu d'un habit noir comme un autre
homme, le touchera du coude en passant.
Socrate Leblanc n'est point, à beaucoup près, dans une position aussi
brillante. Fils d'une femme de mauvaise vie, exposé, le jour même de sa
naissance, aux Enfans-Trouvés, il a été plus tard, grâce à la bienfaisance
du duc de Levert, placé dans un hospice. Là, face à face avec quelques livres
de poésie et de voyages, sans parens, sans amis, il a grandi pâle et sombre,
comme une fleur solitaire entre les murailles d'une prison. N'ayant jamais
pu donner carrière aux affectueux sentimens que renfermait son ame , il a
vécu par l'esprit. Bien souvent, durant les belles nuits d'automne, s'oubliant
à sa petite croisée ouverte, les yeux égarés sur cet océan de maisons qu'il do-
mine, il a senti son cœur plein d'une indéfinissable tristesse; il s'en est de-
mandé la cause, et aucune voix ne lui a répondu. Jeune homme ou jeune
femme, nul ne s'est trouvé là pour presser sa main , pour essuyer ses larmes,
et Socrate a été emporté plus haut encore, sur les ailes ardentes de la rêverie.
Ne connaissant rien de ce monde qui dort à ses pieds, il s'est fait d'abord,
dans sa pensée, un Paris magnifique auquel il croit. Il a rêvé, d'après les
192 REVUE DE PARIS.
poètes, des femmes aussi chastes, aussi belles que si elles descendaient du ciel.
Peu à peu, toute une création idéale a jailli de son cerveau. Science, mœurs,
politique, il connaît tout à présent; il en sait plus que ses livres. Que le
monde est beau, imaginé par Socrate! Comme toutes les passions y sont
épurées! Socrate n'a rien négligé dans sa poétique fantaisie. Les maisons ha-
bitées par les hommes sont des palais splendides, les palais des rois sont des
temples. Mais aussi, quels hommes et quels rois pour ces temples et pour
ces palais! Des demi-dieux et des héros. Imaginez les codes sublimes que
Socrate donne à de pareils peuples, toutes les vertus qu'il leur prête, ce
qu'il leur suppose de puissance et de graudeur ! Plus il va, et plus, s'éloignant
d'une réalité qu'il ignore, il s'élance à corps perdu au sein d'une perfection
indéfinie. Aussi n'a-t-il bientôt plus qu'une seule pensée, un seul désir, con-
naître enfin les merveilles que son esprit lui a révélées.
Des Verriers, oncle maternel de Washington, a cinquante ans. Comment
s'est écoulée sa vie ? Le livre de M. Léon Gozlan ne nous l'apprend pas;
mais le langage de Des Verriers ne permet guère d'hésiiation dans les con-
jectures. Un homme ironique et railleur comme Des Verriers, qui parle de
l'expérience avec une froideur si mêlée de mépris et de colère, qui garde,
pour le dévouement ou l'ingratitude, pour la lâcheté ou le courage, pour
la vertu ou le crime, pour l'opulence ou la misère, un même sourire à la
fois compatissant et dédaigneux, un tel homme doit avoir à se plaindre de
la destinée. Est-ce l'amour qui lui a manqué? est-ce l'amitié? est-ce la puis-
sance? est-ce la gloire? Des Verriers ne confie pas son secret. Tout ce que
l'on peut dire , c'est que , puissance ou gloire , amitié ou amour, rien n'ob-
tient grâce devant lui. Quelle que soit la blessure qu'a reçue cet homme, il
faut qu'elle saigne encore, et qu'elle soit inguérissable, car sa vengeance
ne s'endort pas. Des Verriers, cependant, n'est pas misanthrope. Il ne fuit
pas le monde; il ne l'épouvante même pas par une humeur farouche ou des
manières brutales. Aimable et bon en apparence, il plaît aux jeunes gens,
qu'il n'accable jamais d'inutiles conseils; il amuse les femmes, talent fort
rare! sans leur parler d'amour. A voir Des Verriers, causant le soir, assis
entre une jeune fille et sa mère, si doux, si galant, si abondant en sail-
lies spirituelles, qui devinerait l'amertume cachée sous cette gaieté char-
mante comme une vase épaisse au fon d d'un ruisseau ? qui penserait que cet
homme nourrit, pour les interlocuteurs auxquels il s'adresse avec une cour-
toisie si exquise, un mépris sans réserve et sans exception? Où il faut voir,
où il faut entendre Des Verriers, pour le bien connaître, c'est lorsqu'on
agite devant lui une question de probité, de moralité ou de justice. Alors
il jette le masque de bonhomie qu'il porte ordinairement par une sorte de
convenance, et l'on voit le véritable Des Verriers. Son œil pétille d'une ma-
lice cruelle; ses lèvres minces laissent échapper des pensées gonflées de haine,
qu'il s'efforce en vain d'affaiblir par l'expression.— La probité? vertu de dupe;
la moralité? mensonge; la justice? assurance mutuelle des gros coupables
REVUE DE PARIS. 193
contre les petits; la société,? lupanar où l'on se dévalise chapeau bas, où l'on
s'égorge avec politesse; la religion? épouvantail des imbéciles; la loi? épou-
vantail des peureux. Malheureusement, en matière d'intérêts, il n'y a ni
peureux ni imbéciles. Conclusion générale : au fond de ce qui est bien comme
au fond de ce qui est mal , se cache un mobile unique, plus ou moins apparent,
l'égoïsme. Le tout est de le savoir cacher. — Telles sont les maximes que
professe Des Verriers quand l'occasion s'en présente. Tel est l'homme placé
entre Socrate et Washington.
Cependant, Washington court les bals et les fêtes. Ebloui par les divers
spectacles qui fuient chaque jour sous ses yeux, il trouve à peine le temps
de tout admirer. Mis en correspondance avec Socrate, par l'intermédiaire
du duc de Levert, Washington raconte à son ami inconnu le inonde où il
vit, les joies bruyautes et multipliées qu'on y goûte; il lui parle de mille
plaisirs dont Socrate ignore même le nom. Washington ne juge pas, il énu-
mère. C'est un catalogue qu'il dresse à l'usage de Socrate, voilà tout. Où
Washington trouverait-il le temps de réfléchir, absorbé qu'il est par la
jouissance? Quelques mois écoulés pourtant, les lettres de Washington
prennent un caractère plus sérieux. Il a eu plusieurs conversations avec son
oncle , et bien des illusions de jeune homme se sont envolées avec les paroles
de Des Verriers. Déjà il oublie ses divertissemens pour entretenir Socrate
des prisons et des maisons de prostitution que Paris compte par centaine.
Il est presque triste. Un bouleversement violent a eu lieu dans ses idées.
Quant à Socrate, les dernières lettres de Washington sont pour lui des
énigmes indéchiffrables, comme les premières. Il ne comprenait rien à l'exal-
tation de Washington, au sujet des jouissances mesquines que l'on goûte
dans le grand monde; il ne comprend pas davantage, maintenant, ses accès
de mélancolie. Washington s'est trompé et se trompe encore , pense Socrate.
Les palais et les jardins qu'il m'a décrits ne sont pas des demeures royales;
les créatures singulières dont il m'a fait le portrait ne sont pas des femmes;
il a mal vu ; si le monde ressemblait à ce que dit Washington , ce n'est pas
Dieu qui aurait créé le monde. Et Socrate, presque effrayé, retourne bien
vite à ses rêveries.
Le moment approche où la lutte à laquelle nous assistons va devenir plus
active. Dégoûté des satisfactions incomplètes que la fortune procure, blasé
sur les émotions vulgaires , mécontent de la société, que Des Verriers lui a
montrée sous son vrai jour, fausse, lâche, corrompue, Washington médite
de réformer sa vie. Il va quitter un monde où toutes les facultés se flétrissent
avant de s'être épanouies. Il va chercher dans l'amour pudique et solitaire
l'apaisement de cette soif ardente que les voluptés irritent , mais n'étauchent
pas. Ce qu'il veut connaître, ce dont il a besoin, ce n'est pas le plaisir brutal,
c'est la jouissance qui prend sa source dans la sympathie; c'est l'ivresse mo-
rale, pour ainsi dire. La jeune lille qu'il aime est pauvre, placée dans une
condition obscure. Trop heureuse, sans doute, qu'un jeune homme, noble
194 REVUE DE PARIS.
et riche, se soit épris d'elle, Alice ne trahira pas l'attente de Washington ,
et Washington goûtera pleinement les charmes d'une passion partagée,
constante, ignorée.
Mais, pendant que Washington aspire à une félicité parfaite, Socrate.,
blessé par l'expérience de son ami dans ses croyances chimériques, cède
insensiblement à une impulsion contraire et redescend avec larmes l'échelle
de ses illusions. Retombé dans son incertitude mortelle, d'autant plus dou-
loureuse, à présent, que la réalité lui est apparue comme en un mauvais
rêve, il écoute le cri de la nature qui lui dit d'aimer. Baume salutaire,
consolation toute puissante! Oui, mais quelle femme méritera l'amour de
cet esprit qui en a créé de si pures et de si magnifiques? Où sont les voiles
flottantes et sans souillures? où sont les yeux animés d'un rayon céleste, les
paroles mélodieuses, les âmes transparentes comme le cristal? Hélas! la
première jeune fille qu'aperçoit Sorrate, c'est une sœur de l'hospice qu'il
habite. Elle est assez belle, assez douce, assez réservée, pour captiver les
regards ou les cœurs des plus difficiles; Socrate, pourtant, ne peut l'aimer.
En vain sœur Mystique déploie toutes les grâces de sa personne, toutes les
séductions d'une nature tendre et dévouée; Socrate, malgré lui, reste in-
sensible. Il n'y a pas de sa faute. Il avait rêvé mieux.
Long-temps interrompue, la correspondance de Washington et de So-
crate recommence. Washington se plaint de ce qu'Alice ne l'aime pas avec
ardeur. Elle est froide ; c'est un marbre que les baisers les plus ardens
n'échaufferont jamais. Durant les promenades qu'ils font ensemble, le soir,
à la clarté des étoiles, Alice ne montre aucune émotion ; rien ne la surprend,
rien ne la touche. Washington est le plus infortuué des hommes, car il
avait espéré de rallumer son cœur à l'amour d'Alice, et Alice n'a pas d'amour.
— Socrate , lui , se plaint aussi , mais c'est de ne pouvoir répondre à l'affec-
tion profonde de la jeune ûlle dont il est aimé. Mystique lui montre un atta-
chement si désintéressé , un dévouement si plein d'abnégation et de courage,
qu'il souffre de ne la pouvoir payer de retour; malheureusement cela est
impossible. Entre Mystique et lui passe incessamment une ombre divine, qui
fait prendre en pitié la beauté visible et saisissable. Pourquoi Mystique
est-elle une femme, quand c'est un ange seul que Socrate peut aimer?
Chacun de ces deux caractères, on le voit, reste fidèle à sa mission
symbolique. Ce que le cœur demande , c'est l'émotion , l'exaltation fiévreuse,
le délire; ce que demande l'esprit, au contraire, c'est le calme, l'extase,
l'admiration. Mais comme le cœur, par sa fumée obscure, a troublé l'esprit
dans les régions sereines où il était monté, l'esprit punira le cœur, en
brillant près de lui d'une clarté trop vive. Washington a désenchanté So-
crate, Socrate ne laissera à Washington que le désespoir.
Alice et Mystique, en effet, c'est une seule et même femme, que son
amour pour Socrate rend insensible à l'amour de Washington. Washington,
ignorant quel est son rival, livré à une douleur mortelle par l'éloignement
REVUE DE PARIS. 195
d'Alice, demande une dernière consolation à la débauche. Décidé à noyer
ses souffrances dans le vin, à étouffer sous le bruit d'une orgie les cris de
son ame agonisante, il va passer la nuit chez des courtisanes auxquelles il
achète à prix d'or l'oubli du passé. Il chante, il joue, il s'enivre. Sa nuit
s'écoule dans les scènes du plus effronté cynisme. Enfin le dénouement ar-
rive. Washington , à la suite de son orgie , apprenant qui lui a ravi le cœur
d'Alice, provoque Socrate en duel et le tue. Ainsi, le scepticisme, après
avoir empoisonné le cœur et l'esprit l'un par l'autre, leur donne la débauche
pour commun tombeau.
Sous l'impression d'une première lecture, nous avions cru trouver que
l'idée de l'auteur n'était pas complète. Peut-être, nous disions-nous,
M. Léon Gozlan eût-il dû, en face de Des Verriers, cette sombre et fatale
figure, placer une figure calme, majestueuse et rayonnante, symbole de la
foi. Il nous semblait, dans notre ambitieuse préoccupation, que le livre
n'aurait pu que gagner à cette espèce d'équilibre établi entre deux influences
rivales. Le duc de Levert, vénérable utopiste, philanthrope naïf, n'étant pas
de force contre Des Verriers , nous regrettions sincèrement de le voir exposé
sans pitié aux sarcasmes du railleur impitoyable et à la risée du lecteur.
Quelques minutes de réflexion ont suffi pour désarmer notre critique. Si
M. Léon Gozlan s'était proposé de montrer la supériorité de la foi sur le
scepticisme, c'eût été une réelle maladresse de donner les avantages de la
perspicacité et de l'éloquence au représentant de l'idée qu'il se fût agi de
combattre. Mais M. Léon Gozlan voulant simplement montrer le danger
d'un scepticisme exagéré et ses conséquences, il ne pouvait se dispenser de
pousser franchement la question à ses dernières limites. Entraver volontai-
rement la marche d'un ennemi qui court de lui-même à l'abîme, cela s'ap-
pelle une faute. La meilleure tactique à suivre en pareille circonstance, c'est
de laisser la route libre; M. Léon Gozlan l'a très bien compris. La plus cha-
leureuse argumentation a-t-elle jamais l'autorité d'un fait? Non certes. Il
y a quelque chose au-dessus d'une affirmation, une preuve démonstrative;
quelque chose au-dessus d'une preuve, un résultat. Voilà pourquoi, loin
de blâmer l'auteur, nous le félicitons d'avoir pris le scepticisme dans ses
propres filets, pour ainsi dire, en ne lui opposant aucun obstacle dont il se
pût faire une excuse après sa défaite. Cela est à la fois habile et hardi.
Au point de vue plastique, le livre de M. Léon Gozlan ne mérite pas moins
d'éloges. L'auteur a triomphé avec un rare bonheur des difficultés qu'offre
naturellement l'exécution d'une donnée sérieuse. L'action, dans Washington
Levert , n'est pas sacrifiée, comme on le pourrait craindre, à la déclamation
et aux dévelopi>emens. La gravité du sujet n'y absorbe pas l'intérêt drama-
tique. La philosophie et la fantaisie s'y donnent la main.
J. Chaudes- Aiguës.
BULLETIN.
La semaine qui finit a été noblement inaugurée par les récompenses dé-
cernées aux braves de l'armée d'Afrique. C'est à peu de chose près le seul
événement qui l'ait remplie, mais il vaut la peine qu'on s'y arrête, et l'on
nous permettra sans doute à ce sujet quelques observations qui n'ont pas en-
core été faites.
Le lieutenant-général Valée est élevé à la dignité de maréchal de France,
voilà ce que tout le monde sait , ce que tout le monde a accueilli par un ap-
plaudissement unanime; mais l'histoire de son avancement, depuis 1809,
non pas seulement depuis hier, offre des singularités qui n'ont pas été assez
remarquées et qui doivent l'être; elle prouve quelle part immense le hasard
se réserve presque toujours dans les affaires humaines et plus encore dans
la destinée des hommes de guerre : ils sont maîtres de leur conduite, de
leur bravoure, de toutes leurs ressources d'esprit et de cœur, du sort des
armes bien souvent à force d'habileté et de courage, mais ils ne sont pas
maîtres de leur propre fortune, et le succès de leur ambition personnelle
se dérobe à toutes leurs combinaisons les plus heureuses. En 1809, un
capitaine d'artillerie servait, à l'armée d'Aragon, sous le maréchal duc
d'Albuféra; quatre ans après, il était général de division dans son arme;
c'était le général Valée. Un si rapide avancement, selon toute probabilité,
paraissait l'avoir conduit tout d'un coup aux dernières limites de sa car-
rière d'honneurs militaires. Aussi l'expédition de Constantine, eu 1837,
le trouva-t-elle encore ce qu'il était en 1813, lieutenant-général d'artillerie,
et il ne pouvait être rien déplus, sans un événement extraordinaire et im-
prévu qui vint effacer pour lui les règles établies. En effet, des réglemens
militaires, constamment respectés jusqu'ici, ne permettent pas qu'un offi-
REVUE DE PARIS. 197
cier-général d'une arme spéciale soit investi d'un commandement en
chef, s'il ne renonce à servir dans son arme. Or, chacun sait qu'à moins
d'avoir commandé en chef, on ne peut obtenir le bâton de maréchal. Lors-
qu'on fit, au ministère delà guerre et surtout dans le cabinet du président
du conseil, les derniers et rapides préparatifs de l'expédition, le général
Valée fut choisi pour commander l'artillerie, précisément parce qu'il n'était
jamais sorti et ne voulait pas sortir de son arme, dont il est la lumière
et l'honneur. Donc, si un boulet n'était venu frapper de mort le général en
chef comte deDamrémont, le 12 octobre, dans la batterie de brèche, et
donner à l'improviste le commandement de toute l'armée au général de l'ar-
tillerie, le gouvernement et les chambres étaient dans l'impuissance de lui
trouver aucune récompense militaire pour ce qu'il avait fait jusqu'alors de
glorieux et d'utile, dans cette opération presque entièrement d'artillerie,
comme il l'a déclaré lui-même; le comte Valée était déjà pair de Frauce,
grand' croix de la Légion-d'Honneur; son grade de lieutenant-général était
pour lui le dernier échelon de la hiérarchie , il ne pouvait monter plus haut,
et le gouvernement môme d'Alger n'était pas une distinction qui pût payer
ses derniers services, puisque nous le voyons forcé, par son déplorable
état de maladie, d'y renoncer aujourd'hui et de rentrer en France.
Un seul jour lui a assuré la plus haute récompense à laquelle un officier
ose prétendre; il est maréchal, et désormais non seulement il ne peut plus
monter, mais nul ne peut monter plus haut que lui. Le hasard des batailles
lui a fait attendre, pendant vingt-cinq ans, un prix qui n'était pas môme
promis à sa carrière spéciale; y a-t-il un plus intéressant exemple des ca-
prices de la fortune pour les hommes de guerre? Habent sua fata. On
compte, depuis le commencement du siècle, trois autres maréchaux sortis
des armes spéciales, pour devenir maréchaux de France : le duc deRaguse,
le duc deTrévise, le marquis de Lauriston; mais ils prirent en quelque
sorte leurs précautions d'avance, et acceptèrent du service dans l'infanterie
ou la cavalerie , et des commandemens supérieurs de corps d'armée, se
préparant ainsi de longue main à la plus haute dignité de l'ordre militaire.
On cite aussi deux généraux, l'un du génie, l'autre de l'artillerie, les
généraux Bertrand et Foy, qui , sur l'invitation toute-puissante de l'em-
pereur, quittèrent également leurs armes spéciales, et entrèrent dans les
catégories où peut tomber le bâton de maréchal, que, du reste, l'empereur
lui-même leur destinait publiquement; mais l'empire s'écroula avant qu'ils
eussent reçu ce prix de leur sacrifice et de leur docilité à suivre un conseil
que, d'ordinaire, on ne repoussait pas. Il y eut pourtant le général du génie
Haxo, qui, plus fidèle à son arme, sut résister à toutes les séductions des
paroles impériales, et osa répondre, en faisant allusion à je ne sais quels
transfuges des armes spéciales assez mal inspirés :« Je pourrais, il est vrai,
devenir un général d'infanterie aussi médiocre que certains de ma connais-
sance. » Le lieutenant-général Haxo ne sera donc pas maréchal; il a refusé
noblement l'occasion de l'être; le hasard seul, qui n'est pas tous les jours
aussi favorable , pourrait la lui rendre. Il a eu , depuis son refus de changer
d'armes, pour consolation le siège d'Anvers, et une devise faite par M. Dupin
aîné, à laquelle personne n'a jamais rien compris : Saxo ab Haxo.
Le boulet de canon du 12 octobre , en faisant tomber dans les mains du
198 REVUE DE PARIS.
lieutenant-général Valée le commandement en chef et le bâton de maréchal ,
a causé à la France une grande perte, mais a permis de réaliser un grand
acte de justice. La perte n'a été que pour la France, car quelle mort plus
glorieuse que celle du général Damrémont ! Il n'y a pas de bâton de maré-
éclial qui vaille une mort pareille à celle de Turenne! Mais pour le général
Valée , puisqu'il n'a pas été , lui , enseveli dans son triomphe, cette suprême
«lignite militaire n'est pas au-dessus de ses titres à la reconnaissance du
pays. Ce n'est pas seulement pour les nombreux sièges auxquels il a pris part
dans le cours de sa longue carrière militaire qu'il méritait le plus d'être
récompensé; ses droits, comme organisateur, sont peut-être encore plus
dignes d'estime, quoiqu'on n'en ait pas dit un mot dans ces derniers temps,
où sa dernière action de guerre a dû rappeler naturellement toutes les
autres. En 1829, il présidait le comité d'artillerie; il en était pour ainsi
dire le grand-maître : il remplissait, par le fait, les fonctions supérieures
de cette charge ancienne, dont le titre seul a pu être supprimé; on lui doit
d'avoir réorganisé à celte époque le matériel de notre artillerie selon les
progrès de la science et de l'expérience, et remplacé le système Gribeauval,
qui était en usage dans l'armée française depuis près de soixante ans. Des
changemens adoptés sous la présidence de M. le général Valée, il est ré-
sulté, pour l'artillerie, une grande puissance de mobilité dans ses évolutions
en marche et dans sa mise en batterie ; il en est résulté aussi une rapidité de
feux qui n'avait jamais été égalée, même sous l'empire, dans cette période
guerrière où l'on avait bien pressenti la nécessité de ces améliorations fon-
damentales, mais sans avoir le temps de les méditer et de les accomplir,
car on vivait trop vite. L'artillerie doit encore à M . le comte Valée le germe
et les premiers développcmens de beaucoup d'autres idées déposées alors
dans les esprits, et qui porteront leurs fruits, chacune en son temps.
Sur la liste des promotions, au moins en expectative , nous voyons figurer
son aide-de-camp , M. le capitaine Piobert , désigné par le roi pour la pre-
mière place de chef d'escadron qui viendra à vaquer, au tour du choix,
dans l'artillerie. Cette désignation tardive, après vingt ans de service, n'est
que de la justice la plus rigoureuse. M. Piobert, une des plus hautes répu-
tations scientifiques de l'armée, peut revendiquer une large part dans les
travaux, les études et les essais qui ont précédé l'adoption du système Valée.
Il était, au moment où son général l'invita à l'accompagner en Afrique,
professeur d'artillerie à l'école d'application de Metz; en même temps, il
dirigeait les recherches de la commission chargée par le ministère de cal-
culer la force d'expansion de la poudre, et de suivre toutes les expériences
qu'embrasse la science de l'artillerie. C'est un de ces hommes qui seraient
aussi bien placés à l'Institut qu'au siège de Constantine.
Dans les autres nominations , on croit voir que le gouvernement a eu l'ho-
norable et féconde pensée de rajeunir la tête de l'armée. Elle eu a besoin,
le dernier commandant en chef de l'expédition de Constantine en est une
preuve vivante, lui qui était à la veille de recevoir un bre/et de retraite
pour ses soixante-cinq ans, et d'être enlevé au service de son pays par une
législation impitoyable, dont la plupart de nos généraux actuels vont être
rapidement frappés les uns après les autres, chaque année. Il faut les rem-
placer par d'autres plus jeunes, et qui aient devant eux un long avenir de
REVUE DE PARIS. 199
commandement; il faut introduire de même, autant qu'on le pourra, la
jeunesse dans tonte l'échelle des grades supérieurs, pour les bien remplir
avec l'activité et l'ardeur qui lui appartiennent. C'est ce qu'on a voulu faire
par plusieurs choix remarquables, après la victoire de Conslantine: nous
en félicitons le gouvernement et le pays. Les nouveaux licuienaus-généraux
Trézel et Rullières sont encore dans la force de l'âge : on en peut dire au-
tant du colonel Bernelle, fait maréchal-de-camp. Les nouveaux colonels
Beaufort et Lamoricière sont jeunes , ce dernier surtout , qui n'a guère plus
de trente ans, et qui déjà s'est acquis une des plus belles réputations de
toute l'armée française par ses talens , son esprit et sa bravoure. Il était
lieutenant du génie en 1830, il a pris le bon chemin en quittant son arme
et se jetant parmi les Zouaves, pour y commander une compagnie. Cette
compagnie est devenue un bataillon, puis un régiment qu'on va compléter
et qui lui appartient, pour ainsi dire, en propre : c'est son ouvrage, c'est sa
famille, c'est presque sa propriété, comme étaient ces régimens de l'an-
cien régime qui portaient le nom de leur colonel. Il est permis de dire de
M. Lamoricière, qu'en se faisant Arabe autant qu'un Français peut l'être,
il a choisi la meilleure part et qu'elle ne lui sera pas ôtée; sa fortune mili-
taire est désormais inséparable de la destinée de notre colonie d'Afrique.
Les naturels du pays l'ont adopté, lui ont donné même un surnom arabe,
Sidi- Maboul (Seigneur le Fou) , qu'il faut prendre dans uu sens favorable,
car c'est le cri de leur admiration pour son aveugle intrépidité.
Le lieutenant-colonel Bedeau , de la légiou étrangère , qui n'est pas beau-
coup plus âgé que M. Lamoricière, et dont l'avancement a été rapide, est
déjà , comme lui , chef de corps, dans toute l'ardeur de l'âge et de l'ambi-
tion. Il y a aussi, dans la cavalerie, des promotions qui méritent d'être citées.
Le colonel Chabannes, le chef d'escadron Morris, sont de jeunes et brillans
officiers , vieux seulement par les services multipliés qu'ils ont déjà rendus
dans notre armée africaine. On parle généralement du commandant Morris
comme d'un officier de la plus graude distinction, qui possède à un très
haut degré toutes les connaissances positives et spéciales de son état, et
pourra se rendre très utile un jour à la cavalerie française, dans la direc-
tion du dépôt de remonte, s'il ue persiste pas, comme il l'a fait jusqu'ici,
daus ses préférences de soldat pour les beaux coups de sabre qu'il donne et
reçoit en Afrique.
Les récompenses n'ont pas été marchandées au corps du génie , et il est
vrai que, s'il n'a pas eu de tranchées à ouvrir, de grands travaux de siège
à exécuter, il ne s'est guère épargné dans les dangers de l'assaut. Ou a pu
voir, dans les premiers bulletins de Coustantine , combien ses pertes ont été
nombreuses et éminentes. Les nominations qu'on lui a accordées ne l'ont
pas été moins. On compte dans les nouvelles promotions de ce corps, si
digne de n'être jamais oublié , même alors qu'on ne l'emploie pas comme il
doit l'être, un colonel, un lieutenant-colonel , deux chefs de bataillon, uu
sous-lieutenant, deux gardes du génie; et, en outre, l'avancement a été
promis, pour les premières vacances, au tour du choix, à deux capitaines,
à uu garde de première classe, enlin à un sergent-major. C'est faire beau-
coup pour le génie, et lui prouver que , si le général Valée a constaté saus
périphrases le caractère de la prise de Conslantine, celle opération entière-
ment d'artillerie, il ii'a pas voulu toutefois ravir à personne sa part légitime.
200 REVUE DE PARIS.
Le succès de l'expédition est une chose accomplie , c'est un grand fait sur
lequel les mille chances imprévues des évènemens ultérieurs ne peuvent
plus avoir aucune prise. Une garnison suffisante a été laissée dans Constan-
tine pour la défendre; le reste des troupes est rentré à Bone, avec tout le
matériel de siège, ou s'est échelonné, selon les conditions militaires, dans
les camps de Guelma, de Mjez-Ammar, et d'autres points intermédiaires;
tout ce mouvement rétrograde s'est opéré sans tirer un coup de fusil, sans
perdre un homme , ni un caisson. De tels résultats, conquis par une habileté
qui se continue et surveille encore chaque pas de notre armée , long-temps
après le triomphe, ne peuvent manquer, nous le croyons, d'assurer une
grande force au ministère du 15 avril, le jour où il paraitra devant les
chambres.
Nous avons dit, il y a huit jours, quelle éloquente justification la fuite de
don Carlos est venue apporter, selon nous, au système d'immobilité dans
lequel le gouvernement s'est enfermé vis-à-vis de l'Espagne depuis la retraite
de M. Thiers. Ce n'est pas tout : les généraux constitutionnels, non contens
d'avoir refoulé le prétendant dans les provinces du nord, ont eutrepris , à ce
qu'il paraît, de rétablir la discipline dans l'armée de la reine, et déjà Es-
partero a sévi utilement , à Miranda , contre ces soldats assassins qui avaient
souillé les armes espagnoles dans le sang de leurs chefs. Pendant ce temps-là,
les hommes politiques du parti modéré travaillent à constituer de nouveau
le gouvernement de l'Espagne selon leurs idées, qui sont celles du gouver-
nement français. Si tout cela réussit comme nous l'espérons, le ministère du
15 avril pourra triompher, à plus d'un titre, de ces changemens heureux
qui se trouveront avoir donné gain de cause à ses prévisions, en restituant
à l'Espagne, sans le concours armé de la France, un territoire presque af-
franchi de l'insurrection, une armée plus docile et plus forte, un pouvoir
central plus sage et mieux obéi.
Les choses n'en sont pas là, à vrai dire; mais, à l'heure qu'il est, elles y
tendent, si les apparences ne sont trompeuses. En attendant, s'ouvre à
Londres la première session d'un parlement nouveau, où la majorité ne
sera pas imposante en faveur des alliés naturels de notre gouvernement, les
whigs, mais où cependant leur politique, prudemment mêlée de sentimens
conservateurs et de principes de reforme, est sûre de prévaloir encore, de
disputer au moins avec avantage le terrain sur lequel sont campés les
tories. Ceux-ci ont reculé d'un pas dès le premier jour, et ont refusé le
combat pour la nomination de l'orateur des communes, qui est toujours
l'élu des whigs, le très honorable [most honourable) James Abercromby.
Si les whigs, sans réussir aussi facilement dans toutes les autres questions
qu'ils sont tenus de reprendre, continuent d'écarter les tories du pouvoir,
c'est assez pour notre gouvernement, et une certaine accession de force lui
viendra encore de ce côté.
Les doctrinaires, voyant avec quel bonheur toutes choses tournent en
faveur du cabinet qui les a remplacés, en ont pris de l'humeur, et ils l'ex-
halent dans leurs journaux. Ce n'est pas M. Guizot cette fois que nous accu-
sons, il est plus calme dans son langage, il accepte et reconnaît sa défaite;
pour le moment, il renonce au pouvoir qui s'éloigne de lui, il avoue que
l'influence supérieure dans les affaires publiques est allée tout entière au
cabinet du 15 avril, et seulement, pour observer son rôle nécessaire de
REVUE DE PARIS. 201
protestant politique, il va répétant à qui veut l'entendre cette maxime de
circonstance : «Les mesures prises par le gouvernement ont été plus heu-
reuses que prudentes. »
Mais ce sont, disons-nous, les journaux de M. Guizot qu'il faut écouter,
et particulièrement le Journal des Débats. Celui-ci ne peut entendre nom-
mer, sans entrer dans une colère qui n'est ni prudente ni heureuse, les doc-
trinaires que les électeurs ont exclus de la chambre : MM. d'Haubersaert,
Hervé, Augustin Giraud, Agier, de l'Espée, Duchesne, La Réveillère,
Renouard, etc. C'est nous qui faisons quelquefois, avec le plus de plaisir, nous
en convenons , litière de lous ces noms frappés de l'ostracisme électoral ; c'est
donc à nous surtout que s'adresse la grande et innocente colère du Journal
des Débats, lorsqu'il prétend prouver aux journaux, quotidiens ou non, qu'ils
servent fort mal les intérêts du ministère actuel par leur lutte sans relâche
avec les amis de M. Guizot; c'est nous qu'il a en vue, d'autant mieux qu'il a
fait plier pour une fois sa dignité, dont nous connaissons au juste la mesure,
jusqu'à citer quelque bout d'une de nos phrases , où nous prenions la liberté
de révoquer en doute le patriotisme éprouvé des doctrinaires ; c'est donc à
nous de répondre à une attaque aussi directe , tout en remerciant du fond du
cœur nos confrères, les quotidiens, le Temps et le Constitutionnel , d'avoir
répondu déjà pour nous et en leur nom.
Le Journal des Débats demande quel profit le cabinet du 15 avril pourrait
retirer de l'exclusion de tous ces hommes d'un dévouement aussi éprouvé
et aussi courageux, les doctrinaires! Quel profit? nous allons le dire. Ce
sera de n'avoir plus dans la chambre , pour en altérer l'esprit et entraver les
mouvemens du 15 avril, les hommes qui l'ont persiflé, injurié, déclaré
peu viable , dès les premiers jours de sa naissance, et qui , depuis lors, le
voyant marcher et agir, ont crié bien haut que chacun de ses pas ramenait
la France au bord de l'abîme. Nous sommes heureux qu'un certain nombre
de furieux amis de l'ordre n'aient pas été amnistiés par la France électorale,
parce qu'ils ont repoussé , parce qu'ils repoussent encore l'amnistie , ce gage
et ce signal d'un nouveau système de gouvernement; nous applaudissons
surtout à leur défaite, parce qu'ils ont osé balbutier hypocritement des
lèvres ce symbole, qui ne sera jamais compris par eux, ni accepté.
Le Journal des Débats croit savoir que l'on contrarie le ministère en ap-
plaudissant à l'exclusion de ses premiers et plus ardens ennemis, ceux-là
même que nous avous nommés. Y aurait-il, comme il voudrait le laisser en-
tendre, une réconciliation possible, ou déjà môme entamée entre le 15 avril
et ceux qui l'ont tant combattu et offensé? Est-il vrai que le cabinet ne se
félicite nullement de la déroute électorale d'une trentaine de ses anciens
adversaires, affiliés à la doctrine? Le Journal des Débats ose dire qu'il con-
naît d'avance, sur ce point, la réponse du ministère. Il faut croire que le
Journal des Débats s'abuse, ou que quelqu'un par le monde se moque de lui.
Il ne peut pas y avoir dans le cabinet, nous disons dans la partie influente
et vraiment politique du cabinet, deux pensées, une pensée manifeste, que
nous connaissons, que tout le public connaît, la répulsion des doctrinaires,
et une autre pensée secrète et opposée, à laquelle le Journal des Débats seul
serait initié. Il n'a pas mérité cette prédilection, cette exclusive confiance
TOME XLVII. FOVEMBRF. 14
202 REVUE DE PARIS.
du ministère du 15 avril, il ne l'a pas, n'en déplaise à ses insinuations où
règne quelque fatuité.
Nous avons maintes fois signalé au cabinet du 15 avril, avec une vivacité
et une franchise de langage que d'autres ont mal interprétées, sur quels
bancs, dans quelle couleur se trouvent ses alliés naturels; nous avons cité
récemment un nom d'orateur, celui de M. Thiers : notre but était seule-
ment de retenir le ministère au centre gauche, où est le faisceau de sa
future majorité, selon nous. Si nous nous trompons, c'est de bonne foi , et
dans la plus défavorable hypothèse, il nous paraît démontré que le cabinet
du 15 avril n'ira quêter aucune voix sur les bancs des doctrinaires; il pourra
incliner un peu plus à droite que nous ne l'aurions souhaité, mais jamais
jusque-là.
Que le Journal des Débats veuille bien , d'après cela , ne pas faire la leçon
à ceux qu'il appelle des amis maladroits et peu sincères du gouvernement.
Nous avons des premiers salué l'avènement du 15 avril avec confiance ; et le
lendemain même de cette mémorable harangue de M. Guizot , après laquelle
le Journal des Débals et d'autres s'écriaient qu'il fallait rendre son porte-
feuille au chef des doctrinaires, nous disions, nous, sans être émus de tant
d'effet oratoire, que ce beau discours ne prouvait rien et ne conduirait à
rien. Nous nous flattons donc de n'être pas si maladroits qu'on l'imagine ,
et, par-dessus tout, d'être sincères.
De quel droit , par quelle singulière fantaisie le Jotirnal des Débats préten-
drait-il aujourd'hui au monopole de la sincérité? Est-ce qu'il semble démon-
tré à la feuille doctrinaire qu'on n'est pas un homme sincère et loyal, parce
qu'après avoir fait cause commune avec les défenseurs exclusifs de l'ordre,
dans les temps difficiles, on s'est séparé d'eux, au moment où ils se met-
taient à combattre des fantômes? Qui ne sait que, dans le pêle-mêle d'opi-
nions dont on a été témoin après la révolution de juillet, bien des hommes,
qui avaient désiré, embrassé avec ardeur cette révolution, la voyant prête
à se perdre par ses excès, sont allés au plus pressé, comme ou dit, et ont
marché quelque temps dans des voies qui n'étaient pas les leurs , pour pré-
server, avec n'importe quels auxiliaires, l'ordre établi, la dynastie, les lois?
Et à ces hommes-là on doit rendre une justice : c'est qu'ils ont été les plus
désintéressés dans le combat et après la victoire; c'est qu'ils ont eu moins
peur que d'autres, et plus de foi énergique dans le succès définitif de la
lutte. Mais, le danger passé, chacun est retourné librement à ses tendances,
chaque élément du grand système de la résistance a repris sa place en raison
de sa pesanteur spécifique. Les blancs sont restés blancs; les bleus sont re-
devenus bleus.
Ainsi a fait M. Thiers, ainsi font aujourd'hui de concert les membres
du cabinet du 15 avril, qui tous appartiennent à la dernière de ces deux
grandes catégories, entre lesquelles se divise encore la France après cin-
quante ans de révolutions. A notre avis, la plupart des ministres du 15 avril
sont, par leurs principes, par leurs antecédens, par leurs vœux, plus d'accord
avec M. Thiers que ne voudrait le faire croire le Journal des Débals, ancien
ami peu sincère de M. Thiers lui-même. C'est pour cela que nous avons
prêché aux uns et aux autres, le Journal des Débats excepté , une alliance
salutaire et sans conditions intéressées : c'était faire preuve d'une sincérité
REVUE DE PARIS. 203
parfaite envers tous , et de la même fidélité toujours aux vrais intérêts
du pays.
— La fortune de l'Opéra n'est pas de celles qu'un échec ébranle. La Chatte
a mal réussi; peu importe. Duprez reparaît dans la Muette , dans Guillaume
Tell et les Huguenots, et les jours de fête recommencent. Cela pourrait durer
trois ans ainsi , sans que le public songeât à se plaindre de la monotonie du
répertoire. Après tout, le plaisir n'est pas seulement dans la variété.
Qu'est-il besoin de changer, quand on a des chefs-d'œuvre à entendre
chaque soir, et quand on a Duprez pour les exécuter? Ce goût de se réjouir
des mêmes choses et de se complaire dans la même musique , lorsqu'elle est
belle et dignement exprimée, nous vient de l'Italie, et ne fera que s'éten-
dre de plus en plus, à mesure que le système musical prendra pied sur
notre première scène.
Guillaume Tell a fait encore les honneurs de la semaine. Décidément, le
grand rôle de Duprez c'est Arnold, c'est là que l'enthousiasme du public
l'attend à certains jours pour le fôter comme il le mérite. Vendredi, Duprez
a soutenu presque à lui seul tout le fardeau du chef-d'œuvre, car si l'on
excepte Levasseur, qui ne parait guère qu'au second acte, pour faire digne-
ment sa partie dans le trio , les autres rôles ont été bien cruellement traités
par les sujets du troisième ordre. M. Molinier doublait M. Massol qui dou-
ble M. Dérivis, et M"e Nau doublait Mme Dorus qui double M"e Falcon.
M. Molinier gesticule à ravir, roule des yeux terribles, marche en vain-
queur, et d'un bout à l'autre de son rôle abuse de la permission que tout
élève du Conservatoire a de chanter faux. Quant à Mlle Nau , elle a démon-
tré en chantant la partie de Mathilde, que M. Duponchel vient de faire un
acte indispensable d'administration en renouvelant l'engagement de Mme Do-
rus. M1|e Nau possède une petite voix de soprano, qui minaude par moment
avec assez de gentillesse, mais ne s'étend jamais au-delà du premier rayon
de l'orchestre des musiciens. M. Habeneck, à qui seul, dans toute la salle,
il arrive de saisir les traits de Mlle Nau , dit que cette jeune cantatrice a le
tort de s'aventurer, sans raison, dans toute sorte de vocalisations ambitieuses
qu'elle ne peut conclure, qu'elle ne chante pas toujours juste , et que du
reste elle est en progrès. En tout cela, M. Habeneck est bien sûr d'être cru
sur parole. S'il y a un chef-d'œuvre auquel un chanteur de la trempe
de Duprez puisse tenir tête à lui seul, c'est bien Guillaume Tell. Duprez
a marqué, dans la partition, trois passages que désormais les applau-
dissemens ont pour but, trois passages qui suffisent à l'activité du public :
la belle phrase du grand duo du premier acte ô Mathilde, l'adagio sublime
du trio, et surtout lacavatine delà fin. Qu'importent les boutades de M. Mo-
linier quand on a de pareils endroits pour s'arrêter ? Il est à remarquer d'ail-
leurs que les belles représentations sont presque toujours celles où l'en-
thousiasme du public se concentre sur un point éclatant, que tout concourt
à faire ressortir. A ce compte, la soirée de vendredi peut passer pour la
plus intéressante de la saison qui vient de s'ouvrir.
On annonce pour demain Robert-le -Diable. Ce chef-d'œuvre de Meyer-
beer aura puisé une vie nouvelle dans un repos bien nécessaire après tant
204 REVUE DE PARIS.
de fatigues glorieuses. On s'est beaucoup récrié de ne pas voir Duprez s'em-
parer du rôle de Robert à l'occasion de cette reprise. On a tort : entre tous
les rôles du répertoire , Robert est un de ceux qui conviennent le moins à
Duprez, comme on a pu s'en convaincre lorsqu'il a voulu l'essayer aux fêtes
de Versailles. Une voix qui se ménage et se réserve pour deux ou trois élans
sublimes qu'elle a dans la soirée ne saurait s'accommoder de cette partie,
toujours égale , toujours en scène, où la musique se préoccupe sans cesse de
l'action dramatique, qui veut être composée , en un mot, plutôt que chantée.
Lorsque Meyerbeer écrivait Robert-le-Diable, Nourrit posait devant lui,
et nul mieux que Meyerbeer ne réussit à mettre en évidence toutes les qua-
lités d'un chanteur. D'ailleurs, entre toutes les chances défavorables qui
viendront embarrasser la fortune de l'Opéra , il faut compter les chances qui
peuvent survenir à Duprez. Tous les chanteurs sont égaux devant le froid,
et l'hiver a des rigueurs pour les timbres d'or et de cristal, tout comme
pour les gosiers de cuivre. Un de ces jours, en sortant de la répétition, la
bise peut saisir Duprez à la gorge, ni plus ni moins que s'il s'appelait
Moreau-Sainti ou Serda. Confier le rôle de Robert à celui sur qui pèse,
à l'heure qu'il est, presque tout le répertoire musical de l'Opéra, c'était
s'exposer à se voir, au premier enrouement de Duprez, dans la néces-
sité de De pas ouvrir les portes. Le génie de Meyerbeer et le beau talent de
Levasseur, qui ne s'est point départi de son magnifique rôle deRertram,
sont à Robert-le-Diable des soutiens assez forts pour qu'on n'en souhaite pas
d'autres, si toutefois M. Lafont veut bien modérer un peu les transports de
sa fougue, et respecter la mesure et l'intonation plus qu'il ne le fait de
coutume.
M. Duponchel vient d'engager un jeune gentilhomme sarde , dont on a
pu entendre la voix éclatante et pure l'hiver passé, dans le salon de Mme la
comtesse M...., M. de Candia. M. de Candia tiendra l'emploi de Duprez; de
la sorte, rien ne manquera plus à l'ensemble de l'Opéra. Les ténors de-
viennent si rares aujourd'hui, qu'il faut les aller chercher dans les familles
de gentilshommes; la voix de ténor finira par être un signe de noblesse. Ru-
bini est marquis, M. de Candia au moins comte. N'importe, il faut savoir
gré à M. Duponchel de tous les soins qu'il prend pour assurer l'avenir de la
musique à l'Opéra. C'est là une sollicitude généreuse, et qui mérite bien
quelque sympathie quand elle se rencontre.
F. EOMXAIBK.
M E DE VARNHAGEN
« Full mnny a gem of purest ray serene,
« The daik unfathomed caves of océan bear;
« Full many a flower is born to blush unseen,
« And waste its sweetness on the désert air. »
( Elegu wrilten in a counlnj church yard,
by Thomas G ray.)
Je n'ai jamais arrêté ma pensée sur le spectacle de la nature sans
éprouver un sentiment d'effroi mêlé d'admiration. Le luxe des exis-
tences perdues plaît au régulateur de notre univers. Que de germes
avortés, que de richesses inconnues!... Quelle dépense de spectacle
sans spectateurs!.. Que de problèmes insolubles pour l'intelligence
du soi-disant roi de la nature!.. En vain lui répète-t-on que l'in-
différence du créateur pour l'individu ne s'étend pas jusqu'à la
race.... Il y avait parmi les animaux des espèces qui ont disparu
comme des nations parmi les hommes. Si la terrible influence du ha-
sard s'arrête quelque part sur la terre, c'est au bord de la tombe.
Là est écrit le mot de toutes les énigmes ; là, tout blasphème reçoit
sa réponse.
La transformation de notre être est si brusque et si complète, que
nous la prenons pour l'anéantissement ; mais si la mort était la ces-
sation de la vie, ou ce qui me paraît synonyme, la perte du sentiment
individuel, l'iniquité, la déraison, seraient Dieu , le seul Dieu du
moins avec lequel l'esprit humain pourrait communiquer.
Des réflexions analogues à celles que fait naître la contemplation
de la nature sont inspirées au philosophe par l'étude des sociétés.
Que de destinées manquées, que de force infructueuse et même sou-
TOME XL VII. NOVEMBRE. 15
206 BEVUE DE PARIS.
vent aussi pernicieuse aux autres que nuisible à qui la possède!
quelle amère ironie dans la répartition des dons les plus rares et du
succès, plus rarement encore proportionné au mérite! que d'injus-
tice dans les renommées, que de génie inconnu, de médiocrité illus-
tre, que de talens avortés, de vertu calomniée, de vice déifié! Et
tout cela au profit de qui? Au profit de la mort. La mort hérite de
toutes les vérités perdues dans le désordre de la vie de ce monde,
elle recueille, elle classe, comme des semences précieuses, tous les
moyens négligés, tous les dons étouffés, toutes les affections mécon-
nues, tous les mérites obscurcis, tous les desseins de Dieu trompés
par les démons de la terre; et c'est avec cette moisson de nobles dé-
bris, que la mort, c'est-à-dire l'esprit de vie par excellence, refait
des palais aux gloires injuriées, jette des voiles sur les fronts injus-
tement couronnés, entoure d'auréoles des tètes de héros insultés par
le silence de la terre; en un mot, la mort, c'est la justice dégagée de
toute entrave. La porte de la tombe est la seule ouverture par la-
quelle le saint jour de la vérité toute puissante pénètre du ciel jus-
qu'au cœur de l'homme.
Le 7 mai 1833, il y a quatre ans et demi, Rachel, âgée de soixante-
deux ans, est morte à Berlin , où elle était née. Je l'ai connue en 1816.
C'était une femme aussi extraordinaire que Mme de Staël, par les fa-
cultés de l'esprit , par l'abondance des idées , la lumière de l'ame et
la bonté du cœur : elle avait de plus que l'auteur de Corinne le dédain
de l'éloquence; elle n'écrivait pas. Le silence des esprits comme le
sien est une force. Avec plus de vanité, une personne aussi supé-
rieure aurait cherché à se faire un public ; Rachel n'a voulu que des
amis. Elle parlait pour communiquer la vie qui était en elle ; jamais
elle ne parlait pour être admirée.
Je laisse aux esprits doués de plus de sagacité que je n'en ai à
décider si l'obscurité dont elle n'a jamais essayé de sortir, était la
conséquence inévitable de l'excès de vivacité qui l'empêchait quelque-
fois de coordonner ses idées de manière à les faire adopter par la
foule, ou si sa foi, dans la spiritualité de l'ame, lui montrait d'un
coup d'œil l'inutilité de toutes les créations de l'art humain, où la
forme entre toujours pour beaucoup, et la retenait volontairement
dans le quiétisme. La contemplation de la nature et delà providence
qui la dirige était pour elle une jouissance si vive, que ce spectacle,
considéré du point de vue élevé où elle était placée, suffisait à son
activité. La vie, pour elle, était un travail continuel; mais elle n'en a
pas fait d'autre. Ses lectures même devenaient des conversations;
REVUE DE PARIS. 207
elle vivait, elle discutait avec les livres comme avec des personnes.
L'intensité de sa vie était telle qu'elle animait tout sans le vouloir;
elle faisait plus que percevoir, elle personnifiait les idées; son intelli-
gence était un monde où tout avait son emploi , comme dans le monde
de Dieu. Jamais esprit plus productif ne fut moins connu delà foule;
dans des sociétés dont les forces seraient autrement combinées que
celles du monde où nous vivons, Rachel aurait été pour les nations
ce qu'elle était pour un petit cercle d'amis intimes : la lumière des
esprits, le guide des âmes.
Ses lettres, recueillies et publiées depuis sa mort, n'étaient point
des œuvres ; c'étaient des éclairs qui partaient de son cœur et de son
brillant esprit pour toucher le cœur de ses amis (1 ). Pour elle, écrire,
ce n'était pas briguer la gloire, c'était chercher un remède à l'absence.
Il me semble qu'on peut la définir d'un mot : elle avait l'esprit d'un
philosophe avec le cœur d'un apôtre; et malgré cela elle était enfant
et femme autant qu'on peut l'être. Son esprit pénétrait dans les
obscurités les plus profondes de la nature; elle pensait avec autant
de force et plus de clarté que notre théosophe Saint-Martin, qu'elle
comprenait et admirait, et elle sentait comme un artiste. Ses per-
ceptions étaient toujours doubles; elle atteignait aux vérités les plus
sublimes par deux facultés qui s'excluent chez les hommes ordinai-
res: par le sentiment et par la réflexion. Ses amis se demandaient
d'où sortaient les éclairs de génie qu'elle lançait dans la conversation.
Était-ce le résultat de longues études? Était-ce l'effet d'inspirations
soudaines? C'était l'intuition accordée pour récompense, par le ciel,
aux âmes vraies; ces âmes martyres luttent pour la vérité qu'elles
pressentent, souffrent pour le Dieu qu'elles aiment, et leur vie entière
est l'école de l'éternité.
Voici comment celle-ci se rendait témoignage à elle-même , dans
une lettre écrite le 5 novembre 1808. à M. de Varnhagen d'Ense,
qu'elle épousa depuis :
Berlin, ce o novembre 1808.
(( Enfin je suis chagrine! Sais-tu tout ce que ce mot signifie? Mais
aussi quelle complication!.. Le temps même devient fou... Depuis le
mois de juillet ( cela te paraîtra risible) , l'hiver, en convulsion , lutte
contre l'été. Voilà deux jours que je me tourmente pour savoir si
j'écrirai ou non; je ne puis pas mentir, surtout avec toi, avec toi pour
(1) Ce livre a paru à Berlin, en 5 volumes, sous le titre de nachel à ses autis. Il a été pu-
blié en allemand par Dunker et Jlumblot. Berlin , lt<" i.
15.
208 REVUE DE PARIS.
qui la vérité m'arrive tout entière, et pourtant j'ai de jolies choses à
t'écrire!.. Oh ! les dons que je possède , on ne les a pas en vain!.. Tl
faut souffrir pour eux. Ma science des choses, ma sagacité, mon dis-
cernement: ce sentiment de l'infini qui est en moi, le rapport intime
qui existe entre ma vie et la vie de la nature , enfin le quelque peu de
conscience que j'ai de tout cela ( et ce peu veut ici dire beaucoup ),
cela coûte quelque chose. Quelle souffrance, quelle inquiétude, quel
abandon pendant le développement!... Quelle lutte intérieure n'ai-je
pas à soutenir? Je doute que toi-même tu en aies une idée. Et comme
mes entours sont dégoûtans, rabaissans, impatientans, offensans,
insensés, misérables! comme ils sont bas! pourtant je ne puis leur
échapper; et tant que je ne le puis pas, ils me poursuivent. Les éviter
doucement, il n'y faut pas penser; le moindre contact, le moindre
rapport me souille, me fait déroger, et ce combat n'a pas de fin; il a
commencé avec moi, il durera tant que je vivrai. Où se terminera-
t-il? Cette conviction ( non que le combat est inévitable, mais que mes
efforts sont sans but et ne peuvent cesser qu'avec la perte de mes
facultés ) me met dans une rage qui approche de la déraison. Tout ce
que je rencontre de beau, dans la vie, passe étranger devant moi,
comme une visite , et il faut que je vive méconnue parmi des êtres
indignes. Ils usent et abusent de moi. Nous sommes liés par des rap-
ports réciproques : eux parce qu'ils se servent de moi , moi parce
qu'une lutte corps à corps , une lutte sanglante ne me délivrerait pas
d'eux. Tu le vois, je suis hors de moi!... C'est ce qu'on dit quand la
vraie voix du cœur parle. Les sots et les menteurs se protègent entre
eux; mais moi, point de loi, point de proches, point d'amis, rien...
Et ce qu'il y a de pis, c'est que, vivant au milieu de l'injustice , le
blâme m'irrite comme une nouveauté. Tl n'y a pas un seul de ceux
qui me condamnent qui, dans sa propre opinion, n'ait manqué à
tout. Personne ne prend ma défense; ils me persécutent, parce que
j'ai toujours parlé à chacun en faveur de l'autre. Je te fais grâce des
misérables histoires qui m'arrachent ces réflexions pendant ton
absence. Oh! comme je leur échapperais par ta seule présence, par
la présence d'un ami, d'une créature sympathique!
« Les femmes que je vois m'anéantissent : c'est un effet physique,
leur présence agit sur mes nerfs; elles m'abattent la pensée, tant je
les trouve dénuées d'énergie; imprudentes sans excuse, car c'est
par pure inconséquence; et elles établissent leur parallèle entre elles
et moi avec une sécurité si complète, que je n'ai d'autre refuge que
de quitter la chambre. Elles mentent aussi.... elles en ont si souvent
REVUE DE PARIS. 200
besoin !.. C'est qu'il faut de l'esprit pour dire la vérité. Aussi le men-
songe m'ennuie comme une maladie, comme la bêtise...
« L'après-midi, le soleil, caché depuis bien des jours, parut au mo-
ment où je sortais. Les arbres diaprés m'attirèrent plus loin. C'était
comme un printemps , et aussi comme un soir de janvier, calme, pur,
quand la neige, déjà battue, n'est point fondante. Des saisons diverses
avec le souvenir de tout ce qu'on a senti traversaient ma pensée;
toutes les promenades que j'ai jamais faites avec leurs images, et les
innocentes dispositions de mon cœur, repassaient rapidement, mais
très distinctement, dans mon esprit, et tout cela à la fois, comme un
cortège qu'on aperçoit de loin tout entier d'un coup d'œil. Je savais
bien ce que je sentais , et pourtant je m'étonnais ; mon passé revivait
tout entier; l'avenir seul m'était fermé... L'air doux favorisait ma
vue : je découvris au loin le jardin du Prince (1) , véritable cimetière;
j'étais attirée là. Le jardin était déjà brillant et assez semblable au
printemps avec ses promesses et l'inquiétude qu'il verse dans les
veines; c'était comme s'il dansait avec l'automne à l'instar des grands
personnages qui se donnent des fêtes après les combats et les guerres.
J'eus envie de traverser le pont; l'eau était limpide, le soleil chaud;
je m'acheminai vers la digue. Là je pensai : C'est le chemin de Varn-
hagen, et la tristesse me revint. Je continuai au grand soleil; près
du jardin d'Éphraïm, il fallut revenir sur mes pas; il est trop soli-
taire, et je ne pouvais pourtant traverser le parc toute seule. Je revis
encore ton chemin, et m'en revins doucement. J'avais alors le soleil
derrière moi, et devant moi, un arbre magnifique éclairé par lui,
vert, touffu; il se trouve à l'entrée du jardin d'Ephraïm ; je ne pus
résister au désir d'aller à"cet arbre; il aurait pu me réjouir le cœur;
mais quand je m'approchai, les branches étaient bien plus hautes
qu'elles ne m'avaient paru. J'étais absolument seule; un bour-
geois vint à passer au sortir du parc, il avait un bâton sous le bras,
un habit gris, un chapeau à trois cornes : — Oh! monsieur, vous
êtes plus grand que moil... Cet arbre a encore une si belle verdure,
ne pourriez-vous m'en cueillir une feuille? — L'homme , avec beau-
coup d'intérêt et de soin, me choisit la plus verte et me la donna
d'un air content. Quand je le quittai après l'avoir remercié, il me
regarda encore avec satisfaction; il paraissait charmé de voir qu'une
personne en douillette, avec un chapeau et un'châle, s'amusât d'une
<lj Le prince Louis de Prusse , tué deux ans auparavant dans la campagne d'Iéna.
210 REVUE DE PARIS.
pareille chose. Je l'ai mise dans l'eau et je te l'envoie dans cette
lettre. »
Quelle source de bonheur qu'une disposition d'ame si poétique,
qu'un si profond sentiment de la nature uni à tant de connaissance
des hommes et des choses, à une si grande puissance d'analyse; et
tout cela naturel comme l'enfance! Avec une personne qui traite
ainsi la vie, il n'y a jamais rien de petit, ni de vulgaire, ni d'impos-
sible.
La lettre qu'on vient de lire a été choisie au hasard ; cette fois ce
mot veut dire quelque chose , c'est -à-dire l'exacte vérité; j'ai ouvert
le premier tome de ce volumineux recueil, et je me suis mis à tra-
duire la page que j'avais sous les yeux. Je n'ai pu bien rendre la
poésie du style allemand , de ce style des hommes dominés par le
cœur, mais j'espère en avoir donné une idée.
Je n'ai pas connu toutes les circonstances de la vie de Mmc de Varn-
hagcn ; mais je sais qu'elle a été une des femmes les plus heureuses
du monde. Sa manière de sentir la rendait nécessaire à certaines
âmes, qui, dès-lors, lui étaient nécessaires aussi. Personne n'a été
plus aimée. Que faut-il de plus? Toutes les agitations des hommes
sont inventées inutilement pour suppléer cette source de la félicité
que rien ne supplée et qui tient lieu de tout. Quand l'ame tarit, l'es-
prit travaille encore , mais sans fruit : voilà le secret de tous les
ennuis de la vie du monde; c'est un tourment que Rachel n'a jamais
connu , et c'est le plus grand de tous , car il implique une sorte d'hu-
miliation. Mme de Varnhagen, qui savait tout, répétait souvent : Je
ne plains pas les malheurs dont on se plaint; le vrai malheur se voile;
il est honteux!
Comme toutes les vérités profondes, ce mot simple est capable de
faire pleurer.
Et l'on ne pouvait causer un quart d'heure avec elle sans tirer de
ce foyer de lumière une foule d'étincelles. Le comique était à sa
portée comme le plus haut degré du sublime. La preuve qu'elle était
naturelle, c'est qu'elle entendait le rire comme la douleur; elle le
prenait comme un moyen plus prompt de montrer la vérité; tout
résonnait en elle, et sa manière de recevoir les impressions que vous
vouliez lui faire partager modifiait les vôtres; on l'adorait, d'abord
parce qu'elle avait des dons admirables, et puis, ce qui l'emportait
surtout , parce qu'elle était amusante. Elle n'était rien pour vous , ou
elle était tout, et elle pouvait être tout pour plusieurs à la fois sans
REVUE DE PARIS. 211
exciter de jalousie, tant sa noble nature l'approchait de la source de
toute vie, de toute clarté. Quand on a perdu jeune une telle amie et
quelques autres qui lui ressemblaient, l'époque des souvenirs re-
monte si haut qu'elle remplit plus de la moitié de la vie.
Quest-ce que le monde a su de cet être extraordinaire ? Que sait-il
aujourd'hui, du moins en France, du livre qui le fait connaître? Un
article dans le Journal des Débats, racontant l'amour de M. Gentz
pour M"e Fanny Elsler, est, je crois, tout ce que Paris a lu sur les
lettres de Rachel... et le monde serait tout!... Non, l'obscurité d'un
être tel que Rachel suffirait pour me prouver que la lumière du so-
leil n'est pas la lumière de l'ame.
Rachel Levin, connue aussi à Rerlin sous le nom de Rachel Robert,
naquit dans cette ville en 1771. Son enfance fut une lutte prolongée
entre une organisation dont la vigueur promettait la santé, et une
imagination trop vive pour ne pas détruire l'équilibre. Cette lutte
produisit une jeunesse agitée par des maladies extraordinaires, de
ces maladies indéfinissables qu'on appelle nerveuses parce qu'elles
ont plus d'ame que de corps. Mais cette jeunesse douloureuse fut
brillante par l'esprit, et même, dit-on, par l'expression de la figure.
M"e Levin, sans autre moyen d'influence que sa supériorité person-
nelle, devint le centre de la société la plus spirituelle et la plus élé-
gante de Berlin, à une époque où les hommes distingués affluaient
dans cette ville. Le mouvement de la pensée en Allemagne étonnait
alors le monde, et Berlin était le point où celte vie de l'esprit avait
le plus d'intensité. La philosophie et la poésie se partageaient l'exis-
tence de cette nation qui se croyait à plaindre, et qui peut dire au-
jourd'hui comme M"e Arnould : « C'était le bon temps , j'étais bien
malheureuse. » Mme de Yarnhagen, comme tous les êtres doués de
facultés supérieures, était le miroir fidèle de ses contemporains et de
ses compatriotes. Apprendre à connaître cette femme extraordinaire,
c'est étudier l'Allemagne et particulièrement la Prusse à l'époque la
plus brillante de leur développement intellectuel et la plus malheu-
reuse de leur histoire : au commencement du siècle.
Paris même, l'ignorant Paris de ce temps-là, ignorant par orgueil
et par paresse entendit parler du prince Louis de Prusse. Ce prince
était de toutes les soirées de M"c Levin. L'assiduité du plus proche
parent du roi chez cette personne, à part de toutes les autres,
paraissait aussi honorable pour lui que pour elle. Les grands qui
craignent l'esprit sont bien petits dans ce siècle et bien maladroits;
ils font un ennemi d'un allié.
212 REVUE DE PARIS.
En 1814, le £7 septembre, Mlle Levin épousa M. de Varnhagen
d'Ense, plus jeune qu'elle de douze ou quinze ans; mais comme il
est un des hommes les plus spirituels de l'Allemagne, leur union , qui
dura dix-neuf ans, fut la plus heureuse que j'aie vue.
C'est lui qui a recueilli religieusement, et non sans beaucoup de
peine, les lettres de Rachel, écrites à diverses personnes et disper-
sées dans toute l'Europe. Ce livre ne fut tiré d'abord qu'à un très
petit nombre d'exemplaires. Le succès qu'il obtint auprès d'un public
d'élite a déterminé plus tard l'éditeur à le publier avec de nombreuses
et notables augmentations.
Les souvenirs de Rachel, traduits un jour dans toutes les langues,
grossiront le nombre, moins considérable qu'on ne le pense peut-
être, des ouvrages qui appartiennent à la littérature européenne.
Monument littéraire élevé à l'esprit d'une femme qui ne fut ni ne fit
rien dans le monde, par un mari dont la vie entière est maintenant
consacrée à la mémoire de sa femme, ce livre honore la personne
qu'il est destiné à nous faire connaître, plus que ne l'honoreraient les
louanges d'une foule d'hommes. M. de Varnhagen est connu pour
un homme de talent et de mérite; et l'attachement de ce seul homme,
attachement qui survit à la mort, devient un éloge plus flatteur que
l'enthousiasme public; la foule est moins puissante qu'elle ne le
croit, même sous le règne des majorités. Les masses ne jugent
jamais d'après elles, aussi leur suffrage ne peut-il qu'enivrer; celui des
hommes supérieurs devrait seul flatter.
Mon but n'est rien moins que d'analyser ici un recueil de lettres
aussi variées que les phases de la vie de celle qui les écrivit; je ne
veux que donner le désir de la connaître aux personnes qui savent
tout ce qu'il y a de supériorité d'esprit et d'ame hors de la liste des
noms que le caprice du monde a glorifiés.
Voici comment M. de Varnhagen parle de Rachel dans l'introduc-
tion qu'il a mise à la tète de ses lettres :
« Je ne veux pas essayer de vous faire le portrait de ma bien-
aimée Rachel ; il n'est donné qu'à quelques-uns de ceux qui vécurent
de suite et long-temps dans son intimité de la bien connaître et
de l'apprécier. Ses lettres mêmes, avec quelque abondance que les
sources vives de l'esprit et de l'ame y coulent, ne sont qu'une image
incomplète de sa vie. Ce qui caractérise cet être extraordinaire, c'est
précisément la création toujours renouvelée, l'inattendu, la spon-
tanéité de ses impressions. C'est l'ame sans cesse en action, et qui ,
par cette activité même, donne à tout un aspect nouveau, distribue
REVUE DE PARIS. 213
l'ombre et la lumière, enchante, attire, réconcilie, et tout cela à la
fois. Comment rendre de telles impressions par un récit? comment
une représentation successive pourrait-elle donner l'idée de tant
d'actions simultanées? Je ne veux qu'essayer de retracer en peu de
paroles le premier effet que produisit sur moi la rencontre de
MUc Levin. »
il commence par raconter la manière dont elle était jugée par les
personnes les plus distinguées qu'il connût , et le désir que ces juge-
inens favorables, mais singuliers, lui avaient donné de la connaître;
enfin , il la voit , et voici comme il retrace la première impression qu il
reçut : « D'abord, je dois dire qu'en sa présence j'éprouvai un senti-
ment tout nouveau. Je crus retrouver le type primitif de l'être humain;
je sentis qu'une créature à peine sortie des mains de Dieu était là
«levant moi dans sa pureté, dans sa perfection native. Partout l'esprit
et le corps échangeant leur mutuelle influence; partout des images
vjaies, des cordes vibrantes, un sentiment immédiat de la nature; à
chaque instant la communication sincère des pensées d'un esprit ori-
ginal et naïf, la révélation des sensations d'un être tout primitif, être
grandiose par un mélange d'innocence et de finesse prudente, être
prompt en paroles comme en actions, car la présence d'esprit la plus
rare, l'adresse, la sagacité, la perspicacité la plus extraordinaire, se
trouvaient réunies en elle; et tout cela était vivifié par la chaleur
d'une bonté toute pure, par un amour de l'humanité toujours actif,
toujours pratique et vrai , par la participation la plus vive au bien et
au mal d'autrui. Les qualités que j'avais trouvées jusque-là dissé-
minées parmi plusieurs, je les voyais réunies dans un seul individu.
La compréhension et le trait, la profondeur et la franchise, l'imagi-
nation et l'ironie, liées ensemble dans son être comme dans un monde,
se manifestaient par une suite de petites circonstances inattendues et
gracieuses, qui faisaient sa vie, et qui, selon le jugement de Goethe,
touchaient de près au fond des choses, étaient les choses elles-mêmes
agissant de toute la puissance de la réalité. Mais à la force et à la
grandeur se joignaient toujours en elle la douceur et la grâce d'une
femme, qui se peignaient surtout dans la charmante expression de
ses yeux et de sa bouche, sans exclure la passion, ni l'enthousiasme.
« Je doute qu'on se forme tout d'abord une idée juste de cet en-
semble composé de tant d'élémens contraires. Quant à moi , j'ai passé
par plusieurs incertitudes, par bien des erreurs, avant de croire à
ce que je pressentais, jusqu'à ce qu'enfin je reconnus pour toujours,
que j'avais devant les yeux l'être le plus parfait et le plus extraordi-
214 REVUE DE PARIS.
naire... >~ul préjugé ne pouvait résister à son influence; sa présence
était lumière et vérité; ses manières simples et naturelles, la clarté
bienveillante de son esprit, sa facilité à vivre, l'absence de toute pré-
tention, faisaient le ton de sa conversation, même lorsqu'elle roulait
d'abord sur des sujets de peu d'importance et elles excluaient tout
parti pris; peu à peu le discours s'élevait vers des sujets nouveaux
qui naissaient du moment présent, et qui, pour cela même, avaient
l'intérêt de la réalité, et réveillaient l'attention des plus indifférens par
l'attrait qui s'attache à ce qui est vivant , à ce qui est vrai. Son esprit
donnait à ce qui est commun le charme de l'extraordinaire. En sa
présence , je me sentis transporté dans un monde nouveau ; j'étais
conduit à la sphère de la poésie , et cela par ce qu'on est communé-
ment convenu d'appeler anti-poétique; par la réalité substituée à
l'illusion, la chose à l'apparence; en un mot', par la vérité dont Rachel
avait le sens plus que personne. »
• •••••••••••••
J'ai eu tort de citer, car je m'aperçois que je ne pourrai rien dire,
d'après moi , qui soit aussi juste que ce portrait tracé par M. de Varn-
hagen lui-même. Pourtant j'y joindrai mes propres souvenirs. Ce
qu'on a senti et vu a toujours l'intérêt de la vérité, vérité qui, par là
même qu'elle est relative, jette un jour nouveau sur l'objet qu'on
cherche à faire connaître. Chaque individu est comme une facette de
prisme, qui reflète le rayon de lumière en le décomposant à sa
manière.
J'ai dit que ce n'est qu'en 1816 que j'ai fait la connaissance de
Mme de Varnliagen. Je l'avais rencontrée à Vienne, en 1814, pendant
le congrès; mais nous avions passé l'un à côté de l'autre, sans nous voir,
au milieu de cette foule de souverains. Deux ans plus tard, j'étais resté
malade à Francfort, où ma mère vint passer l'hiver pour me soigner.
Des circonstances trop romanesques et trop personnelles pour qu'il
soit à propos de les rapporter ici, obligèrent ma mère à se lier un
peu avec une dame de Berlin dont le caractère et les manières ne lui
convenaient nullement. Cette dame, qui tenait à ce qu'il y avait de
plus considérable en Prusse, allait quitter Francfort après avoir
rempli notre petit cercle du bruit de ses intrigues d'ambition , et non
sans avoir troublé notre vie par des tromperies dont les gens dénués
de cœur ne connaissent jamais la portée. Ces personnes paraissent
perfides, elles ne sont qu'insensibles; c'est assez pour les fuir, ce
n'est pas assez pour les condamner.
Ma mère fut obligée de subir une dernière entrevue avec cette
REVUE DE PARIS. 215
femme , et c'était pour ma mère un sacrifice dont l'étendue ne peut
être appréciée que par les personnes qui savent, comme moi, tout
ce qu'il lui en coûtait pour faire céder un seul instant les affections
du cœur aux convenances sociales.
Je la vis partir pour cette visite avec une répugnance qui m'aurait
fait rire, si elle ne m'avait affligé.
— Vous êtes une sauvage de salon , lui disais— je; plus vous voyez
que les gens du monde mentent, et plus vous devenez vraie avec
eux. Vous parlez un autre langage que le leur. A quoi réussirez-vous?
— A rester toute ma vie comme je suis, répondit ma mère en sou-
riant; et elle sortit dans une disposition d'humeur difficile à définir,
puisqu'elle paraissait gaie et contrariée en même temps.
On voit que, dès le temps de ma jeunesse, les enfans avaient pour
habitude de régenter leurs parens. Je restai seul, attendant avec
une anxiété qui combattait mon impatience le récit que ma mère me
ferait à son retour. Je désirais vivement et je craignais presque autant
de savoir ce qu'aurait dit Mme de *** pour dernier adieu.
Ma mère revint bientôt; son visage était rayonnant. — Eh bien!
luidis-je. — Ah! tu ne sais pas ce que je viens de faire? — Quoi donc?
qu'a-t-elle dit?— Qui? de qui parles-tu?— De Mme de ***. Vous
a-t-elle dit adieu? — Je n'en sais rien ; mais je viens de chez elle, où
j'ai fait connaissance avec la personne la plus spirituelle, la plus dis-
tinguée que j'aie rencontrée depuis long-temps. Tu seras charmé de
la voir; je suis sûre qu'elle te plaira. — Il faut qu'elle me plaise beau-
coup pour me faire oublier ce qui m'afflige. — Elle te fera oublier
tout, te dis-je.
Ma mère avait raison ; elle se connaissait en personnes supé-
rieures. Nous fîmes connaissance avec Mme de Varnhagen, et un
mois après, j'avais tout oublié. J'étais lié irrévocablement sans être
amoureux. Cet attachement, aussi fort que désintéressé, est tout
simplement la perfection des relations humaines : c'est un problème
que Rachel seule pouvait résoudre avec sa pureté, sa vérité de
sentiment , le prestige de son esprit , la sublime compassion de son
ame! A cette triste époque de ma vie, je lui dus la résurrec-
tion de la pensée, tuée en moi par le chagrin. Nous passions des
soirées délicieuses à parcourir les riantes campagnes des environs
de Francfort, qui sont le jardin de l'Allemagne, comme la Touraine
est le jardin de la France , ou à causer chez ma mère et chez M",c de
Varnhagen. Le monde visible, le monde intérieur, l'univers entier et
lame de l'univers, tout était décrit, analysé, compris, pressenti
216 REVUE DE PARIS.
dans ces longs entretiens qui me paraissaient courts. La conversa-
tion de Mme de Yarnhagen n'était pas un discours plus ou moins
brillant; c'était une action intime, mais toujours inattendue, parce
qu'elle était motivée par le besoin et la disposition de la personne
qui causait avec elle; causer n'est pas le mot, tout ce qu'on disait
à Mme Yarnhagen était une confession, volontaire ou non. Sa ma-
nière d'entendre changeait le mensonge même en confidence; jamais
clarté si bienfaisante ne pénétra dans les cœurs souffrans.
Elle animait un cercle autant qu'elle intéressait un ami en tête-à-
tête, et cette double faculté est rare; son esprit suffisait à tout, parce
que c'était mieux que de l'esprit : c'était du génie au service de l'in-
timité et même de la société; elle ne trouvait rien au-dessous d'elle
dans les petits évènemens de la journée, et rien n'était au-dessus
dans les plus grandes circonstances de la vie. Sa pensée se faisait
toute à tous : elle ne l'économisait pas pour des livres ou pour des
intrigues politiques; elle ne jouait pas un rôle, ne calculait jamais
un effet : quand on n'a pas assez d'esprit pour en perdre, disait-
elle, c'est qu'on n'en a pas assez pour ce qu'on en veut faire.
Le silence, si à la mode chez nous parmi les personnes qui se posent,
comme elles disent, à la tête des supériorités intellectuelles de Tépoque,
n'était pas à l'usage de Rachel ; quand elle était triste ou souffrante,
elle restait chez elle où elle ne recevait que les amis qui lui permet-
taient de se taire; mais quand elle voyait des personnes du monde,
c'était pour tâcher de leur être agréable : elle avait une délicatesse
de tact qui lui faisait comprendre les devoirs et les plaisirs de la
société, comme elle avait un sentiment inné du beau qui la mettait
en communication avec la nature et avec l'art.
Le ton dominant de la conversation à Berlin était alors l'enthou-
siasme , et cet engouement obligé dégénérait assez souvent en affec-
tation ; Mme de Yarnhagen n'affectait rien , mais elle exprimait ce
qu'elle sentait avec plus de liberté que si elle avait vécu habituelle-
ment dans un autre pays. Cette confiance dans l'intelligence et la
bonne foi des autres lui donnait quelquefois une apparence d'exa-
gération aux yeux des personnes médiocres; mais cette injustice lui
rendait ses amis plus chers. La juger, c'était un titre à son affection :
son ame avait besoin de se montrer, comme d'autres sentent la né-
cessité de se cacher, et nous d'sions, à propos de tout, qu'il n'y a de
mal véritable que le mensonge : Point de mensonge sans bêtise, ni
de sincérité sans esprit, disait-elle encore. C'est juste, répliquais-je;
la vérité a toujours besoin d'excuse, le monde exige qu'on la défende
REVUE DE PARIS. 217
contre lui, et, pour plaider, il faut du talent. Mentir, c'est fuir
l'obligation d'expliquer; il y a souvent autant de paresse, c'est-à-dire
de bêtise, que d'infidélité dans le mensonge.
En réfléchissant plus tard à ce mot de Mme de Varnhagen , j'ai
trouvé que sa définition ne s'appliquait pas à tous les genres de
mensonges. Il y a tel mensonge qui dénote moins les bornes de
l'esprit que la misère de l'ame. Un attachement vrai apporterait tou-
jours, au cœur qui l'éprouverait, le courage de le manifester; tout
sentiment naturel peut s'avouer, l'ambition même, l'amour de la
richesse, comme moyen d'influence légitime, l'orgueil du talent,
l'amour, cet immortel besoin de la perfection ; on peut avouer tout
cela , pourvu qu'on l'ait ; mais ce qu'on ne peut avouer, c'est la pré-
tention malheureuse de l'acquérir. Alors on retombe dans ce que
Mme de Varnhagen appelait le vrai malheur, le malheur honteux et
qui se cache; alors on ment. Mais on peut mentir ainsi avec beau-
coup d'esprit; ce qu'il faut pour être toujours franc, c'est de la force.
On ne ment jamais quand on sent fortement.
Nous parlions souvent de Goethe : il était à cette époque, en Alle-
magne, l'objet d'un culte fanatique, et, parmi ses adorateurs, les
plus fiers étaient ceux qui l'exaltaient davantage. Moi , étranger, je
riais de cette joute d'esprit pour savoir à qui louerait le maître avec
plus d'exagération, et, tout en admirant le génie du dieu, je me
permettais quelquefois d'être choqué de l'insensibilité de l'homme.
Je reprochais alors à Mmc de Varnhagen de céder trop à l'engoue-
ment général et d'oublier, pour Goethe, une de ses qualités distinc-
tives , l'indépendance. Elle me répondait qu'elle n'était indépendante
que du vulgaire, mais que le génie avait sur elle un pouvoir absolu.
On demandait un jour, chez elle, quel était le meilleur ouvrage de
ce grand poète; chacun nommait celui qu'il préférait, soit en vers,
soit en prose. A la fin , Mme de Varnhagen prend la parole et dit :
Le meilleur ouvrage de Goethe, ce n'est pas celui qui plaît davan-
tage à tel ou tel esprit , c'est celui qui nous fait comprendre comment
il a pu faire tous les autres ; voilà pourquoi je crois que son chef-
d'œuvre est le Tasse. Elle a répété , dans une de ses lettres, ce juge-
ment motivé d'une manière si frappante; et moi, je l'ai d'autant
mieux retenu que j'avais entendu dire à Mmc de Staël que, de tous
les ouvrages de Goethe, le seul où elle ne trouvât rien à admirer,
c'était le Tasse. J'ai pensé bien souvent à cette diversité de sentiment
de la part de deux femmes qui me paraissent égales l'une à l'autre
par les dons de la nature et l'intensité de la \'ie intellectuelle. Le
218 REVUE DE PARIS.
grand mérite du Tasse est dans le développement du caractère prin-
cipal, indiqué par des nuances de style; et c'est ce que les étrangers
sentent le plus difficilement. On s'épouvante en voyant quelle dis-
tance les habitudes, les langues, les sociétés peuvent mettre entre
deux esprits que la nature et Dieu avaient créés frères.
Mme de Varnhagen fit un voyage; pendant cette absence, Goethe
vint à Francfort où je le vis pour la première fois. Voici comment je
rendais compte de cette rencontre à Mme de Varnhagen , dans une
lettre qu'elle me rapporta quelque temps après en m'ordonnant de
la garder, parce qu'elle ne voulait pas avoir chez elle ce qu'elle ap-
pelait une diatribe contre le grand homme : le lecteur jugera de son
impartialité et de la mienne :
a Enfin j'ai vu votre Goethe ! et , pour la première fois de ma vie ,
j'ai senti qu'on peut s'arrêter devant un homme comme devant un
monument, sans lui parler. J'ai dû lui paraître bien ridicule : je le
contemplais comme un phénomène de la nature. C'est votre faute:
pourquoi m'avoir tant parlé de lui? Dans le premier moment, son
apparition m'a inspiré le besoin de méditer plus que celui de cau-
ser. Il ne m'embarrassait pas, sa sphère est au-dessus de ce qui
intimide; je ne crois pas que jamais un homme ait été occupé de sa
personne et de l'effet qu'elle peut produire devant le Jupiter du Va-
tican; je ne pouvais pas non plus penser à moi devant Goethe. Cet
homme , dont l'abord est différent de celui de tous les hommes qui'
j'ai rencontrés, me faisait l'effet d'une solitude; j'étais saisi de res-
pect; j'éprouvais du bien-être et de la frayeur, sans savoir pourquoi ;
il me semblait que je regardais au bord d'un abîme d'où montait la
voix d'un oracle.
« Il y a long-temps que vous n'avez vu Guëthe; il a soixante-quatre
ans; son visage est encore superbe; c'est, comme vous le dites , la
tête de Jupiter , ou plutôt d'Homère. Quand sa physionomie n'est
point animée, elle exprime une noble tristesse : on croit voir un héros
de l'antiquité écrasé sous le poids de notre misère. Ce siècle, où le
burlesque domine, lui pèse; il a dans le front et dans le regard
quelque chose de profondément tragique. Quand il s'anime, il pétille
d'esprit; et quand il se laisse aller à sourire, il est plein de grâce.
Ce qui me frappe surtout dans ses traits, c'est l'harmonie de l'en-
semble : je n'ai vu nulle part tant d'accord uni à tant de variété; tous
les sentimens et toutes les pensées humaines se peignent sur son
visage; sa physionomie, pleine de vie, est le miroir du monde, et en
même temps l'expression d'un caractère : on y lit depuis Werther
REVUE DE PARIS. 219
jusqu'à Faust et au Traité sur l'Optique; c'est un esprit universel;
la science et la poésie habitent ce front qui contient tout; il semble
que c'est d'après lui qu'on a dit : L'homme est l'abrégé du monde.
« Ses manières sont froides ; cependant on se sent attiré vers lui
comme vers un être surnaturel; mais on sent tout de suite qu'on
n'est pas son semblable. Quand il lève les yeux, on dirait qu'il pleure
sur l'humanité; quand il les fixe sur vous , son regard vous pénètre.
.Mais cette perspicacité vous fait du bien. Ce qui rend un homme
ordinaire fatigant , c'est qu'il ne comprend jamais tout-à-fait un
autre homme. Goethe comprend la nature ; comment ne compren-
drait-il pas un pauvre atome humain? J'aurais voulu m'appro-
cher de lui, et lui dire: Apprenez-moi ce que je suis. Oracle,
dictez-moi ce qui doit décider de ma vie, ce qui doit sortir de moi.
«Quoique sa dignité constante paraisse un peu raide, il a de la
simplicité, et on pourrait le croire naïf: il est pourtant à une dis-
tance immense de la naïveté : en lui, tout est volonté et conscience
de sa volonté. Si l'on disait à Goethe : « Pourquoi êtes-vous comme
vous êtes? » au lieu de répondre : « Parce que je suis moi, » il dirait :
« Parce que je veux être moi. » Cette réponse met un espace infini
entre lui et la naïveté; mais son esprit lui rend le charme des hommes
naïfs. Seulement on ne peut se fier au plaisir qu'on éprouve en cau-
sant avec lui. Qu'on ne s'y trompe pas , il est plus qu'un homme.
Rien de plus gracieux que sa manière de s'entretenir avec les per-
sonnes qui lui sont présentées : il a par momens une ironie si fine et
si délicate, qu'elle ne saurait blesser ; il possède au suprême degré le
talent, ou plutôt le don d'intéresser à ce qu'il dit; sa personne, sa
seule présence, son silence, portent à la méditation, et font désirer
ses paroles; il réunit la chaleur au calme, il se contient comme s'il
avait peu de vie, et cependant il sent comme an autre se passionne;
c'est un homme supérieur au vulgaire et supérieur à lui-même. Il
est maître de lui; il est résigné à supporter les inconvéniens de sa
destinée; c'est le premier grand homme qui m'ait paru décidé à
subir sans se plaindre les malheurs du génie; il est malheureux ,
parce qu'il est seul; mais il veut être seul, parce qu'il a reconnu
qu'il le faut.
« J'ai dit qu'on trouvait tout dans sa physionomie, il y manque
pourtant une chose, et une chose nécessaire : l'amour. Je ne crois pas
qu'il ait la faculté de vivre dans un autre ; il a tout en lui, hors ce
qui fait qu'on renonce à tout. La richesse de sa nature le trompe, elle
le confirme dans la personnalité ; il est seul en ce monde, et peut-
220 REVUE DE PARIS.
être déjà se prépare-t-il à rester seul dans l'autre : poussé à ce point,
l'égoïsme est un exil.
« C'est un phénomène bien extraordinaire qu'un homme parvenu
à cette étendue, à celte élévation dépensée, sans reconnaître le
christianisme. C'est comme un naufragé qui ne croirait qu'à la
plage (1).
« C'est un malheur pour Goethe que la religion chrétienne soit une
révélation divine, il l'aurait peut-être inventée; mais comme il la
trouve arrivée avant lui en ce monde, et avec elle quelques accessoire ■.
qu'il n'y aurait pas joints s'il l'avait faite; comme il voit dans ses
prêtres ce qu'il n'y voudrait pas voir, et qu'il n'y voit pas ce qu'il
voudrait, il la rejette. Aussi le vide qu'elle laisse au dedans de lui
l'accable; l'ennui le ronge, il s'attache aux moindres détails de
l'existence , il s'impose l'étude et le goût des petites choses, enfin il se
traîne dans la nuit de ce monde comme s'il n'en était pas une des
lumières; et l'on est forcé de convenir que ce prodigieux génie est
aussi étonnant par ce qui lui manque que par ce qu'il a. Aussi mon
ami Werner compare-t-il la tête de Goethe à une immense coupole
sans lanterne , ce qui fait que le jour y vient d'en bas. »
L'engouement aveugle et exclusif de quelques esprits pour Goethe
était tel en Allemagne , à l'époque où je fis connaissance avec Mme de
Yarnhagen, que, malgré sa supériorité, elle eut peine à me par-
donner ce jugement, et pourtant elle pardonnait beaucoup, parce
qu'elle voyait loin et juste.
Mme de Yarnhagen avait sur le mariage des idées qui , depuis elle ,
ont été adoptées par bien des gens, et fort exagérées dans l'appli-
cation. Les inventeurs sont toujours des metteurs en œuvre plus
timides que les imitateurs. Elle regardait cette institution comme trop
sacrée pour être dégradée au service des petits intérêts du monde :
elle blâmait le mariage comme affaire , et trouvait la société absurde
de rabaisser une loi divine au niveau des réglemens qui fixent les
devoirs civils du citoyen. Sa profonde horreur pour l'hypocrisie lui
faisait condamner même ce que le monde appelle la bonne conduite,
quand elle n'est pas l'expression des bons sentimens.
Je n'ai jamais bien connu le fond de ses idées sur le christianisme;
ce que je sais , c'est qu'elle aimait Dieu et le prochain avec ferveur ;
(1) Depuis ce temps, Goethe s'est rapproché du christianisme, comme on peut s*en assurer
dans l'intéressant ouvrage publié en allemand par Ackermann, sous le titre de Coin
lions de Goethe. On s'étonr.e de voir que tant de livres curieux ne soient pas encore tra-
duits en français.
REVUE DE PARIS. 221
elle était plus religieuse que la plupart des dévots que j'ai rencon-
trés. J'avais un tel besoin de penser que j'étais de son avis, que je
me suis répété souvent en son absence qu'elle pressentait une révo-
lution religieuse, dont la On serait la régénération pacifique et vo-
lontaire des formes du christianisme sous la direction de l'église
catholique, la seule qui eût l'autorité nécessaire pour conserver
la vérité intacte, et pour la défendre jusqu'à la fin des temps. Je
ne pourrais pourtant assurer que ce fût là son espoir; peut-être
son grand esprit se faisait-il une idée plus libre des moyens adoptés
par la puissance infinie pour se manifester à la terre; mais ce
que je puis dire, c'est que toutes les fois que le regret et le désir
me ramenaient en pensée vers Rachel, je me consolais en me répé-
tant que nous avions la même opinion sur la seule chose vraiment
importante en ce monde. Cet accord avec un être si supérieur, ne
l'eussé-je que rêvé, suffirait pour me tranquilliser : c'était comme
une assurance contre mes propres incertitudes.
La moisson d'idées fécondes, d'expressions soudaines, originales,
sublimes, piquantes, d'aperçus neufs et surprenans, qu'on recueille
en lisant ses trois volumes de lettres, montre ce qu'aurait pu pro-
duire en littérature celle qui les a écrites, non pour écrire , mais pour
manifester et pour étendre sa bienfaisante existence.
Si je n'avais pas connu Mme de Varnhagen, je ne serais peut-être
pas aussi persuadé que je le suis d'une vérité consolante, c'est que
le vulgaire juge les hommes sur ce qu'ils ont fait, tandis que les
esprits supérieurs les apprécient d'après ce qu'ils pourraient faire.
C'est ainsi que Rachel jugeait, et c'est ainsi qu'elle a le droit de de-
mander qu'on la juge.
A. DE Ct'STINE.
Saint-Gralien, ce 2 novembre I8Ô7.
TOME XLVII. novembre. 1G
UN ACTE
DANS UNE SCÈNE
— Il me semble que votre oncle Fernand s'est levé aujourd'hui
plus tôt que d'habitude. Serait-il indisposé?
— Je ne le pense pas; s'il était malade, il ne serait pas sorti; et je
ne vois pas ici sa canne.
— Vous avez raison, Floride, il est sorti ; il a même pris son thé.
Ce beau temps l'aura séduit ; il aura eu la fantaisie d'aller faire un
tour de promenade sur le port. Boulogne, il est vrai, a un aspect
délicieux quand le soleil se montre.
— Jamais, je crois, les baigneurs n'ont été en aussi grand nombre:
Londres se dépeuple cette année.
— On ne rencontre partout que des Anglais.
— Vous en plaindriez-vous?
— Moi ! N'êtes-vous pas Anglaise, Floride? A propos, cette lettre
d'Angleterre est pour vous ; je venais de la recevoir quand vous êtes
entrée.
— Je vous remercie , mon ami. C'est quelque camarade de pension
qui m'écrit.
( Floride met la lettre dans la poche de son tablier. )
Je lirai cela après déjeuner.
REVUE DE PARIS. 223
— Pourquoi ne liriez-vous pas cette lettre tout de suite?
— Ne sais-je pas tout ce qu'une amie peut dire à une amie? Au
reste, j'aime à deviner sous leur enveloppe tous ces petits secrets qui
n'en sont pas.
— Vous m'assurez que ce n'est pas ma présence qui vous gène?
— Vous ne le pensez pas, Lucien. Ai-je quelque mystère pour
vous?
— Il n'en faut qu'un pour commencer, Floride.
— Heureusement vous n'êtes pas sérieux en disant cela.
— Et si je l'étais, vous vous fâcheriez sans doute , Floride?
— Je rirais au contraire.
— Vous auriez raison. Se fâcher à propos de rien, d'une lettre
écrite de Douvres à une amie de Boulogne.
— Vous avez donc remarqué que la lettre venait de Douvres?
— Il eût été difficile de ne pas le voir aux gros caractères rouges
de la poste. Au surplus, mon coup d'œil n'a pas été plus rapide que
le vôtre , qui a deviné sur-le-champ que cette lettre vous était adres-
sée par une amie de pension. Jusqu'ici les lettres n'avaient guère
annoncé sur leur enveloppe que les pays d'où elles viennent ; vous
étiez destinée à y découvrir, par une divination particulière, une
empreinte infaillible de l'amitié.
— Mais ne reconnaît-on pas l'écriture d'une amie entre mille ,
Lucien?
— On a ordinairement deux ou trois cents amies dans un pen-
sionnat. Quelle amitié particulière ne faut-il pas avoir pour distin-
guer une écriture sur deux ou trois cents autres!
— Mon cher Lucien , je vais rire , vous devenez sérieux.
— Non, mais raisonnable; car je suis prêt à me fâcher contre moi-
même. Parce que je reconnais la nécessité , pour la durée de la pai\
domestique, de vivre sans mystère, de tout se dire, de tout se
confier; parce qu'il me semble que rien n'est beau comme de voir
réciproquement dans la profondeur de sa vie ; parce que mon senti-
ment est qu'avec cette franchise, la femme n'a pas de meilleur ami
que son mari, qui, de son côté , prévient souvent en lui des écarts
blâmables en condamnant ses actions à la publicité; parce qu';'t
mes yeux, enfin, cette confiance en ménage est le ciel sur la terre, ce
n'était pas là une raison pour vous obliger à inventer un fait en l'air
et à colorer d'un prétexte spécieux le désir fondé ou non que vous
avez de ne lire celte lettre qu'après le déjeuner. Si vous vous êtes
mal tirée du petit mensonge, c'est ma faute.
10,
224 REVUE DE PARIS.
— Lucien, ce n'était pas un mensonge. Allez-vous m'excuser
maintenant?
— Avouez que vous avez besoin de ce que vous êtes trop fière
pour demander 1
— Quoi? mon pardon! parce que vous avez tort!
— Et certainement j'ai tort. Car, au fond , que m'importe, Floride,
que cette lettre vous soit écrite par Louisiana , Mathilde, Geneviève
ou Julie? Quand même ce ne serait pas de quelque personne aussi
chère qu'elles que vous tiendriez cette preuve d'attention, ai-je eu
raison en vérité de tant vous tourmenter? N'êtes-vous pas maîtresse
de recevoir des lettres de qui il vous plaît? J'ai mes amis et vous
avez les vôtres ; nous les confondons sans doute dans une même
estime, mais puisqu'ils ne nous sont pas communs, et j'ai plus de
raison que vous de me plaindre de ce malheur, il serait mal de nous
partager des secrets que ces amis indivisibles n'adressent qu'à la
discrétion de l'un de nous.
— Vous croyez donc que cette lettre renferme un secret?
— Pourquoi me demandez-vous cela, Floride?
— Ne venez-vous pas de supposer que je puis avoir des secrets,
même avec d'autres qu'une simple amie?
— Mon Dieu, nul ne peut répondre des confidences que le premier
venu se croit en droit de nous infliger. Beaucoup de jeunes gens
abusent aujourd'hui de la bonté romanesque des femmes pour en
faire des complices de quelque intrigue en l'air; et les femmes ne
détestent pas, avouez-le, cette condescendance dont ils les honorent.
On les consulte comme amies, surtout quand elles ont des amies.
— Je ne connais personne qui pût m'écrire dans cette intention.
— Je ne parlais pas de vous, Floride : comme on vous blesse faci-
lement, en frappant au hasard!
— Tant de personnes ne touchent le but que de cette manière!
— Encore faut-il avoir un but. Vous atteindre d'une allusion
même détournée, vague, générale, n'était pas le mien. Ne vous ai-je
pas dit d'ailleurs que je ne voyais aucun mal dans une intimité d'es-
prit entre un jeune homme et une jeune femme, même mariée, qui,
par exemple, se seraient connus autrefois, à l'époque des beaux jours
de leur enfance?
— Et vous voulez me ménager une place dans votre théorie,
n'est-ce pas? Qui aurais-je connu autrefois pour justifier cette tolé-
rance de votre part?
REVUE DE PARIS. ±2o
— Je craindrais de me tromper en vous nommant quelqu'un. C'est
à vous de prévenir une erreur qui me rendrait peut-être ridicule.
— Vous tenez donc beaucoup à me convaincre que cette lettre
m'est écrite par un jeune homme?
— Parmi les étrangers auxquels votre oncle , M. Fernand , ouvrait
ses salons, au nombre de ces réfugiés espagnols admis dans la
familiarité de votre intérieur à Douvres, n'y en avait-il pas un,
jeune, beau, intéressant par ses malheurs politiques, déjà capitaine
à vingt-un ans, un peu poète, très sentimental?
— M. le chevalier Almoracin est absent depuis deux ans, vous le
savez.
— Ce sont les absens qui écrivent.
— Et il m'aurait écrit de Douvres?
— M. Almoracin aimait beaucoup cette ville, qu'il préférait à
Londres. Peut-être après un voyage est-il de retour à Douvres,
d'où il s'est empressé de vous écrire pour vous faire savoir son
arrivée. Voyons, ai-je deviné juste?
— Si je vous disais, oui , ne fût-ce que pour vous punir?
— Me punir! Vous me supposeriez jaloux de M. le chevalier Almo-
racin? Aurais-je perdu tout souvenir du passé? Ne sais-je pas que,
lorsque je vous demandai en mariage, il y a deux ans, M. Fernand,
votre oncle, me répondit , qu'un de vos compatriotes, c'était M. Al-
moracin , s'étant mis sur les rangs ainsi qu'un Anglais M. James
Tornwall, il vous laissait la liberté de faire un choix entre nous trois,
M. James Tornwall, M. Almoracin et moi.
— Et ce ne fut, personne ne le sait mieux que vous, ni M. Almo-
racin, ni M. James Tornwall que je choisis.
— Voilà ce que je pourrais vous rappeler, Floride, si vous m'at-
tribuiez trop l'intention d'être jaloux de M. Almoracin, votre char-
mant compatriote.
— Si je vous l'attribuais un peu?
— A toute autre femme, je répondrais que la supposition serait
fort admissible. Espagnole, vous auriez pu préférer un instant, par
la séduction banale des contrastes, un Français à un Espagnol; mais
le charme de cette singularité une fois épuisé, vous vous seriez laissé
entraîner, sans blâmer votre premier choix, à quelque intérêt pour
le compatriote malheureux. Du regret à l'affection le chemin est
rapide, si rapide, qu'on ne le parcourt même pas. On est arrivé sans
être parti.
226 REVUE DE PARIS.
— J'aimerais donc le chevalier Almoracin, et cette lettre de Dou-
vres est de lui?
— J'ai supposé, il me semble, que je parlais à une autre femme
que vous, Floride.
— A votre ton , je ne m'en suis pas aperçue. Il y a six mois ,
Lucien, que vous ne m'eussiez pas tenu un tel langage.
— Vous en eussiez ri, il y a six mois. Peut-être même ne l'eussiez-
vous pas compris.
— Ainsi votre persuasion est de m'avoir blessée par une accusa-
tion vraie?
— Je serais le dernier à le désirer.
— Décidément vous me croyez aimée de M. Almoracin?
— Peut-être.
— Eje l'aime aussi, n'est-ce pas?
— Comme vous me questionnez? Suis-je votre juge , madame?
— Xon , mais mon accusateur.
— Si c'est un besoin chez vous de vous défendre, que puis-je y
faire?
— Ma défense, en tous cas, ne sera pas embarrassante. Je m'at-
lachai à ce jeune homme par la pitié. C'était un proscrit, monsieur; né
a Cadix , ma patrie, il avait été blessé en se battant contre les troupes
du roi Ferdinand qui a ruiné ma famille. Quoique Anglaise par mon
éducation, quoique venue en Angleterre si jeune, que je ne sais plus
mémo la langue de mon pays , j'éprouvai de l'intérêt pour ce jeune
homme. Et à qui n'en a-t-il pas inspiré d'ailleurs? M. James Torn-
Avall ne l'a-t-il pas envoyé à la Havanne, sur un vaisseau qu'il lui a
donné? M. James Tornwall comprit d'abord tout ce qu'il valait ; il en
fit son ami ; il le mena de Douvres à Londres où il le présenta à ses
sœurs, mes deux bonnes amies , miss Dorothea et miss Love. Toute
la haute société de Londres désira le voir. Partout ses belles qua-
lités , rehaussées par le malheur, furent appréciées. Flatté de l'ac-
cueil que recevait son ami, M. James Tornwall insista pour qu'il allât
passer la saison d'hiver à son château, rendez-vous des jeunes gens
les plus distingués de Londres. Là, AI. James Tornwall essaya de le
consoler des ennuis de l'exil par des distractions de tout genre ; il
organisa des chasses , des courses au clocher, dont miss Love et
miss Dorothea m'ont fait les plus séduisantes descriptions dans leurs
lettres. M. James est un admirable cavalier, savez-vous? Il franchis-
sait, avec une intrépidité d'aigle, les fossés, les torrens, les haies,
les murs, au grand étonnement de son ami, M. Almoracin. En vérité,
REVUE DE PARIS. 227
M. James Tornwall est un excellent jeune homme; il s'est conduit
comme un frère pour M. le chevalier.
— Cette lettre, madame, est de M. James Tornwall !
— Votre jalousie est bien peu arrêtée.
— Vous vous trompez, madame; M. le chevalier Almoracin, que
vous avez aimé peut-être, n'a été pour moi qu'un prétexte pour
arriver à M. James Tornwall, dont j'étais sûr que vous me par-
leriez, si j'amenais avec un peu d'adresse la conversation sur lui.
Votre amitié pour ses sœurs, miss Dorothea et miss Love, n'a jamais
été qu'un voile jeté sur votre penchant pour ce jeune homme, d'un
nom éblouissant, d'un esprit beaucoup trop vanté, mais enfin assez
remarquable pour vous avoir captivée, et que vous auriez accepté
pour mari, s'il n'eût appartenu à une famille dont les opinions poli-
tiques, toutes dévouées au torysme, n'eussent été blessées d'un
mariage avec la fille d'un ancien membre des cortès. M. James Torn-
wall est venu, l'an passé, ici à l'époque des bains; il s'est présenté
chez vous pendant mon absence; il vous a accompagnée aux concerts,
et trois fois sur le bateau à vapeur qui promène les baigneurs. 11 se
rendra cette année à Boulogne. Cette lettre vous annonce son arrivée.
Et voilà l'amie de pension qui vous écrit de Douvres ! Je n'ai pas
besoin maintenant de savoir le contenu de cette lettre; je le connais.
Voulez-vous que je vous le dise?
— Si cela vous est agréable, monsieur.
— Ah! de l'ironie! madame.
— De la pitié ! monsieur.
— Oui , je sais mot pour mot ce qu'elle renferme : on vous plaint
à chaque ligne d'avoir pour mari un homme qui vous néglige, qui est
toujours en voyage, qui vit à Paris au milieu des plaisirs, tandis que
vous périssez d'ennui ici près d'un vieil oncle et dans une ville dé-
serte les trois quarts de l'année. Vous savez pourtant que ce sont
mes affaires, et non mes caprices, qui m'éloignent de vous.
— Ai-je jamais prétendu le contraire?
— Vos amis se chargent de le dire pour vous. Ah! je vous oublie
dans votre solitude; vous méritez qu'on vous plaigne. Vous éties née
pour un meilleur sort. C'est un ami dévoué, constant, d'un attache-
ment sans bornes, qui vous eût convenu. Oh! comme il vous eût
aimée celui-là ! Mais vous n'en avez pas voulu ; vous lui avez préféré
un homme léger, indigne de son bonheur.
— Il me semble que, dans ce moment, vous ne seriez pas loin de
justifier les fautes dont vous vous accusez avec tant de véhémence,
228 REVUE DE PARIS.
et cette accusation ne serait pas la partie la plus romanesque de
votre monologue.
— Vos moqueries cachent un trouble profond, madame; mais le
masque n'est pas assez épais.
— Moi troublée! Dites-moi plutôt si vous êtes calme, vous !
— Comme un juge. Si calme, que je vous dirai la fin de cette con-
fidence, que j'ai surprise au passage.
— Puisque vous savez tant de choses, révélez-moi le contenu des
lettres qui suivront celle-ci. Vous m'épargnerez l'ennui des délais et
les frais de poste.
— En effet, vous êtes calme. Votre expérience l'emporte sur la
mienne, madame. C'est une supériorité dont je ne serais pas flatté , à
votre place.
— Vous m'avez promis la fin de cette lettre.
— La voici. On se rapprochera de Boulogne pour essayer de vous
consoler; on vous décidera à repasser en Angleterre, où vous atten-
dent vos bonnes amies, miss Dorothea et miss Love. Le prétexte sera
votre santé; mais la cause, la véritable cause, madame, ce sera
l'amour. '
— L'amour ! pour qui?
— Pour M. James Tornwall! Il vous plait, je m'en aperçois, d'en-
tendre souvent ce nom sortir de ma bouche? Oui, pour M. James
Tornwall !
— Monsieur, en vous donnant à lire cette lettre, je vous convain-
crais peut-être de la fausseté de vos opinions; mais ce serait une
faiblesse dont je rougirais plus tard pour vous, si je consentais à
l'avoir. Vous n'aurez point cette lettre.
— Et si je l'exigeais?
— La voilà !
(Floride tendant la lettre à Lucien. )
— N'exigez rien, monsieur; prenez! Mais n'oubliez pas qu'après
l'avoir lue, non pour vous punir d'avoir surpris dans ma vie un secret
que je tenais à garder, mais pour vous flétrir dans votre curiosité si
peu raisonnable, si peu honnête; n'oubliez pas que l'un de nous
quittera Boulogne sur-le-champ; il n'y aura plus rien de commun
entre nous.
— Beaucoup de femmes spirituelles emploient cette menace, qui
leur réussit souvent, quand elles ne savent comment sortir de la
position difficile où vous êtes.
— Je ne vous menace pas ; je vous prie de lire cette lettre.
REVUE DE PARIS. 229
— Parlez-vous sérieusement? Est-ce au prix d'une séparation
éternelle que vous m'accorderez de la lire?
— Je croyais que vous étiez décidé.
— Vous êtes toujours Espagnole.
— Et vous bien peu curieux. A votre place , je n'aurais pas tant
hésité.
— Qu'auriez-vous fait à ma place?
— D'abord je n'aurais pas eu de soupçon, monsieur.
— Et ensuite?
— Mais si j'en avais eu un , j'aurais fait sauter le cachet de cette
lettre.
— Vous voulez me pousser à bout, parce que vous pensez que,
plus je serai au bord de l'abîme, plus j'hésiterai à le franchir. C'est
encore de l'esprit. Qu'il soit fait comme vous le désirez, madame, ou
plutôt comme vous ne le désirez pas. Donnez-moi cette lettre.
(Floride prête à la remettre à Lucien.)
— Adieu, monsieur! Je partirai pour Paris dans une heure.
— Adieu , madame !
(Floride tout bas.)
— Il persiste à vouloir la lire!
(Lucien à part.)
— Je crois qu'elle n'est pas aussi résolue qu'elle le fait paraître.
— Vous ne la prenez donc pas?
— Il me semble, Floride, que vous ne mettez pas beaucoup de
bonne volonté à vous en dessaisir.
— Que vous importe ce qui se passe en moi dans ce moment?
( Lucien, à part.)
— Si c'était une comédie qu'elle jouât. La sensibilité est aussi une
arme comme la colère. Oh! je ne puis plus reculer sans me mettre
pour toujours à sa merci. (Haut.) Je souffre le premier, madame, de
la dureté de mon action , mais je l'accomplirai , puisqu'il le faut. Don-
nez-moi cette lettre!
(Floride la retire avec vivacité, et, après en avoir regardé attentivement
la suscription , elle se met à rire) :
— Quelle est, madame, la cause de cette gaieté si subite?
— Vous allez l'apprendre.
— Mais tout de suite.
— Dans un instant; permettez que je ne m'étouffe pas. Ah! c'est
trop singulier! Laissez-moi rire encore un peu.
— Vous voulez gagner du temps pour trouver dans votre imagina-
tion un moyen d'échapper à une révélation terrible.
230 REVUE DE PARIS.
— Oui, terrible! extraordinairement terrible! Quelle délicieuse
erreur! Cela me fait du bien de tant rire.
— Mais cette lettre, madame, remettez-la-moi!
— De grand cœur! Mais sachez, monsieur, que cette lettre ne
vient pas de Douvres; elle y a passé, mais elle a été jetée à la poste
à Canterbury. A'ous n'avez pas remarqué ce second timbre rouge qui
couvre la première ligne de la suscription.
— Cette lettre est écrite de Canterbury!
— Où je ne connais personne, où je ne suis jamais allée, d'où per-
sonne n'a pu m'écrire.
— C'est étrange!
— Voyez vous-même, Lucien.
(Lucien et Floride se rapprochent pour mieux observer l'empreinte des
timbres de la poste.)
— Lucien , on n'est pas plus étourdi que nous ne l'avons été, en
convenez-vous? Non-seulement cette lettre ne vient pas de Douvres,
mais elle ne m'est pas adressée.
— Comment cela?
— Derrière cette ligne de caractères rouges je ne distingue qu'un
M devant notre nom de Courberive.
— C'est vrai.
— Et cet M isolé signifie aussi bien monsieur que madame de
Courberive; or, comme Mme de Courberive n'a aucune relation avec
Canterbury, c'est à M. de Courberive, très certainement, que la
lettre est adressée. La voici; je n'ai aucun désir d'en savoir le con-
tenu, moi.
( Flork'e mot la lettre dans la main de Lucien. )
— Oui, elle est pour moi; vous avez raison, Floride. Oubliez, je
vous prie, tout ce qui m'est échappé de paroles fâcheuses en vous
demandant avec tant d'importunité d'être de moitié dans une confi-
dence que je n'étais pas appelé à partager.
— Je ne me suis pas opposée un seul instant à ce partage. Ce n'est
que parce que vous apportiez des formes vraiment trop despotiques
dans votre désir que j'ai été blessée : mais, en principe, je recon-
nais la nécessité, pour la durée de la paix domestique, de vivre sans
mystère, de tout se dire, de tout se confier. Je pense comme vous
là-dessus.
— Que je suis heureux de cette conformité d'opinion!
— Si vous vous y étiez pris d'une autre manière, mon Dieu! cela
n'eût pas souffert là moindre résistance. Il est si beau, Lucien, de voir
REVUE DE PARIS. 231
réciproquement dans les profondeurs de sa vie comme dans un
lac pur!
— Sans doute, Floride.
— Avec cette franchise, la femme n'a pas de meilleur ami que son
mari, qui, de son côté, prévient souvent chez lui des écarts blâ-
mables en condamnant ses actions à la publicité. C'est votre sen-
timent.
— Je ne le nie pas, Floride.
— La curiosité, si naturelle en nous, n'a plus d'alimens possibles.
L'imajjination n'invente plus de faits, et surtout elle ne grossit pas
ceux qu'elle sait déjà. La confiance en ménage, c'est enfin le ciel sur la
terre. Je crois, Lucien, que ce sont vos propres paroles?
— Je ne les ai pas oubliées. Attachez- vous quelque prix à con-
naître ce que renferme cette lettre de Canterbury, Floride?
— Un tel désir serait presque une vengeance.
— Et les Anglaises ne sont pas vindicatives?
— J'étais Espagnole il n'y a qu'un instant. Mais dites-moi! Can-
terbury, est-ce une jolie ville, Lucien?
— Charmante, quoique petite.
— Vous l'avez habitée pendant quelque temps, je crois?
— Trois ans.
— Dans trois ans on apprend beaucoup.
— Ce qu'on peut demander à une ville comme Canterbury, c'est de
ne pas trop s'y déplaire.
— Vous vous y plaisiez, j'imagine.
— A cause de l'air.
— Et un peu à cause des amis que vous y aviez.
— Il me semble que je vous en ai parlé quelquefois?
— i Vaguement.
— Vous n'aviez pas besoin de renseignemens plus précis.
— Sans doute. Vous y connaissiez, si je ne me trompe...
— Un ancien ingénieur irlandais et un colonel de dragons qui vivait
retiré dans son château : eux seuls peuvent prendre la peine de me
donner de leurs nouvelles.
— Oui, vous ne m'avez jamais parlé que de ces deux personnes;
mais n'étiez-vous pas re<;u dans une famille de quakers? Vous y étiez
assez bien vu, a-t-on dit à mon oncle Fernand, quand il est allé
prendre des informations sur vous à Canterbury.
— Une pauvre famille, fort honnête, fort obscure, vivant sans
bruit, dans l'humilité, comme vivent en général les quakers. Vous ne
232 REVUE DE PARIS.
les connaissez peut-être pas. Voulez-vous que je vous le dépeigne?...
— C'est inutile. Je sais que les filles élevées dans cette religion sont
ordinairement fort distinguées, très sentimentales surtout.
— On le dit.
— Miss Sophia ne dément pas sans doute cette bonne opinion qu'on
a des jeunes quakeresses; n'est-ce pas, Lucien?
— Ah! vous avez entendu parler de miss Sophia !
— Beaucoup. Elle a une fort jolie taille.
— Oui; elle est plus grande que petite.
— Elle a le front élevé, des cheveux très noirs.
— Oui, très noirs.
— On m'a vanté son teint et la douceur de ses yeux. Vous les rap-
pelez-vous, Lucien?
— On vous a dit vrai, Floride.
— Ses talens , m'a-t-on assuré, surpassaient encore sa beauté.
— Je crois qu'elle est musicienne.
— Elle peint supérieurement aussi. A l'exhibition de l'an passé à
Londres, on admirait un paysage d'elle. Vous l'a-t-elle montré?
— Je ne me souviens pas, Floride.
— Vous avez dû lire au moins de ses vers.
— Oui, quelques-uns, tournés avec assez de facilité.
— Pleins de passion, Lucien.
— Je m'en rapporte à vous si vous les avez lus.
— Un jeune homme que vous connaissez particulièrement l'aima
avec exaltation , m'a-t-on dit.
— C'est un roman.
— Lucien, c'est une histoire, au contraire. Miss Sophia aima aussi
ce jeune homme.
( Floride mettant la suscription sous les yeux de Lucien. )
— >"e trouvez-vous pas que cette écriture est d'une femme?
— En Angleterre tout le monde écrit de la même manière, à pré-
sent.
— Miss Sophia donc...
— Comme vous en savez !
— Est-ce que cela vous fatigue, Lucien, d'en entendre parler?
— Au contraire.
— Miss Sophia fut jouée par ce jeune homme qui l'abandonna, qui
vint à Douvres, où il se maria, et miss Sophia devint folle.
— Floride! Floride! décachetez cette lettre et lisez-la, car.... c'est
un mensonge ce que vous dites.
REVUE DE PARIS. 233
— Seriez- vous ce jeune homme qui a fait perdre la raison à la qua-
keresse? Allez donc la lui rendre!
— Mais assurez-vous du moins que ce n'est pas elle qui m'écrit,
madame!
— Elle est donc vraie cette histoire?
— Moins vraie que celle de M. le chevalier Almoracin et de M. Ja-
mes Tornwall.
— Voilà comme vous étiez sincère quand vous disiez que j'étais la
première femme aimée de vous ; vous en tuiez une pendant que vous
mentiez à l'autre. Il y a des abîmes dans votre passé ; voici le pre-
mier que je sonde; que sont les autres! Vous ne répondez plus.
Suis-je Anglaise ou Espagnole en ce moment; faut-il que je vous poi-
gnarde ou que jevous méprise? Je serai Française, monsieur, je con-
sentirai à laisser dans l'ombre votre passé, à la condition que vous
y laisserez le mien; nous étendrons même ce privilège d'indiffé-
rence jusque sur l'avenir. Chacun de son côté. Voulez-vous?
— Vous me proposez là un pacte odieux.
— Pourquoi donc?
— Une convention infâme.
— Qui nous rendra heureux l'un et l'autre.
— En nous faisant un éternel sujet de honte l'un pour l'autre.
— Tant de gens vivent ainsi.
— Ah ! vous ne savez pas, Floride, ce qui se passe dans leur inté-
rieur.
— Le nôtre dans ce moment est-il déjà si digne d'envie, Lucien!
— Venez plutôt, Floride, tout près de moi; donnez-moi votre
bras; et mari et femme qui s'honorent, amant et amante qui s'aiment,
ami et amie qui s'entendent, lisons ensemble cette lettre, et pardon-
nons-nous d'avance tout ce qu'elle pourra contenir à la charge de
l'un de nous.
— J'y consens; mais hâtez-vous.
— C'est convenu, Floride.
— Oui, Lucien.
( Floride prend la lettre , la décachette et trouve que ce qu'ils ont pris
pour la lettre même n'est qu'une enveloppe qui renfermait une autre lettre.
Elle la voit tomber par terre. — Elle la ramasse. )
— Quoi ! une autre lettre !
— Ce que nous avons pris pour la lettre môme, Floride, n'était
qu'un pli!
234 REVUE DE PARIS.
( Floride lisant l'adresse. )
.4 monsieur ou à madame de Courberive, pour remettre à monsieur Fer-
nand , ancien membre des cories, ex-consul d'Espagne à Bogota.
— Ainsi, Floride, cette lettre n'était ni pour vous ni pour moi!
— Ni pour moi ni pour vous, Lucien. Mais elle n'en a pas moins été
l'occasion de reproches les plus immérités qu'une femme ait soufferts.
— Et ajoutez aussi, Floride, qu'un homme ait jamais entendus.
— Sur une erreur aussi déplorable un ménage va se rompre.
— Puisque la lettre n'était pas pour nous, Floride, que rien n'ait
été dit.
— Vos reproches ne se sont pas trompés d'adresse, Lucien.
— Ni les vôtres, Floride.
— Cette erreur m'a dévoilé le fond de votre ame.
— Je pourrais en dire autant contre vous, Floride, mais je vous
avoue que mes soupçons s'évanouissent quand je songe à la faible
base sur laquelle reposent les vôtres.
— Nierez-vous la belle quakeresse?
— Non.
— Sa folie?
— Pas davantage.
— Nierez-vous que vous en êtes la cause?
— Non.
— Et alors pourquoi mes soupçons seraient-ils si mal fondés?
— Voici. Je suis la cause de cette folie avec tout le genre humain.
Devenue folle bien avant mon introduction dans sa famille, Sophia
la quakeresse a ce genre de folie, qu'elle croit être délaissée par
tous les jeunes gens qui se marient. Quand on sut à Canterbury que
j'allais me marier avec vous, on se dit comme à chaque mariage :
Sophia à coup sûr perdra la raison. Le proverbe vous fut répété,
et vous l'accueillîtes comme un fait qui m'était personnel.
— En vérité, c'est surprenant : si M. le chevalier Almoracin, qui
faisait un recueil de légendes anglaises, n'était pas mort à la Ha-
vanne, il n'aurait pas manqué de s'emparer de celle-là.
— Quoi ! M. Almoracin est mort?
8 — Et vous avez été jaloux d'un mort!
— Et vous d'une folle !
— Nous raconterons tout cela cet hiver à Paris, à M. James
Tornwall : il en rira beaucoup; pourvu qu'il ne se trouve pas aux
Grandes-Indes d'où l'on ne peut plus l'arracher depuis trois ans.
REVUE DE PARIS. 235
— Depuis trois ans! Plaisantez-vous? M. Tornwall n'était-il pas
ici, aux eaux, l'an passé?
— Sans doute.
— Ne vous a-t-il pas accompagnée sur le bateau à vapeur et aux
concerts?
— Sans doute, Lucien.
— Floride!
— Mais celui qui ne m'a pas quittée l'an passé, c'était M. Lewis
Tornwall, et non M. James Tornwall; c'était le frère de celui dont
vous êtes jaloux, et non lui-même. M. James n'a pas quitté les Indes,
et M. Lewis, mon beau cavalier , aura quatorze ans à Pâques.
— Floride, vous êtes une femme charmante, et je ne vous ai
jamais tant aimée. Allons remettre cette lettre à votre oncle Fernand.
— Vous me ferez désormais lire toutes les vôtres; n'est-ce pas,
Lucien ?
— Toutes. Et vous, Floride?
— Je vous ferai lire les miennes aussi, — mais après moi.
Léon Gozlan.
LA
C03IÉDIE-FRANÇAISE
ET LE TRIBQAL DE COMMERCE.
La Comédie-Française a perdu, cette semaine, le procès qu'elle
soutenait contre M. Victor Hugo. A notre avis, il était facile de pré-
voir la condamnation prononcée contre M. Védel; car le conseil ju-
diciaire de MM. les comédiens ordinaires, Me Delangle, a défendu
son client avec une maladresse pitoyable. Il faut que l'étude de la
jurisprudence soit un exercice bien dangereux pour l'intelligence,
puisqu'elle a fourni au bâtonnier de l'ordre des avocats, c'est-à-dire
à un homme dont tout le monde se plaît à louer le talent et la saga-
cité, le moyen d'identifier le juste et l'injuste, ou plutôt d'invoquer la
mauvaise foi comme moyen de droit. Car si nous avons bien com-
pris le plaidoyer de Me Delangle , et nous avons pris la peine de le
relire plusieurs fois , tant nous répugnions à croire qu'une première
lecture ne nous avait pas trompé, si nous avons nettement pénétré
le sens et la portée de l'argumentation de l'honorable bâtonnier,
tous les moyens de défense de M. Védel et des comédiens qu'il re-
présente, se réduisent à cette seule pensée : ?Sous avons signé succes-
sivement trois traités avec M. Victor Hugo; mais notre dessein a tou-
jours été de ne pas exécuter les engagemens que nous contractions
avec l'auteur d'Hcrnani, de Manon Dclurme et àWiujdu. Ces traités,
obligatoires pour M. Victor Hugo, étaient nuls pour nous, et nous
n'avons pas cru un seul instant qu'ils pussent aucunement gêner
notre conduite ultérieure. En vérité, nous avons peine à compren-
REVUE DE PARIS. 237
dre comment un homme habitué, par sa profession , à distinguer
toutes les formes du droit, a pu développer devant un tribunal, en
présence d'un public nombreux, une pareille pensée. Nous ne conce-
vons pas qu'un avocat prête le secours de sa parole à la déloyauté
qui s'avoue hautement. Si les habitudes du barreau permettent un
tel abus de la parole, si elles encouragent un pareil scandale, nous
plaignons sincèrement les hommes qui consacrent leur vie aux luttes
du barreau. Mais nous sommes sûr que Me Delangle compte, parmi
ses confrères, de nombreux censeurs , et quelle que soit la souplesse
des interprétations auxquelles se prête le droit écrit, il est impossi-
ble qu'il ne se rencontre pas, dans les rangs des stagiaires, des intelli-
gences assez clairvoyantes pour juger sévèrement une défense exclu-
sivement fondée sur l'aveu de la mauvaise foi.
Malheureusement l'opinion est tellement indulgente, qu'elle autorise
l'avocat à plaider toutes les causes, bonnes ou mauvaises. L'avocat,
en défendant, en essayant de justifier une action qu'il sait contraire
à toutes les notions du droit, ne fait que remplir les devoirs de sa
profession. S'il en était ainsi, s'il fallait accepter littéralement cette
singulière théorie, l'idée même du devoir serait bientôt effacée de la
conscience humaine; car le devoir qui ne prescrirait pas le respect
de la justice, et qui permettrait de défendre une action évidemment
injuste, se réduirait à rien , et ne serait plus qu'un mot vide de sens.
Toutefois, nous devons reconnaître que Me Delangle n'a pas osé
produire avec une entière franchise la pensée à laquelle se rattachent
tous les développemens de son plaidoyer. Quoique la mauvaise foi
soit l'unique moyen de justification invoqué par l'avocat de M. Védel,
cependant elle se cache sous un nom qui a du moins le mérite de la
singularité. « La Comédie-Française, dit Me Delangle, en signant les
traités dont M. Victor Hugo réclame aujourd'hui l'exécution littérale
et complète, a méconnu la limite des droits qui lui sont conférés par
l'acte de société, par le décret de Moscou et par les ordonnances
royales de la restauration. Elle ne pouvait s'engager sans l'assenti-
ment du commissaire royal et du conseil judiciaire appelé à surveiller
les intérêts de la société. Tout engagement contracté par la Comédie-
Française sans ce double assentiment est un engagement nul et qui
doit être assimilé aux signatures données par les mineurs. » L'excuse
est plaisante, et pourrait à bon droit passer pour un trait de comédie.
Me Delangle, en déclarant mineurs MM. les comédiens ordinaires,
a-t-il voulu présenter sous une forme satirique l'opinion qu'il a de
ces messieurs? a-t-il voulu, par cette singulière qualification, ex-
TOMF. XLV1I. NOVEMBRE. 17
238 REVUE DE PARIS.
primer publiquement, mais avec toute la réserve que sa position lui
commande , la déGance que lui inspire la sagacité de MM. les comé-
diens ordinaires toutes les fois qu'il s'agit d'une question sérieuse?
Nous ne pouvons croire que Me Delangle se soit permis une pareille
épigramme; nous sommes donc forcé de penser qu'en cette occasion
il n'a consulté que l'opinion indulgente que nous blâmions tout à
l'heure, et qu'il a déclaré mineurs MM. les comédiens ordinaires
parce que sa mémoire ne lui fournissait pas d'autre argument. Il espé-
rait que la lettre de la loi, en prononçant la nullité des engagemens
contractés par la Comédie-Française, dispenserait M.Védel d'exécuter
les traités signés par lui ou par ses prédécesseurs. Aux yeux de la
raison, il avait tort, sans doute; mais peut-être cette argumentation
singulière eût-elle obtenu gain de cause au Palais-de-Juslice devant
un tribunal habitué, comme Me Delangle, à placer l'interprétation du
droit écrit au-dessus de l'équité la plus évidente.
M. Victor Hugo avait beau jeu , et nous ne pouvons le blâmer
d'avoir qualifié sévèrement la défense présentée par la Comédie-
Française. Il a usé de son droit et il a bien fait. Quand il a traité de
dérision l'appel fait à la mauvaise foi, quand il a vu dans l'assimila-
tion de la Comédie-Française aux enfans mineurs une insulte à la
raison publique, au bon sens du tribunal, il a répondu loyalement à
une attaque déloyale. Il est évident, en effet, que la Comédie-Fran-
çaise, qui a recueilli les bénéfices des traités, ne peut être admise à
décliner l'exécution complète et littérale des engagemens qu'elle a
signés. Car un traité qui n'obligerait qu'une des parties contractantes
serait un traité absurde, et ne pourrait être accepté par aucun tri-
bunal équitable et clairvoyant. Si donc M. Victor Hugo se fût ren-
fermé dans l'affirmation et la défense de son droit, s'il se fût borné
à mettre en regard la franchise de sa conduite et la mauvaise foi de
ses adversaires, il ne mériterait aucun reproche, et nous serions dis-
posé à voir dans l'auteur des Orientales un habile avocat. M. Hugo,
dans le plaidoyer qu'il a prononcé devant le tribunal de commerce,
a rivalisé d'abondance , ou plutôt de prolixité , avec les plus vieux
athlètes du barreau ; il a ramené vingt fois la même pensée sous vingt
formes différentes, comme s'il eût craint que le tribunal, distrait ou
endormi , ne le comprit pas ou ne le comprît mal ; les juges ont dû lui
savoir gré de cette complaisance, et pour notre part nous lui pardon-
nons volontiers d'avoir traité son auditoire comme une classe d'éco-
liers étourdis. Les redites innombrables qu'il s'est permises ont mis
en évidence toute l'étendue de son droit. Un avocat rompu à toutes
REVUE DE PARIS. "239
les ruses verbeuses du plaidoyer par une longue pratique du palais
n'eût pas réussi plus sûrement. Mais M. Hugo , encouragé par les flat-
teries de Mc Delangle, pénétré de la grandeur de son génie, s'est posé
comme le protecteur et le patron de la Comédie-Française. Au lieu de
circonscrire sa défense dans la discussion des traités, il a représenté
les comédiens et les directeurs qui ont stipulé en leur nom , comme
une troupe de cliens qui assiégeraient sa porte au lever du soleil. Peu
s'en est fallu qu'il ne se plaignît de son sommeil abrégé par l'empres-
sement des solliciteurs. Arrivé à ce point difficile et dangereux, à
l'éloge de lui-même, M. Hugo a commis d'innombrables bévues.
Quoique habitué depuis plusieurs années à faire le panégyrique de
son génie dans ses préfaces et dans ses odes , il a compromis l'exorde
et la narration de son discours par une péroraison très maladroite.
Le public se soucie très peu de savoir si M. Hugo protège ou ne pro-
tège pas le Théâtre-Français ; il ne connaît de M. Hugo que ses pièces*
et n'a pas le temps de compter les visites faites à l'auteur dllernmri
et d'Angelo par MM. ïaylor, Jouslin de Lasalle ou Védel. Tous ces
menus détails du ménage littéraire n'intéressent tout au plus que les
disciples du poète , et sont de véritables hors-d'œuvre devant un
tribunal.
Tout en reconnaissant que MM. les comédiens ordinaires, qui ont
signé successivement trois traités avec M. Hugo, doivent exécuter la
teneur complète de leurs engagemens, nous ne pouvons nous dé-
fendre d'appeler l'attention sur les traités contractés par la Comédie-
Française avec les écrivains dramatiques, et en particulier avec
M. Hugo. Notre dessein n'est pas de prendre parti contre l'inviola-
bilité de la propriété littéraire au nom de la dignité des lettres. Quel
que soit notre respect pour la pensée humaine et pour toutes les
formes qu'elle peut revêtir, nous comprenons très bien que l'intelli-
gence réclame, sans déroger, le prix de son travail. L'industrie litté-
raire bien comprise se concilie facilement avec la dignité des lettres.
Sans doute il vaudrait mieux que les tribunaux ne fussent jamais
appelés à statuer sur des différends relatifs à la propriété littéraire,
car chacune de ces contestations diminue le respect de la foule
pour les littérateurs. Mais, tout en regrettant que de pareils procès
s'engagent devant les tribunaux consulaires, nous sommes loin d'y
voir une tache injurieuse pour la littérature. Toute propriété, quelle
qu'elle soit, a droit à la protection des tribunaux, et il serait
étrange que les œuvres de la pensée fussent traitéos avec moins de
17.
£40 REVUE DE PARIS.
bienveillance que les œuvres de l'industrie proprement dite. Ce n'est
donc pas le jugement du tribunal de commerce que nous blâmons,
mais bien les traités signés par la Comédie-Française avec les auteurs
dramatiques. Les engagemens pris doivent être exécutés; mais il y a
lieu de discuter la valeur et l'opportunité de ces engagemens. Sans
admettre, avec l'avocat de M. Védel, que MM. les comédiens ordi-
naires soient mineurs et inhabiles à s'engager, nous croyons sincère-
ment qu'en signant les trois traités à l'exécution desquels ils viennent
d'être condamnés, ils ont fait une action déraisonnable, et qu'un
tuteur prudent ne leur eût pas conseillé une pareille étourderie.
Les comédiens sont capricieux, et les écrivains dramatiques ont
cent fois raison de demander aux directeurs, aux comités de lecture,
aux comités administratifs, des garanties positives. Les actrices n'ont
pas le privilège des volontés inexplicables , et les acteurs eux-mêmes,
loin de ressembler aux autres hommes , ont des mouvemens de dé-
fiance et de coquetterie que les écrivains dramatiques doivent cher-
cher à prévenir. Ceux qui ont pu étudier personnellement les comé-
diens, savent seuls jusqu'où peut aller l'instabilité de caractère, et
comment de subites jalousies réduisent à rien les promesses les plus
formelles. Je suis donc loin de blâmer les poètes qui , avant d'aban-
donner leur ouvrage aux chances de la représentation, demandent
des gages aux comédiens. Il serait absurde, en effet, qu'après avoir
consacré une année de sa vie à la composition d'une pièce de théâtre,
l'auteur fût obligé de subir les caprices des comédiens, caprices
tellement nombreux, qu'une femme de vingt ans, gâtée par sa mère
et par son mari, n'en pourrait donner l'idée. Quand la pièce est ac-
ceptée, jugée digne de la représentation, l'auteur fait bien d'exiger
une promesse écrite qui détermine positivement la date de la repré-
sentation , ou qui , du moins, assigne une limite aux délais imprévus;
car s'il ne prend cette précaution, il court le danger de voir son
ouvrage vieillir dans les cartons. Si les comédiens ont jugé la pièce
digne des honneurs de la scène, ils ne peuvent refuser de s'engager
à la jouer dans six mois, dans trois mois ou dans six semaines, selon
le nombre des pièces déjà mises en répétition. Mais celte première
précaution serait insuffisante si l'auteur, après avoir distribué les
rôles de sa pièce , ne s'assurait contre les caprices et les jalousies qui
divisent les acteurs; s'il n'exigeait, par exemple, des acteurs qui ont
accepté un rôle, la promesse de ne pas le quitter avant de l'avoir
joué vingt fois au moins dans le cas où la pièce réussirait. Un direc-
REVUE DE PARIS. 241
leur qui comprendrait les véritables intérêts de son théâtre , loin de
repousser une pareille condition , l'accompagnerait d'une clause pé-
nale , et condamnerait à une amende considérable l'acteur qui aban-
donnerait un rôle sans alléguer un motif valable. L'acteur, en sou-
scrivant à cette condition, prouverait sa loyauté, et l'administration
du théâtre n'aurait jamais à regretter les concessions qu'elle aurait
faites à la juste défiance de l'auteur. Quant aux émolumens alloués
aux écrivans dramatiques, il n'y a pas lieu à les stipuler dans un
traité, puisque ces émolumens sont déterminés d'avance par un
usage librement consenti de part et d'autre. Si donc la Comédie-
Française, dans les traités qu'elle signe avec les auteurs, se bornait
à déterminer la date de la première représentation et à prévenir par
une clause pénale l'abandon des rôles distribués, jamais, sans doute,
les tribunaux ne seraient appelés à se prononcer sur la validité de
ces engagemens. Les poètes, les acteurs et les administrations dra-
matiques seraient également intéressés à l'exécution des traités, et
nous ne verrions pas la mauvaise foi invoquée comme un moyen de
droit. Mais si nous devons ajouter foi aux révélations de l'audience,
les engagemens contractés par la Comédie-Française avec M. Victor
Hugo dépassent de beaucoup les limites et les conditions que nous
avons déterminées. Non-seulement, en effet, la Comédie-Française
a promis de représenter les ouvrages de M. Hugo dans un délai
donné, mais elle s'est obligée par écrit à les jouer un certain nombre
de fois dans l'année de la première représentation, et les années sui-
vantes un nombre de fois également déterminé d'avance. Or, il est
évident qu'un pareil engagement est absurde, et peut devenir rui-
neux pour l'administration du théâtre. M. Hugo, en exigeant impé-
rieusement l'accomplissement de cette condition, ne fait qu'user du
droit énoncé dans les traités; mais l'administration , en lui accordant
un pareil droit, a fait une promesse insensée, car au moment où elle
reçoit une pièce de théâtre et s'engage à la jouer, elle ne sait pas quel
sera l'avis du public; elle ne sait pas si l'ouvrage qu'elle accueille
avec enthousiasme sera salué par les applaudissemens ou par les sif-
flets. En promettant de la jouer quarante fois la première année et
quarante fois dans les trois années qui suivront, elle regarde comme
certain ce qui est encore très problématique, le succès. Une pareille
promesse est d'autant plus ridicule, qu'après la première représen-
tation d'un ouvrage applaudi, les intérêts de l'auteur, des acteurs et
de l'administration se confondent et s'identifient. Si la pièce a réussi,
242 REVUE DE PARIS.
il n'est pas vraisemblable que les acteurs refusent de la jouer, ni
que l'administration refuse de la maintenir au répertoire; car les
acteurs aiment les applaudissemens autant que l'auteur peut les
aimer, et l'administration ne raye pas volontiers de l'affiche une
pièce qui appelle la foule. Un seul accident pourrait arrêter le cours
des représentations, l'abandon d'un rôle important; mais je sup-
pose que cet accident a été prévenu par une clause pénale. Si la
pièce a été sifflée pendant les trois premières représentations, le
directeur qui la maintient au répertoire agit manifestement contre
les intérêts de l'administration , et l'auteur qui, son traité à la main,
exige que sa pièce soit sifflée trois fois par semaine ou jouée devant
les banquettes, compromet, par une puérile vanité, le sort de ses
ouvrages futurs.
Le tribunal consulaire présidé par M. Pierrugues parait n'avoir
aperçu dans les traités signés par MM. Victor Hugo et Jouslin de
Lasalle, et acceptés par M. Védel, aucune des inconséquences que
nous signalons. Il n'a vu dans ces engagemens qu'une stipulation
commerciale de nature ordinaire, et il a ordonné l'exécution littérale
de toutes les clauses revêtues de la double signature des parties, sans
prendre la peine de se demander si ces clauses sont ou ne sont pas
exécutables. Il a pompeusement insisté sur la sainte origine de la
propriété littéraire, origine que personne , je crois, ne songe à con-
tester ; il a même cru nécessaire de donner son avis sur la valeur du
répertoire tragique et comique de la France, qui, assurément, n'avait
rien à voir dans un pareil débat; il s'est généreusement prononcé
pour la liberté illimitée de la poésie dramatique, comme s'il eût été
chargé d'apprécier la doctrine des trois unités; mais il a oublié de
discuter et de résoudre le point le plus important, la \aleur des
traités pris en eux-mêmes, abstraction faite de toute considération
purement commerciale. Puisqu'il est reconnu en jurisprudence que
les conventions des parties font loi, le tribunal a eu raison, d'après
le droit écrit, d'ordonner l'exécution littérale des traités. Mais si
l'exécution des traités est réellement impossible, que deviendra le
jugement du tribunal? Marion Delormc, Hernuni, Aiujelo, sont remis
au répertoire par sentence consulaire; mais si aucune de ces trois
pièces ne suffit à payer les dépenses quotidiennes du théâtre , si
l'administration du Théâtre-Français, en se conformant à la décision
consulaire, court le danger de perdre cinq cents francs par jour,
après deux ou trois épreuves faites , sur chacune des pièces remises
REVUE DE PARIS. 2i3
judiciairement au répertoire, ne sera-t-elle pas dispensée, par les
statuts mêmes de la société qu'elle régit, de poursuivre l'exécution
des traités? Pour quiconque a étudié les réglemens de la Comédie-
Française depuis la seconde moitié du xvne siècle jusqu'à nos jours,
la réponse n'est pas douteuse. Dès qu'une pièce ne couvre pas les
frais de la soirée, les comédiens sont autorisés par les réglemens du
théâtre à suspendre le cours des représentations. Or, ces réglemens
sont imprimés , et les écrivains dramatiques ne peuvent les ignorer,
ou du moins , s'ils ne les connaissent pas , ils n'ont pas le droit d'ar-
guer de leur ignorance pour soutenir la validité d'un engagement
contraire à ces réglemens. Tous les traités particuliers sont soumis à
l'empire de ces réglemens, et les comédiens, en promettant déjouer
une pièce quarante fois, sous entendent naturellement que cette pro-
messe deviendra nulle , si la pièce ne couvre pas les frais. Si la Co-
médie-Française, au lieu d'invoquer la mauvaise foi et de se déclarer
mineure , eût démontré que les traités signés par MM. Victor Hugo
et Jouslin de Lasalle ne sont exécutoires que dans les limites mar-
quées par les réglemens du théâtre , j'ose croire que M. Pierrugues ,
malgré son respect pour l'origine sacrée de la propriété littéraire ,
n'eût pas assimilé les engagemens pris par l'administration à une
stipulation commerciale ordinaire, et qu'il n'eût ordonné l'exécution
des traités qu'en maintenant les réserves exprimées dans les ré-
glemens.
Nous partageons pleinement les doctrines de M. Pierrugues sur la
valeur du répertoire tragique et comique de la Fiance, et sur la
liberté de l'invention dramatique; nous pensons, comme lui , que tous
les systèmes littéraires doivent obtenir l'honneur de se produire à
leurs risques et périls ; mais nous sommes loin de croire à la longé-
vité de Mai ion Déforme, d' Hernani et d'Angcfo. Hernani et Marion
sont assurément les meilleurs ouvrages dramatiques de M. Hugo, et
dominent de bien haut te Roi s'amuse, Lucrèce Burgia, Marie Tudor,
et surtout Angcfo. Toutefois, il est très douteux qa Hernani et Mu-
rion Déforme couvrent les frais de représentation. L'esprit le plus
bienveillant ne peut méconnaître le défaut capital de ces deux ou-
vrages, l'absence du naturel. Les prodiges de versification n'inté-
ressent guère le public; le spectateur préfère l'émotion à l'étonnc-
ment. Or, Hernani et Manon, quoique très supérieurs aux autres
ouvrages dramatiques de M. Hugo, émeuvent rarement. Les déve-
loppemens lyriques, les images éclatantes qui ont ébloui la foule en
1830 et en 183-2, pourront très bien demeurer sans effet sur les
2W REVUE DE PARIS.
spectateurs de 1837. M. Hugo et ses disciples ont le droit de maudire
l'inconstance publique, comme les plaideurs ont le droit de maudire
leurs juges ; mais il est malheureusement vrai qutlemani et Marion,
dépouillés aujourd'hui du charme de la lutte , sont à peu près oubliés.
Sera-t-il donné aux acteurs de la Comédie-Française de réveiller les
inimitiés et les amitiés qui ont inauguré Hcrnani et Marion Déforme?
Charles-Quint et don Ruy de Silva réussiront-ils à faire écouter leurs
tirades nombreuses comme aux jours de leurs débuts? Pour notre
part, nous ne l'espérons pas. L'excitation littéraire qui a donné tant
d'intérêt à la représentation de ces deux ouvrages est aujourd'hui
apaisée; l'Académie ne signe plus de pétitions au roi pour obtenir
que le Théâtre-Français soit fermé à M. Hugo et à ses disciples.
L'impartialité que l'auteur d'Ilernani demandait en 1830 ne manque
certainement à aucun de ses juges. Il n'y a pas un spectateur, lettré
ou non, qui demande autre chose que l'émotion et qui s'inquiète du
nom et des doctrines de l'auteur. Or, cette impartialité pourrait bien
s'opposer à l'exécution du jugement rendu par M. Pierrugues. Il est
permis d'accuser l'injustice des sifflets, mais que répondre au silence
et au désert?
Reste une dernière question, que M. Pierrugues a résolue sans
hésiter, mais qui nous semble pouvoir être discutée malgré le carac-
tère affirmatif de la décision consulaire. Le Théâtre-Français, qui
reçoit du ministère de l'intérieur deux cent mille francs de subven-
tion, a-t-il le droit de suspendre les représentations d'une pièce
écrite par un auteur contemporain , en alléguant les pertes pécu-
niaires auxquelles il s'exposerait, s'il continuait de la jouer? M. Pier-
rugues se prononce hardiment pour la négative. Nous sommes d'un
avis différent, et voici pourquoi. La subvention nous semble destinée
à encourager la représentation des ouvrages dont la valeur et la
beauté sont unanimement reconnues par tous les juges compétens,
mais qui cependant, en raison de leur âge, ne font pas recette, ou
même ne couvrent pas les frais. Il est bon , il est utile que China, le
Misanthrope , Athalie, soient représentés au Théâtre-Français, l'ad-
ministration dût-elle perdre cinq cents francs chaque fois qu'elle re-
présentera un de ces trois ouvrages si justement admirés. C'est un
plaisir et un enseignement dont le budget fait cadeau aux hommes
lettrés, ou plutôt c'est un cadeau que la nation se fait à elle-même.
En échange des deux cent mille francs que touche annuellement la
Comédie-Française, le public aurait le droit d'exiger que l'ancien
répertoire fût représenté au moins cent vingt fois dans l'espace de
REVUE DE PARIS. 2i5
douze mois; le ministère de l'intérieur devrait imposer cette condition
à M. Yédel. Mais nous ne croyons pas que la subvention soit destinée
à faire les frais des expériences littéraires qu'il pourra plaire à
M. Hugo de tenter sur la scène française. M. Hugo n"est pas encore
entré dans la postérité ; le mérite de ses ouvrages n'est pas encore
une vérité tellement démontrée, que la représentation aHernani et
de Marion soit devenue un enseignement pour la jeunesse de nos
écoles et pour les étrangers qui visitent la France. Si M. Hugo a des
rivaux redoutables, c'est à lui de les vaincre; si plusieurs écrivains
contemporains attirent à eux le public qu'il ne peut émouvoir, c'est
à lui et non au budget de triompher de l'indifférence. II a eu des
beaux jours qu'il a cru éternels; il a été applaudi, envié, il a été
proclamé régénérateur de la scène française, et il s'est admiré lui-
même avec ferveur; aujourd'hui tout est changé, l'enthousiasme s'est
attiédi, et M. Hugo n'est plus qu'un homme dont personne ne mé-
connaît le talent, mais dont chacun s'attribue le droit de juger les
œuvres. Un jugement consulaire ne changera pas l'opinion publique.
G. P.
CHANSON DU SOIR.
A Jleyerbeer.
Mais , silence! le jour décline;
Déjà les bois de la colline,
Sous un voile épais de bruine,
Commencent à se dérober ;
L'oiseau s'endort , la fleur nocturne
S'éveille, et prépare son urne
Pour les trésors qui vont tomber !
Une vapeur rose et fluide
Enveloppe la terre humide ,
Et semble à l'œil, en descendant ,
La poussière d'or que secoue
Le soleil qui plonge sa roue
Dans l'ornière de l'occident.
La charrette revient couverte
De la plus belle moisson verte
Que puisse donner le jardin;
Et tandis que la fleur nouvelle
File sa robe la plus belle,
Ignorante de son destin,
REVUE DE PARIS. 2V7
Du haut du chariot superbe
Les épis verts et les brins d'herbe,
Déjà liés et mis en gerbe
Par l'avide main du faucheur,
Déplorant leur tige flétrie,
Pour derniers baisers à la vie,
Jettent au vent de la prairie
Leur mélancolique senteur;
Pauvres fleurs dont le sort s'achève!
Et sentant s'épancher leur sève
Goutte à goutte sur le chemin,
En mourant se tournent encore
Vers l'endroit du ciel où l'aurore
Se lèvera le lendemain.
Silence! la journée est close :
Voici l'heure où l'on se repose.
Femmes, artisans, écoliers,
Laissez là les graves volumes,
Et les marteaux, et les enclumes,
Et les rouets, et les métiers.
Ecoutez la cloche du maître
Qui sonne l'heure de renaître
A la vie, à l'air, au ciel bleu ;
Et celle de l'auguste enceinte
Oui sonne la prière sainte.
Voici la fin du jour qui tinte;
Louez Dieu, frères, louez Dieu!
En laissant, pâles jeunes filles,
Travaux de quenouille et d'aiguilles,
Où le corps s'incline en souffrant;
En respirant l'air salutaire
Que la Nature, votre mère,
Avec les baumes de la terre,
Fait pour rafraîchir votre sang.
Louez Dieu, vous, docteurs sublimes,
248 REVUE DE PARIS.
En sortant des sombres abîmes
Où vos fronts se penchent en vain,
Pour venir tous, libres d'envie,
Sur l'aile de la fantaisie
Contempler l'horizon divin,
En laissant parchemin et livre,
En chantant, en vous sentant vivre,
L'ame heureuse et le corps dispos.
Louez Dieu, forgerons robustes,
En donnant des mesures justes
Aux saintes heures du repos;
En quittant la maison des flammes,
Pour aller retrouver vos femmes,
Qui béniront votre retour;
En saluant l'aïeule grise,
Dans son fauteuil de chêne assise;
En jetant sur la table mise
Le joyeux salaire du jour.
Louez Dieu, globes de lumières,
En ouvrant vos blondes paupières,
Entre le paradis et nous,
Votre miroir pur et sonore,
Où se rencontrent, dans l'aurore
D'un jour harmonieux et doux,
Les regards de sainte Marie,
Qui, dans sa douce rêverie,
Du fond de la sainte prairie
Cherche la terre en souriant,
Et ceux de sa chaste servante ,
Qui, dans son extase fervente,
Regarde le ciel en priant.
Louez Dieu, vapeur éthérée,
En prenant la teinte empourprée
De nos belles illusions;
Lis, en ouvrant votre saint vase,
REVUE DE PARIS. 24^
Et vous, lumineuse topaze,
En filant vos plus doux rayons.
Louez Dieu, fraîches aubépines,
En exhalant sur les collines ,
Dans le jardin et dans les champs,
Vos fleurs, étoiles de la terre,
Qui gardent, au lieu de lumière,
Les tièdes senteurs du printemps.
Gouttes de rosée et de flamme,
Étoiles du ciel et de l'ame,
Chastes pensers, rayons de feu,
Hôtes divins de la nature,
Chacun selon votre mesure,
Louez Dieu, frères, louez Dieu!
Louez Dieu, fleur immaculée,
En parfumant votre vallée;
Louez Dieu, milice étoilée,
En reluisant au firmament;
Rosée , en mouillant chaque plante ,
Ruisseaux, en suivant votre pente,
Et vous, jeunes gens, en aimant.
Henri Blaze.
BULLETIN.
La vie politique, excitée un moment par les élections, s'est mise à som-
meiller de nouveau ; on ne vit plus, on attend la chambre. Pendant ces longs
jours d'attente, dont la durée ne sera plus que de trois semaines, les ru-
meurs qui se répandent n'ont pas même la valeur de ces petits bruits aux-
quels parfois on prête l'oreille avec un singulier bonheur, à la porte de la
salle des conférences. Il n'y a pas encore de salle des conférences, et c'est
une grande privation pour les chercheurs de nouvelles , car là il se débite
d'ordinaire beaucoup de vérités , plus de vérités infailliblement que dans le
sein de la chambre, et quelques-unes s'en échappent pour circuler dans le
domaine public. Mais, aujourd'hui, les conversations, en dehors de la
chambre , sur la chambre elle-même, sur le ministère, sur les partis vieux
ou nouveaux , ou qui cherchent à se rajeunir, sont des entretiens sans con-
séquence : ce sont propos de désoeuvrés qui ont pris la file sous un péristyle,
pour assister à l'inauguration d'une grande scène que tous ont déjà vue ,
mais dont il s'agit de juger la transformation plus ou moins complète; et
c'est là qu'est le mystère. Chacun imagine d'avance, selon ses passions et
ses intérêts, les choses que l'on doit voir et s'en applaudit ou s'en effraie
à plaisir, dans une émotion un peu factice; et tout le monde a tant de loisir,
de curiosité , d'imprévoyance , que chacun réussit à occuper tout le monde ,
un moment, de sa fantaisie individuelle. Mettons-nous donc, nous aussi , à
la suite de toutes ces hypothèses fantastiques, avec moins de crédulité
toutefois.
Voici, à notre connaissance, ce qui a été imaginé de plus fabuleux, et
l'honneur en appartient à un journal déjà vieux, qui, daus.ces derniers temps,
REVUE DE PARIS. 251
a subi tour à tour deux influences tant soit peu contradictoires, et défendu
tantôt la gauche constitutionnelle et M. Barrot, tantôt le comité électoral
de .MM. Laflitte, Arago, Cormenin, Garnicr-Pagès. Le centre gauche,
qui n'est pas du tout un groupe fantastique, comme les élections l'ont bien
prouvé, et qui vit plus que jamais de sa propre vie, destiné à appeler les al-
liances plutôt qu'à les solliciter, pourrait avoir besoin cependant, selon l'hy-
pothèse du journal dont nous parlons, d'aller demander du secours contre
les doctrinaires et les quasi-doctrinaires jusque dans les rangs de l'opposi-
tion constitutionnelle. D'abord c'est une hypothèse que nous n'admettons pas.
Le centre gauche , fortifié comme il l'est par l'accession de trente ou qua-
rante membres nouveaux, fortifié surtout par cet ascendant moral, insépa-
rable d'un parti qui n'a point fait de pertes, ira prendre, s'il le désire, et
comme il le doit, le reste de ses alliés nécessaires dans l'ancienne majorité,
à laquelle il n'est pas étranger lui-même; il les y choisira : cette précaution
suffit à sa sécurité. Nous entendons ainsi cette résurrection de l'ancienne ma-
jorité, que les doctrinaires ont tant préchée et prophétisée dans un autre
but ; telle que nous l'entendons , elle est possible , elle sera bonne et durable.
Ce sera , si l'on veut, l'ancienne majorité , mais dominée et conduite pour
!a première fois par le centre gauche , qui en sera l'élément prépondérant
et vital : une semblable fortune n'était pas encore échue décidément au
centre gauche, qui avait toujours été jusqu'ici dirigé et absorbé; on ne
pouvait se passer de lui dans les deux précédentes législatures, pas plus
qu'on ne pourrait s'en passer aujourd'hui; mais il n'avait pas la prééminence
qui lui est arrivée maintenant. Sur le terrain de l'ancienne majorité, comme
elle existait alors, c'était M. Guizot qui était le plus à son aise, on ne peut
le nier, quels que fussent les talens, la vive éloquence et l'admirable sens
politique de ceux qui l'accompagnaient. Désormais M. Guizot ne peut plus
y trouver place : il nous semble que ce n'est pas le moment de déserter une
force parlementaire qui abandonne M. Guizot, car elle peut en servir d'au-
tres, et le ministère du 15 avril tout le premier, s'il sait la manier en la
prenant du bon côté.
Nous avons des premiers félicité M. Barrot du courage qu'il a montré,
quoique un peu tard, en se séparant de la gauche radicale; nous avons
même, dans un premier mouvement de surprise et de contentement, dé-
claré cette rupture éclatante un des plus grands faits, à notre sens, de
l'élection générale de 1837. Nous saurons donner cette fois , à notre langage ,
plus de réserve, puisque M. Barrot a des amis, et aussi des ennemis dégui-
sés, qui s'abusent à un degré incroyable sur la portée et les avantages im-
médiats de sa résolution courageuse. L'idée ne nous est jamais venue, au
milieu de tous nos éloges pour un changement inespéré, que M. Barrot pût
devenir, par sa conversion, et en un seul jour, l'allié d'aucun de ceux
dont il s'est rapproché. Il est bien vrai qu'on connaît un repentir qui est
parfois mis au-dessus de tous les titres d'une vie sans erreurs; mais ce
£52 REVUE DE PARIS.
n'est pas ici le cas. M. Barrot perdrait tous ceux qui se laisseraient dériver
vers l'alliance qu'on offre en son nom : c'est ce que nous aurions dit, même
en le félicitant, le lendemain de sa conversion imparfaite, si nous avions
supposé qu'il rêvât déjà un traité de paix et d'union avec des hommes qui
l'ont si long-temps combattu. L'utilité que notre cause peut tirer du chan-
gement de M. Barrot, la voici, telle que nous l'avons aperçue tout d'abord.
C'était avant les élections; nous avions, dès ce moment-là, le ferme espoir
que le centre gauche était en voie de progrès dans l'opinion des électeurs,
et que son influence, dans les affaires, allait devenir prédominante; mais cette
fraction de la chambre a quelquefois suscité, nous le savions, certaines
méfiances, moins pour elle-même que pour les autres fractions parlemen-
taires qui viennent après elle et s'enfoncent plus ou moins vers la gauche :
un parti est trop souvent responsable, non pas seulement de ce qu'il pense
et veut, mais aussi de ce que pense et veut le parti qui , sans l'avoisiner de
très près , se cache derrière lui. La gauche, même celle qui avait suivi jus-
qu'alors M. Barrot, était soupçonnée de pactiser, à son insu peut-être, avec
des théories hostiles à l'établissement monarchique de juillet; elle s'est
lavée de ce soupçon; nous venons d'expliquer comment le centre gauche lui-
même, pour sou compte, a dû s'en applaudir. Notre appréciation du rôle
nouveau embrassé par le chef de la gauche dynastique, vraiment dynasti-
que enfin , est restée, jusqu'à présent, dans ces limites où il ne s'agit que de
rtous et des nôtres.
Cela est bien loin du rêve de ce journal, ami de M. Barrot par intermit-
tences, et qui suppose, dans son illusion de nouveau converti, qu'il se trou-
vera quelqu'un dans le centre gauche pour solliciter l'alliance du grand
orateur de la gauche constitutionnelle , implorer son appui comme néces-
saire et lui offrir des conditions avantageuses entre lesquelles il n'aurait qu'à
choisir. Par exemple, on est allé jusqu'à demander pour lui la vice-prési-
dence de la chambre. La gauche va vite lorsqu'elle se met en marche pour aller
à l'assaut du pouvoir; elle n'allait pas plus vite lorsqu'elle s'en éloignait, il y
a quelques années, par ses fautes; c'est toujours, dans quelque direction
qu'elle se précipite, la même inexpérience des affaires. M. Barrot vice-pré-
sident de la chambre de 1838! Y pense-t-on sérieusement? Ce serait une
andidature au ministère, et le chef de l'opposition dynastique n'en est pas
là. Le pouvoir a un vestibule dans lequel il faut se maintenir quelque temps
avec patience, esprit de suite et habileté, si l'on veut pénétrer plus loin;
M. Barrot n'est pas même encore dans ce vestibule, quoi qu'en disent ses
partisans enthousiastes et ses rivaux, qui le flattent pour l'égarer. Il est vrai
que les mêmes gens, qui ont eu cette heureuse idée de porter M. Barrot à
la vice-présidence, ont parlé aussi de lui associer M. Thiers dans le même
honneur. Ils iraient s'asseoir tous deux sous le fauteuil de M. Dupin; les
noms de MM. Calmon et Etienne compléteraient, sans grands débats poli-
tiques, la liste des quatre vice-présidens. Voilà, dans toute sa naïveté, l'ar-
REVUE DE PARIS. 253
rangement qui a été proposé. C'est trop pour M. Barrot,car ce serait, nous
le répétons, lui promettre une place dans le gouvernement de son pays au
premier incident parlementaire; ce serait en faire, comme disaient les Ro-
mains, un consul désigne pour l'année suivante. En même temps, c'est trop
peu de chose que la vice-présidence pour M. Thiers; c'est une idée folle que
de la lui offrir, et s'il l'acceptait, on croirait qu'il donne sa démission
d'homme politique, autant qu'il peut la donner. N'est-ce pas à titre de re-
traite que d'autres veulent faire de M. Guizot un président de la chambre?
Et, pour M. Guizot, il s'agirait du moins de la présidence môme, et non
d'une vice-présidence partagée avec MM. Etienne et Calmon. Nous espérons
bien que M. Thiers comprend mieux sa position, et qu'il ne désire, à l'heure
présente, rien absolument, pas même la périlleuse mission de former lui-
même un nouveau cabinet du -22 février. On n'est pas plus sage et plus clair-
voyant; mais, pour Dieu! qu'on lui épargne d'être vice-président de la
chambre et de doubler M. Dupin, quand M. Dupin aura la fièvre.
Nous savons bien qu'il faut des capacités de quelque élévation pour con-
duire facilement et dignement les débats de la chambre, quand M. Dupin
est obligé de céder le fauteuil , et nous convenons qu'il est donné tout au
plus à un petit nombre d'hommes de remplir aussi bien que lui les labo-
rieuses fonctions de la présidence : aussi est-ce par ce motif, entre plusieurs
autres, qu'on a essayé de justifier ces étranges candidatures de M. Thiers
et de M. Barrot à la vice-présidence de la chambre. Pour M. Thiers, cela se
conçoit : il n'y a pas d'esprit plus facile, plus prompt à saisir les questions ,
à les bien poser et à les résoudre presque en les posant. Mais M. Barrot est
loin de briller par les mêmes qualités. Nous rendons l'hommage qui est du
à la gravité de ses habitudes parlementaires, à la dignité de son langage, à
tous les dons enfin qui font de lui un des plus beaux orateurs dans les jours
solennels. Malheureusement il faudrait autre chose pour diriger les discus-
sions de la chambre , surtout dans la session d'intérêts positifs qui va s'ou-
vrir. M. Barrot, chargé de suppléer de temps à autre M. Dupin , ne pourrait
que déchoir dans l'opinion même de son parti, et perdre beaucoup de sa
réputation détalent, si légitime sous tant d'autres rapports. Quoiqu'il ait
passé sa vie au barreau, il n'est pas propre à discuter les affaires, du moins
celles qui se traitent dans le cercle plus étendu de la politique : on se sou-
vient du brevet de pauvre financier qu'il obtint de Casimir Périer pour un
discours sur l'amortissement, et certes Casimir Périer, qui se laissait aller
trop souvent à des préventions injustes envers ses adversaires, avait cent
fois raison ce jour-là. Il est pourtant nécessaire, quand on aspire à présider
une chambre qui vote annuellement un budget et vingt autres lois de
finances, de travaux publics, de commerce, il est indispensable de com-
prendre au moins quelques mots de toutes ces questions compliquées, et de
savoir descendre un moment des hauteurs de la théorie générale sur le gou-
vernement représentatif.
TOUR XLVII. NOVEMBRE. 18
2Ô4 REVUE DE PARIS.
Et puis, ce n'est pas tout, M. Barrot a la vue très courte; on en a la
preuve par ce lorgnon phénoménal dont il place le point d'appui entre ses
dents tant qu'il ne parle pas. C'est un grave embarras, quand on n'y voit
que de très près, de présider une chambre où les discussions se transportent
bien souvent de la tribune sur les bancs de l'assemblée, et sont livrées à
vingt orateurs qui élèvent ensemble leurs voix confuses de toutes les parties
de la salle, jetant pêle-mêle au président leurs objections et leurs amende-
mens improvisés. M. Barrot, s'il est appelé un jour à cet honneur difficile
qu'on ambitionne trop tôt pour lui, se résoudra-t-il jamais à regarder la
chambre à travers des lunettes, comme fait bourgeoisement M. Dupin?
Aura-t-il le courage d'altérer à ce point les lignes régulières de sa figure
et la majesté de son front olympien ?
Pour ne rien dissimuler, un seul des journaux amis de M. Barrot a eu
i'idée de lui faire présider la chambre par intérim , un seul a essayé de lui
inspirer cette prétention peu sérieuse , et que nous n'avons pu traiter sérieu-
sement jusqu'au bout. Une autre.feuille, plus intimement admise aux con-
fidences de l'honorable député, a pris soin de réduire à de plus étroites
proportions cette alliance présumée de la gauche convertie avec le centre
gauche; elle semble avoir eu peur que, par trop de zèle pour rendre plus
fort son patron politique, on ne le compromit en le confondant avec des
hommes qui n'ont pas ses principes. Nous avons, quant à nous, pour le
moins autant de scrupules, et nous nions qu'aucune alliance soit possible et
que personne y ait songé. La gauche dynastique, en s'amendant, n'a pu
rendre au centre gauche, nous l'avons dit, qu'un service négatif, celui de
ne pas lui nuire par un voisinage incommode et menaçant.
Il a couru d'autres bruits, ces jours-ci, et ils ne sont pas mieux fondés.
On a dit, entre autres choses, que les ministres se disposaient à paraitre
devant une chambre nouvelle , inconnue , avec une loi de dotation pour fêter
sa bien-venue et payer celle de M. le duc de Nemours, qui revient d'Afri-
que. C'est mal juger les ministres, qui voudront sans doute faire comme
tout le monde ferait à leur place, dans les premiers momens d'une législa-
ture, étudier son esprit, ses tendances, et se comporter selon les vœux
qu'elle exprimera. Nul ministère jusqu'ici n'a montré plus de respect sincère
et profond pour les volontés parlementaires, et M. Mole a mieux aimé dis-
soudre la dernière chambre que d'être un moment en désaccord avec elle,
et d'avoir à lutter contre ses vieux souvenirs et ses penchans équivoques,
llenvoyer une législature devant les électeurs, c'est encore la respecter,
rendre hommage à son autorité légitime; c'est lui montrer qu'on ne veut
rien lui enlever de vive force, ni par ruse. Telle sera toujours, nous le
croyons , la conduite du ministère du 13 avril , dans l'affaire de la dotation ,
comme dans toutes les autres.
On est bien allé jusqu'à dénoncer à la France je ne sais quel projet de
vice-royauté africaine, dont le duc de Nemours serait titulaire, non sans
REVUE DE PARIS. 25 5
dotation probablement, car il en faudrait une à plus forte raison pour sou-
tenir un rang si élevé, et ce ne serait pas un très heureux moyen de dimi-
nuer les embarras du ministère, s'il en a , pour cette loi de famille. Aussitct
que l'opposition a eu mis la main sur une idée si féconde, elle a rappelé le
luxe et les dépenses presque impériales du prince Eugène, vice-roi d'Italie,
et, continuant de poursuivre des fantômes créés par elle-même, elle a mon-
tré dans l'avenir l'Afrique française se révoltant contre la mère-patrie, avec
son vice-roi, destiné à fonder toute une dynastie chrétienne de deys d'Al-
ger. Peu s'en faut qu'on n'ait prédit la renaissance de la piraterie sous un
chef transfuge de la maison d'Orléans , et évoqué l'ombre de Barberousse à
propos du jeune prince que nous connaissons.
Laissons ces chimères : on a parlé d'un projet plus sérieux, celui de la
conversion de la rente 5 pour 100; seulement on en a mal parlé, pour ne pas
perdre l'habitude de mêler toujours beaucoup de faux avec un peu de vrai.
On a dit d'abord que le gouvernement était résolu à entreprendre cette
grande opération financière dès la session prochaine. Là dessus la rente u
baissé; le 5 pour 100 avait fermé à 109 fr. 30 cent, le 45 novembre, avant
que l'on eût donné quelque consistance à ces bruits, qui se reproduisent
d'ailleurs périodiquement chaque année à la même époque; il a subi tout à
coup une dépression qui a été un moment de plus de 2 fr. 50 cent. Ensuite
on est venu annoncer, sans plus de mission, que le gouvernement, ému lui-
même de cette panique, n'osait plus penser à la conversion, comme si le
gouvernement ne savait pas d'avance qu'une pareille mesure, une fois qu'elle
sera décidée et irrévocable, doit déterminer une baisse encore plus pronon-
cée. La rente, sur la foi de cette promesse téméraire, n'a pas encore repris
faveur; elle est, à l'heure où nous écrivons, au taux de 107 fr. 60 cent.
Tout le monde n'est donc pas encore rassuré, et en effet il n'y a pas lieu de
l'être, avant que la chambre ait fait connaître ses dispositions sur ce point.
IN'ous croyons volontiers que le ministère n'a pas mis la question du rem-
boursement en délibération formelle dans le cabinet, nous le croyons, puis-
que les journaux officiels l'ont dit, et nous comprenons néanmoins qu'il soi i
décidé à ne demander, dans tous les cas , qu'une réduction d'un demi pour
cent : il n'est pas nécessaire pour cela d'une longue délibération en forme ,
n'en déplaise à ceux qui demandent malicieusement par quel miracle uni-
chose peut être résolue avant d'être discutée.
Malgré notre foi dans la sincérité des déclarations officielles , il nous pa-
rait vraisemblable que le miuistère sera entraîné par la chambre nouvelle
à tenter la conversion. Un très grand nombre de députés ont accepté l'opi-
nion impérative de leurs électeurs à ce sujet, et ils n'auraient pas été élus
s'ils ne s'y étaient soumis. Le ministère subira à son tour le contre-coup de
cette influence presque générale; nous disons plus, il sera heureux de se
voir forcer la main , pour avoir, de son côté, la puissance de surmonter quel-
ques obstacles supérieurs.
18.
"2ÔQ REVUE DE PARIS.
Comment résisterait-il, d'ailleurs, à la décevante tentation de terminer
aussi celte affaire après tant d'autres? Macle animo ! S'il y réussit, ce se-
ront, dans l'histoire du gouvernement de juillet, d'assez grands et beaux
souvenirs que ceux du ministère auquel M. Mole a attaché son nom.
Il est glorieux d'accomplir ce qui fut vainement essayé , il y a quinze ans,
par M. de Villèle dans toute sa puissance, et secondé , de plus, par M. Laf-
litte, qui osait lui donner raison contre tout le parti libéral [chose étrange
pour l'époque ) , et compromettre, pour cette question de finances, sa po-
pularité de chef politique. Ceux qui avaient raison alors, M. de Villèle et
quelques autres, échouèrent contre deux puissances qui n'avaient pas en-
semble deux idées financières , l'archevêque de Paris , qui fit , à la chambre
des pairs , une homélie au nom de sesouailles, dont les fonds étaient, disait-
il, dans la rente 5 pour 100 , et le Journal des Débats, qui faisait ces ar-
ticles foudroyans dont on se souvient encore. Ces deux puissances ne sont
plus à craindre. M. de Quélen n'a plus la parole que dans sa chaire, et le
Journal des Débats ferait bien de parler des rentes à l'endroit de son spiri-
tuel feuilleton : cela pourrait avoir autant d'autorité que l'article sérieux où
il nous montre, cette semaine, à défaut d'autres argumens, la conversion
mise à l'ordre du jour, dans notre intérieur, « par les partis qui révent le
« renversement du jeune établissement de juillet, et au dehors, toutes les
« puissances jalouses qui vont se croire bientôt dispensées de tout égard, de
« tout ménagement envers une nation engagée dans d'inextricables embarras
« financiers; enfin la lutte de principes, aujourd'hui suspendue par une trêve
« tacite, prête à recommencer lorsque nous ne pourrons plus défendre les
« nôtres ! »
Il n'est ni honorable, ni prudent, ni national de remettre toujours en
question , comme le fait le Journal des Débats quand il est contrarié , la paix
extérieure, la dynastie, le jeune établissement de juillet. Heureusement,
cette fantasmagorie n'épouvante aujourd'hui personne. Pour le dire en
passant, elle aura autant de succès que cette autre amusante fantaisie
du Journal des Débats, qui s'en va cherchant dans le centre gauche une
eamarilla et s'imagine l'avoir trouvée. Lui qui devient de plus en plus le
journal du château auquel il faisait si bien la leçon autrefois, il doit savoir
où est la véritable eamarilla , et de quels hommes elle se compose. Au châ-
teau, nous le savons, on pourra simuler une grande frayeur pour la conver-
sion des rentes, comme pour l'amnistie , comme pour tout le système qu'elle
a inauguré : sur l'amnistie principalement, le château n'est pas encore bien
revenu de sa surprise, ni, par conséquent , le Journal des Débats. Mais
qu'importe? Tout le monde , dans cette querelle , sera de l'avis d'un homme
de beaucoup d'esprit et de goût, quelque peu intéressé dans le succès de
l'amnistie, qui nous disait : « Des châteaux! j'en ai vu trois ou quatre qui
se sont renouvelés successivement; ils se ressemblent tous! »
En attendant la conversion de la rente, et pour le cas où elle n'aurait pas
REVUE DE PARIS. 257
lieu, il ne manquera pas de questions d'intérêts matériels pour occuper la
chambre et offrir un aliment sain à sa jeune activité. La commission des
chemins de fer, constituée par M. Martin (du Nord), est au moment de
terminer ses travaux, auxquels elle s'est livrée sans relâche depuis le jour
où elle s'est assemblée. Elle a préparé plus d'ouvrage que la chambre ne
voudra en accepter et que les ingénieurs de France ne pourraient en
exécuter d'ici à long-temps. Nous avons lu, au sujet de cette commission,
un reproche adressé au ministre pour y avoir fait entrer tant de députés
et de pairs, et n'y avoir admis aucun des hommes qui ont agité avec succès la
question des travaux publics. Quels sont ceux-ci? Qui veut-on signaler?
Hormis M. Michel Chevalier, qui sans doute n'a pas désiré en faire partie,
nous ne voyons aucun nom dont l'absence y ait pu être vivement regrettée.
Et quant aux députés a qui sont utiles à la chambre , mais qu'il ne faut pas
appeler à toutes choses, ni partout , en les érigeant en candidats universels, »
de quoi se plaint- on ? Les chambres sont-elles assemblées? leur enlève-t-on
une partie du temps qui leur est dû? Non; il ne pouvait être défendu à
M. le ministre des travaux publics d'ajouter à ses lumières, dans une série
d'entretiens familiers, mais nourris de faits et d'idées, les lumières
d'hommes aussi distingués que MM. Passy, d'Argout , de Fréville, Mounier,
Mathieu de la Redorte, Félix Real. Aurait-il fallu exclure , pour faire place
à d'autres , on ne sait lesquels , M. le directeur-général des ponts et chaus-
sées, qui lui-même a le malheur d'être député, et, à ce titre, un de ces
candidats universels dont on parle? La vérité, nous la pouvons dire, c'est
que M. Legrand a dignement secondé le ministre des travaux publics dans
la mission qu'ils avaient l'un et l'autre de diriger la commission dans ses
recherches , et de mettre sous ses yeux tous les renseignemens qui ont été
réclamés par elle. Il s'est dit là plus de choses peut-être qu'il n'en sera dit à
la tribune, et de meilleures, parce que, autour du tapis vert, on s'éclaire,
on se contredit, on se rétracte, sans faux amour-propre, sans autre but
que la vérité.
La session de 183S, qui, avec tous ces travaux d'intérêt public, risque-
rait néanmoins d'être un peu trop matérialisée , recevra son caractère
de moralité des réformes intéressantes que prépare M. de Montalivet dans
le régime des prisons. Une commission a été nommée aussi pour cet objet
et s'est déjà réunie; les pairs et les députés qui la composent sont, avec le
ministre lui-même : MM. Portalis, Deeazes, d'Argout, Mounier, Rambu-
tcau, Bérengcr (delà Drôme), Vatout, Cochin, Legentil. En outre, on y
voit : MM. Ardit, chef de bureau des prisons à l'intérieur; Blouet, archi-
tecte; Victor Charlicr; Dclaville de Mirmont; Gabriel Delesscrt, préfet de
police; Demetz, conseiller à la cour royale; Dugat, inspecteur des prisons;
Lesourd, maître des requêtes; Charles Lucas; Macarel, directeur de l'admi-
nistration départementale et communale; de Tocqueville; Tourin, inspec-
teur des prisons.
258 REVUE DE PARIS.
On croit déjà entrevoir que la commission, non contente d'améliorer
l'état actuel des choses, se prononcera pour la substitution d'un système
complet à un autre. Aujourd'hui , c'est la vie des prisonniers en commua,
sans obligation de silence, qui fait la base de notre régime de détention; il
faut que cette base soit radicalement changée et qu'on introduise dans nos
prisons le double principe du silence absolu et de l'isolement, au moins à
uu certain degré. C'est, en d'autres termes, le régime pénitentiaire tel
qu'il est pratiqué depuis long-temps avec succès en Angleterre, aux États-
Unis, en Suisse, dans d'autres pays, pendant que nous délibérons encore.
Au moment où notre société démocratique, et qui n'est pas encore, par-
le fait, aussi démocratique qu'on la suppose, cherche à s'éclairer pour ne
pas se corrompre et pour être digne du pouvoir qu'elle a conquis; au mo-
ment où elle tente de guérir même ces parties malades qu'on croyait incu-
rables, il y a des gens qui n'ont pour elle que de sinistres augures. Cette
semaine , M. Guizot a élevé de nouveau sa voix clans quelques journaux dé-
voués, et repris cette leçon perpétuelle qu'il fait à la démocratie depuis
sept ans , depuis que la démocratie lui a offert, en triomphant elle-même,
l'occasion d'être ce qu'il ne sera jamais, un homme vraiment politique. Il
veut bien avertir la démocratie encore une fois, une dernière fois, nous
l'espérons , que « la société ne consent point à périr; que , quand elle se sent
profondément ébranlée, quand on lui impose des conditions impossibles,
elle les secoue violemment et se replace violemment sur ses bases naturelles,
n'importe à quel prix. »
Nous nous permettrons de répondre, au nom de beaucoup de lecteurs de
M. Guizot, que tout cela ennuie la société. Tout cela ennuie, parce que ce
n'est pas à sa place. Si M. Guizot a un si grand besoin de régenter le monde,
qu'il retourne à sa chaire de la Sorbonne, ne fût-ce que pour remplacer, à la
satisfaction du public, le dernier de ceux qui l'ont suppléé lui-même dans
ces derniers temps. Mais il devrait maintenant savoir que notre pays de France
ne veut pas être gouverné par un homme en robe de docteur : ce pays a tout
souffert tour à tour, le frein le plus dur, l'éperon , la hache même du licteur
populaire, mais la férule, jamais! M. Guizot prend à tache de démontrer
chaque jour la vérité de ce mot un peu hardi d'un de ses anciens disciples :
« Quand on sait si bien l'histoire , on est condamné à n'y avoir jamais une
place; on ne sera jamais un personnage historique- » — C'est là cependant
la maladie chronique de M. Guizot.
— Dimanche dernier, la distribution des prix aux lauréats du Conserva-
toire a été célébrée avec un éclat inaccoutumé, sous la présidence du mi-
nistre de l'intérieur. On aime à voir le haut fonctionnaire placé en tète du
protectorat des arts venir lui-même donner à ces séances de noble encoura-
gement une consécration officielle. Aux yeux de l'élève, le ministre repré-
sente la France qui vient en aide aux jeunes artistes, et leur adresse des
REVUE DE PARIS. 25(i
paroles d'espoir et des garanties pour l'avenir. On ne saurait croire ce
que donnent de joie à ces élèves de pareilles cérémonies. M. de Montalivet
l'a bien compris; le discours qu'il a prononcé en cette occasion restera dans
les souvenirs du Conservatoire ; jamais la jeunesse artiste n'avait entendu un
langage si noble, si rassurant. On voit que le ministre est artiste lui-même,
et qu'il porte un intérêt de conviction à ce magnifique établissement que
son père avait aussi protégé au temps de l'empire.
M. de Montalivet a traité, dans son discours, tontes les questions qui
agitent le domaine des artistes, et il n'a pas laissé une de ces questions sans
lui donner une solution satisfaisante dans le plus prochain avenir. D'abord
il a placé la musique assez liaut pour la dérober dorénavant à certaines
attaques isolées qui lui viennent, à époque fixe, de quelques hommes plus
parlementaires que musiciens. Certes, M. le ministre de l'intérieur a digne-
ment apprécié notre époque; il sait que notre siècle est aussi artiste que poli-
tique ; il a su voir ce mouvement prodigieux de l'art qui peuple nos musées
et nos salles lyriques, et qui retentit en Europe, après avoir remué la
France. Sachons gré au ministre d'avoir reconnu que la France dominait
aujourd'hui l'Europe par les conquêtes pacifiques de l'art; oui, toutes les
capitales sont nos tributaires, tous les théâtres étrangers s'enrichissent de
nos œuvres, tous les artistes d'Allemagne et d'Italie viennent demander à
la France des lettres de naturalisation. Voilà des faits qu'il faut constater;
cette statistique est, pour la France, un titre de noblesse; il appartenait
au ministre de l'intérieur de recueillir et de proclamer publiquement d'aussi
glorieux résultats.
Les élèves grands-prix ont enfin entendu de la bouche d'un ministre des
paroles d'espoir. Ces jeunes gens, à leur retour de Rome, voyaient pres-
que toujours leurs talens dépérir de langueur, faute d'encouragement
officiel. A peine si quelque heureux de l'école, après avoir assiégé long-
temps les avenues du théâtre, parvenait à lancer un petit acte , qui ne révé-
lait qu'imparfaitement au public un talent si contrarié dans ses débuts. M. de
Montalivet a levé l'interdit qui pesait sur les lauréats; c'est lui qui prend
leur avenir sous sa protection, qui leur fera la route facile, qui réduira à
des proportions tolérables la durée d'un pénible noviciat. Ces promesses
ont été accueillies avec des transports de joie, par cette ardente jeunesse qui
ne demande, pour se produire au grand jour, qu'un petit coin de place au
loyer des élus.
Le ministre, parlant dans le sanctuaire delà musique, ne pouvait oublier
les noms et les actes des maîtres qui sont l'honneur vivant du Conservatoire,
des artistes qui se sont élancés de ce berceau commun pour rayonner sur
toutes nos grandes scènes; la revue détaillée de ce personnel illustre a rendu
à chacun selon ses œuvres. M. de Montalivet n'a oublié personne, ni dans
les anciens qui ont ouvert la voie du progrès, ni dans les modernes qui ont
I>opularisé l'art et en ont fait le besoin de l'ame. Une note funèbre a été
2G0 REVUE DE PARIS.
jetée dans cette glorification des vivans; M. le ministre a profondément ému
l'auditoire en parlant de la mort récente du célèbre Lesueur, ce maître qui
a formé tant d'élèves qui seront maîtres à leur tour.
Nous avons assisté à beaucoup de cérémonies de ce genre , et nous pouvons
dire, sans crainte d'être démenti, que jamais discours de solennité n'a obtenu
un assentiment aussi unanime. Le ministre a été interrompu à diverses re-
prises par des applaudissemens nombreux. Certes, dans sa carrière politique,
M. de Montalivet a reçu souvent des témoignages flatteurs de sympathie,
mais il nous semblo que rien ne doit jamais lui avoir été aussi doux que
cette pur.1 et cbaleureuse explosion de reconnaissance dans le temple de
l'art, que ces énergiques démonstrations d'une jeunesse vouée, par sa noble
profession, aux gloires musicales de la France, dans le présent et l'avenir.
— Un député de la Sarthe, dit-on, n'a pas été réélu pour un motif assez
singulier. Quelques électeurs ont porté contre lui une accusation unique
peut-être dans l'histoire de la législature. On lui a reproché d'avoir gagné
200,000 francs au trenle-un du salon Benazet. Le candidat, interpellé sur
ce fait, n'a pu se disculper qu'en réduisant la somme à moitié. — Il est bien
vrai , a-t-il dit, que j'avais eu le malheur de gagner, par hasard, la fatale
somme de 200,000 francs; mais j'ai eu la louable générosité d'en perdre
sur-le-champ la moitié pour concilier ce que je devais à la morale publique
et à mes intérêts. Au reste, j'ai voté contre la loi de disjonction. — Ces ex-
cuses n'ont pas paru admissibles. Le candidat a promis , s'il était réélu , de
perdre , en arrivant à Paris, ce qui lui restait du gain malheureux qui avait
compromis son élection. Cette promesse n'a pas désarmé le collège électoral.
L'infortuné ponte a perdu la partie au scrutin , et il a eu la douleur de garder
ses 100,000 fr. , et d'acheter, par désespoir, une belle terre de 50,000 écus ,
où il s'est bien promis de laisser couler le reste de ses jours jusqu'au 1er jan-
vier prochain, époque de la fermeture officielle des jeux publics.
Théatues. — Le Théâtre-Français n'a pas été heureux cette semaine; le
même soir il perdait son grand procès contre M. Victor Hugo, et il essuyait
le furibond naufrage d'une comédie de M . Scribe , et quelle comédie ! Cette
chose tombée, et sifflée et mal jouée , s'appelle les Indépendans. Peu de
mots suffisent pour vous donner une idée de cette indécente plaisanterie
politique. Un membre de la nouvelle chambre des députés arrive chez
un sien ami, chef de bureau au ministère de la guerre, nommé d'Hen-
nebon. Ce député qui est de l'opposition, ne parle que du bonheur d'être
indépendant. D'Hennebon fait chorus avec ses amis, et pendant ces trois
REVUE DE PARIS. 261
longs actes, ces messieurs s'en donnent à cœur-joie et exécutent la Mar-
seillaise en prose. En même temps arrive de province une vieille fille qui
est indépendante à sa manière, c'est-à-dire qu'elle n'a jamais voulu se
marier. Arrive alors, derrière ces trois indépendans, M. Scribe, qui nous
dit : Mais mes braves gens l'indépendance n'est pas dans la nature; chacun
dépend de tous et de tout le monde! M. d'Hennebon dépend de son chef de
division, le chef de division dépend du ministre, le ministre dépend du roi,
le roi dépend des chambres, les chambres dépendent des électeurs, les
électeurs c'est tout le monde; donc chacun dépend de tout le moude! Quant
au député de l'opposition, il dépend des journaux de son parti, des libé-
raux d'estaminet, il dépend de Mlle Amanda et de Mlle Palmyre, ses deux
maîtresses, il dépend de M. Télémaque, un bâtard; il dépend de ses neveux,
il dépend de ses passions, il dépend de la gravelle qu'il a dans la vessie. La
vieille fille dépend de sa domestique, du cocher de fiacre qui la mène,
de l'opinion, de son banquier, de ses fermiers; Mme d'Hennebon dépend de
M. d'Hennebon , la petite d'Hennebon dépend de Mme d'Hennebon, etc., etc.,
et tout ce raisonnement-là dure trois grands actes, et la chose n'est quelque
peu modifiée que par deux ou trois petits millions qui sont en jeu , plus,
vingt-cinq actions du chemin de fer, qui subissent, en vingt-quatre heures,
la baisse la plus extraordinaire. A la fin, M. le député, qui veut épouser la
vieille fille riche, est poliment éconduit; la vieille fille riche, qui veut
épouser un jeune colonel pauvre, fait croire au jeune colonel pauvre,
qu'elle-même elle est très pauvre, et à l'aide de cette ruse, innocente s'il
en fût, elle épouse son colonel ; de son côté, M. d'Hennebon, qui s'est donné
la liberté d'acheter des actions du chemin de fer, se permet de les revendre
au pair. Tout le monde est content, mais tout ce monde-là doit bien être
hors d'haleine, et pour long-temps , d'avoir couru sans les attrapper le
moins du monde, après toutes sortes de bons mots, de traits, de calem-
bours, d'allusions. — A coup sur , ce n'est pas de la sorte que M. Scribe,
cet homme d'esprit, deviendra l'Aristophane politique de notre temps!
— La représentation au bénéfice de Mlle Georges avait attiré un assez bon
nombre de spectateurs; mais cependant ces sortes de solennités drama-
tiques pèchent d'ordinaire par un excès de plaisir qui fatiguerait le provin-
cial le plus avide d'émotions. Toute la belle foule des gens de talent, qui
sont l'honneur des théâtres de Paris, avait voulu payer son tribut de bonne
volonté à M' Ie Georges, cette reine autrefois toute-puissante, et si admira-
blement belle, des vastes royaumes de Corneille, de Racine et de Vol-
taire. Mlle Déjazet, espiègle esprit qui a toujours le sourire sur les lèvres,
le pied en l'air et le nez au vent , a commencé le spectacle , et elle avait un
certain air goguenard qui voulait dire : — Rira bien qui fera rire la pre-
mière, c'est une fille qui sait son métier, et que les plus courtes folies sont
les meilleures. Après elle est venue Mme Damoreau, la douce voix qui rou-
26*2 REVCTE DE PARIS.
coule, et elle a chanté avec un goût, avec une élégance incroyable. Quel
talent ! suave, ingénieux, modéré, calme, et comme cette femme-là joue na-
turellement la comédie sans se douter qu'elle est comédienne! La jolie petite
musique de M"e Puget a été fort bien écoutée, et c'est justice. Cette im-
mense salle de la Portc-Saint-Martin, sombre et triste, et qui ressemble
à une antre , est très favorable à la musique. Enfin , il était déjà dix heures
quand a commencé la véritable solennité de la soirée : Sémiramis !
Na disons pas de mal de Voltaire, cela porte malheur; mais cependant,
quel ennui, Sémiramis! Un grand prêtre ronflant, un tyran subalterne,
une petite princesse amoureuse, un soldat de fortune qui commet, à cette
cour assyrienne , toute sorte d'impudences , une reine déjà vieille qui
s'abandonne à l'amour sur la foi d'un oracle menteur; — sur le devant de la
scène, un tombeau qui parle à certains intervalles, et quand la reine n'est
pas là , enfin un parricide qu'il était si facile d'éviter. Voilà une tragédie ! —
Le style en est peu soutenu. Otez de ces cinq actes les grands vers à effet que
jetait Voltaire du haut de son théâtre à cette foule qui l'écoutait bouche
béante, et vous trouverez toute sorte de phrases languissantes, incom-
plètes, toute sorte de sentimens calqués sur le chaste et violent amour des
jeunes gens de Racine. — Aussi a-t-il bien paru, avant-hier, que Sémiramis
était une tragédie passée de mode, et à laquelle personne ne croyait plus,
ni les comédiens qui la jouaient, ni les spectateurs qui l'écoutaient. Ligier,
qui est le dernier représentant de la tragédie, se souvient trop qu'il a eu
l'honneur de voir jouer Talma , et il l'imite comme on copie un tableau placé
loin du jour.
Nous ne parlerons pas de plusieurs artistes qu'on avait affublés, pour ce
soir seulement , d'un manteau et d'une épée, et des vers de Voltaire , et qui
étaient bien malheureux ainsi chargés de tous ces oripeaux menteurs.
M11*" Georges a paru enfin! Vous vous rappelez que c'est à la dernière
scène du premier acte , quand la reine éperdue, tremblante, bourrelée de
remords, s'en vient pour raconter à sa suivante, les premiers transports de
sa passion naissante. Evidemment, une pareille scène a été écrite pour faire
valoir quelques-unes de ces belles tragédiennes dont le type s'est perdu au
théâtre. MUe Georges, qui a conservé ces traditions et qui ne les a pas ou-
bliées au milieu de tout le délire dramatique de la Porte-Saint-Martin, avait
appelé, ce soir-là, tous ses souvenirs à son aide. Il est impossible de mettre
plus d'art , plus d'habileté, plus d'entraînement et d'émotion, dans une scène
qui est tout-à-fait une scène de parade. Mais, hélas! la voix manque à
MU* Georges, ses forces la trahissent; il faut deviner avec grand soin ce
qu'elle veut faire, et quand on la devine, on gémit tout bas de cette im-
puissance funeste. — Dans la grande scène : Le vainqueur est Arsace! elle
a déployé une grandeur pleine de majesté! Mais, arrivée à la scène dernière
et quand elle sort du tombeau, il faut dire que Mlle Georges s'est trop sou-
venue de ce méchant mélodrame furibond et sanglant auquel elle a trop sa-
REVUE DE PARIS. 2G3
erifié. Elle est morte, non pas comme doivent mourir les héroïnes de Vol-
taire, bien et duement assassinées par un beau damas fraîchement aiguisé,
mais elle est morte comme si elle avait été tuée par un méchant poignard de
truand acheté sur le quai de la Ferraille. Cette agonie était affreuse à force
de vérité. Dans ces chefs-d'œuvre du vieux théâtre, iln'y ariendevrai, comme
on entend le vrai depuis dix ans. Ce sont des poses , des tortures , des râles
faits tout exprès, dont on est convenu depuis le premier jour, et dont il ne
faut pas s'écarter d'une lame de poignard. En résumé, cette tragédie de
Sèmiramis a fort peu amusé le spectateur bénévole.
MIle Mars n'a guère commencé sa comédie qu'à minuit, et cependant,
même à cette heure, on s'est fort bien aperçu que Mlle Mars est une char-
mante comédienne, et que ces petites personnes insignifiantes qu'on lui veut
opposer, ne peuvent lui être en rien comparées, et qu'il n'y a encore, pour
jouer la comédie, que Mlle Mars.
Le froid matin étendait, tout à l'entour du théâtre, un nuage glace,
quand la toile s'est relevée pour nous montrer la légère et jolie Fanny
Elssler et sa sœur. La Cachuca a commencé, et qui le croirait ? à deux heures
du matin, il y avait des gens au parterre qui disaient : encore! et qui de-
mandaient tout simplement qu'on leur jouât tout le Diable Boiteux.
— L'Ane Mort et la Femme Guillotinée , par M. Jules Janin, est un livre
populaire en France. Depuis 1827, ce petit livre a été imprimé bien souvent,
et toujours l'auteur, qui est pour lui-même plein de sévérité, comme il l'est
pour les autres , a corrigé avec le plus grand soin ce premier né de son ima-
gination. Une nouvelle édition de l'Ane Mort a paru cette semaine , et c'est
la première fois qu'on l'imprime iu-8°. Cette nouvelle édition a donné lieu
à un travail plein de conscience et d'intérêt. L'auteur n'a rien retranché à
son livre, mais il l'a complété. Partout cù le style lui avait manqué, où
l'observation l'avait abandonné, il est revenu lentement sur ses pas, et
d'une main sûre il a rempli ces lacunes, et il les a remplies si habilement,
que même à l'esprit le plus exercé, il serait impossible de distinguer les
pages nouvelles du premier texte. Un livre ainsi refait vaut bien, à notre
sens, un livre nouveau.
REVUE ETRANGERE.
RUCKBLICKE A L" F PERSOSEX USD ZUSTAESDE.
SOUVENIRS DE VOYAGES DE M. GAXS.
Parmi les nombreux ouvrages que publient sur notre pays , chaque an-
née, des voyageurs plus avides de distractions que d'enseignement, il est
rare de rencontrer une appréciation juste et complète de la situation de la
France. Si l'on excepte l'œuvre spirituelle de Henri Heine, il règne dans la
plupart de ces livres une déplorable préoccupation des choses extérieures,
jointe à une ignorance à peu près complète de leur signification. La descrip-
tion des édifices et des spectacles remplit des volumes où la pensée cherche
en vain un aliment. Le mal que nous indiquons a une cause bien connue, mais
sur laquelle il est bon d'insister. On a considéré en effet trop long-temps les
récits de voyages comme une distraction seulement propre à récréer les
imaginations oisives, mais indigne d'occuper un esprit sérieux. On y a
presque toujours sacrifié les idées à la forme , et le désir d'instruire à celui
de peindre. Pourtant , le but principal du voyageur n'est pas de tracer d'in-
génieux romans; sa tâche ne se borne pas môme à quelques paysages d'une
exécution brillante , à la mise en scène plus ou moins heureuse de matériaux
que la vie extérieure a seule fournis. S'il n'a pas su découvrir la vie plus
pure que lui dérobait à peine ce voile transparent, il n'a que faire d'entre-
tenir le public de ses aventures insignifiantes et de ses éblouissemens de
touriste; son livre, s'il en écrit un, sera nul , ou au moins incomplet. L'or-
gueil seul peut expliquer la conception de ce fragment d'autobiographie;
un lecteur facile peut y trouver un délassement, mais l'intelligence n'a rien
à y voir, les ignorans n'ont rien à y apprendre.
Nous espérions que le livre où M. Gans raconte ses voyages en France,
relèverait un genre qui ne doit qu'à la témérité et à l'insouciance de quel-
ques écrivains le discrédit où il est tombé. L'autobiographie, en Alle-
magne, occupe, depuis Goethe surtout, une place élevée parmi les plus
sérieuses conceptions de l'art. Puis, l'ouvrage était signé d'un nom célè-
REVUE DE PARIS. 265
bre autre part que dans les universités prussiennes. Nous attendions de
M. Gans une œuvre complète dans le vrai sens du mot , exacte sans minutie,
profonde sans emphase , allant droit au but sans se perdre ni dans les lon-
gueurs du récit, ni dans les détours du raisonnement. Les détails n'y de-
vaient jamais dominer l'ensemble; la biographie, dans sa sécheresse, n'y
devait point usurper la place de l'observation et de la philosophie. En un mot,
nous ne considérions le livre de M. Gans que comme l'épanchement néces-
saire d'une intelligence élevée; nous n'y cherchions point, comme dans la
plupart des relations de voyages, les frivoles souvenirs de l'homme du monde,
encore moins les récits insignifians du touriste. M. Gans n'a cependant pas
obéi , en publiant cette œuvre , au besoin que le penseur éprouve de mettre
le public dans la confidence de ses raisonnemens et de ses prévisions; il a
cédé à un désir moins grave. De tous les salons qu'il a visités, de toutes les
villes qu'il a parcourues, il a rapporté une si riche moisson de portraits, de
bons mots et d'anecdotes, qu'il n'a pu résister à l'envie de nous faire part de
ses observations et de ses causeries. Nous ne pouvons nous rendre compte
autrement du plan et de l'exécution de son ouvrage. Si M. Gans avait voulu
faire, sur Paris ou Bruxelles, un livre complet, il est à croire qu'il s'y se-
rait pris autrement. La lecture la plus attentive ne nous a fait découvrir,
dans ses souvenirs, qu'une amusante préface , le prologue d'une œuvre qui
s'écrira sans doute , et qui , en attendant, ne nous est révélée qu'à l'état de
notes et de narrations confuses. Il est impossible, en effet, de croire que
M. Gans en reste, sur la France, à ces quelques pages écrites assurément
avec une irréprochable élégance, mais qui ne fout connaître ni la nation,
ni l'époque où elle se révèle au voyageur. Si toutefois nous attendions en
vain le complément de cette œuvre , il faudrait croire que le professeur
berlinois n'attache à ses souvenirs de voyages qu'une médiocre importance,
ou qu'il s'est imposé pour règle, en écrivant ce livre, de ne pas dépasser
les limites de la biographie. Dans le premier cas, l'insuffisance du livre nous
serait expliquée par la modestie de l'écrivain; dans le second , la fantaisie
du penseur serait également respectable, et la critique s'interdirait d'en re-
chercher les motifs.
Le livre de M. Gans n'est donc pas un ouvrage sérieux; c'est un récit
clair et facilement écrit, semé çà et là d'observations fines, mais ne laissant
jamais la pensée envahir la narration, ni la réflexion occuper la place qui est
réservée aux détails biographiques. Rien de philosophique, on le voit, dans
sa conception. Le hasard toutefois a bien servi l'auteur, et le cadre des
observations sur la France est aussi large qu'on peut le désirer. M. Gans
a visité Paris en 1825, 1830 et 1833; il a vu les causes, et il peut aborder
avec confiance l'appréciation des effets. Ces trois époques sont parfaitement
choisies. La connaissance du passé devait le mener, par une voie directe et
lumineuse, à l'interprétation du présent. Nul doute qu'un grand travail in-
térieur n'ait été la conséquence de ces trois voyages entrepris à des époques si
I>66 REVUE DE PARIS.
différentes; mais on le sait déjà : ce n'est pas dans ces souvenirs qu'il en faut
chercher les traces. Ce livre est tout consacré aux émotions extérieures;
M. Gans réserve, nous l'espérons, dans un autre ouvrage , une part plus large
à la réflexion et à la pensée.
En 1823, quelques soirées suffisent à M. Gans pour comprendre la France
de la restauration. Ces soirées, il les passe chez George Cuvier, chez Gérard
le peintre, chez M. Dubois, le rédacteur eu chef du Globe. Dans leurs salons,
le voyageur allemand se trouve en rapports avec la plupart des hommes
distingués dans les sciences et la littérature. Il ne perd aucune occasion
d'observer et de s'instruire; aussi ne lui reprocherons-nous pas de manquer
d'exactitude dans cette partie de ses mémoires. M. Gans , comme nous l'ap-
prend le titre de son livre, veut connaître à fond les hommes et la situation;
d veut faire , en penseur habile et clairvoyant , la part de l'humanité et celle
des évènemens; mais cette grande vue historique n'est malheureusement
qu'indiquée : on la devine; à certains endroits, elle se révèle avec magnifi-
cence, mais le plus souvent les détails obscurcissent l'ensemble ; la fréquen-
tation des hommes laisse à peine au voyageur le temps d'observer les masses
et d'étudier les évènemens. Les récits de présentations, d'entretiens et de
soirées se multiplient et ne laissent aucune place aux observations sérieuses.
Ce caractère de narration légère, une fois reconnu, ne se dément plus
dans le reste du livre. Les deux autres voyages en France nous montrent
M. Gans également vif et spirituel dans le récit; mais il reste toujours trop
préoccupé des détails, trop oublieux de l'ensemble. En 1830, le tableau
est vaste. Au premier coup d'œil, nous l'avouons, il peut sembler obscur et
confus; mais un instant de réflexion doit suffire pour en faire concevoir
l'ordonnance et en éclairer tous les détails. La popularité est le mot d'une
immense énigme, c'est la nouvelle conquête, c'est le but nouveau vers lequel
tendent tous les efforts des hommes d'action et de pensée. M. Gans , arrivant
à Paris à cette époque, n'a pu refuser son attention à ce complément du
drame. Pourquoi nous le laisse-t-il ignorer dans son livre? Assurément,
sous sa plume éloquente, le Paris de 1850 se serait révélé sous de vives et
saisissantes couleurs. Placé comme il l'a été pour observer les passions poli-
tiques et les intrigues des partis, M. Gans pouvait aborder ce travail de
haute histoire avec une entière confiance. Pourquoi donc s'est-il contenté,
en 1830 comme en 1825, de nous introduire dans quelques salons et de tracer
à la course quelques portraits? A-t-il trouvé la lâche de l'historien au-
dessus de ses forces? Nous ne pouvons le croire. L'esprit de M. Gans est
trop élevé pour reculer devant l'appréciation lumineuse des époques de
l'histoire les plus confuses; nous ne savons d'autre raison de cette négligence
apparente que celle que nous avons déjà dite : M. Gans a préféré pour cette
fois la narration frivole au raisonnement laborieux; les modèles qu'il s'est
proposés appartiennent à la France et à l'Angleterre plutôt qu'à sa stu-
dieuse patrie.
REVUE DE PAMS. 267
Si l'on se tient pour averti et qu'on ne demande plus à M. Gans l'accom-
plissement d'une tâche élevée et sévère, on lira avec intérêt les quelques
pages qu'il a écrites sur le salon de Mrae Récamier. Le tableau est cette fois
plein de vie; les personnages s'y détachent avec énergie sur un fonds bril-
lant et coloré; le style a du mouvement et de la franchise. M. Gans réussit
à merveille dans ces rapides esquisses de salons; le portrait de M. Guizot,
dans un autre chapitre, est tracé de main de maître.
Les trois chapitres sur la France sont suivis de plusieurs autres qui ne
sont pas d'un moindre intérêt. Nous citerons, entre autres, l'Anniversaire
de la naissance de Gœthe , et Une soirée entre Sicycs et Merlin. Mais, à
nos yeux, ce travail de conteur, de touriste, n'est pas celui que M. Gans
avait à remplir, et la critique pouvait attendre de lui autre chose que des
pages spirituellement écrites et des miniatures esquissées avec finesse.
Si notre langage paraît sévère, nous trouverons dans le titre même du
livre de M. Gans une réponse à ceux qui trouveraient nos exigences exces-
sives. Ce titre, nous l'avons dit, n'est que l'énoncé d'une grande vue his-
torique qui nous paraissait devoir dominer tout l'ouvrage. Les souvenirs
de M. Gans devaient s'étendre à la fois aux personnes et aux choses. Il
faut le dire : plus la conception du professeur berlinois était grande et
élevée, plus la critique a droit d'être sévère quant à son exécution.
Peut-être a-t-il suffi à M. Gans de formuler en tête de sou œuvre la règle
qu'il devait suivre. Peut-être ayant prouvé en une ligne de titre qu'il com-
prenait sa tâche sérieusement et philosophiquement, n'a-t-il pas jugé à
propos de continuer cette démonstration laborieuse à toutes les pages du
livre. Mais M- Gans ne peut l'ignorer : il ne suffit pas de poser, au début
d'un ouvrage, une pensée profonde, un plan lumineux, si on veut mécon-
naître plus tard ce plan et cette pensée. La critique ne juge pas seulement
la conception; elle s'adresse aussi à la mise en œuvre , et elle ne tient pas
compte à l'écrivain d'une idée heureuse .dont la réalisation n'est pas suffi-
samment large et claire.
Pour nous résumer en quelques mots , nous ne pouvons refuser à ce livre
ni l'intérêt , ni une remarquable vivacité de style ; mais nous croyons que si
M. Gans s'était conformé exactement à la donnée que lui imposait son titre ,
il serait arrivé à produire une œuvre beaucoup plus complète, mieux ordon-
née et plus consciencieuse. Il y aurait eu dès-lors plus de clarté dans son
ouvrage, et les divers fragmens qui le composent, auraient dû à l'interven-
tion d'une pensée vivifiante de ne former qu'un seul tout logique et satis-
faisant.
F. BoNNAJBE.
TABLE DES MATIÈRES
CONTESTES DANS LZ QUA !'. ANTE-SETT1EME VOI.CME
DE LA REVUE DE PARIS.
Etudes historiques. — La Littérature des Esclaves, par M. A. Gra-
NIER DE CASSAGNAC 3
Les Fumées du vin, par P. L. Jacob, Bibliophile 19
Historiens modernes. — Al. Alichelet, par AI. Emile Socvestre. . 29
Des Travaux de la chambre des communes sur les chemins de fer,
pendant la session de 183G, par AI. A. Guilbert 40
Bulletin 48
L'Anneau d'argent, par M. Charles de Bernard 03
Voyages — V---Grenade, par AI. Rosseeiw Saint-Hilaire. . . 112
La Comédie-Française et M. Victor Hugo. . 120
Bulletin' 128
Le Cheval de Créqui, par M. Paul de Musset 137
Explorations de Victor Hummer, par M. AIéuy 158
Voyages. — VI. — Grenade, par AI. Rosseeuw Saint-Hilaire. . 178
Critique littéraire. — Washington Lcvert , de AI. Léon Gozlan, par
AI. J. Chaudes- Aiguës 189
Bulletin 196
AIrae de Varnhagen, par AI. A.de Custine 205
Un Acte dans une Scène, par AI. Léon Gozlan 222
La Comédie-Française et le Tribunal de Commerce, par AI. G. P.. 236
Chanson du soir. — A Meyerbeer, par AI. Henri Blaze 246
Bulletin 250
REVUE
DE PARIS.
XLVIII.
IMPRIMERIE DE H. FOURNIER ET Ce ,
B.UR DE SEtWK, 14 ȣS.
REVUE
DE PARIS.
*y&ouve6fe tyeti'e. — tS&nnee S8<3*.
TOME QUARANTE- HUITIEME.
PARIS.
AU BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,
QUAI MALAQLAIS, 17.
1837.
LE
PHARE DE BELL-ROCK
The Caledonia est certainement l'un des meilleurs et des plus rapi-
des steamers qui fassent le trajet de Londres à Edimbourg. Quarante
heures ne s'étaient pas encore écoulées depuis que nous avions quitté
les quais de Black-Wall, à Londres, et déjà nous avions descendu la
Tamise et remonté la côte septentrionale de l'Angleterre dans toute
sa longueur; nous avions vu passer tour à tour, devant nous, les
villes considérables de Yarmouth, Scarboroug, Newcaslte etSun-
derland; la côte de Berwick, où commence l'Ecosse, disparaissait à
l'horizon, derrière nous, et nous nous trouvions à la hauteur de Dun-
bar, à l'entrée du Firih ofForih. La journée touchait à sa fin ; le soleil
s'abaissait derrière les collines de Lammermuir et les crêtes plus
lointaines des Peniland hills, qui s'élèvent aux environs d'Edimbourg;
ses rayons inclinés entouraient d'un liseret d'or la masse brune de
la ville qui se profilait irrégulièrement sur les lignes vaporeuses de
l'horizon, et semblait un banc de rochers sortant de la mer. Seule-
ment quelques-unes de ces longues cheminées fumantes qui se dres-
sent aux environs et du milieu de chaque ville anglaise ou écossaise,
nous rappelaient brusquement à la réalité : ce que nous regardions
comme le travail de la nature était l'ouvrage de l'homme; ces rochers
étaient une ville dont la mer écumante battait les remparts, et que
dominaient les ruines d'un antique château, la ville de Dunbar.
Dunbar! ce nom réveille bien des souvenirs, souvenirs pareils à
6 REVUE DE PARIS.
ceux qui ont toujours occupé l'imagination des hommes, souvenirs
de gloire, d'amour et de mort !
Du temps que Marie régnait en Ecosse , et que l'histoire de ce
royaume ét.it un roman, Dunbar fut le théâtre des scènes les plus
étranges de cette tragique et folle épopée. Dunbar vit les amours de
Marie et de Bothwell , leur règne d'un jour, leur fuite et leur éter-
nelle séparation. Dans ces temps-là , la vie des hommes était comptée
pour rien, et l'homme, cependant, n'avait guère qu'une valeur ma-
térielle. Son énergie était toute physique , ses passions brutales et
positives. Une reine amoureuse et légère, dont les sens étaient les
.seuls conseillers, ne semblait occupée, au milieu des discussions reli-
gieuses qui agitaient les peuples autour d'elle , qu'à relever les autels
du plaisir, car le plaisir était son dieu. Avoir et jouir, telle était la
devise de ses courtisans et des nobles écossais qui l'entouraient :
avoir, n'importe à quel prix; jouir, n'importe de quelle manière; et
comme le point d'honneur chevaleresque, l'esprit religieux ou la
galanterie délicate ne tempéraient pas la brutalité de leurs instincts,
ne modéraient pas la furie de leurs désirs, le viol et le meurtre
étaient aussi communs dans ces temps de troubles et de turbulence,
que le sont, de nos jours de retenue hypocrite et de savoir-faire
habile, l'intrigue et la corruption. Quelle qu'en fût l'iniquité, le
moyen qui réussissait était le moyen légitime. Le sang coulait bien
souvent, mais le succès effaçait tout. Un assassinat comme celui de
Rizzio, l'assassinat d'un sujet dans les bras de sa souveraine, était
Tegardé comme une chose toute naturelle. Les plus grands dignitaires
du royaume se réunissaient alors pour concerter un meurtre et l'exé-
cuter, comme aujourd'hui pour une délibération politique. C'était un
comte de Morton, lord-chancelier du royaume, qui prenait la direction
d'une semblable entreprise, donnant le premier l'exemple delà viola-
tion des lois , dont il eût dû être le gardien le plus fidèle; c'était un
lord Ruthwen, retenu depuis plusieurs mois sur son lit de douleur,
et si faible, que, pour se rendre à l'endroit du meurtre, il avait besoin
de se faire soutenir par deux valets; c'était un sir Andrew Ker de
Faldonside, qui ne craignait pas d'appuyer le bout de son pistolet
sur le sein d'une jeune et belle reine, qui, dans quelques semaines,
allait devenir mère !
Mais le type du crime énergique et sauvage, c'est ce James Hep-
bucn, comte de Bothwell, que ses vices plus encore que son cou-
rage placèrent sur le trône d'Ecosse , aux côtés de la malheureuse
reine Marie, pour laquelle tant de sang coula , jusqu'au jour où»le
«EVITE DE PARIS. TJ
sien se mêla à celui de ses amans , de ses époux ou de ses 'victimes.
HerJburn , favori de cette reine qui le fait servir à ses plaisirs et à
ses vengeances, débute par l'assassinat de Darnley; l'imprudent
devait payer cher\e sang de Rizzio, Marie le lui avait dit! Bientôt,
d'esclave soumis, Bothwell songea devenir maître, et, plus ambi-
tieux encore que voluptueux, il ne se contente pas de la moitié dU
lit de Marie ; il veut partager son trône. Son éloquence, son audace
et l'énergie de son caractère le rendent maître absolu de l'esprit
d'une femme aussi faible que mobile. Bothwell connaît la légèreté de
Marie, il veut l'attacher par des nœuds qu'elle ne puisse rompre, il
veut devenir son époux, lui, l'époux d'une autre femme. Du même
coup il se compromet et compromet la reine , qui se prête à ses des-
seins. Un jour Marie sort d'Edimbourg avec une suite peu nombreuse
pour aller visiter son Cls au château de Stirling. Bothwell, accompa-
gné d'amis dévoués , l'attend à Linlithgow, dissipe son escorte et se
rend maître de sa personne, donnant , à l'Ecosse, le double scandale
d'un enlèvement et d'un adultère public. Bothwell conduit à Dunbar
Marie sa complice plutôt que sa victime. Son premier mariage est
rompu, Marie lui confère le titre de duc des îles Orkneys (Orcades),
et l'épouse. Les nobles écossais , qui ne s'étaient pas opposés à l'élé-
vation de Bothwell, leur égal, qui l'avaient même aidé à se placer sur
le trône, ne tardent pas à se soulever contre lui, maintenant qu'il
est leur maître et qu'il veut leur faire sentir son pouvoir. C'est en-
core dans le château de Dunbar que cette fois Marie et son époux se
réfugient. Réduits aux dernières extrémités, ils sont contraints à
capituler et à se séparer; Marie retourne à Edimbourg, Bothwell se
cache aux environs de Dunbar, d'où il s'embarque pour les Orcades.
Quelles durent être les pensées de cet homme, qui avait été l'amstal
et l'époux d'une reine, quand, seul et proscrit, il traversait cette mer
que sillonne la proue de notre navire? Ses pensées étaient toujours
les mêmes; l'ambition et l'espoir de la vengeance se partageaient son
ame intraitable. Privé d'une royauté, il voulait s'en créer une autre,
la royauté des mers. Il armait une flotte, effrayait ses ennemis et
relevait le courage de ses partisans. Mais trop confiant dans la for-
tune, le roi pirate se laissa surprendre à l'ancre. Cependant il s'é-
chappe encore et fuit vers le nord, recommençant, à la tête de quel-
ques amis résolus, les aventureuses entreprises des Saxons et des
Danois ses ancêtres. Le sort le trahit une dernière fois; son vaisseau
tombe au pouvoir d'une flottille norvégienne, ses matelots et ses
partisans sont pendus aux vergues du navire, et Bothwell, témoin de
8 REVUE DE PARIS.
leur mort, s'attend à unir comme eux; mais ceux qui l'ont pris se
souviennent qu'il a été roi et l'épargnent. Bothwell prisonnier devient
fou et ne meurt qu'après dix ans de captivité.
Dunbar, dans le siècle suivant , servit aussi de refuge à Cromwell ,
qui, grâce à la résolution et au fanatisme de ses soldats, en sortit,
lui, en vainqueur, et non pas en fugitif.
Mais, tandis que nous nous égarons dans les souvenirs du passé,
Dunbar a fui derrière nous, et le soleil est descendu sous l'horizon.
La nuit pourtant n'est pas encore venue. L'air est d'une admirable
pureté, et, à travers ses couches transparentes, nous apercevons
devant nous les rives du comté de Fife, et, à une distance plus rap-
prochée, Bass-Rock, qui s'élève comme une pyramide tronquée d'un
mille de circonférence à sa base et de quatre cents pieds de hauteur.
Bass-Rock est enveloppé de myriades d'oiseaux de mer (presque
tous de l'espèce nommée sloan goose, l'oie d'Ecosse), qui en disputent
la possession à des milliers de lapins de garenne. Ces oiseaux et ces
lapins sont d'un revenu très considérable pour le propriétaire de
l'île, sir H. Hamilton, baronnet du comté de Nord-Berwick. Bass-
Rock est inaccessible de tous côtés ; on ne peut y pénétrer que par
une étroite ouverture au sud-ouest. Bass-Rock offre des curiosités
naturelles, entre autres une galerie souterraine qui traverse toute
l'épaisseur du rocher de l'est à l'ouest, et qu'on peut parcourir en
entier à la marée basse. Bass-Rock servit de refuge à des brigands
et de prison aux covenantaires. Derrière Bass-Rock, un peu sur notre
droite, nous apercevions les pâturages de l'ile de May comme une
ligne d'émeraude enchâssée dans un bloc de lapis, car, à cette heure
du jour, la mer se teignait du bleu le plus éclatant. Peu à peu le soleil
disparut, la nuit arriva, les ténèbres nous enveloppèrent, et des
phares allumés de distance en distance nous indiquèrent seuls les
terres lointaines ou rapprochées. Nous marchions en droite ligne sur
les phares à foyers mobiles de l'île de May, comme si là eût été le
port. Toutes les lunettes de l'équipage étaient braquées de ce côté.
Tout à coup le cicérone de l'équipage, M. G. de Berwick, homme à
cheveux gris, qui avait tant vu et qui aimait tant à raconter, s'ap-
procha de moi, et, me mettant dans la main une espèce de télescope
avec lequel depuis un quart d'heure il sondait les profondeurs de
l'horizon :
— Regardez de ce côté, me dit-il en tournant vers le nord le gros
bout de sa lunette, vous verrez un point lumineux comme une étoile
de troisième grandeur, mais d'un éclat plus vif.
BEVCE DE PARIS. 9
Je regardais, mais je ne voyais rien.
— Regardez plus sur la droite; voyez-vous enfin?
— Oui, j'aperçois à une distance inflnie un petit point d'un rouge
obscur, une sorte de nébuleuse.
— Là , au nord , de ce côté.
— Oui, au nord.
— Eh bien ! c'est le phare de Bell-Rnck.
— Bell-Rock, le Rocher de la Cloche?
— Justement. Ce phare est certainement un des plus merveilleux
qui aient été construits dans la Grande-Bretagne.
— Mais d'où vient le nom de BtU-Rock?
— Si vous voulez me prêter un moment d'attention, vous saurez
l'histoire du phare; mais auparavant je dois entrer dans quelques
détails sur la côte d'Arbroath qui l'avoisine, et dont le rocher de
Bell-Rock fait en quelque sorte partie.
L'homme gris était lancé, je n'avais qu'à écouter. Je m'enveloppai
de mon manteau, je me rapprochai du narrateur pour que l'air, que
nous fendions avec une vitesse de quinze milles à l'heure, n'emportât
aucune de ses paroles, et je prêtai l'oreille.
— La côte d'Arbroath ou Aberbrotock, où l'on voit les ruines
d'une abbaye que fonda Guillaume-le-Lion, en mémoire du martyre de
Thomas Becket, dans l'année 1178, est une des plus singulières
parties du littoral de 1 Ecosse , du côté du nord-est. Cette côte est
formée tout entière de rochers de grès rouge qui sortent abrupte-
ment du fond des flots et s'élèvent quelquefois à une grande hau-
teur. Ces rochers, comme toutes les formations de grès, présentent
des parties tendres et friables et des parties plus solides et mieux
liées. Les vagues furieuses de la mer du Nord , qui, depuis tant de
siècles , battent le pied de ces rochers , ont miné les parties molles et
laissé intactes et debout les parties solides et résistantes; cette côte,
rongée inégalement, est doncremp'ie d'énormes crevasses qui s'al-
longent fort avant dans les terres , quelquefois même sous les terres ,
formant de longues galeries naturelles, de monstrueuses cavernes,
des baies souterraines, où viennent mourir les vagues de l'Océan
avec de sourds rnugissemens. Le paysan de la côte, qui laboure son
champ, quand la mer est orageuse, est étonné d'entendre la tem-
pête gronder sous ses pieds , et, craignant de voir la terre s'entr'ou-
vrir et l'engloutir avec ses chevaux et sa charrue, laisse avec terreur
son ouvrage commencé. La plus vaste et la plus pittoresque de ces
étranges cavernes s'appelle Gcijlct-Poi. Monté sur un petit canot, le
JO REVUE DE PARIS.
voyageur peut la parcourir dans toute son étendue et faire , à la lueur
des torches, une longue navigation souterraine. Tantôt les rochers,
s'élevant à une grande hauteur au-dessus de sa tête , forment des
voûtes bizarres d'où pendent de grossières aiguilles, comme dans
les cryptes des cathédrales gothiques ; tantôt les rochers se rappro-
chent, la noire galerie se resserre et ne laisse qu'une étroite ouver-
ture où le canot a peine à se glisser. Tout à coup, après avoir long-
temps navigué sur ces lacs ténébreux , après avoir franchi ces
lugubres défilés , on aperçoit à travers une ouverture du rocher,
le bleu étincelant de la voûte céleste, et on se trouve inondé de la
lumière du firmament qui ruisselle jusqu'au fond de la caverne. Cette
ouverture, qui va en s'élargissant, offre une issue de deux cents pieds
de diamètre. En quittant le bateau et en montant à travers les rocs
éboulés , on arrive bientôt à la bouche de la caverne, du côté de la
terre. De ce point, on jouit de la vue d'un ravissant paysage; l'œil,
à la sortie de cette nuit , se repose avec délices sur des pâturages et
des champs de blé qui s'étendent de tous côtés; de jolies habitations
s'élèvent à peu de distance, et la mer ne se montre plus qu'à l'horizon.
On raconte beaucoup d'aventures sinistres de navires qui se sont
brisés sur ces rochers, de pêcheurs et de matelots qui se sont perdus
dans ces cavernes; mais ces récits ne sont rien à côté de ceux que
nous ont laissés les chroniqueurs. Ce qu'ils rapportent (1) d'une
famille de cannibales qui vécut dans ces cavernes vers les commen-
cemens du xjvc siècle passe toutes les bornes du terrible et du vrai-
semblable et demanderait des auditeurs aussi naïfs que ceux de ce
temps-là; je me dispenserai de vous en faire le récit, d'abord pour
ne pas vous faire frémir, puis pour ne pas trop nous écarter de Bell-
Rock...
— >i'importe, n'importe, dirent quelques-uns de nos compagnons
de voyage qui s'étaient rapprochés du narrateur; nous aimons l'hor-
rible, nous aimons l'invraisemblable; dites, dites toujours.
— Eh bien! voici mon histoire dans toute sa crudité; mais souve-
nez-vous que vous l'avez voulu...
Dans l'un des hameaux de pêcheurs de la côte d'Arbroath, à peu
de distance de cette ville , vivait au commencement du xivc siècle un
homme à demi sauvage dont les historiens de ce temps-là n'ont pas
osé nous conserver le nom. Cet homme, pêcheur de son métier, était
d'un naturel rude et indomptable. Vers sa trentième année, il prit une
(l) Bricf Description of Scotland , 1655.
REVUE DE PARIS. 11
femme dans un village voisin , digne en tout point d'être sa compagne:
son aspect farouche , son caractère violent et bizarre , en avaient fait
leffroi du pays. Cette femme , disent les chroniqueurs, se nourrissait
de la chair palpitante des animaux qu'elle tuait de sa main, et buvait
leur sang tout chaud; elle mangeait le poisson cru et broyait le blé
entre ses dents. Naturellement son mari partagea ses goûts dépravés.
Or, dans une des famines qui désolaient si fréquemment l'Ecosse en
ces temps reculés, il arriva que la chair palpitante, le sang chaud,
le poisson cru et le blé mûr manquèrent. Le couple sauvage se trouva
bientôt sans aucun moyen d'assouvir sa faim. Le hareng même avait ,
cette année-là, oublié de faire sur la côte ses évolutions accoutumées;
le chien de mer et les oiseaux sauvages qui le poursuivent avaient
manqué également. Réduits aux dernières extrémités, les habitans de
la côte n'avaient pour toute nourriture que les racines amères etlewa-
rech que les vagues de l'océan rejettent sur la plage. Chaque jour
quelques-uns d'entre eux succombaient aux tortures de la faim. Ceux
qui leur survivaient se traînaient comme des spectres, implorant la
mort et priant Dieu de mettre fin à leurs maux. Seul le couple farouche
n'invoquait pas le ciel, mais le maudissait. La femme surtout, qui,
au milieu de sa détresse , avait senti un nouvel être s'agiter dans ses
entrailles, faisait chaque jour à son mari d'horribles reproches. — II
fallait qu'un homme eût bien peu de cœur, lui disait-elle, pour lais-
ser ainsi une malheureuse femme périr d'inanition. N'y avait-il plus
de blé dans les granges, ni de bestiaux dans les campagnes, et fallait-il
donc tant de courage pour s'en procurer? Mais non, les hommes
étaient tous des lâches, ils aimaient mieux laisser mourir la mère et
avec elle l'enfant qui devait bientôt naître, que de braver quelques
dangers pour nourrir l'enfant et la mère !
Ces reproches exaspéraient le misérable pêcheur. Un soir que les
racines et le warech avaient manqué, il sort de sa cabane, et ren-
trant, au bout de quelques heures, il jette sur une table auprès de
laquelle sa femme était assise , un énorme quartier de chair.
— Tu m'as demandé de la nourriture, en voici , lui dit-il d'un air
sombre.
Sa femme se jette sur celte chair qu'elle dévore, et l'homme, en-
traîné par son exemple, s'efforce de l'imiter, mais avec un sentiment
d'horreur qu'il a peine à vaincre, et qu'il ne peut réussir à cacher.
Il n'a pas avalé les premières bouchées, que, saisi de dégoût, il est
contraint de s'arrêter.
12 REVUE DE PARIS.
— Depuis quand l'homme qui m'a prise pour femme a-t-il reculé
devant un bon repas? lui dit-elle avec une amère ironie.
— Depuis que ce bon repas a été volé dans un cimetière au fond
d'une tombe.
— Je le savais; libre à toi, homme délicat, de t'arrêter ou de
continuer; mais, moi, je mange pour moi et pour mon enfant.
Et elle achève l'horrible repas.
Tant que la famine dura, les deux époux , comme deux vautours,
se nourrirent des cadavres des malheureux que chaque jour déci-
mait la misère. Ils s'accoutumèrent si bien à ces exécrables alimens,
que, lorsque le fléau eut cessé ses ravages, ils ne purent prendre
d'autre nourriture, par un juste châtiment du ciel sans doute. Affa-
més quand les autres recommençaient à se trouver dans l'abondance,
et n'ayant plus de morts pour se nourrir, ils s'attaquèrent aux vi-
vans. Leur étrange façon de vivre et la disparition de quelques en-
fans commençaient à éveiller les soupçons de leurs voisins , quand
un jour ils quittèrent le village et disparurent du pays sans qu'on sût
ce qu'ils étaient devenus. Ils s'étaient cachés dans les cavernes de la
côte, que nous avons décrites tout à l'heure. Quand ils apercevaient
aux environs de leur retraite un enfant isolé , ils l'attiraient dans leur
caverne, le tuaient et le dévoraient. Sur ces entrefaites, la femme
donna naissance à un ûls qui, nourri du lait d'une pareille mère,
hérita de ses goûts cruels. Ces créatures dénaturées vivaient depuis
plusieurs années dans leurs rochers , et avaient égorgé beaucoup
d'innocentes victimes , quand un pâtre découvrit leur retraite. Le
pays fut dans l'épouvante; les hommes des hameaux voisins se ras-
semblèrent pour chasser et prendre dans leur tanière ces bêtes fé-
roces d'une nouvelle espèce. Mais tous leurs efforts furent vains, ils
ne purent les atteindre dans le labyrinthe de cavernes où ils s'étaient
réfugiés. Us eurent recours à la ruse , et un jour que l'enfant s'était
aventuré dans la campagne, à quelque distance des rochers, ils le
saisirent et l'emmenèrent avec eux. La mère, qui, de derrière un
rocher, avait vu l'enlèvement de son enfant, s'élança comme une
furie sur les hommes qui l'entraînaient pour l'arracher de leurs
mains , et fut prise comme lui. L'homme, resté seul, et traqué comme
un loup, ne tarda pas non plus à tomber au pouvoir des paysans.
On les conduisit tous trois dans la ville voisine, où un bûcher avait
été dressé par toutes les mères. On y attacha ces misérables; et,
tandis que les flammes dévoraient leurs corps, qui se tordaient sur
REVUE DE PARIS. 13
le brasier, les imprécations du peuple accompagnaient leurs ame«
maudites que le démon emportait dans les enfers.
— Voilà une digne un pour une famille d'ogres, la dernière, je
crois, qui ait paru dans le pays, nous dit l'homme gris en achevant
son histoire. L'habitation qu'on leur a donnée était aussi bien digne
de pareils hôtes ; l'aspect de la côte est effrayant en effet, et l'on
conçoit aisément que la vue de ces lieux sombres et désolés ait
échauffé l'imagination des chroniqueurs, presque tous un peu poètes,
et qu'ils aient choisi un pareil site pour théâtre des drames horribles,
dont ils aimaient à illustrer leurs récits. De tous côtés, de longues
roches d'un grès rouge-noirâtre, et qu'on dirait arrosées de sang,
pendent sur les flots comme de monstrueuses gargouilles, se dressent
dans les airs comme des obélisques tronqués, des tours démantelées,
ou comme les aiguilles de cathédrales en ruines. Beaucoup de points de
la côte, des châteaux et même des bourgades ont ajouté à leur nom une
épithète qu'ils empruntent à la couleur rouge de ces rochers; les caps
s'appellent Red-Head (tête rouge ) , les châteaux Red-Castle (château
rouge ) , etc. Le sable des plages voisines est rouge comme du ciment
de brique , et quand les vagues de la mer sont agitées , elles se tei-
gnent de cette couleur rouge des sables sur lesquels elles roulent, et
semblent des vagues de sang.
Cette formation de grès rouge s'étend à une grande distance du
rivage, et forme en entier l'énorme massif de l'écueil de Bell-Rock (le
Rocher de la Cloche), dont je vous ai promis l'histoire. Bell-Rock est
situé à douze milles au moins de la côte, en face de la ville d'Ar-
broath. C'est l'extrémité du prolongement sous-marin des promon-
toires de Carlingheugh et de Red-Head. À la marée basse , tout cet
écueil , qui ressemble assez aux rochers du Calvados en France , se
montre à fleur d'eau sur un espace de quatre cents pieds de longueur
et de deux cents pieds de largeur. H est revêtu presque en entier
d'une couche de plantes marines d'un vert olive et de coquillages de
toute espèce. C'est là que par un temps calme le phoque vient dormir
au soleil, là que le gannet, la mouette ou l'oie au col blanc [white
fronted goosc) se reposent d'un long vol, ou guettent leur proie.
Quand la marée est haute, les plantes noirâtres qui flottent à la sur-
face des eaux indiquent seules la présence du rocher; et pour peu
que la tempête soulève la mer qui l'entoure, couvert par les hautes
vagues, il devient entièrement invisible. Aussi, pendant une longue
.suite d'années , Bell-Rock fut-il l'épouvante des matelots qui fré-
quentaient ces parages. C'était sur cet écueil, difficile à reconnaître,
14 REVUE DE PARIS.
qu'au moment d'entrer au port, leurs navires ou leurs barques
échouaient sans aucun espoir de sauvetage. Les lames énormes qui ,
du fond de la mer du Nord, viennent se briser sur Bell-Rock, le
premier obstacle qu'elles rencontrent de ce côté , avaient bientôt mis
en pièces les bâtimens les plus solides. Bien des navires s'étaient
perdus, bien des victimes avaient déjà succombé, quand un abbé
d'Arbroath, il y a déjà plusieurs siècles de cela, eut l'heureuse idée
d'attacher une bouée au rocher, et de placer une cloche sur cette
bouée. Quand la mer était calme et le rocher visible, la cloche se
taisait ; quand la mer était orageuse et que les vagues cachaient le
rocher, la cloche, que leurs secousses mettaient en mouvement, son-
nait avec d'autant plus de force que la tempête était plus violente ; et
ce tintement continuel , se mêlant au mugissement des flots, avertis-
sait les matelots de la présence du danger. Si le bruit d'une cloche
apporté par le souffle des vents furieux venait à frapper leur oreille :
« Bell-Rock est là! » s'écriaient-ils; et tournant le gouvernail, ils
fuyaient au plus vite. La tradition rapporte qu'un fameux pirate, qui
s'appelait Ralph, fut autrefois victime de sa propre méchanceté.
Ayant enlevé cette cloche pour jouer un tour à l'abbé d'Arbroath et
aux marins qui fréquentaient ces parages , son navire, dans une vio-
lente tempête, fut poussé sur le rocher, et s'y brisa.
— Vous parlez de l'abbé d'Aberbrotock et de Ralph le pirate ,
s'écria un jeune peintre d'Aberdeen, qui nous écoutait et qui citait
Burns à tout propos. Ah ! bij God ! il faut que je vous récite la ballade
qui fut autrefois composée à ce sujet. C'est l'histoire envers de Ralph
et de la cloche de l'abbé (1). Cette ballade n'est pas de Burns, mais
elle n'en est pas moins une des plus intéressantes ballades d'Ecosse;
Southey, qui s'y connaît, quoi qu'en dise Byron, l'a galamment esca-
motée. Elle figure dans ses œuvres, remise à neuf, c'est-à-dire un
peu décolorée. Mais voici la vieille ballade...
— Et Bell-Rock? s'écria l'homme gris, que ces interruptions impa-
tientaient; je ne pourrai donc jamais arriver à l'histoire du phare de
Bell-Rock?
— Voyons la ballade...
— Oui, oui, la ballade, la ballade!
Il y avait unanimité dans le groupe des auditeurs qui s'était grossi ;
l'homme gris se résigna et laissa pour un moment la parole à l'ar-
tiste. Celui-ci, prenant un air tant soit peu dramatique, les bras
(l) Uricf Description ofScotlcmd , by 1. M. , 1033.
REVUE DE PARIS. 15
eroisés sur la poitrine, l'œil levé au ciel, récita les strophes suivantes
avec le ton légèrement emphatique qui convenait au sujet, et que
prennent volontiers les Anglais dans le speech :
h C'était par une des plus belles journées de printemps; un vaisseau à la
voilure brune roulait doucement sur les flots, vis-à-vis la côte d'Aberbro-
tock (Arbroath); tout était immobile dans les airs, tout était calme sur
l'Océan ; le bâtiment était aussi tranquille que peut l'être un navire sur les
vagues inconstantes; pas un souffle de vent n'agitait ses voiles, sa quille dor-
mait sur l'Océan.
« Que regardent ces hommes, à la figure sinistre, qui sont debout sur le
pont du navire! Leurs yeux sont attachés sur le roc d'Inchcape (Bell-Rock) .
Us suivent d'un regard sombre les vagues qui courent l'une après l'autre
sur la roche , sans faire entendre aucun bruit, sans laisser en passant un seul
flocon d'écume, tant leur mouvement est doux, tant elles s'élèvent et s'abais-
sent mollement. Elles ne font pas même rendre un son à la cloche attachée
sur le roc.
«C'est l'abbé d'Aberbrotock qui a fixé cette cloche sur une bouée qu'une
chaîne retient au rocher. La bouée bondit pendant la tempête, la cloche
sonne; son tintement retentit au loin comme un avertissement du ciel et
domine le bruit des vagues mugissantes; quand le rocher est couvert par
les lames écumeuses, les matelots entendent le son de la cloche, ils savent
que la fatale roche est voisine, et, en tournant le gouvernail d'un autre
côté, ils bénissent l'abbé d'Aberbrotock.
« Le soleil dans tout son éclat riait au milieu des cieux. Tout semblait
calme, tout semblait heureux dans cette resplendissante journée. Les oiseaux
de mer, le gannet, l'eider-duck et la mouette tourbillonnaient dans les airs
en longues spirales, ou décrivaient d'immenses cercles au-dessus des vagues,
épiant le poisson qui s'aventure à la surface des eaux; quand ils avaient saisi
leur proie, ils remontaient vers les cieux en poussant de longs cris pleins
d'une joie sauvage.
« — Quel est ce point noir que l'on aperçoit de ce côté sur le vert de
l'Océan? dit sir Ralph le pirate en se promenant sur le pont de son navire,
car ce navire est celui de sir Ralph. — C'est la bouée sur laquelle est atta-
chée la cloche d'Inchcape, répond un des matelots. — Ah! c'est la cloche de
l'abbé d'Aberbrotock, repreud sir Ralph , dont l'œil est toujours fixé sur le
point noir; béni soit donc l'abbé d'Aberbrotock!
« Le front de sir Ralph, si sombre d'habitude, est bien joyeux; sir Ralph
siffle gaiement un air, sir Ralph fredonne une chansonnette; qu'a donc sir
Ralph pour que son cœur soit plein de cette exubérante gaieté? Sir Ralph
sentirait-il les douces iufluences, le pouvoir vivifiant d'une belle journée de
printemps? Sir Ralph est joyeux !... Malheur! malheur! car la pensée d'un
crime à commettre peut seule exalter la joie du piraic.
16 REVUE DE PARIS.
« Son œil est toujours attaché sur la cloche flottante d'Inchcape. Tout à
coup il se tourne vers ses matelots, et interrompant sa chanson : — Holà !
camarades, préparez le canot et conduisez-moi lestement à la bouée du
rocher! Holà! vite ! je veux jouer un tour de ma façon au bon abbé d'Aber-
brotock.
« Le canot est descendu; trois matelots vigoureux tiennent les rames; la
barque vole sans laisser une trace de son passage sur les flots. On dirait que
Satan la pousse, tant sa course est rapide et fantastique. Mais la voilà qui
s'arrête; que fait sir Ralph? Pourquoi se penche-t-il ainsi en dehors du
canot, en tenant à la main son long poignard dont la lame est si tranchante?
Damnation sur lui ! Il vient de couper la corde qui attachait la cloche sur la
bouée d'Inchcape.
« La cloche tombe au fond de l'eau en rendant un bourdonnement sourd
et lugubre. L'écume et de larges bulles d'air s'élèvent en tournoyant du fond
de la mer et bouillonnent autour du canot. — Ah! ah! s'écrie sir Ralph
avec un ricanement farouche, je ne crois pas que les navires qui arrive-
ront les premiers sur le roc d'Inchcape bénissent, cette fois, l'abbé d'Aber-
brotock.
a Le lendemain sir Ralph avait fait voile pour de lointaines contrées. Pen-
dant bien des jours, le pirate écume la mer, et s'enrichit des dépouilles des
navires qu'il rencontre dans ses courses. Chacun de ses matelots a de l'or
plus qu'il n'espérait jamais en avoir; l'entrepont du bâtiment est plein d'un
butin précieux. Ils n'ont plus qu'à jouir des trésors qu'ils ont amassés, ils
ramènent leur navire vers l'Ecosse, leur patrie.
« Déjà le mousse placé au haut du mût a crié terre , quand tout à coup
une brume épaisse obscurcit le ciel; le soleil semble s'éteindre sur la voûte
du firmament. Le vent se lève , souffle avec fureur, et pendant tout le jour
la tempête mugit sur l'Océan; le vaisseau erre à l'aventure, ballotté par
les vagues. Vers le soir, la bourrasque s'apaise , et le calme commence à
renaître.
«Sir Ralph le pirate est inquiet. Il se tient sur le pont; il se promène
brusquement de la proue à la poupe du navire; de temps à autre, il plonge
de longs regards dans la nuit; mais l'obscurité est si grande, qu'on ne pour-
rait voir la terre, fut-elle à dix palmes du bâtiment. Le ciel même semble
«teint; pas une étoile ne brille sur sa voûte noire. — Bah! dit Ralph, bientôt
il fera plus clair, car si je ne me trompe, voici de ce coté, sur les flots, les
lueurs vagues de la lune qui se lève.
« — Saints du paradis ! s'écria le pilote , non , non , ce n'est pas la lune qui
se lève; ce sont des brisans!.. Écoutez le bruit des lames! Cette lueur blan-
châtre, c'est l'écume qui les couronne. A mon avis, nous devons être bien
près du rivage. — Tu crois, dit sir Ralph. — J'en suis certain. — Quelle est
,donc celte cote inhospitalière?.. — Je ne sais, et je donnerais deux fois ma
part de butin pour que nous puissions entendre la cloche d'Inchcape.
REVUE DE PARIS. 17
« — La cloclie d'Inclicape!... elle a sonné son dernier carillon, répond le
pirate en s'efforçant de sourire. — Écoutez! écoutez! dit le pilote, quel
tumulte! la mer est affreuse de ce côté! — Virons de bord! s'écrie sir
Ralph d'une voix tonnante. — J'ai beau faire, capitaine , quoique le vent soit
tombé, le vaisseau n'obéit plus, le courant nous pousse avec fureur du côté
des brisans; nous touchons !...
« Le pilote n'a pas achevé, que le vaisseau heurte le rocher avec un reten-
tissement terrible. Le mât tombe, la coque s'entr'ouvre, les vagues gron-
dantes se précipitent à fond décale. — O Christ, c'est le rocher d'Inchcape!
— Sir Ralph le pirate arrache ses cheveux, tord ses bras et se maudit lui-
même dans les angoisses du désespoir. Cependant la coque du navire se
remplit , le vaisseau se balance lourdement , puis tout à coup il se penche et
disparait sous les flots.
« Ce fut là un bien redoutable moment , un moment d'autant plus ter-
rible, qu'on dit que pendant qu'il descendait dans ces profondeurs de l'abîme
et qu'il se débattait au milieu des vagues qui l'étouffaient, le pirate en-
tendit un son effrayant, un son pareil à celui que rendrait la cloche d'Inch-
cape que le diable secouerait au fond de la mer, et qui tinterait le glas de
la mort! »
L'artiste s'arrêta en nous faisant remarquer l'harmonie imitative
de ces derniers vers de la ballade :
But even in his dying fear
One dreadful sound could the rover hear
A sound as if, xvith the Inchcape bell
The devil below was ringing his knell.
11 avait à peine cessé de parler, que l'homme gris, reprenant brus-
quement le 01 de son discours :
— La ballade que l'on vous a racontée aura été bonne à quelque
chose, nous dit-il; elle vous aura fait connaître que le rocher appelé
aujourd'hui Bell-Rock , s'appelait Inchcape avant que l'abbé d'Ar-
broath ou Abcrbrotock y eût attaché sa cloche. Depuis l'aventure de
Ralph le pirate, soit négligence, soit impossibilité de le faire, la
cloche ne fut jamais replacée sur le rocher; nombre de navires s'y
perdirent , nombre de matelots s'y noyèrent comme Ralph , et allèrent
le rejoindre dans les enfers. Bell-Rock était la terreur des marins qui
fréquentent les parages de la mer du Nord, entre Edimbourg et les
Orcades. Sa funeste renommée suffisait seule pour écarter bien des
navires de la côte nord-est de l'Kcosse. On songea long-temps à porter
remède à un état de choses si préjudiciable au commerce et à la na-
vigation , et si nuisible aux relations de port à port ; mais long-temps
TOME XLVII1. DtctawsE. 2
18 REVUE DE PARIS.
on regarda comme impraticables tous les plans qui furent proposés.
La violence extraordinaire de la mer semblait opposer un obstacle
insurmontable à la construction d'un fanal. Gomment, d'ailleurs, en
établir les fondations d'une manière solide sur cette roche inégale,
minée par les eaux et sillonnée de lézardes et de crevasses profondes,
comme tout le banc de grès rouge qui forme la côte? Cependant, au
commencement de 1800, à la suite de nombreux sinistres, et sur les
réclamations de tous les marins de la côte, le gouvernement prit sé-
rieusement en considération plusieurs plans qui lui furentsoumis.il
chargea même l'ingénieur de la marine Stevenson d'étudier avec soin
le rocher, et de voir s'il était possible d'y élever un phare semblable
à celui d'Eddystone, construit par Smeaton dans le détroit de Ply-
mouth. Vers le milieu de l'été, au moment des plus basses marées
[nep-ùde) , Stevenson se rendit sur le roc avec quelques ouvriers. Il
trouva le massif de Bell-Rock couvert de ferremens rouilles et de
débris de navires de toute espèce. Ce triste spectacle, loin de le
décourager, augmenta son ardeur, et lui fit chercher dans son génie
inventif le moyen de remédier à de si grands désastres et de rendre à
son pays un inappréciable service. Stevenson étudia donc le récif avec
soin ; il eut bientôt trouvé une espèce de plate-forme où le rocher,
plus élevé, moins inégal et moins crevassé qu'ailleurs, permettait
d'asseoir les fondemens du fanal. De retour auprès des commissaires
qui l'avaient envoyé , il présenta ses plans et ses devis. Il garantissait
le succès; mais l'énormité des dépenses effraya le parlement, qui
rejeta le premier bill qui lui fut proposé à ce sujet. Stevenson, en
effet, ne demandait pas moins de 45,000 livres sterling pour élever
un édifice qui pût braver les tempêtes de l'Océan. Six années s'écou-
lèrent encore depuis les premières études que Stevenson avait faites
sur le rocher avant que son projet fût de nouveau présenté au par-
lement. Cette fois il fut accueilli. Aussitôt que le vote favorable fut
connu et qu'une partie des fonds fut rassemblée, Stevenson se mit à
l'œuvre. II choisit les ouvriers les plus habiles et les plus courageux
deSaint-Andrews, de Dundee, d'Arbroath et des ports voisins, et ne
les engagea que sousla condition de rester un mois entier sur le ro-
cher de Bell-Rock sans retourner à terre. Pendant tout ce temps, ils
n'auront pour demeure qu'une sorte de ponton solidement ancré à
la roche et garni de lanternes. Stevenson trouva des hommes résolus
à braver ces fatigues et ces dangers.
Il était du reste le premier à leur donner l'exemple de la patience
et du courage. Bientôt les travaux préliminaires furent en pleine
REVUE DE PARIS. 19
activité. Quand la mer se fut retirée, on déblaya le rocher des débris
et des plantes marines qui le couvraient, et l'on traça la ligne des fon-
dations que l'on ébaucha sur la plate-forme, à l'endroit où le grès
était plus compacte et plus solide. Mais les instans que l'on put donner
au travail furent courts, la mer ne tarda pas à revenir et à couvrir
le rocher; alors les courageux travailleurs, prisonniers volontaires
sur leur ponton , surent employer utilement ces momens d'une oisi-
veté forcée. La pêche, la chasse des oiseaux de mer, la lecture en
commun et des cours de calcul , de mathématiques et de mécanique
usuelle, auxquels présidait Stevenson lui-même, vinrent se partager
ces heures de repos que trop souvent aussi venait troubler la tem-
pête. S'ils communiquaient avec la côte, ce n'était que rarement et à
l'aide de petites embarcations.
Les travaux avaient été commencés dans la plus belle saison de
l'année, et néanmoins plus d'une fois le ponton qui servait d'asile
aux travailleurs , faillit être enlevé par de terribles coups de mer. On
eût dit qu'une lutte opiniâtre s'était engagée entre ces hommes
et l'Océan, et que l'Océan ne se calmerait qu'après avoir vaincu.
Cependant, vers le milieu daoùt, les travaux préliminaires étaient
achevés en partie. Mais, à cette époque de l'année, les marées devien-
nent plus fortes et l'Océan plus orageux ; le danger était plus grand ;
le ponton pouvait d'un jour à l'autre chasser sur ses ancres et se
briser sur le rocher. Stevenson le savait et cherchait le moyen de
prévenir un pareil malheur, quand un jour l'événement que l'on
redoutait arriva; les ancres du ponton furent brisées, trente-deux
hommes étaient à bord et n'avaient pour se sauver que deux petits
canots qui en pouvaient contenir vingt au plus. Ces hommes, dévoués
à la mort, auxquels Stevenson avait peine à rendre l'énergie néces-
saire pour essayer du moins de lutter contre le péril, regardaient
avec une muette stupeur les vagues de la mer montante qui se dé-
chaînaient contre la coque du bâtiment et menaçaient de la mettre en
pièces , quand heureusement le vent tomba, la mer se calma, et une
barque qui venait de la côte, arrivant sur ces entrefaites, aida les
travailleurs à relever leur ponton. Mais dès-lors Stevenson songea
à procurer, sur le rocher même, un refuge à ses travailleurs, dans
le cas où le navire viendrait à dériver encore une fois. Dans ce but ,
il flt choix, dans les chantiers d'Arbroath, où se préparaient tous
les matériaux nécessaires à la construction du fanal, de six poutres
de cinquante pieds de longueur chacune. Des arcs-boutans en bois,
réunis entre eux par d'énormes ferremens , soutenaient ces poutres
2.
20 REVUE DE PARIS.
inclinées, dont un des bouts était enfoncé dans le roc, où des coins
de fer et de bois le retenaient. Derrière cette espèce d'estacade qui
laissât peu de prise aux vagues de la mer, Stevenson fit construire
une sorte de hangard à demi flottant, dans le genre des corps de
garde placés aux extrémités des jetées mobiles , dans les ports de
mer. Réfugiés sur cette construction, les travailleurs échappaient
au danger d'être emportés par les vagues de la mer, pendant les
tempêtes de l'été, mais en temps d'équinoxe ou dans les hautes ma-
rées de l'hiver, l'estacade pouvait êire facilement renversée. Aussi
les travaux cessaient ils vers le milieu de l'automne. A la fin de la
première saison de travail , le rocher était prêt à recevoir les fonda-
tions de la tour au haut de laquelle le fanal devait être placé. Les
fissures étaient comblées par une solide maçonnerie, et les tranchées
que devaient remplir les assises souterraines étaient profondément
creusées dans la roche. Les travaux cessèrent donc avant l'hiver,
mais le temps qui s'écoula dans cet intervalle ne fut pas entièrement
perdu. Stevenson fit préparer, dans le port d'Arbroath, les maté-
riaux nécessaires à la construction de la tour. Les pierres furent
taillées, et chacune d'elles porta son numéro de placement. De grosses
barques, destinées à leur transport et garnies de tonneaux pour les
empêcher de sombrer, furent réunies dans les ports du voisinage.
Aussitôt que l'état de la mer le permit, Stevenson et ses ouvriers
retournèrent au rocher. On établit des chemins à rainures de fer,
sur lesquelles des wagons conduisaient les pierres, taillées et numé-
rotées , du point où on les débarquait à la plateforme sur laquelle les
fondations étaient tracées. Les matériaux étant prêts et transportés,
le 10 juillet 1808, on posa la première pierre. Dans les jours qui sui-
virent, plusieurs rangs de larges assises sortirent rapidement de
terre. Ces assises étaient formées de blocs de granit à leur revête-
ment et de grès à l'intérieur; ces blocs étaient joints entre eux à
queue d'aronde et liés par d'énormes barres de fer et de bronze, de
façon à ce qu'elles ne formassent qu'une seule masse compacte d'une
solidité à toute épreuve. Ces assises de la base avaient huit pieds
d'épaisseur au niveau du sol, et cette épaisseur diminuait en propor-
tion de l'élévation de l'édifice et ne devait être que de 18 pouces à
son couronnement.
La tour s'élevait déjà bien au-dessus du niveau des plus fortes
mers, quand, cette année 1808, l'automne arriva et obligea les ou-
vriers à suspendre encore une fois leur travail. Sur toute la côte
nord-est de l'Ecosse, de Dunbar aux Orcades, et dans tous les
REVUE DE PARIS. 21
grands ports de l'Angleterre, l'entreprise de Stevenson excitait un
puissant intérêt. On savait que les premières et les plus grandes diffi-
cultés étaient vaincues. Aussi à leur retour à Dundee, à Saint-
Andrews et à Arbroath, Stevenson et ses ouvriers furent-ils reçus
avec un véritable enthousiasme. Les marins et les commerçans de ces
villes les accueillirent avec de vives acclamations et les fêtèrent tour
à tour. C'était de leur part reconnaissance et bon sens. L'année sui-
vante (1809) , les travaux furent repris avec une nouvelle ardeur;
au commencement de l'automne, au moment de quitter une troisième
fois le rocher et l'ouvrage, déjà fort avancé, vingt-deux assises
étaient posées. La maçonnerie ne fut cependant terminée qu'à la fin
de la saison qui suivit. Les gardes du fanal ne prirent possession de
la tour que dans le courant de décembre; enfin, le 10 février de
l'année 1811, l'appareil pour l'éclairage fut achevé, et ce jour-là,
pour la première fois, des feux brillèrent au haut de la tour.
Le phare de Bell-Rock est un des plus magnifiques ouvrages de ce
genre. II a cent huit pieds de hauteur et quarante pieds de diamètre
à la base. Les murs du léger édifice, épais de huit pieds au niveau
de l'eau, n'ont pas plus d'un pied et demi au sommet, près delà
corniche. Un paratonnerre surmonte la coupole de la tour. Un esca-
lier de bronze, souvent couvert par les vagues, mène de la plate-
forme du rocher à la porte de l'escalier intérieur. Les étages infé-
rieurs de l'édifice sont habités par les gardiens. Une belle salle
voûtée, qui contient une bibliothèque, des cartes de géographie et
quelques instrumens de mathématiques, a été destinée au logement
des curieux qui viennent visiter les travaux du phare, et que sou-
vent la mer condamne à une réclusion forcée.
Quand, à la marée haute, on passe aux environs du massif de Bell-
Rock , que la mer recouvre tout entier, et que du sein des flots on
voit s'élancer vers le ciel la légère et audacieuse colonne, on a peine
à s'expliquer par quel prodige sa base de granit se trouve si solide-
ment assise sur l'abîme toujours mobile et toujours grondant, et on
se demande à quelle profondeur s'enfoncent les profondes racines dq
l'édifice. Puis, livrant carrière à l'imagination, on se figure que l'on
navigue sur les ruines d'une ville qu'un déluge aurait submergée la
veille, et dont un seul monument resté debout, une tour svelte et
élancée, comme le campanile de Saint-Marc, ou une colonne triom-
phale, indiquerait l'emplacement. Mais si la tempête gronde, si
l'Océan en fureur pousse contre la base du phare ses vagues mon-
strueuses, qui, glissant le long des murailles, viennent attacher
22 REVUE DE PARIS.
leurs blanches guirlandes d'écume à la moitié de sa hauteur, ou qui
s'y brisent en se repliant avec le retentissement du tonnerre, on
admire, en voyant ces masses puissantes que fend la base de granit,
comment un édifice si frêle en apparence peut résister à de si terri-
bles assauts. L'étonnement s'accroît encore si, par quelque ouragan
de l'équinoxe, on se trouve emprisonné entre les murailles de la
tour de Bell-Rock.
Durant ces effroyables coups de mer, les solides assises de gra-
nit de la tour semblent mobiles et tremblantes ; l'édiGce frémit de la
base au sommet, qui semble vaciller dans les airs. Chacune des dé-
tonnations des énormes vagues qui viennent se briser contre les
murailles, avec le bruit du canon, le fait vibrer comme un tube
de verre fragile, et cependant aucun des objets que renferment les
différons étages n'est déplacé par ces secousses qui agissent sur
l'édifice entier, comme sur un corps élastique qui plierait et se relè-
verait tout d'une pièce, mais dont aucune des parties ne se disjoindrait.
Les gardiens du phare, situé à douze milles de la côte , communi-
quent peu avec la terre, à laquelle leur demeure n'appartient pas
plus que le navire n'appartient au rivage. Mais leur navire, à eux,
est toujours au port, et solidement ancré au milieu de l'océan, dont
il brave les tempêtes. Au haut de son gréement de granit, brille,
dans les nuits d'orage, l'étoile du salut, étoile flamboyante qu'allume
chaque soir une main vigilante, et dont les navigateurs fuient avec
terreur les redoutables clartés, comme ils fuyaient autrefois le re-
tentissement funèbre de la cloche des moines d'Arbroath! Ces feux ,
brillant dans la nuit, parlent à leurs yeux comme autrefois les sons
de la cloche parlaient à leurs oreilles: ils leur disent que de ce côté
le naufrage et la mort les attendent.
Depuis que le phare de Bell-Rock a été construit, aucun navire
ne s'est perdu sur ce rocher, autrefois si redouté. C'est là l'intérêt
produit par les 45,000 livres sterling qu'il a coûté à bâtir. Cet inté-
rêt en vaut bien un autre.
— Les phares de l'île de May que vous voyez briller tous deux, là-
bas, à un mille de nous, sont plus utiles encore, nous dit le capitaine
du Calcilonia, qui s'était rapproché de nous et qui prenait part à la
conversation, car ils se trouvent sur le chemin d'Edimbourg dont ils
sont la clé, et si la brume, qui vient de terre, s'épaissit, s'ils nous
refusent leur lumière, nous serons obligés de jeter l'ancre à l'entrée
du Fortk' et nous ne pourrons mouiller cette nuit au pied de la jetée
deLeith.
REVUE DE PARIS. 23
Le capitaine n'avait pas encore achevé , que le vent du nord-est
se leva, refoulant les brouillards vers la terre. Nous passions dans
ce moment à demi-portée de canon du phare de l'île de May; deux
heures ne s'étaient pas écoulées, que les matelots du navire laissaient
tomber l'ancre; nous étions arrivés à Leith.
Au moment où l'ancre tomba , une heure du matin sonnait aux
horloges de Leith. Il n'y avait pas à songer à débarquer à cette heure;
tout Leith dormait, car à Leith on est régulier comme à Edimbourg,
et d'ailleurs comment, dans l'entrepont du navire, démêler son ba-
gage de celui de cent autres passagers? Un grand silence, interrompu
seulement par la voix monotone des gardiens de nuit, régnait sur la
ville ; ces voix répétaient l'heure que sonnaient tour à tour les hor-
loges, et dans l'éloignement semblaient se répondre l'une à l'autre.
Leith à cette heure présentait l'aspect d'une grande ville ; de longs
cordons de lumière, formés par l'éclairage au gaz, s'alongeaient
dans diverses directions. On eût dit les grandes rues de Londres, Re-
Hcnt-Streei, Oxford- Sircct, Porilancl-Place. C'étaient les rues de Leith,
assez courtes du reste, mais aboutissant à de belles avenues qui s'é-
tendent jusqu'à Edimbourg, ou New-Haven, et sont éclairées au gaz.
La route qui joint Leith à Edimbourg, le Pyrée moderne à la moderne
Athènes, était surtout étincelante de lumière. Les phares de la ville,
les lanternes des bâtimens des docks, près de nous et dans le lointain ,
les lumières d'Edimbourg complétaient l'illumination. La nuit était
froide ; après quelques instans donnés à la curiosité , voyant qu'on
ne débarquerait que le lendemain au point du jour, je traversai les
salons du navire et redescendis dans les cabines où dormait toute
la compagnie. Je m'étendis dans mon cadre, et, doucementbercépar
le balancement du navire, je ne tardai pas à m'endormir. La nuit était
profonde encore quand je fus éveillé par la voix de mes compagnons.
— A touel? criait l'un, et le steward apportait une serviette. — Warm
iraier ! disait l'autre , et on apportait une bouilloire. Quelle heure
était- il donc? et pourquoi tout ce mouvement? Je pressai le bouton
de ma montre ; six heures et demie sonnèrent. Je me frottais les
yeux. Ktait-il possible? six heures et demie du matin ! A Londres
à six heures et demie il faisait grand jour, ici les ténèbres étaient
épaisses, et il était impossible de [s'habiller sans lumières. C'est
qu'en moins de cinquante heures nous avions franchi une demi-dou-
zaine des degrés qui nous séparent du pôle; au commencement de fé-
vrier, nous retrouvions les longues nuits du commencement de jan-
vier. Malgré la demi-obscurité de la chambre des passagers, mal
24 REVUE DE PARIS.
éclairée par les lampes de nuit, toute la compagnie fut bientôt sur
pied. Nous montâmes sur le pont que les vagues lueurs du matin com-
mençaient à éclairer. Les poulies jouaient vigoureusement dans les
entreponts, remontant les marchandises et les bagages des passagers
qu'on y avait déposés. L'opération fut longue; il fallait démêler sa
propriété de la propriété de cent autres compagnons de route. Une
heure s'écoula avant que nous pussions quitter le bâtiment; le jour
était enfin arrivé. En ce moment , de petits bateaux que la vapeur
faisait mouvoir, se détachèrent du rivage, et tournant autour de
notre steamer, vinrent se ranger à droite et à gauche. Les dimensions
naines, l'agilité de ces bateaux, l'empressement qu'ils mettaient à
nous accoster, formaient un amusant spectacle. On eût dit les enfans
de notre grand navire qui venaient le fêter à son arrivée. Passagers,
bagages, marchandises, furent lestement descendus sur les petits
steamers. Les petites machines jouèrent, leurs petites ailes battirent
la vague, et quelques instans après nous touchions la jetée de balsate
de Leith. Le vapeur employée à conduire jusqu'à des canots nous
avait mis en goût; arrivés à la jetée, nous nous attendions à trouver
quelque nouvelle machine à vapeur qui nous enlèverait, passagers et
bagages, pour nous déposer dans des vaggons dontle vol rapide nous
eût portés en quelques instans au centre de la métropole écossaise.
Mais il n'en fut rien. Leith, que ses illuminations au gaz faisaient
paraître si vivante la nuit, était morte le matin. Quelques portefaix
en guenilles se montraient seuls dans les rues presque désertes. Ils
s'emparèrent de nos bagages qu'ils déposèrent dans de mauvais
fiacres pareils à ceux qui roulaient, il y a une quinzaine d'années,
dans les rues de Paris, c'est-à-dire tout délabrés, sans glaces, d'une
abominable saleté, et traînés par des espèces de poneys de réforme.
In de ces brillans équipages me conduisit plus lestement que je ne
l'espérais (car de Leith à Edimbourg il faut toujours monter) dans
Queen-Street , où je devais trouver un gîte. J'avais négligé Leith que
je comptais revoir un autre jour.
Frédéeuc Mercey.
LES
DEUX SŒURS.1
Il y avait trois ans passés que la tristesse et l'ennui avaient con-
duit Bussy aux eaux de Bagnères de Bigorre. Jeune, il avait aimé;
jeune, il avait souffert; frappé au matin de la vie dans ses croyances
les plus chères, son cœur ne s'était point relevé, et sa jeunesse
morne et désœuvrée touchait déjà presque à son déclin. La société
des eaux était nombreuse et brillante : Bussy s'y montra comme par-
tout, réservé, silencieux, et d'une gravité un peu théâtrale. Quel-
ques personnes qui , l'année précédente, l'avaient rencontré aux
bains de Lucques et qui le retrouvèrent aux Pyrénées, le surnom-
maient Tristan le voyageur. 11 était beau d'ailleurs et sa tristesse allait
bien à sa beauté; son regard était fier, mais on devinait aisément que
l'amour devait en adoucir l'expression impérieuse et sévère. Ses
lèvres minces , qui ne souriaient jamais , semblaient un arc au repos.
Son visage était pâle : les femmes lisaient quelque chose de fatal sur
son front dévasté.
Parmi celles qui se disputaient la royauté des eaux, plusieurs
étaient parées de charmes, d'esprit et de grâce; mais toutes abdi-
quèrent leurs prétentions aux pieds de Mme de Belnave, et le sceptre
échut à la seule d'entre elles qui ne l'eût point sollicité. Jeune, belle,
d'une beauté que relevait encore un air de souffrance rêveuse, Ma-
rianna apparut à Bagnères comme une de ces créations qu'enfante
(1) Ce fragment est tiré d'un roman que M. Jules Sandeau publiera dans les premiers jours
de février 1838, sous le titre de Harianna, chez Henri Dupuis, rue de la Monnaie, 11. Ce
nouvel ouvrage, supérieur à Madame de Sommerville par l'invention et par le style , nou6
parait appelé à un succès vraiment littéraire.
26 REVUE DE PARIS.
seul le génie des poètes. C'était une de ces âmes qui ne doivent rien
au monde qui ne les connaît pas. Elevée aux champs qu'elle déser-
tait pour la première fois, ses manières offraient un singulier mé-
lange de hardiesse et de timidité : parfois même elles affectaient je
ne sais quelle brusquerie pétulante qui venait d'une secrète inquiétude
et d'une ardeur inoccupée. Familière et presque virile, son intimité
était d'un facile accès ; mais sa Gère chasteté et son instinctive no-
blesse mêlaient au laisser -aller de toute sa personne des airs de
vierge et de duchesse qui contrastaient d'une façon étrange avec son
mépris des convenances et son ignorance du monde ; et si nulle ne
savait mieux qu'elle encourager la sympathie, elle savait mieux que
toute autre commander un saint respect. Tout révélait en elle une
nature luxuriante qui s'agitait impatiemment sous le poids de ses
richesses inactives. On eût dit que la vie circulait frémissante entre
les boucles de son épaisse et noire chevelure. On sentait comme un
feu caché sous cette peau brune, fine et transparente. Sa taille était
frêle, mais soutenue par une svelte et gracieuse audace. Son front
net et pur disait bien que les orages et la passion n'avaient point
grondé sur cette noble tête; mais l'expression de sec yeux, brûlante,
fatiguée, maladive, accusait des luttes intérieures, terribles, inces-
santes, inavouées.
M. de Belnave accompagnait sa femme. C'était un homme de dis-
tinction, d'un abord froid, d'une gravité simple, un véritable gen-
tilhomme. Son maintien était austère, ses traits réguliers, son élé-
gance compassée; son aspect, ses gestes, son langage exhalaient un
parfum d'aristocratie native que n'avaient pu altérer le commerce ni
l'industrie. Il paraissait se ployer avec une indulgence paternelle au
caractère de Marianna, et la chevaleresque conflance qu'il mettait en
elle honorait également l'un et l'autre époux.
M. de Belnave était propriétaire des forges de Blanforl , qu'il
exploitait avec son associé, M. Valtone. M. Valtone avait épousé la
sœur de Marianna , et les deux ménages vivaient sous le même toit ,
unis par le double lien des affections et des intérêts. Bien que d'une
nature moins élevée que celle de M. de Belnave, M. Valtone était
d'une haute probité, d'une intelligence active et rompue aux affaires,
d'un dévouement à toute épreuve. D'ailleurs une vieille affection liait
ces deux hommes, et les avait faits frères bien avant le mariage.
Amis d'enfance, ils avaient grandi côte à côte; appuyés l'un sur
l'autre, ils avaient traversé la vie. se chauffant au même soleil, s'abri-
tant sous le même manteau. Pauvres, le travail les avait enrichis;
REVUE DE PARIS. 27
après des années laborieuses, tous deux s'étaient assis dans le même
bonheur. Inaccessibles aux passions de l'oisive jeunesse, étrangers
aux calculs d'une ambition peu scrupuleuse, ils étaient arrivés au
grand jour, tête haute et par le droit chemin. C'est que la fortune
n'avait pas été le seul but de leurs communs efforts : c'est que leur
amitié n'était pas une de ces liaisons complaisantes qui ne vivent que
de concessions mutuelles. Rigide et sévère, elle les avait faits riches
et meilleurs. Heureux, on les vit aussi peu embarrassés de leurs
richesses qu'ils l'avaient été de leur pauvreté. Us répandirent autour
d'eux l'aisance et le bien-être : ils employèrent les bras inoccupés;
Blanfort prit une face nouvelle. Puis, lorsqu'ils eurent assuré le pré-
sent et qu'ils se crurent maîtres de l'avenir, autant que chacun ici-bas
peut se croire maître du lendemain, ils se tournèrent vers le ma-
riage , l'envisageant comme un devoir propre à sanctifier leurs pro-
spérités. Plus âgé que M. de Belnave, M.Valtone se maria le premier,
et, trois ans plus tard, M. de Belnave épousa la belle-sœur de son
associé. Noëmi et Marianna de Vieilleville appartenaient à l'une des
meilleures familles de la Creuse. Elevées à la campagne , sous l'œil
vigilant de leur grand' mère, toutes deux étaient nobles et belles, et
bien que leur fortune ne répondît pas à celle des deux amis, ceux-ci,
en les épousant, ne songèrent point qu'ils sacrifiaient leur intérêt à
leur inclination , tant ces deux filles charmantes leur apportaient de
grâce, d'esprit et de tendresse.
Les premières années de cette double union avaient été fécondes
en beaux jours. Blanfort est un joli village du Berry : de rustiques ha-
bitations semées au pied d'une colline, entre Argenton et Le Blanc,
se mirent dans l'eau de la Creuse, qui arrose cette partie du dépar-
tement de l'Indre avant de se jeter dans la Vienne. Les forges s'éten-
dent sur la rive opposée et donnent au paysage un aspect animé, pit-
toresque et presque sauvage. Sur la même rive, plus avant dans les
terres, une maison de construction élégante et moderne se cache
derrière des massifs de chênes, d'ormes et de trembles, dont le
feuillage amortit le bruit étourdissant des cyclopes. C'est là que les
deux ménages avaient établi leur bonheur. Mais, à leur insu, ce
bonheur était déjà bien ébranlé , à l'époque où M. de Belnave avait
accompagné Marianna aux eaux de Bagnères de Bigorre.
M. de Belnave et son ami étaient deux natures inhabiles aux pué-
rilités de l'amour. Trempés de bonne heure dans la réalité, habitués
à traduire leurs sentimens par leurs actions, leur tendresse, rigide
et concise, manquait d'expansion et de charmes. Le travail les avait
28 REVUE DE PARIS.
préservés de ces désirs sans but, de ces aspirations tumultueuses
qui tourmentent la jeunesse oisive. Chez eux , la passion avait revêtu
les formes austères du devoir. Ils n'étaient ni rêveurs, ni poètes.
L'aspect d'un beau paysage ne les jetait pas dans de ravissantes
extases. Le bruit des forges de Blanfort était plus doux à leurs
oreilles que le murmure des brises printanières, et leurs regards
souriaient plus complaisamment au rouge éclat de leurs fourneaux
qu'aux rayons argentés de la lune, glissant le soir à travers les aulnes.
Mais ils aimaient leurs femmes d'une affection vraie et profonde, et
jamais l'humeur, le caprice ou l'ennui n'altéraient leur immuable
bonté. Leur amour ne se perdait jamais dans les régions éthérées;
mais Noëmi et Marianna pouvaient le trouver à toute heure dans le
milieu calme et serein où il était acclimaté.
Noëmi s'était pliée sans efforts apparens aux exigences de la vie
conjugale. Sa jeunesse avait été religieuse, occupée; et, soit que ses
rêves n'allassent pas au-delà de son horizon , soit qu'elle les retînt
prisonniers dans son sein et que Dieu eût mis en elle une de ces âmes
résignées qui ne se confient point à la terre, soit enfin qu'elle fût
née pour cette condition silencieuse et bornée qui s'appelle la vie
domestique , toujours est-il que sa chaste beauté avait su conserver
l'éclatante blancheur du lis, ses yeux l'azur du ciel, ses lèvres le
sourire des anges , et que son bonheur semblait suffire à la modestie
de son ambition.
Il n'en fut pas ainsi de sa sœur. Le silence des champs, l'étude,
la rêverie, la lecture, avaient développé, dans Marianna, plus de
force que de tendresse, plus de curiosité que de sensibilité vraie.
Elle n'avait vécu jusqu'alors que dans le monde des chimères. Seule,
au bord de la Creuse, sur le flanc des coteaux, le long des haies
verdoyantes, elle s'était arrangé d'avance une existence héroïque,
toute remplie de beaux dévouemens et de sublimes sacrifices. Elle
avait entrevu des luttes, des combats, des amours traversés, des
félicités tourmentées. Avant d'avoir joui , elle avait tout épuisé; elle
avait traduit l'avenir en poème. Lorsqu'il lui fallut descendre de cet
empyrée dans l'atmosphère tempérée de Blanfort, celte ame dut se
sentir pénétrée d'un froid mortel. L'affectueuse bonté de M. de Bel-
nave ne ressemblait en rien aux passions orageuses que Marianna
avait entendues gronder dans ses songes. M. de Belnave lui-même,
malgré la distinction de ses manières , ne pouvait guère être comparé
aux figures poétiques qui avaient visité la solitude de cette enfant.
Toutefois, le changement de lieu et de position, la joie de retrouver
REVUE DE PARIS. 29
Noëmi, l'espèce de solennité qui entoure les premiers mois du ma-
riage, les soins affectueux de M. de Belnave, les prévenances frater-
nelles de M. Valtone, l'activité qui régnait à Blanfort , le bruit des
forges, le mouvement de l'industrie, tous ces accidens d'une vie
nouvelle aplanirent pour Marianna le rude passage des rêves à la
réalité. D'ailleurs , les premiers transports de M. de Belnave se mon-
trèrent chaleureux, sinon exaltés. Vivement épris de sa jeune et
belle épouse, on le vit se livrer presque exclusivement aux préoc-
cupations de son bonheur, et la première année de cette union , sans
réaliser toutes les espérances de Marianna, donna cependant une
ample moisson d'heureux jours. Mais comme la vie ne saurait se
passer à parler d'amour, M. de Belnave reprit bientôt ses habitudes
froides et laborieuses, et, s'autorisant de la sincérité de son affection
pour se dispenser du soin de la manifester, il laissa Marianna se
dévorer en silence. Les sources de tendresse étaient toujours en lui;
mais, au lieu de s'épancher, les eaux dormaient dans le creux du
rocher.
M. de Belnave fut coupable. L'amour, comme la divinité du sein de
laquelle il émane, demande un culte extérieur. Si les amans font à la
passion la part trop large et trop belle, les maris la lui mesurent
avec une parcimonie sordide. C'est là ce qui les perd tous. La paresse
et la vanité encouragent leur froideur et bercent leur indifférence.
Ils présument tellement de leurs charmes, qu'ils ne songent pas même
à les faire valoir. Avoir leur aveugle confiance, il semble qu'ils aient
constitué leurs femmes en majorats et qu'elles soient inaliénables.
Que peuvent cependant ces créatures négligées , qui ont vingt-quatre
heures par jour à donner aux pensées d'amour? que peuvent-elles
contre la séduction qui s'offre à elles parée de tous les artifices du
cœur, de toutes les grâces du langage? Bésistent-elles? Les maris
n'en savent gré qu'à leur mérite, et ne pardonneraient pas au triomphe
d'avoir coûté de sérieux efforts. Qu'elles succombent, ils se révoltent
et s'indignent. Il a fallu un rival de chair et d'os pour éveiller leur
jalousie et fouetter leur ame engourdie. Eh! malheureux! vous
ignorez que ce rival n'a fait que succéder à mille autres , tous plus
jeunes, tous plus aimés. Ces rivaux mystérieux étaient les fantômes
évoqués par la tristesse et l'ennui. Que de fois vos femmes n'ont-clles
pas senti, durant les longs jours d'abandon, leurs lèvres pâlir et
trembler sous des baisers rêvés qui n'étaient pas les vôtres ! Que de
fois n'ont-ell<*s pas pressé sur leur sein de brûlantes images qui ne
vous ressemblaient pas 1 Pourquoi donc étiez-vous si tranquilles
•10 REVUE BE PARIS.
alors ? Ou vous soupçonniez ces infidélités de la pensée, et dans votre
sécurité vous n'étiez que des fous ; ou vous imaginiez que vos épouses
délaissées ne peuplaient leurs heures solitaires que de votre souvenir
adoré, et dans votre présomption vous n'étiez que des sots.
M. de Belnave était tout simplement ce que nous pourrions appeler
un cœurmuet, une ame silencieuse. L'extrême exaltation deM .rianna
aurait suffi pour le compléter. Le temps seul pouvait corriger ces
deux natures et fondre dans un rapport égal leurs défauts et leurs
qualités. Mais les âmes enthousiastes ne savent pas attendre. Marianna
s'exagéra la froideur de son mari. Abandonnée à elle-même, son
imagination, un instant assoupie, se réveilla plus vive et plus fou-
gueuse; son cœur, qui ne trouvait plus d'alimens, se consuma. Au
lieu d'apprendre à jouir des biens qu'elle avait sous la main , elle
s'étudia à les méconnaître. Le bonheur était près d'elle, elle s'épuisa
à le chercher dans les espaces imaginaires. Qui n'eût cru à la félicité
de cette femme? Elle seule n'y croyait pas. Le calme plat de ses jours
pesait sur elle comme un manteau de plomb. Elle sentait en elle-même
une énergie à soulever les montagnes, et elle étouffait dans le cercle
étroit de ses devoirs. Entourée de toutes les joies du luxe et du
bien-être , elle eût donné tous ces trésors pour une vie pauvre, mais
aventureuse et libre. Cette enfant demandait la liberté, et n'avait
jamais connu la servitude; mais elle avait besoin d'outrager sa des-
tinée, tant son ame ennuyée était avide de douleur. Fatiguée du re-
pos, elle eût voulu remuer à tout prix les eaux dormantes de sa vie.
L'inaltérable bonté de M. de Belnave l'irritait. Peut-être eût-elle
préféré un mari brutal et jaloux; véritablement malheureuse, elle se
serait trouvée moins misérable.
C'était à Noëmi que Marianna confiait ses ennuis, ses tristesses,
son cœur agité, et ses vagues inquiétudes, ses aspirations brûlantes.
M"e Valtone l'écoutait d'un air doux et mélancolique; puis, par de
tendres conseils, par des paroles toutes pleines d'une sagesse indul-
gente et bonne , elle essayait de réprimer les écarts de cette imagi-
nation; elle s'efforçait de la ramener au sentiment de son bonheur,
à une appréciation plus juste et plus sensée des choses d'ici-bas. Sa
voix était grave, ses discours prudens et maternels : car Noëmi
comptait quelques années de plus que M"" de Belnave, et son âge,
autant que sa raison précoce, lui donnait sur sa sœur une autorité
de mère. Parfois cette raison parvenait à contenir les élans de Ma-
rianna; parfois aussi la sérénité de Noëmi, la sainteté de ses exem-
ples, la modestie de ses désirs, exerçaient d'heureuses influences, et
REVUE DE PARIS. 31
la paix semblait rentrer dans cette ame tourmentée. Mais ce n'était
qu'un calme passager que troublaient bientôt de nouveaux orages.
C'était alors que Mme Yaltone osait se montrer plus sévère ; mais ses
enseignemens ne trouvaient plus qu'un esprit rebelle , et Marianna
croyait justifier ses douleurs en les déclarant incomprises.
M. de Belnave, qui aimait sérieusement sa femme, était loin de
soupçonner tant de luttes et tant de misères ; pour M. Valtone , il en
était plus loin encore. Le travail absorbait exclusivement ces deux
hommes et ne leur laissait guère le loisir de fouiller les abîmes du cœur.
Plusieurs années s'écoulèrent ainsi, sans apporter aucune modifi-
cation bien remarquable dans la situation des deux ménages. C'étaient
toujours le même calme et la même uniformité, le même ciel et les
mêmes ombrages. M. de Belnave et son associé avaient achevé de se
pétrifier dans la réalité. Ils s'étaient habitués à regarder leurs femmes
comme des meubles propres et luisans qui faisaient honneur à leur
maison, et qui n'exigeaient aucun frais d'entretien. Noëmi tenait le
sceptre domestique avec une fermeté qui n'excluait en elle aucun
charme. Pour Marianna , elle posait dans la petite colonie comme une
oeuvre d'art, comme une belle inutilité. Le dessin, le piano, la lec-
ture des romans modernes, les courses à cheval , les promenades
solitaires, remplissaient ses journées oisives. Elle avait su conserver
d'ailleurs une humeur douce, un caractère égal, et M. de Belnave
n'imaginait pas que sa femme pût ne pas être heureuse. Oui , sans
doute, elle était heureuse! mais elle mourait d'ennui.
Un soir, Marianna se croyait seule dans sa chambre. Accoudée sur
l'appui de sa fenêtre ouverte, elle contemplait le soleil qui descendait
derrière les coteaux couronnés de pampres. La nature, fatiguée de
parfums, de chaleur et de vie, semblait se reposer des voluptés du
jour. Bientôt les brises de la nuit se levèrent : le feuillage, ranimé
par leurs fraîches haleines , frissonna; les rainettes chantèrent sur le
bord des étangs, et les notes du rossignol éclatèrent à de longs in-
tervalles. L'air était chargé d'enivrantes senteurs. On entendait au
loin le bruit des écluses, les aboiemens des chiens, et ces mille ru-
meurs pleines de mélancolie et de mystère qui s'élèvent des champs
endormis. La lune reposait sur les prairies qu'elle inondait de sa
blanche lumière; les étoiles étincelaient au ciel ; la rivière se dérou-
lait, comme un ruban d'argent, à travers les plaines murmurantes.
Nuits fatales aux cœurs solitaires! Marianna pressa sa poitrine avoc
désespoir, comme pour y refouler d'inutiles désirs; puis, se jetant
sur son lit , elle fondit en larmes.
32 REVUE DE PARIS.
Ce spectacle fut nouveau pour M. de Belnave qui venait d'entrer
dans la chambre de sa femme. 11 lui prit la main, et d'une voix affec-
tueuse :
— Tu pleures, lui dit-il; qu'as-tu?
— Rien , répondit-elle en essuyant ses yeux.
Il insista, mais vainement. Sa sollicitude alarmée s'adressa à Noëmi.
Mme Valtone répondit timidement que Marianna s'ennuyait peut-être.
Le lendemain , M. de Belnave offrit à sa femme le choix des distrac-
tions, et, huit jours après, une chaise de poste les emportait tous
deux au pied des Pyrénées.
George et Marianna se rencontrèrent à Bagnères. Ces deux ennuis
devaient se comprendre l'un l'autre : ils se comprirent. Marianna vit
bientôt apparaître les rives enchantées qu'elle n'avait jusqu'alors
entrevues que dans ses songes. La poésie des lieux , la majesté des
monts, l'entraînement d'une société nouvelle, les hommages qui
s'attachaient à ses pas, les fêtes brillantes, les excursions aventu-
reuses, qu'autorise la vie des eaux, toujours indépendante et libre,
tout concourut à l'égarer et à la perdre. Ses vœux inexaucés trou-
vèrent dans Bussy des sympathies intelligentes. Ses pensées les plus
mystérieuses, ses plus confuses espérances lui furent traduites dans
un langage passionné. George lui formula son cœur; puis il pleura
sur elle. Elle était une de ces âmes d'élite qui portent la peine de leur
haute origine, un ange solitaire perdu parmi les hommes, une exilée
du ciel qui se souvient de la patrie absente. Puis, après s'être em-
paré des tristesses de Marianna et lui en avoir fait les honneurs, il
raconta les siennes. Il chanta les douleurs de ses jeunes années :
amour méconnu, conûance trahie, liaison brisée! Il étala des plaies
encore saignantes et pleura sur lui-même. Il exagéra ses regrets avec
art; il exploita les malheurs d'une vieille passion au profit d'une pas-
sion nouvelle. Mme de Belnave écoulait Bussy avec ce curieux intérêt
qui s'attache au voyageur revenu des contrées lointaines; et c'était
dans l'atmosphère embrasée des bals, plus souvent dans les vallées
chauffées aux rayons du midi, au bruit des cascades mugissantes,
c'était sous le soleil de l'amoureuse Espagne, que George et Ma-
Tianna, détachés, comme à leur insu, des caravanes qui visitaient
les monts, s'abandonnaient follement aux dangers de ces confidences !
Impatiente d'apprendre et de connaître, Marianna enviait l'expérience
de Bussy; lassé de tout, George, de son côté, enviait à Marianna
son heureuse ignorance. Mme de Belnave était aitérée des eaux amères
de la vie; il fallait à George de pures et fraîches ondes où son cœur
REVUE DE PARIS. 33
pùl se régénérer. L'un avait la science et l'autre la jeunesse. Il n'était
pas bien difficile de prévoir que ces deux natures chercheraient à se
compléter par l'échange de leurs trésors, et finiraient par s'absorber
dans un même amour. Mmc de Belnave aima, et Bussy crut aimer.
Comme lui, qui n'a pris ses regains pour l'espoir d'une moisson nou-
velle? Hélas! nous sommes tous ainsi. Nous ne renonçons point do-
cilement aux illusions qui vont nous échapper. Avant de se glacer et
de s'endormir du repos éternel, le cœur se révolte et se débat long-
temps sous la main de fer qui l'opprime. Il essaie encore ses forces
expirantes, et presque toujours il entraîne avec lui dans la tombe le
jeune cœur qui n'a pu le sauver.
Cependant, que faisait M. de Belnave? Il favorisait de la meilleure
grâce du monde un bonheur qui n'était pas le sien. Bussy, bien qu'il
ne procédât ni de don Juan ni de Lovelace, possédait toutefois les
premiers éiémens de la séduction. Il débuta fort habilement par
capter l'amitié de M. de Belnave : ruse assez commune aux amans,
qu'on flétrirait du nom de lâche perfidie, s'il s'agissait de dérober
un secret d'industrie à quelque commerçant, mais qui devient une
gentillesse dès qu'il s'agit seulement de tromper un mari et de lui
voler sa femme. Le manuel de l'adultère diffère, sur plusieurs points,
de celui des honnêtes gens.
Hâtons-nous de dire que le bonheur de Bussy se réduisit aux effu-
sions du sentiment. Ce n'est pas que George fût homme à se con-
tenter de joies purement extatiques; mais il y avait dans Marianna
une chasteté sauvage qui dominait sans efforts toutes les phases de
la passion. Pareil à la flamme du bois d'aloës, qui ne donne point
de fumée, l'amour brûlait dans ce cœur sans en ternir l'éclat, sans
en altérer la pureté. Marianna ne soupçonnait même pas que cet
amour pût être criminel, et elle s'abandonnait sans crainte aux
charmes d'une liaison qui devait la perdre plus tard. Mais il en est
toujours ainsi : les brises du rivage sont douces et parfumées; la
vague déferle mollement sur la plage; la mer chatoie sous l'azur du
ciel. Nous partons, nous nous aventurons gaiement sur ces ondes
unies comme une glace. Comment prévoir que le vent, qui joue dans
nos voiles, nous brisera contre les récifs, et que le (lot qui nous ca-
resse doit nous jeter un jour, tout meurtris, sur la grève?
La saison des bains expirait. M. de Belnave aurait failli à sa des-
tinée, s il n'eût engagé Bussy à venir passer l'automne à Blanfort.
Il lui offrit l'hospitalité avec insistance. George s'était donné pour
un amant passionné de la métallurgie. A l'entendre, la célébrité des
TOME XLVIII. ni<:EMni\E. 3
34 REVUE DE PARIS.
forges de Blanfort était allée jusqu'à lui. Il avait un oncle maître de
forges dans le Jura, et il était curieux de comparer le minerai du
Berry à celui de la France-Comté; curieux surtout, ajoutait-il, de
cultiver la connaissance d'un homme aussi distingué que l'était M. de
Belnave. Il devait rester encore quelques semaines dans les Pyré-
nées; mais, en retournant à Paris, il serait heureux de se détourner
de sa route pour recueillir sur son passage les bénéfices d'une hos-
pitalité qui lui était offerte avec tant de grâce. Marianna en ressentit
moins de joie que de tristesse. Elle comprit que Bussy se jouait de
M. de Belnave, et son cœur fut blessé dans la dignité de son époux.
Cette dignité, qui l'avait compromise? Qui avait autorisé Bussy à la
méconnaître? Elle fit un retour sur elle-même et se reconnut cou-
pable. Mais pour cette ame avide d'émotions de tout genre, le re-
mords naissant assaisonnait les jouissances, et, en les troublant, les
lui faisait plus chères.
Les deux époux partirent. Tout avait pris pour Marianna une face
nouvelle. Les beautés de la route , qu'elle avait à peine remarquées
en allant de Blanfort à Bagnères, la plongèrent, au retour, dans un
muet enchantement. Il lui semblait que la terre venait de fleurir, que
le ciel s'était paré d'un éclat plus doux, et que les bois , les champs
et les coteaux avaient, pour la voir passer, revêtu leurs habits de
fête. Quel changement s'était opéré dans son existence? Qu'attendait-
elle de l'avenir? où allaient ses espérances? Elle l'ignorait elle-même.
Elle vivait dans l'heure présente. Elle se disait bien que la fin de
l'automne amènerait George à Blanfort : mais quand même cette
joie n'eût pas été promise à son espoir, sa félicité n'en aurait été ni
moins complète ni moins enivrante. Elle aimait, elle était aimée; ces
deux mots résumaient tout pour elle. Elle voyait Bussy, elle enten-
dait sa voix, et tout son être s'abîmait dans un sentiment de béati-
tude, large et profond comme le ciel.
Après avoir traversé les champs de la Vienne et brûlé le pavé de
la petite ville du Blanc, la chaise de poste côtoya le cours de la
Creuse. Bientôt le bruit des marteaux, retentissant sur les enclumes,
troubla le silence de l'air, et les maisons groupées au pied de la col-
line apparurent tapies dans la verdure, comme des nids d'oiseaux
dans un buisson. C'était Blanfort. La voiture s'arrêta, et Marianna
tomba dans les bras de sa sœur. Elle l'embrassa avec effusion; tout
ce qu'elle aimait lui était devenu plus cher. Les eaux de la rivière lui
parurent plus limpides, ses prés plus verts, sa maison plus riante.
Elle visita avec des transports d'enfant tous les lieux où elle avait
REVUE DE PARIS. 35
semé tant d'ennuis dévorans, tant de sombres tristesses. Il y avait en.
elle une plénitude de délices qui débordait sur toute chose. Elle se
senta;t si heureuse, qu'elle croyait communiquer à chaque objet des
parcelles de son bonheur; car, dans nos grandes joies, comme dans
nos grandes douleurs, nous imaginons toujours que la nature sym-
pathise avec les dispositions de notre ame. Tristes, tout pleure avec
nos larmes : le ruisseau se plaint aux cailloux de son lit ; la bise gémit
et sanglotte, les saules se penchent éplorés sur le rivage. Joyeux,
tout s'égaie avec nous : le ruisseau gazouille, le ciel regarde la terre
avec amour, et les saules livrent aux baisers du vent leur feuillage
pâle de volupté.
Il eût été bien facile à M. de Belnave d'exploiter à son profit ce
retour de Marianna à la vie et à la jeunesse; en donnant à sa ten-
dresse plus d'expansion , de chaleur et de grâce, il eût bien aisément,
sans doute, ramené cette flamme égarée au foyer du devoir. Mais il
ne soupçonnait rien , ne prévoyait rien. A peine de retour à Blanfort,
il ne s'occupa qu'à réparer le temps qu'il avait perdu à Bagnères, et
Marianna ne fut pas plus distraite dans son bonheur qu'elle ne l'avait
été dans sa tristesse. Mme de Belnave n'était pas indifférente à son
mari; loin de là! M. de Belnave aimait sa femme, et l'aimait certai-
nement beaucoup. Si Marianna l'eût exigé, il l'aurait conduite au
pied du Caucase tout aussi bien qu'au pied des Pyrénées. Mais il
ignorait, hélas ! qu'il n'en est pas de l'amour comme du courage; que
l'amour qui ne cherche point à se faire valoir, c'est-à-dire qui n'est
ni fanfaron, ni menteur, ni bavard, est, en général, quelque chose
de fort insignifiant et d'assez maussade, et qu'une tirade poétique,
un regard fatal, un soupir étouffé, ont presque toujours disputé
victorieusement les cœurs féminins, — je parle des plus sages, des
plus prudens et des plus rebelles, — au dévouement sans ostentation
d'une paisible et bourgeoise affection.
Le changement opéré dans Marianna n'échappa point à M""' Val-
tone, qui l'observa d'abord avec joie, mais qui, plus clairvoyante
que M. de Belnave, en soupçonna bientôt la véritable cause. Dans le
récit détaillé que Marianna fit à sa sœur de son si' jour à Bagnères,
de ses plaisirs, de ses excursions, George Bussy se trouva toujours
sur le premier plan, et ce nom de Bussy revint si souvent dans les
discours de Marianna, qu'il finit par éveiller dans l'esprit de Nocmi
une vague inquiétude. Celte inquiétude se changea presque en un
sentiment d'effroi, quand Noëmi apprit que cet étranger était attendu
à Blanfort. Toutefois elle ne sollicita point les confidences de sa sœur;
3.
36 REVUE DE PARIS.
ces confidences l'auraient obligée peut-être à dispenser le blâme ou
le conseil, et elle savait combien cette nature était ombrageuse et
jalouse de sa fière liberté ; elle savait qu'en lui signalant le danger,
elle éveillerait dans ce cœur plus d'audace que de prudence. Elle
résolut d'étudier le mal avec, circonspection, de veiller sur Marianna
à l'insu d'elle-même et de la couvrir d'une mystérieuse égide, se
promettant d'avoir recours à des moyens plus efficaces, si le danger
devenait trop imminent.
Une lettre de George annonça son arrivée à Blanfort. Au jour in-
diqué, M. de Belnave alla lui-même au Blanc pour accueillir le voya-
geur. On touchait alors à la fin de septembre; la saison était belle,
les coteaux commençaient à se parer des mille teintes de l'automne.
Durant le court trajet de la ville au village, George acheva de con-
quérir les bonnes grâces de M. de Belnave. 11 admira le pays, moins
en artiste qu'en agronome. Il s'extasia moins sur la beauté des sites
que sur l'entretien des prairies. Il professa pour les travaux et pour
les plaisirs de la vie champêtre une chaleureuse sympathie. 11 dis-
serta longuement sur J'importalion et sur l'exportation des fers. l\
sut découvrir le filon des opinions politiques de son hôte et l'exploiter
avec un art merveilleux. Enfin , il parla sur tout avec une gravité
qui plut singulièrement à M. de Belnave, et quoique Bussy fût bien
près de franchir le seuil qui sépare la jeunesse de la \irililé, l'hon-
nête maître de forges s'étonna de trouver dans un homme si jeune
un jugement%i mûr, dans un enfant du siècle une raison si désinté-
ressée. Tout en causant , ils arrivèrent à Blanfort. Marianna, Noëmi
et M. Valtone les attendaient sur le bord de la route. Marianna tres-
saillit, et tout son cœur passa sur sa figure. M. Valtone accueillit
l'étranger avec une cordiale politesse. Mais, chose étrange! à peine
George et Noëmi se furent-ils envisagés l'un l'autre qu'ils se devi-
nèrent. Noëmi comprit que son instinct ne l'avait pas trompée, et que
c'était bien là l'ange du mal qui poursuivait la perte d'une ame; et,
de son côté, en voyant celte blanche créature, au front calme et
limpide, au port grave, au maintien céleste, en la voyant près de sa
sœur, qu'elle semblait envelopper d'invisibles ailes, George comprit
que c'était là l'ange gardien qui devait lui disputer sa proie. Dès les
premiers instans, il s'établit entre ces deux êtres une lutte secrète,
et le premier regard qu'ils échangèrent fut comme un regard de défi .
Bussy avait compté sur de faciles joies; il essuya des déceptions
de tout genre. Venu à Blanfort avec la pieuse intention de continuer
le grand œuvre qu'il avait entamé à Bagnères , il vit échouer tous
REVUE DE PARIS. 37
ses projets : arrivé le cœur plein d'espoir, il partit la rage dans le
cœur. En voici la cause :
J'ai dit que, durant le trajet du Blanc à Blanfort, George, qui s'était
donné déjà pour un grand métallurgiste, avait eu l'imprudence de
professer un vif amour pour les travaux rustiques et pour les plaisirs
champêtres. M. de Belnave le présenta donc à son associé comme un
amant des métaux , de l'agriculture et de la chasse. M. Valtone était
précisément un agronome fanatique, et de plus un véritable des-
cendant de Nemrod. De son côté, M. de Belnave était passionné
pour son industrie. Tous deux, chacun dans sa spécialité, cherchè-
rent à rendre le séjour de Blanfort agréable à leur hôte, et tous
deux firent si bien qu'ils réussirent à le lui rendre insupportable, et
que George, qui avait commencé par se railler tout bas de la con-
fiance de ces vertueux maris, se crut parfois le jouet d'une mystifi-
cation infernale. Si M. de Belnave ne lui fit pas grâce d'une barre de
fer, son ami se montra plus impitoyable encore. Chaque matin ,
George vit entrer dans sa chambre, avec le premier rayon du jour,
M. Valtone, le terrible M. Valtone, qui, entouré d'une meute de
chiens, armé de pied en cap, les guêtres de cuir aux jambes, le
carnier au dos, le fusil au bras, apparaissait comme une ombre
vengeresse, l'arrachait au sommeil et le traînait à travers champs,
les pieds dans la rosée, la tête dans les brumes de l'automne. L'in-
fortuné suivait ce rude compagnon en le donnant au diable. Il n'avait
de sa vie brûlé de poudre qu'au tir. Les perdreaux passaient sans
danger à travers son plomb inoffensif, les cailles lui riaient au nez,
les lièvres lui faisaient la grimace. Il rentrait à Blanfort, léger de
gibier, mais lourd de fatigue. M. de Belnave le guettait au retour et
le menait aux forges. M. Valtone le reprenait pour lui faire visiter
ses métairies, ses champs, son jardin anglais et ses prairies artifi-
cielles. Si George parvenait à échapper aux persécutions de ses
hôtes, Noëmi le harcelait plus cruellement encore. Elle était tou-
jours auprès de Marianna, toujours grave, vigilante et maternelle.
Fidèle à son rôle d'homme dégoûté de la vie et revenu de toutes cho-
ses, Bussy cherchait-il à se posera la manière des héros dcByron,
et à s'envelopper d'un éclat sombre et poétique, Noëmi le raillait
avec un esprit fin et le ramenait bientôt à ses proportions naturelles.
Frappait-il de mépris toute foi et toute croyance, affectait-il un
scepticisme amer, INoëmi le défendait intrépidement contre lui-même,
assurant qu'elle le tenait pour un aimable et honnête jeune homme
■qui ne se calomniait sans doute que pour prévenir la médisance.
38 REVCE DE PARIS.
Parlait-il de l'ennui qui pesait sur ses jours, Noëmi lui conseillait le
travail; de son existence achevée, Noëmi lui prouvait qu'il commen-
çait à peine la vie ; de ses malheurs, elle convenait qu'il était bien
malheureux en effet — à la chasse surtout, ajoutait-elle — mais elle
lui démontrait qu'au milieu de ses désastres, il devait encore remer-
cier la destinée qui avait bien voulu lui laisser une santé robuste
pour les supporter, une fortune indépendante pour se distraire, et
toutes les apparences du bonheur pour cacher tant de calamités. Elle
lui prenait toutes ses phrases, les perçait avec une aiguille d'or, et
après en avoir chassé le vent, les lui rendait aussi plates que les
lambeaux d'un ballon crevé. Elle le traduisait en prose; elle le for-
çait à descendre des régions sublimes où il se réfugiait, et à marcher,
comme un simple mortel, sur notre misérable planète. Vainement
cherchait-il à regagner les nuages : la raison de Noëmi l'atteignait
bientôt dans son vol , et rien n'était plus plaisant que de le voir alors
retomber lourdement sur le sol de la réalité. C'était surtout sur le
terrain de ses malheurs que Mme Valtone aimait à le poursuivre. Les
malheurs de M. Bussy étaient passés en proverbe à Blanfort, et lors-
que le soir, durant la veillée, au coin des feux clairs de l'automne,'
ou dans les sentiers effeuillés, Noëmi disait gravement : — Monsieur
Bussy, contez-nous donc un de ces malheurs que vous contez si bien,
Mme de Belnave elle-même ne pouvait s'empêcher de sourire. Enfin,
Noëmi manœuvra de telle sorte, qu'en moins de quinze jours elle
dépouilla George de ses grands airs, de son manteau couleur de
muraille, de sa bonne dague de Tolède, et qu'il ne resta plus de
Bussy qu'un garçon bien portant , digne en tout point 6e faire partie
du jury et de la garde nationale, et beaucoup meilleur au fond qu'il
ne le prétendait lui-même.
Je ne pense pas qu'il y ait au monde une position plus critique que
celle de l'homme qui se sent dépoétisé sous les yeux de la femme qu'il
aime. George accepta en homme d'esprit les railleries de Mme Val-
tone; mais il en saisit le véritable sens, et, en homme d'esprit, il
comprit vaillamment qu'il jouait le rôle d'un sot. Au bout de trois
semaines, il prétexta des affaires qui le rappelaient impérieusement
à Paris. Il avait vu toutes ses batteries enclouées, toutes ses pièces
d'or changées en cuivre. La place n'était plus tenable. il partit, mais
altéré de vengeance. Près de s'éloigner, il jeta à Noëmi un regard
fler et dédaigneux, auquel elle ne répondit que par un calme sourire.
Comme les anges, elle triomphait sans orgueil. Aussitôt que George
eut disparu, au détour du sentier, Mœe Valtone, par un mouvement
REVUE DE PARIS. 39
spontané, attira Marianna sur sa poitrine, et l'y tint long-temps em-
brassée. Elle ne savait pas qu'elle venait de perdre sa sœur en
croyant la sauver.
Mme de Belnave n'avait pas entrevu bien nettement pourquoi Noëmi
s'était attachée à déprécier Bussy; mais elle avait souffert dans
l'amour-propre de l'homme qu'elle aimait, et, pour le venger, elle se
crut obligée de lui faire dans son cœur une part plus large et plus
belle. D'ailleurs, sous la froide raison de Noëmi , George avait grandi
aux yeux de Marianna; comme elle , il était incompris, comme elle,
méconnu, et Mme Valtone n'avait réussi qu'à mettre un lien de plus
entre ces deux âmes. Dans sa sagesse inexpérimentée, elle ignorait
combien la passion est subtile et glisse aisément entre les doigts qui es-
saient de la comprimer ; combien surtout elle est ingénieuse à s'encou-
rager elle-même, à se caresser avec les verges destinées à la corriger.
Si, d'un côté, Noëmi avait, à son insu, aggravé le mal au lieu de
le guérir, de l'autre, elle avait merveilleusement disposé Bussy à en
proGter. George était parti de Blanfort comme un sanglier blessé.
Aigri par le dépit, irrité , ar les obstacles, son amour, en s'exaspé-
rant, était devenu passion mauvaise. De retour à Paris, il promit à
son orgueil une satisfaction éclatante; il jura d'immoler Marianna
moins à sa tendresse qu'à sa vengeance, et de changer en larmes de
désespoir le calme sourire qu'il avait emporté, comme un dernier
trait, à son cœur saignant. La veille de son départ, il avait trouvé
le moyen d entretenir Marianna en secret. Il s'était plaint douce-
ment, et pourtant avec quelque amertume, et Mme de Belnave, moins
par entraînement que par un sentiment de générosité — elle crut du
moins qu'il en était ainsi — avait livré aux baisers de George son
front, ses joues brûlantes et ses cheveux frémissans. Etaient-ils des-
tinés à se revoir un jour? Ce jour, ils n'osaient le prévoir; mais ils
devaient s'aimer d'un amour éternel et tromper, par des lettres fré-
quentes, les ennuis de la séparation. Avant de s'éloigner, Bussy
n'avait pas oublié d'indisposer, par d'habiles insinuations, Marianna
contre Noëmi ; de lui présenter sa sœur comme une nature sans élé-
vation et sans poésie, complètement incapable de sympathiser avec
les âmes d'élite. Il avait classé charitablement MM. de Belnave et
Valtone dans le règne minéral et fini par s'apitoyer sur Marianna,
qu'il voyait s'étioler et mourir dans cette atmosphère sans soleil.
Les lettres de George ne se firent pas attendre. Grâce aux rela-
tions nombreuses que Marianna avait formées à Bagnères et qu'elle
entretenait par une correspondance active, ces lettres purent arriver
40 REVUE DE PARIS.
à Blanfort sans éveiller aucun soupçon; elles arrivèrent empoison-
nées et brûlâmes comme la tunique de Nessus. Ce n'est pas que le
cœur de Bussy fût un foyer bien ardent ; mais ce profond ennui cher-
chait à se distraire en jouant la passion et parvenait parfois à se
tromper lui-même. D'ailleurs, cette liaison, loin de se présenter
sous un aspect vulgaire, réunissait toutes les conditions que recher-
chent avidement les âmes fatiguées , et George y trouvait mille
charmes de pureté, d'innocence qui le reportaient délicieusement
aux jours, déjà si loin, de sa jeunesse. Pour Marianna, cette cor-
respondance devint toute sa vie, elle y jeta tous les trésors d'expan-
sion que n'avait pas su exploiter M. de Belnave; elle s'y déchargea
des flots de vie qui l'avaient si long-temps oppressée; tout son être
s'y épanouit en fleurs de tendresse, de passion et de grâce. Cet
échange d'idées et de sentimens absorba son activité, peupla sa soli-
tude et répandit sur son existence une solennité mystérieuse. Lors-
qu'après la veillée tout reposait à Blanfort et qu'on n'entendait plus
que le murmure de l'onde qui se mêlait aux longs soupirs du vent,
elle s'enfermait dans sa chambre, et là, pareille à ces fleurs étoilées
qui se ferment à la lumière et ne s'ouvrent qu'aux baisers du soir,
seule, à la lueur de la lampe, astre cher aux amans, elle commen-
çait sa journée : c'était l'heure de son réveil, l'heure à laquelle le
soleil paraissait sur son horizon. Alors il se faisait en elle comme une
matinée de printemps. Toutes ses joies s'éveillaient et battaient des
ailes; toutes ses pensées de bonheur et d'amour gazouillaient dans
son cœur comme une couvée de fauvettes! 0 nuit, plus belle que le
jour! les âmes rêveuses qu'étouffe l'atmosphère où s'agitent les
hommes, aiment à vivre dans ton ombre! Ton haleine est pure et n'a
point passé sur les paroles de la terre; tes astres sont doux et bien-
veillans; tu endors les puissans, et tu livres le monde aux nobles
âmes qu'il opprime. Tu es le jour des amans et des poètes; ils se
lèvent avec tes étoiles et disparaissent comme elles aux premiers
rayons de l'aube. Tu vois parfois, sur les gazons baignés de tes
molles clartés , tandis que les cités reposent, de blancs fantômes
accourir et former des danses légères; mais dès que l'aurore a fait
pâlir les diamans de ton front, ces enfans de l'air, poussant un cri
d'effroi , se dispersent et s'évanouissent , comme des flocons de
brume aux premiers feux qui empourprent l'orient. Ces fantômes ne
sont-ils pas des âmes froissées par les tristes réalités que le soleil
éclaire; des âmes que le jour offense, et qui t'attendent pour, vivre
et pour aimer !
REVUE DE PARIS. 41
Ainsi, madame de Belnave s'était créé une double existence : le
jour, calme et sereine, d'une humeur égale et facile, elle se prêtait
volontiers aux allures bourgeoises de Blanfort; la nuit, retirée dans
sa chambre, elle s'enfermait avec son amour, et la vraie vie commen-
çait pour elle. Que de fois les lueurs du matin la surprirent écrivant
encore, ou plongée dans de délicieuses extases. A peine remarquées à
Blanfort, ces longues veilles n'étonnaient personne, et si M. de Bel-
nave songeait à s'en plaindre, c'était seulement par sollicitude pour
la santé de cette enfant. Au reste, ces façons d'agir n'étaient point
nouvelles, Marianna les avait depuis long-temps adoptées; seule-
ment, les nuits qu'elle consumait autrefois dans l'étude, espérant
mater le cœur par l'esprit, n'étaient plus remplies que par sa cor-
respondance avec George. L'imagination s'égare aisément dans ces
muets entretiens et la passion y trouve des séductions d'autant plus
dangereuses, qu'elle dispose à son gré de la réalité et que l'éloi-
gnement ne lui permet pas d'en toucher les aspérités ni d'en aper-
cevoir les ombres. L'amour de Mme de Belnave s'exalta en se racon-
tant; sa plume fut comme une baguette magique sous laquelle elle
vit éclore une radieuse image, parée de toutes les perfections que les
femmes prodiguent aux héros de leurs songes. Elle s'enivra de sa
création , à laquelle chaque nuit ajouta quelque nouvel attrait, quel-
que grâce nouvelle. Chacune de ses lettres fut une perle qu'elle dé-
tacha de son ame pour en parer le front de son amant. Bientôt l'être
qu'elle aimait n'exista plus que dans sa tête. George ne fut plus pour
elle qu'un prétexte piurle déploiement de ses facultés, un canevas
pour les broderies de sa pensée , un thème pour les divines mélodies
qui chantaient en elle. Elle se fit, à son insu , l'artiste de son bon-
heur; elle crut s'éprendre de George, et ne s'éprit que de son œuvre.
Joyaux dignes d'enrichir la cassette d'un roi, ses lettres furent tour
à tour l'expression brûlante de son cœur et le récit détaillé de ses
jours; elle se récita tout entière. Tout ce qui sentait, pensait et res-
pirait en elle, gravita vers Bussy, comme le feu du ciel remonte vers
sa source, comme les parfums de la terre s'élèvent vers le soleil.
Quant aux lettres de George , elles ressemblaient à ces épîtres amou-
reuses qui font que la femme qui les reçoit prond Werther en sou-
verain mépris et Saint-Preux en pitié profonde. Il n'est pas une femme
qui n'ait la prétention d'être ou d'avoir été plus éloquemment aimée
que ne le furent Charlotte et Julie. George savait, au besoin, dé-
vider des périodes, semer les métaphores dans le style comme les
bleuets dans les sillons. Tout ce brocart n'était, à vrai dire, que
42 REVUE DE PARIS.
tapisserie de brocatelle, dont le parfilage auraifdonné moins d'ar-
gent que de soie et moins de soie que de coton. Mais Mm(" de Belnave
était trop enivrée pour ne pas se méprendre aisément sur la qualité,
et Noëmi, qui aurait pu réduire tout ceci à sa juste valeur, n'était
pas invitée à donner son avis.
Ainsi , le temps fuyait emportant Marianna sur les ailes de la pas-
sion, et promenant madame Valtone dans les sentiers vulgaires de
la vie domestique. Depuis le départ de Bussy, il s'était établi entre
les deux sœurs un sentiment de gêne et de contrainte qui, d'abord
presque imperceptible, avait fini par grandir et peser sur leur inti-
mité. Le souvenir de Bussy avait élevé entre elles comme un mur de
glace , et, bien qu'il ne fût jamais question de cet homme dans leurs
discours, Marianna comprenait vaguement qu'elle était devinée,
iVoëmi, qu'elle était importune. D'ailleurs, Mme de Belnave, qui ne
pardonnait pas à sa sœur le calme et le bonheur dont celle-ci sem-
blait jouir, éprouvait auprès d'elle ces mouvemens de malaise et d'hu-
meur qu'éprouvent les gens qui ne font rien auprès de ceux qui tra-
vaillent. Pour M. de Belnave, il n'imaginait pas qu'il put y avoir
quelque chose de changé dans son ménage. Il aimait sa femme et se
trouvait suffisamment aimé. Heureux, il la croyait heureuse, et tous
deux vivaient dans un parfait équilibre d'estime et d'affection réci-
proques; car Marianna aimait son mari. Les premiers jours de son
bonheur n'avaient pas été sans remords ; mais comme M. de Belnave
ne s'était jamais inquiété de réclamer, pour son propre compte, la
part qu'elle faisait à Bussy, elle avait Cni par jouir paisiblement d'un
amour qui ne dépouillait personne, et qui lui semblait n'apporter
aucun préjudice réel aux félicités conjugales.
L'hiver avait passé ; les bois reverdissaient au souffle du prin-
temps ; toutes les joies s'éveillaient et chantaient sous le ciel ; les
brises, parfumées de violettes et d'aubépines, couraient le long des
traînes ; les oiseaux se poursuivaient dans les haies ; les insectes
bruissaient dans les sillons; tout n'était que parfum, harmonie,
amour, espérance. Malheur alors au cœur qui ne peut plus aimer!
C'est au milieu de ces ilôts de sève et de vie qui débordent de toutes
parts , que les âmes flétries avant le temps se reploient douloureu-
sement sur elles-mêmes. L'éclat des beaux jours ne fait qu'irriter
leur impuissance ; le luxe des champs et des bois insulte à leur sté-
rilité, et, sous l'azur des cieux, leurs ruines se revêtent d'un aspect
plus morne et plus sombre. A la riante et belle jeunesse, les forêts
aux vertes senteurs, les sentiers mystérieux , les gazons embaumés,
REVUE DE PARIS. 43
les prairies étoilées de fleurs! Mais à tous, que l'orage a brisés et
qui n'êtes plus qu'un débris de vous-mêmes, à vous, tristes enfans,
des jours plus graves et plus austères , qui ne vous sollicitent point
au bonheur et ne demandent rien à votre indigence; à vous l'au-
tomne aux splendeurs voilées, au soleil mourant, aux rameaux dé-
pouillés ! Alors , du moins , tout pleure autour de vous , comme vous,
tout décline, tout pâlit, tout s'efface, et, comme en votre cœur les
souvenirs flétris, les feuilles desséchées, emportées par le vent, se
plaignent tristement dans la plaine.
Il y avait bien long-temps que Marianna n'avait assisté, sans une
excitation secrète et maladive, au retour de la belle saison. Ce
n'était pas l'impuissance des âmes dévastées qui jadis s'irritait en
elle, mais au contraire une exubérance de vie qui s'indignait de se
sentir comprimée, lorsque la sève coulait autour d'elle à pleins bords,
que les bourgeons éclataient, que les plantes germaient, et que
toute la terre, joyeuse et rajeunie, s'épanouissait au soleil. Alors elle
s'agitait sans but , elle pleurait sans comprendre la cause de ses
larmes , elle cherchait les champs avec ardeur et les fuyait avec co-
lère; et, lorsqu'en traversant les prairies, elle voyait deux fleurs
fraîchement entr'ouvertes qui se balançaient dans un même rayon
de lumière, elle passait sombre et rêveuse et se demandait pourquoi
Dieu l'avait faite moins heureuse que l'ancolie ou que la germandrée.
Cette fois, aussi jeune, aussi belle que le printemps, elle le salua des
mille joyeux cris de son ame. Elle pleura , mais de volupté , et
Mme Yaltone, étonnée de la voir sereine comme le ciel, vive et lé-
gère comme l'oiseau , épanouie comme les plantes , l'observait parfois
avec inquiétude, et se demandait si tout ce bonheur était bien la
conquête de la résignation.
Ce fut à cette époque que M. de Belnave se vit appelé à Paris par
les intérêts de sa maison. La révolution de Juillet venait de frapper
le commerce dans toutes ses branches; les fortunes les plus solides
chancelaient ; la défiance était partout et l'argent nulle part. M. de
Belnave avait à Paris une sœur qui l'avait prié plus d'une fois de lui
amener Marianna, et, de son côté, Marianna avait manifesté souvent
le désir de voir Paris, qu'elle ne connaissait pas. L'occasion était
belle , il en profita. Il proposa à sa femme le voyage de la capitale :
elle accepta et partit avec joie.
ÎS'oëmi , en la voyant partir, sentit son cœur triste jusqu'à la mort.
Jules Sandeau.
L'IRLANDE.
m.
lies Annales et les Ruines.
Les manuscrits. — Anglo-Irlandais et Milésiens-Irlandais. — Massacres de Mullamust. —
Poésies des bardes. — Les O'By rne. — Le comte de Cork. — Cromwell. — Act of
Seulement. — O'Brian-Na-Murtha. — Les Stuarts, —Guillaume III.
— Les statuts irlandais.
Pour étudier l'Irlande, pour bien savoir ce qu'elle a été et ce qu'elle
a souffert, on ne peut guère consulter que les traditions de cités ou de clans;
on n'a que quelques manuscrits mystérieusement enfouis dans les cartons de
sociétés savantes, des actes authentiques mêlés à des papiers d'anciennes fa-
milles, ou bien des récits venus de voix austères, et que le ciel, ami des
voyageurs, jette parfois sur les hasards de la route. Quant aux livres, il
en est peu qui aient osé ou pu tout dire, et de ceux-ci encore les exem-
plaires sont plus que rares. On peut même dire que depuis Henri II, l'Ir-
lande n'a pas d'histoire, pas d'autre du moins que celle où les faits princi-
paux, surtout ceux qui intéressent la métropole, sont entassés, sans aucune
des particularités qui leur donneraient le mouvement et la couleur, et leur
imprimeraient un irrécusable caractère de vérité.
Il en sera ainsi jusqu'à ce que les archives anglo-normandes de Dublin et
les papiers d'état de Londres soient unis et combinés avec les archives irlan-
daises éparses en Irlande, et, ce qui est pire, en tout pays. Tel écrivain
aurait pu colliger un peu celles-ci , à grands frais de patience et de temps,
qui ne pourra t obtenir accès aux Records of the Pale. Pour qui a une idée
de l'orgueilleuse nationalité et de la cauteleuse politique de l'Angleterre,
fort peu soucieuse que les secrets de ses conquêtes et de i,a domination
soient mis au jour, il peut être certain que cet état de choses ne changera
pas. L'Irlande d'ailleurs est privée d'une source de renseignemens encore
plus féconde. Aux époques diverses des destructions de ses monastères, qui
REVUE DE PARIS. 45
étaient, comme tous les monastères de l'Europe catholique, des réceptacles
sacrés de chroniques nationales, de nombreuses archives furent détruites,
beaucoup d'autres furent emportées par les religieux et les prêtres fuyant en
exil, et depuis, ce qui restait s'en alla en grande partie avec les proscrits
des xvne et xvme siècles, dans les diverses contrées où ils se réfugièrent.
Peut-être cette absence d'une histoire complète, celte dispersion prolongée
des annales de l'Irlande, est-elle aussi le fait de l'apathie nationale. Aucun
des hommes qui , par leur fortune ou leur talent , auraient pu travailler uti-
lement à rassembler le plus possible de ces restes précieux, n'a donné un
exemple qui aurait peut-être trouvé des imitateurs, et enfanté un noble
esprit d'association. Passe encore pour les annales: je conçois jusqu'à un
certain point que les difficultés que présentait la recherche de ces manuscrits
dispersés aient effrayé plus d'une for tune, plus d'un courage ; et cependant ,
dafis un pays qui, malgré sa pauvreté , au moyen de souscriptions à un
penny, parvient à faire au libérateur une rente annuelle de près de cent
mille écus , on pourrait s'étonner que nul n'ait songé à une souscription
semblable pour rassembler les fragmens épars de l'édifice de sa nationalité.
Je conçois aussi que, durant tant de siècles d'oppression, la force, le temps
et le courage aient mauqué à beaucoup d'hommes pour une œuvre qui est
toute de calme et de méditations , et que, troublés par le souvenir du projet
avorté des moines de Donneghall, aux premiers jours du xvnc siècle, ils
aient reculé devant les obstacles politiques, nés de la division de l'Irlande en
deux peuples, dont le dominant déprécie et cherche à détruire le plus qu'il
peut une langue et une nationalité qu'il regarde comme anti-anglaises et anti-
protestantes. Mais aujourd'hui que Daniel O'Connell croit et dit avoir con-
fondu, en Irlande, dans un seul sentiment de liberté et de patriotisme, bien
des dissidences religieuses et politiques, la vieille et la jeune Irlande , la race
des Anglais conquéranset les fils des Irlandais conquis, comment se fait-il
qu'aucun des hommes dont les noms rappellent l'origine milésieune dans
toute sa pureté, n'ait songé du moins à rassembler, à mettre en corps d'ou-
vrage, tout ce qui reste de la poésie d'Erin? Il n'y aurait pourtant ni
grands frais à exposer, ni longs voyages à entreprendre pour cela. Il n'est
pas besoin de sortir de l'Irlande. Il suffit de la parcourir, de s'arrêter de
temps en temps pour écouter au seuil des cabanes, s'asseoir autour des
feux que les pêcheurs allument sur les grèves, et lire quelques feuilles vo-
lantes tenues en dévoie révérence parmi les livres de quelques érudits pa-
triotes de Munster ou de Dublin, et l'on parviendrait ainsi à reconstruire
l'édifice poétique auquel , durant trois mille ans, ont travaillé les enfans de
Milcsius. Certes, ce serait un noble et patriotique exemple à suivre, que celui
qui a été donné au dernier siècle par Owen- Jones, le Thames streel furrier,
ou, selon son titre bien mérité , le Cambrian Mwcenas de la principauté de
Galles. Cet excellent homme, dont la vie fut consacrée à la conservation
des trésors littéraires de son pays, fonda, en 1774, la société Gwyncddigion,
et rassembla, imprima et publia, à ses frais, avec une persévérance aussi
46 RENTE DE PARIS.
ardente qu'opiniâtre, son Archceologie af Wales, noble monument de littéra-
ture cymrique. Il employa son temps et sa fortune à recueillir tous les anciens
manuscrits relatifs à l'histoire, à la poésie, aux antiquités du pays de Galles,
et de plus il forma une collection de cent volumes in-4° de poésies welches,
publiées il y a quelques années par la société Cymrodorion.
On m'a dit toutefois qu'en 1823 un projet de recherches et de recouvre-
ment des annales d'Irlande fut soumis à la Commission des archives fondée
à Dublin. Des requêtes devaient être adressées aux ministres des affaires
étrangères des dilférens royaumes de l'Europe, afin que tous les chefs d'uni-
versités et de collèges, les supérieurs de monastères, les libraires, les con-
servateurs de bibliothèques publiques ou privées, les savans, les artistes, les
hommes lettrés fussent invités à transmettre les noms et le catalogue de tout
ancien document irlandais en leur possession , ou dont l'existence leur serait
connue. On avait même poussé le soin jusqu'à désigner quelques-uns de ces
documens d'après les traces qui en étaient restées en Irlande, avec l'in-
dication des lieux où l'on supposait que les recherches devaient être les
plus fructueuses. Certes, l'occasion était favorable; le monde et la sainte
alliance des rois de l'Europe étaient en paix générale et en fraternelle har-
monie ; du Danemark à l'Espagne, il n'est pas un homme de talent et de
cœur qui n'eut dignement répondu à cet appel de la nationalité irlandaise.
Mais, outre qu'une certaine portion des détenteurs actuels de l'Irlande, la
plus riche et la plus influente, s'arrangerait peu de tous ces trésors histori-
ques, l'Angleterre elle-même a intérêt à ce que la dispersion et l'oubli
pèsent éternellement sur des manuscrits dont les pages accusatrices peu-
vent jeter un jour si hideux sur sa domination , et appeler sur les héritiers
dévoués et triomphans des races de ses colonistes, avec la connaissance de
leurs procédés colonisateurs, la haine et le mépris de l'avenir. L'Angleterre
se souvenait de la réponse que fit à Elisabeth un des conseillers de cette
reine, qui, par je ne sais quelle étrange anomalie, voulait envoyer quérir
en Danemark d'anciennes archives de cette Irlande qu'elle anéantissait. —
Eh! majesté, lui fut-il dit, mieux vaut travailler à détruire ce qui reste des
preuves de son ancienne indépendance que s'occuper à en trouver de nou-
velles ! Il n'en reste que trop.
Or, en 1S23, fit pouvait, je vous le demande, l'Irlande catholique, l'Ir-
lande baffouée, n'existant plus comme nation que sur les cartes géographi-
ques, contre l'Irlande protestante et riche, flanquée de l'Angleterre, qui a
des ambassadeurs dans toutes les cours, des lords voyageurs sur toutes les
routes et des vaisseaux sur toutes les mers? La nationalité de l'Irlande en
fut donc pour son projet. Toutefois, l'Angleterre a eu beau opprimer l'Ir-
lande et s'efforcer d'y établir le protestantisme; moi, qui ne suis qu'un
étranger, traversant au pas de course quelques coins de cette terre mal-
heureuse, j'ai vu qu'il restait en effet assez de ces pages, souvent inache-
vées, sur lesquelles le sang du chroniqueur, interrompu par le coup de
mort , est tombé comme le sceau de la vérité au moment où la victime allait
REVUE DE PARIS. 47
paraître devant Dieu; j'ai recueilli , parmi les derniers nés des races milé-
siennes, assez de traditions, tombées des châteaux crénelés et des riches ma-
noirs dans leur pauvre cabane ouverte à tous les vents, pour savoir aujour-
d'hui combien était sainte et prophétique la voix de la jeune et belle Irlan-
daise qui s'écriait dans son patriotique enthousiasme : « Vienne donc le jour
de l'indépendance! et de chaque famille, de chaque chaumière, sortiront
des trésors d'accusations et d'anathèmes! Alors les noms de tous les bour-
reaux seront mis en regard des noms de toutes les victimes, et les man-
teaux spoliateurs, brodés d'or, seront jetés en face des haillons spoliés! »
Croyez-moi (et, quand il s'agit de l'Irlande, il n'est nul besoin de faire
profession de radicalisme pour cela, il suffit d'aimer sa propre patrie et de
se demander ce qu'on ferait si , par impossible, elle devenait aussi malheu-
reuse), croyez-moi donc : il est bien temps que cette justice arrive , et elle
arrivera! L'Europe, un jour, aura honte de s'être si long-temps laissée
prendre d'admiration et d'imitation pour une aristocratie orgueilleuse qui
vante à tout propos sa noblesse d'hier et ses vastes domaines, usurpés avec
leurs anciens noms. Elle saura surtout ce qu'il faut croire au juste des
principes conservateurs de ces tories d'Irlande, colonistes anglais , qui ont
toujours à vous montrer, imprimés sur vélin, dans quelque histoire géné-
rale ou privée, les panégyriques des vertus religieuses, politiques et so-
ciales dont leurs pères firent preuve sous le règne pacificateur d'Elisabeth,
ta reine vierge! sous le protectorat puritain de Cromwcll, ou durant les
rigueurs dynastiques de la maison d'Orange. Elle appréciera la nature des
vertus qui méritèrent les titres, pensions, donations, dont ces tories sont
aujourd'hui les héritiers; toutes choses qui les ont rendus les possesseurs
d'acres de terre par centaines de mille, de comtés tout entiers, de royaumes
dans un royaume , avec des villes, des lacs , des chaînes de montagnes , des
bras de mer, et qui ont fait, de toute une nation riche et indépendante, des
serfs expulsables à volonté, condamnables à n'avoir ni travail , ni pain, ni
asile.
En effet, la terre, en Irlande, n'appartient pas aux Irlandais; la pro-
priété en a été, par confiscation, dévolue à des aventuriers anglais. Les
Irlandais, eux, n'y sont plus, sauf de bien rares exceptions, soufferts qu'à
titre de tenanciers. Les enfans spoliés sont valets et fermiers dans les mai-
sons et sur les terres où jadis les pères étaient maîtres et possesseurs. Aussi
la population de l'Irlande est-elle coupée en deux portions bien distinctes,
opposées de langage en quelques lieux, de vues, d'intérêts et de religion
partout; ennemis irréconciliables durant dessiècles, et qui le seront toujours.
L'une est formée par les Anglo-Irlandais , l'autre par les Milcsicns-lr-
landais, la nation spoliatrice et conquérante et la nation dépouillée et vain-
cue; pour tout dire, les protestans et les catholiques; la première ayant
pour la seconde un mépris cruel, que celle-ci lui rend en haine profonde;
l'antique et moins apparente division du vieux royaume de France en Gau-
k8 REVUE DE PARIS.
lois et Francs; la lutte qui, après quatorze siècles de chances diverses , a
été close par le formidable niveau révolutionnaire de 89. Mais que cette lutte
serait bien autrement terrible ici ! A travers les six siècles de la domination
anglaise , le sang des deux races ne s'est point mêlé ; le peuple même d'Israël
n'obéit pas mieux à la loi du Seigneur, qui défendait de contracter alliance
avec les femmes des nations étrangères. Aussi l'Anglo-Irlandais et le Milé-
lésien-Irlandais ont-ils conservé le type de leur origine , rcconnaissable
môme à la couleur, aux traits du visage. Les intérêts n'ont pas plus été mêlés
que le sang; le premier a gardé ses usurpations, le second ses misères,
et l'origine îles propriétés ne s'est pas plus perdue que celle des races. Après
le combat (dont Dieu garde l'Irlande !), chaque famille dépouillée, sans
qu'il fût besoin de consulter les actes des tabellions.ou les cadastres d'autre-
fois, s'en irait reprendre la possession de ses biens. En Irlande, quelques
subversions qu'ait subies le sol , chaque habitant voit encore, mentalement,
!a place où était la borne, le buisson qui séparaient chaque héritage au mo-
ment où le seing royal le confisqua et le réunit à d'autres pour en faire un
seul héritage , vaste , immense , digne d'être une munificence de la couronne.
A ces deux grandes divisions de la population irlandaise, il faut ajouter
deux subdivisions, quoique moins apparentes à cette heure, peut-être : celle
des Anglo-Irlandais calhoUqtics , et celle des MUcsiens-Irlandais protes-
tons. La première fit long-temps cause commune avec les intérêts nationaux
du pays; mais elle passa franchement du côté de l'Angleterre, le jour où
l'Angleterre lui pardonna sa religion en faveur de son origine. La seconde,
par intérêt de fortune et de religion, fit taire les intérêts de la nationa-
lité, et cet abandou lui fut payé avec les terres prises sur ceux qui leur
restaient fidèles. Ces deux classes et celle des Anglo-Irlandais protestans
ont toujours oublié leurs dissidences religieuses, pour se réunir et travailler
ensemble à la ruine de l'Irlande.
C'est de cette sacrilège alliance qu'en 1573 , et la seizième année du long
règne d'Elisabeth, sortit une exécrable trahison, un crime atroce, dont j'ai
trouvé partout le souvenir en Irlande, et, dans la contrée qui en fut le théâtre,
le ressentiment qui perpétuera sans fin la haine pour l'Angleterre : les mas-
sacres de Mullamast. Ils eurent lieu sur le territoire de Leix, érigé peu de
temps après en comté, sous le nom de Qneeris County (Comté de la Reine).
Ce nom, qui pouvait passer comme une flatterie, est resté et restera comme
une flétrissure. Ce fut bien, en effet, le comté de la reine, le comté de
prédilection et bien selon le cœur de la reine , que celui où , de par la reine ,
les Kildare, les Wingfield, les Cosby, les Sidney, et tous les Fitz possibles,
leurs bâtards, égorgeurs cupides, entassèrent ruines sur ruines, cadavres
sur cadavres, assurés d'avoir servi par une telle conduite des goûts long-
temps épiés et bien conuus.
Cependant , fouillez les histoires imprimées , anglaises ou irlandaises, vous
ne trouverez rien sur cette boucherie de Mullamast, horrible guet-apens,
REVUE DE PARIS. 49
dont Méhémet-Àli , sans le savoir, je pense, a été le plagiaire contre les
Mamelouks. A peine trouve-t-on une mention et quelquefois une fausse
dale dans les anciennes histoires d'Angleterre.
Ce que j'ai appris sflr Mullamast, je l'ai lu dans le manuscrit du Milésien
Garret-Byrne, d'où mon gentilhomme du rail-way et sa belle et patriotique
fille avaient déjà extrait pour moi le récit traditionnel du meurtre et de la
spoliation de Fergus O'Kelly, tué par le comte Kildare. Je traduis :
« En l'an 1705, vivait un vieux gentilhomme du nom de Cullen, demeu-
rant dans le comté de Kildare. Il eut plusieurs conversations avec un Dwyer
et un Dowling, qui étaient à Mullamast, lorsque cet horrible massacre fut
commis, dans la seizième année du règne d'Elisabeth, anno Domini 1573.
Ces vieillards lui dirent souvent que le plan avait été conçu et exécuté
par des familles protestantes et catholiques, parmi lesquelles figuraient
les Bowens, les Kartpoles, les Hovendcns , les Dempsies comme catho-
liques. Ils dirent ensuite que ce furent particulièrement ces familles qui
attirèrent à Mullamast les victimes sans défiance, sous prétexte de former
une ligue offensive et défensive contre l'ennemi commun; que les personnes
massacrées étaient des sept clans du territoire de Leix, c'est-à-dire les
O' Mores, les O'Kellys, les O'Lalors, les Devoys, les Mac-Evoys, les O'Do-
rans , et les O'Dowlings , et que les mesures prises pour leur destruction
furent tellement efficaces, que sur la multitude qui entra dans le fort, un des
fils d'O'More fut le seul qui échappa au massacre.
« Ceci fait allusion à une tradition du pays qui rapporte que beaucoup
d'autres personnes, dont les noms figuraient sur la liste des victimes, échap-
pèrent à leur sort, au moyen d'un Harry Lawlor, qui, en approchant du
fort avec plusieurs de ses compagnons, leur fit observer en plaisantant
qu'il voyait beaucoup de monde entrer, mais qu'il n'en voyait point sortir.
Ses soupçons étant ainsi éveillés, il obtint de ses amis qu'ils resteraient en
arrière et qu'il entrerait seul, les engageant à prendre la fuite, s'il tardait
à revenir, car ils pourraient alors être certains qu'il y avait là-dessous
quelque trahison. Cet homme intrépide n'eut pas plus tôt mis le pied dans le
fort, qu'il aperçut les cadavres sanglans de ses amis, gisant çà et là sur les
dalles. Il tira aussitôt son épée et se fit jour hardiment à travers la foule des
assassins, jusqu'à ses compagnons, qu'il conduisit sains et saufs à Dysart,
près de Maryborough , et loin de tout danger. »
Le marbre et le bronze ont fastueusement perpétué le souvenir d'actions
moins nobles et moins courageuses que celle de Harry Lawlor. Mais le
pauvre Harry était Irlandais; son nom resta dans l'oubli. Puissé-je l'en tirer
avec celui des bourreaux anglais de Mullamast, auxquels la reine Elisabeth ,
comme don de joyeux avènement, quand elle prit l'investiture du Quccn's-
Counly, octroya, selon son usage, des titres et des honneurs avec les terres
et les propriétés des victimes!
Depuis Dcrmotli Mac Morrough qui, vers la fin du douzième siècle, appela
les Anglo-Normands à son aide, jusqu'au colonel Henri Lultrcll,qui, en 169a,
TOME XLVIII. DECEMBRE. 4
50 REVUE DE PARIS.
vendit aux forces du roi Guillaume le passage vers Limerik (1), jusqu'au
lâche et vil Donaugh, qui, après l'insurrection de 179S, livra à la police an-
glaise du Munster les deux frères Maccarth y-More (2); durant six siècles,
enfin , c'est de cette alliance qui conçut et exécuta le massacre de Mullamast,
c'est de ces deux classes réunies, les colonistes et les renégats, que sont sortis
tous ces misérables traîtres qui, se constituant les agens provocateurs, les
espions, les dénonciateurs, les huniers de l'Irlande, ont fait avorter les plus
hardies, les plus nobles tentatives enfantées par le désespoir et le courage
de leurs compatriotes , pour secouer le joug. C'est par eux que l'Angleterre
a pu appliquer à l'Irlande la maxime : diviser pour régner. Ce sont eux
qui, par leur vénalité et leurs trahisons, ont donné lieu à cet adage flétris-
sant que l'Angleterre cloue au front du peuple d'Irlande : Put anlrishman
on Ihe spil, and you icill find another lo turn him ( mettez un Irlandais à la
broche, et vous en trouverez un autre pour la tourner). L'adage aurait bien
du ajouter que le tourneur est ordinairement l'Irlandais devenu protestant
ou le'fils du coloniste anglais... Mais, en bonne conscience, est-ce bien là le
véritable peuple d'Irlande?
De tout cela est née l'inexorable fidélité des souvenirs dont je vous parlais
tout à l'heure , et qui ne peut pas plus se perdre en Irlande que ne pourra s'y
effacer la ligne de démarcation qui sépare la race anglaise de la race milésienne
pure. L'émancipation n'a pas apporté grand changement à cet état de choses,
parce qu'elle eut surtout en vue des droits politiques , ou de vanité , auxquels
ne participent guère les classes pauvres des Milésiens du pays; et il y avait
long-temps que pour les autres, les relations sociales et la fortune avaient fait
tomber en désuétude les sévérités tracassières des lois anglaises, et les ré-
glemens stupides et humilians du parlement d'Irlande. Aussi, malgré l'éman-
cipation, malgré le projet, né, dit-on, dans la tête de lord Melbourne,
et fort prôné par O'Connell, de faire aujourd'hui autant de baronnets des
(i) Ce malheureux, qui causa, par sa trahison, la déportation, la ruine et la mort de
nombreuses familles, coupables seulement de vouloir rester irlandaises et catholiques, vécut
exécré et méprisé de tous jusqu'en Tannée 1717. On m'a montré à Dublin, dans Stafford-
Street, la place où il fut tué d'un coup de feu dans sa chaise à porteur. Voici l'épitaphe-
épigramme qui lui fut faite:
Si le ciel est satisfait lorsque les mortels cessent de pécher,
Si l'enfer est joyeux de recevoir chez lui un scélérat,
Si la terre est bien aise d'ensevelir un traître ,
Tout doit être content: Luttrell est maintenant dans la tombe.
(2) A Killarney, dans le comté de Kerry, les bateliers des lacs m'ont raconté la fin héroïque
de ces deux beaux et braves jeunes hommes qui avaient levé un clan pour combattre les
Anglais. Sur la vieille route de Kenmare, qu'il surplombe, j'ai gravi le rocher presque inac-
cessible, le Robert 's-Cave, situé dans la propriété de M. Daniel Cronin, qui voulut bien m'y
conduire, et d'où ces deux proscrits se rendirent long-temps redoutables aux hmuers d'in-
surgés. Le misérable qui les livra vit encore, isolé, haï, nu, le plus pauvre parmi les plus
pauvres, mendiant et n'obtenant rien que des étrangers qui visitent Killarney, où il vit, et
qui ne le connaissent pas.
REVUE DE PARIS. 51
esquives catholiques envoyés au parlement, et de quelques possesseurs de
vingt mille livres sterling de rentes, le peuple irlandais, le peuple milésien
des tenanciers pris à bail ou à gages , ne se trouve guère plus confortable-
ment traité que par le passé. Aussi fut-il possible, — ce dont je doute, du
reste, — que dans un bel accès d'humeur conciliatrice, les sociétés savantes
et les familles jetassent au feu les manuscrits et les actes qui rappellent les
persécutions et les rapines des colonistes anglais; fùt-il possible que la portion
milésienne qui va être réennoblie , et toute la génération actuelle des Anglo-
Irlandais, consentissent à se donner mutuellement le baiser fraternel du bon
abbé Lamourette, il resterait encore, pour perpétuer la division des races
et les souvenirs des oppressions et des misères, les chants et les poèmes des
bardes de l'Irlande dans la vieille langue nationale. Ceux-là, on ne peut ni
les détruire, ni les jeter au feu, ni les tacher d'encre ou de sang; car c'est
avec ces chants que les femmes et les enfans, dans les cabanes, bercent les
nouveau-nés; car ce sont ces poèmes, de deux mille vers souvent, dont les
pâtres et les pêcheurs vous récitent des fragmens sublimes sur les monta-
gnes et sur les flots ; car ces chants et ces poèmes , qui ont traversé toutes les
persécutions, se perpétuent des pères aux enfans, comme dans des généra-
tions de rapsodes. Depuis Henri II jusqu'à la maison d'Orange, il n'est pas
une destruction de clan, pas une confiscation, pas un incendie, pas un
assassinat, pas une trahison que les bardes d'Irlande n'aient flétrie en vers
brûlans , année par année, et dont, avec eux , ne se perpétue le commen-
taire où vivent les noms des victimes et des bourreaux leurs héritiers! Ces
récits accusateurs, la génération actuelle peut aller les clouer, comme à un
poteau , sur les écussons et sur les terres des détenteurs de l'Irlande ! Elh'
aime à les redire , car ils sont sa vengeance et son orgueil ; car il n'est pas,
en vérité, de langue vivante ou morte qui puisse, par exemple, montrer un
hymne plus étincelant de poésie et de patriotisme, où respire plus cette foi
ardente qui rend les choses saintes, que l'ode adressée aux Milésiens vers la
fin du règne d'Elisabeth. Je la donne ici , parce que le commentaire qui la
suit résume et confirme tout ce que je viens de dire sur l'aristocratie anglo-
irlandaise; elle est d'ailleurs un des plus beaux spécimens de la vieille
langue de l'Irlande et de son antique poésie.
ODE AUX MILÉSIENS.
o Dieu vous protège, défenseurs du Gaël! Puissent vos ennemis ne jamais
triompher ! puissiez-vous ne jamais quitter honteusement le champ de ba-
taille !
« Généreux enfans ! sous vos armes éclatantes , réveillez-vous aux cris des
alarmes et de la gloire; combattez pour les vertes montagnes et pour les
bords fleuris des fleuves de votre Ile!
« Pour venger et pour sauver l'Irlande, vous devez braver tous les périls
de la guerre ! Sortez de ce sommeil court , mais profond , qui vous retenait
sur vos cimes ardues, au milieu des neiges et des orages!
'*.
52 REVUE DE PARIS.
« Que tardez-vous? Arrachez aux mains spoliatrices de l'étranger ia terre
de vos aïeux! Oubliez-vous donc et ses champs émaiilés de fleurs, et ses
palais, et ses tours superbes?
« Ce n'est point par défaut de cœur et d'énergie que nous servons les étran-
gers gorgés de nos dépouilles! Oh ! non! Plût à Dieu que , tous unis , nous
fussions déterminés à rester tous debout ou à tomber ensemble!
« O amertume de mon cœur! proscrits et dispersés, nos princes et nos
chefs sont errans sur la terre natale, à travers de sombres vallées et des fo-
rêts sauvages, traqués comme des loups, et chassés comme des bandits!
« Tandis qu'une horde féroce et sans remords régne sur nos plaines riantes,
et que ses armées vindicatives nous enveloppent et nous ravissent le repos
durant nos longues nuits!
« Non ! jusqu'à ce que vous les ayez écrasés dans le sang , nul rayon de joie
ne pénétrera plus au fond de mon ame. Bataillons empourprés si brillans
sous les armes , vos dangers font mes terreurs !
« Car leur sauvage haine ne sera assouvie que lorsqu'ils nous auront tous
extirpés, branche et racine! Dieu vous guide et vous garde nuit et jour, et
surtout à l'heure du combat!
a Eu avant, montagnards, en avant! le ciel est avec vous. Soyez fiers de
verser votre sang pour votre patrie. Ils doivent espérer le laurier du vain-
queur, ceux qui ont pour cri de veille : La liberté ou la mort! »
Quoique adressée, en apparence, aux IMilésieus en général, cette ode fut
principalement composée par Augus O'Daly pour le clan des O'Byrne de
Ranelagh, du comiéde YVichlow, descendans de Brondubh, le roi victorieux
du Linster au W siècle. Elle est conservée, par la respectable famille de
Cabintuly, reste de cette ancienne maison, dans un manuscrit qui a pour
titre : Book of Uijmc, et qui renferme des poèmes pleins de feu en l'hon-
neur du célèbre Fcàgh-Mac-Hugh , le chef héroïque et chevaleresque
de ce clan formidable, sous le règne d'Elisabeth. Suivant l'usage antique
des familles princières d'Irlande qui , ainsi que les princes arabes , avaient
à leur suite un poète pour écrire leur histoire, Angus O'Daly faisait partie
de la maison de Feagh-Mac-Hugh , et le barde était digne de ce héros sans
peur (dauntless hero ) et de ses cagle-bands ( bandes d'aigle ) , comme on
les appelle encore dans le Wichlow. Ce chef de clan, qui était un fléau ter-
rible pour les colonistes anglais, fut tué en 1598, dans une bataille contre
ses ennemis héréditaires, commandés par le lord député Rossell. Avec
Feagh-Mac-Hugh, tomba le redouté pouvoir des O'Uyrne, de ces guérillas
des montagnes d'Irlande qui , pendant des siècles, menacèrent les colonistes
de l'Angleterre, et portèrent souvent la dévastation et la mort jusque sous
les murs de Dublin , l'ancienne capitale du Linster. Les colonistes usèrent,
envers le clan déchu, de représailles telles que, dans la Vie d'Ormond , par
Carte, cet écrivain, tout Anglais qu'il était, n'a pu s'empêcher dédire que
« la destruction et la spoliation des O'Byrne offraient des scènes d'iniquité
et de barbarie qu'on chercherait en vain dans toute autre histoire ou dans
REVUE DE PARIS. 53
tout autre pays. » Les anciennes possessions de ce clan furent données aux
Brabazons Wingfields, depuis long-temps ralliés (car on trouve un William
Brabazon , lord trésorier et lord grand-justicier d'Irlande , sous Henri VIII) ,
et à de nouvelles familles anglaises dont les desceudans font aujourd'hui
partie de la riche et puissante aristocratie d'Irlande... A l'exception des
Cabintuly peut-être, les descendans des O'Byrne sont tombés au dernier
degré d'abaissement et de misère , et je les ai vus tendre la main !
Les poésies des bardes ne sont que les échos des plaintes des victimes : on
peut les repousser comme empreintes d'une trop légitime partialité; — mais
lisez ce qui vient d'être mis sous mes yeux dans le château de Dublin , à
deux pas du lord lieutenant, qui certes s'en doutait peu , au moment même
où je venais d'écrire les pages qui précèdent, alors que je croyais bien n'avoir
pour moi que la poétique autorité des bardes, contre l'origine des titres
nobiliaires et des domaines immenses de l'aristocratie de ce malheureux
royaume.
« Il est impossible de défendre les actes de colonisation {seulement) : sept
millions huit cents mille acres de terre ont été distribués , sous l'autorité de
cet acte (1) , à une bande d'aventuriers anglais civils et militaires , et a l'exclu-
sion presque totale des anciens habitans de l'Ile. Un grand nombre parmi
eux étaient demeurés étrangers à la révolte , et pourtant ils furent dépouillés
de leur héritage. Une nouvelle colonie (composée de toutes les diverses
sectes qui infestaient alors l'Angleterre, indêpendans, anabaptistes, scccdcrs,
brownisls, sociniens , millcnariens et dissidens de toute sorte, dont beau-
coup étaient infectés du levain de la démocratie) se répandit en Irlande et
fut mise en possession de l'héritage de ces habitans. Et je parle des hommes
avec un très grand respect personnel , quand je dis qu'une portion très con-
sidérable de l'opulence et du pouvoir du royaume d'Irlande se centralise
aujourd'hui parmi les descendans de cette bande d'aventuriers anglais.
Toute l'île fut confisquée, à l'exception des propriétés de cinq ou six an-
ciennes familles de sang anglais. Une portion considérable fut séquestrée
deux et trois fois, dans le cours d'un siècle; ainsi donc, la situation de l'Ir-
lande est sans pareille dans l'histoire du monde. »
Ce que vous venez de lire n'est point l'œuvre d'un proscrit , frappé dans
sa personne, dans sa famille, dans ses biens; ce n'est pas non plus l'œuvre
d'un mécontent qui se venge du refus d'un titre et d'un sourire de cour, ou
qui, par le patriotisme du fils, veut racheter les longues trahisons des
pères; ce n'est pas non plus une lettre écrite en confidence à quelque ami et
livrée par surprise à la publicité, c'est un document historique autant que
document puisse l'être. Il émane d'un Irlandais, il est vrai, mais de l'un
de ces Irlandais dont les pères ont trahi et vendu l'Irlande à l'Angleterre,
et qui ont eu leur part dans ses dépouilles. C'est l'œuvre d'un Irlandais de
ce clan des Gibbon, dont l'auteur de l'Ode aux Milésicns, le barde des
(l) Ce fut l'ouvrage de C'roaiwell.
5i REVUE DE PARIS.
O'Byrne disait, en 1600, dans une de ses épigrammes : « Il n'est point de
haine si invétérée que le temps n'affaiblisse et ne parvienne à éteindre; mais
la merci du ciel vint-elle à luire sur le clan des Fitz-Gibbon , leurs cœurs de
boue infecte et envenimée s'exciteraient encore, même sous les rayons de
la grâce, à de nouveaux crimes contre l'Irlande. »
J'en suis certainement bien fâché pour l'aristocratie et messieurs les lords
d'Irlande, et principalement pour les durs et implacables descendans de
Tristam Bereffort, l'obscur marchand de Londres; mais cette accablante
dénonciation de la légitimité de leurs titres de possession, et de l'antiquité
et delà pureté de leur noblesse, est littéralement extraite et très fidèlement
traduite du rapport fait, écrit et lu, en pleine chambre des lords d'Irlande,
dans l'année 1800, par le comte de Clare, chancelier d'Irlande (un Fitz-
Gibbon), qui fut toujours un ami zélé de la domination anglaise. Il fit ce
rapport lorsqu'il provoquait et appuyait de toutes ses forces, en plein par-
lement irlandais, le eill de l'union* ; de son rapport, il concluait très
logiquement que, puisque toute l'Irlande, à peu d'exceptions près, était
possédée par des naturels Anglais, l'Irlande n'avait pas besoin de former
un royaume à part, se gouvernant et s'administrant par des lois ou desrégle-
mens autres que les lois et réglemens de l'Angleterre. Mais ce qu'il ne voyait
pas, c'est que cette logique de preuves accumulées dans un intérêt d'anni-
hilation politique, était un aveu tout providentiel, tenu en réserve pour
l'avenir de l'Irlande; un moyen dont Dieu se servait pour arracher enfin
aux spoliateurs eux-mêmes le cri de justice que les nations feraient éclater
un jour sur eux comme la foudre.
C'est donc un fait bien constant, et que l'on peut , que l'on doit proclamer
tout haut aujourd'hui, par cela même qu'il est constant: il est peu de dé-
tenteurs de la terre d'Irlande, dont les droits de propriété ne soient égaux à
ceux que le comte de Kildare tint de la reine Elisabeth sur les propriétés
de Fergus-O'Kelly; — à ceux que, delà même reine, tint presque sur tout le
Qucen's-County, Francis Cosby; — à ceux que les Brabazons-Wingfields et
quelques autres eurent sur les possessions des O'Byrne de Ranelagh; — à
ceux enfin que pouvait faire valoir sur le comté de Cork Richard Boyle ,
qrcat cari of Cork , qui , dans son testament, légua le mon astère supprimé de
Casllchjon, à la fille Barrymore pour acheter ses gant* e' ses épingles!
Afin de m'édifier sur la véracité des écrivains et historiens anglais, à
l'égard de l'Irlande , et en ce qui concerne les vertus et les titres des eolo-
nistes , il m'a été donné à lire, bien et duement imprimé, un très pompeux
panégyrique de ce grand comte de Cork, qui, d'obscur aventurier anglais,
était devenu l'homme le plus puissant de l'Irlande. Je ne pourrais vous dire
quels sentimens de dégoût et d'indignation j'éprouvai à cette lecture, car
j'avais alors sous les yeux la proposition atroce que faisait à Warwick ce hoary
monster (monstre grison), comme je l'ai entendu appeler encore, après deux
siècles, par les pécheurs du petit port d'Youg-IIall; pacificateur exécrable
qui rêvait, non pas la destruction d'un seul clan, d'un seul district, ainsi
REVUE DE PARIS. OO
que le prince d'Orange l'opéra plus tard à Glenco, mais l'extermination de
tout un peuple.
« Pour en revenir à l'Irlande, où est ma fortune, où j'ai mangé la
plus grande portion de mon pain durant cinquante-qualre années (1), écrivait
Richard Boyle, le 25 février 1641, et dont j'ai fait ma principale étude,
pour bien comprendre son royaume et son peuple dans leur propre essence
et nature, je supplie votre seigneurie d'ajouter foi à cette vérité : — qu'il
n'en est pas beaucoup, je peux même dire peu ou point du tout, de ceux qui
sont nés en Irlande et qui appartiennent à la religion romaine, qui ne l'assis-
tent publiquement de leurs actions, ou du moins, en secret, de leurs vœux;
car cette rébellion les a tous infestés (2), et sa contagion s'est répandue dans
tout le royaume. Comme le poison est partout, sa majesté et le parlement
trouvent dans cette trahison une excellente occasion d'arracher du royaume
le parti papiste desnaturels, et d'y planter (planl) des protestans anglais; car
tant que les protestans et les papistes, anglais et irlandais, vivront ici mêlés
les uns aux autres, nous ne pourrons avoir jamais une paix stable. Sa majesté
même peut aujourd'hui sanctionner en toute justice la confiscation de leurs
terres, et aura ainsi assez de place pour transporter dans ce royaume de
nouveaux colons qui lui rapporteront un revenu considérable, et assureront le
royaume à la couronne d'Angleterre (ce qui ne sera jamais tant que les papistes
irlandais auront ici un petit coin de terre en propriété, tant même qu'on
souffrira qu'ils y vivent). Il n'y a que deux cent mille papistes irlandais
dans la rébellion actuelle , et c'est , je crois , leur plus petit nombre ; il ne
faut donc pas que l'œuvre d'une seconde conquête s'opère lentement et
avec parcimonie, mais rondement ( rondly), et avec une bonne quantité de
munitions de toute sorte pour pousser une guerre. J'assure votre seigneurie
qu'il sera d'un comfort infini (infinit comfort) pour nous tous bons sujets
qu'il plaise à sa gracieuse majesté de déclarer traîtres les rebelles, leurs
adhérens et leurs auxiliaires , et qu'il lui plaise aussi , avec la sanction du
parlement, de faire passer un bill qui les accuse de haute trahison et con-
fisque leurs terres et leurs propriétés au profit de la couronne. Cela les dé-
couragerait et disposerait les Anglais à servir bravement contre eux par
l'espoir d'être mis au lieu et place de ceux qu'ils tueraient ou détruiraient. Si
votre seigneurie jugeait convenable de communiquer ce projet , tout informe
qu'il soit, à M. Pym, M. Hampdcu, M. Strowde, ou tout autre membre
puissant et actif de la chambre des communes; et si votre seigneurie elle-
même le goûtait, je serais bien aise, si j'en étais requis, de réduire mes
conceptions à l'état d'une déclaration plus nettement formulée et d'une mé-
thode plus exacte.»
Une main amie a bien voulu, avec quelques autres documens, dérober
'i) And wherein I hâve eaten the mosl part of my bread for thèse lost 51 years.
[2) Le soulèvement de l'Irlande en lCit ; réaction légitime contre les tyrannies des colo-
nistes anglais depuis le règne d'Elisabeth.
56 REVUE DE PARIS.
pour moi une copie de cette lettre si froidement atroce , dont l'original
m'avait été, en grand mystère, montré dans la bibliothèque de l'académie
irlandaise de Dublin, où il est conservé en assez nombreuse compagnie
d'autographes de même nature.
Quelques descendans de colonistes, plaidant pour leurs foyers et leurs
aïeux peut-être, l'excusent en disant que son projet ne fut point exécuté par
l'Angleterre. Eh ! la faute en fut, non certes pas à lui, mais bien à la gra-
cieuse majesté, assez malheureuse pour que l'un de ses serviteurs la crut
capable de profiter des confiscations qu'elle pouvait ordonner d'un trait de
plume, pour le plus grand corn fort de ses bons sujets. Le roi Charles Ier, en
effet, avait alors assez à faire de défendre sa couronne d'Angleterre sur la-
quelle les communes portaient la main sans trop de façons; Pym , Hampden,
Strowde, et les autres membres actifs du parlement, trouvaient déjà que
cette couronne toute seule était assez lourde à manier.
Non, sans doute, ce projet infernal ne fut point alors exécuté dans toute
son extension par l'Angleterre, mais il le fut en partie par les colonistes; il
activa en Irlande les justices du lord. Le très célèbre Parsons, le Laubar-
demont de ce pays, fit tout ce qui était en lui pour se conformer aux inten-
tions de la lettre : « Je suis de votre opinion , mon cher comte , » - écrivait-il
de Dublin, le 20 juin 1643, à l'instigateur d'Youg-Hall, ayant passé à agir
les deux années que peut-être il avait passé sans lui répondre; — «je pense
qu'une extermination générale peut seule amener une paix durable. Je vous
prie de n'en épargner aucun et de signaler tous ceux qui ont des titres ou
des biens. Nous avons agi de la sorte ici, à l'égard de quelques milliers,
et nous en avons expédié quelques-uns (1). »
Du manoir d'Youg-Hall et des saules de Parsons (2) , le projet passa dans
les livres, et de là dans l'esprit du peuple anglais. Durant neuf années l'An-
gleterre poussa contre l'Irlande son delenda Carlhago! Durant neuf années,
en attendant l'heure de l'exécution , l'Angleterre, comme si elle n'avait pas
eu assez du sang et de la boue que se jetaient les partis qui se la disputaient,
se prit à lire et à répéter les gentillesses du poème d'Hudibras. De l'esprit
du peuple, des livres et des poèmes, le projet monta au cabinet anglais, où
il se formula en une proposition de repeupler l'Irlande avec des juifs, ce
qui échoua pour des raisons purement mercantiles : à tout cela, il faut
ajouter cet atroce et insensé pamphlet sans titre et sans nom d'auteur, et
dont, malgré ses nombreuses éditions, il n'existe peut-être pas dix exem-
(1) Cet autographe est conservé aussi dans les archives de l'Académie irlandaise de Dublin
avec celui du comte de Cork. Le texte, en vieil angiais, mérite d'être cité : « I am of jour
mind, my dear earl , that a thorow destruction must be made, before we can settle upon
a sale peace. I pray you, spare none, but indict ail of queality, or estate. Wehavedone so
hereabout to many thousands, and hâve already executed some. »
(2) C'était la mode des colonistes du temps, qui suivaient en cela l'ancienne coutume
d'Irlande. On y pendait avec une branche de saule. Seulement, au lieu d'une branche, les
colonistes , vu le nombre, employaient l'arbre entier.
REVUE DE PARIS. 57
plaires dans le monde, car vint un temps où celui qui en avait fait un instru-
ment de popularité eut un intérêt d'élévation à le faire disparaître. Il fut
publié à Londres, en 16i7, sous l'inspiration de Cromwell, qui en revit au
moins les épreuves; car il y règne cette phraséologie triviale, de mauvais
goût, mystique, contournée, pénible, toute bourrée de grosses et sottes in-
jures, de textes tordus, de citations mal digérées de l'Ecriture, et de ces
répétitions monotones et sourdes qui constituaient l'éloquence du protecteur.
«Ces Irlandais, disait ce livre, entre au très aménités, ces Irlandais, ancienne-
ment appelés mangeurs d'hommes (man ealers) , ont cette tradition parmi
eux, que lorsque le diable montra au Christ tous les royaumes de la terre et
leur gloire, il ne voulut point lui montrer l'Irlande, et se la réserva pour
lui-même. Ce qui est probable, ajoutent-ils, parce que le vieux renard pré-
voyait qu'elle éclipserait tous les autres royaumes.
« Il l'a gardée depuis , car il jugea prudent de s'en faire un bnggard pour
lui-même, et pour tous les noirs esprits employés par lui sur cet hémisphère
à rendre au pape, son fils et son héritier, le service pour lequel Louis XI
gardait auprès de lui son barbier Olivier, et qui les rend si altérés de sang.
Ils sont la lie de l'humanité, la vermine qui grouille et rampe sur la queue
des bêtes. J'imagine que Rome elle-même n'en a point honte...»
Depuis les premières éditions écoulées du pamphlet puritain, Cromwell
avait grandi. La couronne d'Angleterre et la tête de Charles Ier étaient
tombées ensemble; et Cromwell avait ramassé l'une et l'autre : la première
pour la montrer au peuple, en criant : « Voilà la tète d'un traître! » et la
seconde, pour en avoir un jour les droits sans en sentir les étreintes. Quand
il s'en vit le maître prochain, il voulut lui rendre le joyau qui s'en était
détaché. Alors il se souvint du projet enfanté par le comte de Cork, dont il
disait : « Je déclare que, s'il s'était trouvé dans chaque province d'Irlande un
comte de Cork, il n'y aurait pas eu de rébellion en 16414 » Cromwell aurait
pu ajouter: « Parce qu'il n'y serait resté ni voix pour se plaindre, ni bras
pour agir. » Mais Cromwell se sentait de force à être à lui seul tous les
comtes de Cork dont il regrettait l'absence.
Un jour donc parut la dixième édition du pamphlet avec le supplément
de la péroraison qui avait clos la veille une de ses plus fougueuses harangues
contre les Irlandais.
« Je demande, sur mes mains et sur mes genoux, que l'expédition soit
entreprise contre eux, tandis que les coeurs brûlent du désir de la vengeance,
et que les mains sont avides de sang. Je ne crains point de dire à tous ceux
qui me liront : Heureux celui qui les récompensera comme ils le méritent,
et maudit soil celui qui mettra de la négligence à exécuter celle œuvre du
Seigneur! Maudit soit celui qui retirera son sabre du sang! Oui, maudit
soil celui gui n'abreuvera point son épéc du sang irlandais, qui ne leur paiera
pas au centuple leur trahison infernale contre l'Angleterre , qui n'entassera
pas mort sur mort, et ne fera point de leur pays un repaire pour les dra-
gons et un élounement pour les nations ! Que l'œil qui exprimera de la pitié
58 REVUE DE PARIS.
pour eux réclame en vain de la pilié pour lui-même ! Que la main qui les
épargnera ne soit point épargnée! Enfin, maudit soit celui qui n'appellera
pas sur eux toutes les malédictions ! »
La main qui avait conduit la plume qui formula de semblables vœux tenait
aussi l'épée qui les pouvait accomplir. Peu de temps après ce manifeste de
sang et de destruction, Cromwell débarqua en Irlande avec dix mille
bomrnes éprouvés, dont les cœurs brûlaient du désir de la vengeance, dont
les mains étaient avides de sang , comme il les voulait enfin.
La besogne du sabre fut digne de celle de la plume. Puis quand le sabre
n'eut plus à frapper que dans le vide, la plume reprit son office; seulement
le pamphlétaire, de soldat était devenu législateur, et le législateur com-
pléta l'œuvre du soldat et du pamphlétaire.
Cromwell publia son act-of-setllemcnt , l'acte trop mémorable décoloni-
sation dont le lord-chancelier comte Clare n'osait plus défendre la pensée et
les résultats, en 1800, dans le parlement irlandais en face même des nobles
héritiers des bandes d'aventuriers qui en avaient eu les bénéfices. Par cet
acte, tout ce qui avait échappé au sabre dont le protecteur et ses myrmidons,
comme on les appelle ici , tenaient la poignée, et dont les Anglo-Irlandais ,
protestans ou catholiques, dirigeaient la pointe et le tranchant; tout ce qui,
de l'aveu même du chancelier, n'avait pas pris part à la rébellion , fut épar-
pillé dans les îles des Indes orientales, et vendu comme un troupeau de bétail.
Ces boucheries de chair humaine , ces déportations , ces immenses soli-
tudes creusées au sein des plus nobles, des plus courageuses familles, et
dans les plus beaux domaines, sont encore, à défaut d'histoire écrite et
détaillée, racontées par les chants des bardes. Mais, dans ces chants, il
n'y a plus d'appels à la guerre, car il ne reste plus personne pour la faire;
il n'y a plus d'invocations qui montent vers Dieu pour appeler sa foudre,
car il ne reste plus une seule bouche pour maudire. Tout est mort, tout se
soumet ou s'exile. De même qu'au temps de la profanation du temple de
Jérusalem par les soldats de Rome, on avait entendu, dans tout Israël,
la voix des anges gardiens crier du milieu des ombres de la nuit : « Par-
tons d'ici ! » de même, dans toute l'Ile des Saints, subjuguée plus encore
par la cabale du clergé protestant et par la trahison que par les armes de
Cromwell, on entendit un cri semblable poussé par les braves qu'on avait
trahis, et par leurs chefs abandonnés, qui jusqu'alors avaient été les anges
gardiens de leur terre natale.
Ce fut à l'occasion du départ de l'un de ces chefs, John O'Dwyer, qui
commandait dans le Watriford et le Typperary, en 1651, et qui s'embar-
qua pour l'Espagne avec cinq cents de ses compagnons d'armes, que fut com-
posée une chanson, très populaire encore dans ces comtés, et que je donne
ici pour ce motif; j'eu ai , d'ailleurs, pris l'engagement avec le paddy qui
me l'a donnée. J'ai entendu chanter cet hymne de douleur, et l'air m'en a
paru un modèle de mélodie plaintive, un précieux reste de l'ancienne mu-
sique irlandaise, alors que les bardes étaient à la fois musiciens et poètes.
REVUE DE PARIS. 59
JOHN O'DWYER OF THE GLEN.
a L'aurore m'avait trouvé joyeux; le sommeil m'avait rendu des forces;
au-dessus de ma tête j'entendais le doux chant des oiseaux, qui ne semblaient
plus vivre que pour les jeux et les amours. La corne des pâtres prolongeait
ses sons rauques dans la campagne... Le renard se sauvait en rampant, et
dans les alentours chaque femme se lamentait sur les oies qu'emportait ce
larron (1).
« Ecoutez les cris de l'ennemi ! Les bois tombent vite , et le sol dévasté est
tout chargé de désolation et d'horreur.
« La confiscation et la guerre pèsent comme une malédiction sur la nation
tombée. La tristesse et le deuil couvrent de leurs ténèbres cette terre perdue.
Les vents glacés soufflent sur nous; la mort plane au-dessus de nos têtes; la
paix et l'espérance ne sont plus faites pour notre race.
« Ecoutez les cris de l'ennemi ! Les bois tombent vite , et la désolation et
l'horreur étreignent nos rivages ensanglantés.
« Où est ma chèvre pour me réjouir? Hélas! elle ne folâtre plus mainte-
nant à mes côtés ! Mes amis?.... Ils ne peuvent plus m'entendre. Autour de
moi je ne vois que l'étranger. Les nobles , au cœur si haut et si bon , ont fui
de leurs manoirs, chassés par une vile et basse soldatesque.
« Écoutez les cris de l'ennemi ! Les bois tombent vite , et la désolation et
l'horreur s'épaississent sur notre île.
« Oh! pourquoi la mort n'est-elle point venue me plonger dans la nuit de
la tombe avant que les objets qui m'entourent m'aient apparu si doux et si
chers! Lieux autrefois si rians, jeunes filles si tendrement chéries, amis
dont je suis séparé , recueillez celte larme d'adieu.
or Ecoutez les cris de l'ennemi ! Les bois tombent vite, et je suis poursuivi
par des scènes d'horreur et de désolation. »
La bande d'aventuriers et de sectaires, venue à la suite de Cromwell,
trouva sans doute que YAcl of Seulement n'entassait pas assez de rigueurs
sur l'Irlande; on ressuscita, pour les accroître, celles qu'avait inventées le
génie persécuteur de la reine Elisabeth.
Les commissaires de Dublin , dans l'année 1652, publièrent une procla-
mation signée Charles Fleetwod , Edmond Ludlow et John Joncs, imprimée
par William RIadin, et qui ne sera pas oubliée de long-temps en Irlande,
car j'en ai vu bien des exemplaires, surtout dans les familles milésiennes du
sud; et plus d'un a été transmis et sera transmis encore de race en race ,
avec ce mot significatif du placard des électeurs réformistes de Limerik :
Hf.member! Par cette proclamation, sans précautions ni ambages, bru-
tale comme un manifeste turc, l'acte d'Elisabeth était remis en vigueur;
et par cet acte, dont l'exécution était strictement ordonnée, tout prêtre
(i) Ces femmes sont, je oense, la personnification de l'Irlande pleurant sur ses exilés, qui
vtalent appelés, par les Anglais : wild-qeese ( oies sauvages ), parce que , comme ces oiseaux ,
ils se rassemblaient en troupes et faisaient leurs émigrations annuelles vers de lointains pays.
60 REVUE DE PARIS.
romain , par cela seul qu'il était prêtre , était regardé comme coupable de
rébellion, et, sans plus ample informé, condamné à être pendu jusqu'à ce
qu'il fût à moitié mort, car alors il avait la tête tranchée. Son corps était
coupé en quartiers; ses entrailles étaient arrachées et brûlées, et sa tête,
fixée sur une pique de fev, était exposée en pleine place publique. C'est dans
ce temps que ces bourreaux, appelés commissaires, payaient cinq livres
sterling la tète d'un prêtre ou celle d'un barde.
Ceux qui tuaient les pasteurs voulurent confisquer ce qui restait du trou-
peau dispersé, et le poussèrent avec violence dans le bercail nouveau où ils
voulaient le parquer pour toujours. Une application et une extension nou-
velles furent données à l'acte de 1563, par lequel le lord de justice Sussex
forçait , sous peine de fortes amendes , sous peine de n'avoir ni pain ni asile ,
les Irlandais catholiques à fréquenter les églises et à suivre les rites de la
religion protestante; et il n'y a pas un siècle certainement qu'il en était en-
core ainsi. J'ai vu, dans le Munster, des vieillards qui avaient assisté dans
leur jeunesse à la célébration de l'office divin parmi des ruines de mo-
nastère, dans des souterrains, au fond de solitaires et sombres vallées;
quelques-uns même de ceux-là ont ici fait sentinelle sur des hauteurs pour
donner le signal de l'arrivée du prêtre... et surtout de celle des chasseurs de
messe (tnass huniers), limiers colonistes enrégimentés par l'appât des cinq
livres sterling.
Dans l'année 1827 encore , beaucoup de riches propriétaires d'églises,
seigneurs à clocher ( high church landlords), persécutèrent leurs pauvres
tenanciers, parce qu'ils n'envoyaient pas leurs enfans aux écoles et aux églises
protestantes.
Entre autres mesures adoptées pour éloigner les Irlandais du gouverne-
ment anglais , cette pieuse sollicitude pour le salut de leurs âmes ne manqua
jamais son effet.
— Que voulez-vous? monsieur, me disait un spirituel Irlandais de Cork;
nos ancêtres n'eurent pas la liberté d'aller au ciel par le chemin qu'ils avaient
choisi. La reine Elisabeth se déclara souveraine des âmes des Irlandais,
aussi bien que de leurs corps, et la captivité, la mort du galant et brave
Brian-Na-Murtha-O'Rourke, prince de Briffney, en 1592, prouve que la
reine vierge, bien qu'elle eût alors la soixantaine, ne poussait pas toujours
les âmes dans les voies de l'orthodoxie, et destinait les corps à différens
usages.
— Comment! et le comte d'Essex?
— D'Essex fut le successeur immédiat de Na-Murtha. Oh! ceci encore
n'est pas plus que Mullamast dans l'histoire imprimée d'Elisabeth Mais nous
avons, nous , une histoire d'Irlande faite peu à peu , dans chaque siècle, sous
chaque règne, par des contemporains des époques diverses de notre exis-
tence malheureuse. Les feuillets en sont encore épars, mais un jour ils se
réuniront comme par enchantement, et formeront un monument d'airain
contre lequel se briseront l'orgueil et l'hypocrisie de l'Angleterre.
REVUE DE PARIS. 61
Disant cela, mon interlocuteur, M. William R***, membre de deux ou
trois sociétés savantes du pays, frère d'un député réformiste au parlement,
grand fureteur de vieux manuscrits, et ami d'O'Connell , me présenta un
fort volume in-quarto rempli de pages à la main , et qu'il a écrites lui-même
— Ceci, me dit-il, est la copie d'une histoire inédite d'Irlande faite en
1636. Pour la partie que je vais lire, vous pourriez vérifier l'original dans
la bibliothèque de l'Académie irlandaise à Dublin, dont je suis membre,
en commençant à la page 452. J'ajoute ceci seulement pour vous expliquer
comment j'ai pu me procurer cette copie. C'est là un genre de précaution
que les Irlandais patriotes et lettrés prennent assez volontiers, pour le cas
où l'Angleterre aurait envie de détruire le peu qui reste de nos annales.
Après quoi , il lut :
« Brian , surnommé Na-Murtha (1) , fut un des adversaires les plus puis-
sans et les plus déterminés des Anglais sous le règne d'Elisabeth. Sa vie fut
une série continuelle de combats, qui ont inspiré bien des chants à nos
bardes, et dont le plus beau est celui que John, fils de Torna-O'Mulconry
de Ardchvill dans Thomond, lauréat d'Irlande, composa lorsque Brian-
Na-Mnrtha fut s;dué chef de son clan, à la mort de son frère Hugh, en
1566(2). Na-Muitha fut enfin réduit à chercher un refuge à la cour de
Jacques VI d'Ecosse. Ce prince déloyal , quoiqu'il eut secrètement fomenté
les troubles d'Irlande, livra le malheureux exilé à ses ennemis. Ce fut peu
de temps après la décapitation de Marie, sa mère, que Jacques envoya son
hôte prisonnier à celle qui venait de tuer cette reine infortunée.
« Mais Elisabeth , frappée du noble courage et surtout de la beauté de son
captif, lui fit donner un appartement dans son propre palais, et exprima à
son conseil de muets le désir de le questionner elle-même sur les affaires
d'Irlande.»
— L'examen dura quelques mois, me dit M. Villiam R***, interrompant
sa lecture. Ici arrivent les particularités des relations qui ont existé entre
la reine et son prisonn:er; la tradition en a transmis quelques-unes; les au-
tres sont venues de quelques lettres môme de Na-Murtha... Nous les passe-
rons si vous voulez bien. Vous les aurez plus tard. Elles sont un peu vives,
et des femmes nous écoutent, ajouta-t-il à demi-voix. Il tourna une vingtaine
de feuillets et reprit sa lecture.
«Peu de temps après, le comte d'Essex étant revenu des guerres d'Espa-
gne jeune , beau et victorieux , la royale inquisitrice , sachant que les morts
ne parlent plus, mit son prisonnier en jugement. Cela eut lieu en 1592. Il
futjutfé à We8 train ter-Hall. Les charges dirigées contre lui étaient :
(( 1° D'avoir excité à la rébellion Alexander Mac-Connel et d'autres;
« 2° D'avoir, au mépris de la majesté royale, traîné le portrait d'Elisa-
(1) Mot irlandais qui signifie le bnulcvarl.
(2) Celle ode, qui renferme en effet de grandes beautés , fait partie de la collection poé-
tique que je rapporte d'Irlande.
62 REVUE DE PARIS.
beth à la queue de son cheval , et de l'avoir ensuite outrageusement e mé-
chamment lacéré;
« 3° D'avoir incendié plusieurs maisons que sa majesté avait données à de
bons et fidèles Anglais pour payer leurs loyaux services en Irlande, etc., etc.
« Cet acte d'accusation lui ayant été lu par un interprète, car il ne com-
prenait point l'anglais, il dit qu'il ne se soumettrait pas au jugement de douze
hommes, et qu'«7 ne ferait de réponse qu'à la reine si elle venait elle-même
l'interroger. Le lord haut-justicier lui répliqua, toujours par l'organe de l'in-
terprète, que, soit qu'il se soumit ou non au jugement des douze jurés, il
n'en serait pas moins jugé selon la loi. A quoi il répondit : S'il faut qu'il en
soit ainsi , je ne puis m'y opposer.
« Ayant été condamné à mort , il fut bientôt après transféré à Tyburn,
pour y être exécuté comme traître; ce qui ne parut exciter en lui ni émo-
tion ni repentir; il accahlait de mépris, au contraire, l'archevêque deCaishill
Miler Magrath), qui l'assistait à ses derniers momens, parce que, disait-il,
cet evéque apostat avait rompu son vœu de franciscain pour se faire pro-
testant. »
— Ici finit la portion du manuscrit qui regarde Na-Murtha, me dit M, Wil-
liam R***; mais j'ai intercallé quelques pages, puisées dans quelques œuvres
inédites et plus récentes. On y trouve, entre autres anecdotes sur ce chef
irlandais , celle qui est racontée par sir Richard Cox , qui l'a empruntée à
Philip O'Sullivau.
«Comme on lui demandait pourquoi il ne fléchissait pas le genou devant
lareibe, il répondit qu'il n'avait point coutume de se prosterner. — Eh
quoi! reprit en le raillant, à cause sans doute de son catholicisme, un lord
protestant d'Angleterre, pas même devant les images des saints?— Oh!
répliqua O'Rourke avec l'étrange et méprisant sourire d'un homme qui
sait ce qu'il est, il y a une grande différence entre les images des saints et
'. Otre reine.
« Sa tète fut placée au bout d'une pique, au haut de la tour située au-
tiefo;s sur le pont de Londres, continua M. William R*** en refermant son
livre, et elle fut une des rcorum lœsœ mujcslatis capita, dont Ilentzer dit
avoir compté plus de trente en 1598 : L'Ura triginta nos mtmeravimus-
« Les londoners tressaillirent de joie à sa mort. Bacon lui-même, philo-
sophe et chancelier, celui dont notre compatriote Goldsmith, le renégat
irlandais, dit dans son Abrégé de l'histoire d'Angleterre : « Il est celui des
hommes qui ont le plus de droit à nos respects; » comme il avait déjà l'ail un
savant , un brave , un soldat philosophe , de AValter Raleigh , l'infâme favori
d'Elisabeth, qui exécuta, en Irlande, avec ses bandits appelés les entrepre-
neurs des funérailles du Munster {the underlakers of Munster), le plan d'ex-
termination conçu par cette reine; Bacon, enfin, oublia un instant sa gra-
vité de magistrat et de penseur, pour faire le plaisant : « O'Rouike, dit-il
dans ses Essais, adressa une pétition à la reine, afin qu'il lui fût accordé la
faveur d'être pendu arec une branche de saule , suivant la coutume de son
REVUE DE PARIS. 63
pays... Faveur qui lui fut sans doute octroyée gracieusement et sur l'heure.»
— Certes, reprit mon narrateur, je ne suis point pour la peine du talion,
mais, en vérité, c'est au monde qu'il appartient de décider lequel des deux,
ou de l'Irlandais brave, lâchement vendu, après avoir combattu pour sa pa-
trie, ou du juge corrompu, du ministre aveugle des déportemens d'une reine
cruelle , méritait le mieux la branche de saule. Je doute, pour ma part, que
la pétition dont parle Bacon ait été envoyée; elle prouverait, dans tous les
cas, qu'O'Rourke se reposait sur d'anciennes paroles d'Elisabeth ; ce ne
fut peut-être qu'un moyen de lui faire savoir sa condamnation. Mais O'Rourke,
plein de simplicité et de bonne foi, n'avait pas songé à se faire donner un
double de l'anneau sauveur. Dix années plus tard, cet anneau fut inutile
au trop confiant comte d'Essex, qui recueillit ainsi le double héritage
d'0"Rourke : « les étreintes du bourreau après celles de la reine! »
Cette prétention à la souveraineté sur les corps et sur les amcs fut en-
suite strictement maintenue par le sabre et les lois. Au commencement du
règne de Jacques Ier ( le Jacques VI d'Ecosse), le principal grief reproché
à un Irlandais réfractaire de Cork fut qu'il avait fait serment de ne vouloir
être gouverné que par un roi qui lui donnerait la liberté de conscience.
L'Irlande ne fut pas mieux traitée par les Stuarts, par ceux-là même
pour lesquels elle a tant combattu et tant souffert.
Jacques Ier se vengea sur elle de toutes les feintes terreurs que lui avait
faites la conspiration des poudres, cette atrocité prétendue catholique, avec
laquelle les protestans ont dupé l'Europe depuis deux siècles, et qui aujour-
d'hui n'est plus que la combinaison infernale arrangée par Cecil, le secré-
taire-d'état de Jacques Pr, pour donner à son maître la double occasion de
faire preuve d'habileté et de sang-froid , et de dépouiller les catholiques des
débris de leur fortune, que les mignons du Valois de l'Angleterre atten-
daient dans la ruelle royale.
Charles 1er... mais, ici, je dois laisser encore parler les bardes de l'Irlande.
L'entière et longue série des misères accumulées sur cette terre désolée,
depuis le règne de Henri VIII jusqu'à Cromwell, est racontée dans un très
beau poème de quatre cents vers, composé en 1050, et qui a pour titre:
La Vision romaine. L'auteur est demeuré inconnu. Pendant si long-temps
les cinq livres sterling ont été promises et données pour la tête d'un barde,
que celui-ci , non pour lui, mais pour sa famille peut-être, aura dû mourir
avec son secret. Le poète se suppose à Rome, sur la tombe de deux enfans du
Gaël exilés, le célèbre Hugh O'Niall , comte de Tyronne, l'Annibal irlan-
dais, dont les triomphes empoisonnèrent les dernières années d'Elisabeth,
et Rory O'Donnell, comte de Tyrconnell, deux nobles et braves races d'Ir-
lande. Leurs immenses richesses causèrent leur ruine, à laquelle , secondé
par un certain Lawrence et le lord Delvin, travailla le très habile agent
provocateur de Jacques VI d'Ecosse, Cecil, inventeur de la conspiration
des poudres , quand son maître fut devenu Jacques 1er d'Angleterre. Sur ces
deux illustres tombes, une vision céleste, une jeune vierge, l'Irlande, appa-
64 REVUE DE PARIS.
rait au barde, accablée par les souvenirs. La rayonnante jeune fille adresse
à Dieu une sublime prière , dans laquelle , ainsi que dans les dénombremens
homériques, elle désigne toutes les antiques races et tous les grands noms
de l'Irlande, tous les martyrs de la foi et de la liberté; puis elle se lamente
sur les divisions et sur les trahisons qui ont amené leur chute, et abaissé
leur patrie.
Ce poème entier est en ma possession; je regrette de n'en pouvoir ciler
ici qu'un fragment.
« Pardonne-moi, ô mon Dieu ! d'oser sonder ta volonté puissante!
« Dis, oh! dis-moi, pourquoi Erin uleure? Quel crime te rend sourd à
ses infortunes?... Ta foi est donc impuissante, puisqu'Erin se sent mourir?
Et cependant, depuis le jour où ton pieux apôtre apporta ton saint nom à l'île
d'Eolga , quoique les drapeaux étrangers lussent déployés sur nos demeures,
quoique le soleil devint sombre, les mondes ilottaus qui dérobent la splen-
deur du jour ne voilèrent jamais ta gloire; toujours ses rayons resplendis-
sans ont illuminé nos cœurs, qui, sur les ailes séraphiques de la foi, s'élan-
çaient vers toi, jour éternel d'un éternel printemps.
« Mon Dieu! oh! mon Dieu! quand l'esprit de foi se courbe humblement
devant ta face, des tyrans impitoyables, seuls, ne courberont-ils pas la tête,
ne fléchiront-ils pas le genou? Protégeras-tu encore les hordes perfides de
l'Angleterre, dont les lèvres impies profanent ton saiut nom? Ses cœurs re-
belles ont méprisé la loi de ton église. Sa rage s'est déchaînée contre cette
épouse immaculée du Christ. Ils exaltent leurs hérésies et ils exècrent ta foi
divine, ô mon divin sauveur!
« Qu'ai-je besoin de le dire , puissance auguste? Ne sais-tu pas que Henri
l'apostat sacrifie sa reine sans tache aux beautés plus fraîches d'Anna? Tu
as maudit ce déserteur de ton culte.
« Ai-je besoin de nommer celle dont la honte héréditaire s'accrut encore
de la flamme lascive que tous pouvaient ahumer, et que nul n'osait espérer
d'éteindre. Oublierons-nous jamais Elisabeth? — Oh! jamais! Toujours elle
vivra comme un venin dans le cœur d'Héber. Sous son règne, l'île fut ra-
vagée; ni le sexe pi l'âge ne purent trouver d'abri contre son fanatisme
tant qu'il resta une goutte de sang à verser. Marie tomba pour clore sa
longue histoire, mais non la liste des cruautés de son règne impiioyable.
« Sa couronne passa au front de Jacques, et la terre de Phélim peut dire
si le sceptre du tyran alla bien à sa main. L'immense chaîne qu'il jeta sur
l'Irlande, les nobles dépouillés par une race étrangère, et ton saint nom
profané par des rites sacrilèges, ne l'ont que trop appris.
« Son fils hérita de toutes ses souillures et de tous ses crimes. Il appartient
à Leith-Mouth et à Leith-Ceim de dire avec quelle religion il conserva les
traditions paternelles. Par lui, ils furent sp >hés de leurs richesses, de leur
rang, de leurs droits soutenus de père en fils, de leurs armes et de toutes
les récompenses glorieuses qu'ils avaient obtenues. Par lui, ils furent chassés
REVUE DE PARIS. C5
des églises où ils se prosternaient devant toi • par lui, le langage que tu leur
donnas et dans lequel s'exhalaient de leurs âmes, au pied de tes autels, des
hymnes et des concerts de louanges, fut condamné à céder la place au plus
dur des jargons... Érin, dans l'amertume de son cœur, appela toutes les ma-
lédictions du ciel sur le despote , et Charles n'eut point de sortilège pour
garantir sa tête du coup qui vint le frapper. La justice de Dieu et des hommes
fit enfin entendre sa voix; les mignons faux et rusés du pâle tyran violèrent
leurs vains sermens de fidélité, et la hache vint acquitter sur le billot la
dette des droits violés de l'homme. »
Le plaisir de citer les beautés du poème m'entraînerait trop loin, car le
barde entre dans les détails de la rébellion de 1641 , une des luttes les plus
chevaleresques et les plus saintes, que jamais nation ait soutenues pour son
indépendance. C'est là que figurent les plus grands noms de l'Irlande, dont
quelques-uns depuis ont été chers à la France, car ils ont pris leur part
dans ses travaux et dans sa gloire.
Charles II n'accrut point les désolations de l'Irlande, il est vrai, ce qui,
après Cronrwell, eût été difficile; mais il ne fit rien pour les réparer, lui,
qui aurait cependant dû se souvenir que les misères des Irlandais leur ve-
naient de la diversion que, par leur révolte, ils avaient espéré faire aux
projets envahissans et ambitieux des communes contre son père. Pour ne
pas être accusé de prendre intérêt au sort de l'Irlande, il garda pour lui,
dans le Kilkenny, une grande quantité de terres dont la confiscation venait
d'être déclarée injuste, et dont cependant les anciens propriétaires vivaient
misérablement, pleins de confiance, sans doute, dans la justice de leur bon
roi, dont ils avaient tant de fois invoqué le retour!
« Sa majesté (est-il dit dans une lettre, en forme de note écrite au lord
lieutenant d'Irlande), sa majesté Charles II a pris connaissance des noms
rudes et barbares dont sont appelés beaucoup de lieux, villes et cités de son
royaume d'Irlande; lesquels noms ont occasionné un grand dommage à plu-
sieurs de ses bons sujets, et dont l'usage est fort incommode [verxj trouble
some) et retarde beaucoup la réforme de ce pays; pour remédier à cela,
sa majesté désire et au besoin ordonne que le lord-lieutenant et son conseil,
en passant ou délivrant toutes lettres patentes à l'avenir, y inscrivent des
noms nouveaux et convenables (ncio and proper) plus en harmonie avec la
langue anglaise, à la place des anciens, pourvûtes les villes, terres, ou
autres lieux de ce royaume, qui seront accordés par lettres patentes, et ces
noms nouveaux seront désormais les seuls en usage. »
Charles Ns'éprit là d'une singulière sollicitude pour les oreilles endom-
magées de ses bons sujets d'Angleterre. En rappelant un peu ses souvenirs,
il aurait bien vu cependant que ces noms rudes et barbares des villes et
autres lieux d'Irlande n'avaient nullement effrayé la délicatesse du tympan
de la bande qui, après avoir poussé le roi son père ù l'échafaud, vint à la
suite de Cromwell s'emparer des terres de ce royaume, dont elle conserva
amoureusement les titres et les noms pour s'ennoblir.
TOME XLVI1I. DÉCEMBRE, :»
G6 REVUE DE PARIS.
Jacques II ne fut pas roi assez long-temps, peut-être, pour avoir pu
rendre et donner à l'Irlande tout ce qu'elle espérait, tout ce qu'avait mé-
rité son noble et courageux dévouement aux Stuarts. Je ne sais; mais
l'exclamation, épargnez mes sujets! que ce prince poussa sur la montagne
de Dunmore , au moment où les Anglais commençaient à plier devant l'armée
irlandaise qui se battait pour lui, m'a toujours fait penser que, redevenu
roi, Jacques aurait oublié llrlande et serait retourné à ses instinctives pré-
dilections pour l'Angleterre.
Les Stuarts ont ainsi consommé la ruine de l'Irlande. La haine des pre-
miers y continua l'œuvre d'Elisabeth , augmentée de la sanglante et rapace
besogne des bandes de Cromwell; et l'amour qu'elle portait aux derniers
nés de cette race l'acheva. Mais c'est la domination de la maison d'Orange
qui a mis le peuple d'Irlande dans le degré d'abaissement, de démoralisa-
tion , de prostration morale et physique, d'où, depuis dix ans, la voix puis-
sante d'O'Connell le fait sortir à peine.
Les premières années du règne de Guillaume épuisèrent ce qu'il restait
de sang chaud et guerroyant dans la vieille Erin. La violation de la capitu-
lation de Limerick sera pour ce roi , et pour l'honneur des armes et de la
politique de l'Angleterre, une tache ineffaçable, comme elle est pour l'Ir-
lande un éternel sujet de désaffection, de plaintes violentes et légitimes;
un souvenir vivace qui domine même le ressentiment déjà si profond des
massacres de Mullamast et du carnage de Drogheda, ou de l'extermination
de Glencoe en Ecosse.
Quand il n'y eut plus de ce sang belliqueux à répandre, le parlement
irlandais du xvme siècle, par sa législature avilissante, fit, sur l'intelli-
gence, sur la dignité humaine en Irlande, les mêmes ravages que l'épée,
depuis Henri II, avait faits sur les propriétés et dans les familles. Ainsi les
corps qui avaient échappé à l'épée devenaient, grâce à lui, une enveloppe
vide : l'ame en fut chassée.
Lorsqu'on a le courage de lire les Statuts irlandais, un livre imprimé,
on est tellement effrayé de la similitude des lois féroces et stupides portées
contre les catholiques par le parlement irlandais du siècle dernier, et dont
une grande portion florissait il n'y a pas vingt ans encore, avec celles im-
posées aux chrétiens de Jérusalem par le calife Omar, en 637, que je suis,
pour ma part, tenté de croire que cette noble corporation de fils de colo-
nistes se fit donner uue copie des lois musulmanes, et qu'elle les publia en
y changeant tout simplement les noms de mahométans et de chrétiens en
ceux de protestans et de catholiques, à peu près, je pense, comme Héraut
de Séchelles aurait accommodé, en l'an u, à la constitution de la France,
les lois de Minos, s'il les avait trouvées à la Bibliothèque nationale.
Voici quelques preuves assez curieuses :
lo Les chrétiens ( en Irlande, les catholiques ) ne construiront pas de nou-
velles églises; et les musulmans ( en Irlande, les protestans) seront admis
dans celles déjà existantes, quand il leur plaira d'y entrer.
REVUE DE PARIS. 07
Omar avait ajouté : Les chrétiens seront protégés en ce qui touche leurs
lois et leur fortune. Leurs églises existantes ne seront point détruites, et nul
autre qu'eux n'aura le droit d'y être admis.
Le parlement irlandais biffa cette concession, et les églises catholiques
devinrent des temples protestans ou furent détruites.
2° Ils n'empêcheront point leurs enfans ou leurs amis de professer Yisla-
misme (en Irlande, le protestantisme) ou de lire leKoran (en Irlande, la Bible).
J'ai déjà dit ce qu'en 1827 faisaient beaucoup de seigneurs à clocher contre
leurs tenanciers catholiques. Je dois ajouter que le lord Beresford, il n'y a
pas un mois, a fait pis encore dans ses terres de Kilmacthomas; pour cause
de rébellion à la doctrine protestante, soixante-quatorze personnes, appar-
nant à treize familles, ont été chassées de leurs misérables huttes, lui pré-
sent et ordonnant.
Pour ce qui est de la lecture , les catholiques irlandais en furent privés par
des actes multipliés contre les maîtres d'école, dits papistes; toute éduca-
tion leur fut refusée.
3° Ils n'élèveront point de croix sur leurs églises ( en Irlande, chapelles).
Ils sonueront leurs cloches sans les mettre en branle.
Les croix élevées sur les chapelles catholiques ( car les catholiques n'ont
que des chapelles en Irlande ) ont été mainte et mainte fois détruites, selon
les statuts du parlement. Quant au tintement ou au son des cloches en branle,
l'un et l'autre furent défendus à une époque très reculée et demeurèrent
tout-à-fait inconnus jusqu'à une autre fort récente; aussi le retour du son
des cloches et de la messe chantée tient-il toujours une grande place dans
les espérances dont ces bardes ont bercé leur malheureuse patrie.
4° Ils ne porteront point le costume des Arabes ( en Irlande, des Anglais),
ne se serviront point de selles en montant à cheval...
Le costume des plus basses classes, en Irlande, est devenu proverbial à
cause de son aspect misérable, et je vous en ai déjà fait une peinture qui,
quelque hideuse qu'elle soit, reste encore au-dessous du vrai.
Nul catholique ne pouvait monter un cheval qui valût plus de cinq livres ,
ou bien, en donnant les cinq livres, le premier protestant qui passait avait
le droit de s'en emparer. Quant à la selle, c'était un luxe si rare, que le par-
lement en regarda la prohibition comme inutile.
5° Ils auront le plus profond respect pour les musulmans (en Irlande, les
protestans), et hébergeront tout étranger gratis pendant trois jours.
Pour ce qui est du respect des catholiques envers lesproteslans en géné-
ral, voici ce qui avait lieu à Galwai, une ville de l'ouest : la grande majo-
rité des habitans y fut toujours catholique, et cependant, en entrant dans la
maison à" exchange , ils se tenaient debout et découverts, tandis que les pro-
testans restaient assis et gardaient le chapeau sur leur tète. Ces sept ou huit
magots qui se faisaient ainsi honorer, se disaient la personnification vivante
of the glorious constitution, pour laquelle est exigée cette déférence. Cela
était encore ainsi vers la fin du règne de George IV.
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68 ' REVUE DE PARIS.
La dernière partie de l'article musulman n'avait nul besoin d'être appli-
quée à l'Irlande. Il ne fut jamais nécessaire d'y ordonner l'hospitalité. Mais
la tyrannie exercée à cet égard contre les catholiques à qui l'on permettait
de demeurer dans les villes de corporations (corporate towns) est digne de
remarque. Ils étaient forcés exclusivement de nourrir et loger les militaires
gratis, car les promesses d'indemnité qui leur étaient faites ne se réalisèrent
jamais.
6° Ils ne vendront ni vins ni liqueurs spiritueuses.
Pas un catholique, en effet, n'obtenait uue licence de taverne.
7° Ils paieront une taxe de capitation (en Irlande, capilation lax : l'iden-
tité est parfaite! ) et deviendront sujets du calife (en Irlande, de l'Angle-
terre).
Le reste des statuts irlandais n'a plus rien de commun avec les lois d'Omar,
parla raison que celles-ci furent trop douces et point assez avilissantes pour
l'Irlande. Le parlement cessa d'être plagiaire pour inventer et pour vaincre
le successeur de Mahomet.
Les espérances que, pour l'annihilation complète de la nationalité irlan-
daise, l'Angleterre fonda sur la cruelle efficacité des lois du parlement d'Ir-
lande, furent telles que déjà, vers la fin du siècle dernier, Lawrence écri-
vait que l'Irlande pouvait être appelée l'Angleterre occidentale.
Eh bien! non, elle n'est pas une Angleterre occidentale! Pour moi, qui
viens de la parcourir; pour moi, qui ai parlé avec ses plus pauvres comme
avec ses plus riches habitans; pour moi, qui ai eu le rare bonheur de la
pouvoir un peu étudier dans son passé et dans les causes de sa situation
actuelle; pour moi, qui ai trouvé partout les ressentimens vivans contre
tout ce qui a été fait pour lui confisquer ses biens, lui tuer ses plus nobles
familles, lui perdre son vieux langage, et persécuter son antique foi catho-
lique; ressentimens que l'émancipation n'a pu détruire encore depuis dix
ans; ressentimens que les pacificateurs mis par O'Connell dans chaque pa-
roisse peuvent contenir à peine; pour moi, l'Irlande n'est qu'un membre
paralysé du royaume-uni. Mais qu'on y songe, il y reste encore assez de
nerf pour qu'en un jour de colère ou de désespoir, ce membre puisse faire
une profonde blessure au corps qui devait le protéger.
Puisse la jeune reine d'Angleterre, en qui j'ai vu O'Connell et de bons Irlan-
dais mettre leur confiance et l'espoir d'un avenir meilleur pour leur pays, se
souvenir qu'il n'est pas un des rois , une des reines qui , avant elle, ont porté
la couronne des trois royaumes, qui n'ait pu, en se frappant le sein devant
Dieu, se dire ce qu'à propos de l'Irlande, Elisabeth, effrayée, cria dans un
de ces momens où le remords fait remonter à la gorge le sang versé :
— Ah! combien j'ai raison de craindre qu'on ne me dise ce que Bato
disait à Tibère : C'est vous, c'est vous qui êtes coupable! vous, qui avez
confié vos brebis, non à des bergers, mais à des loups !
C, Feiîilmde.
BULLETIN.
Dans les nouvelles qui nous viennent d'Afrique, il y a du bon et du mau-
vais. Les unes et les autres méritent d'attirer au plus haut degré notre atten-
tion, avant tout autre sujet. Parlons d'abord de ce qui nous arrive d'heureux.
Cela pourra bien paraître moins important au premier coup d'œil, car les
choses heureuses tiennent toujours, dans les préoccupations publiques, beau-
coup moins de place que les évènemcns fâcheux. C'est à la fois une injustice
et une faiblesse que nous ne voulons pas partager.
Maintenant qu'il s'agit de recueillir les fruits de notre dernière conquête
et d'en régulariser la possession avec sagesse et fermeté, dans les limites qui
seront fixées par le vote des chambres, il n'est personne qui n'ait reconnu
tout d'abord combien il serait utile que celui-là même auquel la France
doit la prise de Constantine acceptât cette mission difficile. Tout le monde,
dans ces derniers temps, avait été douloureusement affecté en apprenant
que les forces physiques du maréchal Valée ne répondaient plus à l'acti-
vité de son ame, et que, malgré son zèle pour le service du roi, il allait
être obligé de revenir, sur le sol natal, prendre un peu de repos bien
mérité, et jouir de son triomphe, sans le compléter par la pacifique orga-
nisation du pays conquis. Sentira-t-on aujourd'hui, comme on le doit, l'avan-
tage qu'on aura de le conserver encore quelque temps à la tête du gouver-
nement d'Alger? Sa santé s'affermit de jour en jour, et il consent à achever
son ouvrage; il remplacera le général Damrémont dans l'administration de
notre colonie africaine, comme il l'a remplacé sous les murs de Constantine,
et dans cette nouvelle situation, il n'aura pas moins de succès, nous l'es-
pérons.
Le ministère ne sera pas le dernier à se réjouir de cette preuve d'un dé-
vouement qui ne s'épuise pas : cela ferme la porte, en effet, à toutes les
candidatures plus ou moins légitimes, mais trop empressées, qui déjà sor-
taient de dessous terre et remplissaient toutes les avenues du pouvoir; c'est
un bonheur sur lequel le ministère n'osait plus compter, et il va y gagner
doublement; il n'aura pas l'embarras d'un nouveau choix, et il gardera le
maréchal Valée. L'intérêt public, qui passe avant les convenances ministé-
70 REVUE DE PARIS.
rielles, est ici d'accord avec elles, heureusement. Quel homme est mieux
placé que le nouveau maréchal pour contenir, sans autres combats, les po-
pulations qu'il vient de soumettre ? Quel administrateur plus puissant trou-
verait-on aujourd'hui , pour étendre sur toute la régence le système complet
d'occupation qu'il est temps enfin d'adopter et qui doit être un des résultats
inévitables de la session prochaine? L'auréole de la victoire brille sur son
front, et l'on sait quel prestige exerce un général victorieux sur des peu-
plades barbares, qui adorent la force et la fatalité. Jamais il n'y eut un
moment plus opportun, ni un gouverneur plus capable de se faire respecter
des populations indigènes : il faut savoir tirer parti et de ces circonstances et
de cet homme lui-même, si l'on veut donner une organisation définitive à
notre établissement d'Afrique. Le ministère du 13 avril ne manquera pas à son
devoir, il ne se tiendra pas quitte envers la France par un Te Deum à Ver-
sailles et un Requiem aux Invalides. On dit qu'il se prépare à présenter aux
chambres un plan général qui doit faire loi pour ses successeurs et restreindre
le domaine de l'imprévu dans les affaires d'Alger à l'avenir. Il ne déguisera
rien au parlement, ni la grandeur des projets qu'il voudrait lui faire ad-
mettre, ni l'étendue des dépenses qui seront la conditiou nécessaire du succès
dans cette voie nouvelle. Pour la première fois peut-être, la vérité sera ex-
primée sans réserve , parce qu'il sera possible aussi pour la première fois de
la dire , sans faire la partie trop belle aux économes dispensateurs du bud-
get; leurs objections sont moins redoutables, après un si beau fait d'armes,
le plus populaire de nos guerres d'Afrique et le plus fécond, si l'on sait
vouloir.
Nous ignorons ce que sera le plan du ministère , nous pouvons dire seu-
lement quels conseils il n'écoutera pas. Ainsi , dans le premier moment d'en-
thousiasme, il s'est rencontré des gens qui lui ont demandé d'établir à
Constantine le siège du gouvernement de l'Algérie. Ce n'est pas nous qui
refuserons de reconnaître toute l'importance réelle de Constantine; c'est
le passage des caravanes qui mettent l'Afrique centrale en communica-
tion avec Tunis, Tripoli, l'Egypte et les régions de l'Asie voisines de
l'Afrique; c'est le chef-lieu du beylick le plus riche, le plus fertile, habité
par les tribus les plus paisibles, les plus industrieuse» et les mieux civili-
sées ; c'est la capitale de la province où les Français , à une époque déjà an-
cienne , formèrent leurs premiers établissemens pour la péclie du corail et le
commerce. Mais tout cela ne suffit pas. Alger n'en est pas moins la ville
sainte pour tous les musulmans de la régence; Alger est notre première
conquête, le premier témoignage de notre force, depuis que nous sommes
allés eu Afrique , non plus comme des marchands empruntant des comptoirs
sur la côte, mais avec une flotte et une armée pour venger une injure. Il ne
nous est pas permis de choisir une autre capitale. Et d'ailleurs Alger est au
centre de la domination que nous devons conserver en Afrique : c'est de là
surtout que nous surveillerons l'ouest , où sont désormais, depuis la déroute
d'Achmet-Bey à l'est, les seuls dangers qui puissent être suscités contre
nous. Abandonner Alger, ou bien s'y tenir seulement caché comme dans
une position secondaire, ce serait déclarer qu'on abandonne les provinces
d'Oran et de Tittery à la souveraineté absolue d'Abd-el-Kader. A Dieu ne
plaise que le gouvernement français donne au seul adversaire de quelque
valeur qui lui reste en Afrique une pareille espérance ! Loin delà, toute
REVUE DE PARIS. 71
la pensée du cabiuet que préside M. Mole va se reporter vers la région occi-
dentale de la régence, et y constituer un énergique système de défensive et
d'offensive au besoin , qui puisse maintenir, par la crainte, la fidélité d'Abd-
el-Kader, dont le courage a su jusqu'ici , avec plus d'intelligence que le bey
de Constantine , éviter une lutte décisive et une destruction imminente. On
va plus que jamais avoir les yeux ouverts sur toutes les manœuvres qui
pourraient se tramer dans le bcySick d'Oran ; ce n'est donc pas le moment
qu'on choisira pour reculer vers l'est la capitale de notre colonie africaine;
on n'ira pas transporter à Constantine notre quartier-général pour mieux
observer les tentatives d'indépendance, qui désormais, si elles sont à craindre
encore, viendront d'une autre extrémité.
Voilà les vues prévoyantes, les augures favorables qui promettent une
ère nouvelle de prospérité à l'Afrique française. Mais dans une des régences
barbaresques, la plus voisine pourtant de notre conquête la plus récente,
on n'a pas encore appris à nous respecter comme nous devons l'être; une
avanie a été faite à notre consul à Tunis, elle exige réparation. C'est là ce
que nous appelions, en commençant, une mauvaise nouvelle venue d'Afri-
que; on voit déjà qu'elle peut bien n'être pas trop mauvaise, selon que le
ministère saura prendre cette affaire. Nous ne doutons pas de sa vigueur à
agir, quand les faits lui seront exactement connus. Les voici tels qu'on peut
déjà les établir, et ils ont été un peu altérés dans les correspondances de
commerce. — Un Arabe, poursuivi par la justice tunisienne, était parvenu
à se réfugier dans l'hôtel du consulat français. Personne n'ignore que les
maisons des consuls, en Orient, sont, inviolables et sacrées comme lieux de
refuge, et que l'immunité est accordée aux coupables qui s'y retirent, tant
que ces ageus diplomatiques, après négociation et en toute liberté, ne con-
sentant pas à les livrer à la vindicte des lois. Dans cette occasion, notre
consul à Tunis s'étant refusé à l'extradition qu'on lui demandait, on n'a pas
pris le temps et la peine de changer sa résolution , ni de fléchir son refus;
sa demeure a été forcée. Il a opposé quelque résistance; il a été maltraité
lui-même. Aussitôt il a réclamé satisfaction; mais il ne l'a pas obtenue.
L'effervescence publique semblait vouloir venger sur lui la défaite des
Turcs à Constantine. La conduite du consul a été courageuse et digne, celle
du contre-amiral Lalamle a été pleine de fermeté; ma>s l'un et l'autre ont
besoin d'instructions nouvelles pour aller aussi loin que l'exigera l'honneur
de la France. Grâce à Dieu, ceci n'aura pas les suites du fameux coup
d'éventail de Hussein; on n'est pas tous les jours aussi chevaleresque, et
d'ailleurs ce serait tout-à-fait inutile aujourd'hui. Il suffit qu'un seul nid
de pirates soit détruit pour que, dans tous les autres, une simple démon-
stration de force serve de leçon aux ennemis de la France. Personne , dans
ces limites où nous saurons nous contenir de nous-mêmes , n'a le droit
d'empêcher que nous tirions d'une offense reçue la réparation que nons
avons seuls le droit d'apprécier à notre point de vue français. Toute ven-
geance qui aurait l'air de cacher sous un prétexte de point d'honneur quel-
ques desseins ambitieux, rencontrerait, cette fois, des obstacles sérieux en
Europe, et surtout en Angleterre. Mais laver un affront public, c'est notre
droit, c'est le droit des gens reconnu par toute l'Europe. Nos intérêts de
puissance en recevront, à vrai dire, une heureuse impulsion, mais ce sera
dans l'Algérie même , qui nous appartient. La satisfaction réclamée de Tunis
72 REVUE DE PARIS.
aura un heureux retentissement dans toute la régence qui est à nous; il y a
entre ces deux régions une correspondance , pour ainsi dire, sympathique ,
qu'on ne saurait nier, et c'est le contre-coup de la prise de Conslantine,
n'en doutons pas, qui, après un moment de terreur, a provoqué la violation
de notre maison consulaire à Tunis. La terreur n'a donc pas été assez forte,
à ce qu'il parait. Il faut qu'elle atteigne à Tunis un niveau salutaire, sur-
tout pour qu'il en rejaillisse quelque chose même sur Alger. La question
ainsi posée, l'Angleterre n'a rien à y voir, et nous savons qu'elle acceptera,
sans se plaindre, tout ce que nous croirons nécessaire d'entreprendre pour
notre sécurité dans cette partie de l'Afrique, reconnue française. Ce qu'il
s'agit de poursuivre à Tunis, c'est toujours, on peut le dire, l'intérêt de con-
servation de la colonie algérienne , et de plus l'honneur français y est mêlé,
ce qui ne gâte rien, et assure encore mieux le respect de toutes les démar-
ches légitimes que notre dignité nous conseillera.
Le nom de la France reprend faveur dans les affaires d'un autre pays, sur
le rivage opposé de la Méditerranée. L'Espagne constitutionnelle prépare le
triomphe d'une politique dont le gouvernement français lui-même lui eût
indiqué les bases et offert le modèle, s'il ne s'était pas tenu, depuis la ré-
volution de la Granja, un peu trop à l'écart de toutes les combinaisons par-
lementaires et ministérielles qui se succédaient à Madrid. Même après la
démonstration militaire d'Espartero, le cabinet des Tuileries, si ennemi de
toute intervention dans la Péninsule, comme chacun sait, a hésité encore à
intervenir par ses avis officieux; il a cru devoir attendre le résultat des
élections qui viennent d'assurer gain de cause aux modérés, et enfin il s'est
décidé à donner signe de vie en Espagne, à la suite de tous ces évènemens
heureux qui sont appelés sans doute à y changer l'état des choses. Mainte-
nant, notre ambassadeur à Madrid a reçu licence d'exposer les vœux, les
intentions amicales et les conseils encore assez réservés du gouvernement
qu'il représente. Nous nous, en rapportons à M. Mole, dès qu'il lui est pos-
sible d'agir et que l'interdit est levé de ce côté, pour faire reprendre à
notre diplomatie toute l'influence qui est dans son rôle et dans l'intérêt delà
France. Déjà, nous le savons, la voix de notre ambassadeur est sérieusement
écoutée à l'Escurial : le cabinet espagnol en aura peut-être besoin, non plus
seulement pour fortifier son courage de résistance contre les factions anar-
chiques , mais, qui sait? popr rendre sa modération respectable même au
parti qu'on nomme modère. Il y a dans ce parti des hommes qui , par un
reste d'affection pour le statut royal, leur dernier drapeau avant l'exil,
pourront bien se laisser aller aisément à une dangereuse et fausse manière
d'appliquer la constitution nouvelle, si même ils s'y soumettent sans arrière-
pensée. Voilà ce qu'il faut empêcher; la cause de l'ordre n'aurait rien à ga-
gner aux efforts obstinés qu'on pourrait tenter pour rétablir, sous une ap-
parence menteuse, un régime caduc, dont la ruine a été l'œuvre rapide
d'une seule journée d'auarchie militaire. Un tel régime n'avait point de
racines dans le pays où il était implanté; il fut honoré naguère de l'appui
des hommes les plus intelligens et les plus éloquens, vrais amis de l'ordre
et d'une sage liberté; mais aujourd'hui l'anarchie, le désordre, seraient du
côté de ceux qui aspireraient à restaurer franchement ou sous des voiles
hypocrites le régime du statut royal. Il faudra dire aussi au parti modéré
que la discipline militaire se raffermit par quelques exemples rigoureux ,
REVUE DE PARIS. T3
éclatans, mais non pas en poursuivant le crime partout où il a été commis
dans les jours de démence populaire : la pitié passerait bien vite dans le
parti des coupables, si l'on allait trop loin dans la réaction Les exécutions
de Miranda, de Pampelune ont versé assez de sang espagnol; Escalera,
Saarstield sont vengés; nous croyons que la tombe du vieux et stoïque Que-
sada n'invoque pas une expiation particulière, et plaise à Dieu que, malgré
toutes les paroles de vengeance qui bourdonnent autour de nous, même à
Paris ( et les ressentimens doivent être bien plus vifs en Espagne ), Espartero
dédaigne de reproduire à Madrid ce qu'il a fait à Pampelune et à Miranda!
Sans avoir été le héros d'un 18 brumaire, il a rempli un assez grand et noble
rôle pour mériter qu'on ne fasse pas de lui le Tristan des modérés.
Revenons à nos affaires intérieures; elles ne sauraient, il est vrai, nous
occuper encore d'une manière exclusive; il y a là tant de solutions indé-
cises et qui ne seront données qu'après la réunion des chambres. Ce jour
approche; les députés arrivent déjà en assez grand nombre, ils viennent se
presser autour de ceux qui n'abandonnent jamais Paris. Deux fois, cette
semaine, les salons ministériels ont été ouverts, et quelques-uns ont été
remplis comme ils le seraient aux mois de janvier et de février, quand le
parlement est au complet, et les débats législatifs dans toute leur ardeur. Le
salon du miuistère de l'intérieur est celui où débarquent tout d'abord les
nouveaux venus, et l'on conçoit en effet que les amis du gouvernement,
après avoir réussi dans la lutte électorale, se donnent là rendez-vous pour
se reconnaître, se compter, et saluer d'un mot amical une influence qui du
moins ne leur a pas été contraire : les députés y affluaient, et pourtant ils
n'y étaient pas encore en majorité; le nombre des autres visiteurs l'em-
portait de beaucoup sur eux. Aux affaires étrangères , la foule était immense
mardi dernier, et les plus sincères amis de M. le président du conseil doivent
lui souhaiter seulement que ce soit là un indice de la majorité qui lui est
réservée. Cela n'empêche pas qu'un journal du soir n'ait déclaré, le lende-
main, que la première soirée de l'hôtel des Capucines s'était passée de la
façon la plus monotone, dans une effrayante solitude. Nous nous rappelons,
à ce propos, qu'un soir de l'hiver dernier un journal s'amusa à représenter
à ses lecteurs le salon des affaires étrangères comme une espèce de salle de
malades où de rares visiteurs, silencieux et tristes de l'influenza qui régnait
alors, buvaient presque en famille une tisane préparée contre la cholérine
par le docteur Koreff , ce même docteur Koreff qui depuis a soigné d'autres
maladies avec tant de mystère. La curiosité nous vint de rechercher le
degré d'exactitude de cette histoire, uue de celles que, par habitude, nous
n'avons pas souvent l'occasion de vérifier par nous-mêmes; on nous apprit
que, ce soir même, le prince royal et M. de Talleyrand, qui ne se prodigue
pas, avaient fait une longue pause dans les salons de la présidence du con-
seil, où l'affluence était considérable, et il nous fut facile de comprendre
que, si l'on refusait à l'hôte qui recevait cette fois M. de Talleyrand, le
pouvoir d'attirer chez lui la foule des visiteurs en temps d'iijluenza, il fal-
lait au moins ne pas contester ce privilège à M. de Talleyrand lui-même,
cet homme qui a vu tant de choses et taut d'hommes, et qui reste presque
invisible. D'après cela, croyez donc ceux qui écoutent aux portes, et à
quelles portes!
Il importe peu, au demeurant, de savoir combien de gens sont allés,
74 KEVUE 1>E PARIS.
en une soirée, traverser les hôtels du ministère. Ce qui importe, avant
tout, c'est de connaître les amis qu'il adopte et qui l'adopteront. On cite
quelques noms qui ont une valeur connue, un sens assez clair par eux-
mêmes, et qu'il veut désigner aux préférences de la chambre pour ses prin-
cipales dignités électives. MM. Passy et Calmon seront portés par le minis-
tère a la vice-présidence, le centre gauche aura sa bonne part, comme on
voit, dans les attentions du 15 avril; mais ce n'est pas tout, on songera à
le ménager, même dans ce qu'on ne pourra pas lui donner aussi directement,
et ainsi les deux autres vice-présidens seront choisis, si les indications du
ministère sont suivies jusqu'au bout, dans les rangs du centre purement mi-
nistériel, qui n'a aucun engagement avec le centre droit. Le cabinet du
15 avril est unanime pour exclure les doctrinaires de toute candidature à
la vice-présidence; quant à la présidence même, il n'en faut plus parler,
et c'est une folie insigne à ceux qui prétendent y porter M. Guizot, une
folie dont il n'est pas complice, nous l'espérons, et qui s'arrêtera aux pre-
mières phases, malgré la tendance qu'ont toutes les maladies à passer à l'état
chronique, quand c'est un doctrinaire qui en est atteint.
Le centre gauche n'est donc pas et ne peut pas être en guerre avec le
ministère du 15 avril; nous sommes fâchés d'avoir à contredire toutes les
inductions à perte de vue qu'on avait voulu tirer, ces jours derniers, de
quelques révocations nécessaires parmi les délégués directs de l'autorité
ministérielle dans les départemens. Le préfet des Hautes-Pyrénés, M. Ségur-
d'Aguesseau, et le sous-préfet de Libourne, M. Desvarannes, ont eu l'hon-
neur, cette semaine, d'être classés un moment au nombre de ces victimes
du pouvoir, que la presse opposante prend de temps à autre sons sa pro-
tection désintéressée; surtout on a voulu inquiéter le centre gauche et lui
montrer ces actes de rigueur administrative comme une hostilité directe,
une espèce de dénonciation d'armistice adressée à M. Thiers lui-même, qui
a été nommé , en effet , à Libourne, pendant que M. Desvarannes en était
le sous-préfet. ÎS'i M. Thiers, ni le centre gauche, n'en croiront un mot; voici
la vérité sur ces deux affaires de Libourne et de Tarbes, qu'on a étrange-
ment défigurées.
Le préfet des Hautes-Pyrénées a eu la singulière fantaisie de croire qu'il
y avait en lui deux personnes tout-à-fait distinctes , le préfet et l'électeur,
mais tellement distinctes, que chacune d'elles pouvait agir publiquement, à
la clarté du jour, avec activité, dans deux directions opposées. Comme pré-
fet , il avait recommandé officiellement, par écrit, au collège de Bagnères,
M. Gauthier d'Hauteserve, député sortant, dont le ministère avouait et pro-
tégeait la candidature. Ce devoir administratif une fois rempli, M. Ségur-
d'Aguesseau, se dépouillant de son caractère de préfet, a fait une circulaire
en son nom personnel, et en faveur du général Munck d'Uzer, et l'a signée:
Sègur-d'Aguesscau, électeur. Notez, en passant, que ce titre d'élecieur lui
est contesté pour le collège où il a voté, et qu'on lui reproche, non pas de la
mauvaise foi ( on a trop d'estime pour son caractère honorable), mais une
grave erreur sur la quotité du cens qu'il croyait payer dans l'arrondissement
de Bagnères. Au reste, pour cette élection, on a plus écouté le préfet qu<
l'électeur, et M. Gauthier d'Hauteserve a été nommé. Certes, s'il pouvait
s'élever à ce sujet quelque plainte contre le ministère, ce ne serait pas du
centre gauche qu'elle partirait, et ce n'est pas là un choix de centre droit :
REVUE DE PARIS. ^
M. Gauthier d'Hauteserve a voté contre la loi de disjonction et même,
dit-on, contre les lois de septembre. C'est au point qu'il n'eût pas été peut-
être le candidat du 15 avril, si le ministère du 15 avril ne s'était fait une loi
d'honneur de soutenir, dans les dernières élections, tous ceux qui, malgré
la divergence des antécédens et des origines, l'avaient appuyé à son début.
Ce ne sont pas tous les griefs ministériels contre M. Ségur-d'Aguesseau.
À Tarbes même, dans le chef-lieu de sa préfecture, il a ouvertement agi
contre M. Dintrans, député sortant, candidat du ministère, et contribué
à le faire remplacer par M. Laporte, avocat-général. Celui-ci est du centre
gauche; mais qu'importe la couleur? La subordination administrative violée
avec une étonnante franchise, voilà tout ce qui pouvait toucher M. de Mon-
talivet. Ici se présentait une apparence de difficulté qui s'est trouvée ne pas
être une difficulté réelle : M. Ségur-d'Aguesseau est le neveu de M. Mole.
Mais M. Mole n'a pas hésité un moment, il a insisté lui-même pour le rap-
pel du préfet de Tarbes.
Quant au sous-préfet de Libourne , c'est à peu près la même histoire. Il a
méconnu les instructions du préfet de Bordeaux, M. de Preissac, et du mi-
nistère, qui appuyait la candidature de M. Martell , député sortant. Cette
indocilité du sous-préfet était déjà flagrante, nous devons le dire, long-
temps avant que personne eût songé, dans le collège de Libourne, à proposer
M.Thiers pour candidat. Le sous-préfet, moins soumis à l'administration
supérieure qu'à une haute influence qui règne presque souverainement,
comme on sait, dans cet arrondissement électoral, par des bienfaits et de
grands souvenirs; le sons- préfet avait repoussé, dès l'origine, M. Martell,
que repoussait aussi un duc et pair, connu de père en iils à Libourne. Il
avait offert, lui, ou son illustre patron, la candidature de ce collège, d'abord
à M. Jay, puis à M. de Champlàtreux.
Ce fut seulement après tous ces essais de candidatures avortées à Libourne,
mais toutes contraires aux instructions ministérielles, qu'on songea à la can-
didature de M. Thiers. Le ministère, en frappant le sous-préfet de Libourne,
n'a voulu témoigner aucun déplaisir de l'élection de M. Thiers, il n'a eu
d'autre but que de punir, en le déplaçant, un sous-préfet insubordonné.
On a beau faire, on ne brouillera pas si facilement le centre gauche avec le
ministère du 15 avril ; ils ont plus d'intérêts communs qu'eux-mêmes ne
l'imaginent peut-être. Quand nous entendons crier partout .-«Voici l'histoire
de la grande querelle entre le ministère et le centre gauche ! » nous croyons
volontiers que ce sont des gens qui, à force de proclamer un fait comme
accompli, espèrent le rendre possible et nécessaire. C'est une raison pour
nous de ne pas mêler nos voix aux leurs et de chercher avec bienveillance
si les plus fâcheux récits ne s'accommodent pas d'une interprétation favo-
rable.
Le ministère du 15 avril parait se reposer avec sécurité sur les disposi-
tions pacifiques de la chambre ; il lui prépare des travaux et ne sort presque
plus des commissions choisies pour élaborer les questions diverses qui seront
agitées à la tribune. Il y a la commission des chemins de fer qui achève, en
ce moment, ses recherches; il y a la commission du régime pénitentiaire
qui commence les siennes; il y a la commission pour remédier aux abus des
sociétés de commerce par actions, et nous croyons que celle-ci aura bien
'6 REVU£ UE PARIS.
fie la peiue, nous ne disons pas à terminer ses travaux (car on s'arrête où
l'on veut), mais à conclure, ce qui est plus difficile.
Les commissions, en général , qu'il faut voir de près, sont de singulières
choses; elles valent ce que les fait valoir celui qui les préside; une influence
élevée qui les domine, par un moyen ou par un autre, c'est tout pour elles
et pour leur succès. Voilà pourquoi nous espérons quelque bien de la com-
mission pour le régime pénitentiaire.
Mais quand nous voyons surgir tant de commissions nouvelles, ne serait-il
pas possible de nous dire ce qu'a produit, en dernière aualyse, une commis-
sion de l'an dernier, nommée par M. Guizot pour chercher un remède à la
contrefaçon des livres français eu Belgique? Elle a produit, nous le savons,
un rapport, qui signalait quelques expédiens; mais le rapport lui-même,
qu'a-t-il produit? Il serait digne de M. de Salvandy de reprendre toute
cette affaire avec l'activité qu'on lui connaît et d'en tirer enfin une conclu-
sion avantageuse à la France.
— Mardi "dernier, M. Laffitle a donné une grande soirée dans son hôtel;
c'était comme aux beaux jours du célèbre banquier avant 1830. Un nombre
considérable d'invités remplissait les salons: on y remarquait M. de Ram-
buteau. M. Laffitle a fait les honneurs de sa fête en homme tout-à-fait
réconcilié avec le siècle. Il a été gracieux et affable à tous. Les acteurs du
Vaudeville ont joué deux pièces; Arnal a été fort applaudi. On s'empres-
sait avec une curiosité bien naturelle auprès du prince de la Moskowa , qui
arrivait de Constantine, et qui répondait à toutes les questions qu'on lui
adressait de toutes parts sur notre glorieuse expédition.
— On s'entretient toujours de Constantine dans les salons qui commencent
à s'ouvrir. De nouveaux détails arrivent avec les jeunes officiers de l'expé-
dition. Les dames s'intéressent beaucoup à la belle Aicha et aux trois cents
femmes d'Achmet-Bey. Nous devons à des récits particuliers quelques cir-
constances que les journaux n'ont point encore publiées. Il est maintenant
bien reconnu que la belle Aîcha est d'une beauté fort commune, et qu'elle
n'a produit qu'une assez faible sensation. Il a été tenu conseil pour décider
du sort des autres femmes du sérail; on ne pouvait , sans inhumanité, les
envoyer à Achmet. Il a donc fallu les garder à Constantine. Voici la déter-
mination qui a été prise; elle ne trouvera que des approbateurs. Le sérail
en masse a été livré au muphti par ordre du général en chef; les femmes du
bey ont été ainsi placées sous la sauve-garde de la religion. Le muphti a
trouvé un biais assez ingénieux pour se délivrer des trois cents femmes qui
lui étaient confiées; il les a réparties entre les plus riches habitans de Con-
stantine. Les uns, toujours tremblans au seul nom d'Achmet, malgré sa
défaite , et croyant que son retour était dans les probabilités de l'avenir,
ont enfermé les femmes qui leur sont échues dans le coin le plus retiré de
leurs maisons , et les environnent de vénération , comme ils feraient pour
les houris du prophète lui-même. Mais les autres dépositaires , qui regardent
la puissance d'Achmet comme à jamais abattue, et qui jugent son retour
impossible, se sont approprié audacieusement les esclaves de leur doux
REVUE DE PARIS. 77
seigneur. Ceux-là ne croient pas à l'abandon de l'Algérie; ils ont confiance
en notre victoire et en nous.
— Demain , la Faculté des Lettres ouvre ses cours. Le programme est
publié ; il y a de beaux noms de professeurs qui sont des garanties anciennes
Jicquises à l'instruction publique : il y a aussi quelques noms obscurs et quel-
ques désignations qui nous ont paru problématiques , et que nous ne com-
prenons pas. Qu'on nous permette une réflexion à ce sujet.
Nous lisons dans le programme , histoire ancienne , et nous sommes
amenés à conclure que le professeur chargé de ce cours s'occupera des Grecs
des Romains, des Assyriens, des Perses, des Mèdes, des Babyloniens, de tout
ce qui est antique en un mot; point du tout, cette histoire ancienne, que
M. Lacretelle professera , commence en 1700 et finit en 1SO0 , c'est l'histoire
du xvme siècle , la plus moderne des antiquités , sans contredit.
Par contrecoup, et pour rétablir l'équilibre, on nous annonce I'histoire
moderne, professée par.M. Lenormant. Or, cette histoire moderne, dit le pro-
gramme , continuera d'exposer les origines de la civilisation grecque , et spé-
cialement l'histoire des Phéniciens. Les Phéniciens ! grand Dieu ! M. Lenor-
mant les classe dans les modernes, comme M. Lacretelle classe Crébillon et
Voltaire dans les antiques! Qui nous donnera le mot de cette énigme sans
mot? Mais en admettant contradictoirement avec M. Lenormant que les
Phéniciens soient antiques, ce qui est probable, sera-ce un écrivain de la
force de M. Lenormant qui tirera du néant les sombres et fabuleuses tradi-
tions qu'Euthymènes et Pythéas ont apportées sur leurs aventureuses tri-
rèmes? Où sont les élémens que doit mettre eu œuvre M. Lenormant pour
reconstruire ce monde nébuleux et inaccessible aux explorations, comme la
Tauride et Barca? Que nous dira M. Lenormant sur les Phéniciens, à moins
qu'il nous parle de la Pnénicie moderne et des Echelles du Levant? C'est
M. Guizot,trop grand seigneur aujourd'hui pour nous parler des Phéniciens
quLa imposé M. Lenormant à la Sorbonne, comme son suppléant. Avec
M. Guizot, nous aurions, sans doute obtenu, sur nos bancs d'écoliers, quel-
ques révélations de penseur antique, avec le suppléant nous n'aurons que
du moderne, renouvelé du Télèmaque de Fénelon.
Il faut espérer que M. de Salvandy, qui s'est dévoué aux innovations utiles
réformera modestement et sans bruit l'œuvre du fier réformateur doctri-
naire. Espérons que M. de Salvandy rendra le xvm siècle aux modernes et
les Phéniciens à l'antiquité. M. Guizot, l'historien, est habile à se tromper
de siècle : il avait essayé de naturaliser l'anachronisme à la Sorbonne, comme
dans la société.
Théâtres. — La veine bouffe reprend aux Italiens , le Mariage secret et le
Barbier dans la môme quinzaine! Le chef-d'œuvre de Cimarosa a main-
tenant son rang dans le répertoire, et s'y maintiendra tant que Lablache
sera là pour rendre l'excellente figure du bonhomme Geronimo. On n'a pas
plus de verve comique et de joyeuse humeur; sa voix, qui n'aime guère
comme on sait, les mouvemens agiles et précipités, se complaît dans cette
musique sereine et mélodieuse, et trouve dans le finale du premier acte son
plus bel effet de puissance et de sonorité. La musique de Cimarosa con-
vient à Lablache; ces deux Napolitains s'entendent à ravir : la mélodie heu-
78 REVUE DE PARIS.
reuse du grand maître semble faite pour s'épanouir sur la face enluminée
et rayonnante du grand chanteur. Quel chef-d'œuvre que celui-là! Au mi-
lieu des extravagances où certains esprits malavisés voudraient entrafuer
l'art, cette musique vous apparaît comme un rayon de soleil; on voit clair
dans cette mélodie, tant elle a de transparence et de limpidité; c'est un dia-
mant de la plus belle eau. On dit que l'empereur Joseph II, après avoir en-
tendu le Malrimonio pour la première fois, voulut l'entendre immédiate-
ment une seconde et fit recommencer la pièce sur-le-champ. En vérité,
pour un empereur, ce n'était pas si mal juger, et voilà un bis qui me semble
le plus bel éloge qui se puisse faire du chef-d'œuvre de Cimarosa. Le mé-
rite singulier de cette musique, c'est de ne lasser jamais; cela coule avec la
fraîcheur et la limpidité d'une fontaine; on l'entendrait toujours. Là, rien
qui vous inquiète ou vous chagrine, jamais de trouble ou de confusion; l'or-
chestre ne parle pas plus haut qu'il ne convient, et la voix ne cesse de planer
au-dessus, calme, pure, mélodieuse. Quand on sort, on en fredonne les
motifs avec joie, on se sent l'ame libre et le corps dispos; on pense à sa
maîtresse, à la belle nuit, à tous les plaisirs de la vie; qu'on dise ensuite
que les Italiens ne sont pas les seuls qui aient compris le véritable but de
la musique. — Rubini chante l'adagio sublime de Pria che spunti avec un
charme délicieux, une admirable expression; seulement, vers la fin, il a
tort de prodiguer les ornemens outre mesure, et de telle sorte qu'il semble
oublier Cimarosa pour Donizelti ou tout autre. Le rôle de Carolina est une
des parties les plus difficiles du répertoire. Il faut qu'une prima donna soit
bien sûre d'elle-même pour s'aventurer dans cette musique, qui se main-
tient presque toujours aux plus hautes régions de la voix de soprano. En-
suite, le rôle de Carolina, conçu dans le système de Mozart, exige des qua-
lités de sentiment et d'expression qui deviennent de plus en plus rares chez
les chanteurs de la nouvelle école italienne. La Persiani s'est tirée avec hon-
neur de ce pas, et n'a point menti aux brillantes espérances qu'elle avait
données pour la saison, aux deux dernières soirées de la Sonnambula. Quant
à Mme Albertazzi, qui joue Fidalma (le rôle que la Malibran prit un jour
dans une de ses plus charmantes boutades), elle porte un bonnet à nœuds
roses, qui sied fort à son joli minois chilfonné , et s'abstient de ces grosses
notes de contralto qu'elle affectait d'une si curieuse façon dans Sémiramide,
ce qui ne veut pas dire qu'elle chante plus juste pour cela. Du Mariage
secret au Barbier de Scville , il y a loin, aussi loin que de Molière à Beau-
marchais; et cependant, comme on accueille avec transport la joyeuse mu-
sique de Rossini! comme l'admiration et les bravos s'éveillent autour d'elle
chaque fois qu'elle se produit sur la scène! comme on lui fait plus defétes
qu'au chef-d'œuvre de Cimarosa! C'est que nous sommes en France, où la
corde de l'esprit vibre plus que celle du cœur, où la gaieté piquante, incisive
et relevée d'un grain d'ironie, l'emportera toujours sur le sentiment naïf et
tendre, le sourire maliu sur le sourire idéal, l'esprit réel sur la divine fan-
taisie. Et de l'esprit, il y en a tant de bon aloi dans cette étonnante musique
du Barbier Tamburini, dans Figaro, est d'une verve à ne pas vous laisser un
moment de répit; il court, il saute, il roule; il mène les airs et les finales un
train de poste. Qu'on se souvienne de la Malibran dans Rosine. C'est la Mali-
bran qui fut la première à donner à ce rôle son véritable caractère de pétu-
lance et de légèreté. Que de coquetterie elle mettait dans ses entretiens avec
REVUE DE PARIS. 79
Figaro! que de malice dans ses querelles avec son vieux tuteur! quel lutin
charmant elle avait fait de cette fille maussade, que les autres cantatrices
avaient représentée jusque-là en ingénue d'opéra-comique ! La Grisi n'est pas
fort à son aise dans ce rôle; les airs de comédie ne lui vont pas, comme on sait.
Il faut à la Grisi des émotions puissantes et de grands gestes, Anna Bolena et
Semiramide. Dans tout ce qui touche l'esprit et la finesse, il est impossible
d'être plus gauche et plus emprunté. Depuis quelque temps, sa voix perd
chaque jour quelque chose de cette agilité cristalline qui en faisait le
charme le plus doux; ainsi, il lui arrive à tout moment, dans les variations
du second acte surtout, de trébucher au milieu d'une gamme chromatique.
D'où vient cela? Est-ce à l'exubérante santé qui s'épanouit autour d'elle
qu'il faut attribuer cette paresse de sa voix?
Rien de nouveau à l'Opéra ; toujours Dnprez dans Guillaume Tell, dans
les Huguenots , dans la Juive- Et toujours aussi l'affluence et l'enthousiasme
du public. Mais de quoi Mlle Fitz-James ne s'avise-t-elle pas? voilà qu'elle
joue à présent la Bayadère , tout comme elle a joué la Révolte au sérail.
Mlle Fitz-James a juré de nous faire croire, à tous, qu'elle remplaçait Ta-
glioni, pourvu que cette gageure ridicule n'aille pas jusqu'à la Sylphide.
Vendredi, Duprez a chanté la Juive avec cette voix prodigieuse qui réussit
à donner des semblans de génie aux choses les plus vulgaires et les plus
médiocres. Mme Stoltz l'a dignement secondé. Depuis que MIle Falcon a cessé
de chanter, c'est sur Mme Stoltz que pèse tout le fardeau du répertoire, car
on ne peut guère tenir compte des gentils fredons de \\ne Nau, qui gazouille
comme il lui plaît, à certains jours où la salle est vide. Il est temps que
MmeStoltzse dégage de cette inquiétude nerveuse qui la prend si tôt qu'elle
entre en scène et nuit de la plus déplorable manière à son intonation. Celte
voix, d'un timbre d'or, peut s'élever aux effets dramatiques les plus beaux
pourvu que le travail et la confiance lui viennent en aide.
— Le Gymnase-Dramatique a emprunté à M. Alfred de Vigny un de ses
plus jolis chapitres pour en faire un vaudeville en deux actes. C'est l'his-
toire de cette petite fille nommée Pierrette, à qui la reine de France, Marie-
Antoinette, emprunte un habit de laitière, et qui gagne sa dot en chan-
tant, une seule fois, sur le théâtre de Versailles dans un opéra de Michel
Sedaine. Vous pouvez penser ce que peut être devenu l'esprit si plein de
finesse et de grâce de M. de Vigny à être ainsi coupé en rimes et couplets.
— Bernard Léon, qui faisait sa rentrée au Gymnase, est tout bouffi d'une
grosse gaieté qui lui va bien. Une jolie petite fille bien faite et bien agréable
à voir et à entendre a joué le rôle de Pierrette; elle s'appelle Mlle Augusta;
— mais comme elle a été très applaudie, elle n'aura pas d'engagement.
De son côté, le Palais-Royal a emprunté à la Revue de Paris un char-
mant petit conte de M. Eugène Guinot, dont nos lecteurs doivent se sou-
venir. Ce conte est intitulé : Suzanne. M"e Déjazet remplit le rôle de Su-
zanne; elle est aussi éloquente avec le geste qu'avec la parole. Le croirait-
on? elle n'a que dix-sept ans dans celte pièce, et elle fait si bien qu'elle prête
à l'illusion. La pièce, qui est de M. Eugène Guinot et de M. Melesville, a
complètement réussi. Levassor, Alcide Tousez, Leménil, n'ont pas nui à la
gaieté de cette très spirituelle fiction.
80 REVUE DE PARIS.
— La semaine a été couronnée par un gros mélodrame du bas empire et
du théâtre de Y Ambigu-Comique. Le héros du mélodrame s'appelle Longue-
Epèe. Ce Longue-Epée est un soldat de fortune, comme Gennaro, comme
Ruridan, qui se trouve, à la fin de la pièce, un fils de roi. Longue-Epée
arrive à Gonstantinople au moment où Constantinople va changer de maître.
Le nouvel empereur d'Orient, Andronic, est une espèce de tartufe cou-
ronné qui a fait égorger en douceur Alexis Comnène, le fils de l'empereur,
qui veut tuer la comtesse de Montfort, sans qu'on s'en doute, et qui veut
déshonorer l'empereur de Constantinople sans qu'on le sache. Pour toutes
ces choses, Andronic a besoin de Longue-Epée et il le fait premier mi-
nistre. Cependant, un vieux bonhomme nommé Michel, qui prend Longue-
Epée pour un prêtre, lui veut faire sa confession, et il lui raconte comment
il a tué le prince Alexis, le fils de l'empereur. Or, Alexis, le fils de l'em-
pereur, c'est Longue-Epée ! donc la comtesse de Montfort est sa mère! donc
c'est à lui à épouser la princesse de Constantinople ! donc Andronic est un
tyran exécrable! Ce mélodrame, qui a cinq actes et cinq actes fort longs,
se termine par la complète confusion et par la mort du tyran Andronic.
— La belle édition des Fables de La Fontaine , illustrée par Grandville,
est arrivée au terme de sa publication. Les difficultés à vaincre pour con-
server aux animaux du fabuliste les formes et les allures que la nature leur
a données, tout en indiquant , par des situations et des attributs empruntés
à l'humanité , leur analogie avec notre espèce, exigeaient un crayon exercé
à ce genre d'observation que Grandville a si constamment étudié et si habi-
lement rendu. Les 120 grands sujets qui ornent ces deux volumes forment
autant de petits tableaux remarquables par l'originalité de leur compo-
sition. La gravure des vignettes et l'impression du texte accompagnent
dignement l'œuvre du dessinateur, et font de ce livre un des produits les
plus marquans de la typographie (I).
— Le nouveau roman de M. Bulwer, Ernest Mallravers , paraît demain à
la librairie de Fournier. Le même éditeur annonce les Flavy, nouvel onvrage
de Mme de Bavr, qui est promis pour le 10 décembre.
(ij 2 vol. in-8°. — H. Fournier aîné, rue de Seine, 1C.
F. BOXNAIRR.
JERVAS
IiE BIOGRAPHE.
L'autre jour, en remontant le quai de Conti, de l'Institut au Pont-
Neuf, je marquais mon passage par de studieuses stations devant
les vieux livres étalés sur le dos des parapets. Cet innocent plaisir
est celui de bien des gens qui , comme moi , se bercent du doux espoir
de lire un soir d'hiver, auprès de leur foyer, tous les livres qu'ils
sont tentés d'acheter sur la foi d'un titre piquant ou de toute autre
séduction dont les bibliophiles seuls connaissent le vrai prix. Les
bibliophiles et moi nous trompons. Acheter n'est pas lire. Une fois en
notre possession, ces livres si ardemment désirés tombent de leur
propre poids dans l'armoire de l'oubli et pour toujours. Si les poètes
anciens ont fait de l'oubli un fleuve, c'est qu'ils ne connaissaient pas
les armoires.
J'avais déjà passé en revue deux ou trois rayons ténébreux d'his-
toire romaine, sans oser dégager le moindre volume de son purga-
toire, quand je ne sais quel sentiment de faible curiosité me fit sortir
paresseusement la main de la poche, tirer mon gant, et porter mes
doigts sur une mince brochure d'un gris de lézard, jetée là comme
un petit poisson au milieu de la mêlée d'une grande pèche. J'écartai
les premières pages et je lus un titre anglais. Que vaut ceci? deman-
dai-je au marchand, qui ne se dérangea même pas pour traiter avec-
moi d'une si mesquine affaire. — Huit sous, me répondit-il avec
TOME XLVI1I. DÉCEMBRE. 6
82 REVUE DE PARIS.
dédain. — Voilà, lui dis-je. Il murmura en ricanant : — C'est huit
fois plus que cela ne vaut.
Puisque je dois prendre le thé ce soir chez M. Templeson, je lui
montrerai mon empiète, me dis-je, en relisant avec un doute naïf,
sur le sens réel qu'il présentait, le titre de la brochure : List of
Coveni-Garden Ladics, conlaining ihc historiés, and some curious anec-
dotes ofthe most celebraicd ladies noiu on the town, or in keeping and
also of many of their kcepcrs. « Liste des Dames de Covent-Garden,
contenant l'histoire des plus célèbres ladies maintenant en circulation
ou en puissance de protecteurs; celle de plusieurs de ces protec-
teurs; le tout suivi de quelques anecdotes curieuses. »
Ainsi que je me l'étais promis , je ne manquai pas de me rendre
dans la soirée auprès de M. Templeson, qui vit depuis de longues
années retiré au fond du Marais, et tout au haut d'une vieille maison
de la rue Saintonge, maison branlante, façonnée en colimaçon, bardée
d'une rampe en bois. Comme M. Templeson ne sort qu'une ou deux
fois par an pour aller entendre, au temple de la rue des Billettes,
quelque fameux prédicateur de sa nation, je montai tout d'un trait à
son troisième étage , sans m'informer s'il était ou non chez lui. —
Ne vous dérangez pas, c'est moi, votre ami! lui criai-je en traver-
sant dans l'obscurité les deux pièces qui précèdent son cabinet,
charmant petit appartement meublé avec l'égoïsme d'un vieux céli-
bataire, revêtu d'un double tapis élastique, étoffé si adroitement aux
encognures, ouatté à toutes les fentes avec tant de sollicitude que le
bruit du dehors, quand il y parvient, s'y résout en un bourdonne-
ment cotonneux, et que le jour n'y passe par aucune de ces altéra-
tions affligeantes auxquelles les personnes nerveuses attribuent avec
raison leurs heures de tristesse et de mélancolie.
— J'aurais presque parié que vous viendriez me voir, dit-il en me
tendant sa belle main blanche de vieillard. J'ai mis deux pincées de
thé de plus dans ma théière.
— Du thé vert?
— Rassurez-vous, trembleur; du thé noir et du meilleur, de ma
vieille provision. Nous avons encore quelques amis dans la compagnie
des Indes , si nous n'en sommes plus actionnaire. Vous permettez
que je termine ma lecture.
— Je vous en prie, monsieur Templeson.
Tandis que M. Templeson achevait de lire un chapitre de la Bible,
j'eus le loisir et la joie de remarquer que rien, depuis un an, n'avait
été dérangé dans sa jolie retraite. 11 n'y avait de plus qu'un meuble
REVUE DE PARIS. 83
d'hiver, caché dans son fourreau le mois précédent. C'était le beau
paravent de laque qu'il avait rapporté autrefois de Canton avec les
admirables colifichets de ses cheminées. Autour de lui était rassem-
blée la collection de ces objets d'une frivolité ruineuse qu'aiment
tant les gens du monde blasés. Le marbre de son secrétaire était
chargé de délicieuses monstruosités ramassées dans les comptoirs de
la Chine, grimaces candides qui font rire à force d'être terribles.
Dans un coin s'élevait un énorme parasol d'une transparence d'écaillé,
trop grand pour être porté par un seul individu, trop petit pour
mettre à couvert tout un quartier. Quoiqu'il eût conservé ses riches
zones de pourpre et d'orangé, il semblait, tant il était sec et raccorni,
devoir tomber en poussière au moindre effort tenté pour l'ouvrir.
Fo-Hi s'en était assurément servi le jour de son couronnement. De
beaux coquillages roses, évidés en fuseaux; d'autres, plissés avec la
coquetterie d'une manchette hollandaise; d'autres d'un prix excessif,
à cause de leur rang élevé dans les classifications conchyliologiques,
se voyaient sur des étagères soigneusement entretenues, non par les
mains dangereuses des domestiques, mais par celles d'un maître,
amoureux à la fois de ces richesses et instruit de leur valeur. On
sentait encore que là ces porcelaines contournées, ces vases bleuâtres
d'une dimension cyclopéenne, terminés en bec de grue, ces sièges
d'ivoire, chefs-d'œuvre de patience et d'adresse, étaient le témoi-
gnage d'une vie voyageuse et d'une nature particulière de fortune.
C'étaient autant d'échantillons d'existence. Il est probable que
M. Templeson n'aurait pas pu dire comment il s'était procuré, selon
les positions diverses où il s'était trouvé , tant de riches petits tré-
sors, pas plus que nous ne pourrions dire, au bout d'un certain
temps, comment et pourquoi nous avons deux montres, l'une qui ne
va jamais, l'autre qui va quelquefois, tel tableau de maître, telle pen-
dule surmontée d'un coq en cuivre doré. Il arrive un moment dans
la vie, pour peu qu'elle se prolonge, où le mobilier c'est nous, ce que
nous avons été, et tout ce que nous avons pu être. Nous appellerions
volontiers cousins et cousines nos fauteuils et nos pincettes.
— Maintenant je suis tout à vous, mon ami. Voulez-vous que nous
prenions d'abord une bonne tasse de thé?
— Comme il vous plaira, monsieur Templeson; et si vous man-
quez ensuite de feu pour faire chauffer l'eau, je vous prie d'user de
ce vieux livre que voilà, comme vous feriez d'un nouveau.
— Montrez-moi donc cette perle. Un livre anglais! et où avez-vous
péché cela?
6.
81 REVUE DE PARIS.
— Sur les quais.
— Voyons mieux le titre.
Après l'avoir attentivement lu, M. Templeson se mit à rire avec
tant d'abandon et de continuité, que je craignis que ses pieds, en
se détendant sous l'hilarité, n'allassent renverser la théière, les
tasses japonnaises et les pyramides de pain beurré. Ce rire cessa
tout à coup chez lui, et je vis sa figure passer de la gaieté à la tris-
tesse, de la tristesse à la douleur, de la douleur à l'attendrissement.
II se leva.
— Vous avez cru, me dit-il en me remettant un livre qu'il était allé
prendre au fond d'un coffre d'ébène recouvert d'un tapis à franges
d'argent, que vous étiez l'unique possesseur de cet étrange ouvrage,
vous vous êtes trompé : voici le pareil. C'est l'exemplaire d'une autre
édition seulement ; une édition ravissante , comme vous voyez ; une
édition diamant. Pope, mon divin poète, et Shakspeare n'ont jamais
été si splendidement illustrés. Est-ce vrai?
— Très vrai, monsieur Templeson. Mais vous m'avez prêté un
■orgueil de bibliophile que je n'ai pas eu un seul instant dans cette
occasion. Je n'ai pas cru acheter un exemplaire rare, unique.
— Vous auriez pu avoir cette vanité en tout cas, car si l'édition à
laquelle mon exemplaire appartient n'est pas rare, l'édition du vôtre
l'est beaucoup, et si je ne craignais de vous faire faire un marché
de dupe, je vous proposerais d'échanger votre mauvaise brochure
contre mon bel exemplaire, qui m'a coûté deux cents francs.
— Il n'y aura aucun échange entre nous, monsieur Templeson.
Faites une chose qui me sera agréable : acceptez mon exemplaire.
— Ne vous repentirez-vous pas?
Je mis la brochure sur les genoux de M. Templeson, qui me dit :
— Je vous dois un cadeau à mon tour; mais prenons le thé.
M. Templeson posa sur le manteau de la cheminée sa tasse qu'il
n'avait qu'à demi vidée, et il me dit :
— L'auteur de votre brochure et de mon livre fut, pendant ma
jeunesse, au nombre de mes amis; il se nommait Jervas. Son père
mourut à la Guyane anglaise, où il avait été, pendant dix-sept ans ,
à la tête d'une compagnie pour la pêche des perles. Je n'ai jamais
connu sa mère, qui descendait, disait-on, d'une exrellente famille du
Westmoreland. Jervas était encore au collège avec moi, son aîné de
quelques années, lorsqu'il perdit son père et sa mère, qui ne lui lais-
sèrent, en mourant, qu'un mince revenu de trois mille francs. Afin
de fatiguer le moins possible votre attention , je réduis ici en monnaie
REVUE DE PARIS. 85
française le chiffre de la fortune de mon ami. J'en userai ainsi, dans
le cours de cette histoire, chaque fois qu'il sera question d'argent.
Mais vous laissez refroidir votre thé, et je ne sais rien de plus
détestable que du thé froid.
— Vous disiez que Jervas était au collège avec vous.
— C'était un assez bon écolier; mais il n'y avait pas de caractère plus
irrésolu que le sien. Dans les petits comités d'hiver où se réunissaient
tous les écoliers et où ils ne se faisaient pas faute de colorer de pourpre
leur avenir, se promettant les uns d'être capitaines de guerre et de
battre à outrance les Français, les autres d'ajouter leurs noms à
ceux de Forster et de Van Diemen en récompense de quelque décou-
verte hardie au-delà du cercle polaire , ceux-ci de s'enrichir dans le
commerce d'épiceries àïonkin ou à Macao, ceux-là de s'illustrer par
la science des nombres, comme Newton, dont le buste décorait notre
salle; dans ces petits conciliabules, et parmi tous ces grands hommes
futurs, Jervas était le seul qui n'osait pas voir si clairement à travers
les ténèbres de son avenir. Sa tête pensive et fort belle n'était émue
par aucune de ces vanités fougueuses allumées autour de lui. S'il eût
été poète, j'aurais expliqué son indifférence par la lenteur d'idées qui
caractérise d'ordinaire ceux dont la rêverie domine les facultés. Jervas
aimait assez la poésie, mais en jeune homme, plutôt par l'entraînement
de l'âge que par vocation. Au reste, je n'ai jamais lu de lui la moindre
pièce de vers, et pourtant ce ne sont pas les occasions de rimer qui
manquent dans nos universités. Plus tard, quand j'ai eu occasion de
revenir sur le passé de cet homme que ses malheurs m'ont forcé
d'étudier comme une singularité, j'ai supposé, avec quelque raison,
qu'une doctrine métaphysique avait déterminé en lui ce caractère
d'apathie. Oui, en recueillant à distance les souvenirs de mes con-
versations avec lui , je me suis démontré que Jervas était fataliste par
conviction , et cette conviction s'était raffermie en lui de tout ce qu'il
avait appris sur sa famille. Son aïeul, son père, presque tous ses
parens avaient été heureux ou malheureux soudainement, sans le
concours logique des évènemens, ce qui arrive à beaucoup de per-
sonnes, mais ce que peu remarquent. Jervas avait été conduit sans
doute à considérer comme un privilège accordé à sa famille ce fait
providentiel, sous la protection duquel il avait mis son inaction mu-
sulmane. J'ai d'autant plus lieu de croire qu'il pensait ainsi, qu'on
philosophie il soutint avec ardeur une thèse où il essayait de prouver
que l'abnégation des Orientaux était la plus raisonnable des croyan-
ces. J'ai eu tort, je m'en aperçois un peu tard, d'avoir tant insisté sur
86 REVUE DE PARIS.
les causes plus ou moins probables des opinions de mon ami, qui,
avec une tout autre manière de voir, aurait pu subir pareillement les
accidens dont sa vie fut semée. Cependant, pour me faire pardonner
ma prolixité, je dois dire que, si le fatalisme ne fut pas la source
immédiate de ses malheurs, il lui servit du moins à les lui faire sup-
porter pendant de longues années.
Quand Jervas fut sorti de l'université , il voulut goûter de tous les
plaisirs qu'offre Londres, qui est la capitale des plaisirs, après Paris,
où Jervas n'alla jamais. Sa fortune fut rudement entamée. L'intérêt et
le principal furent dévorés en peu de mois; les propriétés furent con-
verties en guinées, les guinées en shellings, les shellings en misère;
il ne lui resta bientôt plus que sa fraîche figure de provincial, sa taille
de demoiselle et un immense désir de renouveler les jouissances qu'il
n'avait goûtées encore que du bout des lèvres. Que faire? se de-
manda-t-il. Du commerce? Mais je n'ai pas une once de marchandise
à vendre ou à troquer. De la science? Mais je sais de physique et de
mathématiques tout juste ce qu'on en apprend dans les universités.
De la poésie? On n'en lit plus. Pourtant il faut vivre : j'ai à payer
mon aubergiste, homme intraitable; mon tailleur, persécuteur in-
fâme; mon bottier, muet terrible qui m'attend tous les matins à ma
porte. Je dois à tout le monde. En récapitulant ainsi ses misères,
Jervas passa par hasard ou par la force de l'habitude, dans une
des rues populeuses et assez mal famées qui avoisinent Covent-Gar-
den : ces rues étaient presque exclusivement occupées alors par
les actrices du fameux théâtre de ce nom. Une superbe femme qui
était à la croisée , l'ayant reconnu pour un joyeux compagnon de l'an
passé, lui sourit comme font les anges; Jervas lui sourit; une plus
telle femme encore lui jeta une rose blanche de ses cheveux; Jervas
prit la rose blanche comme il avait pris le sourire ; plus loin une
autre femme, blonde comme la lune à son premier quartier, lui
adressa deux vers de Pope, sur sa chevelure; Jervas répondit au
compliment; enfin d'un bout de la rue à l'autre bout, Jervas fut
assailli d'une pluie de jolies choses, de fins sourires, de fleurs expres-
sives; il était enivré comme une bayadère qui a long-temps dansé
devant des spectateurs électrisés. Malheureusement pour Jervas, il
eut la ridicule pensée de revenir sur ses pas et de se montrer de
nouveau à ces dames , qui avaient perdu leur temps et leurs frais de
coquetterie à rencontre d'un homme qui n'avait pas un penny sur lui.
En le revoyant passer, la danseuse, qui lui avait lancé un compli-
ment, le railla sur son habit, lui demandant si le modèle en avait été
REVUE DE PARIS. 87
conservé dans l'arche; la choriste, qui lui avait envoyé une rose blan-
che, lui fit un geste de mépris; la soubrette, dont le sourire d'ange
l'avait ravi, le gratifia d'une grimace semblable à celle que ferait un
buveur qui avalerait un verre d'eau, croyant boire un verre de Cham-
pagne ; il n'était pas de croisée, de balcon doré, de lucarne si élevée,
d'où ne partît , contre lui , un mot blessant , une remarque injurieuse
sur sa chaussure, sa coiffure et sur quelque pièce de son costume.
Il avait beau doubler, tripler le pas, il entendait toujours retentir à
ses oreilles : Va-t-en, échappé de collège! Va te faire habiller, petit
saint Jean! Quel est ton fournisseur de poudre? Marquis, donne-moi
l'adresse de ton coiffeur!
Enfin l'infortuné Jervas gagna sa pauvre demeure, la honte dans
le cœur, la faim dans l'estomac, la rage dans le cerveau; si un poi-
gnard lui fût tombé sous la main, il se serait tué; il ne trouva qu'une
plume à sa portée. Il la plongea dans l'écritoire, la suspendit un
instant sur un cahier de papier blanc, et après s'être frappé le front
avec violence, il s'écria en la laissant tomber : Je serai vengé!
— Mettons encore une bûche au feu et renouvelons le thé. Voulez-
vous?
— Soit, monsieur Templeson. Mais j'ai hâte de savoir comment se
vengea votre ami Jervas.
— Il connaissait parfaitement chacune de ces femmes dont il venait
d'éprouver les sanglantes moqueries; il savait l'origine de leurs écarts,
la cause qui les avait chassées du foyer honnête de leurs familles,
pour suivre le chemin tortueux de perdition , pour se faire actrices au
pandémonium de Covent-Garden ; il savait par quels échelons elles
étaient descendues d'une passion extravagante, mais désintéressée, à
une passion moins excusable , et de là à une intrigue nouée par l'or;
il avait tenu un compte fidèle des glissades innocentes, des pas té-
méraires, des affections criminelles ; c'était son érudition, elle était
complète. Il possédait en outre l'âge exact , l'âge rigoureux , de toutes
ces femmes, leur temps de service sous les drapeaux du plaisir ; mieux
que leurs peintres, mieux que leurs amans , il pouvait indiscrètement
révéler les taches cachées dans l'éclat de leurs beautés et par quel
art consommé elles dissimulaient ces défauts; une hanche hasardée,
une épaule inégale, une jambe de proportions ingrates, une main
déparant un beau bras, quelques constellations de roussure sur un
satin charmant, un pied trop peu voûté pour être risqué sur un car-
reau de velours, un œil trompant par sa vivacité sur ses dimensions
réelles, une haleine plus virginale à midi que le soir après le bal;
88 REVUE DE PARIS.
une voix retenue captive derrière des lèvres amoureuses, de peur de
rompre le charme inspiré par la bouche ; un esprit trop nu pour as-
sortir un beau corps ; une origine trop basse pour se faire pardonner
tant de pierreries aux cheveux, et pas assez de cheveux pour sup-
porter tant de pierreries. Oui, Jervas savait sur ces femmes tout ce
qu'en savaient isolément leurs couturières, leurs coiffeurs, leurs
amans, leurs médecins, leurs fournisseurs et toute leur mystérieuse
domesticité.
Que fit Jervas? Avec cette plume que le hasard avait livrée à sa
colère et à sa faim, il se mit à écrire , rue par rue, maison par maison,
étage par étage, appartement par appartement, alcôve par alcôve,
l'histoire patiente, scandaleuse, analytique, détaillée, étrange, de
chacune de ces actrices de Covent-Garden, dont il avait été si bien
traité tant qu'il avait eu de l'argent, et si ignominieusement vilipendé
quand il était arrivé au dernier sou de son patrimoine.
Il écrivit toute la nuit sans trêve ni repos. Exaltée par le déses-
poir, sa mémoire ne le trahit pas une seule fois dans toutes les
évocations de quartiers, de places, de numéros, dont il eut besoin
pour marquer son livre au coin de l'histoire. Il eut une autre
idée: Je suis bien bon, se dit -il, de ne condamner au poteau
que des femmes qui y sont déjà ou à peu près ; il en est d'au-
tres, et en aussi grand nombre, et en plus grand nombre même,
qui figureraient merveilleusement dans mon cadre. Haine à toutes!
s'écria-t-il ; que toutes y soient, et les demi-vertus et les quarts de
vertu , et toutes les fractions de vertu ! Mon livre sera parfait : ce
sera le plus beau livre des livres. Londres en rira , Londres en fré-
mira : arrachons tous les voiles ! Et quel service je rendrai aux
mœurs, aux familles, au monde! Emporté par ce chaleureux mou-
vement, Jervas entremêla à ses biographies de femmes notoirement
dignes d'être décriées, les biographies de celles dont la moralité
n'était pas suspecte au même titre. Il comprit que plus il donnerait
à de simples doutes le caractère d'une certitude, et plus il attirerait
sur son livre l'infaillible intérêt de la curiosité. Jervas parcourut
comme un cheval indompté tout le cercle des accusations, s'arrê-
tant à peine aux limites. En un instant son livre s'éleva à l'ef-
frayante hauteur d'une satire sociale. La hache et le flambeau à la
main , il pénétra dans chaque ménage pour le détruire et l'incendier.
Quand le jour vint , son livre infernal était presque fini. Pâle , effaré,
mourant de faim , il frappa à la porte d'un libraire, qui , en flairant
seulement la marchandise, en devina la haute et friande qualité.—
REVUE DE PARIS. 89
C'est de l'or ou Botany-Bay ! dit-il à l'auteur. — Que ce soit l'un et
l'autre, mais que j'aie de l'or avant tout! — Vous en aurez beau-
coup; en voilà un peu pour vous faire patienter. Bemontez-vous le
corps, et reposez-vous l'esprit. Il faut dix jours pour imprimer votre
livre. Dans dix jours, revenez, nous réglerons.
Au bout de dix jours, quand Jervas se montra de nouveau à la
boutique du libraire , celui-ci lui dit en lui serrant la main : — Je
suis effrayé de notre succès ! votre livre a été vendu en vingt-quatre
heures! — Quinze cents exemplaires! — Je mets sous presse la se-
conde édition. Combien voulez-vous d'argent? Jervas croyait rêver.
Il demanda une somme énorme. Le libraire la doubla. Décidément
Jervas se crut un grand écrivain, un Juvénal, un poète fameux, un
philosophe incomparable. La vérité est que son livre est écrit avec
un balai : on n'y trouve ni style , ni goût, ni pudeur ; mais si quand
on dit du mal de quelqu'un , on a toujours de l'esprit, quand on médit
de tout le monde, on a nécessairement du génie.
Le retentissement de ce livre fut immense. Tout le monde courut
boire une gorgée à cette fontaine de scandale. Les victimes de Jervas
en furent malades , plusieurs en devinrent folles, beaucoup en mou-
rurent. C'était là, j'espère, réussir. Le bonheur suit la gloire. Jervas
reprit son ancienne vie de dissipations. Chevaux, dîners, fêtes, il
ne se fit faute de rien. Il crut plus que jamais à la fatalité; car, malgré
l'orgueil de son succès , il lui répugnait de croire qu'il le devait uni-
quement au mérite de son livre.
Il était au milieu de son triomphe, quand j'arrivai à Londres, après
un voyage en Chine où je n'avais pas été aussi favorisé que lui par
la fortune. Ma pauvreté ne m'éloigna pas de son souvenir. Son bon
cœur lui rappela le camarade de classe , l'ami de ses heures de ré-
création. Il courut à bord du navire sur lequel j'avais fait la traver-
sée, prit mes malles, les emporta chez lui, me força de le suivre, et
malgré ma résistance, je fus logé dans sa maison et je m'assis cha-
que jour à sa table. Que d'amis il avait alors! Comme ils lui trou-
vaient de l'esprit, de l'élégance, de la noblesse. La littérature, à les
entendre, n'était pour lui qu'un pont qui le conduirait aux distinc-
tions politiques. Tous les grands hommes d'état commencent pres-
que toujours par déposer les gages de leur supériorité dans quel-
que livre fameux. Jervas avais suivi d'instinct leur exemple.
— Tes amis sont charmans, lui dis-je un jour, et je serais le dernier
à douter du mérite qu'ils louent en toi ; mais permets-moi de te de-
mander seulement le nom de l'ouvrage qui t'attire tant de compli-
90 REVUE DE PARIS.
mens de leur part. Mon ignorance ne te blessera pas. Je reviens de
la Chine où Milton et Pope ne sont pas encore connus. Ajoute même
à cette complaisance, pour en unir avec ma curiosité, celle de m'ap-
prendre d'où t'est venue cette rosée de prospérité qui a fécondé tant
d'amis autour de toi.
— Écoute, me répondit Jervas, la source de mon bonheur la voici.
Il me montra la fameuse brochure, et il me raconta la cause qui la
lui avait inspirée, les résultats de publicité quelle avait eus, ceux
qu'elle ne manquerait pas de produire encore. Étranger au mouve-
ment des livres, à ce que vous appelez aujourd'hui les effets de la
presse, je ne pouvais qu'admirer ce que me disait Jervas, sans
approuver cependant le fond ni la forme de son livre. J'étais étonné,
mais ma surprise n'était pas de l'édification. Cette surprise fut en-
core plus grande quand il m'ouvrit un buffet chargé de vaisselle
plate, de services en vermeil, de couverts d'argent ciselés par les
meilleurs ouvriers de Londres, de timbales niellées, et d'une foule
d'objets de prix. Jervas se hâta de me dire en souriant :
— Tu ne supposes pas que ces cadeaux proviennent de la généro-
sité de ceux qui ont une page dans mes biographies. L'humanité n'est
pas encore assez parfaite pour récompenser qui la dévoile et la cor-
rige. Ces vases et ces coupes m'ont été envoyés par ceux qui ont
peur de tomber un jour dans mon filet. Sous le prétexte honorable
de m'encourager dans ma tâche, ils s'assurent de ma discrétion.
Cette soupière, gravée à Paris , m'a été donnée par un lord qui est
marié secrètement avec une danseuse du dernier ordre. Le lord m'a
envoyé la soupière, la danseuse les douze couverts qui accompa-
gnent la soupière. Ce surtout magnifique te représente un adultère;
ces candélabres, un inceste. Je suis meublé de scandales.
— Quel métier! quel métier! m'écriai-je, quel métier, Jervas, tu
fais là !
— Le plus honorable de tous , le plus utile aux mœurs , me répon-
dit-il. En obligeant ces gens-là à acheter si cher mon silence, je dé-
courage ceux qui seraient tentés de les imiter. Depuis l'apparition de
ma brochure, on s'observe avec effroi. Dans six mois je veux que
l'adultère coûte cinquante mille francs à Londres.
Malgré le vernis moral dont mon ami Jervas décorait sa nouvelle
profession , je ne jugeai pas prudent de demeurer plus long-temps
avec lui. D'ailleurs je m'ennuyais en Angleterre; mon esprit actif
s'accommodait mal de la vie désœuvrée de Londres. J'étais jeune,
REVUE DE PARIS. 9f
j'avais besoin de faire ma fortune; je m'embarquai de nouveau pour
Canton, laissant Jervas sous le charme de son étoile.
Au moment de mon départ, on mettait sous presse la huitième édi-
tion de son hvre.
Prenons-en ensemble une idée, mon ami, afln de ne rien ignorer
de l'histoire de cet homme, et surtout pour nous expliquer les évè-
nemens qui en signalèrent le cours.
Comme vous le voyez , Jervas a divisé son livre par chapitres,
ayant soin d'écrire en tête de chacun l'adresse de ses victimes. S'il
n'a pas mis toutes les lettres de leurs noms, il en a si peu retranché,
que les suppressions sont dérisoires. Ainsi qui ne lirait pas miss
Thompson dans le même nom ainsi orthographié :
Miss Th-mps-n , 19 , Berner s-Street.
« Cette dame s'est montrée l'été dernier à Brighton ; elle a chanté
avec grand succès sur le théâtre de cette ville. Elle a un corps impo-
sant, — commandincj figure. — Son teint est beau, mais marqué de
roussures; elle a une jolie petite bouche, de belles dents et un nez
aquilin charmant; ses cheveux sont presque bruns. Seulement elle
est trop grasse et sa poitrine excède toute dimension. Elle s'habille
très élégamment , et consomme un grand luxe de queues traînantes ,
répétant cet adage , qu'elle tient de ses protecteurs pris dans la ma-
rine : que le vaisseau muni de bonnes voiles arrive toujours à bon
port.»
« She dresses very elegantly, and always wears a great profil-
er sion of lappets , always repeating the adage she learned from her
« boatswain keepers, that the ship, with good sails, will always
« reach a good port. »
— Jusqu'ici, à la rigueur, je ne vois guère d'outragé que la langue
anglaise, m'écriai-je.
— Continuons, me dit M. Templcson.
Uarricl B-rn-bij , Liille-Caslle-Streel, Oxford-Market.
« Elle a un beau teint, une taille charmante ; et , quoiqu'elle n'ait
encore que vingt-deux ans, il y en a déjà six qu'elle s'est vouée au
culte de Vénus. »
— Ceci devient plus explicite. Était-ce une de celles que Jervas
avait vues dans le voisinage de Covent-Garden?
— Du tout; et nous entrons, vous semblcz le deviner, dans l'odieuse
supercherie de Jervas. Il donne ici la figure, l'adresse et la biogra-
92 BEVUE DE PARIS.
phie d'une actrice , qui n'était peut-être qu'excessivement compro-
mise par sa légèreté. Il faut en dire autant de celle-ci, que n'oublia
pas non plus notre biographe.
Mistriss Sm-tli , 7, Burleigli-Row, near Porlman-Square.
a Son mari est employé à la Banque, où il est depuis dix heures du
matin jusqu'à trois. Pendant ces cinq heures d'absence, mistriss
Sm-th reçoit les hommages de deux officiers, l'un de la marine royale ,
l'autre employé dans le service de terre. Comme ils appartiennent à
deux armes qui se jalousent, elle a soin de ne pas les faire trouver
ensemble.
— Et ensuite :
Miss Arnold, Cliurcli-Strcct, 17.
« C'est une charmante actrice; elle chante bien, mais elle médit
encore mieux. Pourquoi n'a-t-elle pas les cheveux aussi longs que la
langue? »
Miss Baudij, Manjbonc-Sireel.
« La danseuse d'Angleterre la plus naïve dans ses propos. C'est
elle qui dit un jour en plein foyer de théâtre : « Ce que c'est que les
« préjugés! on se lave les mains, jamais les pieds. »
Miss Gilbert Clément' s-Lane.
« Qui est restée pendant quinze jours absente du théâtre de Co-
vent-Garden par suite dn malheur dont elle fut frappée. Un voleur
s'étant introduit chez elle pendant la nuit, lui vola, devinez quoi? Son
talent? Non. Son amant? Non. Son râtelier! »
Mistriss Clifton , King-Sireet.
a Un astre ! une planète ! Mais comme toutes les planètes , mistress
Clifton a ses constellations ; ce soleil de Covent-Garden a d'innom-
brables taches sur les épaules. »
Miss Kendall, Harl-Slreet , i.
« Les plus jolies jambes que jamais chanteuse ait laissé voir. Qu'il
est fâcheux que ces charmantes jambes montent trois ou quatre fois
plus haut que la voix de miss Kendall ! »
— J'avoue, dis-je en interrompant M. Templeson, que toutes ces
reines de théâtre devaient étrangement souffrir de se voir ainsi mettre
à nu aux yeux du public.
REVUE DE PARIS. 93T
— La moins blessée ne fut pas, poursuivit M. Templeson, miss Per-
dita, ainsi nommée de son vrai nom ou de son nom de coulisse.
C'était une délicieuse créature, il m'en souvient. Elle avait à peine
dix-huit ans quand elle parut sur le théâtre de Covent-Garden, qui
fut émerveillé de tant de jeunesse jointe à tant de beauté. Ce qui ne
contribua pas peu à la mettre en vogue , c'est le voile mystérieux jeté
sur sa vie. On ne savait d'où elle venait, quel était son pays, quels
étaient ses parens. Personne ne l'accompagnait au théâtre, personne
ne la ramenait chez elle. On broda de l'or sur cette toile obscure.
Perdita fut une fille d'un prince royal; on lui donnait une duchesse
pour mère. Jugez si la curiosité fut éveillée 1 Chaque jour on inven-
tait une histoire ou un roman pour augmenter l'attrait répandu au-
tour d'elle. Des princes lui avaient offert leur main qu'elle avait refusée
parce qu'elle avait le projet de se vouer entièrement à la religion dès
qu'elle aurait atteint l'âge de dix-neuf ans. Perdita se plaisait au
milieu de ces propos enivrans. Un maladroit vint briser cette glace
diaphane, sans autre but que celui d'ajouter une page de plus à de
scandaleuses révélations. Ce maladroit fut Jervas.
Tenez, lisez avec moi ce qu'il écrivit sur Perdita.
«Perdita, ton nuage d'encens s'est évanoui; ta divinité est re-
montée au ciel avec la ceinture de Vénus , le voile de Diane et tous
les attributs de la mythologie. Perdita, tu n'es qu'une obscure mor-
telle; ton père n'était ni Jupiter, ni Énée, il n'était pas même duc;
c'était tout simplement un garde de nuit de Dublin, et le watchman
avait pour femme une marchande de poisson. Comme nous ne vou-
lons pas laisser croire que tu es logée dans l'Olympe, où tes flatteurs
t'ont souvent placée, nous dirons que tu as un logis plus que modeste
à Newman-Street, en attendant mieux. »
Vous comprenez de quelle douleur fut saisie Perdita, quand elle
sut ce que Jervas avait publié d'elle dans sa lut of Covent-Garden
ladies; Perdita, qu'il n'avait jamais vue! Elle en fut dangereusement
malade. La pitié publique essaya de la consoler, mais la pitié du
monde est peut-être plus redoutable encore que son ironie. Perdita
reparut au théâtre, mais dépouillée de son auréole. Elle tomba au
rang des actrices ordinaires de Covent-Garden. Sa chute fut le
signal d'une nouvelle existence pour elle; elle eut des amans, elle
en eut beaucoup , et dès ce moment sa vie se confondit avec celle
de tant d'autres femmes de sa profession. La goutte d'eau avait d'a-
bord été une perle; la perle redevint une gouite d'eau.
N'ayant pas signé de son véritable nom sa trop fameuse brochurCi
94 REVUE DE PARIS.
Jervas jouit pendant plus de six mois des avantages précieux de
l'anonyme. Du fond de la boutique de son libraire, il entendait tenir
les propos les plus étranges sur celui qu'on présumait en être l'au-
teur. C'était un comédien qui , pour se venger d'avoir échoué à Co-
vent-Garden, avait écrit tant d'odieuses pages contre ses camarades.
C'était une puissante lady dont l'amant avait été enlevé par une dan-
seuse ; le théâtre entier expiait la faute de la danseuse coupable; on
nommait la lady, on désignait la danseuse; rien n'était plus avéré;
rien, jusqu'au jour où un fat, entrant dans la boutique du libraire,
s'écriait : — Marchand ! demain, je t'apporterai des nouvelles de ton
auteur favori; si tu tiens à éditer sa peau, tu l'auras, sur mon aine!
Je lui ferai l'honneur de le tuer demain avant midi. Je daigne nu
battre avec lui ; nous l'avons enfin découvert. J'écrirai sa biogra-
phie, et tu la mettras en tête de ses œuvres complètes. Il se nomme
James Crown ; c'est un petit , maigre et noir ; il était écrivain à bord
d'un vaisseau de la marine royale ; son père est à Newgate ; sa mère
fit, l'an passé, un voyage d'agrément à Botany-Bay. Assez sur son
compte. Marchand ! vends-moi douze exemplaires de la dernière
édition de son livre. Le libraire souriait , échangeait les douze exem-
plaires contre de belles guinées, et il courait ensuite prendre les
mains du glorieux Jervas. Une autre fois, c'était un journal des co-
médiens qui contenait le récit circonstancié de la fin tragique de l'au-
teur de la List of Covent-Garden ladics. « Hier, vers onze heures de
la nuit, au moment où de riches équipages couraient vers le palai>
du duc de Sommerset, tout illuminé pour le bal, l'infâme follicu-
laire , dont le nom ne s'écrit pas , était précipité du haut du pont de
Londres dans la Tamise par de courageuses mains. Justice est faite ! »
Jervas était régulièrement tué en duel ou assassiné une fois par
semaine.
Quand on sut qu'il était l'auteur de ce livre si souvent attribué à
d'autres, il arriva qu'il fut beaucoup moins menacé qu'auparavant ,
soit qu'on lui attribuât une bravoure dont il était loin, sans être lâche
pourtant, soit qu'il fallût de toute nécessité s'avouer le protecteur
d'une de ces belles outragées en prenant en main leur défense. Les
rangs des champions s'éclaircirent.
Enfin on savait son nom, sa demeure, sa position.
. Un matin qu'il songeait sur son oreiller à la perspective dorée
qui s'ouvrait devant lui et au bout de laquelle son regard intérieur
découvrait des mondes de félicité et des éditions sans fin de son
livre, on cogna à sa porte tout discrètement, et on demanda d'une
REVUE DE PARIS. 95
voix douce si M. Jervas voulait être assez complaisant pour ouvrir à
un domestique de milady Jackson.
Jervas sauta à bas du lit, s'habilla à la hâte et courut ouvrir à un
petit domestique noir qui lui remit en s'inclinant un billet armorié
comme l'écusson des trois royaumes. Après en avoir pris connais-
sance, non sans rougir de fierté et de contentement, il dit au petit
noir :
— Veuillez dire à milady Jackson, votre noble maîtresse, que je
serai chez elle dans une heure.
Le page noir s'inclina de nouveau et partit.
Que peut me vouloir une si grande dame? se demandait Jervas,
en endossant son plus bel habit, en se couvrant de son linge le plus
fin, en allant acheter des gants blancs chez le parfumeur voisin. Je
pressens quelque radieuse surprise; je suis en trop beau chemin de
prospérité pour craindre de me tromper. Il y a du bonheur dans
l'air. Bonne chance , Jervas !
Un cabriolet de place le descendit à la porte d'un hôtel situé à l'ex-
trémité de Londres , dans un quartier d'une tranquillité somptueuse.
L'impression de respect qui frappa Jervas en traversant une cour de
marbre noir rabattit la fumée de vanité qui l'aurait peut-être com-
promis devant la reine de ce palais. De chambre en chambre, il se
sentit graduellement plus disposé au respect; enfin, quand il fut in-
troduit dans l'appartement où on le pria d'attendre et de s'asseoir,
il avait complètement changé d'avis sur la cause probable de l'invi-
tation qu'il avait reçue. Toute idée de galanterie s'évanouit dans son
esprit, quand il fut en présence d'immenses tableaux de Rubens,
représentant des descentes de croix, et qu'il se vit dominé par un
plafond de Philippe de Champagne , qui figurait une assomption de la
Vierge , portée par des anges. Pour achever la transformation de
ses idées, il découvrit, quelques pas plus loin, un bénitier d'ar-
gent massif et une bibliothèque toute composée d'ouvrages de re-
ligion. Il se serait presque agenouillé, quand il vit venir vers lui
une jeune et grande dame, vêtue de noir, marchant à petits pas,
et dont le visage, d'une blancheur céleste, était caché par un voile
sombre.
— Monsieur Jervas , dit-elle à mon ami , en soulevant son voile et
en le faisant asseoir près d'elle, vous avez écrit un livre dont l'An-
gleterre vertueuse vous aura une éternelle reconnaissance.
— Milady...
— Un livre hardi peut-être par le choix du sujet, mais qui fera
96 REVUE DE PARIS.
plus de bien aux bonnes mœurs que les sermons de tous nos évêques.
— Milady...
— Vous avez arraché le masque au vice, et vous en avez montré
la laideur. Quel beau livre que le vôtre! Aussi l'ai-je fait relier en or
et monter en pierres fines.
— Milady, je suis plus fier que le roi d'Angleterre s'il venait de
conquérir la France.
— Avez -vous arrêté quelque projet d'existence? demanda lady
«Jackson avec un ton de douceur qui faisait pardonner l'indiscrétion
de la demande.
— Aucun, milady.
— Arous n'avez pas de goût pour les armes?
— Fort peu, je vous l'avoue.
— Vous préférez la carrière studieuse des lettres , je le vois , et
d'ailleurs un succès décide; celui que vous avez obtenu vous impose
1 obligation d'écrire.
— Si tout le monde avait votre indulgence , milady, j'hésiterais
moins à suivre votre conseil.
— J'espère, continua lady Jackson, que vous apporterez, dans le
noble exercice de cette profession, la décence et l'honnêteté du sage,
du moraliste et du philosophe. On attend beaucoup de vous.
— Vous avez une trop haute opinion de mon talent, milady.
— Je présume, poursuivit lady Jackson, que vous avez en têle
quelque grand ouvrage sur lequel vous comptez beaucoup, un poème
dans le goût de celui de Milton, par exemple; vous avez le front
religieux , poétique.
— Je n'ai point tant de vanité, répliqua Jervas qui n'en avait
jamais eu tant dans sa vie.
— J'ai besoin de vous mettre vite au courant, monsieur Jervas,
du motif qui m'a inspiré la résolution un peu hardie de vous faire
venir chez moi, si je ne veux pas vous laisser croire que ce que je
vous ai dit jusqu'ici ne m'est pas dicté par une stérile admiration pour
votre beau talent. Ecoutez-moi, monsieur Jervas : — Il est d'usage
dans notre illustre famille que nous ayons toujours à notre charge
un écrivain célèbre qui nous dédie ses livres. Voulez-vous être cet
écrivain? Vos honoraires seront de dix mille livres par an. Ce sera à
vous de mériter cet emploi s'il vous convient de le remplir auprès de
nous.
— Votre proposition me comble d'honneur et de joie, milady; mais
quel livre vous dédierai-je?
REVUE DE PARIS. 97
— J'y ai déjà pensé. Parmi mes aïeules il est une sainte peu connue,
qu'on nommait Nancy. Mon grand désir serait que vous fissiez res-
sortir dans votre beau style les mérites innombrables de cette sainte;
je vous fournirai tous les détails de sa pieuse vie; venez chaque jour
ici, je faciliterai votre travail; ma voiture est à vos ordres; elle sera
à votre porte quand vous le désirerez. Gela vous convient-il, mon-
sieur Jervas?
Jervas était porté au troisième ciel. Il promit d'écrire la vie de
sainte Nancy et s'engagea à la dédier à milady Jackson, dont il prit
congé en lui baisant respectueusement la main.
La renommée avait pris Jervas sous son aile : son livre , dont la
forme était réellement alors une étrange nouveauté, avait mis en feu
toute la haute société de Londres. Les uns, comme je vous l'ai déjà
dit, voulaient faire une pension viagère à l'auteur, les autres l'assas-
siner aux premières brumes d'hiver; les moins irrités parlaient de
le bâtonner en pleine rue. Ceux dont Jervas avait le plus à craindre
étaient les protecteurs immédiats de toutes ces femmes de théâtre,
immolées par lui. Jusqu'ici cependant, ces vengeances sourdes ne
s'étaient manifestées que par les menaces anonymes dont il a déjà été
question; lady Jackson l'engageait beaucoup à les mépriser. Son
livre se vendait toujours par centaines d'exemplaires.
Il avait déjà touché une assez forte somme de sa généreuse pro-
tectrice , et son Histoire de sainte Nancy était achevée.
Quand ce merveilleux livre fut imprimé, milady Jackson, pour
honorer son historien, donna, à son intention, une fête long-temps
méditée. C'était pendant la dernière semaine du carnaval. On n'était
reçu que déguisé et masqué : on souperait à minuit. Jervas seul et
milady Jackson avaient le visage découvert. Toutefois milady était
costumée en vestale et Jervas en moine, travestissemens tout-à-fait
dans les goûts mystiques de la maîtresse de la maison. Quand Jervas
entra dans le salon, chaque invité alla le saluer et le complimenter;
tous les regards étaient pour lui. On dansa ensuite; on prit des ra-
fraîchissemens, c'est-à-dire des liqueurs brûlantes, du rum et du
genièvre sous toutes les formes. La réunion s'échauffait. Parfois
Jervas croyait entendre des rires ironiques courir autour de sa robe
de moine. La liberté du bal autorise ces délicieuses impertinences.
Il fut entraîné cependant par un joli petit domino gris-perle, qui lui
dit tout bas : Chevalier Jervas, méfiez-vous! vous êtes perdu. Voyez,
on ferme les portes; entendez-vous celle de la rue qu'on verrouille?
TOME XLVIII. DÉCEMBRE. 7
98 REVUE DE PARIS.
Vous êtes pris au piège, chevalier Jervas. Je ne vous en dis pas davan-
tage; on nous observe.
Jervas pâlit; il ne put pas douter du terrible avertissement du do-
mino gris-perle; il pâlit davantage quand , vers minuit, la moitié des
masques tombèrent, et qu'il crut reconnaître dans tous ces visages
découverts les femmes dont il avait écrit les épouvantables biogra-
phies; redoutables euménides accompagnées de leurs amans, des her-
cules dont le bras d'un seul aurait suffi pour l'envoyer au plafond ,
parmi les anges de l'assomption de Philippe de Champagne. Il fut
sans voix pour répondre à lady Jackson, quand celle-ci, en passant ,
lui demanda : Comment vous trouvez-vous, chevalier Jervas?
Le domino gris-perle revint une seconde fois auprès de Jervas et
lui dit : Au milieu du souper je me lèverai pour aller prendre l'air
sur le balcon. Vous me suivrez, entendez-vous? Si vous ne m'obéissez
pas, vous êtes perdu.
— Vous êtes mon ange sauveur, lui répondit Jervas en répandant
des larmes d'effroi. Ces gens-là veulent donc m'assassiner.
— Oui.
— Ils ne craignent donc pas la justice?
— Ils sont au-dessus de la justice.
— Mais qui êtes-vous, madame, pour me porter tant d'intérêt?
— Une femme dont vous avez mis, en toutes lettres, le nom du mari
dans votre livre; par vous j'ai su son infâme conduite, et j'ai connu
la femme qui m'a ravi son cœur. Elle est ici, je me vengerai d'elle;
il est ici, je me vengerai de lui. N'oubliez pas le balcon. Le moment
fatal approche.
Jervas ne s'était pas trompé. Ces femmes étaient toutes ses vic-
times; celles dont il avait révélé les hanches inégales, les yeux impar-
faits, les pieds trop gras, les bras trop maigres, la vie licencieuse,
dont il avait donné l'adresse à l'Europe. Et comme il envisageait avec
terreur leurs amans! Des hommes de six pieds qui avaient des yeux
noirs de charbon, des mains de fer! — Ils me tueront dix fois au
moins, pensait-il.
A table ! à table ! crièrent les domestiques. Jervas n'avait pas faim ;
il s'assit pourtant. Toute l'assemblée était démasquée. Lady Jackson
était assise en face de Jervas.
A la fin du premier service, elle prit ainsi la parole:
— Mesdames, cette fêle est donnée en l'honneur de mon poète, et
voici le livre qu'il m'a dédié: Vie mirac ulcmc de sainte Nancy. Sainte
REVUE DE PARIS. 99
Nancy, c'est moi, actrice de Covent-Garden, votre maîtresse, milord
duc; la vôtre autrefois aussi, colonel; la vôtre autrefois aussi, ami-
ral des flottes britanniques ; pour cinq mille livres, mon poète a fait
de moi une sainte , car je m'appelle Nancy !
L'infernale plaisanterie de Nancy, l'actrice de Covent-Garden, bou-
leversa Jervas bien moins encore que les titres qu'elle donna aux
figures de scélérats qui ornaient la table. Ces brigands décorés du
titre de duc et d'amiral glacèrent Jervas, dont les regards ne quit-
taient pas le domino gris perle, fort peu empressé de se lever de table
pour aller au balcon.
Le signal de l'attaque avait été donné: Mesdames, à votre tour,
s'écria Nancy, remerciez aussi votre historien.
Jervas se jeta sur un énorme couteau à découper, voulant au
moins se venger avant de mourir. Un des ducs qui étaient auprès de
lui, un homme terrible, aux cheveux rouges, un bœuf par les épaules,
cassa le couteau dans sa main comme on le ferait d'une aiguille à
tricoter et lui dit : Monsieur, les pièces froides ne sont pas encore
servies ; que prétendez-vous faire de ce couteau !
Jervas baissa la tête et se résigna à mourir sans vengeance.
— Relève la tête, beau moine, vint lui dire une jeune femme, en
lui donnant un léger coup sous le menton. Je suis miss Arnold. Tu
as dit de moi que j'avais la langue plus longue que les cheveux.
Yois mes cheveux. — Et miss Arnold laissa tomber sa belle cheve-
lure sur les mains de l'effrayé Jervas. — Es-tu convaincu de ton
mensonge?
— Oui, répondit Jervas, qui dans ce moment aurait trouvé à un
chauve la crinière d'un lion.
— Je suis miss Baudy, moi, vint lui dire une autre femme; tu as
prétendu que j'avais dit un jour en plein foyer de théâtre : Ce que
c'est que le préjugé ! on se lave les mains, jamais les pieds. Mflords
et miladies, voilà mon pied.
— C'est de l'albâtre ! crièrent toutes ces dames. Que Jervas le
baise !
— Belle vengeance! répondirent les hommes.
Jervas baisa le pied et jeta les yeux sur le domino gris-perle ,
comme pour lui dire : Comment tout ceci finira-t-il?
— Je suis miss Gilbert, moi; tu as dit que mes dents étaient
fausses : vois! Et ce démon de femme prit une pièce d'or, la mordit
si fort qu'elle la faussa; elle jeta ensuite la pièce au visage de Jervas,
en lui disant : C'est pour toi, biographe.
7.
JOO REVUE DE PARIS.
— Moi, je suis mistress Clifton; pour te prouver que mes épaules
ne sont tachées par aucune roussure, comme tu l'as faussement pré-
tendu, regarde si jamais tes maîtresses t'en ont offert d'aussi blanches
et d'aussi pures. Regarde!
Mistress Clifton jeta sa mantille en l'air et laissa voir ses épaules
nues à toute la compagnie , qui battit des mains.
— Moi, je suis miss Kendall, logée Hart-Street, n° 4. Tu as osé
écrire que mes jambes montaient plus haut lorsque je me rendais
chez moi que ma voix lorsque je chantais à Covent-Garden. Vous
savez tous que je suis logée au second étage , dans l'un des plus élé-
gans appartenons de Londres, et que ma voix atteint sans effort les
notes les plus élevées. Ecoute, chevalier Jervas! Et miss Kendall se
mit à chanter un morceau d'un grand opéra avec une supériorité de
voix dont le chevalier Jervas fut épouvanté. Il crut entendre les sau-
vages du Canada hurlant autour de lui son chant de mort.
On ne fit grâce au pauvre Jervas d'aucune réfutation en règle.
Après les pieds, les jambes, les épaules, dont il avait médit, vinrent
une foule d'autres pièces de conviction à charge contre lui. Qu'au-
rait-il dit pour sa défense? L'accusation était finie; les débats étaient
clos; restait le jugement. On allait le prononcer séance tenante, quand
le domino gris feignit de se trouver mal à cause de la trop grande
chaleur de la pièce; il se leva et pria le chevalier Jervas de l'accom-
pager sur le balcon. Jervas suivit le domino gris.
— Vous n'avez pas de temps à perdre, dit à Jervas le domino gris;
il va vous arriver mal. Il n'y a qu'un moyen de vous arracher d'ici,
de vous sauver de leurs mains.
— Et quel est ce moyen ? Oh ! mon Dieu ! parlez !
— Ce moyen, c'est la fuite.
— Fuir! et comment? Me précipiter du haut de ce balcon dans la
rue? Je serai écrasé.
— Prenez ce domino gris, et donnez-moi votre habit de moine;
pas d'explication. — Bien. Maintenant prenez mon masque. — Bien.
Vous allez traverser la salle; on vous prendra pour moi. Vous sor-
tirez ; mais une fois dans la rue, n'allez pas chez vous. Des hommes
vous attendent au coin de votre rue pour vous poignarder. Allez tout
droit à Grafton-Street; voilà la clé de mon appartement; entrez-y;
couchez-vous ; tirez les rideaux de l'alcôve et attendez -moi. Avant le
jour, j'irai vous trouver. Partez 1
En traversant la salle, Jervas croyait à chaque pas être reconnu;
quand il fut à la porte, il entendit porter cette sentence contre lui :
REVUE DE PARIS. 101
Arrêt qui condamne le chevalier Jervas à être pendu dans un mois, pour
avoir diffamé les plus jolies , les plus belles, les plus aimables femmes de
Londres.
Allons! se dit Jervas, quand il respira l'air libre de la nuit en
pleine rue; allons, tout ceci n'était qu'une plaisanterie. La fin le
prouve. Une jeune femme , jolie sans doute , me lis re la clé de son
appartement, où elle va se rendre, tandis que de jeunes fous me
condamnent à être pendu dans un mois. C'est une délicieuse mystifi-
cation de carnaval, poussée un peu loin, c'est vrai ; mais, après tout ,
je n'ai pas trop le droit de m'en plaindre du moment où je reconnais
que les terreurs que j'ai ressenties étaient toutes imaginaires. Je suis
quitte à bon marché des mille vengeances dont on me menaçait. Je n'ai
plus rien à craindre; bien joué! de leur part. Admirablement joué !
Ne songeons plus qu'à la précieuse aventure qui est venue se jeter à
travers la fête. Cette femme qui affecte de me sauver d'un danger que
je ne courais pas, son dévouement, son charmant costume qu'elle me
prête, sa parole tremblante en me disant adieu! Cette clé! Jervas!
Jervas! crois à la fatalité comme ton père. Et comment n'y aurais-je
pas foi? J'imagine aller chez une femme dévote, c'est chez une actrice
de Covent-Garden que je me trouve; et au moment d'être tué, une
jolie femme me donne un rendez-vous chez elle. Je n'ai pas cessé une
minute d'être heureux. Courons à Grafton-Street.
Arrivé à Grafton-Street, Jervas pénétra dans une maison de belle
apparence, et fut conduit par un domestique jusqu'à la porte de
l'appartement dont il avait la clé. Tout semblait attendre l'heureux
Jervas; le fauteuil à bras près de la cheminée; le thé, les pantoufles ,
et la lampe de nuit sur un guéridon de granit. La chambre était celle
d'une actrice; des bustes antiques blanchissaient sous des rideaux
roses au fond de niches creusées dans le velours de la tapisserie;
une glace colossale occupait tout le mur du fond, et à hauteur de
regard se déroulait une bande de tableaux représentant les grandes
actrices de l'Angleterre et de la France, dans le costume de leurs
principaux rôles.
— C'est cela, dit Jervas; je ne me suis pas trompé, mon gracieux
domino gris est aussi une actrice de Covent-Garden dont je n'aurai
pas parlé dans ma biographie.
Après quelques autres réflexions un peu mêlées de trouble cepen-
dant, car on ne se remet pas tout de suite de la secousse qu'il avait
reçue, Jervas se déshabilla, ploya délicatement ses habits qu'il posa
sur un fauteuil, accrocha sa petite épée près du lit et se coucha.
102 REVUE DE PARIS.
Jervas aimait le mystère comme tous les jeunes gens; il se plaisait à
croire qu'une fée avait dressé pour lui cet immense lit à colonnes
dorées , lac de toile et de satin , où il ne manquait plus qu'un cygne.
En attendant le cygne, Jervas savourait la douce élasticité de
l'édredon qui effleurait ses genoux; il fermait amoureusement ses
yeux à la lueur de la lampe dont il avait adouci le rayonnement
blanc, rose et doré, car tout était rose et doré autour de lui. Des
flèches d'or, des tentures roses; des sofas d'or, des oreillers roses;
des portes d'or, un tapis rose. J'attends l'aurore, murmurait-il sur
son char d'or. Il sommeillait déjà : il rêvait rose, il était couronné de
roses, il buvait de l'or dans des coupes transparentes.
Tout à coup Jervas étend les bras et sent un corps froid sous sa
main. Serait-elle déjà venue? s'écria-t-il en se levant à demi; est-ce
vous? Pas de réponse. II touche encore; même sensation de froid. Il
se lève, hausse la mèche de la lampe, et retourne au lit. Et que voit-il
du côté de la ruelle? Une jeune femme! Il appelle. — Rien. — Il la
pousse. — Rien. — Il la soulève. — Elle ploie, s'affaisse, et tombe en
deux doubles sur son bras. C'est une femme morte ! Grand Dieu ! une
femme assassinée; elle a une blessure près du cœur!
Il se jette sur ses habits, les revêt avec une peine infinie, tant il
tremble; il veut appeler, la voix lui manque; il veut sortir, il ne sait
plus par où. Et ce cadavre dans ce lit!
Enfin il a repris le domino, le masque, son épée; il saisit la lampe,
ouvre brutalement la porte, et il pousse sur l'escalier un cri affreux
qui va retentir dans les profondeurs des cours et de la rue. Il descend
toutes les marches en chancelant , agitant la lampe, accrochant son
épée; il arrive à la porte de la rue. Là il est arrêté par les troupes
de nuit, qui reculent un instant d'effroi à l'aspect d'un homme bou-
leversé par la terreur, armé, masqué et cherchant à fuir. C'est un
meurtrier ! s'écrie-t-on , c'est un assassin ! On s'en empare, on monte
dans l'appartement qu'il a quitté, on trouve un cadavre, la blessure
indique le genre de mort. Jervas est précipité clans un cachot, et un
procès criminel de plus va s'instruire aux assises.
Le malheureux Jervas n'avait aucun témoignage à présenter pour
prouver qu'il était innocent du crime dont on l'accusait. Une femme
est trouvée poignardée au cœur dans un lit , dans ce lit il y a un
homme; cet homme est forcément le meurtrier. Quel roman n'aurait-
il pas eu besoin de bâtir, s'il avait essayé de se défendre en racon-
tant la longue suite d'évènemens par lesquels il était passé pour
lombeT sur le dernier, le plus tragique de tous? ïl n'aurait pas été
REVUE DE PARIS. 103
cru. D'ailleurs, quelle garantie morale aurait-il offerte, lui qu'on
avait arrêté dans une maison extraordinairement équivoque aux yeux
de la loi? Il essaya cependant de convaincre son avocat qu'il avait
été engagé à aller à un bal dans tel quartier de Londres, et que là
il avait été bafoué, menacé, enfin mis à la porte. Il désigna la rue,
la maison. L'avocat alla aux enquêtes, et il apprit que cette maison
appartenait à un riche lord écossais , retiré dans ses terres. L'hôtel
était presque toujours vide. Jervas avait rêvé, à coup sûr, le bal, les
scènes qui s'y étaient passées, son rendez-vous avec le domino gris-
perle dans la petite maison de Grafton-Street. Il n'y avait de vrai que
son arrestation dans cette maison fatale. — Mais comment y suis-je
entré? demandait à ses juges l'infortuné Jervas avec le peu de sang-
froid qui lui restait encore. — C'est à vous de le dire, et non à nous ,
répondaient les juges. — Mais je suis un honnête homme ! s'écriait
Jervas. — Les juges lui répondaient : — On est honnête homme jus-
qu'au moment où l'on cesse de l'être. Prouvez-nous que vous n'avez
pas cessé de l'être; nous ne demandons pas mieux. — Puisqu'on ne
me croit pas, dit Jervas, qu'on fasse paraître devant moi telles ou
telles actrices de Covent-Garden ; je les confondrai.
— Accusé Jervas, lui répondit le président, votre demande est
illusoire; ou ces actrices jureront qu'elles ne vous ont pas vu le soir
de l'assassinat, et alors vous en serez pour les avoir dérangées in-
utilement, ou bien elles conviendront qu'elles se rappellent vous
avoir remarqué dans leur compagnie; et, dans ce dernier cas , vous
n'en tirerez pas pour conclusion que vous n'avez pas tué la femme
avec laquelle vous étiez couché dans la maison de Grafton-Street.
Quel avantage retirerez- vous de cette déclaration? Accusé Jervas,
rentrez plutôt dans votre conscience, épurez-la par le repentir, et dis-
posez-vous à une belle mort.
Le président débita encore une foule de phrases aussi belles, et
l'on passa ensuite aux voix. A l'unanimité, Jervas fut condamné à
être pendu le lendemain à onze heures. Ce qui désolait le triste Jervas
autant que l'idée de la mort, c'était de penser à la ponctuelle réali-
sation de la menace qui lui avait été faite au bal , quand il avait été
sur le point d'en sortir.
— Ou mes juges étaient de ce bal, se disait-il, ou celui qui m'a prédit
mon genre de mort au milieu de cette horrible fête|était la voix de la
fatalité. Quoi qu'il en soit, ajoutait-il mentalement, c'est toujours cette
maudite histoire que j'ai écrite, qui m'a valu [cela. Voilà donc où
conduisent les biographies I Comme les femmes savent se [venger!
104 REVUE DE PARIS.
Être pendu pour avoir écrit qu'elles avaient la peau éraillée, le pied
trop dodu, les doigts trop maigres. Mon livre a eu pourtant un bien
beau succès. Triste chose que la littérature! On ne réussit presque
jamais; réussissez une fois entre mille, on vous pend.
Dès neuf heures , les rues qui aboutissent à la place d'exécution
étaient pleines de curieux, avides de voir lancer un homme dans
l'éternité; et que d'histoires on imaginait! La femme assassinée était
tantôt la sœur du coupable, tantôt sa cousine; de plus hardis di-
saient qu'elle était sa mère. Vous savez tout ce que le peuple invente
au pied d'une potence.
Enfin le condamné sortit de sa prison et s'achemina vers le lieu du
supplice. Il n'était qu'à quelques pas del'échafaud, lorsqu'une femme
dont le visage était voilé, s'approcha de lui et lui dit : « Demandez à
voir le roi, dites que vous avez à lui faire une révélation dont sa vie
dépend. » Cette femme se perdit dans la foule. Jervas répéta au
bourreau ce qu'on venait de lui conseiller, et le bourreau n'osa pren-
dre sur lui de passer outre. L'homme de loi chargé d'enregistrer le
fait de l'exécution, hésita un instant; il se décida enfin à conduire
Jervas devant sa majesté.
Comme Jervas pénétrait dans la salle du trône, que vit-il, à son
prodigieux étonnement? l'homme aux cheveux rouges qui lui avait
cassé, dans la main, le couteau avec lequel il avait cherché à se dé-
fendre pendant le repas du bal, et qui se faisait si insolemment appeler
milord-duc par toutes les actrices de Covent-Garden. Cet homme
était splendidement vêtu ; il avait le manteau , l'ordre de la Jarretière
et tous les insignes portés par les plus intimes alliés du roi d'An-
gleterre. Ce prince alla vers le roi, lui parla en souriant, et revint
ensuite vers Jervas. Il frappa sur l'épaule du condamné, et lui dit :
— Le roi vous fait grâce , monsieur Jervas ; vous êtes libre.
Après les secousses qu'il avait éprouvées, Jervas résolut de se
retirer du monde, et surtout de ne plus écrire une ligne contre qui
que ce fût. Cette opinion sensée fut raffermie en lui par les conseils
d'une personne que le hasard lui avait donnée d'abord pour voisine
de campagne, car Jervas avait quitté la ville, et que l'effet du voisi-
nage ne tarda pas à accréditer auprès de lui à d'autres titres. Cette
charmante voisine se nommait Nicholson. Pieuse, ayant des goûts
tranquilles, adorant les scènes champêtres, elle prit un heureux as-
cendant sur le cœur si agité de Jervas. Sa présence, sa conversa-
tion, ses avis dictés par la sagesse lui furent bientôt indispensables.
Le calme était plus doux auprès d'elle, l'air plus pur, l'eau du lac
REVUE DE PARIS. 105
plus belle à contempler. Us s'aimèrent. On aime si vite quand on a été
malheureux!
— Mon ami, lui dit-elle un jour, je ne serai contente que lorsque
le souvenir de tous vos maux se sera complètement effacé sous l'ac-
tion du temps. Ce sera long, car, tant que votre livre aura du succès
dans le monde, on parlera de vous. — Que faire à cela? demanda
Jervas. — Pourquoi ne tenteriez-vous pas de détruire cet éternel
témoin de votre faute? — Que voulez-vous dire? miss Nicholson. —
N'existe-t-il aucun moyen de reprendre tous les exemplaires de ce
livre des mains de ceux qui les ont? Songez-y! Comme vous vivriez
en paix ensuite! On vous ignorerait; rien ne vous rappellerait à la
mémoire de tant de gens dont le suffrage a failli vous coûter la vie.
La tâche est rude, difficile, mais elle n'est pas impossible; essayez :
oui, essayez, mon ami, faites cela pour moi. Si vous m'aimez, Jervas,
ne me dites pas non.
L'indomptable amour-propre d'auteur fut durement froissé dans
Jervas quand il s'entendit proposer de s'annuler ainsi. Il lutta avec
cette proposition tant qu'il put; mais celle qui la faisait était si jolie,
si persuasive, elle avait si bien promis d'être sa femme, qu'il étouffa
son orgueil, déploya tout son courage, et entreprit d'aller à la quête
de son livre.
Avec raison il s'adressa d'abord à son libraire; les libraires ont
pendant dix ans, on le sait, du livre qu'ils ont épuisé. Celui-ci ne
se fit pas prier. Il céda pour quelques mille francs les ballots qu'il
avait en magasin. Riche de cette conquête , Jervas retourna auprès
de miss Nicholson, qui lui dit, en se laissant embrasser : — Vous
voyez, mon ami, que la Providence seconde mes bonnes intentions.
Hâtons-nous de rayer de la terre ces exécrables accusateurs de
votre vie passée; brûlons ces livres. Jervas comprimait ses sanglots;
chaque exemplaire consumé lui arrachait une larme. — Est-ce ainsi
que devaient s'épuiser les dernières éditions de mon livre? — Mais
les beaux yeux de miss Nicholson rencontraient les siens , et il se
calmait.
— Ne laissons pas notre œuvre en chemin, mon ami. Faites an-
noncer dans les journaux que , pour chaque exemplaire qu'on rap-
portera à votre libraire, il sera donné une somme double de celle
qu'aura coûtée primitivement votre livre.
Jervas obéit encore, et les exemplaires plurent chez le libraire, qui
disait à Jervas : — Vous machinez quelque affaire d'or. Envoyez-
106 REVUE DE PARIS.
vous votre livre en Perse, où il est demandé? — Ne vous occupez
pas de mes projets, répondait Jervas; vous les saurez plus tard.
Au bout de six mois de peines assez grandes , Jervas réunit et
brûla huit éditions de sa biographie, à cent exemplaires près cepen-
dant. Mais quelles douleurs pour ravoir ces cent derniers exem-
plaires! ils étaient chez des princes, ou avaient passé la Manche.
Jervas corrompait à force d'or les domestiques des princes, écrivait
en France, en Allemagne, partout. Miracle unique! il les eut, ces
exemplaires, à douze près!
— Et vous en avez un ! ou plutôt j'en ai un, s'écria M. Templeson ,
en élevant l'exemplaire que j'avais acheté sur le quai de l'Institut.
Comprenez-vous maintenant le prix de cet exemplaire?
— Je ne suis que plus heureux de vous l'avoir cédé; mais il est
tard, excellent monsieur Templeson, permettez-moi de me retirer :
je prévois la fin de cette histoire; Jervas se maria avec miss Kichol-
son; ils n'eurent pas d'enfans et vécurent heureux.
— Asseyez-vous, mon ami, je ne vous raconte pas un roman;
vous n'avez pas prévu la fin de cette histoire. Vous savez que je ne
dors que le jour; mettez cette bûche au feu, fumez si cela vous est
agréable, voilà des cigarres de Manille; quant à moi, je vais me
verser une troisième ou une quatrième tasse de thé, et achever un
récit que je ne redirai plus de ma vie, j'ai lieu de le croire.
Vous n'avez deviné juste qu'une seule chose, reprit M. Temple-
son, enveloppé de la fumée du délicieux cigarre qu'il m'avait donné
et de la chaude atmosphère de sa tonique boisson, c'est que Jervas
se maria avec miss Nicholson.
Un soir d'hiver qu'ils étaient assis près du feu, la femme dit au
mari : Maintenant que nous voilà mariés, je suis sûre que vous n'iriez
pas même à Londres retirer un des douze exemplaires égarés de
votre livre.
— Laissons ce sujet, répondit Jervas, et ne doutez jamais de mon
dévouement pour vous.
— Vous avez tort, pourtant, de ne plus songer à ces douze exem-
plaires ; avec un seul de ces exemplaires , un ennemi peut faire une
réimpression malgré vous.
— Ne prévoyons pas ce malheur ; aujourd'hui d'ailleurs le sujet
est épuisé; la curiosité est tarie; la plupart des femmes dont j'ai parlé
dans mon livre, ne sont plus en Angleterre; beaucoup ont quitté le
théâtre, quelques-unes sont mortes. Ma biographie est un livre mort.
REVUE DE PARIS. 107
— Sans doute; mais parmi ces femmes, Jervas, s'il en était une
que vous eussiez plus outragée que toutes les autres, que vous eus-
siez entraînée par vos diffamations à changer sa vie pure en une vie
débauchée; si cette femme ressentait au cœur l'outrage comme au
moment où il fut lancé; si elle avait à redouter que ce livre ne re-
parût un jour pour lui rappeler tous ses malheurs!
— Cette supposition est trop romanesque, mon amie, pour être
combattue. Eh bien! si elle existait, cette femme, j'irais tout simple-
ment lui demander pardon, et lui offrir de déclarer publiquement
que j'ai menti. Je lui donnerais l'occasion d'une belle vengeance.
— Je suis Perdita, et ma vengeance est plus terrible; tu m'as dés-
honorée, Jervas; je t'ai laissé faire; je me suis tue; au bal c'est moi
qui t'ai parlé , qui t'ai donné mon costume, la clé d'un appartement;
et c'est moi, qui avais mis d'avance dans le lit où tu t'es couché, un
cadavre, qu'un de mes amans, étudiant en médecine, était allé me
chercher dans un amphitéâtre. Cela ne m'a pas suffi. Après avoir été
la maîtresse de qui m'a voulu, j'ai voulu à mon tour être ta femme;
et me voilà ta femme, je suis ta femme, Perdita Jervas! Qu'as-tu à
répondre?
Jervas ne répondit rien; il était devenu fou.
Le lendemain on le conduisit à Bedlam. C'est à Bedlam qu'il a tra-
vaillé pendant dix ans à l'édition nouvelle de sa Lisl of Cotent-Gardon
Ladies. Dans sa folie, il résolut de revenir sur sa première détermi-
nation , qui avait été , comme vous l'avez vu, de retirer un à un de la
circulation tous les exemplaires de son livre: il sacrifia, au con-
traire, tout ce qu'il possédait, à la publication de cette édition nou-
velle, qui est un chef-d'œuvre de la typographie et de la gravure
anglaises. Tous les portraits sont extrêmement ressemblans; mais je
le répète, l'exemplaire que je vous montre, malgré sa rare beauté, ne
vaut pas pour moi cette brochure grise. Je vous ai raconté pourquoi.
LÉON GOZLAN.
VOYAGES.
('OIU)OIF,
-29 septembre 18jT.
C'est un bien triste et bien pénible voyage que celui de Grenade à Cor-
doue par les arides sierras d'Alcalà et de Baena. Sauf quelques chênes verts
épars de loin en loin , comme pour témoigner de la fertilité de ce sol , auquel
il ne manque que des bras , vous ne rencontrez pas, pendant les trois longs
jours qu'il faut passer à dos de mulet , un seul de ces massifs de verdure qui
réjouissent l'œil à chaque pas dans les environs de Grenade, et eu font comme
un immense jardin qui se continue pendant plusieurs lieues. Quelques tristes
villages, quelques squelettes décharnés de villes passées à l'état de fossile ,
et perchés au sommet d'une roche escarpée et nue , qui les fait ressembler
à un nid de vautours , voilà tout ce qu'on trouve dans cette fabuleuse Bé-
tique , tant vantée par ce bon Fénelon , qui sans doute n'y avait pas voyagé.
Cependant les deux petites villes d'Alcalà-la-Real et Baena, où se fait la
couchée , méritent une mention un peu plus honorable. Il est bien entendu
que je ne parle pas des auberges, misérables posadas , destinées seulement ,
comme l'indique leur nom, à faire reposer les voyageurs, et où l'on est
obligé d'acheter en ville jusqu'au pain qu'on veut manger.
Quant à la nourriture, voici d'ordinaire comment la chose se pratique.
Si, par une haute imprudence, vous n'avez pas chargé Varriero de sus-
pendre à l'arçou de sa selle quelques pauvres poulets, les pattes liées et la
tête pendante, vous courez grand risque de compromettre votre souper,
le repas le plus important et le moins aventuré de toute la journée; car de
déjeuner et de diner, il n'en est pas question, du moment où, les grandes
REVUE DE PARIS. 100
chaleurs une fois passées, la journée de voyage s'accomplit tout d'une
traite. Alors il faut se contenter d'un morceau mangé chemin faisant, la
table mise sur le bât du mulet , ou tout au plus au coin de quelque claire
fontaine. Quant au souper, si vous n'en apportez pas avec vous les premiers
rudimens, vous avez quelque chance, dans les posadas des villes bien en-
tendu , de rencontrer du jambon , des poules et des œufs, et vous êtes à peu
près sûr de trouver dans la boutique voisine du pain et du vin, qu'il faut
acheter, car le posadero n'en vend pas. L'huile seule ne manque jamais; les
lampes, grâce au ciel, ne font pas faute dans les auberges espagnoles, et la
recherche y est poussée si loin, qu'on n'y brûle jamais que la môme huile
d'olives que l'on mange.
Si donc, comme le veut la Cuisinière bourgeoise , pour faire une poule
au riz, vous êtes parvenu à trouver une poule, le malheureux bipède qui
venait tout à l'heure becqueter les miettes de votre pain, est à l'instant saisi
et sacrifié; l'huile fume déjà dans la poêle stridente, et répand ses parfums
dans la vaste salle basse , qui , selon l'invariable usage de l'Espagne , sert à
la fois de chambre commune aux voyageurs , de cuisine , de salle à manger,
de vestibule aux mulets, de dortoir aux muletiers et de réfectoire à tout le
monde. Après une heure d'attente, généralement assez désagréable pour
des estomacs aiguisés par dix ou douze heures de marche, la poêle fumante,
pleine jusqu'aux bords, et où nagent dans une couche épaisse de riz les
membres disjoints du malheureux volatile, est déposée sur une table basse,
au milieu d'un morceau de bois creusé , disposé à cet effet , et les voyageurs ,
l'arriero en chef et ses pages, s'asseyent autour de la table, pêle-mêle et sans
distinction d'étiquette. Si Yarricro sait vivre , il offre poliment à chacun des
voyageurs le manche d'une cuillère de bois , et pour peu qu'il y ait quelques
assiettes dans l'auberge , on a quelque chance de préserver de tout contact
plus ou moins fâcheux la portion du souper qu'on se réserve.
Mais le luxe des assiettes ne se trouve que dans les auberges de première
classe, et pour un petit nombre de voyageurs privilégiés, de ceux, par
exemple, qui poussent la recherche jusqu'à demander un lit et des draps.
Mais, généralement, il n'y faut pas compter dans les routes de traverse où
passent les muletiers; alors il faut bien s'armer de courage, et plonger à
tour de rôle , avec une stoïque résignation, sa cuillère dans la gamelle, où
puisent tour à tour les convives. 11 y a là, je suis forcé d'en convenir, un
mauvais moment à passer, et un spectateur de sang-froid et rassasié s'amu-
serait sans doute beaucoup du comique coup d'oeil d'inquiétude que l'on jette
en dessous sur toutes ces bouches affamées, sur tous ces mentons rasés du
dimanche , qui viennent plonger à la même auge que vous. Mais la nécessité
et l'appétit aidant, vous surmontez bravement ce moment d'humaine fai-
blesse, qu'il faut biensc garder de laisser paraître, de peur d'offenser vos
voisins. Vous choisissez artistement dans la montagne de riz amoncelée de-
vant vous, comme un pilau oriental, une place où les cuillères rivales
110 REVUE DE PARIS.
n'aient pas encore pénétré; vous isolez sur votre pain la portion du bipède
(jue vous vous réservez , et, jusqu'à ce que la grosse faim soit apaisée, la
chose se passe mieux que vous ne l'aviez espéré d'abord. L'outre de vin
généreux , que le muletier vous offre galamment le premier, mais qui , mal-
heureusement, doit faire plus d'un tour, circule à la ronde, et répand la
gaieté parmi les convives. Alors, si, en homme prudent, vous vous êtes
hâté de vous rassasier, vous retirez tout doucement votre cuillère de la
circulation, et vous jouissez à votre aise, en digérant au moins tout seul,
de la conversation et du spectacle pittoresque qu'offre cette vaste salle peu-
plée de groupes de muletiers endormis sur les couvertures et le bât de leurs
mulets, et éclairée par les reflets rougeâtres du foyer.
Après le diner vient le dessert, qui se compose en tout et pour tout d'une
salade gargantuesque, verte comme l'herbe des champs, et nageant dans
une immense terrine au milieu de quelques litres d'eau, sur lesquels
flottent quelques îlots d'une huile épaisse et verdatre. Les doigts alors,
comme en Orient, remplacent les fourchettes, et quand toute la verdure a
disparu, la terrine, que deux mains ont peine à soulever, passe de bouche
en bouche , et le liquide oléagineux est absorbé jusqu'à la dernière goutte ,
et rafraîchit, comme le plus délicieux breuvage , ces estomacs échauffés par
le vin, l'ail et les pimens. Il est inutile d'ajouter que j'abandonnais d'ordi-
naire ma part de cette dernière libation, quand, après quelques momens de
réflexion et de sang-froid , toujours dangereux en pareil cas, mon courage
était passé avec mon appétit.
Après le souper vient l'affaire non moins importante du coucher. Quand
vous avez fait déposer vos effets dans une chambre dont vous mettez la clé
dans votre poche, par suite de cette défiance qui, eu Espagne, n'offense
personne , parce que tout le monde la partage , vous vous informez soigneu-
sement s'il y a un lit dans la maison ; en cas de négative, ce qui est le plus
ordinaire , vous vous assurez d'un matelas, grossi des dépouilles des vola-
tiles immolés, sur l'autel graisseux du foyer, à l'appétit des voyageurs. Ledit
matelas est transporté dans votre chambre et jeté dans un coin, vu que
généralement le plancher, affaissé vers le milieu de la salle, forme une espèce
de conque où votre matelas s'enfoncerait tout entier. Tandis que vous re-
gardez avec une double inquiétude ce plancher qui menace de vous des-
cendre tout couché à l'écurie , et le plafond , qui répète avec une effrayante
convexité la concavité du plancher, de manière à ce que votre couche soit
en quelque sorte suspendue entre deux abîmes, on parvient quelquefois,
sur vos instances réitérées, à vous procurer une paire de draps à peu près
blancs, vu que très peu de voyageurs en usent , car les gens comme il faut ,
la aenle fina, portent d'ordinaire leur lit avec eux. Quant à la couverture,
par un accord tacite entre l'hôte et les voyageurs, la capa (manteau), que
personne , pas même le mendiant , n'oublie en voyage , en tient lieu , s'il fait
froid. Puis la porte se referme sur vous; vous assurez contre l'air frais de
REVUE DE PARIS. 111
la nuit le morceau de bois carré qui tient lieu à la fois de volet, de vitre et
de fenêtres, et, pour échapper à l'isolement d'un pareil gîte, vous vous
couchez d'ordinaire l'estomac encore imbibé, comme vos draps, comme la
chambre, comme la posada tout entière, de cette vapeur d'huile chaude,
qui parfume toute l'Espagne, depuis le palais du roi jusqu'à la hutte du
mendiant; ensuite vous vous hâtez de dormir, d'abord parce qu'il faut
s'éveiller le lendemain tempran ilo , comme dit le muletier, un peu de bonne
heure, c'est-à-dire deux heures avant le jour, et puis parce que, quand on
dort vite et ferme , on ne s'aperçoit pas si l'on est couché seul , et que, dans
une posada bien réglée, il faut que tout le monde soupe à son tour.
Telle est, sans la moindre exagération, j'en atteste tous ceux qui ont
traversé l'Espagne avant moi , la façon la plus habituelle de voyager dans
la Péninsule , et la chère et le gîte qu'on y rencontre dans des villes de cinq
à dix mille âmes, comme Alhama, Baena, Alcalà et beaucoup d'autres.
Mais ce qu'on ne peut pas dépeindre avec des paroles , c'est le flegme et
l'impassibilité de l'hôte, qui n'apparaît guère, comme le Deus in machina
du drame , que pour vous faire régler votre compte , et qui réside d'ordi-
naire dans les régions subterranéennes de l'écurie, occupé des bétes , comme
sa femme l'est des gens. C'est le sang-froid de l'hôtesse , en face de tous ces
soupeurs qui lui arrivent, ne se dérangeant pour aucun, fût-il grand d'Es-
pagne, et assignant à chacun son tour de réfection dans une des deux uni-
ques poêles qui constituent la batterie de cuisine. Quant au compte de l'au-
bergiste , il dépasse rarement , pour toute cette chère somptueuse , la somme
de 10 à 12 réaux ( 50 sous à 3 franes ), y compris la tasse de chocolat obligée ,
qui sert de coup d'étrier le matin.
Après trois longs jours de voyage sur des montagnes pelées comme la
guêtre d'un arriero , au milieu des bourrasques de vent et de pluie qui
signalent l'époque de l'équinoxe, j'arrivai enfin à Cordoue, le soir, sans
avoir pu même entrevoir la Sierra Morena , perdue au milieu des brouil-
lards. Le lendemain, de grand matin, mon premier pèlerinage, en voya-
geur dévot aux reliques, fut pour la cathédrale; malheureusement le ciel
était sombre, et promettait de la pluie, chose inconnue à Cordoue depuis
six mois. Après avoir erré assez long-temps dans les rues tortueuses de
la ville, sur le plus exécrable pavé où je me sois jamais brisé les pieds, j'ar-
rivai enfin à une rue un peu moins étroite que les autres, et flanquée d'un
long mur crénelé, revêtu d'une superbe couleur jaune qui lui donnait l'air
d'un immense pigeonnier repeint à neuf. Mais aux portes et aux fenêtres
moresques , que les rhabilleurs modernes n'avaient pas pu tout-à-fait gâter,
je reconnus bientôt cette mosquée fameuse que le christianisme a sauvée
en la transformant en église, et qui ressemble beaucoup moins du dehors
à une église qu'à une forteresse.
J'entrai par une porte latérale, car ce qui manque aux mosquée arabes ,
si j'en puis juger du moins par celle de Cordoue, c'est une porte principale
112 REVUE DE PARIS.
comme celle que commande, dans nos églises chrétiennes, la structure même
de l'édifice. Le premier coup d'œil me frappa vivement , par son étrangetô
autant que par sa grandeur; on n'a qu'à se représenter un immense carré
à peu près régulier, de quatre cent vingt pieds dans un sens et quatre cent
quarante dans l'autre, planté en quinconce de sveltes colonnettes de mar-
bre d'une dizaine de pieds de hauteur, et surmontées de deux arcs super-
posés l'un à l'autre. Du nord au midi, les colonnes sont plus rapprochées,
puisqu'on en compte trente-six sur une ligne, dans toute la largeur de la
mosquée , car je ne puis me décider à lui donner le nom d'église , et que
dans le sens opposé on n'en compte que dix-sept. Mais hâtons-nous d'en finir
avec ces froids détails de statistique architecturale qui sont à un bel édifice
ce qu'esta un tableau la mesure de son cadre et qui en donnent à peu près
une idée aussi exacte. Certes , ce n'est pas avec des chiffres que je traduirai
la profonde impression qu'a faite sur moi cette mosquée, durable monu-
ment de la grandeur de cette forte et vivace dynastie des Ommyades, quia
passé à Cordoue sans y laisser d'autre trace. Rien ne peut rendre le magi-
que effet de cette forêt de colonnes ( on en comptait naguère huit cent cin-
quante), à travers lesquelles l'œil se joue comme la lumière en plongeant
dans leurs profondeurs, à peine éclairées par quelques portes lointaines et
quelques étroites fenêtres pratiquées çà et là dans les petites coupoles qui
la surmontent. Mais combien le coup d'œil devait être plus magique encore
quand , d'un bout à l'autre de cette vaste enceinte , rien n'arrêtait le regard
qui se promenait à l'aise sous ces sveltes palmiers de marbre, dont les
volutes, semblables au chapiteau d'une colonne corinthienne que le sculpteur
aurait oublié d'achever, épanouissent leur gracieux feuillage; quand au lieu
de ce triste mur qui, du côté du Palio de las Naranjas (la cour des oran-
gers) ôte à la mosquée l'air et la lumière, l'œil rencontrait, à travers d'élé-
gantes arcades, l'ombre éternelle de ces vieux orangers, contemporains
d'Abdérame, et qui dureront peut-être plus long-temps que l'édifice même
auquel ils prêtent leur ombre.
Malheureusement, le christianisme, en appropriant à son culte cette splen-
dide demeure du dieu de Mahomet, n'a cru pouvoir la laver de toutes ses
souillures qu'en construisant, par une des plus bizarres conceptions que le
cerveau d'un artiste ait pu enfanter, une église chrétienne au centre môme
de la mosquée arabe. Et qu'on n'aille pas croire qu'il s'agit ici d'une de
ces misérables petites chapelles qu'on trouve à Rome , jetées comme une
tache sur les plus beaux édifices antiques : non, il s'agit d'une véritable
église, d'une cathédrale tout entière, élevant ses voûtes gigantesques au-
dessus des voûtes surbaissées de la mosquée musulmane. Ce hors-d'œuvre
architectural, perdu comme un accessoire au milieu de l'immense édifice
qui l'enferme, est placé juste au centre de la mosquée, de manière à fer-
mer passage de tous côtés à l'air et au regard; plus d'une centaine de co-
lonnes ont été enlevées pour faire place au Dieu des chrétiens, comme si la
REVUE DE PARIS. If 3
pensée avait besoin, pour s'élever vers lui, de plus d'air et d'espace. A en
juger par le style de l'église chrétienne, dont je parlerai tout à l'heure plus
en détail, le sacrilège date des premiers temps de la renaissance ou du
commencement du xvie siècle.
Ce n'est pas tout : entre le palio extérieur et l'église chrétienne, s'élève
une charmante chapelle ou tribune moresque, connue sous le nom de Capilla
de los rcyes moros , et que les architectes arabes, par un bizarre caprice,
avaient enfermée au milieu de la mosquée même, sans doute pour que les
khalifes pussent y faire leurs dévotions, sans être dérangés par la foule. Le?
architectes chrétiens, renchérissant sur le caprice de l'architecte arabe,
ont flanqué la chapelle moresque de deux chapelles chrétiennes , qui , unies
avec elle, forment comme une seconde église, toujours dans l'enceinte de la
même mosquée, et au détriment de l'admirable coup d'oeil qu'elle dut na-
guère offrir. Enfin, çà et là, dans quelques entre-deux de colonnes, vous
voyez s'élever de lourds autels flanques d'épais massifs de maçonnerie, ou
de sculptures de la renaissance, sans autre but apparent que d'intercepter un
peu plus l'air et la lumière.
Et cependant, malgré tous ces défauts, c'est encore un noble et bel édi-
fice que la mosquée de Cordoue, telle qu'elle existe aujourd'hui. Elle suffit
pour donner une idée de la puissance et de l'étendue de ce glorieux empire
desOmmyades, qui n'aura pas péri tout entier, tant que subsistera la
mezquila de Cordoue. Il faut avoir vu l'Alhambra de Grenade avec la grâce
coquette et la minutieuse élégance de ses mesquines proportions, et se per-
dre ensuite dans cette mosquée colossale, où tiennent à l'aise deux églises
chrétiennes, pour comparer ensemble les deux empires et avoir la mesure
de leur étendue et de leur puissance.
La Mezquita de Cordoue, dessinée sur le plan de la fameuse mosquée de
Damas, fut commencée par Abdérame ou plutôt Abd-el-Rahman Ier, vers
la lin du VIIIe siècle, et il ne fallut pas moins de trois règnes, trois de ces
grands et beaux règnes des monarques ommyades, pour mener à fin l'œu-
vre gigantesque qui se transmettait de père en fils avec le trône, dans cette
pieuse dynastie. Abdérame, à qui appartient la gloire de l'avoir entreprise
le premier, se fit une loi d'y travailler chaque jour une heure de ses propres
mains, et y consacra des sommes énormes sans pouvoir l'achever. Plus
heureux que lui, son petit-fils la vit terminer, et quand le bruit de sa ma-
gnificence se fut une fois répandue dans le Magreb ( le nord de l'Afrique )
et dans la Péninsule, les pèlerins de l'Occident affluèrent bientôt dans cette
somptueuse demeure du dieu de Mahomet, comme ceux de l'Orient dans
la Kaubuk de la Mecque. Huit cents lampes d'argent brûlèrent jour et nuit
entre ces colonnes qu'éclaire à peine aujourd'hui un jour sombre et dou-
teux, et les cloches de la cité sainte de Santiago de Composlelle , conquises
par un des khalifes, furent plus tard suspendues à ses voûtes, renversées en
guise de lampes, bizarre trophée que Cordoue conserva jusqu'au jour où
Jehovah hérita des dépouilles du dieu de l'Islam.
TOUS XLV1I1. utcïMiiRE. 8
114 REVUE DE PARIS.
Mais à côté de la grandeur était l'élégance chez ce peuple privilégié qui
sut unir à la gloire des conquêtes tout l'éclat des arts de la paix. Quand la
domination de l'Islam, en passant sur la face du monde, n'y aurait laissé
d'autre trace que la mosquée de Cordoue et l'admirable chapelle mo-
resque dite Zancarron où se conservait le Coran, c'en serait assez pour
donner la mesure de cette civilisation à la fois grandiose et raffinée, et de
cette architecture où , comme chez l'architecture gothique sa sœur, le fini
des détails ne diminue en rien la grandeur de l'ensemble. Certes, je ne
rétracte rien des éloges que j'ai donnés à l'Alhambra, cette délicieuse
miniature d'un palais de fées, à peine assez grande pour que la reine
ïitando put y tenir sa cour et s'y faire voiturer dans sa conque de fleurs;
mais quiconque n'a pas vu la chapelle de Zancarron à Cordoue, ne peut se
figurer à quel degré d'élégance et de richesse fut porté , chez ce peuple
sensuel, l'art de la décoration intérieure et de l'architecture ornementale.
J'ai maudit les barbares qui , pour réparer les gerçures que le temps avait
semées sur les fraîches peintures de l'Alhambra, y ont passé une couche
de chaux, dont l'enveloppe uuiforme alourdit ses légères arabesques.
Mais j'ignore par quel heureux privilège la chapelle de Zancarron a échappé
à cette profanation : ses admirables couleurs, exhumées d'hier pour ainsi
dire, ont conservé toute leur fraîcheur, à l'abri des injures de l'air, et
de celles des Vandales qui détruisent et des Vandales qui réparent. La
porte et le toit surtout sont deux morceaux achevés , deux chefs-d'œuvre
de richesse et de grâce qui nous révèlent à eux seuls l'Orient tout entier.
Aucune description ne peut donner une idée de la somptueuse bizarrerie de
ce toit, en bois de cèdre incrusté de dorures, dont les arcades hardies s'en-
trelacent d'un coin à l'autre de la voûte, au-dessus d'un rang de larges
fenêtres au cintre rentrant, et où un demi-jour voilé passe à peiue à travers
un élégant grillage de bois de cèdre.
Au-dessus des arcades et au sommet de la voûte s'élève une étroite cou-
pole du même bois, tout incrustée d'étoiles d'or, comme si ces peuples de
l'Orient, habitués à vivre en plein air, sub dio, avaient toujours besoin de-
voir ou de rêver au-dessus de leurs tètes , dans leurs temples comme dans
leurs palais, la voûte étoilée des cieux. Au-dessous des fenêtres règne, au
fond de la chapelle, une fausse galerie figurée par huit colonuettes, sur-
montées du trèlle arabe; et au-dessous d'elles enfin se trouve la porte,
chef-d'œuvre inoui de proportion, de grâce et de simplicité dans la richesse
même. Le cintre qui la couronne est divisé en larges panneaux de mosaïque,
composée de petits morceaux de cristal, assemblés avec un soin et un art
infini , et où serpentent de gracieuses arabesques de fleurs telles que Pom-
péia et Hereulanum n'en ont jamais possédé. Puis, autour de ce cintre ,
sur trois côtés coupés à angles droits, se dresse une gigantesque inscription
arabe, en lettres de cristal doré du plus merveilleux effet. Le soleil, par
malheur, ne donne jamais dans cette chapelle; mais, lorsque ses rayons
obliques viennent le soir s'alonger sous les grêles colonnes, leur reflet, glis-
REVUE DE PARIS. 115
sant sur les marbres de la mosquée , fait étineeler de mille feux les paillettes
de cristal de cette radieuse mosaïque qui semble alors toute semée de pier-
reries. De magiques jeux de lumière illuminent cette sombre chapelle, où
le dieu de Mahomet semble avoir rallumé son autel éteint; alors l'imagi-
nation, fascinée par tous ces prestiges, voyage, comme sur le manteau du
prophète, à travers le temps et l'espace, et vous reporte aux temps qui ne
sont plus; et quand l'effronté mendiant espagnol vient vous tirer par le
bras pour vous demander la bcndite limosna , vous vous retournez involon-
tairement pour chercher à côté de vous la face brunie et le turban blanc du
muezzin qui vient vous rappeler, fidèle croyant que vous êtes, que l'heure
est venue pour la prière.
La porte que je viens de décrire donne entrée dans une petite niche octo-
gone de marbre blanc de quinze pieds de diamètre environ, et du plus beau
travail. Mon guide , cicérone assez intelligent, ma foi, pour un sacristain,
eut soin de me faire remarquer que, tout autour de cette niche, le marbre
était usé par les pieds des fidèles croyans qui en faisaient le tour, tandis que
d'autres, agenouillés au milieu, y faisaient leurs oraisons. 11 est probable
que ce lieu saint , beaucoup plus richement orné que le reste de la mosquée,
était le sanctus sanctorum, où les juifs eussent placé l'arche sainte, les chré-
tiens le tabernacle, et où les musulmans , mieux inspirés , ne plaçaient que
la pensée de Dieu, plus intime en quelque sorte et plus rapprochée. Du
moins je n'y ai pas aperçu de niche en marbre pour y déposer le Coran,
comme dans la petite mosquée de l'Alhambra. Au-dessus des vastes plaques
de marbre blanc qui revêtent les murs du sanctuaire s'élèvent de délicates
colonnettes, surmontées de l'inévitable trèfle. Quant à la vonte,elle est oc-
cupée tout entière par une conque de marbre blanc d'une seule pièce, taillée
en coquille, et de quinze pieds de diamètre environ sur trois de profondeur,
pièce unique peut-être au monde par sa grandeur, sa simplicité, et la beauté
«le son travail.
Comme il faut en finir avec toutes ces descriptions, de peur d'avoir l'air de
vouloir refaire les Mille et une Nuits, je passe sous silence les deux chapelles
voisines, moresques également, et dont la simplicité sévère fait ressortir la
richesse de leur éblouissante voisine. L'une d'elles cependant contient une
porte plus riche encore peut-être et plus variée de dessins que celle du sanc-
tuaire. Quant à l'autre chapelle, dite des Rois maures, qui se trouve perdue
dans une des nefs de l'église , j'ai eu le ^malheur de la voir après celle que
je viens de décrire , et la couche de chaux dont on l'a revêtue comme l'Al-
hambra la fait paraître bien froide et bien pâle à coté des vives couleurs de
l'autre.
Si l'église chrétienne se trouvait autre part qu'au milieu de cette élégante
mosquée qu'elle écrase , je n'aurais réellement d'autres reproches à lui faire
que le luxe de ciselures et d'ornemens semi-gothiques, semi-renaissance,
qui surchargent les murailles et le toit. Les lourdes sculptures de bois doré
8.
ilG REVUE DE PARIS.
qui déparent la plupart des églises espagnoles sont heureusement bannies de
celle-ci. L'autel , composé de deux hauts étages de colonn: s de marbre gris-
rouge, sans être d'un goût bien irréprochable, ne manque pourtant ni de
grandeur ni de simplicité. Mais le plus hel ornement de cette mosquée chré-
tienne , intercalée dans la mosquée arabe , c'est le chœur, à peu près bâti sur
le dessin et dans les proportions de la chapelle Sixline, et revêtu tout entier,
jusqu'à une hauteur de quinze pieds, de riches sculptures en acajou massif.
Bien que ces sculptures datent du dernier siècle , et ne soient pas , par con-
séquent , du goût le plus pur, l'effet de ces sombres boiseries, noircies par
les siècles et usées par toutes ces générations de chanoines, dont la vie s'est
passée sur ces stalles , est réellement magique. Le soleil , en passant par les
hautes fenêtres qui laissent entrer le jour à pleins flots dansce large vaisseau,
fait étineeler le lustre qu'ont laissé les ans sur ces luisantes boiseries, et semble
animer les milliers de personnages et de fantastiques arabesques qu'a in-
ventés l'imagination de l'artiste ; car un seul artiste a fait tout cela , et cette
œuvre de patience et de talent, sinon de génie , n'a pas duré moins de douze
ans, ainsi que vous pouvez le lire sur la tombe du sculpteur, qui repose là
sous le marbre à quelques pas de son ouvrage. Le siège de l'évêque, trop
surchargé de sculptures , occupe le fond du chœur, et les personnages qui le
surmontents'élèvent jusqu'à une liauteurde plus de trente pieds. Enfin deux
beaux buffets d'orgues, écrasés, il est vrai , sous le poids des dorures et des
enjoli venions modernes, complètent l'ensemble de ce magnifique chœur, qui,
même à côté de la Mexquita de Cordoue, mérite de partager l'attention du
Yoyageur.
Pour se faire une idée des richesses que renferme cette cathédrale fa-
meuse , il faut entrer dans la sacristie, et voir le trésor où se conservent les
ciboires, les ostensoirs, les croix, et surtout le reliquaire fameux que je
croyais offert par un roi, et que le chapitre de Cordoue fit construire à ses
dépens pour enfermer le très saint- Ce reliquaire , haut de quatre pieds , et
tout en argent ou en vermeil, enrichi de magnifiques émeraudes, est bien
plus riclie encore par le travail que par la matière. OEuvre du \\ e ou
XVIe siècle, c'est la transition du gothique fleuri à la renaissance, et ses
gracieux pendentifs, ses exquises ciselures, ses arabesques découpées à
jour, sont d'un fini et d'une délicatesse achevés; quelques-unes des lourdes
croix, hautes de six pieds, qu'on y conserve pour les jours solennels, datent
de la môme époque, et sont également du plus beau travail. A la vue de ces
immenses richesses, entassées dans des armoires, ma première question
fut de demander comment Gomez et los faciosos , qui ont si rudement traite
Cordoue, les avaient épargnées. Mais à un sourire aigre-doux, qui fut toute
la réponse du sacristain, je vis que ma question était au moins indiscrète,
et que le seîior Gomez avait trop d'amis sur les bancs des chapitres pour
leur avoir fait payer les frais de sa visite.
Après la fameuse Mezquila , il ne reste plus rien à voir à Cordoue, et les
REVUE DE PARIS. 117
trois jours que j'y passai m'auraient semblé bien longs, sans sa catbédrale
et quelques promenades sur les ricbes coteaux qui l'entourent. L'antique
capitale desOrnmyades est, hélas! bien déchue de sa splendeur première,
et n'était cette somptueuse Mezquila qui vous parle de jours meilleurs, on
aurait peine à croire que cette vieille ville, badigeonnée à neuf, aux rues
tortueuses, aux pavés mal joints , qui ont l'air d'un lit de torrent à sec, est
cette Cordobah tant vantée par les historiens et par les poètes , qui , dans son
enceinte de dix lieues de longueur, renfermait, dit-on, dix mille rues,
quatre-vingt mille palais, neuf cents bains publics, deux cent mille mai-
sons, et commandait à douze mille villages renfermés dans le seul bassin du
Guadalquivir.
Aujourd'hui, hélas! la triste Cordoue , vassale elle-même de Séville,ne
commande plus en reine à la riche vallée dont elle occupe le centre. Pen-
dant des lieues entières, aucun village ne s'élève autour d'elle; son enceinte
dépeuplée est encore trop vaste pour la maigre population qu'elle renferme.
L'herbe croit dans ses rues, comme sous les portiques de ses couvons dé-
vastés. De loin en loin seulement, quelques palmiers solitaires élèvent au-
dessus de ses toits leur panache grisâtre. Un d'eux, le plus beau de tous,
placé au centre de la ville et haut de soixante pieds, me rappela ce palmier
qu'Abdérame Ier, qui, même sur un trône, se souvenait encore de sa patrie,
planta, de ses propres mains, sur les rives du Guadalquivir, pour lui rap-
peler les rives de PEuphrate. Peut-être ce palmier fameux, le premier qui
ait crû sous le ciel de l'Espagne, est-il le même que celui dont j'ai tant de
fois admiré le tronc robuste et élancé et le port majestueux; peut-être la
cour étroite qui l'environne s'éîève-t-elle sur les ruines de ces magnifiques
jardins d'Azarah, où ce roi magnanime se reposait des fatigues d'un trône
sans cesse assailli parla révolte. Peut-être enfin est-ce sous son ombrage qu'il
composa ces vers touchans, où respire une grâce si mélancolique, et un si
profond sentiment de l'instabilité des choses humaines (1).
J'ai cherché dans le fertile désert qui environne Cordoue des traces de
son étendue et de sa splendeur passées ; mais la charrue a passé tant de fois
sur ces ruines fécondes, qu'elle a tout nivelé et tout effacé. Des couvens,
seule splendeur de la Cordoue moderne, se sont élevés avec les matériaux
des édifices arabes, comme les palais de Rome avec les débris du Colysée.
Dans l'enceinte même de la ville, auprès d'un vilain pont moderne , on
voit encore les piles d'un vieux pont arabe situé un peu plus bas; une foule
de maisons et d'églises trahissent leur origine orientale par leurs élégantes
colonnettcs, et les mosaïques de faïence bleue qui les revêtent. Mais une
profonde tristesse vous serre Pâme en errant dans ces rues désertes qui ont
Pair des avenues d'un cimetière, comme Cordoue elle-même a Pair d'un vaste
tombeau; on croit sentir une odeur de sépulture jusque dans Pair qu'on y
(l Voyez Histoire d'Espagne, tom. II, pièces justificative-
118 REVUE DE PARIS.
respire. Rien surtout n'est plus triste qu'une promenade autour de ses
vieilles murailles semi-arabes, semi-gothiques, au milieu de la campagne
poudreuse, plantée çà et là de quelques maigres oliviers, ou d'arbres étiolés
dont le feuillage jauni accuse cette longue sécheresse de près d'un an qui
vient de désoler toute l'Espagne.
Mais à mesure que vous montez en vous éloignant de Cordoue , à mesure
que se développe devant vous l'admirable sierra dont vous gravissez les
premiers échelons, le paysage change d'aspect, et s'empreint d'une beauté
champêtre et grandiose à la fois. Cordoue, qui vous semblait si triste tout à
l'heure, se pare du charme de la distance, etvs'étale comme une reine sur
son coussin de verdure. La vaste enceinte crénelée de sa Mezquita la do-
mine de toutes parts, dominée elle-même parles hautes voûtes de la cathé-
drale chrétienne, qui semble bâtie sur le toit de la mosquée musulmane;
les tours du vieux château moresque, où fut plus tard l'inquisition, se
dressent an bord du Guadalquivir, qu'on aperçoit çà et là, par quelques
rares échappées, roulant ses eaux jaunâtres dans son lit profondément en-
caissé; plus vous montez, et plus le riche bassin qu'il arrose s'étend sous vos
yeux avec l'immense horizon qui se déroule à perte de vue. La rive gauche
du Guadalquivir, longue et fertile lisière de collines qui , pendant trois mois
de l'année, se couvre de moissons, et qui, le reste du temps, ressemble à
une lande sablonneuse où l'œil ne rencontre ni un arbre ni une maison,
forme un frappant contraste avec la fraîche végétation de la rive où Cordoue
est assise.
Mais la plus belle portion du paysage, c'est ce long rempart de près de
trente lieues de long que forme la sierra Morcna, ou chaîne noire, ainsi
nommée de la noire et vivace végétation d'arbustes qui la couvre tout en-
tière, et lui donne un aspect si gai et si différent des tristes sierras de la
Péninsule. A deux lieues à l'entour de Cordoue, ce luxe de végétation, inoui
en Espagne, sauf à Grenade, ressort plus vivement encore par le contraste
d'une foule de petits casins éclatans de blancheur, et perdus, comme des
nids sous le feuillage, au milieu de la noire verdure des orangers. A une
certaine hauteur les oliviers cessent, et les orangers commencent; d'immenses
jardins, ou plutôt de véritables bois de cet arbre poétique, remplissent
chacun des ravins où coule une des mille sources qui s'échappent des flancs
de la sierra Morcna. Un seul de ces jardins des Hespérides donne, m'a-
t-on dit, année moyenne, quatre cent mille oranges; et si l'on parvenait,
comme on en parle depuis long-temps, à rendre le Guadalquivir navigable,
ou, ce qui me paraît beaucoup plus facile, à creuser à coté de son lit un
canal qui conserverait pour l'été le trop plein des eaux de l'hiver, les fruits
seuls de ces vergers seraient pour Cordoue une source d'inépuisable pros-
périté.
J'entrai dans un de ces casins avec son propriétaire qui m'accompagnait
dans ma course, et là je fus frappé bien à l'improviste d'une de ces scènes
REVUE DE PARIS. 119
de poésie familière qu'on rencontre à chaque pas eu Italie, et qu'eût aimée
le pinceau de l'infortuné Robert. Au pied d'une jolie ferme , abritée par une
vigne épaisse, et au sein de la délicieuse fraîcheur que répandait son om-
brage, une belle et brune jeune fille de dix-huit ans était assise, la tête
courbée sur les genoux de sa mère , tandis que celle-ci , d'une main exercée,
assemblait les tresses de sa longue et luisante chevelure. La jeune fille, en
entendant du bruit , jeta de côté , par-dessous le bras de sa mère, un regard
furtif, voilé par de longs cils soyeux qui nous cachaient presque entière-
ment ses yeux; elle nous aperçut et voulut se relever; mais, craignant de
déranger ce groupe délicieux, nous priâmes la mère de continuer, comme
on prierait, daDS un salon où l'on entre à l'improviste, la chanteuse qu'on
dérange de continuer son morceau. Ce ne fut que quand la mère, femme au
maintien grave et digne , comme celui d'une matrone romaine , eut achevé
son œuvre de patience, que la jeune fille, relevant du giron maternel sa
tête toute rouge de honte et d'une innocente coquetterie, nous montra en
souriant uue de ces ravissantes figures de jeune fille que reproduit si bien
le pinceau de Murillo.
Dans ce bizarre et démocratique pays, où les rangs sont si peu distincts,
et où le paysan traite d'égal à égal avec son seigneur, je ne me rappelle pas
avoir vu une tête de jeune fille aussi suave, aussi calme, aussi éloignée
de cette grâce un peu miuaudière qui caractérise la beauté espagnole. Et
pourtant , c'était la beauté du midi , dans tout le luxe de sa végétation, dans
toute l'énergie de sa sève; un léger duvet brun serpentait sur sa joue et sur
ses bras nus, et jetait sur la mate blancheur de sa peau des reflets ondoyans
et soyeux; il y avait dans tout son maintien tant de grâce sans effort, tant
de charme sans apprêt, que bien des dames de la cité auraient pu venir
apprendre de cette naïve aldcana à se tenir dans un salon devant des étran-
gers. Nous causâmes avec elle, et le charme ne diminua pas. Le maître du
verger m'apprit, du reste, que de pareilles rencontres n'étaient pas rares
dans la sierra, où le sang est incomparablement plus beau que dans la
plaine. Les mœurs aussi y sont plus douces, plus pures, et la race d'hommes,
comme il arrive souvent, meilleure à la fois et plus belle.
Ainsi, lorsque Gomez , dans cette hardie et singulière campagne qu'il fit
à travers l'Andalousie, et qu'il n'aurait pu faire dans aucun autre pays que
l'Espagne, passa par Cordoue , où l'attendait une riche proie, il n'eut pas
de peine à ameuter contre les libérales de Cordoue, la populace de la ville
et de la vctja, alliée naturelle de tous ceux qui la convieront à piller; mais
il ne trouva pas une recrue dans la sierra, où son armée de maraudeurs
n'osa pas s'aventurer; et lorsqu'après avoir levé sur la ville une énorme con-
tribution, répartie sur les plus riches familles qu'il avait emmenées en otage,
dans le fort, il se retira traînant après lui, outre d'immenses richesses,
toutes les armes, tous les chevaux de la ville, et deux mille gardes natio-
naux prisonniers, le peuple de la campagne infligea à ces malheureux, dans
120 REVUE DE PARIS.
leur longue et pénible marche, toute sorte de mauvais traitemens. Plusieurs
succombèrent sous des fatigues inusitées pour eux, et sous les coups du
peuple ou de leurs gardians; mais tous ceux qui purent s'échapper ou que
Gomez relâcha plus tard, trouvèrent dans la sierra un asile et des soins
vraiment touchans, et furent reconduits jusque chez eux , comme des brebis
égarées que le pasteur, au besoin, eût portées sur ses épaules.
J'ignore jusqu'à quel point il serait prudent de se promener seul et sans
armes dans la vega, à une lieue de Cordoue; mais j'ai rôdé toute -une ma-
tinée dans les bois de pins qui couvrent la sierra, sans autre défense qu'un
léger bâton, en dépit des prudentes recommandations de mes amis de Cor-
doue; partout j'ai causé avec les paysans, au lieu d'avoir l'air de les éviter,
et je n'ai trouvé dans aucun coin de la France ou de la Suisse plus d'obli-
geance et de cordialité. Enfin, quelques figures de jeunes filles, qui, sans
valoir celle de la jolie fermière de las Saritas , appartenaient pourtant au
même type, ont achevé de me prouver qu'on n'avait pas eu tort de me
vanter la beauté du sang de la sierra.
Une charmante promenade dans les environs de Cordoue, ce sont les
Ermilas, délicieux enclos d'oliviers, d'orangers et de cyprès, semé de petits
ermitages blancs, perchés comme autant de nids, au sommet d'une de ces
petites hauteurs à peine distinctes l'une de l'autre, dont se compose, sur une
étendue de près de trente lieues, la sierra Morena. D'un point de cet en-
clos, qu'on appelle le mirador de l'obispo ( le belvéder de l'évêque), et où
l'on voit un beau siège épiscopal en marbre, on jouit d'une admirable vue
sur la vega de Cordoue, et sur la riche enceinte des monts qui l'enserrent.
On peut de là embrasser d'un regard toute la longue et sinueusechaine depuis
les ravins du Despena perros presque jusqu'à Séville, que la sierra, en s'in-
elinant vers l'ouest , laisse bien loin sur sa gauche. En face de vous, Cordoue,
presque sous vos pieds, étend sa longue et étroite enceinte que domine la
Giralda naine de sa mosquée, copie avortée de la Giralda de Séville. De
l'autre côté du Guadalquivir, je pouvais , de ce point élevé, refaire en quel-
que sorte tout le chemin que je venais de suivre , depuis les grises et tristes
sierras d'Alcalà et de Baena jusqu'à la lointaine sierra Xevada , distante de
près de quarante lieues, et dont je distinguais parfaitement les coupoles
arrondies. La transparence de l'air et le bleu noir du ciel ajoutaient un
charme inoui à ce paysage, trop vaste peut-être pour être bien pittoresque
dans le vrai sens du mot, mais qui n'en devient que plus imposant et plus
grandiose.
D'ailleurs le cadre à travers lequel je le regardais ajoutait encore à la beauté
de la scène : rien de plus frais, déplus riant, que cet enclos bénit que ses hôtes
semblaient avoir quitté d'hier. Les ermitages, composés chacun de trois ou
quatre petites pièces bien propres, et d'un étroit jardin, donnaient, rien
(pi'à les voir, envie de se faire ermite, au moins pour quelques mois, et de
vivre là tout seul, au milieu de cette nature si riante, si cultivée et si sau-
KEVUE DE PARIS. 121
vage à la fois. L'œil, fatigué de l'immensité de la plaine, plongeait avec
volupté dans ces frais ravins, pleins d'ombre et de silence , et où des bois de
jeunes pins , qui s'étendaient à perte de vue , remplaçaient les oliviers de la
plaine et les orangers de la colline. Le dirai-je? En voyant ces ermitages
déserts, je me pris à regretter qu'on en eût dérangé les hôtes, au nombre
de douze, je crois, pauvres vieillards qu'on aurait bien pu y laisser mourir
tranquilles, et qui nourrissaient de leur superflu tous les pauvres des envi-
rons. Du reste, je trouvai mon regret partagé par tous les montagnards,
et même par beaucoup de personnes de la ville, qui , tout en approuvant la
fermeture des couvens , auraient voulu qu'on exceptât de cette proscription
générale ces pauvres et inoffensifs ermites, aimés de tout le pays, à cause
du bien qu'ils y faisaient.
La fermeture des couvens, en Espagne , et le partage de leurs biens, sont
une de ces grandes mesures qui scellent une révolution, et lui rattachent le
peuple par le plus puissant de tous les liens, c'est-à-dire par l'intérêt. Mais
de graves abus, de criantes injustices se sont mêlés à cette mesure néces-
saire : le plus grave de ces abus, c'est la déplorable incurie avec laquelle
sont administrées ces propriétés nationales, que j'ai trouvées partout dans
le plus triste état d'abandon et de dépérissement. On m'a assuré que dans la
province seule de Grenade, les frais de gestion et les traitemens des admi-
nistrateurs montaient à la somme énorme de 250,000 réaux par mois (plus
de 60,000 francs), somme que les revenus de ces immenses propriétés
étaient bien loin d'atteindre.
Ce n'est pas tout : les malheureux qu'on a ainsi expulsés de leur domicile
et dépouillés de tout ce qu'ils possédaient, s'ils cessaient d'être des moines,
restaient encore des citoyens et des hommes. A ce titre, on leur devait donc
au moins une subsistance et un asile assurés, en échange des richesses qu'où
leur enlevait. Eh bien ! sait-on à combien se monte le solde qu'on leur a
assigné ? A cinq réaux , et pour quelques-uns , à trois réaux par jour ( 25
et 15 sous ) ; et encore ce misérable solde ne leur est-il pas plus payé que ne
le sont en Espagne tous les traitemens que l'employé ne perçoit pas lui-
même, comme ceux des douanes et des octrois. A chaque instant, dans les
villes d'Espagne, vous rencontrez dans la rue d'anciens moines, d'anciennes
religieuses qui tendent la main pour vous demander l'aumône; la plupart
d'entre eux, sans ressource aucune, et déshabitués du travail, meurent
littéralement de faim , et le gouvernement, par pudeur du moins, si ce n'est
par humanité, devrait songer à améliorer leur déplorable position.
Voici, selon moi, comment, dans l'intérêt de l'équité comme dans celui
de la fortune nationale, cette grande mesure aurait dû être exécutée. Et
d'abord, il est bon de savoir que, depuis la réouverture des couvens, fer-
més sous le règne de la constitution de 1823, le nombre des habitans de ces
magnifiques demeures était infiniment réduit : les plus vastes couvens de la
Péninsule ne renfermaient souvent que dix à douze moines, et bien peu de
REVUE DE PARIS.
novices se présentaient pour les remplacer, car dès-lors la révolution était
faite dans les mœurs avant de l'être dans les lois. Mais, si peu nombreux
qu'ils fussent, ces débris des ordres monastiques, mus par le sentiment de
la propriété, plus vivace encore peut-être chez les associations que chez les
individus, faisaient valoir avec soin et intelligence leurs vastes propriétés
rurales. Il eût donc été facile, tout en aliénant la partie de ces domaines
qui pouvait le plus aisément trouver des acquéreurs, de conGer la gestion
du reste à ceux qui en avaient été si long-temps propriétaires, en leur attri-
buant jusqu'à leur mort la jouissance de l'usufruit, sauf une redevance qui
eût augmenté sans cesse à mesure qu'eût diminué le nombre des ayant-
part. Il eût suffi d'interdire toute réception de novices pour être assuré,
qu'au bout de vingt à trente ans, tout vestige de l'institution eût complète-
ment disparu , et ces propriétés améliorées par une sage gestion et tenues
en quelque sorte en fermage par les propriétaires eux-mêmes, eussent peu
à peu toutes fait retour dans les mains du gouvernement.
Qu'cst-il arrivé, au contraire? C'est que la portion de ces domaines,
qu'ont achetée des particuliers , s'est vendue à vil prix , comme je le tiens à
Cordoue de ceux-là même qui les ont achetés. Le reste, entre les mains
de curateurs infidèles ou négligens , demeure pour ainsi dire en jachère ; le
paysan, qui naguère, quand il n'avait pas de pain, en trouvait à la porte de
ces couvens, gagne misérablement, en louant son travail, sa journée de
12 à 15 sous, et quelquefois beaucoup moins, et meurt de faim à côté des
immenses propriétés que viennent encore d'agrandir les dépouilles des mo-
nastères. Tel est le déplorable état de choses que la révolution espagnole
pouvait et devait changer et qu'elle a laissé subsister. Il en résulte que
l'homme du peuple, véritable paria condamné à mourir de faim, comme
le paysan lombard, sur le plus riche territoire du monde, ne tient par
aucune racine au sol, ni par aucun intérêt à l'ordre public. Sans regretter
ce qui n'est plus, il n'a aucune affection pour ce qui existe. Il est à qui
voudra l'acheter et surtout le nourrir, et, s'il ne se jette pas, avec tout
l'emportement de son caractère, dans la chanceuse carrière des révolutions,
c'est que toutes celles qu'il a subies lui ont si peu profilé, que, comme
l'une de la fable, il ne voit pas clairement ce qu'il gagnerait à changer de bât.
Rosseelw-Saint-Hilaire.
LES
JURANDES MODERNES.1
C'est sous Philippe-Auguste qu'éclata le plus grand mouvement
municipal du moyen-âge. Alors finissait la gestation que la féodalité
avait faite des races esclaves.
Ce fut aussi sous Philippe-Auguste que se formèrent les jurandes,
ces sœurs jumelles des communes. Déblayons, pour bien comprendre
leur histoire, quelques faits qui encombrent leur abord.
Quand l'invasion se présenta sur les bords du Rhin, toute la Gaule
était arrivée au régime de la commune. Le territoire se divisait en
cent quinze cités , lesquelles avaient pour chefs-lieux cent quinze villes
municipales gouvernées par cent quinze hôtels-de-ville. L'effort des
Barbares porta tout entier sur les villes; en effet, là étaient les insti-
tutions, là était la vie. Toutes les villes furent prises , beaucoup furent
ruinées.
L'abbé Dubos, Montesquieu, M. de Savigny, et quelques autres,
ont fait des travaux plus ou moins curieux pour savoir jusqu'à quel
point les Barbares détruisirent le gouvernement romain dans la
(1) L'article qu'on va lire est eMrait d'un livre de M. Granier de Cassasnac, qui doii
paraître cette semaine chez l'éditeur Desrez, rue Saint-George, lt , sous le titre de : His-
toire des classes ouvrières cl des classes bourgeoises. Ce livre est de nature à attirer l'at-
tention du public par la nouveauté des questions qu'il traite, et par l'inattendu des solu-
tions qu'il propose. Nous l'examinerons dès qu'il aura paru..
124- REVUE DE PARIS.
Gaule. A notre avis, tous ces historiens se sont trompés, parce qu'ils
ont posé la question sur une base fausse. En effet, par le gouverne-
ment de la Gaule sous les Romains, ces historiens ont entendu quel-
que chose qui n'était qu'une partie, qu'une faible partie de ce gou-
vernement. Ils ont entendu l'action qu'exerçait, au nom des empe-
reurs, le préfet du prétoire du diocèse des Gaules, par l'intermé-
diaire de son vicaire, de ses dix-sept gouverneurs, de ses cent quinze
comtes, et de ses quatre trésoriers généraux pour les finances de
la province. Or, nous le répétons, l'action de tous ces officiers ne
constituait qu'une partie du gouvernement, une partie accessoire;
ils liaient la Gaule à Rome ou à Constantinople, voilà tout; mais ils ne
la gouvernaient pas.
Ce qui gouvernait la Gaule , c'étaient les conseils municipaux, les
curies. En effet, les quatre trésoriers généraux recevaientles impôts;
mais qui les levait et qui en répondait? les conseillers municipaux,
les curiales. Les dix-sept gouverneurs commandaient les troupes;
mais qui les mettait sur pied et qui les payait? les curiales. Les
comtes présidaient les tribunaux; mais qui les composait, qui en
étudiait les causes et qui en formulait les jugemens? les curiales. Le
gouvernement réel de la Gaule, sous les Romains, résidait donc en-
tièrement dans les municipalités; les comtes, les gouverneurs, les
trésoriers généraux, le préfet du prétoire, ne faisaient que rapporter
les résultats de ce gouvernement à l'empereur, et timbrer en quelque
sorte la province à ses armes.
Alors la question de savoir si les Barbares ont détruit le gouver-
nement romain dans la Gaule se réduit à celle-ci : les Barbares ont-ils
détruit les municipalités?
Tosée en ces termes, la question cesse d'en être une; oui, les
Barbares ont détruit le gouvernement romain dans la Gaule, car ils
ont détruit la colonne qui portait cet édifice, l'ame qui animait ce
corps. Qu'importe après cela que les empereurs aient aftecté de ne
pas savoir que la Gaule n'était plus sous la domination romaine, et
qu'Anastase ait conféré à Clovis les pouvoirs de préfet du prétoire,
et lui ait envoyé la robe de patrice?Cela prouve-t-il que cette dignité
eût une valeur réelle dans une province où les véritables soutiens
du gouvernement avaient péri, où les municipalités, c'est-à-dire le
pouvoiqui répondait de l'impôt, qui fournissait les troupes, qui
rendait la justice, avaient été dispersées? Qu'aurait fait de la Gaule
J'empereur Anastase lui-même, sans impôts, sans soldats et sans
tribunal?
REVUE DE PARIS. 125
Oui, les Barbares de l'invasion détruisirent le gouvernement ro-
main dans la Gaule, parce qu'ils y détruisirent les municipalités. Or,
il résulte de ceci pour les jurandes modernes deux conséquences que
nous allons déduire, et qui nous ouvriront leur histoire.
Premièrement, en détruisant les municipalités, les Barbares dé-
truisirent les jurandes , car jurande et municipalité sont , dans l'his-
toire ancienne et dans l'histoire moderne, deux faits qui ne se sépa-
rent jamais. En ruinant Spire, Worms, Strasbourg, Beims, Amiens,
Arras, Tournay, la cité des Montas et toutes les villes des deux
Aquitaines, de la Novempopulanie, de la Lyonnaise et de la Nar-
bonnaise, que pouvaient faire les jurandes qui avaient leurs sièges
dans ces villes, si ce n'est se disperser et périr? D'ailleurs, qu'avaient
à faire de ces associations industrielles et sédentaires des peuples
nomades, vivant presque sous la tente, et composés exclusivement
de deux espèces d'hommes, les nobles et les esclaves, sans les
hommes de race affranchie, qui formaient précisément les jurandes
du monde romain?
Secondement, en détruisant les jurandes avec les municipalités, les
Barbares les détruisirent de la même manière, c'est-à-dire imparfaite-
ment et graduellement. Les Francs, les Bourguignons , les Saxons ,
les Visigoths , ne mirent et n'eurent jamais l'idée de mettre de la
logique dans leur destruction; ils se jetèrent brutalement, en sol-
dats, à travers la civilisation gallo-romaine, et ce qui put s'en sauver,
se sauva. Ainsi quelques villes, principalement celles qui se trou-
vaient être en même temps que capitales de cité, capitales de diocèse,
réussirent, par l'influence de l'évêque et par le respect qu'obtenait
l'Église, à conserver quelques débris de leur gouvernement muni-
cipal. Lorsque l'édit de Moulins retira aux municipalités du royaume
la juridiction en matière civile, les hôtels-de-ville de Beims, de Tou-
louse, de Boulogne et d'Angoulême résistèrent, en alléguant et en
prouvant qu'ils avaient cette juridiction depuis les Bomains. C'est
pour cela que M. Baynouard et M. de Savigny ont relevé un grand
nombre de titres établissant que les municipalités n'avaient pas péri
d'une manière absolue, dans la Gaule, par suite de l'invasion.
Eh bienl c'est encore pour les mêmes motifs qu'on trouve, pen-
dant le moyen-âge, bien long-temps avant l'établissement connu des
jurandes, des traces de corporations mystérieuses, que l'historien ne
sait à quoi rattacher. Ce sont quelques enfans perdus du vaste sys-
tème des jurandes romaines, que les Barbares de l'invasion n'ont
pas aperçus dans leur coin, et qui y ont vécu d'une vie pauvre et
126 REVUE DE PARIS.
maladive, privés d'air et de soleil , c'est-à-dire privés d'affranchisse-
mens pour s* alimenter, semblables à ces municipalités tronquées et
invalides, plus mortes que vivantes , qu'il faut longuement et minu-
tieusement chercher dans les chartes de la première et de la seconde
Tace, et dont on a besoin de savoir l'histoire, la chute et les mal-
heurs, pour reconnaître en elles ce qu'Aulu-Gelle appelait « de pe-
tites Romes faites à l'image de la grande. »
Il y a donc dans l'histoire du moyen-âge deux espèces de jurandes ,
comme il y a deux espèces de communes ; ce sont d'abord les ju-
randes romaines qui finissent, et dont on trouve par-ci par-là les
tronçons; ce sont ensuite les jurandes françaises, qui naissent, ou
plutôt qui se développent sous Philippe-Auguste, et qui s'organisent
à partir de saint Louis.
Ainsi les débris des jurandes romaines se reconnaissent , entre
autres titres , à un capitulaire de Dagobert II, de l'année 630, con-
cernant l'organisation des boulangers; à un autre capitulaire de
Charlemagne, de l'année 800, et portant que la corporation des bou-
langers doit être tenue au complet dans les provinces ; à un passage
de l'édit de Pistes, de l'année 864, concernant le corps des orfèvres ;
enfin , à ce que Ducange rapporte sur le rcx arcariorum , le rcx ar-
balcslariorum , le rex merceriurum , le rcx alatariorum, le rcx jug lato-
rum y et le rex mïnutcllorum. En outre , la corporation moderne des
boulangers de Paris paraît avoir été greffée sur l'ancienne corpora-
tion romaine, car elle était sujette à un droit de hauban , consistant
en un muid de vin payé par an au roi , et ce droit se trouve men-
tionné dans le capitulaire de Dagobert II , de l'année 630, et dans
un capitulaire de Charlemagne, de l'année 803.
Les jurandes se développaient toujours parallèlement avec les com-
munes; elles étaient deux associations de même origine, de même
nature, presque de même but. C'est donc dans les villes qu'il faut
chercher les jurandes, c'est-à-dire là où les races affranchies se
réunissent en communes. Or, quoique la plupart des communes diffè-
rent entre elles par quelque article de leur organisation intérieure,
et que les jurandes de chaque ville , faites au point de vue des per-
sonnes et des choses de cette ville , offrent toujours quelque chose
de propre et d'individuel, cependant les unes et les autres de ces
deux espèces d'associations étaient jetées dans un moule à peu près
uniforme , et l'on peut dire qu'il suffit de savoir une commune et
une jurande pour savoir toutes les communes et toutes les jurandes.
Nous allons donc nous borner à exposer en détail l'organisation des
REVUE DE PARIS. 127
jurandes qui se formèrent dans la commune de Paris, ce qui ne lais-
sera pas que d'être au fond l'exposé de toutes les jurandes mo-
dernes.
C'est de l'année 1*258, sous le règne de saint Louis, que date le
premier titre écrit et officiel sur les jurandes de Paris. C'est l'ordon-
nance d'Etienne Boileau , garde de la prévôté, connue sous le nom
de registre des métiers et marchandises. Pour bien faire com-
prendre la situation de ces jurandes par rapport au gouvernement,
il nous faut dire quelques mots des divers pouvoirs qui régissaient
la ville de Paris au moyen-âge.
Paris avait une commune, c'est-à-dire le droit de se gouverner
lui-même. Le siège de ce gouvernement, c'était l'Hôtel-dc-VilIc , qui
portait primitivement le nom de Parloir aux Bourgeois. Les habitans
de Paris se divisaient, comme en toute ville communale, en bourgeois
et en manans; les bourgeois étaient ceux qui étaient inscrits au rôle
municipal, et qui jouissaient du droit de commune; les manans
étaient ceux qui avaient leur domicile dans la ville, sans participer
a ses privilèges.
Le gouvernement de la ville résidait dans le conseil municipal, et
il avait pour chef suprême un magistrat qui ne portait pas le nom de
maire, comme dans la plupart des communes, mais celui de prévôt
des marchands. Voici la raison historique de cette spécialité de déno-
mination.
11 y avait à Paris, du temps de Tibère, un comptoir romain appar-
tenant à la corporation générale des bateliers de l'empire. Ces bate-
liers faisaient le commerce de la rivière, et ce furent leurs statuts qui
servirent de base à la charte coutumière de la commune de Paris, car
cette charte ne fut écrite qu'en 1411. Du reste, en 1170, Louis-le-
•leunc, en parlant de la coutume de Paris , l'appelait antique. La com-
mune de Paris eut donc cela de spécial dès son origine, qu'elle fut
une association, une commune de marchands, ce qui fit donner à
son premier magistrat le nom de prévôt des marchands, au lieu du
nom de maire, qui était plus habituel.
Cependant la ville de Paris ne renfermait pas seulement la sei-
gneurie de la commune , elle renfermait encore la seigneurie du roi.
La seigneurie du roi était du titre de vicomte, et elle était sous la
garde d'un lieutenant du roi, qui portait le nom de prévôt de Paris.
Il ne faut donc pas confondre le prévôt des marchands avec le
prévôt de Paris; le premier était un magistrat municipal, le second
128 REVUE LE PARIS.
était un officier du roi, et, par conséquent, leurs juridictions étaient
parfaitement distinctes et séparées.
Etienne Boileau, qui rédigea, en 1258, les statuts des jurandes,
était prévôt de Paris; c'est-à-dire que les jurandes reçurent leur
institution du pouvoir royal, à l'imitation des jurandes romaines, à
partir du règne de Trajan.
Lorsque Etienne Boileau rédigea les statuts des jurandes, elles
existaient déjà depuis fort long-temps. Philippe -Auguste est cité en
plusieurs endroits du Registre, notamment au titre premier, comme
ayant réglé les métiers. L'ordonnance prévùtale de l'année 1258 ne
créa donc pas les jurandes; elle les coordonna seulement par rapport
au pouvoir royal, et le principal de l'œuvre d'Etienne Boileau con-
sista à réunir dans un seul corps les coutumes particulières à chaque
métier, dont la plupart n'avaient probablement jamais été écrites.
Le Registre des métiers contient les statuts de cent professions
industrielles; leur seul énoncé constitue une sorte de sommaire de
l'industrie française au xni' siècle.
Si l'on voulait, avant d'aller plus loin, chercher quels points de
ressemblance les jurandes françaises pouvaient avoir avec les ju-
randes romaines, il faudrait les considérer par rapport au chef de
l'état, par rapport aux personnes qui en faisaient partie, et par rap-
port à elles-mêmes.
Considérées par rapport au chef de l'état, les jurandes françaises
se divisent, au xme siècle, en deux catégories. La première com-
prend celles qui avaient besoin d'autorisation, la seconde celles qui
n'étaient tenues qu'à se conlormer aux coutumes de la profession.
Les jurandes romaines ne se trouvèrent jamais dans une condition
analogue, car nous avons vu qu'elles furent toutes libres en se con-
formant aux lois, jusqu'à Trajan, et qu'à partir de ce prince, elles
furent toutes soumises à l'autorisation préalable. Du reste , cette
division des jurandes semble avoir été fort arbitraire, ou du moins
il semble impossible d'en trouver aujourd'hui les raisons théoriques,
s'il en existe. Ainsi, tantùt il y a des professions d'une grande im-
portance qui sont libres, comme celle d'orfèvre, et des professions
d'une importance médiocre qui ont besoin d'être autorisées, comme
celle de maréchal; tantôt, au contraire, il y a des professions de-
grande conséquence qui ont besoin de l'autorisation royale , comme
celle de boulanger, et d'autres de moindre conséquence qui ne sont
soumises qu'aux coutumes du métier, comme celle de cordier. Nous
REVUE LE PARIS. 129
n'avons remarqué qu'une seule espèce de jurandes qui soient tou-
jours soumises à l'autorisation ; ce sont celles qui constituent presque
des fonctions publiques , comme la profession de crieur, de mesu-
reur de blé, de jaugeur.
La situation des métiers ou professions libres était fort simple;
celui qui voulait y entrer le pouvait, en remplissant trois conditions :
la première, de savoir le métier; la seconde, d'avoir le capital néces-
saire [s'il a de quoi, comme dit le Registre ); la troisième, de se sou-
mettre aux coutumes qui régissaient la jurande. Moyennant ces trois
conditions, les métiers n'avaient donc pas de limites dans leur
nombre.
Les professions autorisées étaient de deux sortes, celles qui obte-
naient l'autorisation du prévôt de Paris, et celles qui l'obtenaient du
prévôt des marchands, c'est-à-dire celles qui dépendaient de l'au-
torité royale et celles qui dépendaient de l'autorité municipale. Ces
dernières se bornaient à trois, qui étaient celle de mesureur de blé,
celle de crieur et celle de jaugeur.
Naturellement, la nécessité, pour de certaines professions, d'être
autorisées, en limitait, ou tout au moins en restreignait le nombre,
ce qui les élevait à la condition de charges héréditaires et aliénables
à prix d'argent, pourvu toutefois que l'héritier ou l'acquéreur rem-
plît les conditions du métier. Ceci est expressément consigné dans
plusieurs titres du Registre, notamment dans le titre L, relatif aux
tisserands de drap.
Tour obtenir d'être autorisé à embrasser une profession, il fallait,
selon la nature de cette profession, présenter requête ou au prévôt
des marchands, à l'IIôtel-de-Ville, ou au prévôt de Paris, au Châtelet.
Alors on payait un droit en argent , on était examiné par les gardes
du métier, et, si l'on était admis, on était installé après avoir prêté
serment.
Considérées par rapport aux personnes qui en faisaient partie, les
jurandes françaises avaient encore moins de ressemblance avec les
jurandes romaines. A partir de Constantin, celles-ci avaient formé
une espèce de corps nécessaire, imprimant un caractère indélébile, et
tous ceux qui y étaient une fois entrés n'en pouvaient plus sortir, ni
eux, ni les leurs, ni leurs personnes, ni leurs biens. Aucun principe
semblable ne se remarquait dans les jurandes françaises. Les mem-
bres qui y entraient en pouvaient toujours sortir, et quoique chaque
profession possédât un fonds commun et une caisse générale , le
patrimoine des associés demeurait complètement libre et invariable-
130 REVUE DE PARIS.
ment distinct. Ce caractère particulier aux jurandes du moyen-âge,
de laisser toute liberté de retraite à leurs membres, ne tient pas
même à ce qu'elles n'étaient pas liées, comme les jurandes romaines,
au système administratif du royaume, car saint Louis et ses succes-
seurs se servirent des corporations pour lever les impôts; mais r'a
été le propre des diverses institutions des anciens, entachées d'un
esprit de fatalité ou de solidarité absolue, de s'en dépouiller en
entrant dans les temps modernes. On en peut citer, pour exemples
mémorables, les jurandes et les curies.
Il y a pourtant une exception à faire dans ce que nous avons dit
sur la liberté de retraite que possédaient les membres des corpora-
tions; des faits irrécusables établissent que les bouchers ne pouvaient
pas quitter leur jurande. En 1260, la grande boucherie de Paris
appartenait à douze familles, lesquelles se trouvèrent réduites à
trois, au bout de quatre cents années, en 16(30. On comprend sans
peine comment les extinctions avaient enrichi les survivans. Or, vers
le milieu du xve siècle, les bouchers voulurent se retirer de la cor-
poration, ou du moins louer leurs étaux à d'autres; alors intervint
un arrêt du parlement, du 2 avril 1465, qui les força d'occuper leurs
étaux en personne. Un siècle plus tard, sur de nouvelles instances,
cette décision fut conflrmée par un autre arrêt du parlement, du i
mars de l'année 1557.
Il ne faudrait pas néanmoins s'exagérer la valeur de ce fait, tout
réel qu'il soit, dans l'histoire générale des jurandes. Il est certain
qu'il constitue une véritable exception. D'ailleurs , il est nécessaire
d'ajouter que cette exception n'est que relative à l'époque où elle se
manifeste; car, sous la première et même sous la seconde race, il
existait encore quelques jurandes romaines , lesquelles étaient régies
par les principes du droit romain. Un capitulaire de Charlemagne,
sous la date de l'année 800, ordonnait aux juges de province de
tenir la main à ce que les boulangers fussent toujours au complet. Le
principe de solidarité absolue qui pèse encore sur les bouchers au
xve siècle, n'est donc, comme nous disions, étrange que pour son
époque, et il prouve seulement que les traditions romaines ont pé-
nétré plus avant qu'on ne le croit à travers quelques spécialités de
notre histoire.
On trouve dans les jurandes modernes un élément qui manque
totalement aux jurandes antiques, et qui veut être traité à part; ce
sont les apprentis.
Les jurandes antiques n'avaient pas d'apprentis, par la raison bien
REVtJE DE PARIS. 131
simple que les ouvriers qu'elles employaient étaient des esclaves.
De là, l'absence complète, dans le droit romain, de réglemens sur
l'apprentissage, sur le chef-d'œuvre et sur l'admission dans la maî-
trise.
Les jurandes modernes , au moins à partir de l'ordonnance prévo-
tale de 1258, qui est leur première charte d'organisation, n'ont ja-
mais employé que des ouvriers libres ; aussi bien les esclaves com-
mençaient-ils à devenir rares à cette époque.
Les apprentis se divisaient en deux classes, les fils de maîtres et
les étrangers. Il y avait entre ces deux espèces d'apprentis cette dif-
férence profonde, que le nombre des premiers était illimité, et que
le nombre des derniers était limité. Ajoutons que les 01s de maîtres
qui n'étaient pas enfans légitimes, ou nés de loijal mariage, comme dit
le registre des métiers, étaient de tout point assimilés aux étrangers.
C'est une part fort importante des lois intérieures des jurandes que
celle qui règle la condition du travail des apprentis , et on le conçoit
sans peine, quand on se dit que l'apprentissage était l'école des maî-
tres, et que nul n'arrivait au premier rang sans avoir franchi régu-
lièrement tous les degrés de la hiérarchie. Il paraît, sans pouvoir
trouver la raison de ce fait, que les maîtrises se divisaient comme en
deux catégories par rapport aux apprentis, les unes en admettant un
nombre indéûni, les autres en admettant un nombre très borné. Pour
tomber dans l'exemple, la profession de drapier et de crépinier en
soie, de batteur d'or et d'argent en feuilles, de patenôtrier d'ambre
ou de corail, étaient de celles qui n'admettaient qu'un nombre res-
treint d'apprentis; celles de batteur d'or et d'argent en fils, de bat
teur d'étain, de haubergier, étaient de celles qui en admettaient;!
volonté. Dans les professions où le nombre des apprentis était borné,
les maîtres n'en pouvaient ordinairement prendre qu'un , assez sou-
vent deux , quelquefois, mais rarement, trois. Les fileuses de soie à
grands fuseaux étaient dans ce dernier cas ; les orfèvres n'avaient
qu'un apprenti; les couteliers en avaient deux.
En général, il y avait deux conditions auxquelles devaient se
soumettre tous les apprentis; ils s'engageaient à servir le maître pen-
dant un temps fixe, et ils lui payaient pour l'apprentissage une cer-
taine somme d'argent.
Un apprenti orfèvre entrant en métier devait y demeurer dix ans;
un apprenti cordier, quatre ans; un apprenti coutelier, six ans ; un
apprenti boîtier, sept ans; un apprenti bouclier, huit ans. Le salaire
payé pour l'apprentissage variait aussi; l'apprenti boîtier payait vingt
9.
132 REVUE DE PARIS.
sous parisis; l'apprenti patenôtrier payait trente sous; l'apprenti dra-
pier en suie payait six livres parisis. Presque toujours, l'apprenti
était libre de supprimer le salaire en augmentant le temps de service.
Ainsi, un apprenti drapier en soie ne payait rien, s'il voulait servir
huit ans au lieu de six, l'apprenti boîtier, s'il voulait servir huit ans
au lieu de sept.
Le contrat d'apprentissage était d'un droit si étroit et si rigoureux
pour l'apprenti, que non seulement il ne pouvait pas quitter le métier
avant l'expiration du service, mais encore que le maître pouvait le
rendre à un autre maître , pour le nombre d'années qui lui restaient à
servir. Néanmoins la faculté de vendre un apprenti était précisée et
limitée à de certains cas extrêmes, comme une maladie de langueur
du maître, sa sortie du métier, son extrême pauvreté, ou son dé-
part pour des pays d'outre-mer. L'apprenti pouvait, de son côté,
se racheter à prix d'argent; mais s'il se rachetait avant l'expiration
de son temps légal de service, il n'était pas apte à recevoir la maî-
trise. Si le maître ouvrier mourait, sa veuve conservait le privilège
de la maîtrise et gardait l'apprenti. Si le maître n'avait pas d'héritiers
qui conservassent sa maîtrise, l'apprenti devait se pourvoir devant
les gardes du métier auquel il appartenait, afin d'avoir un nouveau
maître, et les gardes en déféraient au prévôt de Paris, qui faisait
immédiatement droit à la requête.
Lorsque le temps de leur service légal était fini, les apprentis qui
voulaient devenir maîtres, faisaient chef-d'œuvre devant les gardes
du métier, présentaient requête au prévôt de Paris ou au prévôt des
marchands afin d'obtenir la maîtrise, en payaient le droit, et s'éta-
blissaient. 11 arrivait souvent que les apprentis n'aspiraient pas pré-
cisément à la maîtrise, qui entraînait toujours un établissement, et
qui nécessitait une certaine mise de fonds; alors, une fois leur ser-
vice fini, ils passaient à l'état de ce qu'on appelait au xme siècle :
r allez- ou sergans; c'étaient des ouvriers libres, allant d'atelier en ate-
lier, ou de ville en ville, travaillant chez les maîtres pour un salaire.
Dans le titre II du Registre des métiers, relatif aux orfèvres, il est
parlé de ces ouvriers, qui « sachent gaingner cent sols l'an et leurs
dépens de boire et de mangier. » En général, les maîtres pouvaient
î rendre des sergans ou râliez- autant qu'ils en voulaient.
Enfin, il faut considérer les jurandes françaises en elles-mêmes,
c'est-à-dire au point de vue de leur organisation administrative.
Xous avons déjà dit que le nombre des membres des corporations
n'était pas fixé. Ce nombre dépendait des nécessités publiques, et il
REVUE DE PARIS. 133
allait en s'augmentant ou en diminuant, selon la pente des mœurs
et la tendance de l'industrie. Au commencement du xvic siècle, la
corporation des changeurs, réduite à cinq ou six chefs de famille, se
trouva si pauvre, qu'elle déclara ne pouvoir faire la dépense des
robes de soie qu'elle devait mettre à l'entrée de Marie d'Angleterre,
deuxième femme de Louis XII, tandis que, soixante ans plus tard,
les merciers formaient deux mille cinq cents familles, et que Henri If
ayant passé, en 1557, une revue générale des gens de pied de
Paris, il trouva sous les armes un corps de trois mille merciers par-
faitement équipé.
Quelque étendue ou quelque restreinte qu'elle fût, toute corpora-
tion, considérée en elle-même, avait deux points de vue; le point de
vue administratif et le point de vue religieux.
Ce n'est pas une nouveauté, dans l'histoire des jurandes, que
l'invocation de tel ou de tel saint personnage sous lequel se plaçait
toute corporation du moyen-âge; chez les païens, les marchands
invoquaient spécialement Mercure, les mariniers Neptune, les labou-
reurs Cérès et Triptolème; au moyen-âge, les drapiers invoquaient
Notre-Dame, les épiciers saint Nicolas , les merciers saint Louis, les
pelletiers le Saint-Sacrement, les bonnetiers saint Fiacre, et les or-
fèvres saint Éloi.
Chaque corporation avait donc deux aspects, l'un religieux, l'autre
administratif, et deux centres, une église et un bureau. Dans l'église
se faisaient les cérémonies et les prières de la corporation; dans le
bureau se discutaient ses intérêts communs et ses affaires générales.
Pour reprendre par ordre les six corps de Paris, les drapiers avaient
leur confrairie au maître-autel de Saint-Pierre-des-Arcis, et leur
communauté dans la rue des Déchargeurs, en une maison dite les Car-
neaux, laquelle appartenait, en 1527, à Jean-le-Bossu , archidiacre
de Josas; les épiciers avaient leur confrérie aux Grands-Augusiins,
les merciers au Saint-Sépulcre, les pelletiers aux Carmes des Billcttes,
les bonnetiers à l'église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, les orfèvres
à une chapelle de la rue des Deux-Portes ; et quant à leurs bureaux,
les épiciers avaient le leur au cloître Sainte-Opportune, les merciers
dans la rue Quincampoix, les bonnetiers au cloître Saint-Jacques, et
les orfèvres rue des Deux-Portes.
Les jurandes françaises avaient, comme les jurandes romaines,
une administration générale. Pour bien en comprendre le mécanisme,
ilestnécessaireque nous fassions au préalable une courte digression.
Entre le xme et le xvir siècles, il s'opéra dans les jurandes une
134 REVUE DE PARIS.
espèce de mouvement de concentration , qui consista à grouper un
certain nombre d'entre elles, sous le nom de Métiers, autour d'une
jurande maîtresse, sous le nom de Corps. Du temps de saint Louis,
il n'y avait donc que les Métiers; du temps de Louis XII, il y avait
les Corps et Métiers.
L'administration primitive des Métiers était bien moins fixe et bien
moins régulière que ne le fut par la suite l'administration des Corjys.
Il n'est pas douteux que les métiers n'eussent chacun une caisse, la-
quelle porte, dans les registres, le nom de « Boite de la conflarrie; »
il résulte du reste d'une donation de vingt-quatre maisons, faite par
Philippe-Auguste, au commencement de son règne, en faveur des
drapiers, et d'une autre de dix-huit maisons, faite en faveur des
pelletiers, que ces deux corporations, et probablement toutes les
autres, avaient de certains intérêts matériels en commun. Les admi-
nistrateurs des intérêts généraux de chaque jurande variaient entre
eux pour le nombre, pour le mode d'élection, et pour la durée de
leur temps d'exercice.
Ces administrateurs portaient le nom de Prudhommes ou de Gardes.
La plupart des métiers en avaient deux; tels étaient, par exemple,
les cervoisiers, les potiers d'étain, les cordiers, les ferriers-coute-
liers, les serruriers, les patenôtriers d'os, les fileuses de soie; d'au-
tres en avaient trois , comme les orfèvres et les couteliers faiseurs
de manches; quelques-uns quatre, comme les foulons ; certains six,
comme les maréchaux ; un petit nombre huit , comme les crépiniers
de lil et de soie ; enfin on en trouve qui en avaient douze , comme les
talmeliers et les regrattiers de fruits. Il est certain que primitivement,
c'est-à-dire lorsque les traditions romaines n'avaient pas tout-à-fait
disparu, et à l'époque où la royauté ne s'était pas complètement
immiscée dans les jurandes , les Prudhommes étaient à la nomination
des corps ; il y a même dans le Registre plusieurs métiers qui éli-
sent encore leurs gardes, comme les orfèvres; mais dans la plupart
des métiers, les prudhommes étaient, au commencement du xme siè-
cle, à la nomination du prévôt de Paris, c'est-à-dire du roi. Pour
toutes les corporations dont les prudhommes étaient à la nomina-
tion du prévôt de Paris , la durée des fonctions était illimitée, car le
prévôt maintenait ou changeait les gardes à volonté. Il faut pourtant
faire une exception pour les foulons, dont les prudhommes, par
disposition spéciale, devaient être renouvelés tous les six mois. Dans
les corporations où les prudhommes étaient élus, la durée habi-
tuelle des fonctions était d'un an; la corporation des orfèvres pré-
REVUE DE PARIS. 135
sentait cette particularité, que les gardes sortant de charge n'étaient
pas réélus avant trois ans.
Il nous reste encore un point pour épuiser tout ce qu'il est néces-
saire de dire sur les métiers; c'est la juridiction. On sait qu'au moyen-
âge, époque toute remplie de petites associations formant autant
d'états séparés et presque indépendans, les juridictions étaient nom.
breuses. Ainsi, l'écolier ressortissait à l'Université; le prêtre, à l'offi-
cial de l'évêque; le bourgeois, à l'Hôtel-de-Ville; le gentilhomme, au
roi. Les métiers avaient aussi juridiction. Cette juridiction n'était pas
complète, c'est-à-dire il n'y avait pas un tribunal des métiers où
tout membre d'une corporation eût le droit de demander qu'on le
jugeât, pour un délit quelconque, comme tout écolier avait le droit
de réclamer la juridiction de l'Université; cela ne pouvait même pas
être, parce que tout membre d'une corporation de Paris était en
même temps bourgeois, et que dès-lors, cette dernière qualité le
rendait justiciable de l'Hôtel-dc- Ville. La juridiction des métiers
était partielle, et elle n'attirait à elle que les délits commis contraire-
ment aux statuts de chaque corporation.
Eh bien! cette juridiction des métiers était exercée, ou par le pré-
vôt de Paris, ou par les grands officiers de la couronne. On sait
que les corporations romaines dépendaient toutes des officiers du
palais; il en était de même pour les corporations du moyen-âge, que
la royauté avait soumises aux grands officiers ; ainsi, le grand-pane-
tier avait sous lui les talmeliers; le grand-queux, les poissonniers;
le grand-chambellan, les merciers, les drapiers, les fourreurs, les fri-
piers ; le grand -échanson , les marchands de vin. La juridiction
exercée par les grands officiers, entraînait, de la part des métiers,
une redevance annuelle, indépendamment des amendes et confisca-
tions. C'est pour cela que la maîtrise suprême des métiers formait
une véritable dotation, et avait mérité d'être conférée en titre féodal.
Telle était la situation des métiers vers le milieu du xme siècle. On
pourrait suivre les diverses variations qu'ils subirent par la suite,
d'abord dans les quarante ou quarante-cinq ordonnances relatives
aux corporations, rendues par les prévôts de Paris, jusqu'au com-
mencement du xivr siècle, ensuite dans les ordonnances royales
rendues jusqu'au XVIe, époque où ils acquirent une assez grande-
fixité dans leur organisation.
C'est dès la fin du xv,: siècle , avons-nous dit , qu'on trouve les
corps déjà formés. Sous Louis XII, à l'entrée de la reine Marie d'An-
136 REVUE DE PARIS.
gleterre , il y en avait six , qu'on appelait les six corps de Paris , et qui
étaient rangés dans cet ordre : les drapiers, les épiciers, les mer-
ciers, les pelletiers, les bonnetiers et les orfèvres. Henri III érigea
les marchands de vins en septième corps, et leurs lettres patentes
furent confirmées par Henri IV, Louis XIII et Louis XIV; néanmoins
les autres corps ne voulurent jamais les recevoir dans leurs assem-
blées. Du reste, ce ne fut qu'après une suite infinie de troubles, de
disputes, de contestations, de révoltes et de procès, aux entrées de
Charles V, de Henri III, de Charles IX et de Louis XIII, que l'ordre
des corps fut définitivement arrêté, ainsi que nous l'avons dit.
Les six corps formaient comme l'aristocratie des métiers, en ce
sens qu'ils exprimaient leurs intérêts et qu'ils en étaient la tête. Ils
avalent pour emblème un Hercule assis, essayant de rompre un fais-
ceau de six verges, et pour devise : Vincit concordia fralrum. C'étaient
les six corps qui représentaient l'industrie dans les grandes céré-
monies, et qui en résumaient véritablement toute la valeur politique.
Au commencement du xvnc siècle , les six corps présentèrent re-
quête à la Ville pour avoir des armes spéciales; maître Christophe
Sanguin, prévôt des marchands, fit droit à leur demande, et, le
27 juin 1029, il leur accorda les armes que voici :
Les drapiers portaient d'azur, au navire d'argent avec la bannière
de France, un œil ouvert en chef, avec cette légende : Ll cœlera diri-
(jal. Les drapiers étaient, en effet, le premier corps. D'autres bla-
sonnent ainsi leur écusson : d'argent, au vaisseau d'or, à voiles et
pavillon d'azur, voguant sur une mer de sinople. C'étaient, comme
on voit, des armes à enquérir; nous n'avons pas trouvé d'auteur qui
en dise la cause.
Les épiciers portaient : coupé d'azur et d'or; sur l'azur, à la main
d'argent tenant des balances d'or; sur l'or, à deux nefs flottantes de
gueules, à la bannière de France, accompagnées de deux étoiles eu
chef de gueules, avec cette devise : Lances et pondéra servant. Les épi-
ciers avaient, en effet, la garde de l'étalon des poids de Paris.
Les armes des merciers étaient ; de sinople, à trois nefs d'argent,
à la bannière de France, placées deux et un; avec un soleil d'or à
huit rais, entre deux nefs, placé en chef. Leur devise était : Tuto orl>v
secjuemur.
Les pelletiers, qui prétendaient tenir leurs armes d'un duc de
Bourbon, comte de Clermont, grand-chambrier de France en 13G8,
portaient : d'azur à l'agneau pascal d'argent , tenant une bannière de
REVUE DE PARIS. 137
gueules, chargée d'une croix d'or. L'écu avait pour support deux
hermines, et il était timbré d'une couronne ducale.
Les bonnetiers, qui ne devinrent corps que sous Louis XII, par la
retraite des changeurs, portaient : d'azur à cinq navires d'argent à
la bannière de France, avec un étoile d'or placée chef.
Les orfèvres, confirmés dans leurs privilèges et statuts par Phi-
lippe VI, reçurent de lui leurs armes, en 1330. Elles étaient : de
gueules à la croix dentelée d'or, cantonnée, au premier et au qua-
trième quartiers, d'une coupe d'or; au deuxième et au troisième,
d'une couronne de même; le chef cousu de France. Leur devise était :
In sacra, inque coronas.
Il est à remarquer que, sur six corps, quatre, c'est-à-dire les dra-
piers, les épiciers, les merciers et les bonnetiers, avaient des armes
de concession municipale, ce qui explique comment la nef des armoi-
ries de l'hôtel-de-ville de Paris se trouve si abondamment dans leur
écusson.
A. Granier de Cassagnac.
BULLETIN.
Encore huit jours, et la chambre des députés se réunira enfin ; on sera à
ia veille d'entendre le discours de la couronne, on en connaîtra sans doute
déjà l'esprit et la tendance par quelques heureuses indiscrétions, sur les-
quelles il est toujours permis de compter, dans le pêle-mêle assez étrange
où nous vivons tous depuis sept ans , avec un pouvoir dont la maison est de
verre, quoique ce n'ait pas toujours été la maison du sage. Mais d'ici là, on
en est réduit aux conjectures, et Dieu sait qu'on ne les épargne guère : cha-
cun de nous imagine la sienne, et dès qu'il l'a trouvée, il la communique
généreusement au public, qui se détourne un moment au bruit qui se fait
autour de lui , et continue ensuite son chemin avec indifférence. Encore, s'il
ne s'agissait, pour prévoir la direction du parlement nouveau, que de de-
viner ce que voudra le gouvernement et quelle marche il indiquera aux
chambres et au pays, ce ne serait pas un si rude problème : les ministères,
en ce temps-ci , nous le répétons , habitent un palais du plus pur cristal, ils
s'en sont aperçus plus d'une fois à sa fragilité , et nous à sa transparence.
Malheureusement, il ne suffirait pas de pénétrer le secret du pouvoir au
début d'une législature dont nul ne peut prédire la destinée avec assurance,
et qui s'ignore elle-même; il faudrait s'introduire dans les demeures ob-
scures de cent cinquante députés presque nouveaux, qui vivent au fond des
provinces et n'ont pas encore dit le dernier adieu à ce bonheur silencieux de
leur foyer domestique. Et puis, lorsqu'on serait parvenu jusqu'à cet asile de
la famille , où ils ont si bien caché, la plupart, une vie laborieuse et modeste,
que leur demanderait-on? Ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, ce qu'ils pré-
parent pour la session prochaine ! Eux-mêmes, en vérité, le savent-ils déjà?
Sans faire injure à la promptitude de leur intelligence, on peut mettre
REVUE DE PARIS. 139
en doute qu'ils aient été si vite, et c'est même rendre hommage à lent-
bonne foi.
Toute chambre nouvelle arrive sans avoir de parti pris à l'avance, et seu-
lement avec des instincts plus ou moins confus, qui ont besoin d'être mis en
présence d'un grave événement pour se débrouiller tout à coup et se ma-
nifester au monde, comme une vive lumière sortant de la nuée dans un
orage. Certes, les orages n'ont pas manqué aux deux premières législatures
émanées de la révolution de juillet; elles ont marché, on peut le dire, elles
ont illuminé leur route à la lueur des éclairs. La législature de 1831 , celle
de Casimir Périer, si ardente et rebelle tout d'abord , si fermement disci-
plinée ensuite, a vu remuer devant elle toutes les questions, au dehors et
au dedans; on lui a présenté, pour l'aider à se reconnaître et à se classer,
deux drapeaux tenus par la même main énergique, l'un qui lui montrait
une devise brève et intelligible à tous pour la politique extérieure, l'autre
qui lui signalait un but non moins clair et précis dans les difficultés inté-
rieures; elle a pu serrer ses rangs et former sa majorité à un double cri
de ralliement : « La paix avec l'Europe, l'ordre en France! » — Pour
la législature de 1834, l'une de ces deux bannières n'avait plus de sens; la
question extérieure était jugée, du moins pour le moment, et pour long-
temps peut-être. Hâtons-nous de le dire, ce jugement sera réformé un jour
dans quelques-unes de ses dispositions : il a dépassé le but qu'on avait voulu
atteindre; mais tel qu'il a été formulé et adopté au milieu des agitations
de la place publique, il ne laissait plus à la législature de 183 i d'autre œuvre
à accomplir que la défaite des partis soulevés à l'intérieur. En face de cet
intérêt, considérable encore, mais unique, la majorité s'est maintenue tou-
jours forte, mais plus divisée , plus incertaine, et dans ces derniers temps,
nous l'avons vue tomber en poussière quand elle a eu tout comprimé au de-
dans et qu'elle a dû replier le seul drapeau qui lui fût resté du grand héri-
tage du 13 mars, exploité long-temps par de si mauvaises mains.
Aujourd'hui, sous quel signe, sous quelle invocation se placera la majo-
rité nouvelle et inconnue qu'il faut enfin recomposer, pour obéir à la loi
suprême du système représentatif? A l'intérieur , l'œuvre qui avait été
entreprise dès 1831 est achevée autant qu'elle peut l'être; ce qui avait été
contenu seulement par la force , comprimé et intimidé selon le droit rigou-
reux de la guerre, et quelle guerre à jamais lamentable ! a été miraculeuse-
ment pacifié par l'amnistie. Grâces en soient rendues au cabinet du 15 avril.
Son amnistie, qu'une politique haineuse et de mauvais exemple ose bien
appeler encore une moitié d'amnistie , n'a pas du moins produit une demi-
pacification. L'ordre a complètement triomphé, la paix est profonde, il n'y
a plus rien à faire contre les partis violons, après qu'on s'est senti assez fort
pour les oublier. A vrai dire, nous ne voyons plus quelle grande tâche il
nous reste, dans nos affaires intérieures, qui puisse rallier et unir une ma-
jorité parlementaire dans une pensée commune. Serait-ce la conversion du
liO REVUE DE PARIS.
5 pour 100 ? Certes, la question est grave, difficile, elle sera vivement dis-
putée; mais elle n'a pas une valeur et un sens politiques, et ce n'est pas sur
un pareil terrain qu'on peut donner rendez-vous aux opinions diverses d'une
législature qui s'essaie et qui cherche la mission qu'elle doit remplir.
Serait-ce la fureur des travaux publics? Permis à quelques enthousiastes de
chemins de fer d'imaginer qu'une telle pâture peut suffire à une grande
nation comme la France , responsable presque à elle seule, sur le continent,
de la destinée des gouvernemens ^représentatifs. C'est une illusion que le
ministère ne partage pas , nous le croyons.
Il faut un autre intérêt, et d'un ordre plus élevé, pour servir de base
à une majorité qui se renouvelle, mais qui n'est pas encore faite; si nous
comprenons bien le vœu de la France, il faut, après lui avoir donné une
sécurité que rien ne peut plus troubler au dedans, lui assurer mainte-
nant au dehors une position qui ait plus de grandeur. Ce vœu national
sera caressé dans les premiers temps , et se croira satisfait par l'organisa-
tion de notre dernière conquête et l'affermissement de notre puissance en
Afrique : c'est là, jusqu'à un certain point, agir à l'extérieur et faire un acte
de vigueur qui ne retombe pas sur nous-mêmes, comme cette malheureuse
énergie de résistance déployée dans les jours de l'émeute. Et cependant on
découvrira bientôt , en y regardant de plus près , que tout ce qui peut s'ac-
complir de grand sur la terre africaine n'est pas encore la grandeur véritable
que réclame notre politique étrangère. Sans chercher ici à tracer par anti-
cipation un programme auquel, comme à tous les programmes, l'opportu-
nité d'exécution pourrait manquer par la stérilité même des évènemens ,
non par la faute des hommes, il est facile d'entrevoir néanmoins des faits
extérieurs qui viendraient signaler aux yeux de tous, dans notre attitude
vis-à-vis des puissances européennes, l'endroit que l'on sent faible et qu'on
voudrait carlicr, l'endroit qu'il faudra nécessairement fortifier un jour ou
l'autre. Alors les opinions, dans la chambre de 1837, se dessineront forte-
ment sur ce fond nouveau, destiné à les mettre en relief; alors on saura si
cette chambre a reçu une mission qui lui soit propre et qui la distingue;
alors seulement sa vraie majorité sera trouvée, et un rôle à part sera assigné
à la troisième législature de la révolution de juillet.
En attendant que le caractère politique de la chambre se soit prononcé
avec décision et qu'elle ait un but défini, manifeste, on dit et l'on répète,
en termes assez vagues, qu'elle est centre gauche, que le centre gauche y
dominera; nous l'avons dit nous-mêmes, et nous ne voulons amender en
rien nos paroles. Mais qu'est-ce à dire? avec une chambre de cette couleur,
comme avec toute autre chambre , la porte est ouverte à bien des éventua-
lités, surtout dans les questions qui touchent à la politique extérieure. Les
évènemens, toujours imprévus, peuvent beaucoup; les hommes du pouvoir
peuvent beaucoup aussi, selon qu'ils sauront mettre à profit les évènemens,
pour imprimer à la chambre une impulsion qui ne lui viendrait pas d'elle-
REVUE DE PARIS. 141
même. Donc, en affirmant, dès aujourd'hui , que la chambre est entraînée
en masse vers la centre gauche, on constate seulement un fait désormais
acquis au nouvel état de choses que nous espérons, c'est que la majorité
s'accorde pour repousser les doctrinaires, dont le centre droit est le refuge.
II est vrai que c'est déjà un heureux présage pour une meilleure et plus digne
politique au dehors, telle que la veut M. Mole; car, à chaque pas que l'on
fait pour s'éloigner des doctrinaires , on prouve que l'on a conservé au fond
du cœur un noble sentiment qu'ils n'ont jamais connu, le sentiment de la
dignité du pays et de son indépendance. Pielisez tous les discours de M . Gui-
zot, vous n'y rencontrerez pas un mot qui témoigne de la plus légère solli-
citude pour ce grand intérêt , supérieur à tous les autres ; il ne songe à l'Eu-
rope que pour en avoir peur et en faire un objet de menace perpétuelle à
à ceux qui l'écoutent; toutes les fois qu'il daignese détourner un moment des
luttes intestines de la patrie, qui occupent constamment son esprit et nour-
rissent sa somhre éloquence, c'est pour paraphraser le malheureux mot du
comte Horace Sébastiani : « Si nous sommes sages !» — Ce mot étonna
beaucoup lorsqu'il échappa à un vieux général de. l'empire, dont le jeune
courage, à une autre époque, — hélas! à vingt-cinq ans, — s'était exprimé
tout autrement dans une brillante ambassade à Constantinople; mais il
n'eût pas étonné, venant du chef des doctrinaires, et si l'on admire quel-
que chose, c'est que M. Guizot ait eu le scrupule de l'affaiblir, en se l'ap-
propriant par le vain déguisement de ses artifices oratoires. Quand on a
débuté dans la vie publique par le voyage de Gand, on est en droit d'em-
ployer hardiment de ces mots-là dans leur naïve crudité. Ce n'est pas
sans une raison profonde que l'instinct populaire de toute une nation pour-
suit de ses méfiances impitoyables quiconque est entré par un tel chemin
dans la carrière des honneurs, et quand un homme d'état, comme M. Gui-
zot, est assuré de ne pas inspirer d'autres sentimens pour sa politique ex-
térieure, il peut du moins se donner le mérite et le plaisir de la franchise.
M. Guizot, à Gand, pour signaler sa bien-venue parmi les complices de
cette seconde rébellion d'une poignée d'hommes contre le pays, avait beau
disserter, distinguer, comparer la première émigration à la seconde , celle
de 91 à celle de 1815, donner tort à l'une et raison à l'autre, il y eut à
Gand un de ces généreux royalistes de pure race, M. de Chateaubriand
lui-même, qui d'un souffle renversa tous les sophismes, rétablit d'un seul
mot l'étroite affinité des deux causes qu'on prétendait séparer, et répondit
aux leçons doctorales du nouveau venu par ces paroles sévères : « Il est
étrange d'entendre accuser l'émigration par un homme qui vient d'émigrer
comme nous! » — Le mérite, en effet, devait être égal aux yeux des roya-
listes, amis des Bourbons; le blâme est égal entre les deux émigrations,
aux yeux des Français qui n'ont pas quitté le territoire au moment où l'en-
vahissait la guerre étrangère. Il n'y a qu'une différence : ce ne fut pas une
faute, en 1845, pour la dynastie légitime de prendre la fuite devant le
U2 REVUE DE PARIS.
peuple et l'armée qui allaient donner de nouveau une couronne éphémère
à leur empereur; ce fut alors, pour les Bourbons, une nécessité de quitter
le sol français, qui se dérobait sous leurs pas, et surtout le calcul fut bon
pour ceux qui les suivirent dans leur court exil. Mais cela ne change rien à
la moralité de la cause , et le crime est le même ; il s'aggrave encore plutôt
par la spéculation qu'on en a su faire, et tout cela ne sera jamais pardonné
à M. Guizot. Les rancunes populaires sont quelquefois la justice de Dieu.
Avec M. Guizot, nul amendement ne serait possible dans le système de
politique extérieure qu'on a suivi, en France, depuis 1830. Il est de ces
hommes qui ont inauguré en un seul jour la seule politique qu'il leur sera
donné de suivre dans tout le reste de leur vie , et se sont à jamais enfermés,
avec leurs étroites doctrines et leur petite tribu d'amis , entre quatre mu-
railles infranchissables. Or, c'est notre conviction que la politique exté-
rieure de la France a besoin d'être révisée dans quelques parties faibles, et
elle le sera, nous nous en rapportons au profond sentiment de nationalité
qui a toujours animé M. le comte Mole, et qui a fait de lui , aux premiers
jours de la révolution de juillet, un ministre plein de fermeté devant l'étran-
ger. Le centre gauche de la nouvelle chambre a déjà, selon nous, un rare
mérite, c'est d'être incompatible avec les doctrinaires, et d'avoir, plus
qu'aucune autre fraction parlementaire, des droits incontestables à leur
inimitié : c'est une raison suffisante, à notre avis, pour souhaiter une alliance
intime entre le centre gauche et le ministère du 15 avril, même avant de
savoir s'ils oseront l'un et l'autre tirer tout le parti possible de cette alliance
nécessaire.
Il semble démontré à tout le monde, aujourd'hui, que le ministère cher-
chera de préférence ses principaux alliés sur les bancs du centre gauche,
car tout le monde veut en être: à moins d'avoir été affilié aux doctrinaires
et d'avoir pris patente, de manière à ne plus pouvoir s'en dédire, il est bien
peu de députés qui ne prétendent appartenir au centre gauche. Il faudra
prendre garde : plusieurs faux frères vont se glisser sans doute dans les rangs
du parti où se manifeste déjà la force de la future majorité. On cite plus
d'un personnage qui, blâmé à bon droit d'avoir trop aveuglément et trop
long-temps servi les doctrinaires, a voulu rompre avec eux par des mots
d'une singulière énergie, qu'on ne peut entendre sans surprise. Un seul
exemple donnera une idée du mouvement qui s'opère. On raconte qu'un
député de la Meuse, assez connu à plus d'un titre, et comme journaliste, et
comme rédacteur de la fameuse adresse de lS3i, pour n'avoir jamais été
l'ami des doctrinaires, rencontre dernièrement un de ces deux ou trois
candidats à la vice-présidence dont on a agité les noms dans la presse, et que
le centre droit ne désavouerait pas. La conversation tombe sur le sujet
des vice-présidences, et il n'y en a pas d'autres à l'heure qu'il est, puisque
la présidence même est hors de cause. Tout candidat sait, avec un admirable
instinct naturel, où sont les voix qui lui font faute: le candidat dont il s'agit
REVUE DE PARIS. 143
se faisait centre gauche du meilleur de son cœur, en reniant les doctri-
naires, avec lesquels il n'eût jamais pactisé, si M. Thiers n'avait servi de
contre-poids dans leur alliance; il rappelait même qu'il avait été un des
plus empressés à s'aller jeter presque aux genoux de M. Thiers, dans un
moment de crise , pour le retenir au pouvoir; enfin, pour témoigner com-
bien sont devenus dangereux, selon lui, les doctrinaires et leur grand-
maitre, depuis qu'ils ne sont plus ministres, il s'emporta jusqu'à faire une
triste allusion à M. de Polignac, auquel Dieu veuille accorder son pardon et
le repos! — « Ma foi! dit alors le rédacteur de l'adresse de 1834, j'avoue ne
pouvoir pas aller aussi loin que vous! »
Au reste, chacun est libre de se porter candidat où il veut, et comme il
veut, aux risques et périls de son amour-propre. La chose essentielle pour
nous est de savoir quels sont les candidats adoptés par le ministère , et s'il a
mis la main, nous ne disons pas sur de vrais amis (qui peut se flatter d'en
avoir de tels aujourd'hui en politique? ), mais sur ceux du moins qui peu-
vent lui prêter des forces nouvelles et un avenir de quelque durée. Après
MM. Passy et Calmon , dont les candidatures ont dû passer d'emblée au con-
seil comme elles passeront à la chambre, on a discuté plusieurs noms, en-
tre autres ceux de MM. Duchâtel, Benjamin Delessert et Jacqueminot. Nous
espérons bien qu'aucun d'eux ne sera accepté par le cabinet du J5 avril.
Puisque M. Duchâtel s'obstine à rester ennemi du 15 avril, il n'espère pas,
versé comme il est dans les principes du gouvernement parlementaire, que
les hommes qui tiennent le pouvoir maintenant, soient assez oublieux du
passé pour ne pas combattre sa nomination. Quant à M. Benjamin Delessert,
il est assez occupé par la surveillance des caisses d'épargne et de plusieurs
autres institutions de prévoyance ou de charité qui l'honorent, et d'ailleurs
il présiderait fort mal la chambre , on en a déjà fait l'épreuve. Pour M. Jac-
queminot, il a plus de besogne qu'il n'en peut faire , s'il travaille toujours
à exécuter la mauvaise loi sur la garde nationale de Paris, qu'il a obtenue
du ministère et des chambres: ce n'est pas peu de chose que de poursuivre
à outrance les dix ou quinze mille bisets, sachant vivre et pouvant acheter
un uniforme, mais qui ne veulent pas s'habiller, parce qu'ils ne veulent
pas faire le service du guet à pied , et qui ont juré , comme Mirabeau , de
désobéir à celle loi. Voilà où l'on en vient, à la nécessité de prendre corps
à corps chaque citoyen, pour avoir de détestables gardes nationaux, faute
d'avoir reconnu que, dans une grande capitale comme Paris, il y a toute
une population qui , par ses habitudes, par ses goûts de nonchalance et d'a-
venture, par son hostilité politique même, enfin par son inconsistance et sa
mobilité que l'impôt seul peut atteindre, sera toujours incapable de faire
utilement un pareil service et doit être négligée. On peut répéter ici avec
plus d'à-proposque jamais : summum jus, summa injuria, ce qui signifie ,
en langage d'élat-major, que , si l'on est trop rigoureux pour le service, on
ennuie fort les soldats citoyens, et que tout le monde ne peut pas être soldat
IV* REVUE DE PARIS.
citoyen. Quand le général Jaequeminot aura fini d'enrôler celte population
qui nous est bien connue, elle lui promet ses voix pour la présidence même,
si elle possède alors des voix ; et d'ici là , en effet , qu'y a-t-il d'impossible !
Un autre vice-président, l'honorable M. Ganneron, a, dit-on, justement
attiré sur lui l'attention du ministère, qui l'appuiera, nous aimons à lecroire,
de toute son influence devant la Chambre. Reste à trouver le quatrième
vice-président qu'on présentera à l'approbation des députés, si ce quatrième
candidat n'est pas M. Jaequeminot. 11 est difficile que le nom de M. Teste
ne se soit pas offert naturellement à la pensée du cabinet du 15 avril, pour
remplir ce vide. M. Teste est un des premiers qui ait osé risquer un grand
sacrifice de tous ses intérêts de fortune , — car nul n'ignore sa belle position
au barreau , — pour essayer un système nouveau de politique, avant le
terme il est vrai, au 10 novembre 1834, et en s'exposant à quelques rail-
leries pour une entreprise avortée. Un tel dévouement, car c'en fut un, mé-
rite une récompense. Cependant M. Teste n'a été appelé à faire partie du
ministère, ni au 22 février, ni au lô avril; peut-être ne l'a-t-il pas très vi-
vement désiré lui-même, depuis qu'il a poussé encore plus avant sa fortune
au palais, ce qui nuit toujours à l'avancement politique. C'est bien le moins
qu'on lui propose et qu'il accepte aujourd'hui, dans la première assemblée
où le centre gauche parait dominer, une vice-présidence, candidature per-
manente à un portefeuille qui peut bien ne pas venir encore, que M. Teste
peut bien ne pas briguer, mais dont les circonstances feront peut-être une
obligation pour lui comme pour ceux qui seraient en position de le lui offrir.
Pendant que le ministère du 15 avril, qui veut de bonne foi sonder la
majorité nouvelle, mais qui craint de se tromper sur les noms les plus con-
venables à celte épreuve, hésite encore entre quelques-uns, tous hono-
rables en vérité; pendant que l'on imagine du moins dans le public qu'il
hésite et délibère, voici la gauche qui vient proposer aussi son candidat
pour la vice-présidence, non pas au ministère précisément, mais au centre
gauche. N'est-ce pas évidemment avec l'arrière-pensée de séparer le centre
gauche et le ministère, avant qu'Usaient eu le temps de se reconnaître et
de s'entendre? Mais ni l'un ni l'autre ne se laissera prendre au piège. Le
centre gauche n'ira pas, de son propre mouvement, se compromettre avec
la gauche, en appuyant la candidature de M. Barrot, pour répondre aux
fantaisies aventureuses de deux journaux que M. Barrot lui-même désa-
vouera, s'il veut agir sagement. D'autre part, le ministère ne fera rien
pour pousser à cette extrémité le ceutre gauche, qui, d'ailleurs, ne se
laissera pas entraîner jusque-là, quoi qu'il arrive; on ne se punit pas ainsi
soi-même des fautes d'autrui , qu'on n'a pu empêcher.
Et puis, ce que demande la presse de l'opposition dynastique, une can-
didature à la vice-présidence pour M. Barrot, est-ce bien dans l'intérêt de
celui qu'elle met en avant avec cette extrême facililé? Elle avoue bien que
ce ne serait pas, du reste, pour M. Barrot, une candidature au pouvoir,
REVUE DE PARIS. 145
dans les circonstances présentes; nous le croyons volontiers. Mais est-il par-
faitement convenable aux yeux de l'opposition même, est-il bien dans le rôle
solennel et un peu raide de M. Barrot, que, s'il doit avoir un ministère à
composer plus tard , il y arrive après avoir passé par de tels degrés? Non;
quand ces degrés ne devraient pas lui servir réellement d'échelons pour
s'élever, ce sont toujours des intermédiaires bons pour la foule des ambi-
tions vulgaires; ils ne vont pas à la nature de M. Barrot, ni à la position
qu'il a prise. Il faut, s'il est appelé un jour à gouverner son pays, qu'il
franchisse d'un seul bond l'intervalle qui sépare du gouvernement les bancs
de l'opposition : l'entreprise est périlleuse , mais c'est une condition inévi-
table; l'orateur de la gauche est un de ces personnages politiques qui doivent
arriver, comme ils sont faits, tout d'une pièce.
Encore n'arrivent-ils pas toujours au pouvoir, et ce n'est un malheur pour
personne, pas même pour eux. S'il s'agissait, pour M. Barrot, en ce mo-
ment, d'une candidature au pouvoir, nous dirions ce qui doit l'en tenir
éloigné long-temps encore; mais toute dissertation sur ce point est inutile,
puisque ses amis ne demandent, en son nom, qu'une vice-présidence, ob-
tenue par l'influence du centre gauche , c'est-à-dire tout simplement une
occasion de troubler la majorité qui veut se former, et un moyen d'exclure
le centre gauche des rangs de cette majorité qu'il peut dominer.
Pendant que tout ceci se complotte du côté de la gauche, qui a l'air d'of-
frir noblement ses services en prétendant se servir elle-même, les doctri-
naires ne donnent presque plus de leurs nouvelles : on leur attribue le projet
de garder le silence quelque temps , de vivre dans la retraite, pour repa-
raître ensuite au grand jour, lorsqu'ils auront changé de nom; ils s'appelle-
ront alors les hommes du centre droit, ils ne veulent plus être désignés
par ce terrible nom de doctrinaires. Le détour serait ingénieux; mais c'est
grand dommage qu'on ne puisse se nommer soi-même, ni se donner un
second baptême à sa fantaisie. Le public s'est chargé de ce soin pour les doc-
trinaires; il ne souffrira pas qu'ils se débaptisent. Ce simple mot de doctri-
naires ne signifie rien peut-être, et l'étymologie en est équivoque, mais tout
le monde le comprend , chose singulière! Il restera donc à ceux qui l'ont
reçu; le public n'administre que dessacremens indélébiles.
Au moment où nous écrivons ceci , une proclamation du président de la
république haïtienne est venue à propos pour nous aider à sortir du vague
des généralités, en fait de politique extérieure, et pour signaler, par un
exemple palpable, ce que nous demandons de dignité au ministère du
15 avril dans les relations de la France au dehors , ce qu'on est sûr de ne pas
lui demander en vain.
Cette pièce est remarquable, d'abord par la forme : le président Boyer,
parce qu'il gouverne une Ile qui a cessé d'être colonie française, se croit
dispensé, apparemment, de parler français; rien n'est plus fatigant que
ce style obscur, incorrect, embarrassé, qu'on nous permettra d'appeler le
Style nègre , comme on disait autrefois le sli/lc réfugié,
TOME XLVIU. DF.CEMiiRr. j()
146 REVUE DE PARIS.
La proclamation est remarquable aussi , au fond, par sa mauvaise foi , qui
est bien également la foi nègre. Il n'y a pas une seule ligne de ce factum qui
laisse entrevoir la cause réelle de toutes les difficultés élevées entre la France
et Haïti , depuis juillet 1830; cette cause primitive , plus ou moins déguisée
ensuite, c'est le refus d'Haïti de payer une indemnité aux colons français,
parce que, disait-on au Port-au-Prince , la France, en faisant la révolution
de juillet , venait de reconnaître le droit de tous les peuples à reconquérir
leur indépendance sans condition et sans rançon. Ce sophisme, aisément
réfuté et abandonné même par le président Boyer, est toujours au fond de
sa conduite, pleine de fausseté vis-à-vis du gouvernement français. Il est
donc temps de faire une manifestation de force assez imposante pour obtenir
enfin quelque franchise de ce chef d'un peuple à peine libre, qui n'a pas
encore appris à parler avec vérité. Le ministère est prêt à agir, s'il le fallait ,
malgré le mécontentement des grandes nations maritimes. C'est une des
occasions, et nous en citerions d'autres volontiers, où il peut avoir prochai-
nement à remplir une mission énergique.
— A l'approche de chaque session , la question des contrefaçons étran-
gères est le sujet de discussions nombreuses et de réclamations pressantes,
sans qu'on fasse un pas vers la solution. Il ne reste aucun doute aux esprits
clairvoyans sur les mesures qu'il conviendrait de prendre à cet égard; la
question paraît suffisamment approfondie. Pourtant les discussions conti-
nuent, et à défaut de faits, les paroles abondent. Tout récemment encore,
M. Bignon vient d'exposer, sur cet important sujet, des vues qui nous pa-
raissent peu satisfaisantes. La difficulté ne consiste plus , nous le répétons,
dans le choix d'un système de répression efficace. La commission, réunie à cet
effet en 1836, avait indiqué le remède; un accord de toutes les puissances, dans
le but de frapper sans rémission cette honteuse industrie, lui avait paru le seul
moyen efficace d'assurer, en Europe, le respect de la propriété litiéraire.Pour
qu'un tel plan se réalise , la coopération des ministres des affaires étrangères
et de l'instruction publique devient nécessaire. Il appartient à M . de Salvandy
de prendre àcoeur, en cette occasion, les intérêts de la littérature et de mener
à bonne fin, en se concertant avec M. Mole, une négociation qui intéresse à la
fois l'honneur et la prospérité de la France. Obtenir, dans tous les étais de
l'Europe, l'exclusion réciproque des contrefaçons , empêcher le transit par
la France de tout envoi de livres en langue française, venus de l'étranger,
tel est le but qu'on doit se proposer. Mais pour l'atteindre, il convient aussi
que la France prenne dignement l'initiative. Si nous voulons exiger des au-
tres le respecta une loi juste et sacrée, commençons par nous y conformer
nous-mêmes et ne tolérons plus , à Paris, la contrefaçon des livres anglais et
allemands. Qu'importe après tout que cette route soit la plus longue, si elle
est la seule qui puisse nous conduire à un résultat ? M. Bignon , pour n'avoir
voulu voir qu'un côté de la question , est arrivé à une conclusion sans valeur
REVUE DE PARIS. 1W
et sans portée. Des mesures entreprises seulement dans le but de réprimer
la contrefaçon belge , n'aboutiraient évidemment qu'à déplacer le mal. Si le
gouvernement adoptait ce projet, il travaillerait tout simplement au protit
des ateliers de contrefaçon dont M. Bignon a nié l'existence, et qui n'en sont
pas moins déjà établis en Allemagne, en Angleterre et en Suisse. M. Bignon
s'est également trompé, s'il a cru que la contrefaçon est surtout dangereuse
dans les pays où la langue française est employée comme idiome national. Si
la contrefaçon belge n'était entretenue que par la Belgique , nous la verrions
bientôt s'éteindre. Ce sont les états européens qui la font vivre, et c'est dans
toute l'Europe qu'il importe de la réprimer. Pour arriver à ce résultat,
nous l'avons dit, le gouvernement devra employer des mesures diamétra-
lement opposées à celles que propose M. Bignon. Les moyens indiqués par
la commission peuvent seuls convenir, et il est digne de la haute prévoyance
du ministère d'assurer par eux l'avenir de notre littérature et de notre
librairie.
Théâtres*
L'Opéra-Comique vient d'obtenir un succès légitime et splendide qui se
laissait deviner bien avant la représentation, et qui depuis se confirme tous les
soirs de la plus incontestable manière. La salle est pleine outre mesure, on
s'amuse, on applaudit; il y a des bravos, des bouquets et de l'or pour tous, et
cela va durer tout l'hiver delà sorte; à l'Opéra-Comique, comme ailleurs, la
veine du succès est inépuisable; une fois qu'on l'a trouvée, il y en a pour
long-temps. La soeur aînée et charmante du Domino Noir, l Ambassadrice ,
était encore, il y a huit jours, dans toute la fraîcheur de sa jeunesse et de
ses triomphes, et si l'on réfléchit, l'Ambassadrice avait alors déjà plus d'un
an d'existence; il a fallu l'éclat récent d'Angèle pour faire vieillir Henriette.
En vérité, les partitions de M. Auber ne s'arrêtent que parce qu'il le veut
ainsi, sa fécondité dévore son succès avant le temps. M. Auber et MmeDamo-
reau s'entendent à ravir; Mme Damoreau est la cantatrice de M. Auber, tout
comme M. Auber est le compositeur de Mm0 Damoreau ; cette voix merveil-
leuse de souplesse, de grâce, d'agilité, semble faite tout exprès pour ces
aimables délicatesses de la musique, dont M. Auber a seul le secret, pour
ces mille petits airs ciselés en imperceptibles filigranes d'or et d'argent. A
l'Opéra, cette harmonieuse parenté vous frappait moins; les vastes dimen-
sions du lieu, la solennité du spectacle, les grandes voix de Levasseur et de
Nourrit, que soutenaient un orchestre et des chœurs imposans, vous empê-
chaient presque toujours de saisir les intentions du maître et de la cantatrice.
Mais ici tout se combine à souhait autour d'elle; l'orchestre se modère, les
chanteurs se taisent et ils font bien , le public retient son souille de peur de
148 UL\ LE DE PARIS.
troubler le sileuee, et se pose comme le bonhomme Magnitico pour écouter
Dandini :
Senza battere le ciglia,
Senza trare meno il fiato,
Io mi pungo ad ascoltar.
Avec un public comme celui-là, Mme Damoreau pourra ne jamais cesser de
chanter, et voir les roses du succès fleurir, pour elle, jusque dans ses vieux
jours. En effet, à mesure que sa voix diminue, le silence augmente dans la
salle. Tant que la voix de Mme Damoreau fera seulement le bruit d'une mouche
qui vole, on viendra des quatre coins de Paris pour l'entendre. Au milieu
de cette association se glisse M. Scribe avec ses invraisemblances prodi-
gieuses, son esprit faux et prétentieux, et ses petites combinaisons plus insai-
sissables encore que la voix de la cantatrice et la musique du niaitre. Encore
si M. Scribe n'avait que ces faibles torts à se reprocher, on passerait volon-
tiers dessus. Ce cliquetis de mots qui s'entrechoquent , le plus insupportable
esprit qu'il y ait au monde, amuse le public ; ces combinaisons usées jusqu'à
la corde, mais présentées avec une certaine adresse, trouvent leur excuse
dans les frémissemens des loges; quant à la vraisemblance, avouez qu'il fau-
drait avoir l'esprit bien désœuvré pour soulever une pareille question à
propos d'un libretto d'opéra. Mais ce qui vous irrite bien autrement , et vous
étonne toujours chez M. Scribe, malgré les innombrables exemples qu'on
en peut trouver dans le théâtre dédié par lui à ses collaborateurs, c'est le
mauvais goût dominant, et cet incroyable dédain de toute convenance, qui
fait que des gens, qu'on a pris d'abord à leur costume pour des hommes
comme il faut, se conduisent et parlent comme des laquais ivres. Ainsi
dernièrement, M. Scribe avait trouvé ingénieux de plaisanter à la manière
d'Aristophane, sur l'indépendance politique; le moment était bien choisi en
vérité. Aujourd'hui, c'est un autre monde, le monde des ambassades, c'est-
à-dire tout ce qu'il y a de plus poli, de plus fin, de plus élevé dans l'élé-
gance et la distinction. Or, je vous demande dans quelle cour (fût-ce même
la cour de la reine d'Espagne), M. Scribe a-t-il vu des jeunes gens vêtus
du dernier uniforme des ambassades, qui ne trouvent rien de plus char-
mant à faire, lorsqu'ils sont réunis, que de courtiser tous à la fois une ser-
vante, et de l'assaillir de provocations ignobles qui seraient mieux à leur
place dans leurs antichambres. Et voilà de quelle singulière façon M. Scribe
procède la plupart du temps. Dès qu'il a inventé une combinaison drama-
tique, tous les moyens lui semblent bons pour arriver à son but. Avec lui,
le personnage subit l'influence immédiate de l'intrigue et change autant de
fois qu'il y a d'incidens dans la pièce. Ce n'est plus le caiactère qui se soumet
l'action, mais i'action qui domine le caractère; il l'entraîne malgré lui dans
ses mille petits sentiers, et le bouleverse enfin à tout propos, selon qu'il
convient à sou caprice. L'intrigue, dans le théâtre de M. Scribe et de ses col-
laborateurs, a remplacé la fatalité des anciens. Ces tristes défauts dont nous
REVUE DE PARIS. 149
parlons se laissent d'autant plus sentir qu'il y a çà et là, dans le Domino
Noir comme dans les plus jolis chefs-d'œuvre de M. Scribe, des artifices
charmans, des effets combinés à merveille, et surtout , vers la fin du troi-
sième acte, une grande scène fort habilement inventée et disposée pour la
musique avec un rare bonheur.
La partition du Domino Noir, correcte, facile, spirituelle comme tou-
jours, se distingue néanmoins plutôt par l'habileté curieuse avec laquelle
sont rassemblés tous les élémens de succès dont le maître connaît, par expé-
rience, les irrésistibles vertus, que par l'originalité piquante des motifs.
C'est dire que le Domino Noir appartient à la seconde manière de M. Auber,
qui, selou nous, date des Chaperons blancs. Vous ne retrouvez plus ici
l'éclat éblouissant de la Muette, la pétulance aimable du Philtre, toute cette
veine de petites mélodies, tout ce luxe de gentils fredons qui caractérisent la
plupart des jolis chefs-d'œuvre d'un homme qui en a tant fait. Les qualités
acquises par la plus heureuse expérience remplacent ici , trop souvent peut-
être, la verve naturelle et le jet impatient de l'inspiration. Mais aussi,
comme tout s'arrange avec goût et méthode ! quel soin dans la manière de
traiter les moindres détails! quelle habileté dans l'art de produire , avec
distinction, la première idée qui se présente, et de donner aux plus sim-
ples motifs des semblans d'originalité.
L'ouverture a le mérite de se développer et de se conclure avec une fort
heureuse rapidité; grand mérite, eu effet, car elle est d'une faiblesse ex-
trême. La première partie de l'acte se passe tout-à-fait sans musique. Vous
assistez à une suite de scènes plus ou moins sprituelles , pendant lesquelles
M. Moreau-Sainti va et vient avec une souplesse de jambes qui prouverait, à
défaut de sa voix, qu'il n'était pas né pour se faire chanteur. Il est aussi fort
question des amours mystiques d'un jeune attaché avec une dame invisible.
A quelle ambassade appartient le jeune homme? on l'ignore; à coup sûr ce
n'est pointa l'ambassade d'Espagne (nous sommes à Madrid); que signifie
alors l'habit brun à collet brodé que porte M. Couderc? Il y a aussi pour
animer cette exposition , lente et diffuse , ce gros Anglais d'opéra-comique,
(lui perdaujeu, etquesa femme dupe; admirable personnage qui s'habille de
gris dans Fra-Diavolo et de rouge dans le Domino noir, et, du reste, ne change
jamais de ridicules ou d'accent ; mais à travers tout cela , de musique pas un
mot. La première mélodie où l'on se désaltère au milieu de cet aride et mono-
lonedialogueest une délicieuse romance que MmeDamoreau chante comme elle
est écrite, avec une ravissante expression de mélancolie et d'amour. Il est
fâcheux que le public ne tienne pas compte à son maître chéri de tout ce qu'il
y a de grâce exquise dans ce morceau, et ne s'émeuve qu'un instant après à
je ne sais quel mouvement de contredanse qui survient dans le duo qui suit.
Alors seulement la salle entière commence à tressaillir, les cœurs palpitent,
les fronts se relèvent , les visages s'épanouissent. Bizarre public d'opéra-co-
mique, qui méconnaît même Auber, lorsque Auber s'oublie en quelque
fraîche et mélodieuse pensée !
150 REVTE DE PARIS.
Le secoud acte s'ouvre par des couplets d'uue assez mince valeur; du
reste, le lieu commun qui leur sert de refrain, ne pouvait guère inspirer
un homme du goût de M. Auber. Ensuite vient la chanson de Mme Damo-
reau , une merveille comme l'air d'Actéon , et le Sultan Misapouf de l'Am-
bassadrice. Que de verve, de grâce et d'esprit! Quelle gerbe capricieuse de
notes éblouissantes comme des diamans! M. Auber a le génie de ces ariettes
agréables; il en a fait mille, et toutes se succèdent sans se ressembler. La
scène où le portier du couvent des Annunciades se prépare à souper avec la
duègne, sa maîtresse, abonde en intentions charmantes; le trait en imitation
de plain-cliant, qu'on entend sur les dernières mesures, ne manque jamaisson
effet; toute cette partie de l'acte est d'ailleurs traitée avec un rare bonheur.
Le troisième acte est, sans contredit, le plus fort en musique. Là se
trouve l'air de AIme Damoreau, si attendu du public de l'Opéra-Comique,
et qui pourtant l'est moins encore que la chanson. Cet air commence par un
bavardage plein de finesse, et se conclut par un motif espagnol, que les
Noblet dansent avec tant de fureur à l'Opéra, et dans lequel M. Auber a
mis toute la grâce et la volupté de la Elssler. Le chœur des nonnes, qui
vient après, me semble un adorable jeu d'esprit fort habilement travaillé.
Mais le grand morceau de l'ouvrage , là où l'attention des hommes sérieux
doit s'attacher, c'est, on peut le dire, la scène où don Horace reconnaît la
voix de sa bien-aimée dans le chœur des vierges qui chantent matines. Ou
ne saurait s'imaginer tout ce qu'il y a de douce mélancolie, d'expression
vraie et sympathique dans ce chant large et pur, qui monte vers le ciel
comme une bouffée d'encens- Cette fois, l'inspiration de M. Auber déserte
tout de bon le frais boudoir de rose et d'ambre qu'elle affectionne, et
s'aventure à tire d'aile vers les hautes régions de la pensée. Il est beau d'avoir
réussi de la sorte, dans un sujet pareil, après le cinquième acte de Roberl-
le-Diable , et l'illustre auteur du Domino Soir a fait un trait d'esprit qui
va bien chagriner la critique envieuse et maussade, en terminant comme
un grand opéra une partition qui commence à la manière d'une comédie.
Mme Damoreau chante le rôle d'Angèle avec cette agilité délicate, ce goût
exquis, cette intonation si sûre d'elle-même, qu'on lui connaît. Dans les gammes
chromatiques de ses couplets, c'est une perfection à désespérer MUe Grisi,
et dans la seconde partie de son air elle ravit la salle par l'abandon et la vo-
lupté de sa voix ; Mme Damoreau chante cet air comme Fanny Elssler l'aurait
dansé. Dans le rôle du comte Juliano, M. Moreau-Sainti est d'une distinction,
d'une grâce, d'une rouerie à faire plaisir; il se dandine complaisamment
sur ses jambes, regarde à tout propos les boucles de ses souliers vernis avec
uu aplomb digne des plus grands éloges, et s'écoute parler avec amour; si
M. Moreau-Sainti fait de même lorsqu'il chante, il doit avoir, à part lui, de
cruelles mésaventures, et il finira par perdre toutes ses illusions. M. Cou-
derc, qui n'est pas heureux dans ses intonations des premiers actes, prend
sa revanche à la fin, et dit avec charme une ravissante phrase qui traverse le
chœur des nonues à trois reprises. Mais que signifie le costume sans façon
REVUE DE PARIS. 151
de M. Couderc? Comment se fait-il qu'il vienne en bottes à la cour? En
vérité voilà un manque à l'étiquette où M. Moreau-Sainti n'aurait garde de
se laisser aller. Il n'y a que Rubini au monde qui ait le droit de porter de
pareilles bottes dans un bal donné à la cour, à la cour d'Espagne encore!
Puisque le théâtre de la Bourse est en voie de succès, il devrait bien imiter
l'Opéra, qui donne à des sujets de quelque valeur tous ces petits rôles sans
importance dramatique il est vrai , mais où la convenance et l'intonation
exigent des gens qui sachent faire quelque figure. Sincèrement, c'est un la-
mentable spectacle de voir huit ou dix pauvres diables de choristes qui ont
des mains rouges et des cheveux mal peignés, se donner au public pour des
officiers-généraux, des secrétaires d'ambassade et des grands d'Espagne,
tout cela parce qu'on leur a mis sur le dos une guenille chamarrée de croix
et de rubans. Ce sont là , je le sais , des soins auxquels on ne pourvoit qu'à
loisir, et le succès ne dépend pas de si menus déiails; mais après tout la
dignité du théâtre y gagnerait, et la représentation en deviendrait plus con-
venable. Il ne faut pas que la bonne fortune empêche une administration de
réformer ce qu'elle a de vieux, de ridicule et de mauvais. D'ailleurs, il
n'arrive pas tous les jours à l'Opéra-Comique d'avoir de la musique de
M. Auber, non plus qu'à M. Auber d'écrire la partition du Domino Noir.
Vaudeville. — Mal note dans le quartier, par M. Hippolyte Leroux. —
M. Auguste est un honnête ouvrier, victime de l'aveuglement du commis-
saire de police. Depuis le jour où il s'est vu mal noté pour un délit dont il
est innocent, M. Auguste n'a plus de repos. Bouc-émissaire du quartier, il
est responsable de tous les chats perdus, de tous les enfans qui n'ont pas de
père , de tous les perroquets volés ou envolés. La vie de M. Auguste est un
enfer véritable , lorsqu'enfin tout se découvre. C'est un vieux drôle de pro-
priétaire , le propriétaire de M . Auguste , qui se trouve coupable de toutes
les fautes qu'on imputait à son malheureux locataire. L'ouvrier, innocent et
persécuté, reconquiert ses droits à l'amour de sa femme et à l'estime de ses
concitoyens; la vertu triomphe, et le propriétaire est dévoilé. Pour attaquer
ainsi cette puissance redoutable , qui s'appelle le propriétaire , il faut néces-
sairement avoir une maison à soi , ou être bien sûr de pouvoir payer régu-
lièrement son terme. Cette petite pièce, sœur de Suzanne, par la grâce et
l'esprit, a complètement réussi.
Porte-Saint-Martin. — L'Esclave Andréa , drame en cinq actes, par
MM. Maillan et Legoyt. — L'esclave Andréa est une grande et belle fille,
très blanche pour une métisse, et fort bien vêtue pour une esclave La
scène se passe aux Antilles. Andréa est servante d'auberge chez un honnête
fripon d'aubergiste, qui l'a achetée 2,000 francs. Ce n'est pas trop payé, je
vous jure. Aimée par Antoine qu'elle aime, Andréa est courtisée par le
comte Renaud , qu'elle hait. Antoine est matelot du comte Renaud; le comte
Renaud est capitaine de frégate. Il existe depuis long-temps entre ces deux
hommes une lutte secrète, inavouée, qui n'attend qu'une occasion pour
éclater. L'occasion se présente enfin : c'est Andréa. Il est bien convenu que
tous les comtes sont des infâmes, tous les matelots des gens vertueux. Le
vertueux Antoine est obligé de fuir pour échapper à la vengeance de son
capitaine. Ne pouvant séduire Andréa, l'infâme comte emploie la violence ,
15-2 REVUE DE PARIS.
et le premier acte s'achève comme le troisième à'Anlony. Nous sommes
heureux de pouvoir signaler ce progrès à nos amis les humanitaires. Antoine
s'est enfui ; mais vous imaginez bien qu'il n'a pas pris son malheur en pa-
tience. Il emporte la rage dans le cœur; il se fait pirate, il devient la ter-
reur des mers. Après avoir coulé la frégate du capitaine Renaud et sus-
pendu à la vergue de son graud mât l'uniforme et les épaulettes de l'infâme
comte, il revient, toujours vertueux , pour racheter l'esclave et l'épouser.
Deux ou trois ans se sont écoulés depuis son départ. Il ne sait rien du mal-
heur d'Andréa; il croit la retrouver telle qu'il l'a laissée. Hélas! le cœur
d'Andréa n'est pas changé, ni sa robe non plus; seulement elle a un petit
garçon qui ne ressemble pas précisément à Antoiue. Quel coup, je vous le
demande, pour ce vertueux matelot! Le reste de ce drame est une série de
vengeances plus ingénieuses et plus ralfinées les unes que les autres. Au
dernier acte, l'infâme comte se conduit si valeureusement, qu'on lui par-
donne tout, même son titre de comte. Il meurt, et le vertueux Antoine
adopte l'enfant et épouse la mère. — iM"e Théodorine est une charmante
esclave qui n'est pas désagréable à voir. M. Raucourt a joué le rôle du
conlie-maitre Lambert avec beaucoup de verve et d'en-train. Plusieurs
scènes de ce drame ne manquent pas d'intérêt , de force , ni d'habileté.
— On joue au théâtre de la Porte-Saint-Antoine une pièce intitulée
l'Idiote. Par un hasard fort .singulier, l'auteur, M. Alboise, a traité sur la
scène un sujet que deux auteurs ont mis en roman, voici quelques années.
Ce roman s'appelle liose et Manche. Les auteurs du livre seront flattés sans
doute de s'être rencontrés avec l'auteur de la pièce.
La publication des OEuvres complètes de George Sand se continue avec
activité. La sixième livraison, qui paraîtra demain, contient Indiana , la
première des créations de George Sand, et l'une de celles qui ont révélé
avec le plus d'éclat, dans le célèbre écrivain, l'élévation de l'idée unie à la
pureté de la forme. Chaque livraison forme deux volumes iu-8°, imprimés
sur beau papier, avec des caractères neufs- Douze volumes sont en vente :
André et les petits romans, 2 vol.; Lettres d'un Voyageur, 2 vol.; Leone
Leoni, 1 vol ; le Secrétaire intime, 1 vol.; Jacques, 2 vol.; Mauprat, 2 vol.;
Indiana, 2 vol. Yalcntine paraîtra le 13 janvier, et celte belle édition sera
complétée en avril par la publication de Lélia, augmentée d'un volume
inédit. A l'approche de la nouvelle année, cette collection est l'un des pré-
sens les mieux choisis que l'on puisse offrir aux amis des beaux livres et de
la belle littérature (1).
— Cette semaine nous a valu deux publications importantes, d'un genre
bien difiérent, et sur lesquelles nous reviendrons prochainement. L'une est
une Histoire de France sous Louis XIII, par M. A. Bazin, écrivain dis-
tingué , esprit sérieux et nourri de fortes études , que nos lecteurs n'ont pas
oublié,' bien que son nom paraisse trop rarement dans cette Revue.—
L'autre est un roman de M. Eugène Sue, Lalrêaumont , récit semi-histo-
rique, semi-romanesque, d'une conspiration républicaine sous Louis XIV.
Le nouveau roman de M. Eugène Sue fait, dit-on, fortune dans le monde.
(1) OFvvres complètes de Genrqe Sand, chez lYditeur, rue des Beaux-Arts, 10.
F. Bo>NAlRE.
ORIGINAUX DU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE,
Mademoiselle Paulet.
In matin, il y avait, chez la marquise de Chalusset, trois dames,
parmi lesquelles était la vicomtesse d'Auchy, qui passait pour être la
maîtresse de Malherbe. Quand on eut bien devisé des choses du jour,
Mme de Chalusset se mit à dire qu'elle donnerait tout au monde pour
être bel esprit, et qu'il n'y avait rien de si désirable que de savoir
joliment écrire un billet doux. Elle proposa ensuite aux trois jeunes
dames qui l'étaient venues voir de s'exercer ensemble à bien tourner
les lettres. On se mit aux quatre coins du salon avec des tables et on
s'écrivit des douceurs les unes aux autres.
Deslveteaux, qui était poète, arriva sur ces entrefaites et fut
chargé de juger laquelle avait le mieux fait. Tandis qu'il lisait les
épîtres , une petite fille de quatorze ans à laquelle on ne prenait pas
garde, et qui écrivait, sans rien dire, près d'une fenêtre, apporta en
riant sa composition. Le thème choisi était la réponse d'une beauté
sensible à la déclaration de son amoureux. Des Iveteaux décida que
la lettre de la petite fille était incomparablement meilleure que les
autres, plus naturelle et plus délicatement tournée. Cette enfant pré-
coce était M"e Paulet. Quoique son éducation eût été négligée, on lui
découvrit encore bien d'autres talens, car elle dansa tout à coup
divinement sans avoir pris aucune leçon , et comme elle entendit dans
un concert, Lisette et Blanc-Rocher, elle se mit dans l'esprit de
chanter, et y réussit admirablement. Aussi disait-on, lorsqu'elle fut
grande, qu'elle savait faire parfaitement toutes choses; mais la de-
moiselle ayant causé du bruit par ses galanteries, on ajoutait mé-
chamment que l'amour était encore ce dont elle s'acquittait le mieux.
TOME XLVIII. DÉCEMBRE. 11
15i REVUE DE PARIS.
M"e Paulet devint l'une des plus agréables personnes de la cour.
Sa taille était la plus svelte et la plus élancée qu'on put voir. Un sou-
rire permament établi sur ses lèvres et des yeux fort expressifs don-
naient à sa figure un air de belle humeur, d'esprit et de santé qui
faisait plaisir à voir. Ses cheveux, d'un blond trop ardent, lui
tombaient jusqu'aux chevilles et se dénouaient à tout propos , sans
doute à cause de la vivacité de ses mouvemens. M. de Bassompierre,
qui se connaissait en beauté, disait : « Je ne sais pourquoi les femmes,
auprès de cette petite Paulet, ont l'air d'être muettes et de surveiller les
plis de leurs jupes. Elle seule paraît ignorer qu'elle est jolie, et quand
elle danse , toutes les autres semblent des emplâtres ou des statues. »
Dans le temps que le roi était amoureux de la princesse de Condé,
au point d'en perdre la raison , il y eut une grande fête où M"c Paulet
figura dans un quadrille de nymphes. Elle chanta le même soir un
solo qui produisit une si grande sensation, qu'elle eut à l'instant pour
adorateurs déclarés les plus fiers personnages de la cour. Elle fut
subitement à la mode, et Henri IV, tout épris qu'il était d'une autre
beauté, ne laissa pas de fredonner trois jours durant la chanson qu'il
avait entendue.
M. de Rosny gémissait de la passion de son maître pour une prin-
cesse dont le mari n'était pas d'humeur accommodante. Il remarqua
tout d'abord le caprice pour la jeune chanteuse, et conçut l'espoir
de diriger les pensées du monarque sur ce nouvel objet. 11 donna le
mot à ses amis , qui vantèrent les charmes de MUt Paulet et répétèrent
mille fois son nom avec éloges. Henri voulut la revoir. Elle devina
sans doute qu'elle avait fait impression, car elle adressa ses œillades
en haut lieu et mit enjeu tout l'arsenal formidable des coquetteries
auxquelles Henri IV n'avait jamais su résister de sa vie.
In soir, au petit coucher, le roi, trouvant sur sa cheminée un beau
diamant qu'il destinait à la reine, le tourna plusieurs fois entre ses
doigts, et s'adressant à son valet de chambre Laroque, lui dit à voix
basse :
— Tu porteras ceci demain à Mlle Paulet, et tu lui diras que je
pense à elle.
— Pas autre chose, sire?
— Ajoute : nuit et jour, et quelque phrase de ton crû pour lui bien
donner à entendre que je l'aime passionnément.
M. de Rosny prit une mine fort sévère. Il ne voulait pas que la
fantaisie du roi fut trop vite satisfaite, les obstacles donnant du prix
à ce qu'on désire.
REVUE DE PARIS. 155
— Prenez garde, sire, dit-il en fronçant les sourcils. Cette jeune
fille est orpheline. Le feu conseiller Paulet a été l'un des plus fidèles
serviteurs de votre majesté: un homme intègre et qui tenait à l'hon-
neur de son nom. Votre majesté ne voudrait pas mener à mal une
fille si jeune, sans surveillans et sans expérience.
— Nepuis-jelui envoyer un présent sans être soupçonné delà
vouloir séduire? Ce Rosny me vient toujours rabattre la joie.
Et s'adressant à Laroque, le prince ajouta :
— Tu lui diras que c'est parce qu'elle m'a réjoui le cœur avec sa
voix fraîche et que je la tiens pour une jolie petite sirène.
— A la bonne heure, murmura Sully; voilà qui est mieux.
Le lendemain, le carrosse de M. le grand-maître s'arrêta devant
la porte de M"e Paulet. La jeune fille ne parut point étonnée d'une
visite de si grande conséquence, et rendit avec beaucoup de grâce et
d'à-plomb les honneurs dus au plus puissant personnage qui fût alors.
— Avez-vous reçu le présent du roi? demanda Sully.
— Le voici, répondit-elle, montrant la bague qu'elle avait mise à
son doigt.
— Eh bien! que pensez-vous de cela, mon enfant?
— J'allais vous demander ce qu'il faut que j'en pense.
— Mais , je crois que c'est assez clair : le roi en tient. Il est amou-
reux de vous. Dites-moi donc franchement, là : comment allez-vous
accueillir ses hommages?
— Franchement, monsieur le duc, le roi me plaît médiocrement.
Il a cinquante-cinq ans. Il me voudrait marier avec quelque sot. Il
mourra ou me délaissera pour une autre. Je ferai sagement de ne
pas l'écouter.
— Mais vous êtes une friponne. Vous lui avez adressé des agace-
ries qui l'ont bouleversé. On ne joue pas ainsi avec le repos de son
souverain.
— Je n'ai rien fait dont une honnête fille doive rougir. Ce n'est pas
ma faute s'il me trouve à son goût.
— Songez qu'il peut vous combler de biens.
— Je suis riche et libre.
— Il est le roi.
— Pour vous parler à cœur ouvert, monsieur le duc, et sans faire
la prude , je vous dirai que je ne puis appartenir à un homme qui ne
me plaît point, fût-il le maître du monde. Il y avait un seigneur que
j'admirais de toute mon ame à cause de son génie, de son ambition
et de ses malheurs, c'était M. de Biron; s'il n'eût pas été décapité...
11.
J56 REVUE DE PARIS.
— Oh ! la vilaine imagination que celle d'une femme ! Un traître et
un conspirateur!
— Tout ce qu'il vous plaira. Je l'aurais aimé bien volontiers.
— Vous êtes une perverse. Ça! voyons, écoutez-moi : j'ai à vous
parler maintenant d'affaires importantes.
M. le grand-maître expliqua sans détours quels étaient ses projets
et le rôle qu'il y voulait faire jouer a la demoiselle. II démontra com-
bien étaient graves les circonstances; le tort immense que causait aux
affaires la passion insensée du roi pour Mmr de Condé. M. le prince
était un homme d'un rude caractère, qui en viendrait plutôt à une
extrémité que de laisser courtiser sa femme. Déjà il l'avait enfermée
dans un de ses châteaux, et ne voulait plus paraître à la cour. Les
Montmorency, ses alliés, prendraient assurément parti pour lui. Une
guerre civile ou quelque conspiration en pouvaient résulter.
-*■— J'aurai bien du regret, dit M"e Paulet avec un sourire malin,
de ne pouvoir vous obliger en cette occasion; mais il faudra que les
affaires de l'état s'arrangent sans moi, car je ne saurais surmonter
mes répugnances. Ce n'est pas que je craigne fort d'être décon-
sidérée par une liaison avec un si grand roi. Nous vivons dans un
temps où ces choses-là ne passent pas pour être honteuses. De belles
dames plus nobles que moi n'auraient pas besoin, pour se décider,
d'entendre toutes vos raisons, qui sont les meilleures du monde;
mais je vous dis naturellement le véritable obstacle à l'accomplisse-
ment de vos projets. Faites que le roi ait vingt ans de moins; effacez
Jes rides de sa ligure; arrangez-vous pour qu'il me plaise, et puis
nous verrons alors. Cependant je ne lui pardonnerais jamais d'avoir
fait mourir M. de Biron, le courage même, son ami le plus ancien,
après vous, monsieur le duc.
— Que vous avez une méchante tête ! Vous n'aimez ce traître que
parce qu'il est mort ; s'il eût réussi , vous le mépriseriez. Mais songez
donc au temps où le roi n'avait qu'une petite armée pour vaincre
d'innombrables ennemis; songez aux mille prouesses par lesquelles
il a regagné son trône. Voyez-le en Navarre, avec un noyau de ser-
viteurs fidèles, comme le baron de Batz, Grillon, d'Aubigny et moi.
Nous avons vendu nos maisons et notre argenterie pour marcher à
sa suite, mon enfant. Demandez aux vieilles gens de vous conter
cela, et vous verrez que notre roi est un héros, un autre homme
que votre Biron; que dis-je! le premier, le premier de nous tous, le
plus hardi, le plus âpre au feu et le meilleur après la bataille. Tou-
jours le fer au poing contre l'ennemi et les bras ouverts pour rece-
REVUE DE PARIS. i57
voir les rebelles que ses victoires forçaient à demander grâce. Non ,
il n'y a pas de cœur plus magnanime sous le ciel !
M. de Rosny s'échauffait si bien à faire l'éloge de son maître, que
la jeune fille finit par lui prêter plus d'attention. Sully raconta en-
suite les folles entreprises du roi pour plaire à la princesse de
Condé; qu'il avait été jusqu'à courir la nuit à l'entour du château de
M. le prince et se déguiser en charretier pour pénétrer dans l'inté-
rieur.
— Quoi ! s'écria la demoiselle, il peut encore aimer avec tant d'ar-
deur !
— Sans doute, dit le grand-maître, c'est un jeune homme par sa
force, son courage, et malheureusement aussi par l'impétuosité de
ses passions. Enfin, le croiriez- vous ? il a formé le projet le plus vaste
et le plus beau; c'est un secret que vous n'avez pas besoin de con-
naître; il s'agit des protestans d'Allemagne,... une conception admi-
rable... Eh bien ! depuis un mois je ne puis obtenir de lui qu'il tienne
conseil une heure seulement tous les jours. Le temps s'écoule; l'oc-
casion peut s'enfuir! Oh! maudites soient ces femmes qui jettent le
trouble dans cette belle ame! Écoutez, mon enfant : promettez-moi
seulement de continuer à faire les doux yeux à notre bon roi, de
l'occuper un peu, de l'attirer à vous. Employez les plus fines ruses
de votre sexe. Mettez-le-moi comme il faut dans vos filets, et puis
vous agirez , pour le reste , à votre guise.
M. de Rosny se leva, et prit congé de M"e Paulet. Comme elle lui
rendait les honneurs, suivant les règles de l'étiquette, il s'arrêta en-
core sur l'escalier :
— Agnès Sorel, dit-il gravement, a sauvé son prince en renonçant
à lui; faites la même chose par le moyen contraire, je vous jure que
vous aurez bien mérité de la France. Le roi est mieux que vous ne
pensez. Je vous le veux montrer à cheval et se livrant aux exer-
cices galans ; c'est encore un charmant cavalier. Je crois que si
j'étais comme vous une jolie fille de dix-huit ans , il me plairait fort.
M"e Paulet ne put s'empêcher de rire en jetant un regard sur les
longues jambes osseuses de M. le grand-maître et sur ses bas de
couleur lie-de-vin; mais elle promit de poursuivre ses agaceries et
de consacrer ses œillades au bien de l'état, disant que cela n'enga-
geait à rien.
A son retour au Louvre, Sully trouva le roi tout en fureur. Un
page de la maison de Condé était venu dire en secret que M. le
prince se disposait à emmener sa femme en Flandre.
158 REVUE DE PARIS.
— Si vous lui défendez de passer les frontières, dit le prudent
grand-maître, ce sera le moyen de lui donner plus d'envie de fuir.
Ayez plutôt l'air de ne pas songer à la princesse. Réveillez ici les plai-
sirs endormis. Faites jouer les violons , danser les dames et galoper
les chevaux. La belle s'ennuiera bien vite de la solitude et voudra
revenir à Paris.
Le roi fut bien surpris de voir M. de Rosny, qui n'aimait pas la
dépense, lui donner de tels conseils. Il goûta fort l'avis de son mi-
nistre et fit annoncer pour le lendemain un carrousel dans les jardins
du château. M"c Paulet y fut engagée des premières; le grand-maître
l'envoya chercher par ses neveux, qui lui servirent d'escorte et la
firent asseoir en évidence aux meilleures places. Henri IV s'était paré
comme un jeune homme; il avait un pourpoint de brocard d'or, un
collet de senteurs et des manches de satin de la Chine. Son cheval
était le plus élégant et il le maniait à merveille, 11 courut la bague
avec succès et fit divinement bien au jeu de la tête de bois. Sully se
frottait les mains en voyant les dames applaudir, et disait tout haut :
— C'est encore le plus adroit ; il est leur maître à tous !
M. de Bellegarde, qui avait été jadis l'un des habiles, ne réussit
pas à cause de l'embonpoint qui lui était survenu. Bassompierre
n'était pas en veine ce jour-là. MM. de Cuise étaient absens, de sorte
que les honneurs de la matinée restèrent au roi.
Ce fut le tour de Mlle Paulet à briller le soir à l'heure des danses.
Elle déploya toutes ses grâces dans les quadrilles et gagna bien des
envieuses, car elle risqua des pas nouveaux de son invention dans
une courante qui produisit un furieux effet. Quand l'instant fut venu
de présenter, suivant l'usage, sa joue au danseur, pendant que les
violons jouaient la cadence, elle s'échappa légèrement dans une
pirouette et donna le baiser du côté qu'on ne le faisait point d'habi-
tude. Ce mouvement parut si charmant et si plein de coquetterie, que
tout le monde en murmura de plaisir. Le roi s'écria :
— Ahl le joli tour! je le veux voir encore. Holà! messieurs les
violons , recommencez-moi cette mesure.
Et à la seconde fois, la demoiselle mit plus de malice encore dans
ses mouvemens. Elle regarda le roi en souriant tandis que son cava-
lier l'embrassait, et M. de Sully, qui examinait de loin son maître,
connaissant la faiblesse de Henri pour le beau sexe, dit tout bas :
— Le voilà pris ! je connais ses allures. Nous le tenons cette fois.
Je gage qu'il n'en dormira pas de la nuit.
Toutes les dames eurent bientôt des airs fâchés et tournèrent obli-
REVUE DE PARIS. 159
quement leurs prunelles. Le roi causait avec M"e Paulet. Sully ne
s'était pas trompé.
— Je ne sais comment cela se fait, disait Henri en soupirant, si
c'est le regard de vos yeux ou le baiser que vous avez donné tout à
l'heure; mais je sens que vous m'avez blessé au cœur. Je ne vis jamais
tant de charmes dans une femme.
— Votre majesté est un peu bien sujette à ces galanteries subites ,
et je n'ignore pas qu'il faut s'en défier.
— Ce serait plutôt à moi d'être en défiance contre vos appas; mais
je suis bonhomme et j'ai toujours donné tête baissée dans les pièges le
ciel m'a fait ainsi. Ménagez-moi donc , ma belle enfant , car je suis pris
au lacet comme un pauvre lièvre, et si vous me traitez en ennemi...
— Vous êtes habitué à le battre.
— J'en ai battu quelques-uns, mais j'en ai plus encore embrassé
sur les deux joues. C'est ce dernier moyen de faire la paix que j'ai-
merais le mieux employer avec vous.
— Est-ce que nous sommes en guerre?
— Sans doute, et la première victoire est de votre côté, puisque
je voudrais déjà vous donner les clés de la ville conquise.
— Eh bien ! envoyez-les-moi sur un plat d'argent, avec les chan-
delles de cire et les confitures.
— Et que me céderez-vous en échange?
— Mon royaume n'est pas grand.
— Non , mais il renferme bien des trésors et je les veux acquérir.
— A ce compte-là vous seriez le vainqueur et moi le pays sub-
jugué.
— Je suis votre esclave , ma mignonne; ordonnez de moi tout ce
qu'il vous plaira.
— Rendez-vous donc à discrétion et ne m'imposez aucune clause.
— J'y consens; mais je vous irai voir demain pour signer la capi-
tulation.
M. de Rosny, qui s'était approché, entendit ces derniers mots,
et, voyant la jeune fille qui rougissait, il voulut l'empêcher de ré-
pondre par un refus.
— Votre majesté, dit-il humblement, n'a pas oublié que nous de-
vons recevoir cette nuit un courrier d'Allemagne. Les instans sont
précieux , sire ; je vous supplie de tenir conseil aussitôt votre lever.
— Je te donnerai la matinée entière , mon bon Kosny. Nous par-
lerons d'affaires jusqu'à midi, si tu le veux. Je me sens la tète plus
libre et le cœur plus joyeux.
160 REVUE DE PARIS.
— Le ciel en soit loué ! Si c'est vous , mademoiselle, qui avez fait
cette cure, la France entière est votre obligée, et je vous en aurai ,
en mon particulier, une éternelle reconnaissance.
En effet, M. le grand-maître fut toujours l'ami de Mlle Paulet; et,
dans le temps même où elle donna le plus de prise à la médisance, il
la défendit généreusement, et lui témoigna beaucoup de considé-
ration.
Dès le lendemain au soir, tout le monde sut que le roi était consolé
des rigueurs de Mme la princesse. Le nom du nouvel objet de sa
flamme circula de bouche en bouche. M"e Paulet vit accourir chez
elle une foule empressée. Sa ruelle devint le rendez-vous de la fleur
des courtisans. On lui apportait les nouvelles, et;on lui donnait les
violons. Elle goûta ainsi les plaisirs , et reçut les honneurs dus à la
favorite. Mais ce bonheur ne fut pas de longue durée. Un jour elle
reçut à son réveil ce billet du roi :
ff Ma mignonne, je vous irai voir tantôt avec mon flls de Vendôme.
Le petit pendard ne se veut pas former, et cependant il louche à ses
quinze ans. 11 est sauvage comme un jeune loup, et craint autant les
femmes que je les aime. Vous nous ferez de la musique , et vous nous
direz des drôleries, pour familiariser un peu ce petit ours avec votre
méchant sexe. Je vous apporterai des primeurs de Touraine. Je vous
baise un million de fois les mains. »
C'était le 14 mai 1610, et le roi, en allant chez sa maîtresse, passa
par la rue de la Féronnerie, où l'attendait Ravaillac. On sait assez
ce qui en arriva.
Nous ne doutons pas que M"e Paulet , vive et séduisante comme
elle était, n'eût captivé Henri IV pour long-temps, si un crime n'eût
enlevé ce prince à la France.
Après avoir possédé la faveur d'un roi, M"e Paulet ne pouvait plus
que descendre. Elle le sentit, et résolut de vivre le plus sagement
qu'il lui serait possible; mais avec son caractère ardent et léger, et
n'ayant plus la retenue qui précède la première faute, elle ne pou-
vait manquer de faiblir bientôt. Des circonstances singulières vinrent
en outre rendre le terrain plus mouvant sous son petit pied; on
lui pardonnera de s'être laissée choir, si l'on songe qu'elle manquait
d'une main ferme pour la soutenir, étant orpheline et abandonnée à
elle-même.
Pendant les six mois que dura le deuil, elle vécut fort retirée dans
un château situé sur la route d'Orléans, et que lui avait laissé le feu
conseiller son père. Elle faisait exactement ses dévotions, donnait
BEVUE DE PARIS. 161
aux pauvres , et ne voyait, pour toute société, que Mme la baillive de
Montlhéry, sa voisine.
Cette jeune dame lui demandait un soir si elle ne pensait pas au
mariage.
— Vraiment, répondit -elle, je serais bien folle d'y penser jamais.
On connaît mes fautes; je ne pourrais donc avoir qu'un mari qui se
défierait de moi. Il serait jaloux ou bien indifférent; il me méprise-
rait peut-être , ou m'accepterait pour ma fortune. Je serais donc
malheureuse dans tous les cas. Dans ma position, il faut avoir le
bon esprit de rester Clle.
— Alors vous aurez d'autres amoureux, car enfin à votre âge
— Eh î je n'y songe pas , Dieu merci !
— Vous en aurez infailliblement. Devinons un peu qui est le pre-
mier qui vous doit plaire.
— Quel enfantillage!
— Dites-moi cela. N'y avait-il pas à la cour quelque beau seigneur
qui vous ait recherchée? Je parie qu'il y en avait.
— Pas un dont je me soucie, je vous le jure. Le seul homme qui
m'ait souvent fait rêver autrefois, c'est le maréchal de Biron.
— Cherchez bien, il doit en exister un autre.
— Il y en a encore un, en effet. Je ne l'ai jamais vu, parce qu'il
était dans son gouvernement; mais il porte l'un des noms les plus
célèbres de la noblesse; et puis l'ambition et le courage sont hérédi-
taires dans sa famille.
— Le duc de Guise, n'est-ce pas?
— C'est lui.
— Le fils aîné du grand Balafré, un aimable et magnifique prince.
Il vous consolera quelque jour.
— Il n'est guère probable que je le rencontre jamais; et d'ailleurs
il aura bien autre chose à faire que d'être amoureux de moi.
— Qui sait?
Dans ce moment, M. le bailli de Montlhéry se fit introduire.
— Mademoiselle, dit-il fort cérémonieusement, je viens vous pré-
senter une requête de la part des notables de notre petite ville. Nous
devons loger demain un grand personnage, et nous n'avons pas de
maison digne de lui. Nous vous supplions de l'héberger, pour un jour
seulement, dans votre joli château...
— Quel est ce grand personnage?
— Dans votre joli château, séjour des grâces et de la beauté. Vous
êtes de la cour, et votre compagnie sera un charme bien attrayant
162 REVUE DE PARIS.
pour le seigneur qui nous honore de sa visite en revenant de son
gouvernement...
— Mais comment l'appelez-vous donc?
— De son gouvernement de Provence. C'est le duc Charles de Lor-
raine.
— Monsieur de Guise! s'écrièrent à la fois les deux dames.
— Il me semble que je lis l'étonnement sur votre visage.
— Je ne puis le recevoir, dit vivement Mlle Paulet.
— 0 ciel! quel obstacle s'y oppose donc?
— Y pensez-vous? dit la baillive. Vous feriez une impolitesse à
M. de Guise, parce que nous avons mêlé son nom à nos folies!
Allons donc! ce que nous avons dit est entre nous deux. Je ne vous
crois pas perdue pour cela. TI ne restera qu'un jour. Nous le verrons,
et nous pourrons parler de lui à notre aise. Il ne se doutera pas que
vous ayez rêvé de lui. Ce sera charmant. Il faut le recevoir. Monsieur
le bailli, elle y consent.
— Vous y consentez, mademoiselle?
— Au fait, pourquoi non?
— Je suis au comble de mes vœux. Demain soir, selon toute pro-
babilité , vous aurez la visite de M. le duc. Son courrier m'annonce
qu'il n'a pour toute suite que six personnes d'épée et son premier
valet de chambre. Il voyage à cheval.
— C'est bien. Le souper sera prêt pour neuf heures.
Le lendemain sur le soir, une demi-douzaine de jeunes gentils-
hommes dînaient ensemble à l'unique auberge de Montlhéry, après
une partie de chasse. Le repas était bruyant, à cause du vin de Beau-
gency, qui avait fort échauffé toutes les cervelles. On en était aux
chansons grivoises, quand l'ordinaire de la poste vint à passer et dit
qu'il avait commission d'apprendre au bailli que M. le duc de Guise
s'était arrêté à Étampes à cause de la pluie.
— Je me charge de le lui apprendre, dit un des gentilshommes;
ne perdez pas votre temps , brave homme; le bailli est mon cousin,
il saura la nouvelle dans un moment.
L'ordinaire remonta dans son coche et poursuivit sa route.
— Messieurs, dit le gentilhomme à ses amis, voici une occasion
de nous divertir, et de manger un excellent souper en société d'une
femme charmante. M1,e Paulet attend le duc ce soir. Elle ne le connaît
pas. Je me présente à la place de son altesse, et vous êtes mes sui-
vans. Nous allons chercher des chevaux pour y mettre quelques
bagages. Nous faisons une entrée magnifique au château et je suis
REVUE DE PARIS. 163
prince pour une nuit. Demain je pars pour mon régiment qui est en
Navarre, et l'affaire s'arrangera toute seule.
La proposition fut accueillie avec enthousiasme. On posa des caisses
vides sur des chevaux, pour représenter les mulets de coffre. Deux
de ces jeunes fous retroussèrent leurs chausses et ôtèrent leurs
plumes et leurs épées, pour figurer les laquais. Le premier acteur
alla se vêtir à la hâte de ses plus beaux habits de fête. Les autres
se placèrent derrière lui à la distance convenable, et on se mit en
chemin le plus gravement du monde pour la maison de M1Ie Paulet.
Celui qui s'était emparé du meilleur rôle était un gentilhomme de
bonne mine, qui avait les manières excellentes, une audace à toute
épreuve et de l'esprit comme un démon. Il était d'une famille riche
et ancienne; il s'appelait Lansac. Son père avait été dans les gardes
de la reine Catherine.
Les fenêtres du château étaient éclairées, et on y pouvait remar-
quer un grand mouvement. L'un des cavaliers se détacha de la bande
et courut annoncer l'arrivée de M. de Guise. La châtelaine descendit
au bas des degrés en grande cérémonie et fit ses complimens de
bien-venue avec sa grâce habituelle. M. de Lansac joua parfaitement
son personnage de prince.
— Excusez-moi, belle demoiselle, dit-il en entrant au salon, si
je ne vous demande pas le temps de changer de toilette. Je suis fati-
gué du voyage et pressé de jouir de votre conversation dont on m'a
dit tous les biens imaginables.
En parlant ainsi, le jeune homme prit, sans cérémonie , le siège
d'honneur. Il s'informa des nouvelles en seigneur qui savait son
monde. Il nomma les premiers de la cour et raconta les affaires de
son gouvernement. Au souper il prit la droite et le haut bout de la
table , tandis que les gentilshommes de la suite se rangeaient modes-
tement àl'extrémité; il se laissa présenter la serviette par la maîtresse
du logis , et se comporta noblement , avec une aisance et un sérieux
imperturbables.
— Messieurs , dit-il à ses suivans au sortir du souper, vous devez
être pressés de vous mettre au lit, je ne vous retiens pas. Soyez de-
bout au point du jour.
Les gentilshommes , fort contrariés d'être ainsi congédiés, n'osèrent
pourtant élever la voix; ils sortirent respectueusement et gagnèrent
les chambres qu'on leur avait préparées.
Après deux heures de tête-à-tête, le faux duc de Guise ne parais-
sait pas encore disposé à se retirer.
164 REVUE DE PARIS.
— Je vous gêne sans doute , dit-il. Je ne sais comment cela se fait ,
mais je n'ai aucune envie de dormir.
— Je vous tiendrai volontiers compagnie, répondit la demoiselle.
J'aurai le loisir de me reposer après votre départ; on ne trouve pas
toujours l'occasion de veiller en aussi bonne société.
Charles de Lorraine avait la réputation d'être fort entreprenant
près des dames; on citait de lui d'assez méchans procédés envers le
beau sexe. M. de Lansac ne risquait pas de démentir son personnage
en donnant à la conversation une tournure de galanterie cavalière.
— J'ai bien entendu parler de vous en Provence , dit-il en s'as-
seyant près de la châtelaine. Le bruit de vos succès est venu jusqu'à
moi , et je ne m'étonne pas , en vous voyant , que vous ayez captivé le
cœur d'un grand roi ; mais parce que vous avez régné sur une tète
couronnée ce n'est pas une raison pour vous retirer ainsi de la cour
et mépriser le reste des humains.
— Je devrais craindre plutôt d'en être méprisée.
— Oh! voilà par exemple une étrange idée. Je me veux déclarer
votre serviteur publiquement, pour montrer l'estime où je vous tiens;
et afin que vous n'en doutiez pas, je prendrai dès à présent vos cou-
leurs.
Le faux duc s'empara d'un nœud de rubans verts que la demoiselle
portait sur son épaule.
— Ne vous pressez pas trop de vous ranger sous ma loi, répondit
M,le Paulet, car, de l'humeur où je suis, il pourrait vous arriver de
perdre vos peines.
— J'en veux courir les risques; je me suis dit bien des fois en pen-
sant à vous : « c'est la femme que je dois aimer, » et j'y suis résolu ,
je vous aimerai comme un furieux.
— Je ne vous en empêche point.
— Je vous défierais de m'en empêcher, car je sens déjà que l'amour
me tient à la gorge.
— C'est un mal , qui , par bonheur, ne vous dure jamais long-temps.
— Ne riez pas. Je vous jure que j'en suis cruellement attaqué de-
puis que je vous vois. Ne le comprenez-vous pas, puisque je ne puis
m'arracher de vos côtés malgré les fatigues de la route!'' sur l'hon-
neur, je ne m'irai pas coucher de la nuit. Or ça, faisons jeu sur table,
répondez franchement : me laisserez-vous languir long-temps?
— Sur lhonneur, je n'en sais vraiment rien.
— Les choses vont aller mal pour moi ; le métier de soupirant me
rend triste à la mort. Du moins je ne voudrais pas soupirer à quinze
REVUE DE PARIS. 165
lieues de distance. La cour de la reine-mère commence à se ré-
veiller; vous y viendrez avec moi demain. J'ai laissé mes carrosses
à Orléans, mais nous irons dans le vôtre. Si vous avez des craintes
sur l'accueil qui vous attend au Louvre , je vous garantis que je ferai
en sorte qu'il soit bon.
— Je vous remercie de ces offres. Mon projet est de rentrer à Paris
dans un mois : vous pourrez d'ici là ménager mon retour au château.
— A quoi bon différer? je ne voudrais plus vous quitter de la vie.
— Combien ayez-Vous déjà pris de ces engagemens éternels?
— J'en ai pris d'autres à la vérité, mais jamais avec autant de
plaisir ni de sincérité qu'aujourd'hui.
— Nous verrons dans un mois si vous serez dans les mêmes dis-
positions.
— Et si mon cœur n'a pas varié, vous laisserez-vous attendrir?"
— Peut-être.
— Tous vous laisserez attendrir, cela est certain. Je suis donc as-
suré de gagner vos bonnes grâces , car dans un mois je vous aimerai
bien plus encore; c'est une affaire convenue.
La demoiselle riait en voyant l'empressement que le faux duc
mettait à concevoir des espérances.
— Puisque vous devez me rendre heureux dans un mois, poursuivit
M. de Lansac, il vaudrait bien mieux m'épargner un si long ennui,
et conclure ce soir même. Il ne vous en coûtera pas davantage. Nous
sommes seuls; tout le monde dort autour de nous. La vie est courte
et l'occasion rare. Tenez , je vais vous faire une proposition : nous
passerons un trait de plume sur cette nuit demain au point du jour:
nous supposerons qu'il n'est rien advenu, et que je ne vous ai pas
encore rencontrée. Vous serez maîtresse d'agir comme vous l'enten-
drez, et si même il vous prend envie d'être à l'avenir cruelle pour
moi, je vous promets de ne pas me prévaloir des antécédens.
— .!c ne craindrais que trop de vous les voir oublier le premier.
— Si vous n'avez pas d'autre souci que celui-là, rassurez-vous
bien vite; je vous aimerai diablement fort et plus long-temps qu'il ne
m'est jamais arrivé. Ce que j'en ai dit était pour vous mettre seule-
ment l'esprit en repos, car je sais que la considération du lendemain
est toujours ce qui effraie les dames. Que feriez-vous donc si vous
étiez bien persuadée qu'il n'en peut rien résulter de fâcheux pour vous?
Dans ce temps-là , l'amour ne marchait pas, comme de nos jours,
enveloppé de ténèbres; il se pratiquait le plus souvent au grand jour.
Le caprice était une chose permise. Les femmes n'étaient pas obli-
166 REVUE DE PARIS.
gées de lui donner, comme aujourd'hui , les apparences d'une passion
irrésistible ou d'une fascination. Elles pouvaient se dispenser de
l'habiller d'un costume mélodramatique et d'arranger l'histoire en-
tière de leur vie de manière à le rendre excusable à grand renfort
de contes à dormir debout. M"e Paulet était une bonne fllle, toute
naturelle, ayant le cœur à la main , la tête légère et le pied tournant ,
aimant le plaisir, parce qu'en effet le plaisir est une chose agréable.
Elle s'arrêta quelques minutes à réfléchir aux suppositions que fai-
sait le jeune homme, et le regarda en souriant d'un air irrésolu char-
mant à voir. Si elle était belle, il était aussi fort joli garçon. Cepen-
dant elle pensa que ce serait une chose dangereuse qu'une liaison
avec un seigneur inconstant comme M. de Guise. Elle sentit qu'elle
en viendrait bien vite à l'aimer de tout son cœur, et une voix inté-
rieure l'avertissait que l'enjeu n'était pas égal des deux côtés. Crai-
gnant de céder à quelque tentation , elle ouvrit sans rien dire la porte
d'un oratoire, en faisant signe à M. de Lansac de l'accompagner.
L'étiquette obligeait la châtelaine à donner la porte à une altesse. Le
jeune homme, pour agir princièrement, n'hésita pas à entrer le pre-
mier. Dès qu'il eut mis le pied dans l'oratoire, on ferma la porto
derrière lui au double tour.
— Monsieur le duc, lui dit-on en riant, je vous souhaite bonne
nuit. Vous trouverez un lit dans la seconde pièce. Demain je vous
donnerai ma réponse, et nous poursuivrons cette conversation.
Le faux prince eut beau supplier et menacer; M"e Paulet lui sou-
haita de nouveau le bonsoir et se retira dans sa chambre à coucher,
où elle se mit à l'abri de toute surprise. Au point du jour les valets
ayant ouvert la prison de Lansac, il sortit à la hâte du château , de
peur de rencontrer le véritable Guise, fort embarrassé de sa super-
cherie, amoureux de la demoiselle, et désespéré par l'idée qu'il
n'oserait plus reparaître devant elle.
Le jeune homme reçut fort brusquement ses amis lorqu'ils deman-
dèrent ce qui s'était passé entre la châtelaine et lui. Il témoigna beau-
coup de regrets d'avoir abusé d'un nom qui ne lui appartenait pas,
et ajouta que, par de semblables sottises, on compromettait son
avenir et on se rendait indigne d'être compté pour un bon gentil-
homme.
Sur le midi, M. le bailli de Montlhéry vint au château.
— Mademoiselle, dit-il, je suis désolé de vous avoir occasioné un
dérangement inutile. Le duc ne s'est point arrêté dans notre ville. On
a dû vous prévenir hier qu'il restait à coucher à Etampes. Je viens
REVUE DE PARIS. 167
vous annoncer que son altesse a traversé Montlhéry ce matin sans
s'y reposer.
M"e Paulet eut assez d'empire sur elle-même pour cacher sa sur-
prise. Les mystifications étaient à la mode en ce temps-là. Il était à
craindre que le faux duc ne se donnât les gants de sa bonne fortune
manquée; son audace n'annonçait pas un homme scrupuleux. La de-
moiselle se mordit les lèvres en pensant que son parti pris de vivre
sage et retirée ne lui servirait peut-être de rien. Cinq minutes lui
suffirent pour prendre une résolution : nier hardiment et démentir les
bruits injurieux ; poursuivre la calomnie et l'attaquer en face au lieu
de la fuir ; aller sans retard à la cour et faire la conquête du véritable
duc de Guise. Ce moment décida de la vie entière de MUe Paulet. Son
imagination une fois excitée, son caractère fougueux reparut et l'em-
porta dans un tourbillon d'intrigues. Nous aurions hésité à écrire son
histoire si nous n'avions su la belle fin qu'elle a mise à ses erreurs.
Elle monta donc immédiatement en carrosse et fit force de chevaux
jusqu'à Paris. M. de Rosny la conduisit le soir même au Louvre.
La reine régente témoigna d'abord un peu de hauteur à la der-
nière maîtresse du feu roi ; mais M"e Paulet savait être aimable pour
tout le monde : elle regagna promptement les bonnes grâces de sa
majesté. Au premier coup d'oeil qu'elle jeta sur M. de Guise, le rouge
lui monta au visage en voyant qu'il ne ressemblait en rien à l'hôte
de la veille. Charles de Lorraine était petit, large et trapu, il avait la
barbe assez mal plantée, peu de régularité dans les traits; mais il
mettait plus fièrement que personne le poing sur la hanche, portait
bien le manteau et avait un je ne sais quoi qui sentait particulière-
ment le prince.
Aucune femme, dans la position de MIle Paulet et avec les mêmes
projets en tête, n'aurait été en peine d'attirer à elle les hommages
de M. de Guise. Le duc, arrivant après une longue absence, n'avait
point encore fait de choix parmi les beautés de la cour; il se laissa
prendre au premier piège qui s'offrit, et il était bien tombé, car il
aimait beaucoup les dames d'humeur accommodante. Il s'attacha
aux pas de M"c Paulet, la mena plusieurs fois danser et lui fit la con-
versation pendant une grande heure. Tout le monde remarqua entre
eux la même familiarité que s'ils eussent été d'anciennes connais-
sances. M. de Rosny secouait la tête d'un air mécontent, parce que
n'ayant pas l'oubli des injures aussi facile que Henri IV, il ne pouvait
se défendre de regarder le duc comme un rebelle.
On chuchotta dans tous les coins. M"r Paulet tenait de la nature
168 REVUE DE PARIS.
une belle dose d'assurance , et comme elle avait la langue prompte
à répondre, on ne se hasardait guère à la railler; mais on enrageait
de lui voir faire incontinent de si rapides progrès sur le cœur d'un
prince fameux et fort à la mode, car M. de Guise était un expert en
galanterie, qui donnait des présens aux belles, organisait les parties
de plaisir qu'on nommait des cadeaux , possédait à fond XAsiréc et
les amours de Caliste, et parlait surtout phébus avec une grande
supériorité.
— Charmante demoiselle, disait le duc, vos yeux lancent de si
cruelles arquebusades, que je me sens criblé de blessures. Mon
cœur n'est pas à l'épreuve de traits aussi acérés. N'avez-vous pas
scrupule de prêter vos appas à l'amour pour qu'il s'y cache et m'y
tende un guet-apcns?
— L'amour n'est pas tant votre maître que vous voulez le donner
à croire.
— En vérité, je suis son serviteur depuis qu'il vous a choisie pour
son trône, et je voudrais devenir gentilhomme de sa chambre, afin
d'y avoir les entrées.
— Il a bien d'autres trônes plus beaux que moi dans ces lieux, et
je suis le plus humble des sièges où il se pose.
— Bien au contraire; ce sont les autres belles qui ne sont que les ta-
bourets, et vous seule êtes le siège à dos réservé au roi de nos âmes.
— Je vois bien qu'il a en vous l'un de ses plus habiles courtisans,
car vous parlez en homme qui fait métier de réussir.
— Hélas! que m'importe si on fait état de moi en d'autres cours
que celle où je voudrais parvenir? Je préférerais le dernier emploi
dans la vôtre à l'honneur d'être le favori de la plus belle qui soit ici
après vous.
— Je ne donne pas de mon sérieux dans la douceur de votre flatterie.
— Ah ! c'est être trop tigresse que de m'accuser d'être flatteur
alors que je me vais mourant des coups de votre beauté assassine!
Faites que vos charmes suspendent leur feu meurtrier; je me rends
et demande quartier. Vous ne pouvez me refuser l'hospitalité, si je
me présente comme prisonnier de guerre.
— Vous avez votre liberté sur parole.
— Je préfère demeurer près du vainqueur. De grâce, accordez-
moi, dans votre estime, l'invitation à la petite entrée, car vous avez
dans la mienne, le dais, le cadenas (1) et le tapis de pied.
•i Le cadenas était un coffret de vermeil d'où on tirait le couvert de ta reine au moment
du repas.
REVUE DE PARIS. 169
M. de Guise , en parlant ainsi , pressait amoureusement le bras de
M"e Paulet.
— Eh! doucement! dit-elle en riant; vous m'estimez trop, monsieur
le duc; je suis trop avant dans le rang favori de votre pensée; retirez-
moi des premières loges et me mettez au parquet.
Tout en débitant des fadaises, M. de Guise était de ces gens réso-
lus qui vont droit au but. A la sortie du Louvre, il offrit la main à
M"e Paulet, pour la conduire au bas des degrés. Lorsqu'elle fut en-
trée dans son carrosse, le duc y monta délibérément à sa suite et se
plaça auprès d'elle. Tandis qu'elle le suppliait de sortir, on ferma
brusquement la portière; un gentilhomme qui était à M. de Guise,
sauta sur le siège du cocher, d'autres arrêtèrent les laquais et le
carrosse partit au galop.
— Où me conduisez-vous? cria la demoiselle.
— Chez vous, répondit le duc laissant là le phébus. Ne vous effrayez
pas. Nous allons à votre hôtel; je veux seulement faire la route à
vos côtés.
— Mais , c'est une violence, monsieur!
— Hélas ! que je serai à plaindre si vous ne me la pardonnez!
Le carrosse s'arrêta en effet devant la maison de M1Ie Paulet.
— J'espère, monsieur le duc, que vous ne pousserez pas plus loin
cette étrange façon d'agir.
— . Je n'ai plus qu'à implorer ma grâce, mademoiselle , et me jeter
à vos genoux; mais pour cela il faut bien que je vous conduise jus-
qu'à votre appartement, car je ne puis me prosterner au milieu de la
rue, et je ne suis pas de ceux qu'on fait mettre dehors par ses gens.
C'est une visite que je vous rends à une heure un peu avancée.
L'amour est indiscret; vous aurez pitié de ma folie.
Charles de Lorraine , au milieu d'un déluge d'excuses et de poli-
tesses , s'introduisit dans la maison, puis dans le salon de la demoi-
selle, et enfin dans la chambre à coucher, où il paraît qu'il obtint son
pardon avec la permission de demeurer long-temps, car il vêtait
encore le lendemain au malin.
A quelques jours de là, MIU Paulet aperçut, à la cour, un gentil-
homme qui se tenait caché derrière les autres. C'était M. de Lansac:
elle s'approcha de lui sans hésiter.
— Monsieur, lui dit-elle fort sèchement, votre conduite à mon
égard vous pourrait faire, si je le voulais, un tort à ne vous en re-
lever jamais. Je vous pardonne, à la seule condition de ne m'adrcsseï
la parole de votre vie.
TOME XLVIIf. di;ckmbre. 12
170 REVUE DE PARIS.
— Mademoiselle, j'étais venu dans l'espoir d'obtenir des conditions
moins dures par mon repentir.
— N'en espérez pas d'autres. Si M. de Guise savait l'abus que
vous avez fait de son nom, il vous ferait jeter par les fenêtres.
Le jeune homme voulut ajouter de nouvelles excuses , mais on lui
tourna le dos et on ne lui accorda plus un seul regard. La demoiselle
n'était pas si méchante qu'elle le voulait paraître, car Lansac, étant
demeuré amoureux d'elle, rentra en grâce par la suite, comme on
le verra bientôt.
M. de Rosny, qui s'intéressait à Mlle Paulet, craignait pour elle
l'humeur changeante des Guises.
— Prenez garde, mon enfant, disait-il un jour à sa protégée; cet
homme-là est un brouillon comme son père et tous ses oncles. Ne
vous attachez pas trop fortement. Je sais sur lui de vilaines histoires.
Il n'a de secret pour personne et tient à honneur de publier ses
succès. On m'a conté qu'un jour, ayant obtenu les faveurs d'une
dame, il se démenait chez elle avec impatience, en s'informant à cha-
que instant de l'heure qu'il était, et comme la dame lui demanda le
motif de cette agitation : « C'est , dit-il , que je voudrais être à demain
pour l'aller dire à mes amis. »
M"e Paulet tournait sa tète de coté en souriant malignement des
craintes du vénérable grand-maitre. Ces inquiétudes n'étaient pour-
tant pas vaines, car M. de Guise ne prenait aucun soin de ménager
la réputation de sa maîtresse. 11 parlait d'elle avec une légèreté cou-
pable, et, s'il n'eût pas été si grand seigneur, les autres dames n'au-
raient pas manqué de saisir ce prétexte pour témoigner à la demoi-
selle moins de considération. Ce qui acheva de la compromettre , c'est
qu'elle en vint à aimer le duc si tendrement, qu'elle n'avait pas même
le courage de lui commander d'être plus soigneux de son honneur.
l'n jour que M. de Guise et le duc de Chevreuse chassaient en-
semble dans un lieu sauvage qu'on appelait Versailles, ils s'arrêtè-
rent sous un arbre pour se reposer et causèrent de leurs bonnes
fortunes.
— Savez-vous, disait M. de Chevreuse, que vous faites preuve,
cette fois , d'une constance qui ne vous est pas habituelle? Voici tantôt
un mois que vous ne bougez de l'hôtel Paulet.
— Je n'en ai pas pour long-temps à présent, répondit M. de Guise
avec fatuité.
— Je gagerais que vous serez encore dans les filets de cette jeune
fille dans deux autres mois encore.
REVUE DE PARIS. 171
— Votre cheval contre le mien que j'en suis délié avant huit jours.
— Cela va. Votre cheval est à moi, j'en réponds.
— C'est au contraire le vôtre qui m'appartient, puisque je veux
rompre à l'heure même.
— Oh! n'allez pas si vite; demain vous en seriez peut-être à vous
en mordre les ongles.
— Je vous prouverai tout de suite que ma gageure est gagnée.
— Comment cela?
— En vous envoyant ce soir prendre possession de la belle en mon
lieu et place.
— Cela me conviendrait fort, et je ne regretterais pas mon cheval
si la chose était possible; mais je me verrais fermer la porte sur
le nez.
— Par la balafre de mon père ! cette fille est à moi, et je puis dis-
poser de mon bien, j'espère. Je vous en veux donner ici ma lettre de
change, et il ferait beau voir ma signature aller aux mains d'un ser-
gent faute de paiement.
M. de Guise déchira une feuille de son agenda de poche, et traça
au crayon une lettre de commerce ainsi conçue :
A la première vue, ma mie, vous paierez au duc de Chevreusc le mon-
tant complet de votre amour pour moi, que je lui transmets par la pré-
sente, valeur échangée.
Charles de Lorraine, duc de Cuise.
Des bois de Versailles, le 15 mars 1611.
A M"* Paulet.
M. de Chevreuse n'attendit pas au soir pour se faire annoncer à
l'hôtel Paulet. Il se présenta le plus poliment du monde, en belle
toilette et le maintien agréablement composé, tenant d'une main son
chapeau et de l'autre son billet en règle.
— Mademoiselle, dit-il en arrondissant le bras et soulevant avec
grâce le petit doigt, je suis possesseur d'une lettre de change sur
vous, dont j'ai bien à cœur d'être payé.
En prenant lecture du billet, M"c Paulet ne put dissimuler une
certaine émotion, le coup étant rude et inattendu; mais elle ne se
laissa pas démonter. Elle comprit que si ce papier courait le monde,
on en pourrait faire des risées; c'est pourquoi elle le déchira , et en
jeta les morceaux au feu.
— S'il était vrai, répondit-elle avec assez de calme, que j'eusse
de l'amour pour son altesse le duc de Guise, ce serait une valeur
12.
172 REVUE DE PARIS.
immobilière, monsieur, et qui ne se devrait point transmettre comme
des marchandises; mais ce que M. de Guise réclame n'existe. pas.
Un pareil procédé me dégagerait d'ailleurs de toute obligation en-
vers lui. Votre billet n'a donc qu'une valeur chimérique, et je vous
conseille bien de ne plus faire ce commerce; vous n'y gagneriez que
des désagrémens.
— Cependant, mademoiselle, le duc m'avait garanti un accueil
favorable.
— Je l'estime trop , et vous aussi , monsieur, pour ne pas voir en
ceci une plaisanterie. Il ne faut pas qu'elle aille plus loin , et c'est aOn
qu'il n'en soit plus question que je détruis cette pièce curieuse. S'il en
était mis une copie en circulation, j'en regarderais l'auteur comme un
misérable.
Elle ajouta ensuite avec une révérence :
— J'aurai toujours beaucoup de plaisir, monsieur, à recevoir une
personne de votre qualité, lorsqu'elle m'honorera de ses visites;
mais, dans ce moment, vous avez trop les apparences d'un faussaire
et d'un malhonnête homme pour que je sois tenue de vous faire com-
pagnie.
Et la demoiselle se retira dans ses appartenons avec une conte-
nance fière, en fermant la porte derrière elle pour n'être point
suivie.
M. de Chevreuse demeura fort décontenancé de cette brusque
sortie. Il se promena un instant dans le salon en faisant craquer ses
bottes sur les tapis, et mordant ses moustaches , puis il s'en alla tout
confus chez M. de Guise. En lui apprenant qu'on avait traité le por-
teur de son titre comme un sot et un homme de peu, il lui ùta l'envie
de poursuivre cette fanfaronnade.
— Je pense , dit le duc , que le beau jeu n'est pas de notre côté. Je
vous rendrai votre cheval, et nous agirons prudemment, je crois,
en ne parlant pas de l'aventure. J'irai ce soir faire ma paix avec la
petite.
Tout prince qu'il était, M. de Guise se vit fermer la porte de l'hôtel
Paulet, et s'en retourna fort courroucé. Après une affaire aussi fâ-
cheuse , bien des femmes se seraient retirées pour un temps dans
leur château. ?Jlle Paulet, ayant heureusement pleuré pendant une
grande heure, se sentit le cœur fort soulagé. La nuit venue, elle
délibéra quelque peu s'il convenait d'aller au Louvre; et puis ne
pouvant supporter l'idée qu'on s'informerait peut-être des causes de
sou absence, elle mit sa plus riche parure, et demanda son carrosse.
REVUE DE PARIS. 173
Il y avait comédie au château pour un nouveau Pantalon, arrivé
de Venise, et qu'on disait fort divertissant. M'le Paulet trouva place
au premier rang parmi les plus belles. M. de Guise voulut se mettre
dans son voisinage , mais elle trouva moyen de l'éviter et d'attirer
autour d'elle une douzaine de jeunes seigneurs des plus galans. Elle
fit mille coquetteries, et se mit si bien en frais d'esprit et de gentil-
lesse, qu'elle eut bientôt une grosse cour.
— Il parait, lui dit son altesse après le spectacle, que vous avez
résolu de me traiter comme le Cassandre de la comédie. Je n'ai pu
voir encore aujourd'hui de quelle couleur sont vos yeux.
— Vous pouvez voir qu'ils sont un peu rouges d'avoir pleuré ce
matin; mais je ne m'affligerai pas plus long-temps pour un homme
qui ne le mérite pas.
— Eh! là! ne nous fâchons pas pour une plaisanterie.
— Il est trop tard, monsieur le duc; je n'ai plus de colère, ainsi
nous ne pouvons plus nous accommoder. Trouvez bon, je vous prie,
que je rie de préférence avec les gens qui plaisantent d'autre façon
que vous.
La demoiselle s'éloigna en jouant de l'éventail et entraînant après
elle une foule de jeunes cavaliers.
C'est une chose assez remarquable que Charles de Lorraine , qui
était le plus inconstant des hommes, ait mis tout en œuvre pour se
réconcilier avec M,,e Paulet, sans y réussir. C'était la première fois
qu'une femme prenait l'initiative de la rupture avec lui, et peut-être
ne tenait-il aussi fort à renouer cette intrigue que pour la rompre
ensuite avec plus d'éclat. Quoi qu'il en soit, il échoua complètement et
ne rencontra plus que du mépris dans cette jeune fille dont il se croyait
le maître. On le vit un jour errer tristement par les escaliers du châ-
teau , la face inclinée vers la terre et les yeux fixés sur les pointes de
ses bottes, murmurant tout bas des paroles sans suite, comme au-
rait pu le faire un amoureux, ce qui parut étrange à ceux qui con-
naissaient ses allures.
— Eh! qu'avez-vous donc? lui demanda M. de Chevreuse, le
voyant en cet état.
— Je n'en sais rien, répondit-il; j'ignore ce que cela signifie, mais
depuis ce matin j'ai comme une pesanteur sur la poitrine. Cette petite
l*aulct ne me sort pas de la pensée. Je fredonne, malgré moi, les
airs qu'elle chante; je vois partout ses dents blanches et ses cheveux
dorés. J'étais habitué à entendre son rire franc qui vous réjouit le
cœur, et cela me manque. Je crois que je suis un peu malade. Il faut
174 REVUE DE PARIS.
que j'aille chez Gombauld le prier de me distraire avec sa guitarre
et ses jolis vers.
— Vous êtes amoureux ; vous enragez d'avoir perdu , par votre
faute , un bien que vous ne saviez pas vous être si cher. Voilà votre
mal , monsieur le duc.
— Morbleu ! ne me dites pas cela. Vous m'effrayez. Il ferait beau
me voir jouer le personnage d'un mourant, après avoir été l'amant
en titre. J'aime mieux croiro que je suis malade. Je me souviens
d'avoir poussé de ces soupirs un jour que j'avais gagné une fièvre.
C'est sans doute de même aujourd'hui.
— Allez! vous êtes pris au trébuchet, et les drogues de maître
Guillaume ne vous guériront point.
En effet, Charles de Guise demeura triste une semaine entière,
chose prodigieuse pour lui. Ce qui achevait de l'accabler, c'était de
voir l'enjouement et l'air insouciant de sa belle, qui semblait ne l'avoir
jamais connu et se faisait conter fleurette par tout ce qui avait six
quartiers de noblesse et des habits de velours.
M. de Rosny, cjui se mêlait peu des intrigues , à cause de ses graves
occupations , apprit le dernier l'aventure de sa protégée. Il prit aus-
sitôt le chemin de l'hôtel Paulet en préparant, dans sa tête, des con-
solations paternelles.
— Ces Guises, murmurait le grand-maître en marchant le soir par
les rues, sont d'une race turbulente et dangereuse. Je ne les aime
point. Hélas! si le feu roi m'eût voulu croire, ils seraient tous à la
Bastille et mourraient sans progéniture, comme des bêtes malfai-
santes. Ils gâtent tout ce qu'ils touchent. Je dirai à cette pauvre petite :
Voilà ce que c'est que d'aimer les ennemis de l'état! ce n'est pas le
grand Henri qui vous aurait traitée ainsi.
Et le bonhomme souriait dans sa barbe grise en songeant que sa
mercuriale lui fournirait l'occasion de dire un mot d'éloge sur le
prince qu'il avait tant aimé. Huit heures venaient de sonner, lorsqu'il
traversa la cour de l'hôtel du feu conseiller Paulet. Il ordonna au
Suisse de ne point faire aller la clochette d'honneur, n'étant pas
accompagné. En suivant à petits pas le long des murailles, M. de
Rosny passa sous une fenêtre éclairée; il s'aperçut qu'on tenait en-
core la table, ce qui lui causa un moment d'hésitation, parce qu'il
ne voulait pas que sa visite fût connue.
— Il me semble, pe isa le vieux Sully, que, pour une personne dans
l'affliction, cette chère enfant mène grand bruit chez elle.
La fenêtre s'ouvrit alors, et M. de Rosny entendit la voix de sa
REVUE DE PARIS. 175
protégée. La demoiselle ne paraissait pas fort chagrine. Elle n'avait
à sa table qu'un seul convive, mais qui criait comme quatre. On se
divertissait là-haut de bon cœur. Le convive s'approcha de la fenêtre,
tenant un verre d'une main, et de l'autre une assiette qu'il jeta en
riant dans la cour.
C'était M. de Lansac.
Le vénérable grand-maître reçut un blanc-manger sur son épaule,
et sa manche cramoisie en fut toute gâtée.
— Je n'ai que faire ici, dit-il en regagnant la rue. Emportons bien
vite nos consolations; c'est à nous autres vieillards qu'appartiennent
les soucis de longue durée, et non pas à ce bel âge où l'on ne pleure
que pour être plus joyeux après.
Il fallait que M. de Kosny eût bien de l'amitié pour sa protégée, car on
voit qu'il prit la chose doucement, et cependant son pourpoint valait
de l'argent, et le bonhomme devenait tous les jours plus avaricieux.
La vilaine conduite de M. de Guise avait mis d'abord M"e Paulet
au désespoir; mais si cette jeune femme sentait fort vivement, elle
savait aussi résister avec énergie à la douleur et prendre des partis-
extrêmes. Son aventure devait infailliblement la conduire à se jeter
dans un couvent ou à devenir galante. Il paraît démontré que sa jeu-
nesse l'entraîna dans la dernière de ces voies. On assure qu'elle eut
un grand nombre d'amoureux après le duc de Guise. On cite des
seigneurs de toutes sortes, des étrangers, de minces gentilshommes
et jusqu'à un évèque. Mais les gens de cour étaient alors si légers
eux-mêmes, et ils aimaient tant le scandale, qu'il ne faut pas trop
se fier à ce qu'ils ont écrit. J'ai lu, je ne sais où, que le chevalier de
Guise, frère du duc, avait obtenu d'elle un rendez-vous; mais cela
n'a rien d'authentique, l'historien n'étant pas un contemporain, et
les faiseurs de romans n'ayant ni scrupule ni ménagemens pour la
réputation des gens de qualité. Les femmes surtout ont médit de
M1" Paulet jusqu'au moment de sa réhabilitation. Comme il n'y a nul
esprit de corps dans le beau sexe, quand la jalousie est sous jeu, on
ne peut encore rien affirmer sur ces témoignages suspects.
Une chose pourtant donne du crédit aux médians propos : c'est
que cette demoiselle est généralement désignée dans les lettres du
temps par le sobriquet de la Lionne, et que son impétuosité n'était
pas le seul prétexte de cet étrange surnom. Ouoi qu'il en soit, nous
ne chercherons pas à approfondir cette question, parce que cinquante
années de vertu ont bien racheté de légères fautes, et que M"' Paulet
.s'est rendue plus célèbre encore après sa réforme que dans le temps
176 REVUE DE PARIS.
même où l'amour du feu roi l'avait mise si fort en évidence. D'ailleurs
nous avons hâte d'en venir à cette époque intéressante de sa vie où
elle montra tout ce qu'elle valait.
MIle Paulet, ayant visité par hasard la marquise de Rambouillet,
comprit tout à coup un beau jour que les plaisirs de l'esprit et de la
conversation sont mille fois préférables au tumulte des cours et au
trouble des passions. Sa jeunesse était cependant encore dans tout
son éclat ; elle n'avait jamais été plus jolie que lorsqu'elle s'enrégi-
menta parmi les habitués de l'hôtel Rambouillet. Long-temps elle fut
la plus jeune et la plus belle des précieuses. Elle travailla puissam-
ment à la révolution qui s'opéra dans le langage de la bonne société,
n'ayant plus d'autre désir, d'autre occupation, que de chercher à bien
dire, d'admirer et d'encourager les poètes et les beaux-esprits. Elle
apprécia Gombauld, se passionna pour Voiture, et contribua fort à
donner au grand Chapelain la réputation qu'il méritait si bien. Per-
sonne, dans cette coterie recommandable, ne sut comme elle raffiner
sur les sentimens , s'exprimer avec délicatesse, et rendre aimable la
tigrerie, cette pudeur coquette qui provoque les hommages sans
donner d'espérance , et qui a fait des Français le peuple le plus poli
de l'Europe.
C'est aux charmes de ?û"c Paulet et à la célébrité dont elle jouissait
qu'on doit en partie l'empressement que mirent certains grands sei-
gneurs à s'introduire dans le cénacle des précieuses , circonstance
qui accéléra le triomphe du bon goût. Comme le disait judicieusement
M"e Paulet : Au pays de demies, il n'y a pas de ducs ni de princes.
Nous ne prétendons pas la placer au-dessus de Mmc de Rambouillet .
La marquise avait montré une vocation extraordinaire , un amour
furieux des belles choses. A vingt ans, elle allait apprendre le latin,
rien que pour lire Virgile, si une maladie ne l'en eût empêchée. De-
puis, elle s'était contentée de l'espagnol, et naturellement elle savait
dessiner. La première place, après cette femme remarquable, revient
de droit à M"e Paulet, à cause de l'utilité dont elle fut dans la ré-
forme, et du grand nombre de prosélytes qu'elle se fit. C'est à elle
que la coterie dut l'acquisition de M. Godeau, l'évêque de Grasse.
In jour qu'il s'était trouvé assis près d'elle, il avait été si charmé de
son esprit, que bientôt, ne pouvant plus se passer de sa conversa-
tion, il avait recherché tous les endroits où elle allait. Il s'était ainsi
habitué chez la marquise.
— Mademoiselle , disait un jour Voiture à M1" Paulet , ne pouvant
être le soleil, que préféreriez- vous être après ce bel astre?
BEVUE DE PARIS. 177
— Monsieur, répondit-elle, je choisirais d'être montagne, afin de
le voir la première à son lever, et la dernière quand il se couche.
Cette réponse eut un prodigieux succès, et donna la plus haute
idée de ce qu'on faisait à l'hôtel Rambouillet.
M. de Brancas estimait M,le Paulet celle de toutes les dames qui
disait le mieux, et on peut s'en rapporter à lui. C'est ce marquis
célèbre qui, en faisant ses prières, parlait ainsi à Dieu :
— Seigneur ! vous pouvez assurément me tenir pour un homme
bien à vous. Je suis votre serviteur de toute mon ame plus qu'à per-
sonne.
On a prétendu que M. Godeau était amoureux de MUe Paulet, et
nous sommes assez disposé aie croire. Il lui écrivait de belles disserta-
tions sur l'amitié, où ce sentiment était poussé jusqu'aux limites les
plus proches de la passion. On lui répondait par des tirades d'une
délicatesse superfine. Il faut plaindre le digne homme d'être tombé
en des mains si habiles; car, après avoir mené l'amour grand train,
une femme qui s'est amendée, comme M"e Paulet, vous sait traîner
les gens en longueur, de façon qu'ils n'avanceraient pas d'un degré
par siècle, dussent-ils soupirer trois mille ans, et l'objet de leur
flamme fùt-il d'aussi bonne conservation que les pyramides d'Egypte.
M. de Grasse possédait un portrait de \llle Paulet; c'était une image
un peu bien mondaine pour le cabinet d'un prélat. Il avait mis au-
dessous des vers dont la célébrité seule était l'excuse; ils sont pris
d'un sonnet adressé à la reine-mère :
En vain je voudrais fuir bien loin de ses appas ,
Je ne m'en puis sauver, je ne m'en puis distraire.
L'Amour dedans mon cœur l'a si bien su pourtraire ,
Que même je la vois quand je ne la vois pas.
Ce joli quatrain aurait bien pu sortir de la plume de Al. Godeau,
qui savait aussi versifier admirablement; mais l'estimable évêque ne
rima que des choses saintes , et nous n'avons pas besoin de rappeler
combien sa pièce du Bencdkiic lui a fait d'honneur.
Le goût de M"c Paulet pour le bel esprit devint son unique plaisir,
sa pensée dominante. Il lui tint lieu de tout et l'empêcha de songer
au mariage. Sa passion ne fut pas malheureuse, car, sans avoir rien
produit que des lettres familières, cette personne spirituelle s'est fait
une réputation européenne. C'est par elle et par ses amis que le style
de M"e Scudéry devint si fort à la mode. Elle a su créer enfin un
nouveau langage, qui était le plus charmant du monde, puisqu'on
178 REVUE DE PARIS.
l'admirait, et M. de Molière avait bien mauvaise grâce à critiquer
impertinemment l'hôtel Rambouillet, lui qui était fils d'un tapissier!
Du reste M"c Paulet eut l'approbation d'une assez jolie réunion
d'écrivains immortels. Chapelain la considérait singulièrement, des
Iveteaux lui flt des vers, Théophile la chanta plusieurs fois, et son
nom est répété obligeamment dans les œuvres du poète Sigogne, ce
fameux satirique! Non-seulement elle regagna l'estime de la cour,
mais elle se vit recherchée, admirée par tout le monde, tant il est
vrai que c'est une puissance et un grand bonheur que d'avoir l'es-
prit vraiment beau.
Une ibis retirée de la galanterie, Mlle Paulet se réconcilia volontiers
avec le duc de Guise, par l'entremise de (iombauld, qu'ils voyaient
intimement tous deux ; mais il ne fut question de l'amour entre eux
que pour raisonner et raffiner divinement sur ce sentiment.
Personne ne possédait, comme cette demoiselle, l'art d'appeler les
choses autrement que de leur nom. Vous ne lui auriez pas fait dire
pour cent mille écus un siège ou des chaises, mais bien les commo-
dités de la conversation. C'est elle qui baptisa la promenade du Cours
l'empire des œillades. Peut-être cette manière de s'exprimer n'est-elle
pas étrangère aux beautés de la littérature dramatique du xvme siè-
cle, où la périphrase est fort de mise, et Voltaire ne s'est jamais
douté que , sans M"c Paulet , il n'aurait peut-être point fait dire à
Zaïre :
Son superbe courage
A mes faibles appas adresse un pur hommage.
Ce qui annonce , par un tour infiniment agréable , que l'intention
d'Orosmane est d'épouser sa maîtresse, et non pas d'en faire une
odalisque.
M"e Paulet n'était plus de la première jeunesse lorsque le duc de
Montmorency lui fit la cour, et cependant on a dit que ce seigneur
avait eu ses bonnes grâces; mais il est probable que s'il n'eût pas été
décapité à Toulouse, par ordre de M. le cardinal, il aurait démenti
ces discours, que nous tenons pour mensongers et invraisemblables.
Cette intéressante demoiselle mourut fort âgée , à la suite d'un gros
mal de gorge qu'elle gagna aux samedis de M"c Scudéry. Elle laissa
beaucoup de son bien aux écrivains les plus en renom, et emporta
les regrets de tout ce qui aimait le fin du langage.
Paul de Musset.
LES
COURRIERS EN TURQUIE
JKt la Caravane île '.Bastlad.1
Dans un pays où la civilisation d'Europe est inconnue, au milieu de con-
trées où les routes ne sont que les traces du passage répété des caravanes,
on ne doit point s'attendre à trouver un service de postes régulier et sem-
blable à ceux des royaumes d'Occident. Le gouvernement et le commerce
manquent, en effet, des secours précieux que fournissent les moyens assurés
et périodiques de correspondance; toutefois les intérêts de l'administration
impériale et ceux des particuliers ont fait sentir le besoin d'une organisation
quelconque pour le transport des dépêches, des lettres et des valeurs en
numéraire. C'est pour satisfaire à cette double exigence que la sublime
Porte à créé ses talares, et que les principales villes de l'empire ont leurs
messagers et leurs courriers.
Il existe à Constantinople un corps de tatares entretenus par l'état et spé-
cialement destinés à porter les dépêches politiques et administratives dans
toute l'étendue des possessions du grand-seigneur. Ces courriers de cabinet
fréquentent ordinairement des grandes routes pourvues de relais, où l'on
trouve des chevaux pour parcourir les distances assez longues qui les sépa-
rent les uns des autres. Ils marchent jour et nuit, et leur vitesse est d'en-
viron deux lieues par heure.
Dans les affaires importantes, où la promptitude des correspondances est
nécessaire, les négocians obtiennent du gouvernement la permission d'avoir
(1) Ce fragment d'une relation inédite d'un voyage dans plusieurs contrées d'Orient a été
lu, le l" décembre, dans la séance annuelle de la Société de Géographie, présidée par
M. Cuizot.
180 REVUE DE PARIS.
recours à ces talares, avec lesquels ils traitent à l'amiable du pris de leur
voyage. Ce sont ces mômes hommes que les Européeus emmènent souvent
avec eux pour leur servir d'appui et pour faire respecter les firmans de la
Porte dans les villages de l'intérieur, où cette autorité est presque toujours
utile. Leur présence seule est un témoignage apparent de la protection im-
périale et met le voyageur à l'abri d'une foule d'obstacles et de contrariétés.
Quand les circonstances n'exigent pas la vitesse des tatares , le commerce
emploie ses messagers particuliers. A Alep, comme dans beaucoup d'autres
villes, ces messagers appartiennent à un corps organisé, composé d'un cer-
tain nombre d'hommes placés sous les ordres d'un chef que l'on nomme
cheikh-ès-seà, et qui répond de la probité et de l'exactitude de ses employés.
Les uns font seulement les courses du désert , les autres ne parcourent que
les pays habités. Ces derniers ont la réputation d'excellens marcheurs; ils
vont toujours à pied, même dans les plus longs trajets.
Lorsqu'on n'a pas le temps d'attendre le départ d'une caravane pour en-
voyer des lettres ou des valeurs en monnaies, on s'adresse à cette sorte
d'administration à volonté. On fait appeler le chef, à qui l'on explique la na-
ture de la commission, et l'on convient du prix à l'amiable. Il ne peut point
y avoir, en effet , de tarifs arrêtés à l'avance , dans un pays où la sûreté des
routes est fort incertaine et soumise à des chances très variables. Les prix
dépendent aussi des saisons et du temps accordé pour faire le voyage. On
paie d'autant plus cher que l'époque de l'année est plus défavorable et que
l'on exige une plus grande vitesse.
Le cheikh-ès-seà s'engage à remplir les conditions imposées, et il accepte
toute la responsabilité du traité. Lorsque tout est convenu, il choisit lui-
même le messager qui lui parait le plus propre à s'acquitter avec intelligence
et fidélité de la mission proposée. Il reçoit des mains du négociant les lettres
ou les valeurs en argent q u'il faut expédier; il les remet au courrier à qui
il donne en même temps ses instructions, et ill'accompagnejusqu'aux portes
de la ville pour s'assurer de son départ. Si le pays est tranquille, l'envoyS peut
faire diligence et suivre le chemin ordinaire; mais s'il y a quelques lieux
dangereux à traverser, il est obligé, pour fuir le péril , de se détourner et
de prendre souvent des sentiers de chèvres au milieu des rochers. Ces pié-
tons ont une connaissance complète des localités qu'ils fréquentent d'habi-
tude, ils n'ignorent aucune de leurs communications , ils savent l'emplace-
ment de tous les puits , de toutes les sources ; et , quand ils sont très pressés ,
ils abrègent les distances en évitant les grandes sinuosités de la route, ils
vont à travers champs, et gravissent des montagnes à pic. Leur instinct des
directions et leur longue résistance aux fatigues de la marche ont de quoi
surprendre dans un pays où les habitations sont rares et où les chemins
sont affreux. Ils peuvent marcher jusqu'à quinze heures par jour durant un
voyage de cent à cent cinquante lieues.
Chaque soir, ces pauvres messagers trouvent asile dans le village où ils
REVUE DE PARIS. 181
s'arrêtent. L'hospitalité ne leur manque jamais; il n'est pas de maison dont
la porte ne leur soit ouverte et où ils ne soient accueillis avec bonté. Ils par-
tagent le repas de la famille chez laquelle le hasard les a conduits ; ils passent
la nuit au milieu d'elle', comme le ferait un parent ou un ancien ami, et,
avant le lever du soleil , ils prennent congé de leurs hôtes pour se remettre
en route.
Les hommes qui font ce pénible métier sont presque tous fort malheureux,
j'en ai souvent rencontré dans mes voyages, et j'étais toujours frappé de
leur aspect misérable. Cet air de pauvreté, ajouté à certaines allures parti-
culières, était même devenu pour moi un indice qui me les faisait infailli-
blement reconnaître. Il est probable aussi que la crainte d'être dépouillés
les engage à se vêtir de haillons; c'est un moyen d'échapper à l'envie ou de
perdre fort peu si l'on tombe entre les mains des voleurs.
Les couriers qui font le service entre Alep et Bagdad sont beaucoup plus
rares que ceux dont nous venons de parler, d'abord parce que l'on n'a recours
à eux que dans les occasions importantes , et ensuite à cause de la difficulté
de trouver des hommes assez intelligens, assez courageux, et connaissant
assez les coutumes du désert, pour être propres à ce genre de mission. On
conçoit sans peine qu'il ne soit pas facile de rencontrer dans un individu
toutes les qualités qui sont indispensables pour surmonter les obstacles et
affronter les dangers de ces sortes de voyages.
On comprend encore la marche des caravanes ; dans ces réunions on
trouve les secours qui naissent de l'association, les ressources de l'appui
mutuel, mais dans la marche isolée des courriers, ces avantages n'existent
plus, on ne doit espérer aucun soutien étranger, il ne faut compter sur les
conseils de personne, on ne peut rien attendre que de soi.
Dans ces courses difficiles on s'étonne autant de la force et de la sobriété
du dromadaire que de l'instinct du maître qui le conduit. C'est le même
animal qui parcourt le trajet d'Alep à Bagdad , et quand les dépêches sont
pressées, une semaine lui suffit pour franchir cette distance. Sa vitesse est
alors de vingt-quatre lieues par jour.
Dans ces rapides traversées, ce n'est pas assez d'éviter les tribus ennemies,
il faut encore ne pas s'écarter de la ligne directe et surtout ne jamais perdre
l'orientation. Il faut ménager sa monture par des haltes faites à propos
et lui laisser le temps de chercher sur un sol ingrat les plantes dont il se
nourrit. On doit posséder un sentiment assez parfait des directions et des
distances, pour être sur d'arriver sans hésitation, à tel endroit où l'on
trouvera de l'eau, dès que la provision est épuisée. Il y a une foule de
difficultés à vaincre et de périls à fuir. Le moindre indice, la plus légère
trace laissée sur le sable doit servir d'avertissement ou de guide. La vue
la plus éloignée d'une tente ou d'un chameau, le plus petit point aperçu à
l'horizon, tout cela doit avoir son explication et son enseignement, c'est
tout une science d'appréciations délicates et fines.
182 REVUE DE PARIS.
J'ai vu un de ces couriers arrivant de Bagdad à Alep. Son dromadaire
paraissait harassé, il avait des formes élégantes et des jambes très déliées,
sa taille était moins grande que celle du chameau. L'Arabe portait le costume
de Bédouin, son teint était fort brun, son regard vif et perçant, l'expression
de sa ligure pleine d'esprit et de noblesse. En examinant cet homme qui ve-
nait de franchir toute l'étendue d'un v.istc désert , en voyant encore ses ha-
bits tout blancs de la poussière de ces solitudes si difficiles à aborder, en se
représentant les obstacles et les dangers qu'il venait d'affronter, on ne pou-
vait se défendre d'une sorte d'admiration; c'était comme l'impression que
produit la vue d'une personne célèbre.
Au lieu de ces habiles courriers, on employait autrefois la poste aux
pigeons. Ces messagers aériens étaient bien plus rapides, mais sans doute
moins sûrs que ceux d'aujourd'hui. Je sais qu'on a renoncé depuis un siècle
environ à l'emploi ingénieux de ces oiseaux; mais on n'a pas su me dire le
motif de cet abandon.
J'arrive maintenant à la description des coutumes de la caravane qui tra-
verse le même désert. Dans ce tableau , je me suis proposé de dire comment
ces sociétés voyageuses s'organisent, avec quelles précautions elles mar-
chent à travers ces arides contrées, de quelle manière elles protègent leur
riche chargement contre la rapacité des tribus où le pillage est regardé
comme une vertu grossière, etenfin comment l'ordre se maintient durant ces
longs voyages loin de l'autorité des pachas et sans l'intervention des cadis.
Il y a trois routes pour se rendre de Bagdad à Alep. Les circonstances et
les saisons déterminent ordinairement le choix de l'une d'elles. La plussuivie
est celle qui passe par Hit et Ana; elle s'éloigne peu du cours de l'Euphrate
et présente généralement moins de difficultés que les deux autres. Lorsque
des évènemens extraordinaires empêchent de la prendre, on traverse la
Mésopotamie, appelée par les Arabes Tchùl-hl-Djczirè (Plié du désert), et
l'on ne gagne l'Euphrate qu'à Birc. On est quelquefois obligé de passer plus
au nord, par Mardin et le Diarbèkr, c'est le chemin le plus dangereux et
celui sur lequel il y a le plus de droits à acquitter pour obtenir le passage.
Bagdad envoie ses grandes caravanes à Alep ou à Damas. Quand approche
le moment du départ, on s'occupe d'abord de l'élection du chef appelé
cheikh- èl-kè rouan. Les négocians et les propriétaires des chameaux qui doi-
vent porter les marchandises se réunissent pour faire cette nomination, et
on la soumet ensuite à l'approbation du pacha. Dès que le chef est reconnu,
rien ne peut plus se faire sans lui , son autorité s'exerce en toutes choses et
rencontre rarement de l'opposition. Placé entre les intérêts des chameliers
et du commerce , sa position n'est pas sans difficultés et réclame souvent un
grand esprit de conciliation. L'habileté et la considération sont indispensables
pour prétendre au titre de cheikh-èl-kérouan ; aussi le choix des électeurs
porte-t-il toujours sur un homme qui a déjà fait ses preuves. C'est ordinai-
rement parmi les chameliers les plus riches , les plus anciens et les plus en
REVUE DE PARIS. 183
renom que l'on choisit ce chef; il appartient toujours à une trihu d'Agucli.
Ces Arabes jouissent d'une grande réputation de bravoure et de loyauté;
leur patrie est la province du JSèdjd, si célèbre par ses bons chevaux. Depuis
long-temps ils n'habitent plus cette contrée, et ils out abandonné les mœurs
de la vie nomade pour s'établir à Bagdad et à Bassora. La plupart des cha-
meliers qui font les voyages de Syrie, sont de même origine que le chef.
Ces nobles tribus ont encore le privilège de fournir des soldats aux pachas
de Bagdad auprès desquels ils sont en grande estime.
Avant de s'occuper des préparatifs de départ, on commence par fixer le
prix de la charge d'un chameau , et l'on détermine en même temps la route
à suivre. Une fois ces conditions établies, on réunit le nombre d'animaux
nécessaires, on prépare les ballots, et l'on désigne le jour où l'on devra se
mettre en route. Les provisions de voyage sont achetées, les tentes et tous
les ustensiles indispensables sont apprêtés. Le cheikh-èl-kérouan préside à
tout; et, pour rendre l'organisation plus régulière et la surveillance plus
active dans toutes les parties de la caravane, il partage les chameliers en
plusieurs troupes, dont chacune a son chef particulier qui prendre titre de
cheikh. Quand tout est prêt et que le jour fixé arrive, les marchandises sont
chargées, et l'on va se réunir à peu de distance de la ville pour convenir
des ordres démarche et de campemeut. Le chef suprême assemble tous les
cheikhs dans un conseil où l'on arrête ces dernières dispositions; toutes les
précautions de sûreté sont prescrites, et chaque troupe a son escorte pour
la protéger.
Dans le cours du voyage, on se met tous les matins en route suivant
l'ordre indiqué; les soldats restent fidèlement à leurs postes et marchent à
côté de ceux dont la garde leur est confiée. Ces soldats sont eux-mêmes des
Aguélis qui fournissent des chameaux à la caravane et dont les intérêts se
trouvent ainsi associés au sort du convoi. En protégeant les marchandises
contre les tentatives des Arabes dont on traverse les territoires, ils défen-
dent en même temps leur propriété et leur vie; de sorte que quand bien
même le sentiment d'honneur, qui distingue ces Aguélis , ne leur ferait pas
un devoir de conserver leur réputation de bravoure, on trouverait encore
un garant de leur courage dans l'intérêt qu'ils ont à repousser des attaques
où leur existence et leurs biens sont menacés. Habitués aux fatigues du dé-
sert, ces hommes vont à pied, vêtus d'une simple chemise attachée autour
du corps par une ceinture de peau ornée d'une agrafe. Us portent presque
toujours p;ir-dessus cette espèce de tunique un aba qui leur sert de manteau.
Ils sont coiffés du kafi ,è retenu sur la tête par plusieurs tours de l'aguèl.
C'est sans doute à cette sorte de turban qu'ils doivent leur nom de tribu.
Jamais ils ue se font couper la barbe , et quelquefois ils laissent croître leurs
cheveux pour les arranger en belles tresses. Leurs armes se composent d'un
fusil à mèche nommé bendekiyc , et souvent d'un large poignard appelé
khandjar. Ils sont très sobres et d'une résignation exemplaire; en un mot,
184 REVUE DE PARIS.
ces hommes paraissent faits pour les pénibles traversées du désert; on dirait
que la nature les a doués à dessein de toutes les qualités nécessaires pour
surmonter les difficultés de ces longs et dangereux voyages.
Lorsqu'on est en marche, les cheikhs, montés presque tous sur des che-
vaux ou sur des dromadaires, devancent les chameliers avec le cheikh-èl-
kérouan et forment ainsi une sorte d'avant-garde qui ne s'éloigne jamais à
plus d'une heure ; à cette distance, les cheikhs mettent pied à terre et se re-
posent jusqu'à ce que la caravane les ait rejoints. Ce temps est employé à
boirela liqueur du moka et à fumer le ghalîoun ou le narguilè pendant que
les montures paissent aux environs. Cette avant-garde fait plusieurs haltes
semblables dans la journée, et à la dernière, elle cherche un lieu de station
pour la nuit. Le chef envoie d'abord des cavaliers pour faire des reconnais-
sances dans toutes les directions, et quand aucun voisinage hostile ne s'op-
pose au choix d'un emplacement qui parait convenable, le baïractar, ou
porte-enseigne, déploie son drapeau pour indiquer aux chameliers l'en-
droit où il faut s'arrêter. C'est autour de ce drapeau que vient se grouper
chacune des petites troupes qui composent la caravane. A mesure que les
chameaux arrivent, ils se baissent docilement à la voix de leurs maîtres, et
aussitôt qu'ils sont délivrés de leurs fardeaux, ils se relèvent et se dis-
persent pêle-mêle autour du camp, où ils trouvent quelquefois des pâtu-
rages, et parfois seulement des herbes éparses sur le sol ingrat du désert.
Un certain nombre de soldats sont commandés pour la garde des animaux ,
et ils servent en même temps de sentinelles avancées.
Dans le campement, tout le monde se conforme aux règles établies, les
tentes se placent d'après les dispositions convenues, et partout la discipline
est respectée. Le pavillon du cheikh-èl-kérouan s'élève au centre, et ceux
de différons chefs se rangent en cercle à droite, à gauche, et suivaut l'ordre
de prééminence et non sans quelque symétrie. Lorsque chacun est installé
et que les ballots sont réunis en divers groupes, ceux qui sont chargés de la
cuisine font les dispositions nécessaires pour apprêter le repas du soir. En
attendant, les chameliers s'occupent de réparer les avaries de la journée et
se reposent ensuite à l'ombre protectrice de leurs tentes. Quand l'heure du
dîner arrive, on se partage en petites compagnies et l'on s'assied à terre
autour de l'unique plat qui compose le repas frugal de chacun des groupes.
L'eau terreuse du fleuve ou l'eau saumàtre des puits est la seule boisson des
Aguélis; de grands vases en bois grossièrement taillés leur serventde coupes
et passent de main en main à la fin du dîner. Quelques instans suffisent pour
prendre cette modeste nourriture, et chacun va se placer ensuite près des
marchandises qui lui sont confiées. Au coucher^du soleil, on plie les pavil-
lons, soit dans la crainte qu'une surprise ne force à lever le camp durant la
nuit, ou bien afin d'être plus tôt prêta partir le matin.
Dans la soirée , tous les cheikhs se réunissent en un conseil présidé par
le chef de la caravane. C'est là que se discutent toutes les affaires : on y règle
REVUE I)E PARIS. 185
la marche du lendemain, les droits à acquitter dans les tribus arabes; on y
rend la justice, et l'on y accueille toutes les plaintes. Cette assemblée est
investie de droits civils et judiciaires ; en un mot , on lui accorde le privilège
de résoudre toutes les questions qui peuvent s'élever dans le sein de la so-
ciété voyageuse. Tous ses arrêts sont reçus avec soumission, et l'on s'y con-
forme comme à ceux d'un pacha ou d'un cadi. Les lois n'ont pas seules des
interprètes au milieu de ces caravanes, la religion elle-même a ses ministres,
et chaque soir la prière se fait publiquement. Un meaddèn fait entendre
le chant d'usage , et chacun se rend à ce pieux appel pour prêter sa voix au
concert de louanges que l'on adresse à Dieu.
A la fin du jour, les chameaux rentrent tous au campement, et vont s'ac-
croupir près de leurs maîtres. Ou place alors des sentinelles dans toutes les
directions pour veiller à la sûreté de la caravane, et, lorsque toutes les pré-
cautions sont prises, de nombreux groupes se forment autour des feux allu-
més de distance en distance; pendant que chacun fume la feuille odorante du
lolon ou du loumbak, lescheikhsfont distribuer, dans leurs troupes, la liqueur
parfumée du moka. Souvent des contes poétiques du désert, des chants hé-
roïques ou bien des danses pantomimes occupent les loisirs de la soirée et
terminent ainsi une journée de fatigues par d'agréables délassemens. Quand
l'heure du repos est venue, chacun se retire auprès de ses chameaux et de
ses marchandises. On se couche sur un feutre grossier appelé lebbad, et on
dort sans crainte à la belle étoile, gardé par de vigilantes sentinelles qu'on
envoie relever à minuit. Les jours se succèdent en ramenant sans cesse les
mêmes travaux et les mêmes plaisirs, et c'est ainsi qu'on parvient au terme
du voyage.
S'il arrive qu'une caravane soit menacée d'une attaque, les diverses
troupes se resserrent avec ordre pour ne point laisser d'ouverture à l'en-
nemi ; réunies en une masse compacte et flanquées par les soldats d'escorte,
elles marchent lentement et observent avec soin les règles de la défensive.
Quelquefois ces simples dispositions et le calme des Aguélis à l'approche
du péril suffisent pour faire retirer les Arabes. II est rare , en effet , que ces
pirates du désert se décident à l'attaque, lorsqu'ils ne se croient pas assurés
du succès. Quand le combat parait inévitable, on suspend la marche, les
ballots sont rangés avec art en forme de retranchemens derrière lesquels
on abrite les chameaux. En un instant, une petite armée se trouve impro-
visée, les chefs donnent l'exemple et personne ne recule en présence du
danger. Le drapeau se déploie pour marquer le lieu de ralliement, et les
sons du table, espèce de tambourin, appellent chaque soldat à son poste.
Au moment d'engager la lutte, dos chants héroïques se font entendre et
répandent l'enthousiasme dans tous les cœurs; les Aguélis, pleins d'une
noble bravoure , jettent au loin leur co.fl'ure et laissent leurs cheveux flotter
librement sur leurs épaules. Débarrassés de leur aba pour combattre plus
à l'aise , ils se découvrent encore la poitrine comme pour défier les coups de
l'UMIi Xl.VUI. DÉCEMBRE. 13
186 REVUE DE PARIS.
l'ennemi. A leurs yeux lançant des regards pleins de feu, à l'aspect de leurs
vives allures, au courage avec lpquel ils affrontent la mort, on les dirait
inspirés par le dieu de la guerre: c'est la valeur brillante des temps che-
valeresques, avec un égal mépris du trépas et un semblable amour de la
gloire.
Ces sortes de combats coûtent toujours la vie à un assez grand nombre
de guerriers. De part et d'autre, on se bat à outrance jusqu'à ce que la vic-
toire soit décidée. Lorsque les Aguélis sont vainqueurs, les Arabes se disper-
sent de tous côtés et ne trouvent de salut que dans la fuite; l'ordre se réta-
blit promptement, et bientôt rien n'empêche plus de continuer la marche.
Mais si le sort des armes est contraire aux braves défenseurs de la caravane,
ils se retirent derrière les relranchemens, où ils se défendent encore avec
vaillance jusqu'à ce qu'ils soient forcés de se rendre , et leur défaite môme
n'est jamais sans gloire; après une bataille perdue, on traite de la rançon
des marchandises, et, dans certaines circonstances, on est obligé de tout
abandonner. Ces pertes peuvent alors s'élever à plusieurs millions de pias-
tres turques.
Les caravanes partent ordinairement de Bagdad à l'époque du printemps,
pour profiter des pâturages, et les retours ont souvent lieu en été; dans
cette saison, le voyage est beaucoup plus pénible, à cause des grandes cha-
leurs et de la rareté de l'eau. Mais, dans tous les temps, les difficultés de
ces longues courses sont surmontées par les Aguélis avec une parfaite intel-
ligence. On pourrait les regarder avec raison comme les navigateurs de
la mer de sable. Pilotes habiles, ils n'ont pas besoin de boussole pour se
diriger au milieu de ces vastes solitudes sans chemins; voyageurs prévoyans,
ils emportent avec eux tout ce qui manque dans un pays sans ressources;
hommes de courage et de résignation , ils affrontent sans crainte comme
sans peine, les dangers et les privations du désert ; ingénieux dans l'art de
conduire un convoi, ils marchent avec ordre et savent prévenir une sur-
prise; ils n'ignorent point les conditions d'un bon campement ni les moyens
de pourvoir à sa sûreté; s'il faut résister à une attaque, la science des re-
tranchemens ne leur est point inconnue, et la vaillance ne leur manque jamais.
Cet assemblage de talens naturels n'appartient pas seulement aux Aguélis,
il n'est point le privilège de quelques tribus, c'est un avantage commun à
tous les habitans du désert. N'est-ce pas une chose admirable qu'une réunion
de si nobles qualités chez des hommes à qui l'on n'a su donner cependant
que le nom de barbares? Pour moi, je pense qu'il est impossible de ne pas
voir autre chose que de la barbarie dans un peuple chez qui l'on trouve,
à un très haut degré, le sentiment de la poésie, l'amour de la gloire et l'ins-
tinct de toutes les choses que la science ne lui a pas apprises.
Camille Callier.
EDIMBOURG.
L'aspect d'Edimbourg, en arrivant de Leith, ne fait pas mentir la
qualification de ville pittoresque que l'on a donnée à la métropole
d'Ecosse. Ces collines chargées de monumens et d'habitations, ces
belles et vastes rues, ces constructions régulières qui entourent de
grands squares bien plantés, ces montagnes revêtues d'une verdure
sombre qui servent d'encadrement au tableau, et au sommet des-
quelles, dans cette saison de l'année (1 ) , brille la neige qui s'y découpe
en dentelles d'argent; l'ensemble de la ville, en un mot, frappe vive-
ment l'attention du voyageur; mais ce qui l'étonné par-dessus tout,
c'est l'absence de vie, c'est la solitude de ces longues avenues où nul
mouvement n'annonce l'approche d'une grande ville, d'une capi-
tale; c'est le silence et la tristesse de ces rues immenses où apparais-
sent seulement de loin en loin quelques rares promeneurs.
Les quartiers neufs d'Edimbourg, que je parcourus le jour même
de mon arrivée, formés de jolies maisons régulières et construites
presque toutes sur un même modèle, ressemblent à une Pompéia
gigantesque , tant ils sont calmes et silencieux , tant ils ont l'air aban-
donnés. Mon hôte, que j'interroge, prétend que la grippe, qui exerce
encore de grands ravages à Edimbourg , est seule cause de cet aban-
don et de cette apparente dépopulation. Toutes les familles riches
ont fui la ville infectée et sont à leurs maisons des champs , où la
maladie ne les décime pas moins. J'ajoute foi d'abord à ces raisons,
mais dans la suite j'ai pu m'assurer que cette physionomie de Thé-
baïde de la ville neuve était, à peu de chose près, sa physionomie
habituelle. Sa population n'est pas en raison de son étendue et de
l'immensité de ses squares et de ses places.
Queen-Strcet, où je suis descendu, ne se compose que d'une
rangée de maisons élégantes, bâties sur l'un des côtés d'un immense
(1) Février 1837.
13.
f88 REVUE DE PARIS.
square qui s'étend, de l'est à l'ouest de la ville neuve, à perte de
vue. Ce square est divisé en trois compartimens entourés de grilles
et formant chacun de fort jolis jardins anglais avec massifs, pleasure
(/rounds, pièces d'eau, kiosques, etc. Comme à Londres, chacun des
locataires des maisons donnant sur les squares a les clés de la grille
et la libre jouissance des parcs. Queen-Street et ses jardins divisent
la ville neuve en deux parties presque égales, l'une qui s'élève au
midi jusqu'aux jardins de Prince's-Street et au château, et que plu-
sieurs autres grandes rues, toutes semblables, se coupant à angles
droits, séparent en douze grands rectangles principaux, divisés
chacun en plusieurs autres petits rectangles; l'autre, moins régu-
lière, qui, vers le nord, descend brusquement en amphithéâtre et
qui s'étend jusqu'aux prairies et au petit lac de Canon-Mills. Toute
cette partie de la ville et, en général, presque toute la ville neuve,,
construite sur le penchant d'une longue colline, qui, du North-Loch
au pied du château, s'abaisse graduellement jusqu'au ruisseau appelé
Waler of Leilli, et de là vers le Forth, est exposée tout en plein aux
terribles vents du nord et du nord-est, qui, ne rencontrant aucun
obstacle entre la mer et la ville, y soufflent quelquefois avec une vio-
lence inimaginable. Celte situation n'est rien moins qu'agréable et
fait ressembler la ville à une grande glacière. Les habitans des beaux
quartiers s'en consolent en disant que l'air agité et froid est plus sain.
Aussi le docteurï...r m'assurait-il que les propriétaires des houillères
de Dalkeith n'eussent pas mieux choisi la position s'ils eussent voulu
bâtir la ville eux-mêmes. Il est certain que les architectes du nouvel
Edimbourg n'ont rien fait pour garantir ses habitans du vent ou du
froid. Ses rues droites et démesurément larges, sont toutes ouvertes
de l'est à l'ouest ou du nord au sud. Ses grands squares : Charlotte-
Square, Moray-Place , Royal-Circus, qui peuvent rivaliser avec les
plus magnifiques squares de Londres, sont exposées aux trente-deux
aires du vent. Aussi, lorsque la bise souffle avec quelque énergie,
est-il difGcile de se tenir debout dans ces longs espaces découverts
et faut-il renoncer quelquefois à franchir la distance qui sépare un
côté de l'autre côté d'une rue qu'enCle l'ouragan. J'ai vu des femmes
s'y essayer à dix reprises , manœuvrant avec toute l'habileté pos-
sible, louvoyant, tenant bon, puis se prêtant au vent tout en lui ré-
sistant encore, et à la fin cependant obligées d'abandonner la pé-
rilleuse entreprise et de revenir sur leurs pas. Edimbourg est donc
peu habitable l'hiver; cependant les riches Écossais, en temps or-
dinaire, quittent leurs châteaux dans cette saison de l'année, et se
REVUE DE PARIS. 189
rendent à Edimbourg ; le vent et le froid n'éloignent pas les Écossais
de leur capitale, comme le brouillard et la fumée chassent les Anglais
de Londres. Quoiqu'il en soit, cette année, Edimbourg est désert;
aussi rien de triste comme cette ville dans ce moment. A Londres,
cinquante mille habitans de moins, c'est peu de chose. A Edimbourg,
l'absence de quelques centaines de familles du quartier neuf, c'est
beaucoup. Ce ne sont plus là ces trottoirs noircis 'par la foule qui s'y
presse, où le voisin est obligé de coudoyer son voisin s'il veut avan-
cer d'un pas. Ce sont de longs et larges trottoirs, où un passant
semble une curiosité, des rues vides bordées de maisons vides,
dont les murailles font écho et dont le pavé solitaire répète conscien-
cieusement le bruit de chacun de vos pas, et rend une espèce de
retentissement sourd, un son d'église vide qui ne convient pas mal
à la ville puritaine et dévote. Les gens qui se rencontrent dans ces
solitudes ont l'air tout étonnés de se voir; comme en d'autres pays,
en temps de peste, ils se regardent et semblent se dire : Comment,
nous voilà trois réunis! Une fenêtre qui s'ouvre sur la rue, c'est
presque un événement. Que veulent-ils faire? Qu'y a-t-il à voir? Ce
qui ajoute à la monotonie et à la tristesse de ces quartiers, c'est leur
extrême régularité, c'est la parfaite ressemblance de chacune de ces
maisons entre elles. Toutes sont bâties, sur un même modèle, en
pierres d'un gris jaunâtre. Toutes sont percées de fenêtres de
même grandeur, à la même hauteur; toutes ont leurs grilles, leur
petit balcon , leur étage souterrain , leur petit perron conduisant à une
porte peinte en vert ou en brun , ornée de boutons de cuivre luisant et
de plaques de cuivre où sont gravés les noms de chacun des proprié-
taires ou locataires avec professions et qualités : car ici on vit en pu-
blic. Ces maisons, à en juger par ces plaques, où sont souvent écrits
plusieurs noms , paraissent toutes habitées, quelques-unes même
par bon nombre de locataires, et cependant on les croirait toutes à
vendre ou à louer. Cet aspect d'abandon ne cesse que vers les quar-
tiers de Prince's-Street ou du North-Bridge. Dans George-Street,
cette grande rue qui, bâtie sur la longue et étroite plateforme de la
colline, traverse la ville neuve dans toute son étendue, on s'aperçoit
déjà d'une apparence de mouvement. De belles boutiques y sont ou-
vertes, et la circulation y commence, faible encore, mais devenant
de plus en plus active dans la partie de Prince's-Street qui avoisinele
North-Bridge. Arrivé au North-Bridge même, on retrouve le mouve-
ment d'une ville; c'est là qu'est le cœur, c'est là que la vie commence.
George-Street est cependant la plus magnifique rue d'Edimbourg.
REVUE DE PARIS.
Longue de plus d'un demi-mille, terminée à ses extrémités par de
beaux édiQces, l'église Sa;nt-George d'un côté, la banque et le
monument de Melville de l'autre, et décorée de distance en distance
des statues de Pitt et de George IV; elle peut rivaliser avec les plus
belles rues des plus belles villes de l'Europe. De superbes boutiques
d'orfèvrerie, de parfumerie et de mercerie , y sont ouvertes , mais
on dirait qu'elles sont plutôt là pour l'ornement de la rue que pour
le profit de ceux qui les tiennent. J'ai peine à comprendre ce qu'ils
peuvent gagner et ce qui les tait vivre. Les boutiques de librairie et
d'épiceries sont seules un peu fréquentées. La lecture est ici un be-
soin comme la faim, et l'on recherche avec une égale avidité ce qui
peut nourrir l'esprit et le corps. L'esprit surtout est gourmand; à
Edimbourg, on a grand appétit de livres, et ce que l'on aime avant
tout, c'est la quantité. Il n'est, du reste, pas facile ici de distinguer
l'épicier du libraire; ce sont des gentlentèn vêtus de noir, sinon dans
les règles de la plus stricte fashiim, du moins fort convenablement;
ils reçoivent la pratique avec une gravité polie, s'expriment en fort
bons termes, épiciers comme libraires, car l'épicier a beaucoup lu , et
sont prévenans pour l'étranger, ce qui est moins or iinaire à Londres
qu'à Edimbourg. Edimbourg est certainement le pays de l'air comme
il faut. Il n'est pas jusqu'aux gens de métier, comme les menuisiers,
les tablettiers , les serruriers, qui n'aient quelque chose de cette dis-
tinction. Il faut souvent regarder leurs mains pour voir que ce sont
des ouvriers. Le commissionnaire que je viens de prendre et qui
transporte mon bagage deQueen-Street à Prince's-Street, où je viens
de choisir un logement, a, malgré son tablier de toile blanche, une
tournure de vieillard noble et à son aise qui fait plaisir à voir. Ce
n'est pas un de ces misérables en guenilles comme on en trouve ail-
leurs, qui ont l'air d'avoir volé le bagage qu'on leur a conGé. Le pro-
priétaire du Ivdging que je viens d'arrêter est un tableltier. C'est un
homme jeune encore et qu'à sa tournure méthodique et à sa conver-
sation grave on prendrait pour un ministre; il est poète, grand
amateur de ballades nationales, dont il fait collection, et il a une bi-
bliothèque fort bien choisie. Le lodgiug que j'occupe a vue sur les
jardins de Prince's-Street et sur le château qui se dresse devant
ma fenêtre à deux portées de fusil, comme une magnifique dé-
coration de théâtre. Il se compose d'un grand parloir avec tapis ,
tentures de laine damassée, et d'une chambre à coucher, avec un
immense lit à colonnes sculptées et à grands rideaux à fleurs, placé
presqu'au centre de la chambre, comme la plupart des lits anglais.
REVUE DE PARIS. 191
Nous avons dit qu'à Edimbourg, la vie commençait vers Prince's-
Street et le North-Bridge. Quand on a passé ce superbe pont, de
onze cents pieds de longueur, auquel il ne manque qu'un beau fleuve,
et qui joint deux villes en enjambant sur une troisième, on se trouve
dans un tout autre pays. Ce ne sont plus ces maisons régulières, de
dimensions raisonnables, décorées avec un goût simple, mais un peu
uniforme; ce sont de colossales habitations, ayant la plupart, mais
dans High-Street surtout, pignon mr rue comme dans le vieux temps ;
car High-Street est encore de nos jours ce qu'il était autrefois et tel
que Walter Scott l'a décrit.
cf La principale rue d'Edimbourg était alors, nous dit-il, l'une
des plus spacieuses qui soient en Europe. La hauteur extrême des
maisons, la variété de construction des toits gothiques, les cré-
neaux et les balcons qui, de chaque coté, découpaient sur le ciel une
ligne bizarre, tout, jusqu'à la largeur de la rue, devait frapper
d'étonnement un œil plus accoutumé à la vue de ces objets que ne
l'était celui du jeune Grseme. Les marchands d'alors n'avaient pas,
comme de nos jours, lés objets de leur commerce élégamment dis-
posés derrière de larges fenêtres qui permettaient à l'œil de les voir.
La devanture de leur boutique était en dehors, se projetant fort
avant sur la rue, et sur cette devanture, comme dans les bazars mo-
dernes, étaient exposés tous les articles qu'ils voulaient vendre.
Quoique ces objets ne fussent pas de l'espèce la plus riche, toujours
est-il que Grœme croyait voir réunis tous les trésors du monde dans
ces ballots remplis d'étoffes flamandes et dans ces différens échan-
tillons de tapisserie. Dans d'autres endroits, la variété des ustensiles
domestiques et des pièces d'argenterie étalées le frappaient d'ad-
miration. La vue des boutiques des armuriers, garnies d'épées et
de poignards, travaillés en Ecosse, et de pièces d'armures défen-
sives importées de Flandre , ajoutaient à sa surprise. Il trouvait tant
à voir et à admirer à chaque pas, qu'Adam Woodcock n'avait pas
peu de peine à le décider à avancer et à s'arracher à cette scène de
merveilles.
« La vue de la foule, qui remplissait la rue, était également un sujet
d'étonnement pour le nouvel arrivé; là une vive et svelte lady, la
tête enveloppée d'un capuchon ou d'un voile de soie, s'avançait lé-
gèrement à travers la foule, précédée d'un seigneur qui lui ouvrait
la route; un page portait la queue de sa robe, et une jeune dame
de service tenait sa Bible, et laissait voir de celte façon que l'inten-
tion de sa maîtresse était de se rendre à l'église. Un groupe d'ha-
192 REVUE DE PARIS.
bitans suivait le même chemin, velus de petits manteaux flamands,
avec de larges pantalons et des pourpoints à collets, modes aux-
quelles, ainsi qu'à leurs toques à plumes, les Écossais sont restés si
long-temps fidèles. Un prêtre venait ensuite enveloppé d'un manteau
noir à la genevoise, les reins entourés d'une ceinture noire; il écou-
tait d'un air grave et attentif les discours des personnages qui l'ac-
compagnaient, discours qui avaient trait sans doute au sujet reli-
gieux , texte de son sermon ; le reste de la rue était rempli de passans
de toutes les classes et de toutes les tournures (1). »
Le mouvement est le même, les mœurs, les habitudes et les
costumes sont seuls différens; la foule est toujours grande dans
High-Street, et l'on y traûque toujours beaucoup. On y vend
peut-être encore des toiles de Flandre et des tapisseries de France;
mais le plus grand commerce qui s'y fait est le commerce des spiri-
tueux dont on débite ici je ne sais combien d'espèces. L'épicier en
vend, le droguiste en vend, le pâtissier en vend ; l'abominable eau-
de-vie d'orge et de pomme de terre fumée à la tourbe, appelée whis-
key, est surtout en grande faveur auprès des gens du peuple qui se
pressent dans les rues de la vieille ville. L'Écossais en fait une redou-
table consommation. 11 en boit pour se donner des forces, pour se
réchauffer l'hiver, l'été pour se rafraîchir; il en boit pour se dis-
traire dans ses ennuis, pour se consoler dans ses peines; quand sa
constitution n'est pas altérée de ces excès, sa raison en souffre. Le
whiskey, c'est le poison du peuple!
La plupart des denrées exposées aux devantures des boutiques de
High-Street ou de North-Bridge sont des produits de fabriques an-
glaises ou des manufactures de Glasgow. La coutellerie, les étoffes
de fil et de coton, les foulards, les draps et la poterie y sont de
première qualité et à des prix fort raisonnables. L'orfèvrerie et la
bijouterie de mauvais goût généralement, comme tout ce qui est
fantaisie, y sont hors de prix; les détaillans d'Edimbourg tirent ces
objets de Londres, et les vendent ce qu'ils veulent aux riches habi-
tans des villes écossaises du second ordre, et aux gentilshommes
campagnards dont les femmes ne peuvent faire le voyage annuel de
la grande ville. Il y a aussi, dans le quartier commerçant, de belles
boutiques de fourreurs richement garnies, où on vend toute espèce
de fourrures, depuis la marte zibeline et l'hermine, jusqu'aux peaux
de chats ou de moutons. Les boas et les pèlerines en fausse her-
mine et en peaux de moutons, à longs poils frisés, ressemblant aux
[M Walter Scolt, l'Abbé, chap. xvii.
REVUE DE PARIS. 193
peaux de chiens barbets, étaient fort à la mode, cette année, à Edim-
bourg , parmi les dames de la classe moyenne. Cet ajustement sur le dos
d'une raide Écossaise, aux reins cambrés et aux longs cheveux bou-
clés, a quelque chose de primitif qui dériderait l'homme le plus grave.
La plupart des boutiques d'Edimbourg (j'excepte celles de la ville
neuve et surtout celles de George-Street et de Prince's-Street), quoi-
que tenues avec soin, n'ont pas tout-à-fait l'air de comfort et de pro-
preté des boutiques anglaises. Au total, je trouve H gh-Street peut-
être un peu trop vanté. Les maisons y sont énormes, mais noires et
sans architecture. On y trouve peu de ces constructions gothiques avec
moulures, sculptures en bois ou en pierres, comme à Rouen, par
exemple, dans certains quartiers. La maison du réformateur Knox
est un assemblage fort laid d'escaliers, de toits et de murs tout
noircis; cette maison n'est curieuse que parce qu'elle est très vieille,
car on n'y voit aucun ornement d'architecture ni aucune décoration
extérieure, à moins que l'on ne veuille donner ce nom à une mauvaise
statuette de bois peint qu'on a enchâssée dans le mur. La maison du
régent Murray est mieux bâtie , mais il n'en reste guère que les mu-
railles fort nues, et les deux espèces d'obélisques qui décorent la
porte. Le toit a été évidemment rétabli à neuf, il y a tout au plus un
demi-siècle. La décoration extérieure est des plus simples, et tout
l'ensemble de la maison est d'une petitesse singulière. Les grands
seigneurs du temps de Marie étaient logés bien à l'étroit. Aujourd'hui
la maison du régent Murray conviendrait tout au plus à un ministre
de village.
High-Street, centre et principale avenue de la vieille ville, a plus
d'un mille de longueur de l'est à l'ouest, d'Holy-Kood au châ-
teau. Cette rue, principe de la ville qui s'est groupée tout autour,
est construite sur l'arête élevée d'une longue et étroite colline qui,
suivant la formation des collines environnantes, Calton-IIill ( la colline
de la ville de Gaël ) et Arthur's-Seat (le trône d'Arthur) , s'élève gra-
duellement, du rivage du Forth au nord-est, pour se terminer au
sud-est (1) par un brusque escarpement de rochers. La vieille ville
a été bâiïe en amphithéâtre sur les deux versans sud et nord de la
colline, descendant, d'un côté, vers la Cowgate et de l'autre, vers le
North-Loch, occupé aujourd'hui par les jardins de Prince's-Street.
Ce double amphithéâtre de maisons brunes et noires, qui semblent
lutter entre elles de hauteur et dont quelques-unes ont jusqu'à douze
(\) A l'endroit où les couches de basalte semblent avoir été soulevées par une puissante
action souterraine.
194 REVUE DE PARIS.
ou quatorze étages, a un étrange aspect. Les plus hautes de ces mai-
sons, plus hautes de toute façon, et parce qu'elles se composent d'un
plus grand nombre d'étages que les autres, et parce qu'elles sont
bâties au sommet de la colline, bordent les deux côtés de High-Street,
artère centrale de la ville à laquelle viennent aboutir, comme autant
de petites veines et vaisseaux, une infinité de ruelles et de passages
ouverts ou voûtés, appelés Closes, Wvnds, Lunes, qui descendent à
droite et à gauche de la grande rue, dans les quartiers souterrains
du North-Loch et de la Cowgate.
Après les maisons de Knox et du régent Murray, l'église de laCanon-
gate, Tron-Church et la cathédrale de Saint- Gilles sont les principaux
édifices qui décorent High-Street. L'église de la Canongate et Tron-
church sont de ces églises modernes comme Edimbourg en ren-
ferme tant. Saint-Gilles est d'une haute antiquité, puisque, dès 13Ô9,
dans une charte de David II, il est question de cette église. Mais
comme depuis ce temps les combles d'abord , puis la tour, puis le
clocher, puis les murailles, ont été refaits à neuf, sa haute antiquité
est fort contestable. Les dernières et grandes réparations qui vien-
nent d'être achevées en 1833 , ont donné à Saint Gilles un aspect tout
moderne, et les deux tiers de l'édifice sont en effet contemporains.
On a déblayé les avenues de l'église des obstacles qui les ob-
struaient; on a relevé les murs lézardés , on a ajusté un porche go-
thique à la façade principale; la couronne impériale, qui couvre le
haut du clocher, a été restaurée , débarrassée des tourelles qui en
dénaturaient la forme et complètement remise à neuf. Saint-Gilles
est aujourd'hui une jolie église dans le style gothico-moderne, style
de la plupart des édifices religieux d'Edimbourg. Mais comme les
autres édifices de High-Street, l'église Saint-Gilles paraît petite et peu
en rapport avec les énormes maisons qui l'entourent et lui font face.
Saint Gilles, abbé et confesseur, dont cette église porte le nom,
est le patron d'Edimbourg. La légende nous apprend que saint Gilles
était Grec d'origine; il naquit vers le VIe siècle. Quand ses parens
moururent, il distribua ses biens aux pauvres, sans doute pour
avoir moins de moyens et d'occasions de pécher, et prit le chemin de
la France où il se retira , dans une solitude sauvage , à l'embouchure
du Rhône. Là, pendant trois ans entiers, il ne vécut que de racines
et du lait d'une biche. Il n'en fallait pas davantage, au vie siècle,
pour faire à un homme une réputation de sainteté. On attribua
bientôt à saint Gilles nombre de miracles qu'il était tout étonné lui-
même d'avoir faits. Si, dans l'une des bourgades environnantes, un
REVUE DE PARIS. 195
enfant tombait dans un puits et ne se noyait pas, si un couvreur se
précipitait d'un toit sur le pavé et ne se tuait pas, c'était saint Gilles
qui les avait préservés et à qui il fallait en rendre grâce. Saint Gilles
avait la vogue dans la carrière la plus lucrative de l'époque, et il sut
en profiter. Avec l'argent de tous ceux qui croyaient à ses miracles,
il fonda un beau monastère qui prit son nom et qui s'arrondit bientôt
d'importantes donations qu'on lui fit. Saint Gilles ne vivait plus que
dans la mémoire des hommes, quand, sous le règne de Jacques II,
un gentilhomme écossais, du nom de Preston de Gourton , voyageant
dans le midi de la France , se procura , je ne sais de quelle façon ,
un des os du bras du saint homme. De retour à Edimbourg , Preston
légua la précieuse relique à l'église Saint-Gilles d'Edimbourg; l'église,
en échange, autorisa, par une charte, les héritiers directs du
nom de Preston à porter, dans les processions, le bras de saint
Gilles. MM. Preston , qui ont encore des descendans dans le comté
du Midle-Lothian, jouirent de cet insigne honneur jusqu'à la réfor-
mation qui jeta aux vents la relique et qui fondit le reliquaire.
High-Street n'est pas le quartier littéraire de la ville; on y voit
peu de libraires, et le petit nombre de ceux qui ont leurs boutiques
dans cette rue ne vendent guère que des almanachs, des livres d'in-
struction élémentaire ou des publications pittoresques à bas prix.
Quelques journaux cependant, comme le CaUdonian-Mercimj , et
quelques revues y ont leurs bureaux ou plutôt leurs boutiques où le
journal se vend en détail. Quoique ces journaux soient d'un prix assez
élevé, il s'en fait une consommation prodigieuse à Edimbourg. Dans
cette ville, à l'exception des pauvres gens de Canongate et de
Cowgate, tout habitant lit un journal; s'il ne peut l'acheter, il l'em-
prunte ou le loue ou s'y abonne par tiers ou par quart. J'ai vu les
marchandes du Grass-Market elles-mêmes lire le WecklirChronicle
ou YAdvertiser. Malgré ce goût répandu pour la lecture , les annonces
sont encore le produit le plus net des journaux , dont les dimensions
sont fort exagérées et nullement en proportion avec l'intérêt du con-
tenu. Ces grands journaux ont résolu un problème : ils ont rendu le
vide visible. Leurs longues et stériles colonnes sont les landes de la
pensée; à peine, à de grands intervalles, y voit-on un arbuste un
peu moins maigre, une fleur qui brille de quelque éclat. Je n'en dirai
pas autant des revues qui absorbent tout le suc littéraire du pays»
Mais revenons à Iligh-Strcet.
Le château d'Edimbourg est bâti, au haut de cette rue , sur la
pointe de la colline, à l'endroit où le terrain va manquer et où le pré-
196 REVUE DE PARIS.
cipice commence. Ce précipice, au bord duquel est suspendu le châ-
teau, a trois cents pieds d'escarpement perpendiculaire, et le borne
de trois côtés. Le château se compose d'un amas de bàtimens d'an-
ciennes et de nouvelles dates: arsenaux, casernes, corps-de-gardes,
batteries, tours, bastions, etc., couvrant toute la plateforme du
rocher, c'est-à-dire à peu près six acres de terre. Le château est
sépare du Lawn-Market, la partie la plus voisine de High-Street,
par un espace découvert de trois cents pieds environ. L'histoire du
château est l'histoire d'Edimbourg ; il faudrait des volumes pour
l'écrire. Les seules curiosités de nouvelle date qu'on y voie sont les
joyaux de la couronne d'Ecosse, une couronne, un sceptre, une épée,
découverts lors du voyage du roi George, en 1822, dans une salle
souterraine, où on les avait cachés depuis 1707. Ce sont là de ces
grands joujous dont on amuse les badauds qui s'émerveillent devant
un morceau d'or travaillé de telle ou telle façon. J'ai vu avec plus
d'intérêt la petite chambre qui servit de prison à Marie Stuart. Depuis
quelques années, on en a fait un cabaret où. viennent s'enivrer les
soldats delà garnison. De grosses tonnes d'ale, déporter, et des cru-
ches de whiskey remplissent les deux tiers de la chambre. Il y a bien
là un portrait de Marie, pendu à la muraille, que vous montre avec
emphase le cicérone du château. Pauvre Marie! la voilà livrée à per-
pétuité aux insultes de la soldatesque. La chambre n'est éclairée que
par une étroite fenêtre percée dans des murs de dix pieds d'épaisseur.
C'est par cette fenêtre que fut descendu le fils de Marie, héritier de
deux royaumes. C'est en avant de cette fenêtre que sont placées les
tables des buveurs. Je dénonce cette profanation à messieurs les anti-
quaires d'Edimbourg.
La vue que l'on a du haut des terrasses du château est l'une des
plus belles qui soient au monde. Tout autour du précipice et sur les
plans les plus rapprochés s'étendent, d'un côté, les jardins dePrince's-
Street, et de l'autre deux villes, l'ancienne et la nouvelle; la nou-
velle, toute régulière, toute blanche, toute couronnée d'édifices de
construction élégante, dômes, tours, clochers,, clochetons, colonnes;
l'ancienne, creusée de ravins profonds, brunie par la fumée qui
s'échappe des milliers de cheminées qui la couronnent , montrant de
distance en distance les créneaux et les découpures de ses édifices
gothiques; Heriots-Hôpital , Saint-Gilles, l'université, Holy-Rood.
Par-delà ces deux villes s'étend une campagne magnifique , bordée
de collines sombres, au milieu desquelles la mer allonge ses bras,
la mer cernée de rochers rougeâtres et d'îles vertes, qui semblent
REVDE DE PARIS. 197
autant de grenats et d'émeraudes enchâssés dans l'argent, la mer
qui du côté du nord-est s'étend sans bornes. EnGn , au-delà de ces
campagnes, de ces bras de mer et de ces premiers rangs de collines,
se dressent à l'horizon de longues chaînes de montagnes bleues, que
dominent les cimes neigeuses du Ben-Ledi, du Ben-Worlyck et du
Ben Lomond. Du haut de cette terrasse on peut suivre aussi tout le
cours du Forth, jusqu'à Stirling, dont le château apparaît à l'horizon
debout sur un rocher, et comme collé aux monts Grampians, dont
cependant une vingtaine de m lies le séparent. C'est dans ce château
et dans celui d'Edimbourg que sont les principales garnisons d' Ecosse;
ces garnisons se composent, en majeure partie, de régimens écos-
sais qui portent toujours le costume national, la toque, le pliilabcg ou
tablier, lesprochan ou sac de fourrure, et les brodequins. Ce costume
est singulier; il serait pittoresque si l'habit à basques du fantassin
anglais , qui, je ne sais à quel propos , a remplacé la veste nationale*
ne le rendait quelque peu ridicule. Les soldats ont les jambes nues,
même au cœur de l'hiver, et cet uniforme singulier, auquel les
recrues ont grand'peine à s'accoutumer, remplit les hôpitaux de
malades, et fait beaucoup de victimes. Les garnisons d'Edimbourg
et de Stirling sont nombreuses; mais ce n'est pas Edimbourg qu'elles
sont chargées d'observer: c'est Glasgow, sa voisine. Edimbourg est
calme, la Gèvre de la réforme n'y a que des accès réglés et très mo-
dérés; et comme d'ailleurs on a satisfait quelques-uns des appétits
du malade, comme on a obéi à ses plus pressantes exigences, il est
tranquille et sommeille. Glasgow patiente aussi; mais là, malgré
l'espèce d'ovation que les tories viennent de faire à M. Peel ( janvier
1837), les crises seraient plus redoutables, et le gouvernement tient
prêt, dans les châteaux d'Edimbourg et de Stirling, certains re-
mèdes héroïjues à l'usage des malades récalcitrans et furieux >
remèdes souvent plus dangereux que la maladie.
Quelle que soit la régularité apparente des façons de vivre et l'uni-
formité qui se montre à la surface des habitudes à Edimbourg, l'es-
prit écossais domine dans cette ville, et on y est, au fond , moins
puritain, moins régulier et moins méthodique qu'on ne paraît l'être.
L'esprit écossais diffère essentiellement de l'esprit anglais; il est plus
sociable, moins gourmé; et, sous des apparences de raideur et d'in-
flexibilité, il a quelque chose de la mobilité do l'esprit français; de la
mobilité, mais non de la légèreté. Les habitudes changent à Edim-
bourg tous les dix ans, mais non pas dix fois dans l'année; tout y
paraît tiré au cordeau, mais le cordeau n'est guère tendu et prête
1S8 REVUE DE PARIS.
volontiers. Les modes littéraires changent comme les mœurs. Après
avoir été long-temps préoccupé de cette ignorance terrible des choses
dont parle Pascal , et avoir passé un quart de siècle à explorer les
terres ingrates de la métaphysique pour y découvrir la vérité, on
s'est fatigué de cette vaine recherche, on a laissé de côté l'inconnu
et le surnaturel, et on est revenu à l'étude de la nature. On s'est oc-
cupé de la physique du globe, comme on s'était occupé de la métaphy-
sique de Famé. Deux systèmes opposés se sont partagé les esprits.
L'insuffisance et la fausseté des anciens systèmes étaient établies; les
théories de Woosward , Burnett et Whiston avaient du s'effacer et
disparaître devant la découverte de nouveaux faits ; Buffon ne pou-
vait guère être regardé que comme un rêveur éloquent ; le docteur
Anderson, traducteur et élève de Werner de Freyberg et James
Hutton, tenant chacun une bannière différente, ont enrôlé toute la
partie intelligente de la nation. Uutton voulait que le feu , Werner,
que les eaux eussent causé la révolution du globe et fussent l'origine
des formations actuelles qu'on découvre à sa surface. Une moitié de
la ville était plutonniste , l'autre moitié était neptunienne. Pluton et
Neptune étaient un peu surannés, après s'être long-temps menacés de
la fourche et du trident, ils se sont vus oubliés par l'Athènes mo-
derne comme ils lavaient été par l'ancienne, et ils ont dû céder la
place au grand inconnu; l'histoire des hommes et de l'homme succé-
dait à l'histoire de l'ame et à l'histoire de la nature. Mais peut-être,
entraînés par l'exemple du maître, de ce Walter Scott, un peu trop
vanté comme antiquaire et comme historien , et peut-être pas assez
comme poète, ses nombreux disciples ont-ils mis trop souvent l'ima-
gination à la place du vrai. Vouloir refaire le passé en entier, c'est
s'imposer l'obligation de le composer en partie. On a recomposé des
costumes, inventé des mœurs, etl'on s'est plus occupé du détailque de
l'ensemble, de l'enluminure que du dessin. La chronique a remplacé
l'histoire, qui a perdu en grandeur et en vérité large ce qu'elle ga-
gnait en réalité, réalité souvent peu réelle. On s'est plus occupé de
ce qu'avait fait l'homme que du pourquoi de son action. Ce pourquoi,
ce mobile des actions humaines si intéressant à connaître, et qui seul
peut donner une utilité de tous les temps à l'étude de l'histoire, et
en faire un enseignement d'homme au lieu d'un jouet d'enfant, ce
pourquoi a été négligé. Du grand drame de l'histoire on a fait une de
ces lanternes magiques qu'on déroule pour le plaisir des yeux-.
L'exactitude de détail, qu'on a qualifiée de vérité locale, ne doit,
ce me semble, être que secondaire; elle reut servir à donner du
REVUE DE PARIS. 199
relief et de la réalité aux personnages d'un roman, mais les person-
nages historiques doivent vivre d'une autre vie; ce sont des hommes
sans doute, il faut le montrer, mais plutôt par leurs habitudes per-
sonnelles que par les habitudes qu'ils partagent avec les autres
hommes. C'est là ce que ne font pas les historiens de l'école de
Walter Scott, ils s'enquièrent plutôt de l'habit que portait César en
passant le Rubicon et du repas que firent, ce jour-là, ses soldats
( détails purement matériels), que des motifs qui l'ont amené à passer
le Rubicon et de l'esprit qui animait une armée romaine et l'enga-
geait, chose monstrueuse! à marcher à la conquête de Rome. Au-
jourd'hui, à Edimbourg, la réaction commence contre l'école de
Walter Scott ; mais cette réaction, timide encore, n'est pas heureuse,
car elle se fait au nom de Robertson et de Hume, qui sont tombés
dans le défaut contraire des scottiens, la sécheresse, l'absence de
vérité locale et le philosophisme sentencieux. Il y a là un milieu à
garder; ce n'est ni un squelette, ni un mannequin qui n'a que l'habit
du temps; c'est un homme que nous voulons, l'homme qui pense,
qui se meut, qui vit.
La mobilité écossaise n'existe pas seulement dans les habitudes de
l'esprit et dans les passions intellectuelles d'une ville qui semble avoir
adopté la devise de Robertson, vïta sine tilterh mors est; on la dé-
couvre aussi dans les mœurs , toutes précises et tout arrêtées qu'elles
paraissent. Les documens statistiques que le spirituel et judicieux
M. Creech a publiés sur les modes écossaises et les vicissitudes qu'ont
subies les mœurs des diverses classes de la population de la ville d'E-
dimbourg peuvent jeter de vives lumières sur ce sujet intéressant.
On y trouve des détails assez complets sur les variations des modes
et des coutumes écossaises depuis le commencement du dernier siècle.
A cette époque, vers 1700 , les cafés et les lieux de divertissemens
publics furent ouverts en beaucoup plus grand nombre que par le
passé dans la ville d'Edimbourg, qui commençait à secouer le joug
austère du puritanisme. Le goût de la musique, de la danse et du
théâtre devint plus répandu, l'esprit scientifique commença à poindre.
On apprit à parler d'autre chose que delà bible, et le luxe, arrivant à
la suite de l'industrie et du commerce, ne tarda pas à changer com-
plètement les habitudes des citoyens de la capitale d'Ecosse. Dans le
premier quart du dix-huitième siècle, le luxe et le goût des plaisirs
n'avaient cependant pas encore corrompu les mœurs. Les maîtres
d'atelier se chargeaient d'inculquer des préceptes de morale à leurs
apprentis et de diriger leur conduite. Dans ce but, ils les logeaient
200 REVUE DE PARIS.
dans leurs propres maisons , afin d'exercer sur eux une plus active
surveillance. Dans ce temps-là le clergé de chaque paroisse visitait
et catéchisait les fidèles; il donnait à chaque famille des instruc-
tions morales et religieuses concernant chacun des devoirs de la vie.
Les violations du septième commandement étaient punies par une
censure publique à l'église. L'infidélité prouvée de la femme la ban-
nissait irrévocablement du monde; tout homme qui se respectait de-
vait éviter sa société. Les collectes faites par les trésoriers des di-
verses églises pour les enfans naturels s'élevaient à J54 livres par
an au plus. A la même époque il n'y avait guère dans la ville que cinq
ou six maisons de mauvais renom ; les femmes perdues qui le soir se
montraient dans les rues, étaient en fort petit nombre et toutes de
la dernière classe de la société. Les vols et les filouteries en pleine
rue étaient inconnus. Les bris de maisons et les vols à domicile étaient
extrêmement rares , et comme du temps de l'âge d'or beaucoup de
gens regardaient les serrures comme une invention inutile, et négli-
geaient de fermer leurs portes , même la nuit. Les exécutions des cri-
minels à Edimbourg pour crimes capitaux étaient très rares et à peine
dépassaient-elles annuellement le nombre de deux ou trois pour tout
le royaume. Souvent même plusieurs années s'écoulaient sans qu'au-
cune exécution eût lieu à Edimbourg. Dans le quart de siècle qui sui-
vit, les habitudes changèrent sans que pour cela ces mœurs subissent
encore une altération notable. Les combats de coqs, repoussés jus-
qu'alors de la ville, devinrent fort à la monde. Les gens de bon ton
dînaient alors avant trois heures et faisaient leurs affaires après le
dîner; les marchands avaient l'habitude de fermer leurs boutiques à
une heure, et de les ouvrir quand ils avaient dîné, à deux heures. A
cette époque, le vin était encore une rareté, et on n'en voyait qu'en
fort petite quantité sur les tables de la bourgeoisie. Vers 1750, un
gentilhomme à la mode [a pcrfect gentleman) se rendait après le dîner
dans le salon où les dames était rassemblées, pour prendre le thé,
causer et jouir des agrémens de leur société. La religion était tou-
jours la grande affaire de la nation, et il était de bon ton d'aller à
l'église. Le dimanche était rigoureusement observé par toutes les
classes de la société, et il était fort rare de rencontrer un être humain
dans les rues au moment du service. Les familles se rendaient aux
offices au grand complet, avec les enfans et les domestiques, et le
matin et le soir faisaient la prière en commun. Dans ce temps de vie
sage et régulière, la charité ouvrait toutes les bourses, et les collectes
faites aux portes des églises montaient à 1,500 livres sterling et plus.
REVUE DE PARIS. 201
— Le concert de chaque semaine en 1763 commençait à six heures
et sa durée n'excédait guère une heure. La moralité des représenta-
tions théâtrales était à cette époque un objet de vive discussion , et
plusieurs membres du clergé furent censurés pour s'être rendus au
théâtre contre l'avis de leurs supérieurs. Quant aux gens peu scru-
puleux qui fréquentaient les spectacles , sans pour cela croire pécher,
ils n'y fussent pourtant pas allés le dimanche, regardant, ce jour-là,
tout divertissement profane comme un sacrilège. L'intolérance du
reste était extrême; toute infraction aux régies sévères du décorum
était baffouée avec colère et mépris. Dans les bals publics de 1760, tout
se passait avec une régularité , une dignité de manières et un respect
pour soi-même, pour la mode et les convenances, qui devait faire du
plaisir une chose parfaitement ennuyeuse. C'était toujours par sou-
scription qu'on s'assemblait, qu'on s'amusait et qu'on dansait, et le
produit de ces souscriptions était versé dans la caisse des maisons
de travail. Dans ces grandes assemblées, la société se réunissait à
cinq heures après midi, la danse commençait à six et finissait à onze.
Les réglemens des commissaires l'ordonnaient ainsi, et jamais ils
n'étaient violés.
Vers 1763, la manière de vivre des habitans d'Edimbourg était
fort modeste, comparée à ce qu'elle devint par la suite. La ville était
alors entourée de murailles, et les faubourgs avaient peu d'étendue.
Les logemens étaient d'une simplicité singulière. Les maisons qui, en
1763, appartenaient aux premières familles de la ville, devinrent vingt
ans plus tardles habitations des commerçans et des classes bourgeoises.
La maison du lord de justice devint la propriété d'un maître de fran-
çais; celle du lord président Cragie's fut occupée par une marchande
de bric à broc, et l'habitation du lord Drummore fut dédaignée par
un petit président qui ne s'y trouvait pas assez à l'aise. A cette même-
époque, c'est-à-dire vers la fin de la première moitié du xvin" siècle,
deux coches seulement conduisaient d'Edimbourg à Lcith, et un
coche seul conduisait à Londres. Cette voiture ne partait qu'une l'ois
par mois et mettait de douze à seize jours pour faire la route. Les
fiacres étaient en fort petit nombre dans la ville, et c'étaient peut-
être les plus mauvais de toute la Grande-Bretagne ; il est vrai qu'alors
on en sentait peu le besoin, les courses étant très courtes et les
chaises à porteur fort en usage et à des prix fort modérés. En 176;»
il n'y avait à Edimbourg qu'un ou deux mauvais carrossiers; la no-
blesse et la haute bourgeoisie faisaient généralement venir leurs voi-
tures de Londres. Vers le même temps, on ne connaissait ni les bou-
TOME XLVIII. DÉCEMBRE. iî
•202 REVUE DE PARIS.
tiques de parfumeurs, ni celles de marchandes de mode. Les
perruquiers étaient nombreux, mais on ne leur permettait guère
d'exercer leur profession le dimanche, et beaucoup l'abandonnèrent.
On ne savait se défendre ni du soleil, ni de la pluie, l'usage des
ombrelles et des parapluies n'étant pas connu. Les gages desservantes
étaient de trois à quatre livres sterling par an. Leurs vêtemens étaient
bleus ou rouges, mais toujours modestes et d'accord avec leur con-
dition. Peu de familles avaient des domestiques mâles ; ceux qui en
prenaient à leur service les payaient de 6 à 10 livres par an. Un
étranger qui arrivait à Edimbourg était obligé de se confiner dans
quelque auberge sale ou de prendre un lodging particulier. On n'eût
pas trouvé un seul hôtel dans tout Edimbourg, le nom n'en était pas
même connu ; il n'était guère compris que des personnes qui avaient
visité la France ou qui connaissaient des Français.
De 1763 à 1783, dans l'espace de vingt années , une révolution
complète eut lieu dans les habitudes et les mœurs du peuple d'Edim-
bourg , révolution qu'on doit surtout attribuer à la fondation d'une
nouvelle ville, grande, magnifique, et comparable aux plus belles
capitales de l'Europe, et à la construction du JSorih Bridge.
En 17!S3, les gens à la mode ne dînaient plus à deux heures, mais
à quatre ou cinq heures, et ne s'occupaient plus d'affaires après le
dîner , le dîner étant devenu lui-même une affaire sérieuse. Pour peu
qu'on eût prié un ou deux convives, si l'on savait vivre, on ne pou-
vait décemment se dispenser de leur offrir le vin après le dîner, au
dessert, et de le servir abondamment et de plusieurs qualités. A cette
époque les salons où les dames se réunissaient étaient totalement
désertés, et la seule occasion qu'eussent les hommes de se trouver
dans la société des femmes était le moment du dîner ou du souper;
et encore, dans ce cas, ne dissimulaient ils guère l'impatience qu'ils
avaient de voir les dames se lever de table leplustôt possible et leur
laisser le champ libre. L'église était aussi abandonnée, surtout par les
hommes. Edimbourg avait perdu sa physionomie de grand couvent
que de nos jours elle a à peu près retrouvée. Le dimanche, pour
beaucoup de gens, était devenu un jour de plaisir et de relâchement.
Les jeunes personnes, ce jour-là, pouvaient sans inconvenance, se
promener partout et à toute heure. Les familles ne se regardaient
plus comme obligées de conduire leurs domestiques à l'église, et il
s'en fallait de beaucoup que, comme autrefois, les rues fussent vides
au moment des offices; vers le soir, au contraire, elles étaient rem-
plies d'hommes et de femmes du peuple, d'apprentis et déjeunes gens
REVUE DE PARIS. 203
gens réunis par bandes. On avait perdu l'habitude de faire la prière
en famille, et le montant des collectes aux portes des églises était sin-
gulièrement réduit.
En 1783, dit M. Creech, peu de maîtres eussent voulu loger leurs
apprentis. Ils ne les gardaient chez eux qu'aux heures de travail. Le
reste de leur temps , comme il arrive trop fréquemment , appartenait
au vice et à la débauche jusqu'à ce qu'à la longue ils fussent devenus
insolens, paresseux et coupables. Les gages des journaliers de chaque
profession étaient fort augmentés, et souvent des émeutes avaient
lieu pour les faire encore hausser. Beaucoup de ceux qui s'attrou-
paient bruyamment le dimanche, donnaient tout le lundi à la paresse
et travaillaient à peine cinq jours par semaine. Le clergé lui-même
avait en général perdu l'habitude de visiter et de catéchiser ses ouail-
les, et si les gens du peuple n'allaient pas à l'église de leur plein gré,
ils devenaient aussi ignorans que des Hottentots , et n'avaient guère
plus de connaissance des dix commandemens que de ces vieux bills
du parlement tombés en désuétude. La censure à l'église n'ayant plus
lieu, les séparations de corps et les divorces étaient devenus très
fréquens, et de quelque infamie qu'un divorce public couvrît certaines-
femmes , elles étaient toujours reçues par la meilleure partie de la
société à la mode. Les filles de presque tous les commerçans passaient
leurs matinées à la toilette ou à courir de boutique en boutique. La
plupart d'entre elles eussent rougi d'être rencontrées au marché.
Quand elles ne passaient pas leur temps en bals et en divertissemens,
elles occupaient leurs loisirs à orner leur esprit de tout ce que les
cabinets de lecture renfermaient de romans. Toutes apprenaient la
musique, que leur goût et leurs dispositions les y portassent ou non.
A cette époque de relâchement, on vit, dans la même semaine, six
criminels condamnés à mort, renfermés à la fois dans le Tolbooth; et
dans l'automne de 1783, il n'y eut pas moins de trente-sept arrêts de
mort prononcés. Les combats de coqs en public étaient fréquens , et
on construisit pour ces animaux une véritable arène [cock-pit).
En 1783, le concert hebdomadaire commençait à sept heures, mais
en général il était assez mal composé; la morale des pièces de théâtre
était aussi fort équivoque. Le samedi soir, la salle était toujours rem-
plie jusqu'aux combles; les loges du samedi étaient généralement
louées pour toute la saison, et les étrangers auraient eu grand'pcinc
à y trouver une place. Jamais les galeries ne manquaient d'applaudir
ce qu'autrefois elles eussent sifflé comme inconvenant et manquant au
décorum. Les réunions publiques ne commençaient qu'à huit ou neuf
14.
204 REVUE DE PARIS.
heures, et les dames patronesses n'y paraissaient guère avant dix
heures. Les jeunes gens et les jeunes tilles, qui eussent été fort mor-
tifiés de ne pas voir la fin du bal , ne rentraient au logis qu'à trois ou
quatre heures du matin.
Les maisons de la nouvelle ville, encore dans toute la fraîcheur de
leur nouveauté, rivalisaient entre elles d'élégance; on se ruinait à les
meubler de la manière la plus somptueuse. La ville d'Edimbourg
avait pris une étendue double de celle d'autrefois. Les commodités
de la vie s'étaient multipliées en raison des besoins que créait le luxe.
Le nombre des voitures pour Leith et autres directions, avait triplé,
et chaque semaine il n'en partait pas moins de quinze pour Londres.
Ces voitures faisaient maintenant le voyage en soixante heures. Les
fiacres avaient aussi subi leur révolution et étaient les plus élégans
et les plus soignés de la Grande-Bretagne. On construisait alors, à
Edimbourg, des voitures et des chaises d'une perfection achevée, et
chaque année, cette ville en expédiait un grand nombre pour Saint-
Pétersbourg et les autres villes de la Baltique. La profession de mar-
chande de modes, inconnue autrefois, était maintenant l'une des plus
communes de la ville. Les parfumeurs ouvrirent aussi de superbes
boutiques dans chacune des rues principales. Les perruquiers avaient
vu leur nombre s'accroître rapidement, et leur grand jour d'affaires
était le dimanche. Un chirurgien, que ses visites obligeaient à de
longues et fréquentes promenades, se servit le premier d'un para-
pluie, à Edimbourg, en 1780, et en 1785, toute la ville avait adopté
ce meuble. Les servantes, en 1783, étaient habillées avec autant de
propreté , que leurs maîtresses en 1763. Presque toutes les familles
comme il faut avaient un domestique mâle, et ses gages étaient de
10 à "20 livres par an. Les hôtels s'étaient améliorés comme les habita-
tions particulières; un étranger y était traité avec comfort et élégance.
Vingt ans, comme on voit, avaient suffi pour opérer dans les cou-
tumes et dans les habitudes de la vie un changement complet. Mal-
heureusement, l'amélioration des mœurs n'avait pas été en raison de
l'accroissement du bien-être. Le luxe avait, au contraire, amené à sa
suite la corruption, sa compagne inévitable; et l'élégance des habi-
tudes et des manières des gens à la mode ne servait guère qu'à ca-
cher leur perversité. La décence, le respect pour soi-même, la déli-
catesse et la dignité avaient fait place à la dissipation , à la licence et
aux débordemens de toute espèce. Beaucoup de gens ne rougissaient
plus de ce qu'ils eussent autrefois regardé comme un crime ou une
bassesse. Aussi, comme il arrive toujours, le relâchement et la dis-
REVUE DE PARIS. 205
sipation amenèrent-ils bientôt une réaction. Cette réaction eut lieu
vers la fin du siècle. La révolution française avait, dès son début,
inspiré aux esprits de plus sérieuses pensées. Elle s'était emparée de
toutes les sympathies des classes moyennes, et l'austérité républi-
caine n'avait pas tardé à se combiner avec le puritanisme religieux.
D'un côté, la persécution, de l'autre, la guerre, la disette et les
troubles intérieurs causés par la cherté des grains et la rareté des
denrées de toute espèce, ne permirent plus aux esprits de se livrer à
la dissipation et au plaisir. La guerre avait tué l'industrie, et le luxe
était mort avec elle. Dans ces belles maisons de la ville neuve, si
splendidement décorées, on vivait sobrement et modestement , comme
en 1763, d'abord parce que l'on était obligé de le faire, et plus tard
par goût. Les années suivantes, c'est-à-dire de 1800 à 1815, la dissi-
pation et les mauvaises mœurs reparurent de nouveau, surtout dans
les classes inférieures de la société que Jes privations démoralisent ,
comme le luxe démoralise les classes supérieures. Des meurtres
isolés, comme celui de Begbie, l'un des porteurs de la banque, qui
fut frappé en plein jour d'un coup de couteau à vingt pas d'une sen-
tinelle, dans l'une des rues les plus fréquentées de la ville, et au-
quel on vola tous les billets qu'il portait ; et des attentats à main
armée de la part de la population, comme celui du 30 décembre 1811,
signalent cette époque malheureuse. L'audace des misérables qui diri-
gèrent cette dernière tentative, l'accord avec lequel agirent un si grand
nombre d'individus, et la façon dont ils exécutèrent ce hardi coup de
main, ont peine à se concevoir, et ont donné à cette affaire quelque
ressemblance avec celle dePortews, quoique le but fût tout différent.
Le 31 décembre 1811, sur les onze heures du soir, une troupe de
jeunes gens des basses classes de la société, dont la plupart avaient
à peine atteint leur majorité, mais assez nombreux pour défier la
police régulière de la ville, se montrèrent tout à coup dans les rues
les plus fréquentées d'Edimbourg, armés d'énormes gourdins. Les
rues, comme il arrive d'ordinaire ce jour-là, qui est le dernier de
l'année, étaient remplies de gens qui revenaient de faire des em-
plettes, ou de rendre des visites de bonne amitié et de parenté. Ces
jeunes gens, tous d'accord, et qui avaient choisi ce jour comme le
plus favorable au pillage qu'ils projetaient, commencèrent à frap-
per, à renverser et à voler chaque personne un peu décemment vêtue
qu'ils rencontraient. Leur nombre ne permettait pas aux gens isolés
qu'ils attaquaient d'essayer la résistance. La police de la ville était
insuffisante pour arrêter le mal, et ces misérables restèrent maîtres
des rues jusqu'à deux heures du matin. Un watchman fut tué;
206 REVUE DE PARIS.
nombre d'habitans furent dangereusement blessés et dépouillés. La
police, plus heureuse que du temps de Portews, mit bientôt la main
sur les chefs de cette espèce de complot; plusieurs furent saisis tant
sur place qu'au moment où ils commençaient à fuir, nantis encore des
objets qu'ils avaient dérobés; d'autres furent arrêtés dans les jours
qui suivirent. On voulut faire un exemple : quatre des plus déter-
minés de ces malfaiteurs furent jugés et convaincus, et trois furent
condamnés à être pendus à un gibet élevé au milieu de High-Street.
Tous trois furent exécutés le 22 avril 1812; aucun d'eux n'avait passé
l'âge de dix-huit ans.
Cet exemple terrible et cette répression vigoureuse eurent de salu-
taires effets sur l'esprit du peuple. Depuis lors, chaque famille a
surveillé avec une vigilance scrupuleuse la conduite de ses en-
fans; les membres plus âgés, les pères et mères, ont voulu joindre
l'exemple au précepte, et la moralité générale s'en est rapidement
ressentie. Sans doute la turbulence et la brutalité sont encore le par-
tage d'un grand nombre d'individus des classes inférieures de la
société , comme elles l'ont toujours été , comme elles le seront tou-
jours en tout pays; sans doute des crimes horribles, comme les
meurtres commis par Burck , ont effrayé la cité ; mais ces crimes sont
rares, isolés, et ont le plus souvent pour auteurs des hommes étran-
gers au pays, vagabonds d'Irlande ou d'Angleterre. La population
de l'Ecosse doit prendre rang entre les meilleures et les plus ver-
tueuses, car, chez elle, la misère est souvent horrible, comme, par
exemple, lorsque des milliers d'individus n'ont, durant de longs
hivers, pour toute nourriture que les warech de la mer; car,
chez elle, la tentation est toujours présente, la demeure de ces
malheureux avoisinant le plus souvent des parcs giboyeux, des
rivières poissonneuses, des châteaux où régnent le luxe et l'opu-
lence. Chez d'autres peuples, la détresse et le désespoir conduisent
au crime; ici, elles n'enfantent que patience et résignation, et,
chez les Écossais, ces vertus sont raisonnées, et ne proviennent
pas d'un manque de ressort dans le caractère. Nous en avons eu
l'exemple dans l'hiver qui vient de s'écouler, durant lequel des
familles de pauvres montagnards ont succombé tout entières aux
angoisses de la faim, plutôt que de se laisser aller à un vol facile, dont
l'impunité était certaine. Il est vrai qu'une si sublime indigence est
souvent soulagée par une noble et infatigable chanté; mais quelque
inépuisable que soit la bienfaisance, a-t-elle pu jamais suffire à toutes
les infortunes?
Quoi qu'il en soit, comme le reste de la population de l'Ecosse, la.
REVUE DE PARIS. 207
population d'Edimbourg est revenue à la régularité des mœurs, et
aux vertus .peut-être un peu absolues, un peu intolérantes, qui sont
l'ordinaire partage des sociétés protestantes, et qui distinguaient
cette ville en 1763. On danse, mais pour faire la charité, et le théâtre
n'existe que pour la forme , car la salle est hideuse pour une ville
aussi magnifique, les acteurs sont d'ordinaire pitoyables, et les
drames écossais qu'ils représentent , pâles extraits des romans de
Walter Scott, sont au-dessous du médiocre. Edimbourg, le diman-
che, a repris sa physionomie de monastère; tout s'y fait de la même
façon et aux mêmes heures. Au son de la cloche toute la ville sort,
toute la ville entre aux églises, toute la ville prie, toute la ville re-
tourne au logis, avec un ordre, un silence et une gravité qui feraient
honneur aux élèves d'un séminaire bien gouverné. Ce jour-là il n'y
a qu'une seule occupation permise, la prière;qu'une seule denrée qui
se vende, la prière; qu'un seul plaisir de bon goût, la prière. Pas
une seule boutique n'est ouverte; si donc vous ne voulez pas, dans
ce grand jour, courir le risque de mourir d'ennui et de faim, faites
la veille vos provisions pour l'esprit et le corps. Comme il y a eu excès
dans la dissipation et le relâchement, il y a peut-être aujourd'hui
excès dans l'austérité de la règle et dans la rigueur que chacun met
à la suivre.
Edimbourg, quel que soit son puritanisme d'aujourd'hui, a fait
de 1783 à 1837 les mêmes progrès qu'il avait faits de 17G3 à 1783.
Son étendue a doublé en même temps que sa population, et la mode
a même un peu changé de quartier. L'élite de la société s'était trans-
portée, de 17G3 à 1783, de High-Street aux environs de Saint-An-
drew's-Square. Saint-Andrew's-Square et les rues environnantes sont
occupées aujourd'hui par les boutiques les plus élégantes de la ville.
C'est le quartier de la population marchande aisée; la noblesse et la
haute bourgeoisie se sont portées vers l'extrémité ouest de George-
Street, vers Queen-Street, King-Street, Moray-Place, Charlotte-
Square, Royal-Circus. Ce sont là, il est vrai, les plus beaux quartiers
d'Edimbourg. Les édifices ont gagné autant en splendeur que la ville
en étendue. 11 existe de nos jours la même différence dans la distri-
bution et l'ameublement des maisons, l'élégance des équipages,
qu'entre la ville de 17C3 et celle de 1783. Le luxe et le comfort se
sont étendus aussi aux alentours de la capitale, occupés par de riches
villa*, Edimbourg est aujourd'hui une des plus magnifiques villes
de l'Europe, et quoique sa population ne soit pas aussi nombreuse
qu'elle pourrait l'être, c'est bien certainement l'une des mieux ha-
bitées. Frédéric Mercey.
BULLETIN.
Parlons d'abord des dangers qu'aurait pu courir la vie du roi , s'il n'avait
pas eu M. de Montalivet le ministre le plus attentif à détourner de cette tête
qui lui est chère , et dont la France aussi veut le salut , toutes les conspira-
tions régicides qui se trament dans l'ombre. Voici ce que nous savons, ou du
moins ce que l'on peut dire de vrai jusqu'à présent , sans compromettre l'in-
struction, sur le dernier complot si heureusement découvert. C'est une his-
toire qui remonte déjà assez loin, qui a eu plusieurs phases insignifiantes en
apparence, et dont la police, habilement conduite par M. le ministre de
l'intérieur, n'a pas perdu les traces un moment.
Deux ouvriers allemands sont venus en France, il y a plusieurs mois, avec
le dessin et les premiers élémens d'une machine inventée par eux, et dont
la puissance de destruction devait être immense; ils ne songeaient pas à la
donner pour autre chose que pour une machine de guerre, et à ce titre ils
la proposèrent à M. le général Bernard : il n'y avait, de leur part, aucun
mauvais projet; c'était sans arrière-pensée de conspiration, et avec toute
leur naïveté d'artistes et d'Allemands, qu'ils venaient offrir leur appareil de
mort. En France, de telles inventions n'ont jamais trouvé faveur : plusieurs
fois, ceux qui croyaient avoir retrouvé le feu grégeois ou tout autre prodige
meurtrier, virent le gouvernement frança:s noblement disposé à dédaigner
leur découverte, et chez nous on leur aurait plus volontiers offert double
récompense pour en ensevelir le secret avec eux. C'est un devoir de loyauté
internationale et d'humanité auquel M. le ministère d? la guerre n'a pas
failli; il a refusé, sans vouloir l'examiner, la nouvelle machine infernale
d'importation germanique.
Les deux inventeurs n'ont donc eu d'antre ressource que d'aller col-
porter leur idée en Angleterre. Là, dans ce pays où furent imaginées,
accueillies avec enthousiasme, les fusées à la Cpagrève, où chacun rêve une
machine pour le plaisir d'en rêver, sans s'inquiéter autrement de la mo-
REVUE DE PARIS. 209
ralité de la chose , et où les barbiers enfin , comme Ark-Wright, tout en
servant leur humble clientelle , combinent de nouveaux moyens mécaniques
de filer le coton , les deux importateurs purent espérer, un moment , quelque
succès pour leur idée; elle obtint, en effet, un peu pius d'attention qu'en
France. Cependant la réussite marchant avec trop de lenteur pour leurs
ressources, ils furent obligés de mettre en gage les dessins, les premiers
linéamens de leur machine.
Dans ces circonstances arriva à Londres un agent français de ces lâches
coteries du régicide, heureusement peu nombreuses, qui ont succédé au
parti républicain, et qui ne peuvent pas être le parti républicain, nous de-
vons le dire. C'était celui-là même que tous les journaux ont déjà nommé,
l'amnistié Hubert, le seul homme, au reste, entre tous les hommes ren-
dus à la liberté par l'ordonnance mémorable du 10 mai, qui ait usé de
sa liberté pour s'armer contre la vie du roi ; le gouvernement , dont on voit
bien que la surveillance n'est pas en défaut, ne connaît, dit-on, jusqu'ici
aucun autre agent de conspiration qui ait pris, de l'amnistie même, son
point de départ et reçu d'un acte de clémence la mission d'assouvir une
haine irréconciliable. L'amnistie a presque partout produit l'effet qu'on en
espérait; les ennemis de la royauté, qui n'ont pu cesser de haïr, ont du
moins été désarmés. Sur huit ou dix personnes arrêtées, et que les révéla-
tions de la police signalent sans doute avec plus ou moins d'assurance comme
les complices probables de Hubert , il n'y a que lui dont la culpabilité pré-
sumée s'aggrave du titre d'amnistié. Quoi qu'il en soit, cet amnistié lit le
voyage d'Angleterre , sur le bruit que commençait à faire à Paris , dans un
certain monde, la nouvelle de cette invention mécanique des deux Alle-
mands; et, croyant que leur machine était encore à leur disposition, il était
allé les engager à la rapporter en France. Il fallait, d'abord, la retirer des
mains qui la retenaient en nantissement; il s'adressa, pour avoir quelque
argent, et sans dissimuler l'emploi qu'il en voulait faire, à un des chefs du
parti républicain, qui vit aujourd'hui retiré à Londres. Celui-ci, prenant
Hubert pour un agent provocateur, le jeta à la porte.
Les inventeurs de la machine, voyant qu'il ne leur était possible ni de la
retirer, ni de la vendre à d'autres qu'à cet agent français, et encore seule-
ment en France, quand il serait parmi les siens, se laissèrent persuader de
revenir à Paris, où ils espéraient bien pouvoir, sans dessin, ni plan, ni mo-
dèle, rétablir leur ouvrage avec le seul secours de leurs souvenirs. Ils re-
vinrent en effet à Paris, mais ne réussirent pas à refaire ce qu'ils n'avaient
plus sous les yeux. Il y eut donc nécessité de recueillir l'argent nécessaire
et d'entreprendre un nouveau voyage à Londres, pour dégager les dessins,
les plans laissés en nantissement à je ne sais quel créancier.
Ici , qu'il nous soit permis de quitter un instant le rôle de simples narra-
teurs et d'exercer un peu de critique historique , s'il est possible d'employer
un si grand mot et une si belle chose pour un pareil sujet. Nous ne sommes
pas grands clercs en ces matières, et nous ne demandons pas mieux que d'ad-
210 REVUE DE PARIS.
mirer fort les résultats auxquels parfois arrive la police d'un grand état, sans
que nous comprenions, pour cela, les procédés dont elle use. Mais nous ai-
mons à deviner, comme les ignorans , un peu à l'aventure , et il nous semble
assez vraisemblable que les mécaniciens allemands , du jour où ils manifes-
tèrent cette étrange impuissance à recomposer l'œuvre de leur imagination,
se trouvèrent d'accord avec d'autres agens, tout différens de ceux qui pré-
paraient l'attentat. Il fallait peut-être, en effet, pour éclairer la justice,
qu'on laissât arriver à Paris les modèles restés à Londres; il fallait qu'on
découvrit s'il n'y avait pas derrière l'amnistié Hubert des bâilleurs de fonds
capables de soudoyer une criminelle tentative. Toute police, quand ce serait
même celle de la république ou de la légitimité, à moins d'être l'innocence
même et de n'être plus la police, est destinée à se comporter ainsi : il lui
suffit , pour le genre de moralité qui lui appartient et qui peut la rehausser,
qu'elle n'ait provoqué en rien les complots dont elle épie le développement;
mais dès qu'elle tient un fil dans la main, loin d'être obligée â le couper brus-
quement, il nous semble qu'il lui est loisible de le suivre pour pénétrer par-
tout où ce fil peut la conduire.
Donc l'amnistié Hubert, qu'on parait avoir suivi pendant long-temps, fit
librement un second voyage à Londres pour dégager tout ce qui avait été
jugé indispensable à l'exécution de la machine. C'est à son retour qu'il a été
arrêté à Boulogne-sur-Mer, et mis sous la main de la justice, avec les circon-
stances que toutes les feuilles publiques ont relatées d'une manière uniforme.
Maintenant a-t-il des complices? Le ministère le croit, puisqu'il a lancé des
mandats contre plusieurs personnes , toutes d'un rang plus élevé.
Là, nous suspendons notre jugement, parce que là commencent à nous
manquer les faits dont nous pourrions garantir l'exactitude : au-delà de cette
limite, il n'y aurait plus pour nous que des inductions, et il convient de
nous arrêter. Nous ne savons rien de plus, sinon ce que tout le public sait
aujourd'hui comme nous , que, parmi les personnes arrêtées, on remarque
un juge-suppléant au tribunal de Ver vins, M. Jules Leproux , parfaitement
inconnu jusqu'à ce jour, et MUeGrouvelle, très connue à Paris par l'exaltation
de ses sentimens patriotiques. C'est elle qui fut vue , il y a deux ans, répan-
dant des fleurs sur les tombes de Pépin et de Morey; c'est elle qui , après leur
exécution , était allée, au nom de leurs familles et un peu en son propre nom ,
demander audience à M. Sanson, le bourreau, et réclamer les vètemens
sanglans de ces deux suppliciés. Il n'en a pas fallu beaucoup plus, qui sait?
pour faire peser sur elle les soupçons du pouvoir, au moment où l'on dé-
couvrait un projet d'attentat assez semblable, dans ses préliminaires, à
celui dont Fieschi fut l'instrument impassible.
Voilà notre contingent d'indiscrétions dans cette histoire de la nouvelle
machine infernale. La Gazelle des Tribunaux, qui n'avait pas donné encore,
que nous sachions, ces détails, y ajoutera peu à peu, comme c'est probable,
quelques nouveaux rensenseignemens , elle qui parle tous les jours au pu-
blic, et qui aborde tous les jours aussi les juges d'instruction au palais.
REVUE DE PARIS. 211
Il paraît certain , du reste , que ce procès se videra tout entier au palais :
le ministère n'en prétend pas faire autre chose qu'une affaire de cour d'as-
sises. L'importance que l'affaire peut avoir en elle-même, et que nous ne
préjugeons pas ici, il la lui laissera; mais il n'exagérera pas la valeur du
complot en le traînant devant la cour des, pairs, fatiguée de tant de procès
politiques. Ce sera une occasion de témoigner au jury une noble confiance
pour la première fois dans une grande question , où la sécurité personnelle
du roi est directement intéressée. Il est impossible de mieux relever une
admirable institution populaire, qui servira toujours bien ceux qui sauront
l'honorer, et précisément ne pas lui demander de services dans leur cause
particulière.
Un journal, qui, après avoir été doctrinaire et, comme on dit, légitimiste
rallié, puis quelque peu ministériel selon le ministère du 15 avril , est redes-
cendu vers les doctrinaires à la veille de la session, le Journal général de
France, s'avise d'argumenter du complot de l'amnistié Hubert contre
l'opportunité, les bénéfices et le succès de l'amnistie elle-même. On a vingt
fois répondu, avant nous, que l'égarement d'un furieux ne prouve rien
contre cette grande et généreuse mesure qui a désarmé tant d'autres fana-
tiques et fait à peine quelques ingrats. Il n'y avait pas de meilleure réponse,
et il n'est venu à l'esprit de personne, dans le ministère de l'amnistie, ni en
dehors du ministère, parmi ceux qui l'ont réclamée comme lui, que, par
une simple ordonnance, on pouvait changer en un jour la nature de quel-
ques tempéramens farouches, insensibles au bien comme au mal.
Sous un régime de clémence, on pourra donc voir encore des tentatives
d'assassinat dirigées contre les personnes royales. A vrai dire, il n'y aura
jamais contre ce malheur aucun remède souverain. Si nous en connaissons
un qui nous paraisse plus efficace que tous les autres, ce n'est pas seulement
l'amnistie, c'est un peu de gloire et d'ascendant au dehors. Quand on verra
la royauté de juillet honorée et redoutée de l'étranger, comme elle peut
l'être si elle le veut , elle aura bien plus de chances d'être respectée au
dedans, même par ses plus forcenés ennemis : nul ne pourra lever la main
contre elle , si elle atteint à une certaine hauteur; les murmures de la haine
iront s'éteindre dans la foule, et ne trouveront aucune oreille avide à les
recevoir, s'il nous est donné enfin d'entendre ce concert universel de louan-
ges qu'élève un peuple fier d'être remonté à son rang.
Certes, la royauté nouvelle que la France s'est choisie, jouit d'une grande
considération en Europe , nous le savons ; mais elle l'a gagnée surtout par
sa modération, sa sagesse : elle a contenu chez nous l'esprit révolution-
naire qui allait déborder sur nos voisins; et si les puissances étrangères lui
savent gré de quelque chose, avant tout, c'est d'avoir été sauvées par elle
du péril imminent d'une lutte à laquelle personne n'aurait pu assigner
un terme et un but. La France aussi a été sauvée alors; et quand même
elle eût été destinée à sortir victorieuse de la lutte qui se préparait, il est
heureux que le combat n'ait pas été engagé , alors qu'une étincelle pouvait
212 REVUE DE PARIS.
mettre l'Europe eu feu. Cependaut , à force de louer la sagesse de la
France, et d'y trouver leur compte, les cabinets européens se sont fami-
liarisés avec le lion qui avait été démuselé en 1830, et aujourd'hui, s'ils
sont prêts à rendre hommage à sa douceur, ils ne redoutent pas assez sa
force, qu'ils avaient pourtant vue si grande. Les amis du gouvernement
nouveau, ceux qui l'ont défendu le mieux, en tomberont d'accord, avec
nous, s'ils sont sincères et s'ils veulent l'être à haute voix. Le Journal des
Débats, sous l'inspiration vraiment nationale de son plus éminent rédac-
teur, a maintes fois signalé, dans la politique extérieure, les points qui
semblaient fléchir et devaient être affermis contre les sourdes attaques du
dehors, et même dans les intimes conférences des deux vieillards qui le di-
rigent avec tant de réserve, ou raconte qu'il y eut un jour, à l'occasion d'une
de ces boutades injurieuses qui nous ont été adressées trop souvent de
l'étranger depuis sept ans, un mot de l'un à l'autre parfaitement juste et
incisif : a II faut en convenir, ce n'est qu'à soixante ans passés qu'on supporte
patiemment de telle choses! » — Nous n'avons pas entendu le mot, mais
nous le croyons vrai. C'est le cri de l'expérience, qui ne déguise rien, ni
ses lumières, ni sa faiblesse non plus.
Mais toute une nation, même au sortir d'une crise où elle a senti le besoin
de se tempérer et de se réduire elle-même, ne peut pas constamment avoir
soixante ans passés; l'axiome régis ad exemplar ne va pas jusque-là. Les
ministères, qui se succèdent pour se modifier les uns les autres, pendant que
la royauté est permanente, sinon immuable, ont précisément la mission de
venir de temps à autre rajeunir la politique. Nous croyons que cette mis-
sion de force et de rénovation dans de raisonnables limites, le cabinet du
15 avril peut l'accomplir aussi bien qu'un autre. L'homme éminent qui le
préside n'est pas près d'atteindre à ce moment où l'on se résigne à tolérer
beaucoup, pour ne rien hasarder; et même, si , en regardant à tout ce qu'il
a fait à diverses époques, on reconnaît qu'il se souvient de loin, tous ces
souvenirs datent d'un temps de merveilleuse énergie, ils sont de ceux qui
doivent enhardir et ranimer.
Nous ne demandons pas la guerre, à Dieu ne plaise ! Et que signifierait ,
d'ailleurs, un pareil vœu dans les circonstances présentes? La guerre, avec
qui? Mais, sans la guerre, on peut bien maintenir un pays à son rang , ou
l'y relever, s'il n'y est pas tout-à-fait. — Il est bien vrai que l'amnistie,
tout en ne prétendant être autre chose qu'une mesure de pacification in-
térieure, a eu le plus heureux effet au dehors : quand on nous a vus tous,
ou presque tous, en France, unis et réconciliés, on a prévu qu'il faudrait
compter bientôt avec un faisceau de volontés plus imposantes; on s'est résigné
plus volontiers à rendre ce qui était légitimement dû de déférences à un
gouvernement assez fort et sur de sa force pour pardonner aux partis vain-
cus. Mais cela ne suffit pas, et la prévision de l'étranger sur le degré d'in-
fluence que nous pouvons ressaisir va sans doute au-delà de cette première
impression favorable; tâchons au moins d'aller aussi loin que l'étranger
REVUE DE PARIS. 213
dans la bonne opinion de nous-mêmes. Voici une occasion qui s'offre d'es-
sayer notre ascendant nouveau, et c'est l'Espagne qui nous l'offre par la
situation nouvelle aussi qu'elle a su se faire sans nous.
Avec le retour du parti modéré en Espagne et l'avènement de ses opi-
nions, sinon encore de son personnel, au pouvoir, le rôle de notre diplo-
matie dans ce pays devient forcément plus actif, et il faut, bon gré mal gré,
que nous y exercions plus d'influence que par le passé : ce sera de bon gré,
on peut le croire , que nous nous engagerons dans cette voie , et déjà le mi-
nistère français ne prend plus la peine de cacher qu'il a renoué des relations
assez intimes et continues avec le cabinet de Madrid , si délaissé par lui na-
guère et comme abandonné à une déplorable destinée. Mais le parti modéré,
notre allié nécessaire, prend le traité de la quadruple alliance au sérieux :
tous ses hommes considérables , et même plusieurs autres hors de ses rangs,
se refusent à voir dans ce traité, en ce qui concerne la France, un simple
engagement de maintenir le service des douanes avec rigueur sur la fron-
tière des Pyrénées ; ils croient et ils disent qu'on a voulu plus , et que l'acte
diplomatique de la quadruple alliance ne mérite pas tout le bruit qu'il a fait,
s'il ne garantit pas à l'Espagne, dans une circonstance donnée, les moyens
effectifs d'expulser don Carlos et de consolider enfin, avec le trône d'Isabelle,
le système représentatif dans la Péninsule. Ils sont dans le vrai; on n'y est
pas encore de notre côté; on refuse de s'y mettre. Ils faudra bien, tôt ou
tard, interpréter les devoirs de la quadruple alliance plus largement que
nous ne l'avons fait jusqu'ici , et nos amis de Madrid, qui ne cesseront pas
aisément d'être nos amis désormais, doivent nous entraîner insensiblement
à penser comme eux, ou à agir un peu comme ils pensent.
Nous ne prendrons pas toutes leurs idées , mais nous en prendrons quel-
que chose : une période nouvelle de relations assidues et amicales con-
duit infailliblement à ce résultat. Ce ne sera pas la guerre que nous ferons
pour eux ; ce ne sera pas une intervention , si l'on veut ; mais ne serait-il pas
juste de signifier avec autorité aux gouvernemens absolutistes de l'Europe
qu'ils aient à ne pas secourir le prétendant, qui ne vit que par leur grâce,
ou bien que nous prêterons aussi à la cause constitutionnelle et à la reine une
coopération indirecte, et toutefois non moins efficace? Ces gouvernemens,
après l'essai que don Carlos a fait de ses forces depuis un an, pour obéir,
dit-on, à leurs conseils impératifs, renonceront sans peine, s'ils sont sages
à leur tour, à une occasion de nouveaux sacrifices toujours stériles. Si par
orgueil, par une ridicule adoration d'un principe qu'ils jugent sacré, si
par toute autre folie, en un mot, ils persistaient, nous avons le droit et le
devoir d'empêcher que don Carlos ne recommence à travers l'Espagne ses
promenades sans fin et sans effet politique, que nous avons pu tolérer long-
temps, ne fut-ce que pour laisser voir clair à l'Europe dans ses affaires.
Un dilemme ainsi posé ne peut pas être encore la guerre européenne qu'on
redoute; l'Europe ne remuera pas, et notre dignité sera sauve à peu de frais.
Nous délions la prochaiue législature d'éluder cette question capitale, qui
214 REVUE DE PARIS.
reviendra plus d'une fois, et plusieurs autres qui sont purement de politique
extérieure. Que vient-on nous dire, à la veille de la session , que ce sera
une session exclusivement vouée aux débats d'intérêts matériels, aux che-
mins de fer, aux canaux, au perfectionnement de la navigation fluviale, à la
réalisation de tous les vœux que vont émettre les trois conseils convoqués
par M. le ministre du commerce! Mais s'il en était ainsi, M. le comte
Mole, qui se connaît en travaux publics et qui a fait ses preuves, se bâterait
de changer de portefeuille, et ce ne serait pas trop de toutes les facultés,
de toute l'expérience d'un homme si liant placé dans l'opinion , pour
imprimer à la Fiance un mouvement où l'on espérerait sérieusement lui
faire oublier la politique. Au lieu de cela, nous ne voyons pas M. Mole
très empressé de permuter son département des affaires étrangères pour un
autre, ni de prendre en main le compas et la mire de l'ingénieur pour mieux
présider le conseil; nous n'entendons môme pas dire qu'il songe à s'assurer
le concours des deux hommes les plus considérables de la chambre , en in-
dustrie, en finances et en administration des travaux publics.
C'est qu'il est impossible de tirer ainsi d'avance l'horoscope d'une session,
et que celle dont il s'agit sera plus politique qu'on ne l'avait imaginé d'abord.
Quelle pâture matérielle a-t-cn, d'ailleurs, à lui fournir? Une loi sur les
sociétés de commerce? Mais la commission nommée par le garde-des-sceaux,
en proposant , dit-on , comme pour se tirer d'embarras, la suppression pure
et simple des sociétés en commandite par actions, a prouvé combien, en
cette matière, il sera difficile de conclure, et que les chambres seront dans
cette alternative, ou de n'imposer qu'un faible frein à la licence des spé-
culations dont on se plaint aujourd'hui, ou d'entraver les plus légitimes
opérations commerciales. —Serait-ce quelqu'une des questions qui vont
être élaborées dans les trois conseils présidés par M. Martin (du Nord)?
Nous le voulons bien , si elles sont toutefois élaborées dans un autre esprit
et sous une autre influence que la loi sur le sucre indigène, adoptée l'an
dernier. Cette loi semble bonne à M. Martin (du Nord) dans sa prédilection
toute naturelle, et il pense que l'expérience justifiera les mesures qui ont clé
prisrs. Ceci nous force à ne pas bien augurer de l'esprit politique qui pré-
sidera à toute l'organisation d'intérêts matériels que l'on nous promet; or,
il faut de l'esprit politique en toute chose. L'intérêt politique, l'intérêt de
uotre navigation et de notre puissance maritime, devaient dominer de bien
haut tout ce qu'on a fait, il y a un an, pour changer les rapports commer-
ciaux de la France et de ses colonies ; il a été négligé, foulé aux pieds. Bien
plus, il y avait là une question d'humanité, car il faut rendre possible la
réforme du régime de l'esclavage aux colonies , et , pour cela , il serait bien
nécessaire de ne pas commencer par ruiner la population qui les possède et
accabler d'une misère plus grande celle qui les met eu culture. Avant deux
ans, si cette loi n'est amendée, une violente secousse ébranlera tout le sys-
tème colonial.
Serait-ce enfin la conversion de la rente 5 pour 100 , dont la chambre
REVUE DE PARIS. 215
devra se saisir pour être distraite de la politique? On le croyait; mais, au-
jourd'hui , l'on assure que le discours de la couronne n'en dira pas un mot;
on n'en parlera pas du moins comme d'une urgente mesure comprise dans
les travaux de la session prochaine. Cette opinion a prévalu à la Bourse, et
a produit la hausse qui tend à rétabir peu à peu l'ancien cours du 5 pour 100.
Si donc la conversion de la rente est un de ces travaux positifs qui doivent
occuper le zèle de la nouvelle chambre, et lui donner des habitudes paisi-
bles , c'est à la condition qu'elle s'en saisira elle-même, et entraînera le gou-
vernement dans ses voies.
D'importantes améliorations continuent à s'opérer dans toutes les parties
de l'enseignement. Une réforme jugée nécessaire jdans l'organisation du
ministère de l'instruction publique a été accomplie sans relard; l'exécution
delà loi sur l'instruction primaire devient l'objet d'une active surveillance,
et, pour la première fois, des inspecteurs-généraux sont envoyés à cet effet
dans les provinces. Une nouvelle chaire, créée en faveur de M. Duvernoy,
le collaborateur de Cuvier, complète enfin au Collège de France l'enseigne-
ment de l'histoire naturelle. La législation pénale comparée va devenir aussi
le sujet d'un cours à la Faculté de Droit de Paris, et en même temps de nou-
velles chaires de droit administratif, sont instituées à Strasbourg, à Dijon,
à Tiennes, à Grenoble, à Toulouse. Depuis long-temps une telle activité
n'avait été déployée au ministère de l'instruction publique. M. deSalvandy
aime sa tache et la poursuit sans hésiter avec un courage qui défie les obs-
tacles. Cette tâche est immense; les meilleures réformes, on le sait, ne
s'achètent souvent qu'au prix des luttes les plus pénibles; mais en présence
des résultats obteuus, on doit bien présumer de l'avenir.
On avait pu justement reprocher à M. Guizot de n'apporter à l'accomplis-
sement des devoirs de son ministère qu'une attention trop souvent absorbée
par des préoccupations exclusivement politiques. Toutefois, les souvenirs
qu'il avait laissés pouvaient, jusqu'à un certain point, paraître à son succes-
seur un obstacle redoutable. M. de Salvandy ne s'en est pas effrayé, il a
voulu leur faire honneur comme à une dette laissée par M. Guizot, en ne
négligeant rien pour y ajouter les souvenirs de sa propre administration.
C'est ainsi que tout en portant plus particulièrement son attention sur l'en-
seignement supérieur, délaissé par M. Guizot pour la popularité de l'ensei-
gnement primaire , il a eu à cœur d'honorer, en l'améliorant dans quelques
points , l'héritage de son prédécesseur.
Certaines des améliorations promises ou simplement désirées par M. Guizot
dans ses différent rapports sur l'imperfection pratique de la loi sur l'instruc-
tion primaire, M. de Salvandy les a introduites, ou essayées, ou préparées.
Il a su modifier avec talent d'autres créations de M. Guizot, trop calculées
pour l'effet au dehors ou pour des convenances d'amitiés privées. C'est ainsi
qu'en envoyant en Bretagne des hommes fermes et habiles, parmi lesquels
figure M. Dubois de la Loire-Inférieure, pour s'y enquérir des difficultés
2!6 REVUE DE PARIS.
qui s'opposent à la propagation de l'instruction primaire, M. de Salvandy
n'a lutté avec M. Guizot que pour perfectionner son œuvre. C'est ainsi en-
core qu'il se propose, dit-on, de donner à l'institution des comités histo-
riques des développemens et des moyens d'autorité qui en rendent l'action
plus forte, et qui feront trouver plus léger le sacrifice que s'impose annuelle-
ment le pays pour remettre en lumière ses antiquités nationales. Il n'a trans-
piré de ces changemens que la pensée première, qui consiste à porter de
deux à cinq le nombre des comités, et à rattacher ces cinq comités aux cinq
sections correspondantes de l'Institut.
Nous n'insisterons pas davantage sur l'importance de ces nombreuses ré-
formes. Ce qu'il est moins inutile de constater ici, c'est l'esprit de franchise
et de générosité qui a présidé à leur accomplissement. M. de Salvandy est
parmi les ministres actuels un de ceux qui ont défendu avec le plus d'ar-
deur la cause de l'amnistie et de la conciliation. La conduite publique de
M. de Salvandy semble réfuter ce vieil aphorisme, qu'on répète encore quel-
quefois , que la chaleur de l'aine ne saurait se concilier avec les exigences de
la politique. Il a prouvé, en effet, que les bonnes intentions ne nuisent pas
toujours aux affaires. Pour notre part, nous ne saurions qu'applaudir à une
politique où le cœur intervient, quand elle réussit à renverser, comme en
cette occasion , des obstacles devant lesquels l'intelligence seule a quelque-
fois reculé.
Théâtres. — La Lucia di Lammermoor, que les Italiens ont donnée celte
semaine, est une partition comme Donnizelti en produit six ou huit par an.
Il y a là des cabalettes par douzaine, des adagios qui se ressemblent tous ,
et des finales taillés sur le patron de Rossini. Quant à l'instrumentation , il
n'en faut pas parler, c'est un abandon continuel , un laisser-aller, une mor-
bidezsa dont rien n'approche; dans l'orchestre de cette partition, Donni-
zetti en est encore, la plupart du temps, au crescendo de la Ccnerenlola.
En vérité, quand un maître d'un aussi incontestable talent que l'auteur
d'Anna liolena en est venu à réduire son art aux misérables conditions du
procédé, rien n'étonne plus de sa part, et la critique peut se taire.
Lucia di Lammermoor vaut la Paris in a , qui, de son côté, vaut bien
MarinoFaliero. On parle delafécondité de M. A.uber, mais qu'est-ce donc
auprès de cette veine inépuisable de Donnizetti ? M. Auber n'alimente guère
aujourd'hui que le théâtre de la Bourse; il écrit un opéra par an, puis
monte à cheval, va au bois et dîne avec ses amis. Mais Donnizetti, qui fournit
à lui seul tous les théâtres de Florence , de Venise et de Milan, et qui trouve
encore le temps de diriger le Conservatoire de Naples! Eu général, les
maîtres italiens d'aujourd'hui comptent trop sur la puissance de leurs chan-
teurs. Que serait cette cavatine qui soulève chaque soir un enthousiasme
unanime au Théâtre-Italien , sans Rubini , sans cette voix sublime de tris-
tesse et de douleur, qui donne à cette mélo lie plus que simple une irrésis-
tible expression? Et cette caballette du défi, qu'on fait répéter avec toute
BEVUE DE PARIS. 217
sorte d'applaudisseniens et de bravos, qui voudrait l'entendre seulement
une fois, si Tamburini et Rubini ne la chantaient? Dans le rôle de Lucia ,
jyjme Persjani a révélé un talent sévère et dramatique qu'on ne lui soupçonnait
pas. A u troisième cate, dans son interminable scène de folie, elle aborde avec
un succès merveilleux des traits dont l'audace vous étonne. A ce propos, les
gens qui s'occupent de libretti devraient bien songer à renouveler un peu
leur répertoire; voilà tantôt quatre ans qu'on n'écrit pas un opéra italien
sans qu'il s'y trouve , vers la fin , une bonne scène de folie où la prima donna
dénoue ses cheveux et les montre au public. (La folie de Lucia aura peut-
être été inventée pour les cheveux de la Persiani , qui sont fort beaux.) Du
reste , le maestro compose d'ordinaire cette partie à peu de frais , en y ras-
semblant tous les motifs de l'ouvrage. En vérité, puisqu'on est convenu
d'avoir une scène de folie dans chaque opéra, pourquoi se donner la peine
d'en écrire une uouvelle chaque fois? C'est là un luxe que j'admire au
Théâtre-Italien; la même pourrait servir à merveille. Il serait facile dé
chanter dans Lucia di Lammermoor la grande scène d'Anna Bolena, sans
rien changer à la musique, encore moins aux paroles, puisque c'est une
folle qui parle. — Le Théâtre Italien , dont l'activité ne se dément pas même
au milieu de ses plus beaux triomphes , annonce Don Giovanni pour mardi.
Il est temps que le tour de Mozart vienne, et l'Opéra profitera sans doute
de la leçon.
Entre toutes ces petites fleurs musicales qui percent les premières neiges
de décembre, cette semaine a vu éclore douze romances de MUe Puget,
parmi lesquelles il y en a six au moins qui sont charmantes, et destinées
aux plus merveilleux succès du genre. MUe Puget est, comme chacun sait,
en possession maintenant de cette renommée de huit jours, qui a déjà tant
dévoré de noms gracieux, celui de Mme Duchambge par exemple. II est
vrai de dire que Mrae Duchambge a pour elle un passé qui console des in-
gratitudes du présent, et le Bon Ange pourra bien vivre encore dans la
mémoire de tous ceux qui l'ont entendu , lorsque les souvenirs de MUe Puget
se seront effacés. N'importe, M1Ie Puget tient aujourd'hui cette royauté et
dispose à son gré de cette musique de salon qu'on chante avec les yeux et le
sourire. Son nouvel album fera fortune , car il y a pour cette musique un
public aussi enthousiaste que pour les Huguenots ou Guillaume Tell, plus
nombreux même, on peut le dire sans crainte d'offenser le moins du monde
Meyerbeer ou Rossini.
Théâtre-Français. — Au procès entre M. Hugo et la Comédie-Fran-
çaise a succédé une polémique singulière entre M. Jules de Wailly et
M. Hugo. Le Journal du Havre ayant prétendu que M. Hugo avait voulu
désigner M. Jules de Wailly, en parlant, devant la Cour royale, d'une ca-
maraderie qui , selon lui , régente le Théâtre-Français, M. Jules de Wailly
fit remettre à M. Hugo une lettre dans laquelle il lui demandait si telle
avait été son intention. Le Journal du Havre était joint à la lettre. M. Hugo
TOIJB XLV1II. DKCEMBRR, i :,
318 REVUE DE PABIS.
ne répondit pas à M. de Wailly et envoya sur-le-champ la lettre et le journal
au ministre de l'intérieur, en écrivant à M. de Montalivet une lettre qui
a dû étonner singulièrement les admirateurs que M. Hugo compte dans
le monde , car jamais on ne vit , en moins de lignes , blesser au m^me degré
le bon goût et les con,renances. M. Jules de Wailly a répondu à M. Hugo une
lettre qui est restée sans réfutation, au moins jusqu'ici. Il faut déplorer
qu'un homme comme M. Hugo se soit exposé aux chances d'un pareil débat.
De son côté, la Comédie-Française, toute meurtrie encore des coups que
le poète lui avait portés sans pitié en pleine audience avec ces orgueilleuses
paroles : or Quand le Théâtre-Français aura besoin d'argent, il saura bien
retrouver le chemin de ma maison! » n'a pas fait preuve de plus de tact
que M. Hugo en cette occasion. Un journal racontait hier que M. Védel et
M. Taylor, en solennelle députation , avaient repris le chemin de la maison
du poète. Si M. Hugo enrichissait la Comédie-Française , au lieu de l'acca-
bler de ses exigences, le directeur et le commissaire royal auraient encore dû
s'abstenir d'une semblable démarche. M. Taylor et M. Védel ont complète-
ment méconnu la dignité du Théâtre-Français, qui en vaut bien une autre,
s'il est vrai que cette démarche ait été faite; et, s'ils étaient plus habiles,
ils sauraient se pourvoir ailleurs que chez le poète qu'ils jouent par jugement.
Il eût été plus adroit d'éviter le procès que d'aller demander merci après l'avoir
perdu. Ces messieurs doivent être convaincus de leur maladresse, mainte-
nant qu'ils savent les nouvelles prétentions de M. Hugo pour faire engager
M"e Georges, afin de jouer un nouveau drame, frère d'Angelo. Molière
avait de plus faibles acteurs que ceux qui sont actuellement au Théâtre-
Français, et cependant il ne demandait pas un nouveau sujet à chaque
chef-d'œuvre nouveau. Si M. Hugo ne sait pas utiliser les ressources qu'il
a sous la main, c'est qu'il est malhabile. Si le Théâtre-Français n'était pas
sans direction, il saurait cela aussi bien que nous.
Vaudeville. — Maria Padilla, par M. Rosier. — M. Rosier est un
homme de beaucoup de talent , qui a eu le malheur d'arriver trop tard ,
de n'arriver qu'après avoir été indignement pillé par un scélérat de con-
frère qui, ayant eu l'indélicatesse de naître une centaine d'années avant
M. Rosier, lui a perfidement volé la fine fleur de son esprit; de telle sorte
que M. Rosier, au lieu d'une moisson de gloire, ne trouve plus par-ci par-là
que d'assez maigre regain. Ce confrère indiscret, qu'on ne saurait trop
signaler à la commission des auteurs dramatiques, s'appelait , je crois, Caron
de Beaumarchais. C'était tout bonnement le fils d'un horloger. Esprit assez
distingué d'ailleurs, il fit jouer plusieurs pièces de sa façon qui obtinrent
quelque succès, entre autres une bluette fort spirituelle, intitulée le Mariage
de Figaro. Cette petite comédie, qui rappelle la man'ère de M. Rosier, fit
beaucoup de bruit dans son temps. Le peuple s'en amusa, et la cour voulut
bien en rire. On ne se doutait pas alors que ce monsieur Caron de Beau-
marchais détroussât l'avenir de M. Rosier. La justice le laissa faire, et le diôlé
REVUE DE PARIS. 219
recueillit tranquillement les fruits d'une célébrité usurpée. Ce dût être un
grand désespoir pour M. Rosier, lorsqu'en arrivant il se vit détrôné avant
d'avoir régné, lorsqu'il comprit que ce diable d'homme qui s'appelait Caroo
de Beaumarchais, lui avait traîtreusement dérobé toutes les allures de son
talent et de son style, et qu'il ne lui restait plus qu'à se piller lui-même dans
le plagiaire qui l'avait dépouillé. C'est ce que fit M. Rosier, c'est ce qu'il
fait encore aujourd'hui , et certes , c'est de bonne guerre; on prend son bien
où on le trouve. Malheureusement le public , qui n'est pas dans le secret de
cette histoire, s'obstine à reconnaître M. de Beaumarchais dans M. Rosier,
et refuse de voir M. Rosier dans M. de Beaumarchais. Malheureusement
aussi , M. Rosier s'est vu obligé de remplacer, par des pierres fausses et par
de la verroterie, les bijoux et les diamans qu'il n'a pu reprendre à cet in-
fâme Caron , et le public, qui ne sait rien de toute cette affaire, a le mau-
vais goût de remarquer que les diamans de M. Rosier ne sont pas de la plus
belle eau, et que son écrin ne vaut pas celui de M. de Beaumarchais. Tou-
jours ce Beaumarchais à propos de M. Rosier 1 II est bien aisé de concevoir
le désespoir de M. Rosier. Maria Padilla, par exemple, est, à coup sûr,
une pièce charmante, d'un style vif et rapide, aiguisé de saillies, prompt
à l'attaque, habile à la riposte; une pièce charmante, en vérité, qui n'a que
le tort de n'avoir pas été jouée cent ans plutôt, avant que ce Beaumarchais
en eût défloré les grâces virginales. Voilà comment une œuvre originale peut,
aux yeux du public ignorant, passer pour un pastel effacé ou pour la copie
d'un grand maître !
La nouvelle pièce de M. Rosier est tirée d'une chronique espagnole. Nous
sommes en Castille, sous don P.-dre le Cruel. Ce tyran est agréablement repré-
senté par Fontenay, qui est bien , à coup sûr, le tyran le plus débonnaire qui
ait jamais existé. Revenons à don Pédre; le farouche don Pèdre a épousé une
fille de France, la sœur de Charles V. Les filles de France sont des fleurs
du sol natal qui dépérissent toujours sous le ciel étranger. Blanche se mœurt
de tristesse et d'ennui. Don Pèdre qui est deux fois tyran, tyran en sa qualité
de roi, tyran en sa qualité d'époux, don Pèdre s'ennuie de son côté et finit
par se distraire en rappelant à la cour une favorite, autrefois disgraciée.
Cette favorite est Maria Padilla. Maria Padilla rencontre à la cour deux co-
quins, — il y a des honnêtes gens partout, — dont l'un est son mari. Ces
deux coquins, qui ne manquent pas d'esprit, ont dû servir de types à Fré-
dérik Lemaître et à Serres, pour les rôles de Robert Macaire et Bertrand.
Ainsi, M. Rosier aura défrayé d'un seul coup le Mariage de Figaro et l'Au-
berge des Adrets. Dans Maria Padilla, Bertrand s'appelle Palmi, et Robert
Lucio. Disons que Palmi et Lucio font une paire de drôles fort amusans, et
que Beaumarchais, bien qu'il ait beaucoup pris à M. Rosier, lui a laissé toute-
fois une part encore assra belle. Lucio, l'époux de Padilla, fait de sa femme
un marche-pied pour arriver aux honneurs; Maria fait de son mari un in-
strument pour arriver au troue de Castille. Tous deux arrivent à leur but.
Blanche meurt empoisonnée. Maria Padilla est proclamée reine, Lucio
220 REVUE DE PARIS.
grand-maître de Saint-Jacques. Palmi, pour s'être avisé de commettre une
bonne action, s'est vu obligé de fuir en France où plus tard, sans doute, il
aura été pendu. Il y a dans tout ceci plus de talent, de charme et d'esprit
qu'il ne s'en dépense généralement au théâtre. Il est bien vrai que l'intrigue
manque çà et là de clarté; que dans le dialogue tous les coups ne portent
pas, que la pièce, qui n'est d'un bout à l'autre qu'une perpétuelle délibé-
ration, conclut malheureusement par un point d'interrogation; il est bien
vrai, nous le répétons encore, que le style de Beaumarchais nuit singuliè-
rement au style de M. Rosier. Mais toujours est-il que Maria Padilla est
l'œuvre d'un t dent consciencieux. Ce qu'on ne saurait trop louer, c'est la
magnificence de la mise en scène, le luxe des costumes et l'élégance en toutes
choses qu'a déployés, en cette occasion, l'administration du Vaudeville.
Quant aux acteurs, ils ont bien mérité du public et de M. Rosier. Fontenay
a compris que la tyrannie était une mauvaise plaisanterie avec laquelle il
fallait en finir. Il a fait de don Pèdre un excellent tyran en bonnet de coton
et en robe de chambre, qui a toute la peine du monde à se faire craindre,
et qu'il est impossible de ne pas aimer. M;'e Brohan est charmante dans le
rôle de Padilla, et véritablement belle, lorsque Lucio vient de sauver la reine
et qu'elle lui dit : Je t'aime ! Lafond est toujours l'acteur plein de verve que
vous connaissez. M1Ie Balthasard n'a pas l'air très convaincue de ses malheurs,
Mlle Mayer est un délicieux petit page.
Gymnase Dramatique. — Le Bonheur dans la Retraite, vaudeville en
un acte. — Le Gymuase a fait jouer sous ce titre vertueux une petite niai-
serie sentimeutaleque le public a accueillie par de vigoureux sifflets. Quand
on coutemple ce soleil éteint qui s'appelle le Gymnase Dramatique , il est
impossible de se défendre d'un profond sentiment de tristesse. Ainsi passent
toutes les gloires de ce monde!
— M. Edgar Quinet, à peine de retour de l'Allemagne, vient de mettre
sous presse un poème en trois parties, qui doit paraître dans le mois de jan-
vier. Le nouveau poème de M. Quinet a pour titre : Promélhèe, nous espé-
rons en donner quelques fragmens à nos lecteurs.
— Un de nos collaborateurs, M. Arnould Frémy, vient de faire paraître
un nouvel ouvrage sous ce titre, la Chasse aux Fantômes (1). On retrouve
dans cette production la verve et l'esprit qui caractérisent la manière de
l'auteur. La Chasse aux Fantômes n'est point une œuvre de caprice ou de
fantaisie, c'est une peinture de mœurs vivante et naturelle, c'est une co-
médie philosophique, qui se produit sous une forme toute nouvelle. Nous
reparlerons de cet ouvrage.
(l) Un vol. vn-8°, chez Desessart, rue des Beaux-Arts, 15.
F. BONIUTRK.
OVIDE.
C'était au plus beau temps de la poésie romaine ; Auguste était le
maître du monde et le dieu des beaux esprits de son temps. Rome
venait enfin de s'avouer sa dernière défaite; et comme maintenant
elle faisait bon marché de sa vieille liberté et de ses vieilles mœurs,
elle ne songeait plus qu'à se remettre des sanglantes secousses des
guerres civiles, elle s'abandonnait, sans rien prévoir, aux enchante-
mens, tout nouveaux pour elle, des arts et de la poésie. A l'abri de
ce maître tout puissant, qui faisait taire les factions, les plus grands
maîtres de la langue latine prenaient leur essor : Virgile célébrait les
bergers et les héros; Horace enseignait par son exemple et par ses
leçons l'art doublement difficile de bien vivre et de bien dire; une
chose toute nouvelle à Rome, une cour, se formait aux accens flat-
teurs de ces muses rivales ; en même temps que les vieilles mœurs se
perdaient, la vieille langue latine subissait d'incroyables et spiri-
tuelles transformations. Le vieil Ennius, le poète chéri des vieux
républicains de Rome, l'ami de Caton, qui s'était lui-même intitulé
Y Homère de C Italie, un grand poète qu'eût estimé le vieux Rrutus,
Ennius et son génie n'était plus qu'un vil fumier où le poète Virgile
cherchait ses perles. Plaute, le comique du peuple, était déjà regardé
comme un parvenu mal élevé et impoli. Mécènes, le descendant des
rois d'Étrurie , flatteur habile, élevait à la flatterie tous les esprits
contemporains, et, tout parfumé qu'il était de la royauté de ses an-
cêtres, il en frottait la royauté républicaine d'Auguste. Au même in-
TO.ME XLVIII. DÉCEMBRE. 10
222 REVUE DE PARIS.
stant, les femmes romaines, petites-filles dégénérées de cette sévère
Cornélie, la mère des Gracques, sortant tout à coup de cette mo-
destie austère qui avait été si long-temps le plus bel apanage des
petites Allés de Romulus, révélaient aux regards surpris et enchantés
leur beauté, leur esprit, leurs passions, leurs faiblesses, toutes
choses qu'on n'avait jamais vues en public. Le signal amoureux donné
par Virgile, dans le quatrième chant de Y Enéide, n'avait été que trop
bien entendu de la jeune Romaine , et elle se mettait à aimer, elle
aussi , et avouer son amour, à l'exemple de la reine de Carthage. En
même temps, le luxe des arts, des palais, des festins, toutes les pas-
sions , les prodigalités de tout genre , toutes les folies des peuples
tout puissans, tous les excès des nations qui ont accompli leur œuvre
guerrière et politique sur la terre , et qui maintenant n'ont plus qu'à
mourir en vidant leur dernière coupe , envahirent la ville qui n'était
plus la ville éternelle, et avec ces passions nouvelles fondirent sur
le Capitole vermoulu, et plus redoutables que les Gaulois, les Grecs
pervers, les usuriers avides, les prostituées de l'Orient, les juifs
qui vendaient l'avenir; toutes sortes d'embûches furent tendues
aux vieux noms , aux vieux coffres-forts , aux vieilles fortunes ;
l'ivresse du pouvoir et de l'or devint générale; la fureur des specta-
cles s'empara de cette ville, qu'animait autrefois la fureur des triom-
phes. Moment solennel dans l'histoire du monde! Rome se transfor-
mait; elle passait de la république à la monarchie, de la modération
au luxe sans frein, de Lucrèce à Virgile, de Caton à Mécènes, de
Cornélie à Julie, et bientôt , par une pente insensible, elle allait tom-
ber entre les mains d'un élégant poète , tout chargé de parfum , d'es-
prit , d'ironie et d'amour, Ovide , qui est , à tout prendre , le premier
poète de la décadence et le dernier poète du siècle d'Auguste.
Ovide est le poète habile et convaincu de toutes les fantaisies ro-
maines; il est le poète des jeunes gens déréglés et des jeunes femmes
sans pudeur. C'est un facile esprit qui ne croit à rien, sinon au
plaisir. On ne trouve plus dans ses veines une seule goutte du sang
romain; à le voir ainsi occupé des plus Ans détails de la passion, on
le croirait Espagnol comme Martial. Ovide, cependant, n'est pas le
premier qui soit entré dans ce sentier de fleurs qu'il appelait les
amours. Avant lui , la poésie romaine avait donné le jour à Didon ;
Horace avait célébré en beaux vers Néera et Lalagé , et cette belle
fille Tyndaride plus belle que sa mère, et tant d'autres; Tibulle, Ca-
tulle et Properce, tous remplis d'amour, avaient célébré dans leurs
brûlantes élégies les noms charmans et populaires de leurs mai-
REVUE DE PARIS. 223
tresses. Les uns et les autres s'étaient sauvés par la vérité de leur
passioB. Ces amours étaient vives et bien chantées, parce qu'elles
étaient bien senties. Horace, lui, s'était sauvé à force d'esprit et
par son aimable égoïsme; il parlait des femmes, de temps à autre,
dans ses vers , comme il parlait de fleurs dans un banquet. Ovide
fut moins frivole qu'Horace en fait d'amour , mais aussi il fut moins
amoureux que Properce et Tibulle. Il se fit le chroniqueur assidu des
amours et des passions de son temps; il fut le poète favori des
belles petites-maîtresses et de la belle société élégante, qui étaient
de près ou de loin ses élèves, dont il était l'oracle. Il écrivit d'abord
les Amours en cinq livres; et dans ces cinq livres, que lui-même il a ré-
duits à trois, il raconte la suite non interrompue de ses bonnes for-
tunes, bonnes fortunes de chevalier romain, de jeune homme, de bon
poète, d'homme riche, quatre grands titres à l'amour des femmes. Je
voulais chanter les combats et la gloire, mais le petit dieu se mit à rire,
et il conclut, comme la première ode d'Anacréon : Ma lyre rebelle ne
-peut célébrer que l'amour; et, pour commencer dignement l'entre-
prise, il invite à souper sa maîtresse, et il lui envoie toutes sortes
d'instructions. « Ton mari (la belle est mariée) me donne à souper
ce soir, et puisse ce repas être le dernier de sa vie ( le souhait est
énergique) ! 0 malheur ! je vais ce soir chez toi, non pas en amant ,
mais en convive. Et je te verrai assise sur le lit d'un autre, à ses
pieds , et ses pieds sur ton sein et sa main sur ton cœur. Mais, prends
garde; sois modeste et réservée avec cet homme, et pense à moi,
ton amour. Un geste , un signe du doigt, un clin d'oeil, tout me suf-
fira à te comprendre. Porte ta main à ta joue de rose, situ veux me
dire : « Je t'aime, Ovide ! » Touche la table comme on touche l'autel ;
cela voudra dire : » Je hais cet homme, Ovide ! » Lui, cependant,
fasse le ciel qu'il n'ose pas te caresser devant moi ! Le vin qu'il ver-
sera dans ta coupe, laisse-le dans ta coupe; le morceau qu'il aura
porté à ses lèvres, jette-le sous la table. Enivre cet homme, et qu'il
tombe ivre-mort. » Et il paraît en effet que cette ruse de l'amour
réussit à notre poète , car le lendemain de cet honnête repas con-
jugal , il raconte tout son bonheur. La description n'est pas chaste ,
mais elle est charmante. C'était par un si beau jour ! l'appartement
était frais et tranquille ; on eût dit à cette douce clarté que c'était
l'heure du crépuscule matinal,
Lorsque [l'étant plus nuit, il n'est pas encor jour.
À l'heure dite, Corinne arrive, la tunique flottante, les cheveux flot-
16.
224 REVUE DE PARIS.
tans , belle comme Laïs , abandonnée comme elle. Et quel doux som-
meil vint plus tard s'emparer des deux amans ! Mais souvent tout
cet amour était dérangé par un ami, par un rival , quelquefois par le
mari , souvent même par un portier inflexible. « 0 portier ! ce que je
te demande est peu de chose : laisse rouler sur ses gonds cette porte
rebelle; qu'elle soit seulement entr'ouverte, et je passe : l'amour m'a
fait si mince et si fluet! — Allons doncl lève-toi, mon ami; autre-
fois tu m'entendais si bien venir! — Ouvre-moi, il fait froid; le
vent frappe comme moi à cette porte impitoyable ; le calme règne
dans la ville ; la rosée tombe dans la campagne ; ouvre-moi , la nuit
avance. — Homme ingrat! malheur à toi, si tu restes sourd à ma
voix qui t'appelle! malheur! J'ai mon épée; je vais chercher une
torche! — Non, tu n'étais pas fait pour garder ce seuil charmant,
si légèrement effleuré. Tu es né pour garder un cachot impéné-
trable. Réveille-toi, réveille-toi. Déjà le coq annonce le matin. Si
quelqu'un vient à me surprendre, malheur à toi! Cette couronne de
fleurs que je détache de ma tète glacée, je vais la déposer sur cv
seuil insensible. Ces fleurs que je lui destinais t'accuseront près de
ma maîtresse ; elles lui diront ce que j'ai souffert durant cette hor-
rible nuit. »
Une autre fois, il passait de la soumission à la fureur; il battait
cette belle Corinne , et puis , de sang-froid , il maudissait son crime.
Il l'a donc frappée; elle cependant de le regarder muette, étonnée,
tremblante, et, dans son repentir, il se croise les bras, et il se dit
à lui-même avec une horrible amertume : « Honneur à toi, le su-
perbe vainqueur d'une femme! Malheureux! j'ai frappé ce beau
corps qu'appelaient mes baisers ; j'ai déchiré cette robe obéissante
autrefois; j'ai arraché ces cheveux , innocente parure; j'ai laissé sur
ces belles joues les traces de mes ongles; je t'ai vue t'éloigner de moi,
pauvre fille, tremblante comme le peuplier!... » Et vous pensez s'il
revoyait de bien long-temps cette maîtresse outragée. Aussitôt le
bruit de ces outrages se répandait dans la ville : a Le jeune Ovide a
battu sa maîtresse; il s'est jeté à ses pieds pour implorer son pardon,
et Corinne a été impitoyable. » Voilà ce qui se disait dans les petits
soupers du mont Aventin. En même temps, les galans éconduits de
revenir auprès de Corinne. Les moins hardis envoyaient à la belle
une messagère d'amour, une horrible vieille appelée Dipsas (son
nom lui vient de la soif qui la brûle ). Savante magicienne , elle con-
naît la vertu des plantes. Je soupçonne même qu'elle peut mettre des
ailes à son cadavre , et voler dans les airs; mais ce n'est pas là tout
REVUE DE PARIS. 225
son crime; elle est la trahison des amours; elle est le piège tendu aux
jeunes beautés. « Que vous êtes belle ! dit-elle tout bas ; et si vous
saviez de quel beau jeune homme vous avez fait la conquête ! Et quel
homme ne voudrait plaire à tant de beauté? Mais quelle beauté! et
point de parure ? Et pourquoi donc n'êtes-vous pas aussi riche que vous
êtes belle? Mais faites un signe, et je vous fais riche. Je sais un riche
amant qui brûle pour vous, Corinne ; il est si beau qu'il pourrait vous
aimer même s'il était pauvre. » Ainsi parle l'abominable vieille ; puis,
voyant Corinne qui rougit... qui l'écoute : « Allons ! ajoute-t-elle, rou-
gissez tout à votre aise; le doux incarnat de la pudeur va très bien à
vos joues si fraîches. Mais servons-nous de lapudeurcomme d'un ver-
millon qui relève la beauté sans repousser l'amour. Nous ne sommes
plus au temps des Sabines , nos vénérables grand'mères. Rome a été
la ville de Mars, mais aujourd'hui Mars règne sur les Barbares, et
Vénus règne en souveraine dans la ville de son fils Enée. Aimez,
jeunes filles , c'est la vie. Celle-là seule est chaste à qui personne ne
dit : « Je t'aime. » Le temps emporte la jeunesse, comme le voyageur
emporte à ses pieds la poussière du chemin. Usons de la jeunesse
si nous voulons qu'elle nous profite. L'acier devient poli par le
frottement; une belle robe veut être portée; le palais sans hôtes?
se dégrade; ainsi fait la beauté sans amans. Et quels amans, sinon
les riches et les généreux qui jettent l'or comme les belles jettent
les baisers? Pauvre fille qu'on trompe et qu'on dépouille, que
veux-tu faire de ce chevalier romain qui fait des vers, et qui ne te
donne que des vers? Triste monnaie! comme si Apollon lui-même
n'avait pas une lyre d'or. Il est noble, dis-tu? Triste noblesse, qui
vous fait aimer gratis! Allons! Corinne, allons! ma fille, laissons là
les amours inutiles. Suis mes conseils, et tu verras ce que vaut
l'amour d'un riche. Écoute-moi, je sais l'art de prendre les hommes.
D'abord , tu laisses entrevoir ta beauté , et tu tends les filets de ta
jeunesse jusqu'à ce que ta proie soit à ta portée. Tu permets ensuite
que l'on t'aime, comment se refuser à cet innocent désir? quelque-
fois même tu dis, comme malgré toi : Je vous aime. Qu'importe!
pourvu que tu n'aimes personne? Puis, l'instant d'après, tu fermes
ta porte, et cette porte, fermée à l'amour, ne s'ouvre qu'à l'or; et
même pour le plus généreux, tu as tes caprices, tes migraines, tes
jours d'abstinence que commande Junon Vidua; mais cependant ne
sois pas trop cruelle, défends-toi et rends-toi tour à tour. Trop de
rigueur encourage les rivales. As-tu blessé ton amant? cherche-lui
226 REVUE DE PARIS.
sur le champ une bonne querelle, et fais en sorte qu'un autre sou-
pirant soit là tout exprès pour profiter de ce désastre. Mais, ce-
pendant, que ta colère soit de courte durée. Il faut aussi savoir
verser des larmes, pousser des soupirs, appeler les dieux à témoin
de tes doux mensonges! Il faut enûn prendre à ton service des gens
habiles, un garçon alerte, une fille discrète, une conûdente exercée,
une mère avare, un frère ruiné, une sœur moins jolie que toi, un
vieux père ancien soldat de César. Tous ces gens- là sont naturelle-
ment très alertes à attraper toutes sortes de présens. Tu peux aussi
ramener plus d'une fois chaque année le jour heureux de ta nais-
sance. Il est aussi très important d'avoir plusieurs amans qui tiennent
en haleine l'heureux renom de ta beauté. La rivalité entretient
l'amour. Un homme entouré d'embûches se défend par les présens.
Montre à ton amant les présens de ses rivaux. Parle-lui des frivoles
magnificences qui se vendent dans la rue Sacrée, emprunte-lui son
or, sauf à ne jamais rendre; accable-le de caresses, de reproches,
de jalousies, de soupçons, de mépris; et quand il sera bien ruiné,
et que tu seras bien riche, viens à moi, ma ûlle, et dis-moi : Merci,
ma mcre! et, si je meurs, dis au moins cette prière sur mon tombeau :
«t Que la terre lui soit légère. »
Ainsi parlait l'infâme vieille. Sur ces entrefaites, Ovide arrive.
« Que les dieux te donnent une vieillesse sans feu, et une soif sans
fin , misérable ! » Puis, prenant les mains de sa maîtresse : « N'écoute
pas cette horrible vieille , Corinne, lui dit-il, et embrasse tendrement
Ovide le sol !at. — Ovide le soldat! répond Corinne; tu veux dire
Ovide le poète, Ovide l'amoureux? — Tu as raison, répond Ovide,
c'est ce que je voulais dire. Le soldat ou le poète, c'est même chose.
Qui dit amour dit combat. L'amant est le soldat de l'amour. Aimer et
se battre, c'est même chose. L'amant et le soldat sont du même âge.
Quoi faire d'un vieux soldat et d'un vieil amant ? Il faut à l'amant et au
soldat même valeur, même dévouement, la même ardeur. L'unet l'au-
tre, ils supportent le froid de l'hiver, les chaleurs de l'été, les veilles
en tout temps : celui-là monte la garde à la porte de son général, et
cet autre à la porte de sa maîtresse. Que de marches forcées à la
suite de la gloire, à la suite d'une maîtresse! Bourrasques, fleuves,
torrens, la mer, rien n'y fait; il faut marcher, ils marchent, chacun
poussé par sa passion. Ce sont les mêmes ruses pour surprendre
les ennemis et pour surprendre les maris. L'Amour est aussi brave
que Mars en personne. Tous les héros sont amoureux, Achille de
REVUE DE PARIS. 227
Briséis, Hector d'Andromaque ; et de toi, moi-même! Moi, j'étais
gras et paresseux, aimant le lit et le sommeil. Eh! regarde, Corinne,
quel vaillant homme a fait de moi l'amour! »
Mais cependant les discours de la vieille Dypsas ont porté leurs
fruits. Corinne se trouve trop pauvre, et sa beauté ne se trouve plus
assez parée. Ovide fait des vers bien galans ; il a bien de l'esprit en
tête-à-tête, mais les rivales de Corinne ont de si riches ceintures,
de si beaux bracelets, et des litières si douces, portées par tant
d'esclaves! Aussi Corinne pense tout bas aux amans riches. Pauvre
Ovide, pauvre soldat vaincu! En vain il se défend de son mieux,
en invoquant les dieux et les hommes. « Tu étais belle comme Léda
avant que ce beau cygne s'abattît sur elle; tu étais innocente et pure
comme Amynone parcourant, une urne sur la tête, les campagnes
del'Argolide. Et maintenant, maintenant, je ne t'aime plus, Corinne;
je n'aime plus cette beauté que tu mets à prix. L'Amour est un en-
fant, et il est nu. L'amour ne se vend pas, il se donne; les richesses
ne valent pas un baiser. La génisse se vend-elle au taureau, la brebis
au bélier, et faut-il donc que la femme se mette à l'enchère? Tristes
gains, les gains faits par la beauté ! malheur à la femme qui demande
à ses amans de l'or! Passe encore de leur demander des vers, d'em-
porter les raisins de leur vigne, les fruits de leur jardin ! Constance,
fidélité, dévouement, tels sont les présens du pauvre; moi poète,
je donne l'immortalité à ma maîtresse. Voilà qui est chose durable,
voilà ce qui ne s'use pas comme les étoffes d'or et de soie , comme
les perles fragiles ; voilà qui vaut mieux que l'or et les diamans ! Adieu
donc, et apprenez, ma belle, qu'Ovide vous aurait même donné de
l'or, mais il ne fallait pas en demander. »
Il pensa donc à une autre maîtresse, et il en trouvait tant sur sa
route! — La jolie servante de ce nouvel amour avait nom Napé.
— '(0 toi , la belle esclave, qui tresses les beaux cheveux de ta maî-
tresse, fidèle et habile confidente de mon bonheur, remets ces ta-
blettes à ta maîtresse. Tu connais l'amour, Napé, c'est ton dieu et le
mien, il te sera propice à toi aussi. Va donc, remets ces vers à leur
adresse, et regarde bien de quel visage ils seront reçus. Demande
ensuite une longue réponse, ou mieux encore ce seul mot: Viens,
et je dédierai mes heureuses tablettes à Vénus. »
Mais, non! la maîtresse de Napé ne daigne pas encore répondre au
poète, il rejette bien loin les tablettes qui l'ont trahi! Et d'ailleurs,
quels tristes présages ! en sortant de la maison d'Ovide, la leste Napé
s'est heurté le pied contre le seuil de la porte. « Souviens-toi donc,
228 REVUE DE PARIS.
mon enfant, d'aller moins vite. Et vous, tablettes, bois lugubre, cire
maudite, je vous jette parla fenêtre, dans ce carrefour, sous les
roues qui passent. Allez servir de registres à l'avare qui pleure sur
le pain qu'il mange. »
Mais le surlendemain, les mauvais présages furent menteurs. Napé
fut plus leste et plus habile ; on avait écrit « Viens, » et Ovide était'
venu. Il était resté jusqu'à l'aurore chez sa nouvelle maîtresse, et
quand vint l'aurore, il ne voulut plus partir. — « 0 ma belle aurore,
où vas-tu? c'est l'heure où le soleil est doux, où le ciel est pur,
où l'oiseau se réveille en chantant. Cruelle aurore! elle attelle le
bœuf à la charrue, l'homme au travail, l'enfant à son livre; elle
réveille les plaideurs, elle sépare les amans. » — Mais cependant
le soleil s'élève, et la maîtresse d'Ovide se met à sa toilette pour ar-
ranger ses beaux cheveux. — 0 douleur! celte belle chevelure,
l'orgueil de cette tête si noble, et qui encadrait à merveille ce profil
grec, ces beaux cheveux tombent par poignée sous le peigne léger
de Napé. — « Je te le disais bien, s'écrie le pauvre amant, cesse
de teindre tes cheveux. Et les voilà perdus! ils étaient si beaux et
si fins! Ils t'enveloppaient d'une gaze transparente. Ils étaient de
cette belle couleur cendrée, mélange d'ébène et d'or. Us se prê-
taient aux mille caprices de Napé, sans jamais qu'un seul se cassât
dans sa main. Oh! que tu étais belle le matin, les cheveux en dés-
ordre, étendue sur ton lit de pourpre, comme la bacchante sur le
vert gazon de la Thrace. Et pourtant , quelle plus brillante cheve-
lure fut jamais plus complaisante! Ils se tordaient en mille manières,
autour de cette tête si belle ! Combien de fois ils furent mis à la tor-
ture! Le fer, le feu, et tous les caprices de la coquetterie, ils ont
tout subi. Que de fois je te disais : c'est un crime; oui, un crime,
ma beauté, de façonner avec tant de peine cette chevelure, qui
s'arrange d'elle-même avec tant de grâce 1 — Mais enfin te voilà
chauve, et maintenant, dans ta douleur, tu repousseras le miroir.
C'est qu'en effet, toi seule tu es la coupable; il n'y a là ni enchantement
ni jalousie d'une femme envieuse de ta beauté; c'est toi-même, im-
prudente, qui as répandu le poison sur ta tête. Maintenant la Ger-
manie t'enverra des cheveux d'esclaves. Une nation vaincue se char-
gera de ta parure; et quand on t'appellera encore la fdle aux beaux
cheveux, tu penseras en toi-même : Ce n'est plus ma beauté qu'on
admire, c'est quelque Sicambre inconnue qu'on loue en moi. Mal-
heureux que je suis! Eh! que dis-je! la voilà qui verse des larmes;
de ses blanches mains, elle cache la rougeur de son front. Oh! par-
REVUE DE PARIS. 229
donne et calme-toi, mon enfant; reprends ta beauté, laisse faire ta
jeunesse, tes beaux cheveux repousseront. »
Ainsi, il vivait dans toute sorte de songes, de bonheurs et de trans-
ports. Comme vous le voyez, les amours n'arrêtaient point sa poésie,
ou plutôt, l'homme heureux ! les amours étaient toute sa poésie, et il
était aussi fier de son titre de poète que de son titre d'amoureux. La
poésie, c'était sa gloire; il lui avait sacrifié sans peine les lauriers pou-
dreux du dieu de la guerre et l'éloquence vénale du barreau. Homère,
Sophocle, Ennius, Varron, Lucrèce, Virgile, Tibulle, Gallus, tels
étaient ses dieux et ses maîtres ; il allait çà et là sans cesse, au gré de
son caprice poétique, du grand vers au petit vers, du poème badin au
poème sérieux, de l'héroïde à l'élégie amoureuse, des Métamorphoses
à VAri d'aimer. Il avait entrepris de célébrer, dans un poème de
longue haleine , la guerre des géans; il avait voulu, lui aussi, entasser
le mont Ossa sur le mont Pélion, et, se disait-il, ce n'est pas la force qui
lui eût manqué (les poètes se flattent toujours); mais au seul titre de
son poème, la Gigantomancie , sa maîtresse, effrayée, lui avait fermé
sa porte. Ovide chassé par sa maîtresse épouvantée! c'était bien plus
que si !a foudre de Jupiter fût tombée sur ce géant parfumé ! Aussitôt
il revint à ses badinages et à ses poésies légères, à ses chaudes et
peu chastes élégies, et de nouveau, cette porte fermée lui fut ou-
verte. Les jeunes Romaines amoureuses et les belles courtisanes
affranchies reconnurent leur poète , et lui prêtèrent une oreille atten-
tive quand il chantait ses propres espiègleries. Son second livre des
Amours fut encore mieux reçu que le premier, car il était encore
plus rempli d'aventures toutes récentes, et les plus habiles amou-
reux de Rome trouvèrent que leur poète avait fait de grands pro-
grès dans son art. En effet, n'était-il pas parvenu à corrompre, et
par de belles paroles encore, l'eunuque Ragoas, si ardent à sur-
veiller sa maîtresse? Ragoas avait frémi de se voir comparé aux déla-
teurs, le cou chargé d'étroites chaînes. Personne cependant ne soup-
çonnait que Tibère et ses délateurs allaient venir. D'ailleurs, Ovide
avait si bien fait la leçon au terrible Ragoas! Il avait vu chargé de
fers un esclave qui avait dénoncé sa maîtresse et causé la mort de
trois personnes. Il n'y a pas un mari qui soit content qu'on vienne lui
dire en tête-à-tète : Voire femme vous (rompe! S'il aime sa femme, c'est
lui causer un terrible chagrin; et s'il n'aime pas sa femme, c'est lui
ôter inutilement la bonne opinion qu'il a de lui-même. Puis il déplore
si tendrement le malheur de ce pauvre eunuque Bagoas, qui ne peut
plus aimer, pauvre créature humaine qui n'est ni un homme ni une
230 REVUE DE PARIS.
femme; et de Bagoas , il reporte les yeux sur lui-même, sur lui, l'amou-
reux de toutes les belles; oui, il les aime toutes, et pour toutes sortes
de raisons : celle-ci pour son regard baissé et sa joue rougissante,
celle-là pour sa prunelle qui brûle et pour ses lèvres qui appellent le
baiser; l'une parce qu'elle préfère aux vers d'Ovide les vers de Gallus,
et l'autre parce qu'elle met Ovide avant Properce; celle-ci chante
comme le rossignol, et il voudrait se blottir sous l'aile du rossignol;
celle-là fait frémir la lyre sous ses doigts, et il voudrait courber la
tête sous ces doigts inspirés. Admirez cette Hébé qui danse! Sa pose
est amoureuse, ses bras sont déliés; son geste écrit dans les airs ce
mot : je t'aime. Tout son corps se balance dans un frémissement in-
dicible. Comment résister à celte déesse? Celle-ci est grande, impo-
sante et Gère : il l'adore; cette autre, toute mignonne, se perd dans
les guirlandes de sa couronne : peut-on ne pas aimer ce galant petit
chef-d'œuvre? Il les aime sans parure, la beauté est si belle de sa
propre beauté! Mais aussi il les aime parées; l'or, les étoffes pré-
cieuses, les perles et les diamans, sont faits pour la femme. Les che-
veux noirs, oh! qu'il aime les cheveux noirs! Léda était brune; et
les cheveux blonds ! l'Aurore est blonde : peut-on ne pas aimer l'Au-
rore? La quinzième année ne lui déplaît pas, la vingtième non plus.
Il voudrait, le poète, que toutes les femmes de Rome n'eussent qu'une
seule tête pour l'embrasser. Mais aussi, vous pensez bien qu'avec ces
penchans volages il avait souvent des vengeances et des trahisons à
subir.
Plus d'une fois, il trouva à sa place un beau rival. Sa jalousie
ainsi éveillée le poussait merveilleusement à deviner toutes ces tra-
hisons; et alors, malheur à la jolie perfide ! Il l'accablait d'outrages,
quand il ne l'accablait pas de coups. Plus d'une fois, à la fin d'un
souper, Ovide a fait semblant de dormir, comme faisait Mécènes
quand l'empereur Auguste soupait chez la femme de Mécènes. Mais
Ovide dormait avec des intentions moins charitables. Les yeux fermés,
il voyait toute chose, les signes fugitifs que la perfide faisait à son rival,
les baisers criminels furtivement échangés. 0 malheur! D'autres fois,
il se vengeait en redoublant de tendresse et d'amour.
Un jour mourut le perroquet qu'Ovide avait donné à sa maîtresse.
Ce bel oiseau venait des Indes orientales, et il fut chanté comme fut
chanté le moineau de Lesbie, l'aimable oiseau jaseur. Il a pris sa
place dans l'Elysée, près de l'oiseau de Junon, et non loin du Phénix
immortel. Sur sa tombe, on lit ces deux vers : « Oiseau, l'amour de
sa maîtresse, il ne chantait pas, il lui parlait. »
REVUE DE PARIS. 231
La jeune esclave de cette belle s'appelait Cyparis. Cyparis était
aussi habile que Napé, mais plus tendre. A force de voir le galant
Ovide à la toilette de sa maîtresse, son cœur se prit pour Ovide.
C'était une 01 e bien élancée; elle était née à Athènes; elle savait
les vers de Sapho par cœur, et elle les chantait d'une douce voix,
tout en parant sa maîtresse. Ce nouvel amour fut accepté avec re-
connaissance par le poète. « Par les dieux immortels, disait-il à sa
maîtresse, je jure que jamais je n'ai regardé d'amour Cyparis. » Mais
cependant il disait en secret à Cyparis : «r Ma jolie fille, si habile à
relever de blonds cheveux, et qui ne devrais parer que les déesses,
mon éveillée Cyparis, le trésor de ta maîtresse, et mon doux trésor,
prends garde, prends garde! un œil jaloux nous surveille. Comment
donc a-t-elle pu savoir que je t'aimais, et que toi tu étais à moi, mon
amour? Enfant, prends garde; tu te troubles au moindre coup-d'œil;
je t'ai vue rougir; il faut encore que je te donne une leçon de pru-
dence, et je te la donnerai ce soir. Et si tu refuses de me revoir,
moi, ton maître, je dirai tout à ta maîtresse. Je m'accuserai moi-
même pour te faire coupable. Soupers, baisers, rendez-vous, je dirai
tout, excepté tes refus. »
Et il parlait ainsi à Cyparis le plus beau langage romain, tout
comme s'il eût parlé à la fille de l'empereur. Quand on lui disait:
«Mais, chevalier, vous aimez donc une servante?» il vous répon-
dait que devant l'amour toutes les femmes sont égales, et qu'il ne
reconnaissait que l'inégalité de la beauté et de la jeunesse. « Achille
n'a-t-il pas brûlé pour Briséis, une esclave? » Quelquefois, fatigué
de ses amours vagabondes, et poussé par un secret pressenti-
ment d'un sombre avenir, que nul ne pouvait cependant prévoir
dans ces voluptés présentes, le poète demandait merci à l'Amour :
« Grâce pour moi, dieu ailé. Epargne une victime immolée; ne brûle
pas mon cœur de plus de feux qu'il n'en peut contenir. 11 y a tant de
jeunes cœurs qui n'aiment pas encore, tant de filles inseï sibles, tant de
garçons amoureux! Je suis déjà un vieux soldat de l'Amour, et j'ai
bien gagné quelques jours de repos après tant de campagnes. »
Vaines prières, ou plutôt, il eût été bien malheureux si l'amour l'eût
exaucé, et s'il eût été forcé désormais de ne plus aimer qu'une seule
femme; car c'était là une de ses opinions les mieux enracinées qu'on
pouvait aimer très sincèrement plusieurs femmes à la fois. Justement,
en ce temps-là, il avait deux maîtresses, et encore aurait il eu bien
delà peine à vous dire laquelle des deux était la plus aimée. Seule-
ment, si la première était plus belle que la seconde, en revanche la
232 REVUE DE PARIS.
seconde était plus tendre. Dans ces instans de délire, il s'écriait, ivre
de joie : « Je veux blanchir sous la bannière de Vénus. Qu'on écrive
sur mon tombeau : // est mort comme il a vécu. »
Pauvre homme! s'il avait pu deviner comment il devait mourir!
s'il avait su quels bords lointains l'attendaient ! lui qui ne pouvait pas
permettre à sa maîtresse le plus petit voyage, même d'aller à Baies!
Il dévouait aux dieux infernaux le premier navigateur; il tremblait
si fort pour cette pauvre jeune femme, exposée vingt-quatre heures
aux vaguesd'azur de la plus belle et de la plus douce mer du monde
romain ! Il invoquait à la fois le Zéphyre et l'Eurus. « Tes petits
pieds, disait-il à son amante, ne sont faits que pour effleurer les
gazons des bocages. Que vas-tu faire, si le vent soulève ton vaisseau
jusqu'aux astres ? Heureuse la beauté de vingt ans qui reste couchée
sur son lit de pourpre, qui s'endort en lisant un livre nouveau, et
qui se réveille en promenant ses doigts légers sur les cordes de la
lyre! Pars donc, puisqu'il le faut, pars, mais pense à moi ; et moi,
tu me trouveras le premier sur le rivage, te tendant les bras. Le
gazon mouillé d'écume sera notre table, et, le verre à la main, tu
me diras tes périls. »
Quelle poésie heureuse, et qu'il était loin de penser alors aux
orages, au ciel noir, à la misère, à l'isolement du Pont-Euxin! En
effet, elle est revenue, l'infldèle. Qu'allait-elle donc faire à Baies?
moins que rien. Elle est revenue plus jeune et plus fraîche encore
qu'elle n'était partie. Ovide fut, comme il l'avait dit, le premier à la
revoir, et il célébra sa gloire comme un vieux soldat de l'Amour.
Amour, et toi Isis, protège la maîtresse d'Ovide, car la maîtresse
d'Ovide n'est pas revenue de Baies comme elle était partie. Elle est
mère! et comment le dire? Elle a pensé se tuer elle-même en tuant
son enfant; mais l'amour l'a sauvée. Et cependant, Ilythie, protec-
trice des jeunes époux, veille sur cette pauvre femme, et prends
garde à un second attentat! Quel malheur, en effet, et quel crime!
Il n'était que trop commun parmi ces femmes vouées à l'amour. Mais
cependant Ovide est un peu indigné. Quoi donc! une mère tuer son
enfant qui n'est pas né ! Pourquoi dépouiller avant le temps la vigne
féconde de sa grappe? Pourquoi, d'une main cruelle, arracher le
fruit avant qu'il soit mûr? Crime inconnu aux tigresses de l'Arménie!
Et ce qui est horrible à penser, ce crime horrible, c'était un affreux
artifice trop en usage parmi les grandes coquettes de Borne, qui
croyaient sauver ainsi, non pas leur bonne renommée, mais seule-
ment leur beauté. 0 comble d'horreur! Et avec quelle cruelle indif-
REVUE DE PARIS. 233
férence cet élégant Ovide parle-t-il de ce crime odieux! Tristes
amours qui se changeaient si souvent en crimes! Cette fois, cepen-
dant, il paraît que la dame fut touchée des plaintes de son amant,
et qu'elle permit à son enfant de vivre. Ovide, pour reconnaître tant
de bonté , lui envoya un anneau d'or. « Oh ! que ne suis-je cet an-
neau , quand il sera au doigt de ma maîtresse , et quand elle mettra
sa main dans son beau sein, et quand elle mouillera l'anneau de sa
douce salive pour cacheter une lettre! »
En même temps, il invite sa belle à sa maison des champs, à Sul-
mone, le troisième canton du territoire des Pétigniens, petit village,
mais salubre, sol vigoureux, herbe épaisse, chaud soleil, ombrages
frais. « Le pays porte plus de blé que de raisin; il n'y manque que
ma maîtresse; elle est la fleur des champs; elle est mon aurore, elle
est ma fraîcheur, elle est la naïade de mon ruisseau qui murmure,
elle est mon étoile qui scintille. Allons ! ma belle , monte dans ton
char, saisis toi-même les rênes de tes chevaux, et, devant toi, que
les montagnes soient aplanies, que les vallons soient comblés ! » Cette
fois la petite maison de Sulmone attendit vainement sa souveraine.
Ovide, enfant gâté, se plaignit amèrement de tant d'oubli. « Femme
orgueilleuse de ta beauté, et que perdra ta beauté! Ton miroir est
ton flatteur assidu , et voilà pourquoi tu me traites en esclave. Ton
caprice est la loi souveraine. Mon humble maison te paraît trop petite.
Ingrate! ton orgueil te fera perdre mon amour. Sois-en sûre, les
plus belles Romaines se disputeront à qui aura ta place dans mon
cœur; mes amis s'empresseront de me rappeler au soin de ma gloire.
Hier encore, mon ami Lucius m'invitait à chausser le cothurne, et
je l'aurais fait ainsi, mais l'Amour se prit à rire. Adieu donc. Je ne
quitte pas la poésie, mais toi, je te quitte pour la femme de mon
voisin. »
Il paraîtrait que cet excellent voisin était digne sous tous les rap-
ports du sacrifice que lui faisait notre poète. C'était un véritable
mari débonnaire, si débonnaire en effet qu'Ovide le supplie de sur-
veiller sa femme, « sinon pour toi , dit-il , du moins pour moi. Nargue
des plaisirs faciles! que peut-on faire d'un mari qui n'est pas jaloux?
Corinne, ma première maîtresse, le savait fort bien, que l'obstacle
est l'assaisonnement de l'amour; et que de fois, la coquette, a-t-elle
fait semblant d'avoir mal à la tête pour m'éconduire! que de fois, la
menteuse , m'a-t-elle accusé de crimes imaginaires ! et que de fois
aussi, la coupable, m'a-t-elle convaincu de son innocence! Et alors
c'étaient des baisers, c'étaient des cris de joie, c'étaient des élans
234 REVUE DE PARIS.
d'amour ! Faites comme elle , mon cher voisin , soyez vigilant, soyez
attentif; défendez votre femme; fermez votre porte; laissez-moi
passer de froides nuits dans la rue. Jupiter n'a tant aimé Danaé que
parce qu'elle était enfermée dans une tour. Laissez les bonnes gens,
qui veulent que la vie et l'amour soient pour eux une route sablée
et tout unie, se contenter des fruits cueillis à leur arbre, et de l'eau
puisée à leur fontaine. Moi, j'aime le fruit d'or gardé par le dragon
qu'il faut combattre. Donc, faites-vous dragon, mon voisin; soyez
le dragon de la vertu de votre femme. Réveillez vos esclaves; veillez
la nuit , veillez le jour; détachez vos chiens terribles; appelez à votre
secours toutes les ruses des maris trompés ; luttons ensemble , dé-
fendez-vous ; véritablement, je n'aimerai votre femme comme il faut
l'aimer, que lorsqu'il sera impossible de l'aborder sans vous passer
sur le corps. »
C'est ainsi qu'à toutes ces insultes conjugales il ajoutait l'ironie.
Le jeune César, à dix-huit ans, et avant qu'il aspirât à la domination
universelle, n'avait pas poussé plus loin l'effronterie amoureuse.
Autant les femmes aimaient cet injurieux poète, dont l'amour les
rendait la fable et l'envie de la ville , autant les maris s'enfuyaient à
son aspect. Il était la terreur du toit conjugal, la désolation du foyer
domestique; il était si habile à tendre toutes sortes d'embûches , à
préparer toutes sortes de ruses, à jouer aux pauvres maris les plus
mauvais tours !
Ce n'est pas que souvent, au plus fort même de ses folies, il ne
fût saisi des remords de sa poésie perdue. Dans ces intervalles
trop rares, il allait se promener en silence dans une antique forêt,
restée vierge depuis des siècles, la forêt toute remplie de mur-
mures où s'était cachée la poésie romaine, l'Egérie sacrée que
devaient évoquer Lucrèce et Virgile. Sombre forêt, dans tes frais
sentiers, Ovide cherchait sa Muse. Au détour d'une allée, il ren-
contra l'Élégie aux cheveux odorans et relevés sur la tête, Muse
décente parée d'une longue robe d'un tissu diaphane. Par une allée
opposée, il vit avancer la sévère Tragédie, tenant à la main le sceptre
des rois, et chaussée du cothurne lydien. «Mon poète, lui dit-elle,
jusques à.quand dureront vos amours? Il n'est bruit que de vos fo-
lies dans les festins licencieux et dans les carrefours; vous êtes, sans
le savoir, la fable de toute la ville, quand vous racontez sans rougir
vos exploits nocturnes. Allons donc! il est temps; le temps de la
réforme est venu. C'est l'heure d'être sérieux, mon poète. Obéis aux
impulsions du thyrse. Ces petits vers perdent ton esprit. Invoque une
REVUE DE PARIS. 235
muse plus grave. C'est assez chanter les belles; viens à moi. Je m'ap-
pelle la tragédie romaine. » Disant ces mots, elle secouait fièrement
sa crinière de lion. Mais l'Élégie, agitant avec un sourire sa branche de
myrte : « Pourquoi donc, orgueilleuse, dit-elle à la Tragédie, vouloir
ainsi t'emparer du poète qui m'appartient? tu fais peur, moi , je fais
sourire; tu habites un palais de marbre, moi , je dors sous un chaume
modeste. Vénus , la mère des Amours , se plaît à mes douces chan-
sons ; le cœur que tu épouvantes ne résiste pas à ma douce influence;
j'ai pour élèves les plus belles filles de Rome; je leur apprends à
tromper leurs jaloux, leurs gardiens, la serrure d'une porte fermée;
à sortir furtivement de leur lit, légèrement vêtues, et à s'avancer à
pas sourds dans les ténèbres de la nuit. — Oui, je suis l'Élégie, et
mon doux murmure est plus écouté que ta voix tonnante. D'une main
douce et blanche , je frappe aux portes les plus rebelles , etces portes
me sont ouvertes. Je me glisse dans le sein des jeunes servantes,
jusqu'à ce que leurs belles maîtresses aient envie de me lire. Mais,
tiens , j'en fais juge Ovide lui-même; ce plaidoyer n'a que trop duré.
Qu'Ovide choisisse entre nous. » — Ainsi elles parlèrent , et le poète,
placé entre ces deux muses rivales, se conduisit comme s'il eût eu le
choix entre deux belles dames de la rue Appia : il les prit toutes les
deux. Seulement il demanda à la Tragédie encore un peu de répit
avant de quitter l'Élégie. Hâtez-vous donc de venir à lui , ses amours
à venir.
Le lendemain , à peine de retour de la forêt sacrée, il était retourné
à ses folies. C'était un jour de fête et de spectacles. Il avait pris sa
place au cirque, sur les gradins des chevaliers , et il contait ses peines
à une beauté nouvelle : « Ne va pas croire, lui disait-il , que je vienne
ici par l'intérêt que je prends à des coursiers fameux. Non, j'y viens
pour causer avec toi, pour être assis à tes côtés, pour te parler de
mon amour. Ce que nous regardons , toi , c'est la course ; moi , c'est,
loi. Que chacun de nous jouisse à l'aise du spectacle qui lui est cher.
Trop heureux celui que tu favorises d'un regard! Oh ! s'il ne fallait
qu'entrer dans la lice! Veux-tu que je lance mes chevaux dans la car-
rière? Mais non, à peine permets-tu que je t'adresse la parole, et tu
fuirais loin de moi, si nous n'étions retenus sur les gradins par les
lois du cirque. Vous, chevaliers, qui êtes assis à la droite de ma
dame , prenez garde , vous êtes trop près d'elle , vous la gênez ; vous,
chevaliers, qui êtes placés derrière elle, n'étendez pas ainsi vos
jambes, et craignez de blesser de votre genou cette blanche épaule.
Voulez-vous, cependant, mon amie, par cette grande chaleur, que
23G REVUE DE PARIS.
cette tablette vous serve d'éventail? Hélas ! déjà la poussière couvre
la blancheur de votre robe ; mais , silence ! voici venir le cortège, les
jeux commencent. D'abord apparaît] la Victoire. Sois-moi propice ,
déesse ailée, et fais triompher mon amour. Voici Neptune ; applau-
dissez , matelots ; moi , je hais la mer, et je n'aime que la terre et ses
fleurs. Toi , soldat , applaudis au dieu Mars; moi , je hais les combats,
et je n'aime que l'Amour. Voici Phébus, le dieu des augures; Phébé,
la déesse des chasseurs. Minerve! tous les amis des arts te saluent.
Cérès et Bacchus font battre des mains aux laboureurs; Pollux
exauce les gladiateurs , Castor les cavaliers : moi, je suis ton esclave,
charmante Vénus. Vous, cependant, mon amour, appuyez vos jolis
pieds sur ces barreaux. — Déjà la carrière est libre , les grands jeux
vont commencer; les quadriges se sont élancés du même bond dans
la carrière. Eh ! ma belle, j'ai déjà deviné à quel parti tu t'intéresses;
les chevaux eux-mêmes l'ont deviné. Malheur à ton parti s'il était
vaincu ! Malheur, si tes vœux étaient inutiles ! Misérable cocher, serre
donc les rênes, et prends à gauche! Par Jupiter! nous avons parié
pour un maladroit! Allons, qu'on rappelle cet homme. Romains,
donnez-lui le signal du retour ; agitez vos robes blanches. Et toi, ma
belle voisine, crains qu'on ne dérange ta belle chevelure ; cache ta
jolie tête bien peignée sous mon manteau. Cependant la lice est ou-
verte une seconde fois. Les rivaux, que distinguent leurs couleurs,
lancent leurs chevaux à toute bride. Cette fois, au moins , soyez vain-
queurs, coursiers que protège ma dame. En effet, ils dévorent l'es-
pace, ils arrivent, ils touchent le but. Ils sont remplis les vœux de
ma belle , et les miens , pas encore. Mais enGn je la vois me sourire.
0 ma belle! un doux sourire de toi; c'est assez pour ce moment, tu
me donneras le reste plus tard. »
Huit jours après, celle-là aussi, elle avait trahi la foi jurée : elle
avait passé du poète à un vainqueur du cirque. « Elle avait ce-
pendant juré par sa longue chevelure, par ses joues de lis et de
rose, et sa chevelure est aussi longue qu'hier, et les roses de ses
joues se mêlent encore aux lis ! Elle avait juré par son pied mignon ,
et son pied est encore le même, petit pied adorable! Elle avait juré
par sa taille noble et gracieuse; c'est toujours la même noblesse et la
même grâce. Et ses yeux donc, ces deux étoiles parjures et si bril-
lantes! C'est ainsi que les dieux sont les complices de la volage. Elle
jurait par ses yeux et les miens, et mes yeux seuls ont versé des
pleurs. Ovide a été puni du crime de sa maîtresse. Est-ce là , dieux
i.ln ciel, ce que vous appelez être justes? Non, il n'y a pas de dieux
REVUE DE PARIS. 237
dans le ciel ; c'est un vain nom , c'est un épouvantail inutile, ou bien
il n'y a de dieux que pour les belles et les volages. Jupiter lance sa
foudre sur les bois sacrés, il épargne les amans infidèles : les dieux,
ont des yeux comme les simples mortels, et, comme eux, les dieux
ont un cœur. » Cela dit, Ovide fait la cour à la femme d'un autre
voisin ; mais ce voisin-là ne ressemblait pas au voisin de tout à l'heure,
qu'il fallait tirer de son insouciance et de son sommeil. Le nouveau
voisin était rude, vigilant, farouche; il se défendait à outrance contre
l'adultère qui assiégeait sa porte ; plus d'une fois les ruses de notre
amant furent déjouées. Il s'écriait dans sa fureur : « Maudit gardien!
le véritable gardien d'une femme , c'est sa vertu : tu gardes le corps;
mais l'ame est infidèle. As-tu vu souvent un coursier prendre la fuite
et courir comme le vent? mais dès qu'il sent flotter les rênes sur son
cou, il s'arrête : telle est l'image d'une femme surveillée de trop près;
d'ailleurs, s'offenser des amours de sa femme, c'est connaître bien
peu son siècle et cette ville de Rome. Romulus et son frère Remus
eux-mêmes ne sont pas nés sans crime. N'étaient-ils pas les fils de
Mars et d'Ilia? D'ailleurs, pourquoi prendre une femme si belle, si
tu la voulais vertueuse? vertu et beauté ne vont jamais de compa-
gnie. Sais-tu bien ce que j'ai rêvé l'autre jour? Je rêvais que j'étais
couché sous un chêne touffu, au bord d'un limpide ruisseau, sur un
épais gazon. La chaleur était grande autour de moi. Tout à coup ar-
rive près de moi une blanche génisse, plus blanche que le lait de ses
mamelles. Auprès d'elle marchait un taureau , son mari. En même
temps, une corneille s'abattant sur la blanche génisse, en arracha à
trois reprises une blanche toison. En vain la génisse veut résister;
elle fuit sans même attendre son taureau. Quel est le sens de mon
songe? Le devin me l'a dit : la chaleur, c'est l'amour; la génisse,
c'est ma maîtresse ; toi, tu étais le taureau ; et moi, j'étais la cor-
neille qui s'abat sur le cœur de sa maîtresse. » Ce nouveau mari ,
qui croyait aux songes , résolut de ne pas attendre la corneille; il
enleva sa propre femme, et Ovide se mit à les suivre. Mais, dans
la nuit, le fleuve avait grossi; il n'y avait ni pont, ni barque, ni ra-
meur, ni câble attaché d'une rive à l'autre rive. Le fleuve, grossi
par la fonte des neiges , se précipitait avec rage dans son lit bour-
beux, et le malheureux Ovide, après avoir tant couru la nuit et le
jour, se voyait arrêté sur cette rive funeste. Et pourtant, se disait-
il à lui-même , eux aussi ont brûlé comme les hommes du feu de
l'amour : le fleuve Inachus fut amoureux de Mélie, le Xanthe de
Néera, l'Alphée d'une vierge d'Arcadie; le Nil aux sept embou-
TOME XLVN1. DÉCEMBRE. 17
238 REVUE DE PARIS.
chures fut amoureux d'Evadné, fille d'Asope. Quels sont tes amours,
fleuve insensible? Mais pendant qu'il parle, ses flots vont grandis-
sant toujours. Ah! c'est un fleuve obscur, un fleuve parasite, un
fleuve bourbeux : puisse-t-il n'avoir que des étés brûlans et des
hivers sans neige et sans pluie !
Son imprécation ainsi faite, Ovide se jeta à la nage et franchit
cette barrière insurmontable. Il arriva auprès de cette belle fugitive
et trompa le mari : c'est Léandre qui a passé la mer pour aller jusqu'à
la belle Héro. Mais hélas ! cette fois, comment vous dire cette nou-
velle infortune? il n'y a que la muse latine, cette muse qui brave
l'honnêteté, pour vous raconter cette triste aventure. Ovide, sans
vergogne, a consacré toute une élégie à cette froide nuit qui trompa
ses amours. Nuit perfide! nuit profane! en vain la pauvre femme
entourait le cou de son amant de ses deux bras d'ivoire ; en vain elle
l'appelait des noms les plus tendres : elle ne tenait dans ses bras
qu'un marbre glacé. Était-ce un homme, était-ce une ombre? Quelle
honte pour toi, pauvre Ovide! Il avait tant poursuivi cette belle, il
s'était promis tant de bonheur et d'amour! Mais hélas! hélas! il
n'obtint qu'un regard méprisant; elle s'enfuit nu-pieds loin de son lit
méprisé; et, pour dissimuler sa rougeur, elle demanda à ses femmes
de l'eau fraîche. Ovide resta anéanti. Quoi d'étonnant après cette
aventure qu'il ait rencontré un rival plus heureux? — La vindicative
beauté passa donc tout d'un coup de cet amant à un autre amant.
Celui-là était plus riche et plus jeune qu'Ovide; il avait moins de génie,
il est vrai, et il faisait de moins beaux livres, mais qu'importe ! c'était
un chevalier qui s'était battu vaillamment coiitre les Barbares; et ce
n'est pas sans étonnemcnt que vous voyez le poète se plaindre avec
amertume de voir le front qui porte le casque couvert de baisers, de
voir une femme se presser à côté de cette épée formidable, de voir
cette blanche main presser amoureusement cette main sanglante. A
cette colère d'Ovide contre les fronts circulaires, toutes nos idées
sur la gloire militaire et sur l'alliance anacréontique de Mars et de
Vénus, du courage et de la beauté, sont tout-à-fait bouleversées.
Le poète reproche à sa maîtresse cet amant soldat, comme si cet
amant était un portefaix. « Compte, lui dit-il, ses cicatrices signes
hideux de longs combats : c'est au prix de son sang qu'il a gagné
cette gloire. Et moi, cependant, prêtre innocent d'Apollon et des
Muses , je pleure en vain sur le seuil de ta porte fermée pour moi.
Ainsi donc, la gloire des armes l'emporte sur la gloire des lettres!
Il faudra que désormais le poète se fasse soldat, et troque la lyre
REVUE DE PARIS. 239
contre le glaive. Hélas! que dis-je? on ne pleure même plus sur
la mort des poètes. Hier Tibulle est mort : qui le sait et qui l'a dit?
son corps est étendu sur le bûcher fatal, et déjà le monde l'oublie.
Amère ironie! nous autres poètes on nous appelle les favoris des
dieux. Pauvres dieux que nous sommes, et que la mort attend comme
l'oubli! Vertu, richesse, honneur, beauté, sont la proie de la mort.
Tibulle n'est plus qu'un cadavre, et de ce grand renom à peine
restera-t-il un peu de cendre pour remplir l'urne des morts. — Poète
sacré, ta mère t'a pleuré, ta sœur t'a pleuré; Némésis et Délie, tes
deux muses, ont arraché leurs beaux cheveux, malgré ta défense
formelle. Calvus lui-même, autrefois ton ami, plus tard ton rival,
t'a rendu de funèbres hommages ; au-devant de ton ombre, et pour
t'ouvrir les Champs-Elysées, viendra Gallus et le jeune et savant
Catulle, morts avant toi. »
Ce Tibulle, qu'Horace appelait le juge indulgent de ses vers,
était mort d'ennui et presque ruiné durant l'anniversaire des fêtes
de Cérès. C'était un jour bien choisi pour la mort d'un poète amou-
reux. Chaque année, à pareil anniversaire, les dames romaines cé-
lébraient entre elles les fêtes de la déesse, et malheur à l'importun
qui eût voulu profaner les sacrés mystères! A ce propos, Ovide,
séparé de sa maîtresse, se plaint de cette séparation à la déesse;
elle n'a pas toujours eu tant de cruauté; elle a aimé sur le mont Ida
le jeune Iasus, et pourtant la voilà qui sépare les amans les plus épris.
Tel est le récit, aussi chaste que j'ai pu le faire, des amours
d'Ovide. Fugitives passions d'un cœur inconstant, d'un esprit vo-
lage, d'un poète charmant et licencieux. Amours sans nombre , rem-
plis d'embûches , de détours, d'espérances, d'espionnages, de dé-
faites, de découragemens mortels. Il a fallu au poète bien de l'esprit
et bien peu de cœur pour suffire ainsi à toutes ces bonnes fortunes,
qui étaient la grande occupation de la Rome impériale. Plus d'une
fois déjà, même dans ses livres les plus brûlans, vous avez décou-
vert l'ennui caché parmi ces joies, le serpent sous ces fleurs. On lui
rendait bien tous les maux qu'il faisait souffrir. S'il était inconstant,
elles étaient légères; s'il était trompeur, elles étaient perfides. Le
poète n'est pas aimé parce qu'il est un poète; il est aimé, quand il
est jeune et beau, par hasard, et non-*cu!ement parce qu'il est
jeune et beau, mais aussi, et plus d'une fois, parce qu'il est riche.
Il y eut même des femmes qui acceptèrent l'amour d'Ovide comme
un piédestal de leur beauté : ainsi accompagnées de cette gloire
poétique, elles plaisaient au peuple, et les amans volaient sur leurs
17.
24.0 REVUE DE PARIS.
traces. Ovide ne l'ignorait pas; il savait aussi que plus d'une fois les
belles dames se paraient de son esprit et de ses vers, et que plus
d'une lui disait : Je t'aime , parce qu'il allait redire à tous : « Elle m'a
dit je t'aime. » Que de fois aussi a-t-il mis les galans sur la trace d'une
beauté ignorée! que de fois il a mis à la mode une petite fllle sans
nom , son élève hier et demain son maître ! Son génie poétique a fait
plus d'une courtisane d'une ingénue, et celles qu'il aimait le plus, à
force de les louer, il les a perdues. Il revint donc à sa femme et à la
poésie sérieuse, fatigué des amours.
Sa femme était alors chez son père, dans le pays des Falisques.
On célébrait les fêtes de Junon ; et quand Ovide arriva, on lui dit que
sa femme était dans le bois consacré à la déesse. C'est une forêt
sombre ; au milieu de la forêt est un autel de pierres, sur lequel on
immole une génisse. Aux premiers accens de la trompette, le cor-
tège sacré pénètre dans la forêt par des chemins tapissés, et pous-
sant devant lui, aux grands applaudissemens du peuple, un trou-
peau de victimes, de jeunes veaux, des béliers, des taureaux, et
l'humble porc; la chèvre seule est absente : elle est odieuse à Junon,
pour avoir trahi sa fuite. Sur le passage de la déesse, déjeunes filles
jettent des tapis magnifiques; l'or et les pierreries brillent dans les
cheveux des jeunes filles; une robe brodée descend jusqu'à leurs
pieds, où. l'or étincelle, à la manière des Grecs leurs pères. Elles
marchent vêtues de blanc, et portent sur leurs têtes les objets du
culte confiés à leurs soins; les peuples sont dans le silence pendant
que passe le brillant cortège; enfin parait la déesse elle-même.
Quand Ovide arriva dans cette fête brillante, il ne trouva pas sa
femme. Le même accident attendait Jean Lafontaine à dix-sept cents
ans de distance : quand Lafontaine alla chercher sa femme, elle était
au salut. Alors Ovide écrivit la lettre suivante à la maîtresse qu'il
avait laissée à Rome : « Je ne vous défends pas de me trahir; mais,
par Jupiter ! je ne puis souffrir que vous vous vantiez de vos trahi-
sons. Quelle est votre manie de raconter chaque matin votre nuit
passée, et de me rendre la fable de la ville? Je vous ai quittée parce
que je ne puis souffrir ce désordre, ces billets doux qui vont et qui
viennent sans relâche, ces cheveux mal attachés, ce mensonger
tremblement que vous me faites voir chaque matin. » Et comme il
écrivait ces lignes, sa femme arriva. Elle était jeune, belle, honnête,
et pourtant elle était indulgente : elle sourit à son mari. « Allons,
lui dit-elle, encore une lettre, et que ce soit la dernière. Ne suis-je
pas aussi belle que cette N'éera? » Ovide fut vaincu : il se jeta aux
REVUE DE PARIS. 241
pieds de sa femme. — « Oui, lui dit-il; oui, tu l'emportes : j'abjure
à tes pieds les amours frivoles. Cherche un nouveau poète, Vénus,
toi, la mère des tendres amours ; je n'ai plus qu'à raser la dernière
borne de ma carrière élégiaque. » Et pourtant, tout en se relevant, il
se disait à lui-même : « Je ne rougis pas de ma jeunesse poétique; au
contraire, ces poèmes amoureux de ma jeunesse seront ma gloire et la
gloire du peuple pélignien, où je suis né, illustre nation, qui osa com-
battre pour sa liberté contre Rome elle-même, quand la république
pâlissait au bruit de tant de peuples conjurés contre elle. Mantoue est
fière de Virgile, Vérone de Catulle; un jour on dira de Sulmone la ma-
récageuse : cr Petite ville qui as donné le jour à ce grand poète, tu es
grande parmi les villes! » Et cependant, adieu l'Amour, folâtre en-
fant, et à toi, adieu la gentille mère d'un enfant folâtre! remportez
vos étendards sous lesquels j'ai combattu; ma femme et le dieu au
front armé de cornes menaçantes poussent mon coursier dans une
plus vaste carrière et plus sérieuse. Adieu donc, ma douce Élégie
amoureuse; et toi, Muse lascive, adieu! »
Mais le temps des vers sérieux et des élégies douloureuses n'était
pas encore tout-à-fait venu pour notre poète. Ce n'est pas qu'il
n'eût parfaitement bien commencé, comme alors commençaient tous
les jeunes Romains, par être un grave orateur. Lui et son jeune
frère Lucius , ils avaient été envoyés de bonne heure à Rome ,
pour y étudier l'éloquence, ce grand art qui, dans la Rome des
empereurs, devait remplacer toutes les poésies, tous les beaux-
arts. Ovide était le disciple bien-aimé de ce patricien romain nommé
Messala Corvinus, le même que Cicéron recommandait à Rrutus, et
qui combattait glorieusement, dans les deux journées de Philippes,
sous les ordres du dernier Romain. Après la mort de Rrutus et de
Cassius, les deux nobles conjurés pour la liberté romaine, Messala
réunit autour de sa personne les nobles débris de cette armée per-
due, et il remit ces héros à Marc-Antoine, comme si Marc-Antoine
eût pu jamais tirer quelque digne parti des soldats de Rrutus ! Mais
quand il vit cet insensé Marc-Antoine, l'héritier débauché de la vieille
et sainte république, se jeter, ivre de vin, aux pieds de Cléopâtre,
Messala Corvinus comprit que le rêve de Rrutus et de Cassius n'était
qu'un rêve, et leur mort une mort inutile; et, ne voulant pas se ré-
fugier dans cette tombe que le stoïcisme ouvrait toute béante à ces
pauvres Romains de la république, il se réfugia dans l'éloquence r
comme dans l'art qui trompe le moins. Ne pouvant plus mener des
soldats à la bataille, il se lit le çuide de la jeunesse romaine. Brutus
2i*2 REVUE DE PARIS.
et Cassius étant morts , il fut l'ami d'Horace , de Virgile et de Tibulle,
qui le pleura dans une élégie. Mais cependant, n'a<lmirez-vous pas
que le dernier ami de Brutus , le dernier soldat de Cassius, le der-
nier défenseur vivant de la liberté romaine, l'austère républicain, qui
avait couru toutes les chances des deux journées de Philippes, le dis-
ciple de Cicéron, le chef de cette savante école latine, qui ne devait
guère vivre après lui, ait été justement le maître du poète Ovide, et
que de cette source sacrée soient sortis les quatre livres des Amours
et Y Art d'aimer? Dans sa jeunesse, Ovide, sous son maître, avait été
remarqué par l'excellence de sa parole naissante; il promettait, disait-
on, un orateur, et le vieux Messala l'appelait son fils. On a perdu,
heureusement pour lui, les déclamations du jeune Ovide. La décla-
mation, cette chose qui devait envahir Rome entière avant les Bar-
bares, était une invention tout grecque, qui datait de Démétrius de
Phalère, c'est-à-dire des plus beaux temps de la décadence athé-
nienne. De Rome, et pour obéir à l'usage, Ovide et son frère Lucius
avaient passé à Athènes pour y apprendre à la fois tous les détours
de la philosophie, toutes les grâces et toutes les beautés de la langue
grecque. Ils s'étaient ainsi préparés de bonne heure à retourner dans
tous les sens une pensée, à multiplier les comparaisons, à faire in-
tervenir les dieux de l'Olympe dans les affaires de la terre. De là lui
vint ce double caractère de rhéteur et de grand poète. D'ailleurs, il
avait voyagé dans toute la Grèce; il avait parcouru l'Asie-Mineure,
on compagnie de Macer, son guide, son ami, son poète, poète sé-
rieux, et ils avaient lu ensemble V Iliade et tous les vers d'Homère,
dont le jeune homme ne voyait déjà que le côté profane. Dans ce
voyage en Grèce, Ovide perdit son frère Lucius, « la meilleure partie
de moi-même, » nous dit-il ; et il revint tout en deuil à Borne. Il avait
alors vingt ans à peine, et, en sa qualité d'unique héritier d'un grand
nom et d'une grande fortune, il entra dans les charges publiques. Il
fut d'abord triumvir, et, en cette qualité de triumvir, il était chargé
de la police des prisons ; il faisait mettre à mort les misérables con-
damnés par le préteur; rude tâche pour cet élégant jeune homme,
qui abandonnait le boudoir de sa Corinne pour l'affreux cachot d'un
malheureux qui allait mourir sous les verges du licteur. — Tristes
murailles, teintes encore du sang des complices de Catilina! De
triumvir qu'il était, il devint centumvir, c'est-à-dire qu'il fit partie du
conseil de tout le peuple romain, conseil respecté, et dont les juge-
mens étaient sans appel. Enfin, il fut nommé décemvir. Il tenait alors
sa place dans ce tribunal composé de cinq sénateurs et de cinq che-
REVUE DE PARIS. 2+3
valiers qui remplissaient les fonctions redoutables du préteur. Vous
voyez bien que malgré lui il fut un homme grave. Aussi, il combattit
long-temps son penchant poétique, et, par Apollon! le combat fut
pénible. Il avait encore sa première barbe quand il fît jouer sa tra-
gédie de Médée, œuvre dramatique perdue, comme le Thyeste de
Varus, comme les tragédies d'Accius, dePacuvius, de Caius Pollion.
La Médée d'Ovide, dit Quintillien, est énergique, et nous montre tout
ce que son ingénieux esprit eût pu faire s'il se fût contenu dans de
jusies bornes. Après la Médée, Ovide chanta ses amours; puis,
par un singulier retour de son esprit, et pour se tenir quelque peu
à lui-même la promesse qu'il venait de se faire, d'être un poète
grave et sérieux à l'avenir, il composa ses Bèroides. Hélas! dans ce
recueil consacré à toutes les passions malheureuses et brûlantes que
célèbre l'antiquité, c'était encore parler d'amour.
D'abord, c'est Pénélope qui écrit à Ulysse, son époux, perdu dans
une gloire lointaine; clic l'a tant pleuré depuis dix ans! et maintenant
que Troie est tombée, et que la grande victoire est l'admiration de la
Grèce entière , Pénélope appelle en vain son époux ; elle a envoyé à
Pylos, à Sparte, point de nouvelles, et cependant une troupe d'amans
effrontés entourent la reine d'Ithaque; elle est sans défense au milieu
de cette troupe dévorante. Laërte est vieux; Télémaque est un en-
fant; l'un ne peut plus porter ni le sceptre ni l'épée, l'autre ne peut
pas les porter encore. « Reviens donc, ô mon époux! reviens sauver
ta femme, reviens pour fermer les yeux de ton père, reviens pour
apprendre à ton fils le métier des héros. » — C'était ensuite Phillis qui
écrivait à Démophoon : « Ta Phillis t'écrit du mont Rhodope. Per-
fide! tu as abandonné ton amante; tu lui jurais un amour éternel; tu
le jurais par la mer, éternel jouet des ondes. Mais tu n'as pas rougi
de tromper une fille crédule, qui t'avait sauvé de la tempête et de la
mort. Le bel exploit pour toi , Démophoon ! Hélas ! je me rappelle en-
core l'heure fatale qui nous sépara, tes baisers, tes sermons, tes
larmes , qui se confondaient avec mes larmes; tu te plaignais du vent
favorable qui enflait ta voile oublieuse, et tu partis. Et moi, depuis
ce jour, je suis à t'attendre sur le rivage , où je veux mourir; et, moi
morte, on écrira sur ma tombe : Pliillis, trompée par Démophoon. Elle
fut son amante , il était son hôte; il a été parjure à l'hospitalité comme à
l'amour. » — La lettre suivante, c'était Rriséis qui l'écrivait à Achille,
non pas la Rriséis d'Homère, calme, résignée et pensive, qui remplit
jusqu'à la fin sa tâche d'esclave, et qui se permit à peine de verser
une larme timide, quand Agamemnon, le roi des rois, la vint ravir
2H REVUE DE PARIS.
injustement au bouillant Achille; mais laBriséis d'Ovide, devenue une
affranchie romaine, et qui a passé par les molles langueurs delapoésie
erotique. Certes, il fallait que le poète Ovide eût bien oublié le vieil Ho-
mère pour faire ainsi parler Briséis. « Cette lettre, disait-elle, a été
effacée par mes larmes ; » puis elle racontait à sa manière toute la co-
lère d'Achille, et elle se plaignait qu'Achille eût repoussé les prières
d'Agamemnon, et l'offre que lui faisait Agammennon de lui rendre
Briséis; longue lettre, lettre inutile, et qu'Achille lui-même n'aurait
pu lire jusqu'au bout. —Plus loin, c'est Phèdre qui se plaint d'Hippo-
lyte. La jeune fille de Crète envoie un tendre salut au fils de l'Ama-
zone, a Ce que je rougissais d'exprimer, l'amour ordonne de l'écrire :
mon amour a d'autant plus de violence qu'il a plus attendu. Cet hon-
neur que je t'ai gardé , viens le prendre ; nous deviendrons coupa-
bles pour la première fois, et en même temps l'un et l'autre. Je te
préférerais , cher Hippolyte , à Jupiter. La première fois que je te
vis, c'était aux fêtes de Cérès , à Eleusis. Ta tunique était blanche,
ta chevelure était entrelacée de fleurs; ta pudeur rougissante colo-
rait le hâle de ton visage. Les jeunes filles t'appelaient sauvage et fa-
rouche; je trouvai, moi, que tu étais un beau jeune homme, plein de
force et de modestie. Ta fierté, tes cheveux flottans, ta beauté virile,
ton noble front, le coursier fougueux que tu montais, la manière de
lancer au loin la flèche rapide, ou de frapper du pieu armé de fer,
je vis tout cela d'un coup d'œil , et je sentis que je t'aimais ; et je me
dis à moi-même : Il faut que j'en sois aimée; il ne peut pas refuser
son tribut à l'amour. Allons donc! aime-moi, Hippolyte; allons cher-
cher ensemble Trésène, fertile royaume qu'enferment deux mers
de leur double mugissement. Thésée m'est infidèle, et Thésée a tué
ta mère; venge-toi , vengeons-nous; notre parenté même sera propice
à nos amours : on n'aura que des honneurs pour une belle-mère si
attachée au fils de son mari. Viens donc, Hippolyte, viens à moi,
reine vaincue par l'amour ; j'embrasse tes genoux en suppliante. »
— Telle était cette épître brûlante. Ovide lui-même en eut peur, et,
comme s'il eût voulu expier ce paradoxe de l'adultère, il dicta à la
jeune OEnoneune douce épître adressée au beau jeune berger Paris.
OEnone , la blanche naïade , célèbre dans les forêts de la Phrygie;
avait vu le berger Paris , et pour lui elle avait quitté le palais de
cristal paternel; elle était devenue une simple mortelle, sous le chaume
ou à l'ombre des bois. Mais, hélas! un jour de printemps, triste
journée pour la pauvre OEnone, vinrent aux pieds du jeune berger,
Vénus, Junon et Minerve, pour d snuter de la beauté. Les trois
REVUE DE PARIS. 245
déesses s'en remettaieut au jugement du beau jeune homme, et de
ce jour la pauvre OEnone fut perdue. — Un autre jour, c'était Hypsi-
pyle, qui écrivait à Jason, son infidèle; un jour c'était Didon qui
écrivait à Énée, et les beaux esprits de Rome s'étonnaient, non sans
raison, qu'Ovide eût osé refaire le quatrième livre de X Emule,
comme s'il était possible de rien retrancher ou de rien ajouter à ce
quatrième livre, le chef-d'œuvre de la passion épique ! — Un autre jour
encore, c'était Hermione écrivant à Oreste, naguère son frère et son
époux, et qui maintenant est tout simplement son frère, a Oreste, ton
épouse t'est ravie. Prends garde, c'est le destin des femmes de ma
race de subir les outrages des ravisseurs. Mon ravisseur, c'est Pyr-
rhus. » Ou bien c'était Déjanire pleurant sur la mort d'Hercule, dé-
chiré par le fatal tissu du centaure; ou bien Ariadne, écrivant
à Thésée, dans le style de Phèdre écrivant à Hippolyte. — Ici , c'est
Canacé qui envoie à Macarée les mêmes vers qu'adresse à Achille
la belle Briséis, ma lettre est effacée par mes larmes, tant c'était
un esprit léger, l'esprit d'Ovide, et si peu prenait-il garde de ne
pas répéter les mêmes plaintes, les mêmes tendresses, les mêmes
amours ! Toute cette poésie sérieuse ou cette poésie amoureuse est
ainsi faite que toutes ces plaintes sont les mêmes, tous ces amours
se ressemblent. Ces tendres amantes sont autant de blanches statues
qui écrivent nonchalamment sous la dictée capricieuse et infatigable
du même poète. Canacé est la sœur de Macarée, mais une sœur trop
aimée d'un frère aussi trop aimé; c'est à plusieurs siècles de dis-
tance l'histoire de René, mais l'histoire de René sensualiste. Ce qui
manque à toutes ces douleurs amoureuses , c'est la tristesse. — Plus
tard, Jason reçoit, non plus une lettre de sa femme, mais une lettre
de Médée. La lettre est pleine de tendresse et de menaces. Médée
raconte dans un style viril l'expédition des Argonautes, le dragon
vaincu, et elle aussi vaincue, et enfin , viennent en posl-scriptum les
imprécations et les fureurs terribles de la belle magicienne.
Dirons-nous les autres épîtres du même style? Laodamie à Proté-
silas, parti pour la guerre de Troie? Hypermnestre à Lyncée, noble
femme chantée par Horace pour n'avoir pas imité ses horribles sœurs?
Sapho à Phaon? mais Sapho elle-même, en quelques vers brûlans,
en dit beaucoup plus que n'en disent tous les vers d'Ovide; Paris à
Hélène? mais ce n'est pas là le beau Paris, qu'Homère lui-même
prend en pitié pour sa beauté et pour son courage; Hélène à Paris?
mais ce n'est pas là cette belle personne timide, qui se montre une ou
deux fois dans Y Iliade, avec ce triste sourire et ce mélancolique
246 REVUE DE PARIS.
regard devant lesquels les vieillards de Troie se lèvent avec respect.
Hélène répond à Paris : Ta lettre a souillé mes regards. Ainsi ne parlait
pas Hélène. Que d'esprit dépensé à nous raconter les ruses de Paris
et le commencement de ces amours qui devaient être la ruine d'un
peuple entier! — Plus loin , Léandre écrivait à cette belle Héro, dont
la séparait la mer. Mais cette longue épitre d'Ovide ne vaut pas le
simple distique que fit plus tard Martial : Neme noyez qu'à mon retour.
Dans ces poèmes de longue haleine, Ovide prélude, et ne s'en doute
pas, à cette école de déclamation poétique qui devait perdre le goût
dans la ville de Rome , et enfanter Claudien et Silius Italicus. Héro
dit à Léandre : « Faisons chacun la moitié du chemin dans la mer,
et échauffons les ondes de mutuels baisers. » C'est avoir trop d'es-
prit, même pour l'esprit d'Ovide.
Une autre fois, le jeune Aconce jette à Cydippe une lettre dans
une orange pour rassurer la jeune fille qu'il a séduite, et qu'en-
tourent de nombreux amans. Cydippe est malade; Cydippe aura
trahi ses sermens. Le lendemain , Cydippe répond au jeune Aconce.
En effet, elle souffre, la pauvre enfant; elle est si languissante
qu'elle peut à peine se tenir sur son coude pour écrire cette lettre,
et, par Vénus! elle tremble qu'on ne la surprenne à écrire, bien
que sa nourrioc se tienne à la porte de sa chambre, en disant tout
bas : elle dort. « Ingrat Aconce, peux-tu bien accuser celle qui
t'aime? Elle a trahi pour toi son père et sa mère; pour toi , elle a
refusé l'époux qu'on lui voulait donner; à cause de toi elle est
malade. Que ferait donc ta haine, si ton amour fait tant de mal?
0 fatal séjour à l'île de Délos, tu as perdu Cydippe. Elle était allée
visiter l'île avec sa mère. Dès le matin , le lendemain de leur arrivée,
la mère peigna les beaux cheveux de Cydippe , elle chargea de
pierreries les doigts de sa fille; sa tête fut garnie de bandelettes
d'or; ses épaules de neige furent recouvertes d'un blanc vêtement.
A peine sorties de leur demeure hospitalière, Cydippe et sa mère
vont saluer les dieux de l'île et leur offrir l'encens jaune et le vin.
Pendant que sa mère rougit les autels du sang de la victime, Cy-
dippe, accompagnée de sa nourrice, parcourt à l'aventure les autres
temples et les lieux saints. La belle enfant se promène de portique
en portique; ces portiques sont peuplés de statues présens des rois.
Bientôt ses regards s'arrêtent sur un autel construit de cornes
innombrables; l'autel s'élève à l'ombre du même arbre contre lequel
s'appuya la déesse lorsqu'elle devint mère. La jeune étrangère vit
ainsi toutes les merveilles de l'île de Délos, et quand elle eut tout
REVUE DE PARIS. 247
vu, elle revint au temple de Diane, où elle retrouva sa mère. Mais
le jeune Aconce l'avait suivie , et il l'avait aimée; mais tout en l'aimant
il n'avait pas parlé de mariage. xVconce était tout simplement un
séducteur jeune et beau , mais sans trop de conscience. Voilà pour-
quoi sa maîtresse est malade; elle est malade aussi, la pauvre enfant,
parce qu'un autre homme demande sa main. Celui-là est un amant
timide; il ose à peine prendre la main de Cydippe, à peine toucher
son front de ses lèvres. Pauvre Cydippe, elle languit, elle se meurt,
elle est pâle, elle est couleur de pourpre; le cruel Aconce la peut
sauver. Cette histoire de Cydippe est touchante, c'est une histoire
toute romaine; cette jeune mortelle nous repose de toutes les divinités
qu'Ovide fait parler.
Un livre plus sérieux que les Héroïdes, et qui tient bien sa place
dans la grave partie littéraire de notre poète, c'est le livre des Fastes.
Ce livre, qui est tout simplement l'histoire en vers de la vieille Rome,
fut écrit cependant au milieu des plaisirs, des fêtes et des amours,
sous les yeux des poètes contemporains, qui chantaient leurs jeunes
maîtresses, Tibulle, Labienus, Properce, Battus. Quelle tentative
cependant ! Faire en vers ce que Tite-Live avait fait en prose; écrire
jour par jour, et comme le faisaient les augures, cette histoire si
remplie de grandeurs de tout genre; recueillir dans une simple chro-
nique, non-seulement l'histoire des dieux et des hommes, mais leurs
pratiques religieuses, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs usages!
C'était là un sérieux problème que s'était proposé le chantre des
amours. La tentative fut heureuse. Le poète commence par célébrer
l'année romaine. Romulus, le fondateur de la ville éternelle, avait
d'abord divisé l'année en dix mois. Dix mois suffisent à l'enfant pour
venir au monde, dix mois à la veuve pour porter le deuil. Romulus
consacra le premier mois de l'année à Mars, son père; le second à
Vénus, sa mère; le troisième fut le mois des vieillards, le quatrième
celui des jeunes gens. Il y eut des jours heureux , consacrés à rendre
la justice; des jours malheureux, pendant lesquels le tribunal était
fermé. Quel beau spectacle offrait aux dieux Rome naissante ! Le fils
de Mars était abrité sous le chaume; il avait pour lit le jonc du Tibre.
Jupiter avait peine à se tenir debout dans son temple; sa foudre était
d'argile. Le Capitole, d'or aujourd'hui, était couvert de feuillage.
Le sénateur était berger; le consul quittait la charrue pour l'épée.
Hélas! que les temps sont changés 1 Aujourd'hui l'argent est le seul
dieu, le seul maître du inonde. Jupiter habite un temple d'or; sa
foudre est d'or. Les collines autrefois chargées de forêts sont char-
248 REVUE DE PARIS.
gées de palais de marbre; autrefois Rome n'était pas la mendiante
souveraine de toutes les nations de l'univers. L'Euphrate gardait son
encens , l'Inde ses parfums ; le safran était inconnu. Mêler quelques
violettes aux fleurs de la prairie, c'était du luxe alors. Le taureau
n'avait pas à redouter le sacrificateur : on n'immolait que le porc-
immonde. « 0 mes vers ! s'écrie Ovide , chose légère autrefois , il
vous faut raconter maintenant nos cérémonies expiatoires ! L'expia-
tion est une croyance de la Grèce; il faut que le criminel soit purifié
s'il n'est puni; les ides de mars sont consacrées aux expiations; les
ides de mars ont vu tomber trois cents Fabiens dans la plaine de
Véïes; race généreuse, qui fut le rempart des Romains. Ils sortirent
tous les trois cents par la porte Carmentale , sans s'inquiéter des
tristes présages. Arrivés sur les bords du Crémère, ils rencontrent
l'ennemi, et le sang étrusque rougit la terre; mais la valeur devait
succomber sous la ruse. In seul jour les vit tomber tous les trois
cents , et à peine un enfant fut-il sauvé de cette illustre famille. Le
mois de mars est aussi consacré aux fêtes du dieu Faune, après quoi
on rend aux morts les honneurs funèbres ; c'est la fête des tombeaux.
Mais bientôt on sèche ses larmes, on quitte les morts, on revient aux
vivans; on fête ses amis, ses parens, ses frères; on fête aussi le dieu
Terme, le dieu des héritages. On prépare un autel; la bonne villa-
geoise apporte le feu de son âtre dans un pot fêlé; le vieillard élève
un bûcher, et le jeune enfant jette dans le feu un peu de miel. Sois
loué , ô dieu Terme ! dieu de la paix , qui fixes les limites des nations,
des villes , des royaumes, et des héritages les plus humbles. Vive
Rome ! Quand on jeta les fondemens du Capitole, tous les dieux ûrent
place à Jupiter; le dieu Terme resta seul à sa place. Le sixième jour
avant la fin du mois, Rome a chassé ses rois; Tarquin a pris la fuite:
Rrutus s'est révélé au monde, et la liberté romaine est sortie de son
néant.
Il ne faut pas croire qu'il y eût autrefois autant de calendes qu'au-
jourd'hui. L'année de Romulus avait deux mois de moins que l'an-
née d'Auguste. Tu n'avais pas encore livré à ces vainqueurs tes
beaux-arts, le butin de Rome, ô Grèce! peuple de beaux parleurs
et de tristes soldats. Rome alors ne savait que se battre. Le plus
élégant était celui qui lançait son javelot de plus loin. En ce temps-là,
les Romains s'inquiétaient peu de la marche des astres dans le ciel;
ils avaient constamment les yeux fixés sur l'étendard militaire. Aussi
le dieu Mars a-t-il marié les Romains aux jeunes Sabines. Arrive
bientôt la fête d'Anna Percnna, jour chéri de la foule. On dresse des
REVUE DE PARIS. 2W
tentes ; on allume de grands feux ; on verse le vin à longs flots; on
chante en chœur les chansons apprises au théâtre. J'ai rencontré une
bonne femme ivre qui traînait un vieux bonhomme ivre comme elle.
C'est le jour anniversaire de Didon; pauvre femme! Quelques jours
plus tard , c'est le jour anniversaire de la mort de César. Le troisième
jour après les ides de mars est consacré à Bacchus, ce père divin de
la joie. Avant la naissance du dieu du vin , les autels étaient sans
honneurs ; l'herbe croissait dans les foyers domestiques. Fêtons Bac-
chus ! le thyrse à la main , il anime le chœur des femmes. Le jour de
sa fête, les enfans deviennent de jeunes hommes, et prennent la toge
virile. Un jour après la fête de Bacchus, c'est la fête de Minerve, la
sage déesse qui a enseigné aux jeunes Allés à tisser la laine, Minerve
qui fait les artistes et les grands artistes ! Tels sont les trois premiers
livres des Fastes. Le poète a chanté d'abord la division de l'année.
C'est Janus qui donne le signal aux heures. Vous voyez s'établir sur
la terre l'usage des sacrifices. Ëvandre arrive en Italie. Ce nouveau
chant raconte, comme nous l'avons dit, les cérémonies expiatoires,
la mortd'Arcas, changé en étoile; Calysto, métamorphosée en ourse;
l'histoire des amours d'Omphale et d'Hercule. Le troisième livre est
consacré, comme nous l'avons dit, aux fêtes du dieu Mars. Mais
déjà, arrivé au quatrième livre de son poème, Ovide revient à ses
jeunes passions; il consacre ce quatrième chant à Vénus, mère des
amours, et la bonne déesse sourit tendrement à son poète favori.
Avril s'avance, avril, du mot grec aphros (écume de la mer). C'est
aussi le nom de Vénus. Ainsi donc, avril est le mois des amours.
C'est à cette heure qu'il faut parer de fleurs nouvelles la statue de la
déesse. Après Vénus vient Cybèle et ses prêtres sans honte se répan-
dent par la ville. Viennent ensuite les jeux de Cérès et l'histoire de
Proserpine, la fête de Paies, timide déesse des bergers. « Bonne Paies,
apaise les fontaines , rends-nous propices les dieux épars dans les
bois; épargne les hommes, les troupeaux, les chiens vigilans, troupe
prudente; loin de nous la faim ! donne-nous des eaux pour étancher
notre soif, pour laver notre corps! Tu sais nos vœux : des mamelles
pleines, de bons fromages, du petit lait. Que le bélier soit ardent, la
brebis féconde, les agneaux chargés d'une laine fine et douce.
Exauce-nous, Paies! » C'était enfin le tour des femmes qui appar-
tiennent à tout le monde, et le poète n'en parle pas avec une grande
indignation, témoin son invocation au mois de mai, le mois des fleurs
et des courtisanes. D'abord Flore s'appelait Chloris; son premier
amant s'appela Zéphyre. Zéphyre donna pour apanage à sa belle
250 REVUE DE PARIS.
amante un beau domaine couvert de fleurs éternelles. Flore, la pre-
mière, a couvert la terre de ses mille teintes variées. Flore n'est pas
une divinité sévère; elle veut être fêtée par la joie. Que les tables
splendides soient chargées de roses; que les convives, la tête cou-
ronnée, dansent d'un pas mal assuré; que les amans chantent dou-
cement à la porte de leurs maîtresses, et laissons errer au hasard les
belles courtisanes, sous l'invocation de la déesse. Le dernier jour
des fêtes de mai rappelle l'enlèvement d'Europe. Le jour suivant ap-
partient à Vulcain. — Au contraire , le sixième livre est consacré à
la sévère Vesta, qui ne veut être servie que par des vierges, vierge
elle-même. C'est aussi le mois consacré aux joueurs de flûte. Au
temps des vieux Romains, le joueur de flûte était en grand honneur;
il était convoqué dans les temples, dans les jeux, dans les funérailles.
Bientôt un édit fixa à dix joueurs seulement le nombre des joueurs
de flûte. Les autres s'exilèrent de la ville et se retirèrent à Tibur;
mais enfin ils furent rappelés le jour même de la fête de Vesta.
Mais ici s'arrête ce calendrier poétique : sur les dix mois de l'année
Ovide n'en chante que six ; il lui en coûtait d'être grave si long-temps.
A vrai dire, ces livres sur les fêtes des Romains ne sont guère que
l'introduction à un autre poème du même poète , qui est un chef-
d'œuvre; je veux parler des Métamorphoses. Après le grand poème
de Lucrèce, sur la nature des choses, «jetait, savez-vous, une grande
entreprise que de parler de la nature des diem . Quand notre poèie se
mit à raconter ainsi l'histoire de tous les dieux de l'Olympe, ces
dieux étaient quelque peu oubliés; Rome, maîtresse du monde, ne
songeait guère plus à Jupiter, à Mars , à Vénus , à toutes ces divinités
autrefois puissantes, qui avaient fait autrefois sa gloire et sa fortune;
et pour les ramener en mémoire ces dieux oubliés, pour les rendre,
sinon à la croyance populaire de ces Romains qui ne croyaient plus
à rien, du moins à la poésie, aux beaux-arts, à l'avenir, à l'histoire,
à l'ouvrier qui devaient en tirer tant de chefs-d'œuvre et tant de
lumières, il ne fallait rien moins que ce poème, qui n'a pas de rival
dans aucune langue pour l'esprit, pour la grâce, pour la variété.
Le poème des Métamorphoses commence un peu avant la création.
Le chaos , masse inerte et sans forme, se débrouille sous le souffle de
Dieu; sur cette terre, couverte des premières fleurs, l'âge d'or se
montre; mais bientôt Saturne emportece bel âge, et l'âge d'argent com-
mence : déjà les quatre saisons remplacent ce printemps éternel. L'âge
d'airain vient ensuite; c'est l'instant où l'homme s'abandonne à ses
mauvais penchans. Enfin, c'en est fait, toutes les passions sont déchaî-
REVUE DE PARIS. 251
nées, tous les crimes s'emparent de la terre : l'âge de fer est arrive'.
Triste révolution, cellt — là ! De la terre, la révolution passe dans le
ciel. Les géans menacent Jupiter. A peine a-t-il écrasé les géans,
Jupiter réunit en conseil tous les dieux de l'Olympe, et il expose qu'il
veut détruire la race humaine. Toutce qui est sur la terre doit périr;
seulement le père des dieux et des hommes rappelle à lui les divi-
nités secondaires : les nymphes, les faunes, les satyres et les sylvains
des montagnes. Quant aux hommes, Jupiter ne peut pas leur par-
donner le crime de Lycaon , qui a servi sur sa table des membres
humains. Lycaon a été changé en loup! En même temps le déluge
commence, les eaux de la terre et du ciel se mêlent et se confondent,
la race humaine est noyée dans les flots. Deux mortels seulement
trouvent grâce devant la justice divine, Deucalion et Pyrrha sa
femme. La frêle nacelle qui porte ces deux sauvés du naufrage s'ar-
rête sur le mont Parnasse. Le premier soin de Deucalion est d'invo-
quer les dieux Thémis et Jupiter. Ils s'agenouillent lui et sa femme
sur les bords du Céphyse, dont les eaux encore turbulentes coulent
déjà dans leur lit accoutumé. Une voix leur dit : « Levez-vous, voilez
votre tête, et jetez derrière vous les os de votre grand'mère. »
Ces os , c'étaient les pierres de la montagne : les pierres que jetait
Deucalion se changeaient en hommes, les pierres que jetait Pyrrha
se changeaient en femmes. En même temps, du limon déposé par ce
déluge, sortaient les animaux qui devaient peupler le monde. L'hu-
midité et la chaleur engendrent tous ces nobles auxiliaires de l'homme;
mais aussi le serpent Python sort de cette fange. Apollon tue le ser-
pent à coups de flèches. Apollon est un dieu sauveur. Ovide nous ra-
conte les amours d'Apollon. Daphné d'abord , la fille du fleuve
Pénée, pauvre enfant timide, fuit le dieu qui l'invoque, et elle est
changée en un bel arbre qui devient l'amour des poètes et des guer-
riers. — Mais cependant, dans la vallée de Tempe, le vieil Inachus
appelle en vain Io, sa fllle; dans le ciel, Junon cherche en vain Ju-
piter, son mari. Jupiter est près d'Io. Junon change la nymphe en
génisse, et elle confie la garde de < ette blanche génisse aux cent yeux
d'Argus. Mercure, sous les traits d'un berger, ramène la nymphe Io
à Jupiter.
Nous sommes maintenant dans le palais du Soleil, que supportent
des colonnes d'or. L'impru lent Phaéton veut mener dans l'espace le
char terrible; il est foudroyé et jeté dans l'abîme; les naïades de
niespérie déposent dans un tombeau ce téméraire; autour de cette
tombe s'élèvent de hauts peupliers qui murmurent , ce sont les sœurs
252 REVUE DE PARTS.
de Phaéton changées en arbres. Voyez ce bel oiseau tout blanc qui
se baigne dans ces eaux transparentes ! C'est le jeune Cycnus changé
en cygne. Dans ces forêts, Jupiter rencontre une jeune nymphe chas-
seresse, Calisto: Calisto n*ose pas se défendre contre l'amour de
Jupiter; Diane chasse la nymphe et Junonia change en ourse. Jupiter
transporte Calisto et son fils Arcas dans le ciel, où il en fait une
double constellation. Savez-vous l'histoire de Coronis , changée en
corneille? Autrefois, le corbeau était blanc comme le cygne; il est
noir pour avoir lâchement dénoncé Coronis. Bientôt le poète nous
transporte dans la tanière de l'Envie, souillée d'un noir venin. Dans
ce trou infect ne pénétra jamais le soleil ; l'Envie est accroupie sur la
terre froide, elle mâche incessamment des serpens livides pour en
extraire le venin; elle est pâle, son corps est décharné; ses dents
sont noires, ses lèvres froides, sa langue acérée. L'horrible Envie,
ainsi le veut Minerve, s'acharne sur la pauvre Aglaure. L'Envie se
met en route appuyée sur un bâton noueux ; elle marche enveloppée
d'épais brouillards; chacun de ses pas est signalé par une peste ou
par un malheur. Elle brûle les maisons, elle flétrit les fleurs, elle
dessèche le chêne altier; elle passe par la ville d'Athènes, et au mi-
lieu de cette abondance et de cet immense éclat que jettent les beaux-
arts, parmi toutes ces merveilles amoncelées, l'Envie pâlit encore
davantage, elle verse des larmes parce qu'elle ne voit aucun mal-
heur. Elle entre d'un pas oblique dans la maison de Cécrops, et elle
remplit de son venin le cœur d'Aglaure. L'Envie s'insinue dans ce
cœur comme font les progrès irrésistibles d'un horrible cancer sur
un sein de neige. Mais qu'ai-je besoin de vous conter l'histoire
d'Aglaure? Comme aussi vous savez par cœur cette galante aventure
de Jupiter changé en taureau quand il emporte à travers les ondes
la belle Europe, fille d'Agénor. Europe effrayée tourne ses beaux
yeux vers les bords fleuris qu'elle a quittés malgré elle; sa main
droite se retient à la corne du taureau , sa main gauche retient sur
son flanc sa robe blanche, dont les plis flottent au gré des vents. Le
livre ive est tout rempli d'histoires guerrières ou touchantes. Cadmus,
par ordre d'Agénor, s'en va chercher au loin la belle Europe; il erre,
mais en vain, jusqu'aux limites du monde; mais qui pourrait décou-
vrir les larcins de Jupiter? Enfin, une blanche génisse, ainsi l'a dit
l'oracle, a conduit Cadmus jusqu'aux bords du Céphyse; le dragon,
fils de Mars, s'en vient à la rencontre de Cadmus; Cadmus tue le
dragon : il sème les dents du monstre dans un large sillon : ô pro-
dige ! c'est une moisson d'hommes tout armés ! A peine sortis de
BEVUE DE PARIS. 253
terre, ces fils du dragon se battent entre eux jusqu'à ce qu'il n'en
reste plus que cinq pour bâtir la ville de Thèbes. Heureux Cadmus,
si son fils Actéon eût pu échappera son triste sort! — Le soleil est au
déclin de sa course, Actéon, fils de Cadmus, revient de la chasse, et
il cherche le repos sous d'épais ombrages, au bord d'une source
limpide. Cependant la déesse des bois, Diane, vient pour baigner
son beau corps dans cette onde; la déesse confie à ses nymphes ses
armes, son javelot, son carquois détendu, la robe dont elle s'est déjà
dépouillée; deux nymphes détachent la chaussure de ses pieds; une
jeune nymphe, les cheveux épars, relève d'une main exercée les che-
veux de là déesse; ses nymphes imitent l'exemple de Diane, et se plon-
gent dans la fontaine, quand tout à coup elles poussent un cri d'effroi !
un mortel les a vues ! elles se pressent en tremblant autour de Diane,
et lui font un voile de leur corps. — Actéon est changé en cerf; il
est dévoré par sa meute hurlante. Actéon meurt sous le courroux de
Diane.
Voici venir ensuite Tirésias , que Junon rend aveugle pour avoir
été favorable à Jupiter. Tirésias, l'habile devin, avait eu de la blonde
Liriope un jeune enfant nommé Narcisse. Déjà cet enfant avait vu
une année s'ajouter à ses trois lustres; l'enfance et la jeunesse sem-
blaient l'embellir à la fois ; toutes les nymphes brûlaient d'amour
pour le beau Narcisse; mais aux grâces les plus tendres il joignait
de superbes dédains. Malheureux enfant, que devaient perdre son
dédain et sa beauté ! Un jour qu'il revenait de relancer le cerf timide,
Narcisse fut aperçu par cette nymphe curieuse et triste qui écoute,
pour les redire en soupirant, toutes les paroles; mais Echo n'était
pas encore un vain son perdu dans les airs, c'était une belle nym-
phe qui fut prise d'amour pour ce jeune homme; elle suivait furti-
vement la trace de ses pas, et répétait tendrement toutes ses pa-
roles; l'ingrat Narcisse ne vit pas cette belle affligée, et elle se retira
au fond des bois, dans les antres solitaires : pauvre voix, qui se
plaint au loin dans mille accens entrecoupés ! — A la fin, vint le tour
de Narcisse. Dans un frais vallon , une fontaine limpide roulait ses
eaux tranquilles parmi les fleurs. Jamais le berger n'avait plongé sa
main brûlante dans ce cristal ; jamais la chèvre n'était venue se désal-
térer à cette onde; jamais la brebis des champs , l'oiseau des bois , la
moindre feuille que le zéphyr détache de l'arbre, n'avait troublé la
pureté de ces eaux. Un frais gazon bordait ce limpide miroir; de vieux
arbres le défendaient contre le soleil ou contre le jour. Narcisse,
haletant et fatigué , se repose au bord de cette onde; il y veut étan-
TOME XLVIII. nÉCEMDRE. 18
254 REVUE DE PARIS.
cher sa soif ardente; mais pendant qu'il penche sa tête bouclée sur
le cristal, ô quelle joie! il admire une charmante figure qui le re-
garde : quels yeux brùlans! quelle ondoyante chevelure! quel sou-
rire! quel frais visage! A cette vue, Narcisse comprend enfin l'amour!
il sourit à cette beauté inconnue, on lui rend sourire pour sourire; il
tend les bras, on lui tend les bras; mais aussi, il s'en va, et alors
s'en va l'image; il s'irrite, et l'image s'irrite. — Narcisse est amou-
reux d'une ombre, de l'ombre même de sa beauté! Plaignez Nar-
cisse, plaignez l'insensé qui succombe à son amour; enfin , Narcisse se
jette dans la fontaine. Les naïades pleurèrent leur frère, les dryades
le pleurèrent aussi; Écho redit leurs gémissemens plaintifs. Cepen-
dant, sur ce gazon, quia servi de lit au beau jeune homme, s'élève
une fleur couleur de pourpre entourée de feuilles blanches, et qui s'ap-
pelle narcisse.
Silence ! Thèbes célèbre les fêtes de Bacchus ; toute la ville est
dans la joie, seules les filles de Minée refusent de rendre au dieu
les honneurs qui lui sont dus. En vain le prêtre ordonne de célé-
brer les mystères, d'abandonner les travaux commencés; les filles
de Minée, au lieu de se parer pour la fête et de brûler l'encens,
s'amusent à raconter des histoires, en travaillant à leur ouvrage ac-
coutumé. L'une raconte l'histoire de Pyrame et Thisbé, et la triste
fin de ces chastes amours; l'autre raconte les amours de Mars et
Ténus; Alcithoé célèbre le jeune Salmacis enlevé par les nymphes;
mais tout à coup les travaux et les récits profanes des filles de Minée
sont interrompus par un grand bruit de tambours. La flûte recourbée
et l'airain sonore retentissent dans ce palais épouvanté; le fuseau
fait place au thyrse; les métiers s'entourent de pampres; le palais
s'écroule à la voix de Bacchus, et les filles de Minée, tout à l'heure
si fières et si rebelles , ne sont plus que d'ignobles chauves-souris. —
Vous avez encore , dans ce quatrième livre , l'histoire d'Andromède,
sauvée par Persée. La jeune et belle Andromède , pour expier l'or-
gueil de sa mère, était attachée à un rocher sauvage. On l'eût prise
pour une statue de marbre, sans les larmes qui coulaient de ses
yeux. Persée fend les airs de ses ailes d'emprunt; il s'approche d'An-
dromède : « Non , dit-il, tu n'es pas faite pour ces indignes liens. »
Aussitôt le combat commence entre le jeune Persée et le monstre
ailé qui menace Andromède. Persée, vainqueur, élève trois autels de
gazon : à Mercure, à Minerve, à Jupiter. Il emmène avec lui la belle
Andromède, digne prix d'un si noble exploit. L'hymen et l'amour
allument leurs flambeaux. Les parfums brûlent en vapeur au-dessus
REVUE DE PARIS. 255
du feu sacré; les lambris sont chargés de guirlandes. Le luth, la lyre,
la flûte et le chant s'unissent pour célébrer cet heureux jour. Tel
est le vaste poème des Métamorphoses. — Cette histoire de toutes
les passions, de toutes les haines, de toutes les vengeances, de
tous les amours des dieux, se déroule ainsi sans fin, et tou-
jours dans le même vers élégant, hardi, souple, harmonieux.
Que d'histoires variées ! et comme ces dieux ressemblent aux hom-
mes ! Là, Minerve change en araignée la pauvre Arachné , plus ha-
bile que la déesse. Plus loin, Àiobé , mère malheureuse, est changée
en rocher, pour s'être comparée à Latone; le satyre Marsyas
est changé en fleuve; Pélops, qui pleure sa blanche épaule, reçoit
des dieux une épaule d'ivoire, en échange de l'épaule qu'il a per-
due. Entendez-vous dans les bois cette voix plaintive? c'est Philo-
mèle qui se plaint de Térée. Arrive ensuite l'histoire de Médée,
ce sanglant poème tout rempli de fureurs, de trahisons, de ven-
geances ; et notre poète en pouvait d'autant mieux parler qu'il avait
fait une tragédie de Médée. Cette tragédie avait fait couler bien des
larmes : on la citait comme l'honneur du théâtre latin. Ce terrible
poème de Médée est remplacé par la touchante histoire du jeune Icare,
et l'histoire plus touchante encore de Philémon et Baucis, les deux
vieillards résignés à la pauvreté, dignes de donner l'hospitalité à Ju-
piter. Vous savez le reste de ce long poème, qu'on appelle les Méta-
morphoses, la lutte d'Hercule et d'Achélous, la mort de ce héros demi-
dieu sur le mont OEta, brûlé par la robe du centaure, et enfin son
apothéose, quand il a dégagé la meilleure partie de lui-même de sa
dépouille mortelle. Enfin, voici venir le malheureux Orphée , chantre
divin, qui perd deux fois son Eurydice. Même après Virgile, Ovide
a trouvé le moyen de chanter Orphée. Levez les yeux : un aigle im-
mense enlève un enfant craintif. C'est Jupiter qui enlève Ganimède.
Plus loin, Pygmalion anime la statue, son chef-d'œuvre. Le bel
Hyacinthe n'est plus qu'une douce fleur. Adonis est changé en ané-
mone. — Pour varier un peu toutes ces douleurs , le poète nous ra-
conte Midas chargé d'oreilles d'âne, Apollon et Neptune bâtissant les
murailles de Troie , les noces de Thélis et de Pelée , la description du
palais du Sommeil, puis le combat des centaures et des lapithes,
puis la mort d'Achille; de ce héros dont la gloire remplit l'univers,
il reste à peine de quoi remplir l'urne funèbre. Lui mort, son bou-
clier soulève encore des batailles. On peut voir les deux rivaux,
Ulysse, Ajax , se disputant les armes d'Achille. Pauvre Troie ! elle
jette çà et là toutes ses misères. Alors commencent les voyages
18.
256 REVUE DE PARIS.
d'Énée. Ses vaisseaux sont changés en nymphes. Ovide, cette fois
encore, n'hésite pas à emprunter son héros à Virgile. — Circé vient
ensuite, escortée de ses enchantemens; elle change en oiseaux les
compagnons de Diomède; Scylla est changée en rocher. Mais enfin ,
après les fables grecques arrivent les fables romaines, arrivent,
avecÉnée, les héros de la république, Romulus, Numa, et enfin
Jules César. La mort de César fut annoncée par de tristes présages :
au milieu du nuage sanglant qui couvrait le ciel , on entendit un bruit
d'armes invisibles; dans le forum, autour des maisons et des tem-
ples, des chiens hurlèrent pendant la nuit; Rome trembla sur ses
fondemens. — Ici s'arrête ce vaste poème de la mythologie romaine.
Jamais Ovide n'avait porté plus loin la toute-puissance ingénieuse de
ce beau langage; jamais il n'avait parcouru d'un pas plus ferme une
plus longue carrière, car ce n'est pas sans motif qu'il s'écrie à la fin
de son poème : « Enfin, voici une œuvre achevée, œuvre immortelle,
que Jupiter lui-même ne saurait détruire. Vienne maintenant la mort
me coucher dans ma tombe, mon nom ne saurait mourir. »
Dans un second article, nous retrouverons Ovide sous un double
aspect poétique, — dans ses amours et dans ses malheurs. Eh!
quelle mine fut jamais plus féconde, Y An d'Aimer et les Tristes?
Jules Janin.
RAFIN ET SOUCHARD
r.
Le père de Rafln était tailleur; le père de Souchard était racoleur,
et le racoleur et le tailleur étaient logés au Palais-Royal , dans l'aile
qui s'ouvre sur la rue Vivienne. Ils occupaient avec leurs familles le
dernier étage de la maison, situation charmante, pleine d'air, d'où
l'on découvre, quand on est logé sur le devant, le parallélogramme
entier du jardin, et, selon les diverses heures du jour et les acci-
dens des saisons, des arbres tantôt verts, tantôt jaunes, tantôt ama-
rantes; une eau frissonnante qui s'épanouit en éventail, des groupes
roses d'enfans, des touffes de fleurs, des vieillards causeurs comme
les vieillards de Salente; un tapis de gazon , ras comme un velours,
et le soir, la nuit, mille tableaux changeans. Qui n'a pas vu le Palais-
Royal du haut des galeries qui le couronnent , ne connaît pas même
le Palais-Royal à demi.
Sur la porte de l'appartement de Rafin on lisait : Rafin , tailleur;
sur la porte de Souchard , rien que ces mots : Souchard , ancien mi-
litaire. Un étranger n'aurait pas deviné le sens profond et caché de
cette indication. Souchard, qui l'avait formulée, la trouvait suffi-
samment claire pour les jeunes gens sans argent et qui désespéraient
d'en obtenir de leur père ou de leur oncle. Ces jeunes gens ne sa-
vaient que trop ce que signifiait ce titre gravé en noir dans l'épais-
seur bombée du cuivre. Dès qu'ils étaient entrés dans l'appartement
258 REVUE DE PARIS.
de M. Souchard , on les toisait , on leur tàtait les côtes, on leur écar-
quillait les doigts des pieds, on leur frappait vigoureusement sur le
dos, on les faisait tousser, et ensuite on leur mettait cinquante écus
dans le creux de la main. Trois jours après, ils marchaient au pas
sous la baguette d'un sergent.
Raûn avait un ûls qu'on nommait Théodore, ou présent de Dieu,
en français ; Souchard avait aussi un fils qui avait pour nom Victor,
nom sonore, dans lequel le père Souchard voyait moins l'appellation
protectrice d'un saint que toutes sortes de grandeurs militaires ima-
ginables; victorieux, victoire, vainqueur. Son ûls serait victorieux,
il serait vainqueur, puisqu'il serait militaire comme lui; et, de fait,
il avait quelque raison de croire à l'avenir belliqueux de cet enfant,
qui, à quinze ans, était déjà un jeune homme charmant, vif comme
un poisson, au regard de feu, ayant presque des moustaches, et
marchant le jarret tendu comme un garde-française. Victor Souchard
promettait d'être, à défaut d'un grand capitaine, un magnifique
tambour-major. Son père le gâtait peut-être un peu trop; mais il se
disait que les grands capitaines futurs commencent tous par casser
les vitres et détériorer les meubles. Ils insultent les voisins, jettent
des chats dans les puits , décrochent les lanternes , coupent les cor-
dons de sonnette. Bayar.l a ainsi commencé, pensait Souchard; mon
Victor ressemble à Bavard. 11 lui disait parfois d'un ton grave :
« Victor, tu tends des cordes aux vieillards pour les faire tomber sur
le nez, tu leur mets des cailloux dans les poches; c'est mal , on ne se
conduit pas ainsi. Va plutôt derrière un arbre du jardin , aie des
ciseaux, et si tu remarques qu'une queue poudrée déborde un peu,
crac! tu la coupes et tu vas plus loin. Tu insultes aussi les jeunes
filles que tu rencontres; tu les pinces jusqu'au sang. Malheureux!
quand tu en verras une qui te plaira , va à elle, prends-la par le cou,
et embrasse-la, Victor! »
Et Victor profitait d'aussi sages remontrances; il était devenu , en
grandissant, la terreur du Palais-Royal. Soit conformité d'âge, soit
habitude de vivre sur le même palier, Victor Souchard et Théodore
RaGn étaient fort bien ensemble. Théodore était la seule créature
que Victor respectât. La pitié avait peut-être sa part dans cette affec-
tion , du reste partagée avec usure. Théodore était contrefait; ses
jambes, dont le développement était en retard , n'avaient pas la force
de soutenir son buste. Il résultait de cette constitution informe que
Théodore avait le visage pâle, les cheveux d'un châtain soyeux, le
sourire triste, mais intelligent. C'était un bossu moins la bosse . Il ne
REVUE DE PARIS. 259
marchait pas; assis dans un fauteuil fort bas, il passait ses journées
à découdre les habits , trop peu adroit encore pour être d'une plus
grande utilité à son père. Quand il avait travaillé à la satisfaction de
l'atelier, on le portait sur la terrasse, au soleil , et de là il se réjouis-
sait à voir les promeneurs du jardin. Ordinairement on lui procurait
cette joie à midi, et c'est alors que son ami Victor Souchard montait
et lui racontait ses exploits de la veille. Comme il était rare que les
brillantes équipées de Victor n'eussent pas pour base la dextérité de
ses mains, l'élasticité de son corps ou la vélocité de ses pieds, Théo-
dore faisait un triste retour sur lui-même, soupirait et admirait son
ami Victor :
— Quoi! tu as passé sur deux ponts sans payer? Que tu es heu-
reux ! Tu as décroché de leurs poteaux quatre réverbères! tu as fait
culbuter dans la boue un sergent des gardes-françaises! Mais tu es
le plus brave des hommes! Laisse-moi voir ton pantalon déchiré. Je
ne suis pas jaloux; mais si l'on me donnait à choisir entre le roi de
France et toi , je sais bien le choix que je ferais.
Nous n'avons pas encore dit que ces deux jeunes gens étaient nés
un peu avant la révolution française , à cette époque malsaine qui
n'était plus même le xvine siècle, sans être le xixe. Il y avait un roi,
et il n'y avait plus de royauté. Il n'y avait jamais eu tant de littéra-
teurs, et jamais moins de littérature; plus de passé, point d'avenir.
Confusion de mœurs et d'usages : les uns portaient la queue, la
poudre, l'habit brodé à paillettes; les autres avaient déjà revêtu le
large et sérieux habit maron venu d'Amérique, le chapeau sans ga-
lons et presque les bottes. C'est au Palais-Royal surtout que ce mé-
lange d'opinions, d'habits, de goûts, se produisait avec une diversité
inépuisable pour la distraction de notre pauvre Théodore KaOn.
Quoique peu à l'aise, son père lui avait donné des maîtres de langue
et de dessin. 11 se consolait par les arts des privations d'aller, de
marcher, de courir. Sa philosophie se formait peu à peu; elle se dé-
veloppait et répandait ses parfums à l'ombre, comme les Heurs d'un
violet tendre dans les profondeurs des forêts. S'il eat eu quarante
ans, le reste de sa vie se fût paisiblement écoulé; mais il n'en avait
que dix-sept; et quand, du haut de sa rampe de marbre taillé à jour,
il apercevait autour du bassin du jardin, entre les arbres chargés de
panaches dont la senteur montait jusqu'à lui, quelque belle provin-
ciale, rose, ardente de tournure, aux lèvres ouvertes, aux mains
potelées, il avait du feu dans les veines, il la couvait du regard, il lui
donnait un nom, il 1 aspirait par ses désirs, il en rêvait la nuit.
260 REVUE DE PARIS.
Un jour qu'il était livré à l'une de ces extases mêlées de ravisse-
ment et de douleur, Victor lui frappa sur l'épaule et lui dit :
— Théodore, suis mon doigt ; compte les arcades, à la vingtième
arrête-toi; maintenant monte du regard jusqu'au premier étage :
que vois-tu?
— Je vois un café.
— Au fond du café, que vois-tu?
— Une femme au comptoir.
— Comment est-elle?
— Elle est brune.
— Mais est-elle jolie?
— Je ne puis pas distinguer d'ici.
— Tiens, prends cette lunette, et regarde encore. Eh bien! Théo-
dore, comment est-elle?
— Mon ami, répondit Théodore, elle est très-belle, mais elle est
très jeune.
— Alors elle est doublement belle. Elle a seize ans, elle s'appelle
Fanchette, et elle sera ma maîtresse.
— Ta maîtresse !
Théodore frémit à ce mot; il fut sur le point de s'écrier : Est-ce
que tu ne me la prêteras pas un peu? Ce mot l'avait renversé; une
maîtresse! Et Victor aura cette femme pour maîtresse, il touchera
ces beaux cheveux, ces belles épaules, il parlera tout près de cette
bouche si fraîche. Tout cela, parce qu'il peut marcher ! Qu'ai-je donc
fait à Dieu, pour n'avoir pas des pieds qui me mènent où je veux aller?
Il enviait alors les oiseaux qui volaient de croisée en croisée tout le
long des galeries du Palais-Koyal; il mettait son ame sans ailes sur
leurs ailes, et il leur disait : Allez auprès du bassin, effleurez cette
eau, courbez pour moi ce gazon, jouez autour de cette branche,
posez-vous sur cette place où il y a du soleil , allez sur le bord de
cette fenêtre et rapprochez-vous de Fanchette. Résolument Théodore
aimait Fanchette, qui, selon la mode du temps, avait alors les bras
nus, les cheveux légèrement ondoyés de poudre, le sein aux deux
tiers découvert; choses gracieuses qu'elle relevait encore par son
sourire, sa causerie d'abeille, son affabilité pour tous les habitués
de son café, qui était aussi un estaminet, il faut le dire avec dou-
leur. Elle n'était pas incommodée cependant de cet éternel brouillard
de tabac amassé sur ses cheveux : derrière ce nuage qui voilait son
olympe de flacons, de tasses dorées et de soucoupes, elle semblait
la divinité de l'endroit ; on l'adorait en effet. Son comptoir était en-
REVUE DE PARIS. 261
touré d'admirateurs qu'elle avait l'art de retenir dans les limites de
la galanterie. Chacun s'en allait content; mais nul n'avait le droit de
l'être plus qu'un autre, excepté peut-être Victor Souchard, s'ii ne
s'était pas trop vanté auprès de son ami Théodore. Ce doute est rai-
sonnable, car Souchard était devenu un beau modèle de fatuité. II se
flattait de tuer les hommes comme des mouches et d'être l'amant de
tomes les femmes âgées de moins de vingt-deux ans. Cependant
Théodore avait souvent aperçu Victor parlant à Fanchette un peu
plus intimement que les autres cliens de l'estaminet. Il se disait avec
une soucieuse conviction : — Elle l'aime, oui, elle l'aime; — et il se
maudissait.
— Je pars, vint lui dire un jour Souchard, mon père ne veut plus
de moi; il prétend que j'ai acheté six hommes dont je ne lui ai pas
rendu compte. Nous nous sommes disputés. Il s'est porté envers moi
à des extrémités fâcheuses. Je lui ai donné un soufflet. Bref, voilà
ma feuille de route : je vais à Brest. Là je m'embarquerai pour les
Indes. Tu comprends que je suis enrôlé dans la marine militaire; je
suis soldat-matelot. Embrassons-nous, mon pauvre Théodore, et
pense à moi toutes les fois que tu verras du haut de ton balcon une
belle nourrice ou quelque petit scélérat de vieux avec une queue.
— Et Fanchette? osa lui demander Théodore, l'emportes-tu avec
toi?
— Non , mais à mon retour je l'épouserai ; je le lui ai promis ; nous
nous le sommes juré; je lui ai donné une bague; elle m'a donné de
ses cheveux. Begarde.
Victor Souchard sortit de sa poche une corde de tabac à chiquer,
croyant tenir les cheveux de Fanchette. — Ces cheveux ne me quitte-
ront jamais, poursuivait-il, jamais. Tiens, c'est du tabac!
Théodore soupira.
Souchard déchira le tabac avec ses dents et mit le reste dans sa
poche.
Après s'être embrassés encore une fois, les deux amis se séparè-
rent, Victor, joyeux comme s'il était déjà de retour, Théodore, le
visage humide de larmes, comme s'il avait dû ne plus revoir Victor.
II.
L'absence de Victor Souchard se prolongea au-delà du terme
prévu; le vaisseau qu'il montait faisait de longues stations dans les
262 REVUE DE PARIS.
ports de nos possessions de l'Inde, alors convoitées avec acharne-
ment par les Anglais. Victor amassait dans le cours de cette cam-
pagne des trésors d'anecdotes à raconter au pauvre Théodore quand
il reverrait le Palais-Royal, s'il le revoyait un jour. Que de mer-
veilles l'avaient frappé depuis bientôt quatre ans qu'il était absent de
Paris! Les bayadères nues, les pagodes sonnantes, les palais de
jonc, les temples de porcelaine; Théodore se refuserait d'y croire.
De son côté, Théodore préparait aussi un grand étonnement à son
ami Souchard. Un soir qu'il s'était suspendu par la force des poi-
gnets jusqu'aux bords de la balustrade de sa terrasse, pour mieux
voir sans doute la charmante limonadière, la tète lui tourna, ses
doigts fléchirent, le buste entraîna les jambes, et il fut précipité par
son propre poids du haut de la maison dans le jardin. L'étourdisse-
ment de la chute le laissa sans connaissance sur le sable. On le crut
mort. Les marchands voisins l'ayant reconnu le montèrent chez lui;
mais son père fut si douloureusement affecté de le voir dans cet état,
qu'il eut une soudaine attaque d'apoplexie dont il ne revint pas. Ce-
pendant Théodore Rafin n'était pas mort ; ses membres étaient démis
seulement; au bout de trois jours il n'était plus malade que de la
fièvre. Cette fièvre fut longue; elle aggrava la faiblesse de Théodore
au point de l'obliger à garder le lit pendant un mois. Quand il fut
enfin guéri, on s'aperçut, non sans une surprise inexprimable, qu'il
avait grandi d'un pied, que ses jambes n'étaient plus contrefaites, et
qu'enfin il était, sinon un bel homme comme Victor Souchard, du
moins un gentil jeune homme, souple, bien pris, et plein de grâces
fines et naturelles.
Le premier usage qu'il fit de ses jambes, fut, on le pense bien,
de descendre dans ce jardin qui avait été si long-temps le bonheur
de ses yeux et la joie de son cœur. Ceux qui sortent du purgatoire
après une longue résidence pour entrer dans le paradis, ne doi-
vent pas être plus ravis que le fut Rafin en parcourant ces quatre
galeries, éblouissantes comme quatre lames d'or autour d'un dia-
mant. Il ne détaillait pas encore ses jouissances , c'eût été impossible;
mais il était heureux. Les boutiques, les grilles, le jardin, les sta-
tues, l'enveloppaient d'une fascination profonde; c'était l'aveugle
qui retrouve la vue. Il supposait à peine qu'il y eût quelque chose de
remarquable au-delà des limites de ce merveilleux endroit où il
était né.
Sans être entièrement revenu de sa surprise, dès qu'il put mettre
un peu d'ordre dans ses idées, il se rendit au café de Fanchette, la
REVUE DE PARIS.
maîtresse de son ami Souchard. Ses artères battirent sous sa peau
quand il se trouva en présence de cette délicieuse créature dont il
avait tant de fois rêvé l'image. Il s'imagina que son émotion était
visible à tout le monde dans un endroit où l'on distinguait à peine,
tant la fumée du tabac était opaque, — les lumières du lustre suspendu
au plafond. Ame honnête et candide, il alla jusqu'à se reprocher son
admiration pour une femme sur laquelle Souchard avait jeté les
yeux. Quand il se présenta au comptoir pour payer sa consomma-
tion , il lui sembla que son argent portait l'empreinte de sa pensée.
Cependant il osa dire un jour à Mlle Fanchette :
— Voilà bientôt cinq ans, mademoiselle Fanchette, que M. Victor
Souchard est absent,
— Qu'est-ce que M. Souchard? répliqua-t-elle; n'est-ce pas, par
hasard, le chasseur de M. le prince de Soubise?
— Souchard , mademoiselle, est ce jeune homme que vous aimez.
— Que j'aime 1 moi ? je ne m'en souviens pas.
— C'est le fils d'un militaire logé tout près d'ici, un beau garçon!
— Ah! oui, qui consomme beaucoup d'eau-de-vie?
— Qui est aux Indes, mademoiselle.
— J'y suis, maintenant... Pierre! interrompit-elle , voyez ce que
désire le n° 10.
Si Rafln fut blessé au cœur de l'indifférence de Fanchette pour un
homme qu'elle avait promis d'épouser au retour, d'un autre côté,
il n'osa pas s'avouer qu'il était heureux d'avoir ce rival de moins au-
près d'elle.
On ne saurait dire l'étendue qu'avaient acquise ses idées depuis
qu'il avait la faculté de parcourir ce monde enchanté du Palais-Royal,
sur lequel il était resté si long-temps suspendu comme une toile d'arai-
gnée au-dessus d'une belle fleur. «Ne fût-ce que pour l'aimer encore
davantage, si c'est possible, je veux connaître ce qui l'entoure; je tiens
à le comparer au reste de Paris, que je n'ai pas encore vu. » Ainsi
se parla un jour Rafin en se dirigeant vers l'une des grandes issues
du jardin. Il allait en sortir, quand un homme vêtu de noir, l'arrê-
tant poliment, lui dit :
— Monsieur Rafin , j'ai été l'ami de feu votre père , et, à ce titre,
je dois vous prévenir que si vous sortez du Palais-Royal, où aucun
débiteur ne peut être arrêté, vous serez aussitôt saisi et conduit en
prison. Je suis huissier; voici la preuve de ce que j'ai l'honneur de
vous dire. Votre père a laissé en mourant pour deux cent millo livres
de dettes, et comme vous avez accepté son héritage, c'est à vous de
264 REVUE DE PARIS.
payer ses dettes maintenant. Les créanciers de votre père , qui sont
aujourd'hui les vôtres, ont obtenu contre vous cette sentence. Faites
un pas de plus, et vous allez en prison pour toute votre vie.
Rafln fut foudroyé. Il remercia l'huissier de son bon avertisse-
ment, et il rentra dans le Palais-Royal, d'où il n'avait plus le droit
de sortir, à moins qu'il n'eût les moyens de payer un jour deux cent
mille livres.
C'était maintenant à sa philosophie à s'arranger un sort heureux
au milieu de cette captivité. Puisque je suis né au Palais-Royal, se
dit-il avec résignation, j'y vivrai et j'y mourrai. Comme tous les en-
fans de ceux qui ont fait de notables banqueroutes , Rafin avait de
quoi vivre à l'aise, môme sans trop travailler. Mercier raconte que
Rafln allait régulièrement prendre son déjeuner chez Nivet, au coin
de l'un des porches du Palais-Royal, là où probablement se trouve
aujourd'hui le magasin de comestibles du Gourmand, où est Corcelet.
Ce M. Nivet, qui légua son établissement à sa veuve, s'était établi
en cet endroit un peu avant la grande révolution.
Après son déjeuner, Rafin se promenait pendant une demi-heure,
l'été, dans l'allée où est, de nos jours, la Rotonde, et il s'asseyait
ensuite sur un des bancs placés le long de cette allée, à l'abri des
murs. On ne lisait pas encore les journaux dans le jardin , mais on
s'y réunissait pour exhaler tout ce qu'on savait et tout ce qu'on ne
savait pas en politique. Les philosophes râpés, les économistes dé-
chaussés, les littérateurs sans libraires, les écrivains de tous les
ordres mendians , les rentiers , les partisans de Mesmer, les acteurs
sans engagement, vingt mille étrangers, autant de filous, passaient,
s'arrêtaient, causaient sous ces arbres qui sont aujourd'hui de la
taille qu'ils avaient alors et qu'ils auront présumablement toujours.
A deux heures, Rafin montait jouer aux échecs chez le fameux Vi-
tard, qui fit une partie par correspondance avec un roi du petit
Mogol, laquelle partie dura treize ans et sept mois, et fut gagnée par
Vitard, nommé depuis sa victoire Vitard-Mogol. Jusqu'à trois heures,
Rafin jouait ou regardait jouer aux échecs. A cinq heures, il allait
dîner au Rocher de la petite Provence. Et quand les lanternes s'allu-
maient, il se rendait sous les galeries de bois, le rendez-vous le
plus curieux du globe avant et depuis la révolution ; corridor de
luxe et d'obscénité qui n'était plus qu'une ombre de sa gloire en 1829,
époque à laquelle il fut démoli pour faire place à cette ennuyeuse et
belle galerie de verre. Nos pères ont vu, dans toute sa magnificence,
cette superbe ruche où bourdonnaient, jusqu'à trois heures de la
BEVUE DE PARIS. 265
nuit, des femmes vêtues de gaze, enveloppées d'une vapeur de
mousseline, montrant leurs cheveux, leurs jambes, leurs épaules,
leurs bras nus, leurs dents insolentes, leurs yeux de gazelle,
se tenant trois par trois comme les grâces, allant seules comme
Vénus, ou par groupes comme des vestales; ayant devant elles de
vieilles femmes qui avaient été belles à la prise de Mahon, derrière
elles des hommes qui les flairaient, des provinciaux piastres, des
Italiens haletans, des colons de Saint-Domingue plus noirs que leurs
nègres , beaucoup d'Orientaux. Rafln ne se lassait pas de ce spec-
tacle. Seulement le jeudi il allait aux Français, surtout quand on
donnait Mahomet de M. de Voltaire. Il prodiguait ainsi les fleurs de
son adolescence à ces distractions qu'il avait à sa portée, à ces res-
taurans fameux qu'il visitait alternativement selon les saisons, à ces
galeries ravissantes, et à trois théâtres, le théâtre de Pierre, le théâtre
du Palais-Royal et le Théâtre-Français.
Quoiqu'il aimât toujours de plus en plus Fanchette, il s'abstenait
d'aller la voir, de peur de trahir la sainte cause de l'amitié. Il ne sa-
vait trop s'il se désespérerait pour lui ou pour son ami, quand on lui
dit qu'un officier de Royal-Cravate était sans cesse accoudé sur le
comptoir de la gracieuse Fanchette.
Un beau jour, ce fut véritablement un beau jour, Souchard arriva;
il entra chez Rafln, prit son ami dans ses bras et l'éleva trois fois
pour se convaincre qu'il n'était plus difforme. Quant à lui, Souchard,
il avait six pieds ; c'était un homme magnifique; malheureusement il
avait perdu un œil.
— Tu as devant toi, Théodore, le premier sergent d'artillerie
d'une frégate française qui faisait partie de l'escadre commandée par
le bailli de Suffren. Je reviens de Pondichéry.
— Où vous vous êtes battus bravement avec les Anglais, reprit
Rafin.
— Tout juste. Les journaux t'ont déjà informé, je le vois.
— Et les Anglais, continua Rafin, sont restés maîtres du champ
de bataille.
— Ce n'est pas sans peine toujours. Ils ont laissé huit mille des
leurs sur le carreau.
— Cinq mille , interrompit Rafin.
— Oui, cinq mille. Mais comme tu es bien renseigné! Nous avions
en outre les Marattes pour auxiliaires. De fiers soldats!
— Et leur chef se nomme Ilyder-Aly.
— Ah ça! tu ©a sa\6 autant que moi» Rafin.
■266 REVUE DE PARIS.
— Son fils, c'est Tippoo-Saëb.
— Par la sainte-barbe! tu étais donc à Pondichéry?
— A huit heures du matin vous attaquâtes la ville qui est en-
tourée de murs; vous aviez en face le palais du gouverneur, qui a
trois portes et cinq cents croisées ; une construction orientale.
— Rafin! Rafin! tu es allé à Pondichéry ! Tu en sais plus que moi
qui servais dans le bataillon de Tippoo-Saëb, le ûls d'Hyder-Ali.
— Tippoo-Saëb est un joli homme, dit Rafin; un peu jaune-
citron comme sont les Indiens, mais élégant, fier, l'œil doux, mâchant
toujours quelque chose. La poignée de son sabre est d'ambre et ses
babouches sont grises. Il parle un peu gras.
— Comment sais-tu cela? Moi qui ai perdu l'œil gauche pour lui,
je ne l'ai jamais aperçu. Tu es donc un sorcier.
— Je ne suis pas sorti du Palais-Royal depuis ton départ, depuis
six ans. Mais j'ai été témoin du siège de Pondichéry, au théâtre de
M. Pierre, et j'ai vu se promener ici, dans le jardin, Tippoo-Saëb
lui-même, le 61s d'Hyder-Ali. Il prenait son café chaque après-midi
dans la galerie d'Orléans. Une fois je lui ai rapporté son mouchoir
qu'il avait oublié sur un banc.
— Ainsi, acheva Souchard, sans sortir du jardin, tu as vu Pondi-
chéry, tu as fait la campagne de l'Inde , tu as parlé à Tippoo-Saëb !
et tu n'as pas perdu un œil ! Non , tu ne me persuaderas pas que tu
n'as jamais mis le pied hors du jardin du Palais-Royal.
— Pour t'en convaincre , Souchard, je te dirai que la première
année de ton départ, M"e Fanchette t'avait déjà oublié; que la seconde
année elle s'est fait. courtiser par un officier de Royal-Cravate; la
troisième par un cent-suisse; la quatrième par un dragon de Ma-
dame; la cinquième par un garde-du-corps; et pour la sixième
année, qui est la présente, je crois que la place est occupée et
chaudement défendue par un sous-lieutenant dans les gardes fran-
çaises.
— Pas possible! s'écria Souchard en colère; d'abord je tuerai le
sous-lieutenant au troisième dégagement, et j'épouserai ensuite
Fanchette pour que personne n'en approche plus.
Le moyen était doublement héroïque. On va voir si Souchard l'em-
ploya.
— D'abord, Rafin, mène-moi chez le meilleur tailleur de Paris.
— Le meilleur tailleur est celui de la boutique à côté, répondit
Raûn.
— Chez le meilleur cordonnier.
REVUE DE PARIS. 267
— C'est en face, dans le jardin.
— Chez une fameuse lingère.
— La porte à droite , dans le jardin.
— Chez le meilleur coiffeur de Paris.
— Au bas de la galerie, dans le jardin.
— Tu plaisantes, RaOn. C'est donc la maison du bon Dieu , le Pa-
lais-Royal !
— Et la maison du diable.
— Désigne-moi encore un bijoutier, un étuviste, un gantier, un
chapelier.
— Le bijoutier est au n° 87, dans le jardin; l'étuviste, n° 12; le
gantier et le chapelier, même maison n° 60; toujours dans le jardin.
— Puisqu'on y trouve tant de choses, j'y trouverai aussi une
femme, ajouta Souchard en se dirigeant vers le café de Fanchette,
où il se montra dans tout l'éclat de sa nouvelle parure.
Le premier acte de Souchard fut d'aller donner un soufflet à un
jeune homme qui causait familièrement avec Fanchette au bord du
comptoir. Le jeune homme riposte , on échange des coups de canne;
rendez-vous est pris pour un duel à l'épée. Le combat aura lieu le
lendemain au bois de Romainville.
— Tu seras mon second, c'est de droit, s'écria Souchard après
avoir raconté son aventure à Rafin.
— Je ne serai pas ton second , répliqua Rafln , parce que si je sor-
tais du jardin, je serais empoigné par les huissiers.
— Tu as raison, Rafln, j'avais oublié ta position.
Et les deux amis cherchèrent les moyens de se tirer de cette diffi-
culté.
— Parbleu ! nous nous battrons ici , dans le jardin même , dit
Souchard inspiré. L'épée ne fait pas de bruit, et à cinq heures du
matin il n'y a pas un chat dans le Palais-Royal.
L'idée fut trouvée bonne; l'insulté accepta le changement de ter-
rain, et, ainsi que Souchard l'avait promis, il le tua au troisième
dégagement. Il ne se trompa que sur un point : au lieu de tuer un
sous-lieutenant des gardes-françaises, il perça la poitrine à un commis
au sel. Quinze jours après, il épousait Fanchette, et il donnait pour
nouvelle enseigne à l'établissement régénéré, celle-ci : Au Grand
Tipjwo-Sacb.
268 REVUE DE PARIS.
III.
Souchard eut lieu de se repentir de son mariage avec Fan-
chette, qui, de légèreté en légèreté, finit un jour par s'enfuir du toit
conjugal. C'est un enlèvement, disait-on partout. Le malheureux
Souchard ne voulait pas se résigner à croire qu'un tel malheur put
arriver à un aussi bel homme que lui. Il se consola avec son ami
Kafin; mais il fut bientôt obligé de vendre l'établissement pour deux
raisons : l'une, parce que les consommateurs s'éloignaient depuis la
fuite de Fanchette; l'autre, parce qu'il épuisait à lui seul la plus
grande partie des consommations. Fanchette lui avait écrit une lettre
dans laquelle elle lui annonçait son départ pour la Nouvelle-Orléans.
— Je l'aime trop pour ne pas essayer de la ramener, disait Sou-
chard; d'ailleurs, j'ai besoin de prendre du service; je vais m'em-
barquer pour l'Amérique. Veux-tu me suivre? Allons, viens voir le
monde; accompagne-moi.
— Le Palais-Royal est si beau, répliqua Rafin, que je n'ose pas
lui comparer le reste du monde. Je n'en suis pas sorti depuis que je
suis né, et je t'avoue, Souchard, que je n'ai presque plus le désir
daller ailleurs. Raisonne. La France est la plus belle partie de l'Eu-
rope; Paris la plus belle ville de France; le Palais-Royal l'endroit le
plus remarquable de Paris; je l'habite. Pourquoi courir en Amérique,
en Asie, en Afrique? Ici, je vois les costumes de tous les pays, j'en-
tends les langues de toutes les nations, je dîne avec des Malais, je
joue aux échecs avec des Tartares, je cause avec des Orientaux.
L'univers vient me voir, pourquoi irais-je voir l'univers? J'attends
le roi de Perse qu'on dit détrôné; on nous promet le dernier roi de
Pologne pour le printemps prochain.
— Rafin , tu as raison ; mais je veux ravoir ma femme. Je te jure
pourtant , que je la trouve ou non , qu'à mon retour je jetterai l'ancre
pour toujours auprès de toi, foi de Souchard.
Souchard alla s'embarquer à Rrest pour la Nouvelle-Orléans.
II était à peine à dix lieues de Paris, que RaGn reçut un petit billet
parfumé dans lequel on lui donnait rendez-vous au bal de Mrae Ar-
mantois. Les bals de Mme Armantois étaient fameux alors. On y jouait
gros jeu, on y conspirait beaucoup contre la royauté, on y volait un
peu, mais on s'y amusait extraordinairement. L'établissement de
REVUE DE PARIS. 269
Mmr Armantois était dans le prolongement de la galerie où est au-
jourd'hui le cabinet de lecture de la Tente; cet appendice a été dé-
moli; les galeries de bois y étaient adossées; Gomorrhe et ses ruines
ont disparu. Raûn n'hésita pas à aller où l'invitation l'appelait; il avait
besoin d'ailleurs de se consoler du départ de son ami.
Nous ne décrirons pas ce bal, nous ne dirons que le fait épisodique
de la rencontre qu'y lit RaGn. Une femme ôta son masque; c'était
Fanchette; la charmante, la vive, la légère Fanchette.
— Monsieur Rafin, dit-elle à Rafin ébahi, M. Souchard était un
bourru, vous le savez; un buveur, mes flacons le savent; un homme
inquiet, il parlait de m'emmener dans l'Inde, à Pondichéry. Pour en
finir, je me suis évadée, je suis allée non pas à la Nouvelle-Orléans,
mais dans la maison à côté. Voilà trois mois que je suis libre et heu-
reuse; dès que j'ai su que Souchard était parti, je vous ai écrit pour
vous rassurer sur mon sort, vous qui êtes bon, qui ne buvez pas, qui
ne voulez pas aller dans l'Inde et qui m'avez un peu aimée, je crois.
Rafin savait Y Histoire Romaine; il se mit sous les yeux tous les
exemples de chasteté, tous les triomphes de l'amitié, et il finit pat-
baiser la main à Fanchette qui était la perle des bals de Mmc Arman-
tois. Elle était fine comme une civette , jouant des yeux comme de la
taille, ayant une ombre de moustache sur des lèvres de chevreau.
Rafin se dit alors : — Si je lui refuse mon amitié, c'est une femme per-
due; je veux sauver du déshonneur la femme de Souchard. — Il s'aban-
donna à Fanchette avec qui il dansa pendant tout le bal, et d'après
le conseil de laquelle il se mit à jouer à la roulette quand il fut fati-
gué de danser. Rafin gagna cent mille écus, c'est-à-dire cent mille
francs de plus qu'il n'avait besoin pour payer les dettes de son vé-
nérable père. C'était le cas ou jamais de sortir de sa prison. — Ma pri-
son est un paradis, se dit Rafin; pourquoi donnerais-je deux cent
mille francs pour la quitter? Mes créanciers attendent depuis vingt-
quatre ans; ils patienteront encore un peu.
Il est inutile de dire que Rafin , pour arracher la femme de son
ami au déshonneur, lui fit partager sa table et sa fortune.
Changement étrange! Fanchette devint avec Rafin une femme fort
douce, fort rangée, parlant avec décence : il n'y a rien comme les
amans pour inspirer une bonne conduite aux femmes.
Quelques années plus tard , la révolution eut lieu ; Rafin fut forcé
de se faire pauvre, de cacher son argent, et enfin de se cacher lui-
même, de peur d'être pendu comme un aristocrate. Quand il eut réussi
à passer pour un mendiant , c'est-à-dire pour un bon révolutionnaire.
TOME XLVIir. DKCEMIIRE. 1!>
210 REVUE DE PARIS.
il fut nommé président d'un club qui se tenait dans un appartement
voisin du Palais Égalité. Il condamnait à mort sans sortir de chez lui.
Ce fut un grand terroriste, Dieu lui pardonne!
Un matin qu'il s'apprêtait pour assister à un déjeuner frugal et pa-
triotique avec des parmentières, un homme jeta son bonnet rouge
par terre et lui dit en lui mettant la main sur les yeux :
— Devine , citoyen président.
— C'est Robespierre ou Souchard, répondit Rafin.
— C'est Souchard.
— Et d'où viens-tu avec ta jambe de moins?
— Des États-Unis où j'ai aidé les Américains à chasser les Anglais,
Ah! que c'est beau une révolution, RaOn ! Nous avons mis à la porte
tous les gouverneurs anglais.
— Et nous, tous les rois de France dans la personne de Louis XVI.
— C'est plus beau, répondit Souchard, surtout sans sortir de la
France.
— Tu pourrais dire sans sortir de Paris, sans sortir du Palais-
Royal : car la révolution a commencé à ma porte; je prêtai ma chaise
à Camille Desmoulins.
— Heureux Rafin! Mais Dieu t'a donc mis dans un paradis! Je fais
une révolution et tu en fais une dix fois plus belle. La mienne me
coûte une jambe, et la tienne te nomme président d'un club. Heu-
reusement je n'ai pas eu le bonheur de retrouver ma femme aux
États-Unis. Après tout, c'était une femme sans ordre.
— Tu te trompes, Souchard.
— Une coquette.
— Tu la connaissais mal, Souchard.
— Une dépensière.
— Erreur, Souchard.
— Qui m'a livré au ridicule en s'évadant.
— Elle n'a jamais quitté le Palais-Royal, et tu vas la revoir. Seu-
lement je dois te dire qu'elle est ma femme depuis deux ans.
— Ma femme est ta femme, Rafin !
— La glorieuse révolution a détruit les vieilles lois ; on a prononcé
ton divorce pendant ton absence, j'ai épousé ta femme sur l'autel
de la Patrie.
Comme RaGn achevait sa phrase, un citoyen lui présenta une con-
damnation à mort qui avait besoin de la légalisation de sa signature.
Rafin signa; Souchard comprit. Il n'en fut pas moins bien reçu par Fan-
cliette, empressée de courir au-devant de ses moindres désirs. Sa
REVUE DE PARIS. 271
position lui parut d'abord étrange; peu à peu il s'y fit; enfin il la
trouva si agréable, qu'au bout de trois ou quatre ans il voulut en
changer, son caractère étant de ne jamais demeurer où il était bien,
à l'exemple de tant de gens. La révolution finissait. Napoléon allait
illustrer la France en Egypte; une flotte s'armait à Toulon au cri de
vive la république. Souchard n'y tint pas; il s'embarqua comme
artilleur et partit.
Pendant cette longue campagne, Rafin acheta à la république vingt
ou trente maisons du Palais-Royal, afin de punir les aristocrates
qui en étaient primitivement possesseurs, et il les acquit pour quel-
ques poignées de mauvais assignats.
C'est alors que Rafin s'attacha au Palais-Royal; il en était presque
devenu le roi. Moins que jamais il parlait d'en sortir. De loin en loin
il demandait parfois : Le Pont-Neuf est-il toujours sur ses arches?
l'air est-il bon au faubourg Saint-Germain? quel temps fait-il sur
les boulevarts?
La peste emporta Souchard au siège de Saint-Jean d'Acre. On l'en-
veloppa dans un drapeau tricolore, et on l'inhuma avec les honneurs
militaires.
Fanchette donna huit enfans à Rafin, qui, en cédant ses propriétés
quand la restauration fut venue , se trouva possesseur de plus d'un
million.
Fanchette vit encore, elle est retirée à Louvres près de Paris.
Rafin mourut quelques jours après la révolution de juillet, dans
un fauteuil, à la clarté d'un beau soleil, tout près de la Rotonde.
Il expira au coup de canon de midi.
On l'enterra au père Lachaise : c'était la première fois qu'il sortait
du Palais-Royal.
LÉON GOZLAX.
19.
DE
L'OCCUPATION IMMÉDIATE
19e l'oiistantifiie.
Depuis le jour où l'expédition de Constantiue a été décidée , surtout depuis
le jour où le public cd a connu la glorieuse issue, la presse parisienne s'est
vivement préoccupée des intérêts nouveaux que faisait surgir cette nouvelle
conquête, et, avec un accord qui lui est peu ordinaire, elle en a formelle-
ment demandé la conservation immédiate et complète. Mais elle seule a pris
parti : le nouveau maréchal qui commandait sur les lieux s'est tenu sur la
réserve, et n'a pris aucune des dispositions qui auraient porté un caractère
trop décidé et engagé le gouvernement sans retour: celui-ci , de son côté,
a montré des velléités bien plus que des résolutions, et il attendra certaine-
ment que les chambres se soient prononcées pour ou contre une évacuation
qu'il ne faudrait , après tout, considérer que comme transitoire. — La ques-
tion reste donc entière, et c'est le véritable moment de l'examiner sous ses
différens aspects. Plus tard , si les chambres se refusent aux dépenses qu'on
leurproposera pour l'occupation permanente, il sera sans doute fort inutilede
récriminer; et, si- elles les accordent, il sera plus qu'inutile, il deviendra
imprudent et coupable de venir troubler, par des discussions importunes,
l'accomplissement d'une œuvre qui, certes, exigera les efforts et le bon
vouloir de tous.
Peu nous importe, nous l'avouons, que Constantineaitété la capitale de
la Numidie, le centre de l'Afrique romaine : cette érudition est fort à la
mode; elle est facile et agréable; mais encore faut-il qu'elle ne porte pas à
faux , encore faut-il qu'elle tienne compte des différences essentielles que la
simple inspection des lieux ne permet pas de méconnaître.
Est-il donc nécessaire de le rappeler ici ? Ce n'est pas en partant du même
point que nous, que les Romains subjuguèrent l'Afrique : ils venaient par
l'est, et nous par le nord; le cap Lylybée, en Sicile, était leur base d'opé-
rations, comme Toulon est la nôtre: ils prenaient, en quelque sorte,
l'Afrique à revers, et nous, nous la prenons de front. Quand ils se sont éloi-
REVUE DE PARIS. 273
gnés de Carthage qu'ils avaient colonisée et des bords de la mer où ils
s'étaient établis, le rocher sur lequel est située l'ancienne Cyrtha fut le pre-
mier obstacle qu'ils rencontrèrent; cet obstacle, avant de passer outre, il
fallait bien le renverser. Puis, lorsqu'ils en firent le siège de leur domina-
tion, c'est qu'ils n'avaient plus, ni à côté , ni derrière eux, rien qui les
inquiétât. Ils s'avançaient de l'est à l'ouest parallèlement à la mer et aux
montagnes; mais ils ne sautaient pas d'une province à l'autre, au gré du
premier proconsul qui les voulait entraîner; ils ne pénétraient pas dans la
Mauritanie avant que la Numidie fût paisible, et, suivant l'expression con-
sacrée, réduite en département (in provinciam reducta). Toutes leurs con-
quêtes ont réussi, parce que leur conduite était conforme aux règles d'une sage
politique, parce qu'ils savaient différer et dissimuler, et, comme l'a dit Bos-
suet, attendre qu'Annibal fut vaincu pour punir Philippe qui l'avait favorisé.
Constantine devait donc être une place de premier ordre aux yeux des
Romains, déjà maîtres de la régence de Tunis et de celle de Tripoli ; et elle
peut fort bien perdre de son importance, elle peut même devenir une
source de complications et d'embarras, pour nous qui n'avons rien à démêler
avec ces deux pays. Mais s'il faut se conformer aux leçons de l'histoire, ne
vaut-il pas mieux les aller chercher dans l'exemple des deys, nos prédéces-
seurs , et de qui nous voulons recueillir la succession , sans doute sous béné-
fice d'inventaire. Que l'on me permette, à ce sujet, de courtes réflexions.
La première condition de toute autorité, c'est d'être une, et, si elle
s'exerce sur un espace étendu, autant qu'il se peut, d'être centrale : cette loi
dérive de la nature même des choses, et l'on trouvera peu de nations qui ne
l'aient observée, ou qui ne se soient fort mal trouvées de ne l'observer point.
Xous savons tout cela en France, nous qui n'avons conquis notre nationalité
et ne la défendons que par la centralisation , nous qui reprochons presque à
notre capitale sa situation quelque peu excentrique, nous qui ne vivons que
par ce rayonnement continuel du centre à la circonférence, dont Paris est
l'incomparable foyer.
Que chacun maintenant ait bien présente à l'esprit la position géographi-
que de cette portion de continent africain que nous occupons : c'est une large
bande qui court de l'est à l'ouest, sur une longueur d'environ deux cents
lieues, et dans une largeur fort inégale : cette bande, le beylik d'Alger pro-
prement dit et celui de Titery , qui en est la dépendance la plus immédiate,
la coupent exactement par le milieu et la séparent en deux portions d'une
importance à peu près pareille. Sans doute le hasard seul a pu faire choisir
à des corsaires cet îlot, perdu dans les vagues de la Méditerranée, qui,
joint à la terre ferme par un môle grossièrement construit, prend nom
d'Alger et devient tout d'abord une cité importante; mais toutes les autres
conséquences qui sont dérivées de ce fait primitif, est-ce au hasard qu'il
faut également les attribuer:' Est-ce lui seul qui a produit cette vaste agré-
gation de provinces, dont la milice turque, concentrée à la casbah d'Alger,
était parvenue à former un tout assez homogène? Placez ces mêmes Turcs
27i REVUE DE PARIS.
à Constantine, et les provinces de l'ouest sont entièrement perdues pour
eux, et reviennent de droit à l'empire de Maroc ou se déclarent indépen-
dantes : les provinces du centre avec lesquelles ils n'entretiennent plus que
des relations difficiles, séparés qu'ils en sont par les montagnes de Bougie,
leur deviennent comme étrangères. Enfin ils perdent immédiatement cette
grande position maritime qui Taisait toute leur force, et qui est certainement
le plus grand avantage que la France puisse trouver dans sa conquête. Or,
que devient-elle pour nous-mêmes celte position, si faisant violence au cours
naturel des choses, et brûlant en quelque sorte nos vaisseaux, nous allons
nous porter d'un seul bond à quarante lieues dans l'intérieur des terres et
y fixer le siège principal de nos établissemens? Quoique l'on puisse faire et
dire, d'ici à de longues années, la colonie ne peut que s'appuyer sur l'Eu-
rope et sur cette civilisation dont elle est l'avant-garde. Nous ne pénétrerons
avec profit dans les profondeurs du continent africain, que lorsque nous se-
rons établis avec solidité sur les côtes qui en ouvrent l'accès. Nous ne
sommes pas maîtres de la montagne qui domine la place de Bone, et déjà
nous courons à la mer de sable. En deux mots, l'occupation immédiate et
complète de Constantine, qui absorberait la plus grande partie des efforts
et des ressources que la France peut et doit affecter à son armée d'Afrique,
n'aurait-elle pas pour effet de uous affaiblir sur tous les autres points de la
régence ? Là est toute la question , et elle se résout d'elle-même.
Mais , dit à son tour une autre opinion que nous reconnaîtrons volontiers
comme la plus zélée pour les intérêts de la colonie, il ne s'agit pas ici de
sacrifier à une conquête nouvelle l'ancienne métropole de la régence : on
reconnaît volontiers sa prédominance comme nécessaire. Constantine, Alger,
Bone,Oran, toutes ces affaires doivent être menées de front et simultanément;
il en coûtera ce qu'il pourra , mais la France ne veut plus atteudre, et il lui
faut, à tout prix, une pacification et même une colonisation universelle.
Rêves insensés! vaines illusions, que la froide réalité dissipe trop facile-
ment. Entre les deux systèmes que nous venons d'exposer, celui qui consiste
à négliger le reste de la régence pour s'attacher activement à la seule pro-
vince de Constantine, et celui qui se propose de tenter simultanément sur
des pays aussi étendus et aussi difficiles des efforts aussi gigantesques, nous
n'hésiterions pas à préférer le premier. Ce point nous semble mal choisi,
bien inférieur à ce que nous avons déjà, et nous avons dit pourquoi. Mais
la pacification, quoiqu'il ne faille pas tiop se fier aux premières apparen-
ces, est plus facile, on a tout lieu de le croire. C'est un territoire vaste et
fertile, et l'on peut se promettre d'imporlaus résultats; quant à l'autre
système, il est d'une exécution radicalement impossible. Vouloir opérer
comme il le faudrait pour que les sacrifices ne fussent pas en pure perte,
sur un théâtre aussi mal connu, aussi compliqué, ce serait une véritable
démence; nos pertes en argent et en soldats croîtraient dans une progres-
sion géométrique avec nos avances. Oh! vous qu'aucun intérêt personnel ne
guide ou n'égare en tout ceci, ne donnez pas à votre pays de funestes con-
REVUE DE PARIS. 273
seils; ne dites pas : Abrégeons le temps et la distance; envoyons en Afrique
soixante, quatre-vingt mille hommes, car il ne faut pas seulement qu'ils y
fassent campagne; il faut qu'ils y séjournent, qu'ils y vivent, et il n'y a rien
de prêt pour les recevoir, rien, si ce n'est les dyssenleries, les fièvres , le
typhus , qui les auraient bientôt décimés , comme nous en faisons depuis trois
mois, à Bone, la triste expérience.
Loin de nous assurément la pensée de jeter dans cette discussion des pa-
roles de découragement et de contrister la France sur l'œuvre qu'elle a en-
treprise; c'est précisément parce que nous sommes autant que personne
dévoués à l'accomplissement de cette œuvre glorieuse que nous ne voulons
pas la voir compromise. Entre nos adversaires et nous ce n'est d'ailleurs
qu'une question de prudence et d'opportunité : nous croyons seulement qu'il
convient d'attendre et de différer; c'est le seul point qui nous sépare.
Veut-on, par exemple, se préparer à une occupation sérieuse et définitive
de la ville et du beylick de Constantine? Eh bien! il se présente ici une
double hypothèse. Les uns conseillent d'occuper Stora et d'y établir désor-
mais notre base d'opérations; par là, le chemin de Constantine se trouve
raccourci de près de moitié , et , pour nos vaisseaux , c'est un mouillage plus
sûr. Les autres, au contraire, veulent que l'on reste à Bone, pour ne pas
perdre les établissemens qui déjà sont créés. Nous n'examinons pas le mé-
rite de ces deux systèmes; mais dans l'un comme dans l'autre, avant de pas-
ser outre et de pouvoir se fixer au loin dans le pays , il est évident qu'il y a
beaucoup à faire; car il faut, ou fonder une ville à Stora, qui n'est qu'une
grève, ou assainir Bone , si l'on veut que cette ville devienne réellement la
place d'armes , le point de départ de l'armée, et non plus son tombeau. Nous
ne parlons pas de la route qui doit toujours être construite et avec solidité.
Songeons aussi à ce double péril auquel notre colonie naissante est toujours
exposée, et dont elle doit, avant tout , songer à s'affranchir. C'est la mer
qui lui apporte la plus grande partie des denrées qu'elle consomme , surtout
les denrées de première nécessité; mais qui peut dire ce qui arriverait le
jour où la mer nous serait fermée , si ce jour-là aussi nos établissemens du
littoral ou de l'intérieur n'étaient pas en état de se suffire à eux-mêmes, si
l'agriculture n'était pas assez développée, la population assez laborieuse ou
assez intelligente , pour se nourrir et elle-même et la garnison chargée de
• a défendre? Du côté des Arabes, le danger est le même; car, outre qu'ils
travaillent peu et ne produisent guère au-delà de leurs besoins , ils sont bien
assez avisés pour nous cacher leurs provisions, quelquefois même les dé-
truire, et, en tout cas, interdire nos marchés, qui tout aussitôt deviennent
déserts. Assez de fois nous en avons fait l'épreuve, à Oran , à Tlcmscn, que
l'on n'a pu ravitailler ([n'en cédant à Abd-cl-Kader des munitions de guerre
que nous n'eussions jamais dû lui livrer; mais surtout à Bougie. Là, les
Kabyles ont soumis la garnison à un blocus hermétique; et , avec un désin-
téressement qu'on louerait volontiers chez un autre peuple, ils aiment mieux,
tout avides qu'ils sont , aller vendre à trente et quarante lieues plus loin, et
à meilleur marché, des provisions que la pauvre garnison leur achèterait à
276 REVUE DE PARIS.
très haut prix. En Afrique, il ne faut jamais séparer l'établissement colonial
de l'établissement militaire. Réunis, ils se soutiennent et se défendent l'un
l'autre; isolés, ils périssent. Tlemsen en a été le premier exemple, et cet
exemple, Constantine, prématurément occupée, le renouvellerait avec des
conséquences bien plus graves et un retentissement bien plus funeste.
Il y a un an et plus, le National admettait dans ses colonnes les lignes
suivantes : « La prospérité de la colonie est dans le sens du méridien et non
dans celui de la parallèle. Il faut percer l'Afrique par le centre , et s'y con-
centrer pour se donner une position formidable. » Précisément à la même
époque, un officier de l'armée d'Afrique écrivait dans une lettre qui n'avait
pas d'abord été destinée à être publiée : « Toujours on nous montre plus
loin de nouveaux centres d'action prétendus, et l'on s'écrie : Voilà le but,
qu'on l'atteigne, et tout est fini. Tantôt c'est Mascara; tantôt Tlemsen, et puis
après Constantine. — Pourquoi ne pas s'assurer immédiatement d'une por-
tion déterminée de pays autour du point principal? c'est-à-dire Alger. Con-
centrez vos moyens : ils sont plus que suffisans pour atteindre le but; alors
l'armée, en partie disponible et appuyée sur cette forte base, pourra se
porter, toujours serrée et puissante, sur les tribus insoumises, etc. »
L'officier qui s'exprimait ainsi était le capitaine du génie Emile Grand,
tué, il y a un an, aux portes de Constantine , et qu'une mort prématurée a
enlevé aux plus belles espérances. Pour que des opinions qui n'avaient entre
elles aucun point de communication se rapportent si exactement, il faut
bien croire à l'entière évidence des faits sur lesquels elles se fondent. Aussi
ne ferons-nous aucune difficulté d'exprimer, en termes aussi précis que pos-
sible, une conviction d'autant plus sincère qu'elle n'a négligé aucun moyen
de s'éclairer. Si la première expédition de Constantine était une faute, la
seconde était une nécessité. L'Europe voyait avec un secret contentement
l'inexplicable impuissance où tombait la fortune de nos armes; elle voulait
savoir à quoi s'en tenir sur le mérite de notre jeune armée : l'assaut du
13 octobre a sans doute dissipé ses charitables inquiétudes à cet égard.
Voilà un grand résultat obtenu ; mais quanta l'Afrique elle-même, ce n'est
plus la même chose. Organiser le pays que ce coup de vigueur a jeté dans
une démoralisation inespérée, démanteler ces murs qui nous ont opposé une
trop vive résistance, tels doivent être vos premiers soins; avant tout, c'est
sur la côte que vous devez préparer des bases solides à vos conquêtes fu-
tures; sachez à propos faire halte pour reprendre en temps utile votre
mouvement; et cependant, opérez énergiquement sur le centre de vos posses-
sions; poussez en avant la colonie, en lui donnant tous les moyens de se dé-
velopper, de projeter sur toutes les avenues de la régence , au sud , à l'ouest,
à l'est, de vigoureux rameaux. Ce que nous oserons ajouter ici va sans
doute paraître un étrange paradoxe, et cependant nous croyons bien ferme-
ment que l'avenir justifiera celte prévision : « La véritable route de Con-
stantine n'est ni par Bone, ni par Stora; elle est par Alger. »
En. Becquet.
BULLETIN.
Enfin la presse va pouvoir exploiter autre chose que des conjectures, et le
beau temps des hypothèses est passé. Jusqu'à l'ouverture de la chambre, tout
le monde était content ou feignait de l'être; il y aura désormais des vain-
queurs et des vaincus , chose fort triste, mais inévitable, ce semble, toutes
les fois qu'une grande bataille a été livrée.
Le discours royal sera déjà un événement de huit jours de date, et partant
un vieil événement, lorsque ces lignes passeront sous les yeux de nos lecteurs.
Peut-être, du reste , cette circonstance nous place-t-elle dans une meilleure
situation pour l'apprécier. D'abord ce document a pu paraître terne et
vague, un peu trop surchargé de détails domestiques, un peu trop réservé
sur les grands intérêts qui s'agitent au dehors. A la réflexion , on l'a jugé
plus habile, plus politique; on lui a reconnu le principal mérite des œuvres
de ce genre, celui de ne rien compromettre et de tout préparer. Là où
l'opposition systématique a vu l'absence de plan et de toute direction, les
hommes d'impartialité ont aimé à découvrir un hommage au pouvoir par-
lementaire.
Ce ne sera pas nous qui nous refuserons à une interprétation qui honore-
rait à nos yeux le ministère, et serait surtout si conformée nos propres
doctrines. Si quelque chose a été faussée dans le gouvernement du pays,
c'est, comment le nier? cette initiative des chambres, principe de la ré-
volution de 1830, et besoin manifeste de nos mœurs. La dernière légis-
lature, fractionnée en coteries, acceptant tous les hommes et toutes les
directions, capable de boutade d'indépendance, mais dénuée de toute per-
sévérance et de toute énergie politique, s'était laissée imposer un système
qui , au dehors , a préparé de grands obstacles, sans résoudre aucune ques-
tion ; qui , au dedans , s'est brisé contre des résistances nationales. Afficher
la prétention de soumettre la nouvelle chambre à un régime analogue , tracer
devant une jeune législature , dont les véritables tendances sont si peu con-
nues, une route jalonnée à l'avance, eût été une faute aussi bien qu'une in-
278 REVUE DE PARIS.
convenance. Autant un programme ministériel doit être précis et arrêté
lorsqu'un cabinet sort d'une majorité parfaitement assise et définie, autant
il comporte de vague dans la situation où se trouve l'administration vis-à-vis
de la chambre, et , si on peut le dire, la chambre vis-à-vis d'elle-même.
S'en tenir aux points admis par tous les partis sincèrement attachés à l'éta-
blissement de 1830, témoigner de la confiance du trône envers la Dation en
acceptant le produit d'élections sincères et libres, rappeler les grands prin-
cipes de la politique du 13 mars en répudiant la tendance qui l'avait si triste-
ment compromise, faire de l'amnistie la base du système, le point de départ de
toutes les combinaisons éventuelles, telle était, après tout, la marche la plus
parlementaire, le mode le plus sincèrement constitutionnel.
C'est dans ces généralités qu'a cru devoir se tenir la couronne. Elle n'a été
vraiment explicite que sur l'acte du 11 mai , l'amnistie, drapeau national qui
flotte au-dessus de tous les partis, et sur lequel nul désormais n'essaiera même
de porter la main. Le trône a eu la noblesse et le bon goût de se féliciter avec
le pays des résultats heureux d'un système que n'invalident pas des excep-
tions saluées par un petit nombre d'hommes comme des victoires. Que
Hubert ou tout autre fou soit tourmenté de la monomanie régicide, que
Mile Grouvelle conserve comme des reliques les cheveux de Pépin et les
pantoufles de Morey, tout cela empèche-t-il que le pays ne soit plus calme,
plus satisfait, plus confiant en l'avenir qu'il ne l'était sous la menace des lois
de disjonction et sous le vague des insinuations de M. Persil? Tout cela in-
terdisait-il à la couronne de se féliciter en voyant s'isoler chaque jour davan-
tage les projets de désordre?
S'il est un fait bien constaté dans notre situation, c'est celui-ci : le dé-
sordre matériel est vaincu, et le gouvernement de 1830 n'a plus en face de
lui que le mouvement naturel des idées. C'est ce mouvement qu'exprime
la législature de 183" dans toute sa vérité, et c'est toujours un bonheur
que de se trouver, en dehors de toutes les agitations factieuses et factices,
en face d'une situation naturelle et vraie, quelles que soient les difficultés
inhérentes à cette situation elle-même. Or, ces difficultés existent à coup sûr,
et le gouvernement aura plus d'une fois à composer avec elles. Lorsque des
idées démocratiques s'ancrent plus profondément chaque jour dans un
pays; lorsque, d'un autre côté, ces idées sont contenues par une grande
inexpérience politique, et par l'égoïsme qu'entretient et développe le culte
exclusif des intérêts matériels , il est impossible qu'une chambre, où toutes
ces dispositions se produiront d'une manière confuse et contradictoire , ne
crée pas des dangers de chaque instant pour le ministère, si ce n'est pour
le gouvernement lui-même. Nous serions fâchés de voir le cabinet se faire
des illusions sur ce point, et nous aimons à croire qu'il ne s'en fait aucune.
Il faut qu'il sache bien que de grandes passions se produiront au sein de
cette chambre, qu'elles sont déjà impatientes d'escalader la tribune, qu'une
sourde tièvi e politique agite toutes les imaginations , et qu'il y a autre chose
au fond de ces consciences incertaines que des chemins de fer, et même la
REVUE DE PARIS. 279
conversion de la rente. On voudra parler politique et bientôt et longuement :
que le ministère se le tienne pour dit et qu'il s'y prépare.
Dans quel sens se fera cette politique? c'est vraiment ce que personne ne
saurait dire. Aboutira-t-elle à des conclusions formelles, absolues, à la ré-
daction d'un programme de gouvernement enfin? Ceci est plus que douteux.
On peut craindre que les instincts ne s'y trouvent en contradiction avec les
intérêts, les souvenirs menaçans du passé avec les tendances qui poussent
vers l'avenir. Un jour on se sentira la velléité de redresser la tète en pré-
sence de l'Europe; le lendemain on craindra peut-être de soumettre la
prospérité du pays au danger de collisions redoutables. L'ou voudra des ad-
jonctions parce qu'on les aura demandées étant candidat, et l'on n'en voudra
plus parce qu'on aurait à les prononcer étant député. On inclinera souvent
de cœur vers le centre gauche et de prudence vers le centre droit; on flot-
tera entre les idées, on hésitera entre les personnes, et, chez les nouveaux
élus, les hésitations seront d'autant plus longues qu'elles seront plus con-
sciencieuses.
L'une des plus grandes illusions qu'ait pu se faire la presse, c'était d'at-
tendre d'un pays livré, comme l'est la France, aux influences les plus con-
tradictoires, une législature aux sympathies prononcées. Lorsqu'on a dit
que la nouvelle c iambre était centre gauche, on a eu raison sans doute en
s'en tenant à l'origine des nouveaux députés , enfantés pour la plupart à la
vie politique par la révolution de juillet , sortis de l'industrie, de la propriété
moyenne, soumis dès-lors à un ensemble d'influences imprimant une cou-
leur déterminée. Mais ces différences originelles ne constituent pas dans la
vie politique des dissidences radicales; et pour les hommes non prévenus,
il est assez difficile de voir, jusqu'à ce jour, quelles questions d'actualité pra-
tiqueséparentle centre gauche du centre droit, abstraction faite des doctri-
naires, qui sont moins un parti parlementaire qu'une coterie habilement
disciplinée. Seraient-ce les lois de septembre? Mais à coup sûr le centre droit
ne les réclamerait pas aujourd'hui, et la masse du centre gauche n'en est
pas à demander leur rapport. Serait-ce la réforme parlementaire? Mais il
y a peu d'idées encore arrêtées sur cette grave question dans la partie de la
chambre où domine l'influence de M. Thiers , et nous croyons M. Dupin fort
peu disposé à l'extension des listes électorales. Il faut vraiment aller jusqu'à
M. Bar rot pour trouver un ensemble de doctrines en opposition directe avec
le programme gouvernemental que le ministère actuel semble devoir dérouler
devant la chambre. Hors de là le centre gauche et le centre droit s'enten-
dront souvent sur les questions de choses alors même qu'ils seraient fort
disposés à ne point s'entendre sur les questions de personnes.
On voit aujourd'hui que cette majorité compacte, qu'on espérait, est
une combinaison an moins ajournée, et certes il suffit d'avoir prêté quelque
attention aux débals amenés jusqu'à présent par la vérification des pouvoirs
pour acquérir la certitude que le centre gauche, quelle que soit sa supério-
rité numérique, n'hésite pas à voter, dans l'occasion, avec le centre droit. La
280 REVUE DE PARIS.
formation des bureaux avait déjà constaté cette situation , qu'il faut accepter
comme un fait supérieur à toutes les inductions et à tous les raisonnemens.
C'est à cette majorité compacte, que l'on ne saurait précisément appeler une
alliance , que M . Jacques Lefebvre doit son entrée dans la chambre. MM. Vi-
vien et Ganneron ouvrant les portes du palais Bourbon au concurrent de
M. Laffitte, tel a été, il faut le reconnaître, le premier acte sérieux de la nou-
velle législature, et il est impossible que cela ne donne pas à penser. Ce vote,
nous le signalons comme symptôme, en lui reconnaissant une valeur politique
que l'attitude de l'opposition, représentée par MM. Barrot et Mauguin, a, plus
que tout le reste , contribué à lui donner. Nous ne prétendons aucunement
d'ailleurs nous associer au système de large interprétation qui a prévalu dans
cette circonstance. Le bon esprit de M. Chaix-d'Est-Ange a fait ressortir de
la faculté que s'est attribuée la chambre, des conséquences graves devant
lesquelles elle eut reculé peut-être , si la gauche n'avait imprimé un carac-
tère tout politique à cette questiou; mauvais service que ne compense pas
pour M. Laffitte le soin religieux qu'on prend délaisser sa place vide. L'im-
portant était de la lui faire occuper le plus promptement possible, et on n'a
certainement pas pris le meilleur moyen.
Les dispositions de la chambre semblent, en somme, rassurantes pour le
ministère. Il se présente devant elle avec des résultats acquis et des noms
honorables et inoffensifs. Si le cabinet n'a pas précisément de parti à lui ,
il n'a pas non plus de parti hostile; il est dans les conditions les plus favo-
rables pour être jugé sur ses actes. Mais qu'il agisse; à ce prix pour lui est
la force et l'avenir. Nous n'avons certainement nul besoin de le répéter à
l'homme de haute expérience qui le préside : s'imaginer que dans l'état
étrange des esprits qui ne sont pas encore à l'action, mais qui visiblement
ne sont plus au repos; qu'en face de l'Europe, qui sourit dédaigneuse et
que nous commençons à regarder du haut de nos souvenirs; s'imaginer qu'il
est possible de parquer pendant six mois quatre cent cinquante têtes fran-
çaises entre des tracés de rail-ways et une loi sur les sociétés en comman-
dite , ce serait là la plus singulière comme la plus funeste des illusions. On
ne dure en France que par l'action; c'est parce qu'il a agi , au dedans par la
dissolution et l'amnistie, au dehors par l'expédition de Constantine et un
commencement de système dans les affaires d'Afrique, que le cabinet du
15 avril est encore debout au 1er janvier; s'il se reposait sur les myrtes de
ses mariages et les lauriers de nos soldats, il n'en aurait pas pour long-
temps à coup sûr, car les couronnes se fanent vite sur notre terre, et nous
sommes accoutumés à ce qu'on les renouvelle.
Ce n'est ni le ministère ni la chambre actuelle que l'on pourrait provoquer
à changer, au prix de chances aventureuses , la situation territoriale qu'il fui
si habile d'accepter en 1830, C'est là l'œuvre des circonstances et du temps,
de la prudence tout autant que du courage. Mais il est des questions qui lui
sont désignées d'avance et dont l'heure a visiblement sonné, questions qui
seraient résolues contre lui, si elles n'étaicat résolues par lui.
REVUE DE PARIS. 281
Au premier rang figure notre établissement d'Alger, sur lequel il fau-
dra bien enfin présenter un système, en dressant, pour le pays, et le bilan
de ses sacrifices et le programme de ses espérances. Le traité de la Tafna
devra se produire et se justifier bientôt à la tribune, et quoi qu'on en ait
pu penser, cette justification ne sera pas si difficile; car le traité de la Tafna
indique au moins une pensée, c'est la pierre angulaire d'un système dont
l'expérience peut seule faire juger les résultats, mais dont l'existence est
déjà un progrès. Le ministère paraît en mesure de constater, sous le rap-
port commercial surtout, d'encourageans résultats. M. Bugeaud, qui n'était
entré d'abord qu'avec une grande froideur dans les vues de colonisation ,
revient, dit-on, avec des espérances à faire pâlir M. Duvergier. Tout cela
est bon et bien , depuis surtout que le canon de Gonstantine a baptisé le
traité de la Tafna, en le lavant de son seul vice originel.
Le gouvernement comprendra-t-il aussi que la question espagnole mûrit
chaque jour au moins autant que la question d'Afrique, et que c'est ici l'un
des points d'attaque par lequel on ne peut manquer de l'aborder bientôt? Il
devient de plus en plus probable que la discussion de l'adresse, s'inspirant
des grands débats de la tribune espagnole, s'établira sur le terrain brûlant
où il est dangereux peut-être de mettre le pied, lorsqu'on est très pressé
du pouvoir, mais non pas lorsqu'on est disposé à ne l'attendre que de la
force des choses. L'affaire d'Espagne, même sous le simple rapport parle-
mentaire, est d'autant plus grave, que, tout bien considéré, c'est à peu
près le seul terrain sur lequel il soit vraiment possible de constituer un
véritable centre gauche. Nous avons vu que dans les questions intérieures,
ses doctrines le rapprochaient le plus souvent du centre droit; nous verrons
probablement bientôt les mômes dispositions dans la question des vice-pré-
sidences. Il n'est malheureusement pas besoin de rappeler non plus qu'en
ce qui concerne l'Afrique, MM. Passy et Dupin donnent la main aux doctri-
naires, L'Espagne donc reste seule, et quoiqu'il y ait du danger à s'y pré-
senter, c'est la véritable brèche pour escalader le pouvoir.
On ne viendra probablement pas dire d'emblée au ministère : Coopérez ou
intervenez. On lui dira : Finissez, par quelque mode que ce soit, par des
protocoles ou parles armes; mais finissez, sous peine de voir d'autres la
finir pour vous, une affaire qui, d'une part, affecte d'une manière si sen-
sible les intérêts commerciaux de nos provinces méridionales , et , de l'autre ,
compromet si étrangement en Europe, par ses éventualités, le gouverne-
ment de 1830; finissez-la , aujourd'hui que l'Espagne vous en supplie au nom
de votre honneur et de son salut, aujourd'hui que la guerre civile est con-
centrée à votre porte, et que don Carlos ne peut pas plus espérer de con-
quérir sa couronne en s'établissant à Madrid, que la reine Christine do
vaincre et de pacifier la Navarre. La position devient plus nette chaque jour,
et les deux partis vous appellent , l'un d'une manière patente , l'autre par ses
vœux secrets. Le spectre de la Granja est rentré sous terre; une sanglante
justice a satisfait aux mânes de toutes les victimes de l'anarchie. On va, pour
282 REVDE DE PARIS.
vous complaire, non pas seulement jusqu'à MM. Bardaxji, Martinez et
Toréno; on dépasse, peut-être avec imprudence et légèreté, toutes les limites
de ce qui semblait possible il y a six mois : on ressuscite M. le comte d'Ofa-
lia lui-même, l'incarnation de Vestaluto real. On vous demande visiblement
votre concours à quelque condition que vous y mettiez; on vous laisse maître
de disposer de l'avenir politique de l'Espague , d'y régler même à vos con-
venances la question dynastique; on vous donne le moyen d'arrêter tout le
chemin que l'Angleterre y a fait depuis trois ans; on se livre à vous,
hommes et choses, et la France, qui a eu l'honneur de sauver la Grèce par
humanité , n'aurait pas le bon sens de sauver l'Espagne par politique !
Ce n'est assurément pas M. le comte Mole qui se laissera tenir en face un
pareil langage. On peut, nous le croyons, tenir pour certain que, sous
quelque forme que ce puisse être , la solution des affaires péninsulaires est son
voeu le plus cher, comme sa préoccupation la plus constante.
— On commence à reprocher sérieusement aux ministres les dîners
qu'ils donnent aux députés. Un journal a fait trois colonnes d'éloquence
contre ces festins payés par les contribuables, et dans lesquels les convives
perdent leur indépendance, et vendent leurs votes aux amphitryons minis-
tériels. Jamais polémique ne fut plus étrange, et il faut être bien au dé-
pourvu d'accusations et de griefs, pour faire du bruit avec ceux-là. C'est
prendre au sérieux deux vers comiques de M. Delavigne, sur les dîners qui
gouvernent les hommes, dans le siècle où nous sommes, et les paraphraser
à froid, en prose, dans un but de mesquine austérité. Eh ! mon Dieu ! les
ministres sont-ils donc devenus si innocens, qu'on soit obligé de se mettre
en frais d'indignation à propos de dîners? Au moins, si les beaux jours de
M. Piet, restaurateur permanent de la restauration, étaient revenus, cette
formidable réaction gastronomique pourrait alarmer justement les con-
sciences; mais sérieusement est-ce la peine de jeter le trouble dans l'ame
des contribuables pour quelques politesses, sans conséquence, qu'un mi-
nistre est tenu de faire aux représentans du pays. Croit-on de bonne foi la
conscience d'un député enchaînée par un dîner ministériel? Si cela était,
il faudrait bien plaindre la France. Quel peuple serions-nous, si nous ven-
dions la liberté entre le potage et le dessert !
— M. de La Mennais publie le Livre du Peuple. Ce livre existait déjà sous
ce nom , le Livre, le livre par excellence, Biblios. L'illustre écrivain français
est trop bien pénétré de ses devoirs de chrétien et de prêtre pour s'être
écarté de l'esprit et de la lettre du Livre original. Nous n'avons pas eu encore
le temps de lire ce nouvel ouvrage; mais, sur le nom seul de l'auteur, il nous
est permis de croire qu'il n'aura pas fait schisme avec lui-même, et qu'il
sera resté dans le giron apostolique romain de V Essai sur l'Indifférence. Ce
titre de Livre du Peuple nous avait d'abord fait craindre que l'élément dé-
mocratique et désorganisateur n'en fût la base ; le prix de vente de l'ouvrage
nous a rassurés. Ce n'est plus ici un de ces petits pamphlets que M. Timon
donne évidemment aux plus pauvres pour vingt-cinq centimes; le Livre du
Peuple, qui n'est qu'une brochure de quelques feuilles, se vend sept francs
cinquante centimes, et s'adresse nécessairement aux riches, au juste-milieu
REVUE DE PARIS. 283
social. Nous rendrons compte de l'ouvrage nouveau, et nous espérons que
la lecture ne démentira pas nos prévisions.
— La première représentation de Caligvla parait décidément fixée à
mardi prochain. La jeune et charmante actrice qui a créé le rôle d'Angcle,
M"e Ida, débutera aux Français, dans la tragédie nouvelle de M. Alexandre
Dumas, par le rôle de Stella.
— Un soir de représentation extraordinaire au théâtre impérial de Saint-
Pétersbourg, MU* Taglioni s'est blessée au pied en se rendant au théâtre;
la salle était comble, et la recette évaluée à seize milles roubles. Le direc-
teur s'est vu contraint de congédier le public et de faire rendre la recette.
Le dernier courrier annonce que l'accident arrivé à la sylphide n'aura pas
de suites, et qu'elle devait danser deux ou trois jours après.
— Depuis quelque temps, le public semble protester contre les usurpa-
tions du charlatanisme et les entraînemens de la mode, en revenant aux
compositions des grands maîtres. Cette heureuse disposition n'est pas moins
remarquable en musique que dans les autres arts , et elle prépare un suc-
cès plus retentissant encore que de coutume aux séances musicales que
M. Baillot donne chaque année à pareille époque. L'interprète fidèle et pas-
sionné de Haydn, de Mozart, de Beethoven, doit faire entendre, auprès des
plus beaux quatuors et quintettes , œuvres de prédilection de ces grands
compositeurs, d'autres morceaux choisis parmi les plus remarquables ou-
vrages écrits pour le violon. C'est joindre l'instruction et l'intérêt solide
aux jouissances les plus vives et les plus pures. La première séance a eu lieu
le samedi 23 ; la seconde, dont le programme est fort attrayant , sera donnée
le samedi 30. On trouve des billets chez M. Gaud , luthier du Conserva-
toire, rue Croix-des-Petits-Champs.
Théâtre des Variétés. — Suzette, vaudeville en trois actes. — Suzanne ,
Suzette ou Suzon, c'est toujours la nouvelle de M. Eugène Guinot. Suzette
n'a rien à envier à Suzanne; Mlle Maria nous a révélé une actrice qui pour-
rait donner au besoin de bonnes leçons de grâce et de naturel à i\llle Déjazet.
Quant à la pièce nouvelle, nous n'en dirons pas davantage. Suzanne a tel-
lement épuisé toutes les formules de l'éloge, qu'il ne reste rien pour Suzette.
— Le Gymnase , qui est en veine de chutes , a fait jouer cette semaine un
fort méchant vaudeville qui s'appelle le Saute-Ruisseau. C'est un décès à
constater, et rien de plus. On se demande s'il est possible que Bocage et
Mme Dorval aient sérieusement songea s'engager au théâtre de M. Poirson.
Qu'iraient faire ces deux talens pleins de jeunesse et d'énergie au milieu de
toutes ces ruines?
— L'Enseignement du cœur, ou le Malheur les unit , est un excellent ou-
vrage d'éducation, dédié aux enfans, par MmcE.-F. Chevreau-Lemercier;
V Album, par Mn,e Elise Boulanger, avec Inspirations poétiques , est une
charmante réunion de jolis dessins qui sera du goût de toutes les mères.
Mme Lermercier et iMme Boulanger seront les joies de beaucoup de familles;
284 REVCE DE PARIS.
l'une, dans son utile livre, rappelle, en style délicat et pur, les belles actions
que l'Académie française a couronnées, au nom de M. de Monthyon; l'autre,
dans six sujets délicieux, a retracé des scènes de l'enfance avec cette sen-
sibilité de crayon et cette fraîcheur de pensée qui lui appartiennent. Des
femmes d'esprit ont voulu associer leur talent à celui de Mme Boulanger, et
des poésies, justement appelées inspirations , car elles sont l'interprétation
heureuse des six dessins de l'album , sont tombées de la plume de mesdames
Amable Tastu , Anais Sègalas . Desbordes-Valmore , Hermance Lesguillon ,
Mêlanie Waldor et Mènessier-Nodier. Quels ravissans tableaux que les Enfans
du Pauvre et les Enfans du Riche, l'Enfant qui rêve, les Premières Cerises,
la Jeune Mère et le Joueur d'orgue italien.' Quand on exprime ainsi les
grâces, les mouvemens, les diverses joies de l'enfance, on a peu besoin de re-
courir à la poésie des vers pour arriver au creur et à l'imagination. La pa-
role devient un luxe comme le dessin en serait un pour le livre de Mme Le-
mercier, assez beau de sa propre beauté , assez touchant par les histoires si
bien racontées de la Veuve Vignon, de JuVe îiagot , de Laurent Paillette, et
d'Eu&tache dit Ilelin. Ces deux publications sont sœurs par le choix des su-
jets et le mérite de leur exécution; l'une et l'autre ont pour auteurs deux
cœurs de femme et deux âmes d'artiste. Mme Lemercier et Mme Elise Bou-
langer chercheraient à se connaître , rien qu'à cause de la parenté de leurs
œuvres, si elles n'étaient déjà amies (1).
— L'Académie des sciences morales et politiques a mis au concours plu-
sieurs travaux sur les écrits d'Aristotc. Le plus remarquable des ouvrages
couronnés à cette occasion est, sans nul doute, le livre dont M. Ravaissou
vient de donner le premier volume. Ce qui d'abord n'avait été qu'un mé-
moire est devenu un livre important. L'Essai sur la Métaphysique d' Aristole
est le travail le plus intelligent et le plus net qui ait encore été tenté sur le sys-
tème de l'autour de YOrganon. Ecrit d'un style ferme et élevé, il se distingue
par la hauteur des vues , la sagacité de l'érudition et aussi la rigoureuse pré-
cision de l'analyse. Ce volume jette un jour vif sur le système aristotélique,
et demeure , sans contredit , la plus complète et la plus savante exposition qui
en ait été faite jusqu'ici. Le second volume contiendra l'histoire de la Méta-
physique et l'appréciation de cette grande et célèbre doctrine.
(1) Ces deux charmans ouvrages se rouvent : celui de Mme Lemercier, chez Jeanthon ,
place Saint-Andrc-des-Arcs, li; et V Album de M"111 Boulanger, chez Ducasse, rue d'Am-
boise , C.
F. BONNAIRE.
OVIDE.
ii.
Mais à l'instant même où il était le plus un poète sérieux, voici les
jeunes gens de la ville de Rome qui entourent notre poète et qui lui
disent en souriant : — Assez chanter les grands dieux, notre maître,
revenez aux divinités de la jeunesse, aux dieux propices de nos
vingt ans; parlez-nous encore une fois de l'Amour! Ovide cepen-
dant, sans se faire prier davantage et voyant autour de lui ces beaux
regards animés, ces jeunes têtes brillantes, ces intelligens esprits
qui lécoutaient, par Jupiter! il laissa là encore une fois la poésie
sérieuse pour le poème badin, et, comme il était passé maître en
amour, il se mit à chanter Y Art d'Aimer. Or voici ce que chantait
Ovide :
— Jeunes gens, écoutez votre maître! il va vous enseigner, si vous
l'ignorez, le plus grand des arts, l'art d'aimer. Et vous, loin d'ici,
bandelettes légères , symboles de la pudeur, longues robes traînantes
qui cachez le pied des dames romaines , je redeviens le poète de
l'amour.
D'abord, jeunes gens qui m écoutez, n'allez pas vous figurer que
vous allez trouver, tout d'un coup et sans le chercher, le jeune objet
de votre amour. Il faut, au contraire, mon cher disciple, la chercher
avec soin et long-temps, la belle personne que ton cœur appelle.
Quand donc le soleil entrera dans le signe du lion, va te promener
à pas lents sous le portique de Pompée , ou bien dans cette galerie de
TOME XLVIII. DÉCEMBRE. 20
286 REVUE DE PARIS.
tableaux qui porte le nom de Livie; n'oublie pas non plus le temple
de Mars, il n'y a pas de lieu à dédaigner pour qui cherche l'amour;
même dans le palais où se rend la justice on a vu pénétrer l'amour.
De tous les lieux de réunion, le plus favorable à tes recherches
galantes c'est le théâtre. Là se présenteront mille beautés diverses
à tes yeux enchantés. — Celle-ci , que tu tromperas tout à l'aise ;
celle-là, fugitif objet d'un amour de passage; cette autre, ton amour
éternel. — L'arène où de généreux coursiers se disputent la palme,
te présente aussi une moisson facile. Quand tu auras découvert, dans
cette foule, une belle fille, va t'asseoir auprès d'elle, ou bien à ses
pieds, et, avant tout, lie conversation avec elle. Le moindre pré-
texte te suffira. — A qui ce cheval, madame? Pour quel écuyer
faites-vous des vœux? En même temps les dieux entrent dans l'a-
rène, chaque citoyen applaudit au dieu qu'il aime; toi, tu bats des
mains à Vénus ! Un grain de poussière vient-il à tomber sur la robe
de ta dame? vite tu enlèves ce grain de poussière d'un doigt léger.
— Mais, dis-tu, cette robe est blanche comme la neige! Qu'importe,
enlève-moi cette poussière absente. I\'e vois-tu pas d'ailleurs que cette
robe traîne à terre? Relève le pan de cette robe avec respect, et
déjà, pour ta récompense, tu verras une jambe faite au tour. En
même temps, prends bien garde qu'un genou indiscret ne blesse
cette belle ; n'oublie pas de placer un tabouret sous ses pieds ; et
que d'amans ont fait leur chemin, rien qu'en avançant un coussin
d'une main prévoyante, rien qu'en agitant l'air avec un léger éventail!
N'allons pas oublier l'arène où coule à longs flots le sang des gla-
diateurs. Là aussi, bien des cœurs sont blessés pendant que le gla-
diateur est blessé à mort. — Rien ne vaut, pour ces heureux hasards,
les festins et le vin joyeux. Plus d'une fois l'amour est entré dans une
maison, tenant, embrassée de ses petites mains, l'amphore de Rac-
chus. — Il y a encore les eaux de Raies, couvertes de nacelles, et les
doux ombrages deïibur; tous les lieux sont bons pour l'amour.
Avant de te mettre en chasse , il faut que tu sois bien convaincu
de cette vérité, — qu'il n'y a pas de cœur invulnérable; les femmes
qui se défendent le plus contre l'amour, finiront par lui céder. Le tout
est d'être patient et habile. Telle est la base du grand art d'aimer.
Ton premier soin, quand tu as reconnu l'ennemi, c'est de te faire
bien venir de la suivante, c'est la suivante qui t'ouvrira cette porte
rebelle. Pour la gagner, cet argus femelle, n'épargne rien, ni les
prières, ni les promesses, ni les présens, ni les larmes. Par elle, tu
seras averti de l'instant propice ; ta belle est-elle gaie, heureuse,
REVUE DE PARIS. 287
calme? A la bonne heure, c'est l'instant de te produire. Il y a des
gens hardis qui commencent tout d'abord pour arriver à la maîtresse
par faire la cour à la suivante; mais c'est là un moyen bien hasardé.
— Que faire dans le cas où la maudite soubrette vient à vous aimer
pour tout de bon? Moi je suis d'avis de commencer par la maîtresse,
sauf à aimer la suivante plus tard.
Lis avec soin le calendrier, et cherches-y le jour de naissance de
celle que tu aimes. — D'ailleurs, si tu ne le cherches pas, elle saura
bien te l'indiquer elle même. Il me semble d'ici te voir à la toilette de
ta dame, bien galant, bien empressé. Tout à coup la porte s'ouvre,
et alors se présente à toi un affreux colporteur tout chargé de modes
nouvelles. La dame ouvre de grands yeux ; et comme elle te sait
homme de goût, elle te prie de choisir pour elle. — Te voilà pris au
trébuchet! Le colporteur te fait un grand salut, en te disant : — Je
passerai demain chez vous. Tu auras beau répondre : — Mais je n'ai
pas d'argent l Le colporteur se contentera de ton billet. — Un autre
jour, elle aura perdu un bracelet précieux, une perle se sera détachée
de ses boucles d'oreilles! Ah! vraiment, je ne suis pas assez savant
pour enseigner l'art d'aimer sans bourse délier.
Cependant il y a plus d'un moyen d'éviter ces horribles emprunts.
J'ai vu plus d'un billet doux rapporter autant qu'une lettre de change.
Mais, de grâce, écris simplement, montre ton cœur plus que ton es-
prit; surtout ne te lasse pas d'écrire, et souviens-toi que la ville de
Troie n'a été prise qu'après dix ans.
Si par hasard tu rencontres dans la rue ta maîtresse, mollement
couchée dans sa litière, tu la peux aborder, mais en prenant bien
garde d'être remarqué; tu la peux suivre, mais sans avoir l'air de la
suivre, tantôt de près, tantôt de loin. — Tout au rebours, si elle va au
théâtre, elle n'y doit pas aller sans toi. Au théâtre elle sera toute pour
toi, elle aura pour toi un sourire, un regard, et prends bien garde
d'applaudir ce qu'elle se met à applaudir.
Quant aux soins à prendre de ta personne, souviens-toi que
l'homme est fait, avant tout, pour être simplement vêtu. Point de
cheveux frisés , garde-toi de t'épiler avec la pierre-ponce comme
un vrai prêtre de Cybèle. Présente hardiment, et sans craindre le
hàle, ton front au soleil. Mais cependant veille à la blancheur de tes
dents, à l'élégance de ta chaussure, à la propreté de tes ongles; que
ta barbe soit bien rasée, tes cheveux bien coupés, ton corps bien lavé.
— Et tout le reste laisse-le aux vieilles coquettes et aux efféminés.
Te dirai-je comment on parle à voix basse, comment un geste
20.
288 REVUE DE PARIS.
vaut souvent un long discours, comment on proGte de la liberté du
repas, mais c'est là l'a b c du métier!
Si tu es habile , tu feras tout d'abord amitié vive et sincère avec
le mari de ta maîtresse. Il faut le combler, celui-là, d'amitiés et de
prévenances. Es-tu désigné par le sort pour être le roi du festin? Ar-
rache de ton front la couronne de roses et place-la sur le front du
mari; une fois à table, fais-le boire, mais toi défends-toi de l'ivresse;
tu as besoin de toute ta présence d'esprit si tu veux mettre à proût le
voisinage de la dame.
Et même je suppose que le mari est sous la table, allons! Te
voilà près d'elle! De la passion! Du courage! Parle-moi de ta pas-
sion, et surtout force louanges. Quel beau visage! Quels longs che-
veux! Quels doigts arrondis! Quel pied mignon! La louange est une
grande entremetteuse. — Quand tu es à bout de louanges, verse des
larmes. Mais n'épargne pas les larmes ! Alors quand tu as bien loué,
bien pleuré, je ne vois | as ce qui te reste encore à faire.
T'ai-je dit qu'il fallait qu'un amoureux fut pâle et maigre, et
qu'un amoureux rubicond et bien portant est un être contre nature?
Sois donc pâle et malheureux, et que chacun dise en te voyant : —
L'amour a pa^sé par-là.
Ceci dit, supposons que tu es vainqueur, maintenant je vais t' ap-
prendre à conserver ta conquête. L'amant maladroit est celui qui,
pour garder sa maitresse , a recours aux philtres et aux sorcières, art
menteur. Tous les philtres ne valent pas, en amour, un peu de beauté,
un peu de jeunesse, beaucoup d'esprit. Certes, Ulysse ne ressem-
blait guère à un galant, et cependant quel amour avait pour lui
Calypso la belle nymphe? Quelque chose vaut encore mieux que
l'esprit, après l'amour, c'est l'argent. Oui, je le dis à regret. Mais
ces leçons que je vous donne, jeunes Romains, elles sont faites juste-
ment pour ceux d'entre vous qui sont pauvres. Les riches n'ont pas
besoin de mes leçons.
Pour être aimé long-temps, faites-vous l'esclave de votre belle;
dites comme elle, faites comme elle, cédez-lui; que son blâme soit
votre blâme, que sa louange soit votre louange; soyez l'ombre as-
sidue et complaisante de ce beau corps ; riez avec elle, pleurez avec
elle. Veut-elle jouer, que les dés soient prêts, et faites en sorte de la
laisser gagner. Quand elle sort à pied , tenez sur elle l'ombrelle dé-
ployée. A peine rentrée, placez le marche-pied près de son lit de
repos, ôtez vous-même ses sandales; si elle a froid, réchauffez dans
votre sein ses mains rougies; veut-elle se regarder au miroir? pré-
REVTJE DE PARIS. 289
sentez-lui son miroir. Point de honte, et rappelez-vous sans cesse
Hercule filant aux pieds d'Omphale.
Obéir, voilà la vie de l'amant. A-t-il rendez-vous au Forum? qu'il
y soit une heure avant l'heure. Est-il à la campagne? qu'il en revienne
au premier geste. Dans la foule , il est le licteur de sa maîtresse; rien
ne lui fait peur, ni les nuits , ni l'hiver, ni l'été, ni la marche; Léandre
traversait la mer. Par Jupiter! il faut saluer les derniers valets delà
maison , et ne pas leur épargner les légers présens. A ta maîtresse
elle-même, tout pauvre que tu es, tu peux offrir, de temps à autre,
quelques bagatelles ; par exemple , une corbeille toute remplie des
plus beaux fruits de Pomone ; tu les achètes dans la Voie Sacrée, et
tu dis qu'ils sont cueillis dans ton jardin. Que la corbeille soit rem-
plie de raisins dorés et de châtaignes , le fruit d'Amaryllis , bien
que nos belles maîtresses n'aiment guère les châtaignes. Tu peux
aussi envoyer le produit de ta chasse. Quant à jamais lui adresser
des vers, ah! malheureux, quelle idée as-tu là! la poésie, personne
n'en veut plus, et c'est un don de nulle valeur; l'or a tué l'esprit.
Vienne Homère, tenant en main l'Iliade et escorté des neuf muses,
Homère et les neuf muses seront chassés sans pitié, pendant qu'un
vil Barbare, pourvu qu'il soit riche, sera le bien-venu. Cependant,
faute de mieux , si ton élégie est courte , si elle est remplie des éloges
de ta dame, à la rigueur, ton élégie pourra se compter comme un très
petit cadeau.
Je ne saurais trop, entre autres recommandations, vous recom-
mander d'admirer la grâce, la beauté, la jeunesse, les mains, les
pieds, les dents, le regard, l'esprit, toute la personne de votre maî-
tresse. Que votre admiration soit profonde, complète, émue, im-
mense. La jeune dame est-elle vêtue de pourpre? vantez l'éclat delà
pourpre tyrienne. Sa robe a-t-elle été tissue dans l'île de Cos? vantez
les dessins de l'île de Cos. A-t-elle mis beaucoup d'or dans sa pa-
rure? dites-lui qu'elle est plus brillante que l'or. Si elle aime les
fourrures, célébrez les chauds vêtemens. Si, au contraire, elle va
légèrement vêtue, conjurez-la de prendre garde au froid. Un jour
elle a partagé ses cheveux sur son front ; — quelle heureuse négli-
gence ! Le lendemain toute sa tête est bouclée par le fer ; — rien ne
vaut les cheveux bouclés. Elle danse, admirez ses bras; elle chante,
parlez du rossignol ; elle est malade, c'est bien le cas de vous montrer-
empressé, dévoué, triste, malheureux ; seulement prends bien garde
de pousser trop loin le zèle et de la mettre à une diète trop sévère,
cette cruauté est l'affaire de son mari ou du médecin.
290 REVUE DE PARIS.
Je ne te parle pas des infidélités que tu peux de temps à autre te
permettre. Je suppose que tu es assez habile pour les nier entière-
ment ou pour t'en vanter ouvertement, deux systèmes opposés qui
m'ont réussi également l'un et l'autre. Mais je suppose que tu aies
un rival; alors ta position devient délicate. Cette fois encore sois pa-
tient, et ne va pas mettre d'inutiles obstacles entre ta belle et ce
nouveau venu. Au contraire , fais en sorte qu'il puisse approcher
librement. Laisse-lui pousser tous ses soupirs, et faire tous ses si-
gnaux, et écrire tous ses petits billets. Et puis, si, avec toute ton
habileté, tu es trompé, c'est que Jupiter dormait dans le ciel. Même
dans ce dernier cas, si tu sais vivre, tu n'iras pas mettre ton épée sur
la gorge de ta maîtresse, car peut-être la forcerais-tu de t'avouer à
toi-même ce que tu dois ignorer. — Rappelle-toi l'histoire de Vénus
et de Vulcain.
Tu es sans doute un homme trop bien né pour que je sois obligé
de te recommander la discrétion. L'indiscret ne mérite pas un seul
Tegard d'une seule femme. Le beau métier, pour un galant homme,
de courir la ville et de montrer au doigt toutes les femmes qu'il ren-
contre en disant : Celle-là aussi! Ou c'est là un fat, ou bien c'est un
menteur, vil et méprisable dans les deux cas. Comme aussi ai-je
besoin de te recommander de changer en beautés toutes les diffor-
mités de ta belle? c'est là un de tes devoirs. Jamais Persée n'a avoué
à Andromède qu'elle était un peu plus que brune; on disait généra-
lement dans la ville de Troie qu'Andromaque était un peu bien grande
pour une femme , mais jamais Hector n'eut l'air de s'en apercevoir.
Si ta maîtresse est louche, c'est la loucherie de Vénus; si elle est
rousse, c'est la couleur de Minerve. Elle est maigre, mais quelle taille !
Sa taille est épaisse , mais quel frais embonpoint ! Jamais ne lui de-
mande son âge, surtout si elle n'est plus à la fleur de l'âge; et les
cheveux blancs qu'elle arrache de sa tète, garde-toi de les ramas-
ser.— Car, tu le sais, il ne faut pas trop dédaigner les femmes sur
le retour, elles sont savantes dans l'art de plaire. — Et maintenant,
jeunes gens, je vous livre à vos propres forces ; je suis un combat-
tant loyal; je vous ai donné des armes contre les femmes, je vais
donner aux femmes des armes contre vous.
Pauvres femmes! comment les pourrais-je laisser sans défense
contre l'amour? Jason abandonne Médée et ses enfans, Thésée aban-
donne Ariadne sur des bords inconnus, Didon se tue de désespoir;
j'ai donc pitié des femmes, et je viens à leur aide; donc, prêtez
l'oreille à mes leçons , jeunes beautés, pensez déjà à la vieillesse qui
REVUE DE PARIS. 291
bientôt va vous saisir, et mettez à profit votre printemps! la jeunesse,
c'est le flot qui passe! Mais je commence, écoutez-moi!
Je vous disais qu'une femme ne peut prendre trop de soin de sa
beauté; la plus belle personne ne saurait se passer d'ornemens; la pa-
rure est un art plein de goût. Prenez donc garde, avant tout, d'être
élégantes; l'élégance vaut mieux que la richesse. Ne chargez pas vos
oreilles de perles pesantes, méfiez-vous des robes chargées d'or:
les perles et l'or ne font pas la beauté. La propreté est déjà une grande
parure; pour le reste, étudiez avec soin votre taille, votre visage,
votre âge. Des cheveux séparés sur let front accompagnent fort bien
une tête ovale; c'était la coiffure de Laodémie; un nœud léger sur le
sommet de la tête, qui laisse les oreilles à découvert, convient aux
jeunes têtes rondes. Telle femme laissera flotter sa longue chevelure
sur ses blanches épaules; telle autre la relèvera comme fait Diane;
à celle-ci conviennent les boucles flottantes , à celle-là sied bien une
chevelure aplatie sur les tempes. La négligence est souvent le comble
de l'art et demande une grande étude.
Heureuses sont les femmes ! Elles ont à leur service toute sorte
d'ingénieuses ressources pour dissimuler les atteintes de lâge. Nous
autres hommes, quand le temps nous a touché d'un bout de son aile,
il faut renoncer non seulement à la jeunesse, mais à ses plus simples
ornemens. Nos cheveux tombés ne repoussent pas; blanchis, ils
restent blancs jusqu'à la tombe; les femmes savent l'art de rendre à
leur chevelure, éclaircie et blanchie , toute leur abondance et leur
belle couleur printanières. Pour un peu d'argent, une femme peut
s'acheter la plus riche chevelure, et c'est tout-à-fait comme si elle
était parée de ses propres cheveux. •
Dans vos vêtemens, recherchez plutôt l'élégance que la richesse;
la pourpre de Tyr est d'un prix trop élevé, il y a tant de couleurs
moins chères et tout aussi bienséantes. Tissus d'azur bleus comme le
ciel, jaune d'or, vert de l'océan, vert myrlhe, améthiste pourpré,
rose tendre, brun, châtain, vert olive, ce sont là d'admirables cou-
leurs. Choisissez avec goût parmi toutes ces teintes variées : toutes
les couleurs ne conviennent pas également à tous les visages. Le noir
sied à la blonde; la blonde Briséis était vêtue de noir; le blanc con-
vient aux brunes.
Je m'adresse aux femmes romaines, et je n'ai pas besoin, je pense,
de leur bien recommander la plus exquise propreté. Des dents bien
nettes, des mains bien lavées, des bains sans fin. A quoi bon aussi
que je leur enseigne comment le céruse blanchit la peau, comment
292 REVUE DE PARIS.
une mouche noire peut cacher une ride naissante , comment se pro-
longe un sourcil trop court, comment le safran donne à l'œil plus
d'éclat? D'ailleurs, je reviendrai tout à l'heure sur ce sujet important.
Surtout prenez bien garde de laisser voir tous ces apprêts à
l'homme que vous aimez. A quoi bon apprendre aux hommes tous
ces petits secrets delà beauté? Je ne vous permets qu'une chose,
c'est de faire peigner vos cheveux devant nous , quand vos cheveux
sont beaux. Mais, en ce cas, point de mauvaise humeur contre voire
soubrette, afin que nous puissions jouir en repos de toutes vos
beautés. — Comme aussi étudiez avec une entière conscience les dé-
fauts de votre personne, afin d'y porter remède. Par exemple, si
vous êtes petite, restez assise; si vous êtes trop petite, restez cou-
fliée et jetez un voile sur vos pieds, on ne pourra pas mesurer votre
taille; trop mince, couvrez-vous d'étoffes épaisses et jetez un man-
teau sur vos épaules; pâle, couvrez- vous de fard; un grand pied
veut un soulier noir; une jambe sèche se dissimule sous des ban-
delettes; on fabrique de petits sachets pour les tailles inégales; on
jette une écharpe sur une gorge trop rebondie. Qui n'a pas la main
blanche et fine et les ongles polis, se permettra peu de gestes en par-
lant. On sourit peu quand on a la dent jaune ou mal en ordre. Les
belles dents même ont besoin d'un certain art pour sourire ; il y a
des femmes qui éclatent de rire, qui rient comme on pleure; d'autres
qui rient comme on hurle; la femme habile entr'ouvre à demi sa
lèvre rose, jusqu'à ce que ses deux joues se croisent en deux petites
fossettes; à ces deux fossettes s'arrête le sourire; il est complet.
11 y a aussi un certain art à observer même dans les larmes. Le
bégaiement, bienarrangé, peut devenir une grande beauté. Une femme
ne saurait trop apprendre à bien marcher. Il y a un certain mouve-
ment des membres, majestueux à la fois et plein de grâce, mais il
faut l'arrêter à temps. Ce qui est assez habile, c'est de laisser à nu
( quand la peau est blanche) cette partie du bras gauche qui se réunit
à l'épaule. Il y a aussi dans les voix un grand charme. On aime à
voir un beau bras s'arrondir autour d'une lyre. Apprenez aussi par
cœur les vers d'Homère et les douces chansons d'Anacréon, et les
accens erotiques de Sapho, et les vers de Properce, et les élégies de
mon cherTîbulle, et quelques beaux passages de Gallus; il est si doux
d'entendre de beaux vers récités par une bouche qu'on aime!
Il faut aussi qu'une jeune femme sache danser et qu'elle sache
jouer aux échecs. — Et puis pour être belle long-temps, méfiez-vous
de la colère, la colère gonfle le visage, elle grossit les veines, elle
REVUE DE PARIS. 293
remplit l'œil d'un sang noir. L'orgueil est aussi un grand ennemi de
la beauté. Que d'ennemis se fait une femme par sa vanité! Au con-
traire, qu'elle se fait d'amis à bon marché par un tendre sourire! Je
fais aussi très peu de cas d'une femme triste et morose; la bonne
humeur chez une femme est un devoir.
Apprenez aussi à tirer de chaque homme qui vous entoure, ce que
cet homme vous peut donner, c'est le moyen d'en être bien servie.
Le riche vous fera des présens, demandez au jurisconsulte ses con-
seils, l'avocat plaidera votre cause, le poète vous donnera des vers.
Soyez contentes de ce que chacun peut vous donner, et n'en demandez
pas davantage. Que de femmes leur avarice aura perdues ! Enfin
prenez garde de vous rendre trop facilement, et faites garder votre
porte, si vous voulez qu'on frappe souvent à votre porte.
J'allais passer sous silence d'admirables recettes pour tromper un
jaloux. Respecter un mari et lui obéir, c'est le devoir d'une honnête
femme. Mais vous autres, mes belles affranchies, esclaves d'hier à qui
le prêtre a dit ce matin : Soyez libres! pourquoi donc vous priver de
votre liberté? Votre ennemi, je vous le dis, c'est votre gardien. Avez-
vous une lettre à écrire loin de votre argus? allez aux bains. Ayez
une esclave dévouée pour porter vos billets doux dans sa ceinture,
dans la tige de ses brodequins, sous la plante de ses pieds, ou bien
encore, à défaut de tablettes, vous pouvez écrire sur les épaules de
votre esclave. — On peut aussi écrire avec du lait chaud des carac-
tères invisibles; un peu de poussière de charbon donne du corps à
cette écriture mystérieuse. Nargue des jaloux dans cette ville remplie
de théâtres et de temples! — Et, enfin, méfiez-vous de vos sou-
brettes et de vos bonnes amies , si vous tenez à garder vos amans.
Je sais bien que je me trahis moi-même, mais qu'importe? j'ai usé
de ma science et de ma jeunesse ; allons donc , point d'égoïsme ! Ayez
donc bien soin de laisser tomber par hasard vos yeux langoureux
sur les jeunes gens qui passent. — Il est bien nécessaire que les
hommes croient que vous les aimez. — Redoutez aussi les festins et
venez-y tard , quand toutes les têtes sont allumées , quand toutes les
torches sont brûlantes. — Alors attendues par tous ces convives pris
de vin, l'attente vous rend encore plus belles. — Une fois à table,
mangez peu, du bout des doigts et du bout des lèvres; cependant ne
mangez pas chez vous avant votre repas. — Buvez peu et gardez
votre sang-froid même au milieu de l'ivresse.
J'arrive maintenant à une partie importante du grand art de plaire.
el je vais vous dire par quels soins une femme conserve sa beauté.
294 REVUE DE PARIS.
L'art est aussi puissant que la nature , il est partout comme le feu du
ciel; il n'y a pas un plus grand art que la beauté.
Je sais bien que sous le règne de Tatius,les Sabines aimaient mieux
labourer la terre que veiller à leur toilette. La maîtresse sévère des
lois domestiques, montée sur sa chaise, surveillait du haut de cet
olympe bourgeois les esclaves armées de fuseau, les troupeaux re-
venant à l'étable; elle entretenait le foyer, elle préparait le repas du
soir. Mais vous , mes délicates et mes oisives , vous aimez les robes
brochées d'or, les bagues scintillantes, les parfums légers, les voiles
qui ne cachent rien; votre cou aime la blancheur des perles, à vos
oreilles brille suspendu le saphir de l'Orient; vous vivez pour être
belles , vivez donc et soyez belles. — Et après soyez sages. La sa-
gesse dure encore plus que la beauté.
Voici d'abord une recette merveilleuse pour entretenir la blan-
cheur du visage : — Dépouillez l'orge de son enveloppe, prenez
deux livres de cet orge mondé, mêlées à deux livres d'ers, faites
détremper le tout dans une douzaine d'œufs; quand ce mélange est
bien sec, faites-en sous la meule une blanche farine; dans cette fa-
rine mettez deux onces de corne de cerf, douze ognons de nar-
cisse piles dans un mortier de marbre; plus deux onces de gomme
et dix onces de miel : vous aurez un admirable mélange, plus uni et
plus brillant qu'un miroir.
Une pommade pour le corps, dont les effets sont merveilleux, la
voici : Prenez fucus et lupin, six livres en poudre, cirage, écume de
nitre rouge, iris venue de 1 Ulyrie, une once de chaque; nids d'oi-
seaux en poudre, miel de l' Attique; remède souverain contre les taches
de rousseur.
Contre les bourgeons de la peau, mêlez de l'encens avec du nitre,
ajoutez-y de la gomme et de la myrrhe et le fenouil odorant. —
Pour obtenir un admirable coloris, prenez roses sèches, sel ammo-
niac et encens mâle; que le poids du sel et de l'encens égale le poids
des roses. — J'ai aimé une belle dame qui faisait tout simplement
infuser des pavots dans l'eau froide, les pilait ensuite, et s'en lavait
les joues. — 11 y a un grand cosmétique, qui vaut tous les autres,
un fard supérieur à tous ces fards, c'est tout simplement d'avoir
vingt ans.
A présent, m'est avis que mon œuvre est accomplie, ma leçon
est complète , et je devrais, ce me semble, prendre un peu de repos.
Mais! non, j'entends de loin les plaintes des amans malheureux,
j'entends leurs soupirs et leurs larmes. — Viens à notre aide, me
REVUE DE PARIS. 295
disent-ils, tes leçons qui expliquent l'amour nous ont été inutiles:
viens à notre aide contre l'amour.
Quel malheur que je sois venu si tard, moi le poète de l'amour!
Grâce à moi, Phyllis vivrait encore, Didon n'eût pas monté sur le
bûcher fatal, Thésée n'eût pas tué Philomèle, Phèdre et Pasiphaë
n'auraient pas brûlé d'un feu criminel; Hélène innocente et chaste,
Pergame n'aurait pas tombé sous les coups des Grecs.
Oui , quand l'amour n'est pas le plus grand des bonheurs , l'amour
est un poison terrible. Aussitôt que vous sentez que votre cœur est
en proie à cette lente agonie , hâtez-vous et portez-y remède. Avant
tout, cessez d'être oisif; l'oisiveté est la mère de l'amour. Le jeu , le
sommeil , le festin, vous trouvent sans défense. Allons ! point de lâ-
cheté, levez-vous, habillez-vous, allez au Champ de Mars, montez à la
tribune, briguez les dignités populaires, — ou bien faites-vous labou-
reur; travaillez dans les champs, suivez la charrue dans le sol qui
résiste; la nymphe pastorale vous couvrira bientôt de sa chaste égide,
le lait des troupeaux apaisera l'ardeur de vos veines. — Ou bien
encore suivez à la piste la chaste Diane dans ses sombres forêts •
Diane est l'ennemie de Vénus. — Ou bien encore , une ligne à la main,
tendez vos pièges à l'habitant des ondes. — Et, ce qui vaut mieux
encore, voyagez , l'absence est un grand remède. Une fois parti , vous
êtes bien fort. Les villes, les fleuves , les montagnes, les campagnons
de votre fuite, tant de nouveaux aspects et tant de nouveaux visages,
emporteront bientôt cette passion qui vous brisait le cœur.
Cependant si, malgré vous, il faut absolument que vous restiez à
Rome, près de l'objet aimé, s'il vous faut passer devant une porte
rebelle, s'il vous faut rencontrer cette litière qui l'emporte, malheu-
reux! vous n'avez plus qu'à vous répéter à vous-même tous les dé-
fauts , tous les vices, toutes les lâchetés , toutes les perfidies , toutes
les trahisons de cette femme! Rappelez-vous qu'elle vous a trompé,
qu'elle vous a ruiné , qu'elle vous a fait vendre , pour le dévorer,
l'héritage paternel! Sa porte est fermée; mais qui donc est avec elle?
A qui sourit-elle? Quel est le vil esclave qui est son maître? Et puis,
était-elle si belle que vous le pensiez? Elle était si petite! des bras
assez mal tournés ! des jambes peu droites ! Pour vous en convaincre,
allez la voir; et si elle a la voix fausse, faites-la chanter; et si elle
est sans esprit , faites-la parler; si elle a de mauvaises dents, faites-la
rire. — Arrivez chez elle à l'improviste, et la surprenez dans tout le
désordre du matin , à l'instant où elle se frotte le visage et les bras
296 REVUE DE PARIS.
de toutes sortes de préparations nauséabondes. Comptez alors les
boites, les pommades, les huiles, les graisses, les faux cheveux, les
fausses dents, les fausses hanches, et dites-vous : — Voilà pourtant
ce que j'adorais !
Et d'ailleurs ne pouvez-vous pas remplacer celle-là par une
autre? On en a deux quand on ne peut en avoir une seule. Par Vénus!
on trouve toujours une femme à aimer; on va ainsi de l'une à l'autre,
bon gré, mal gré. D'abord on trouve le remède bien dur; on s'y fait
peu à peu. Quand une porte est fermée, l'autre porte est ouverte. Si
l'habitude augmente l'amour, l'amour meurt aussi par l'habitude.
Ayez au moins le courage de ne pas montrer à cette femme combien
vous l'aimez. Elle vous parle , écoutez-la de sang-froid ; elle vous
sourit, n'ayez pas l'air trop heureux; elle vous boude, soyez calme;
elle vous couvre de mépris, soyez fier. Arrachez-la de votre pré-
sence; vous-même, rassasiez-vous de la voir; suivez-la, écoutez-la,
regardez-la bouche béante. — Laissez-la ensuite libre d'elle-même,
aller, venir, courir, et ne lui demandez jamais : — Ou vas-tu? —
d'où viens-tu? — D'ailleurs on a de bons amis, de joyeux compères,
de bons vivans, qui ne vous quittent pas, et qui se moquent de vos
amours. — Surtout n'allez pas vous retrouver avec la mère de votre
inGdèle, avec sa sœur, avec sa confidente. Il y a une chose très dan-
gereuse; ce sont ces messagers empressés qui viennent vous dire en
poussant un gros soupir : — Elle a pleuré toute la nuit ! — Elle est
si changée ! — Elle vous aime si fort !
Souvenez-vous cependant qu'il ne faut pas qu'un galant homme,
parce qu'une femme ne l'aime plus, devienne l'ennemi de cette femme.
Thémis elle-même, et cependant Thémis ne hait pas la discorde, ré-
pugnait à ces sortes de discordes. Un jour je servais de témoin à un
jeune homme qui plaidait contre sa maîtresse, et le pauvre amou-
reux jetait les hauts cris quand la belle vint à passer dans sa litière.
A la vue de cette litière, la colère de mon chevalier ne connaît plus de
bornes, et il se met à défier cette femme. Elle cependant , elle arrête
ses porteurs, elle descend de sa litière et elle s'avance calme et
froide! — Mon chevalier n'eut plus la force de plaider.
Prenez bien garde aussi de ne rien faire qui puisse vous rappeler
trop tendrement l'infidèle. Jetez au feu, sans les relire, ses lettres
d'amour, ses cheveux , ses bracelets brisés , cette cire qui reproduit
son visage; fuyez les lieux témoins de votre bonheur, fuyez les théâ-
tres où l'on parle d'amour, redoutez les sons de la flûte et les sons
REVUE DE PARIS. 297
de la lyre, et les voix mélodieuses , et les mouvemens de la danse, et
ne lisez pas les tendres poètes, ni Calimaque, ni le poète de Cos, ni
le vieillard de Téos, ni Tibulle, ni Properce, ni Gallus. —
Ainsi chantait Ovide notre poète, et vous pourrez juger par ces
fragmens si remplis de tant d'esprit et de tant de passion, avec
quel entraînement plein de verve il obéissait à la jeunesse romaine.
L'heureux poète était fier de donner de pareilles leçons à cette Rome
qui n'en pouvait pas écouter d'autres, il s'abandonnait sans rien
craindre, sans rien prévoir, à ce délire poétique qui était sa vie. II
jouissait plus que personne de cette gloire facile , de cette conversa-
tion ingénieuse, de cette toute-puissance méritée dans les boudoirs
les plus célèbres de la ville d'Auguste, tout semblait le favoriser et
lui sourire; les femmes le reconnaissaient à l'envi pour leur poète;
déjà, de son temps, il était le chef d'une école d'écrivains qui aban-
donnaient, pour Ovide, la poésie plus sévère de Virgile; il était, eh
un mot, l'homme le plus heureux de l'empire romain, quand il fut
précipité dans cet abîme de misère dont il est impossible de sonder
la profondeur.
Ainsi donc tout à coup , par ordre de l'empereur, Ovide est ar-
raché à Rome, à la poésie, à sa famille, à ses maîtresses, à ses
amis, à sa gloire. Il faut partir pour l'exil, et pour un exil éternel.
Hier encore il était le roi d'un petit monde tout rempli d'esprit,
d'ironie, de scepticisme, de douces libertés, de faciles amours;
maintenant il est le jouet de la mer immense. — Horrible nuit cette
nuit d'exil! — Affreux départ! En vain sa femme, en vain sa fille,
éperdues et tremblantes, le veulent retenir; il faut obéir, il faut partir.
.Serviteurs, acteurs, cliens, femme, enfant, toute cette famille en
deuil accompagne ces funérailles de leur désespoir. — On eût dit
une maison ravagée par la guerre. Et lui cependant , il s'écriait : Son-
gez donc en quels lieux on m'envoie! Songez donc que c'est Rome que
je quitte! Vivant, on m'enlève pour toujours à mon épouse vivante,
à ma maison, à mes amis ! Alors s'élève un cri, un gémissement uni-
versel autour de ce malheureux ; sa femme veut le suivre, mais il
n'accepte pas ce sacriGce. Donc il part. A peine l'Océan s'est-il em-
paré du captif, que la vague le soulève. La tempête commence, le
ciel se charge de nuages, le navire gémit. Ovide appelle la mort. La
tempête cessa à la hauteur de la mer d'IIellé, le navire fit sa pre-
mière relâche au port d'Unbros. Rientôt poussé par un souffle lé-
ger, il aborda près de Samotrace , de Samotrace à Tynepice il n'y a
pas loin; là, le pauvre exilé quitta la mer, et il alla par terre au
298 REVIE DE PARIS.
lieu de son exil. Arrivé là , son premier soin fut d'écrire à l'empereur,
le souverain maître et le père de la patrie, une lettre touchante toute
remplie des plus tristes détails.
Ceux qui ont reproché à ce malheureux poète d'avoir trouvé en-
core dans son exil des éloges pour l'impitoyable empereur, ceux-là en
parlent bien à leur aise. Nous autres, nous serons plus indulgens, et
nous reconnaîtrons tout ce qu'il y a de grâce et de charme et de dou-
leur dans ces plaintes à l'empereur. — « Comment donc ai-je pu m'at-
tirer cette disgrâce, ô vous, père de la patrie! Ma conduite, mes
mœurs , autrefois avaient mérité votre estime. Vous m'aviez fait don
d'un cheval de vos écuries, un jour où vous passiez vos chevaliers en
revue. Dans mes poésies les plus légères, j'ai invoqué le nom d'Au-
guste. J'ai rempli avec soin toutes les charges dont j'ai été honoré.
Votre colère a brisé ma maison , une maison sans tache. Ma noblesse
ne le cède à nulle autre. Je n'étais ni riche, ni pauvre; j'avais la ri-
chesse que doit avoir un homme bien posé dans la ville. Je rendais
grâce aux dieux de m'avoir accordé un peu de ce génie qui donne la
gloire. — Mais , hélas ! j'ai déplu à l'empereur, et j'ai tout perdu. Il
ne m'a laissé que ma vie et ma fortune, car j'ai été condamné par un
sénatus-consulte , et non point par un tribunal spécial. O César ! si
vous saviez cependant quel est mon supplice ! Jeté au milieu d'en-
nemis farouches, exilé plus loin qu'aucun exilé, relégué près des
sept embouchures du Danube, en butte aux froids de l'Océan glacé,
à peine séparé par la largeur du fleuve des Jaryges , des hordes de
Calchos, de Métérée, des Gètes, ô César, vous prendriez pitié de moi !
« Au-delà de ces lieux finit le monde , il n'y a plus que des glaces et
des mers ; là s'arrête le nom romain. Oh ! tout au moins, donnez-moi
un exil moins cruel! arrachez-moi à ces Barbares! Pardonnez-moi ce
poème que je déplore, Y Art d'aimer, œuvre futile qui m'a fait tant de
mal. Hélas! où nous entraîne l'amour des vers ! Mais n'ai-je pas dit
en commençant que c'était un livre frivole, et les honnêtes femmes
n'étaient-elles pas prévenues? et pensez-vous qu'une femme se cor-
rompe en lisant des vers? Mais, par le ciel ! quand une femme se veut
corrompre, tout peut lui servir, et même les Annales de Ïite-Live.
Par exemple, dès les premières lignes de notre histoire, les femmes
demanderont comment il se fait que Vénus soit la mère des Romains ?
— Soyez indulgent pour les pauvres poètes qui célèbrent l'amour.
Catulle a chanté ses maîtresses ; Carus , ce pygmée des poètes, poussa
l'amour jusqu'à la licence; Licida, Eumenicus, abusèrent de la langue
pour tout dire ; arrive Cinna l'effronté ; Encius , plus effronté que
REVUE DE PARIS. 299
Cinna; Cornificius, Caton , Hortenlius, n'eurent guère plus de re-
tenue dans leurs amours; Salin s-, pris de \in, a chanté Lycoris;
Tibulle a élevé sa maîtresse dans l'art des tromperies , Tibulle est nn
poète national; Properce a brûlé des feux les plus ardens. Ils ont été
heureux cependant et libres, et moi, leur successeur, j'ai pris sur
leur tête la couronne de roses, et je l'ai placée sur la mienne. J'ai été
comme eux le poète des boudoirs et des endroits mystérieux où les
grands seigneurs de Rome placent leurs tableaux erotiques. Mais ,
plus d'une fois aussi, j'ai été grave et sérieux ; j'ai écrit huit livres
de Fastes et douze livres de Métamorphoses; j'ai été le favori delà
Melpomène latine. Jamais ma muse n'a déchiré personne, et pas une
raillerie, même innocente , ne se présente dans mes vers. Parmi tant
de milliers de citoyens, ma muse n'a blessé que moi-même. 0 pardon !
pardon! maître du monde! et laissez-vous fléchir! Je ne demande
pas mon retour dans l'Ausonie, j'implore de votre divinité un moins
rude exil ! »
Ainsi il pleurait, ainsi il suppliait, ainsi il exhalait dans ses plus
touchantes élégies cette immense douleur. De ces confins du monde
où il est relégué, il envoie ses livres dans cette belle ville dont il est
si loin. Ces humbles vers , autrefois si bien reçus, se glissent dans
Rome comme autant de proscrits , et alors on les lisait le soir, et on se
disait tout bas les malheurs du poète. Quoi ! exilé dans ces glaçons et
parmi ces Barbares, cet enfant gâté des muses ! Quoi! cet aimable et
galant gentilhomme, qui passait si mollement sa vie entre l'amour et
l'étude, le voilà seul et perdu dans les glaces du Nord, et c'est lui
maintenant qui est le Barbare! — Quoi donc! il n'a même pas une
maison bien fermée, pas un lit où il puisse dormir! pas un domes-
tique pour le servir! pas un homme pour l'aimer! Quoi! loin de sa
femme qui l'aime! loin de sa fille chérie entourée de ses livres et des
muses! il ne la verra pas grandir! Quoi! loin de cette patrie tant
aimée, dans ce lieu où le ciel, l'eau, la terre et l'air, lui sont con-
traires ! On se demandait alors avec inquiétude quels étaient ces Sar-
mates parmi lesquels vivait Ovide? Et c'étaient là d'affreux dé-
tails! La neige amoncelée, le froid, les glaces, l'aquilon, voilà
pour le climat. Des peaux de bête, des chevelures hérissées, un
œil fauve, une barbe hideuse, voilà pour les hommes! Et pour-
tant, même à Rome, il y avait des hommes qui insultaient encore au
proscrit. Ovide reproche à ces lâches leur lâcheté, mais sans amer-
tume. Il leur pardonne, car sans doute ils ne savent pas combien il
est à plaindre. Puis, faisant un triste retour sur lui-même, il voit arri-
300 REVUE DE PARIS.
ver la vieillesse, et il se met à penser quel bonheur l'attendait, s'il eût
pu enfin se reposer, vivre exempt de soucis et d'alarmes dans sa fa-
mille, se livrer à ses douces études, s'abandonner mollement à ses
goûts favoris, mener une vie sédendaire sous son humble toit, au
milieu de ses champs paternels aujourd'hui privés de leur maître,
vieillir enfin entre les bras de sa femme et dans sa patrie!
Ainsi il eût terminé dignement une vie si bien commencée. 11 avait
été si heureux d'abord! De si nobles aïeux! un si bon père! un frère
chéri! des études bien faites! tant d'amour et tant de gloire! une
femme charmante! Mais maintenant ses amis l'abandonnent, ses
frères les poètes l'oublient, il est seul parmi une nation mêlée de
Grecs et de Gètes, et de Sarmates armés de flèches empoisonnées!
Et cependant, si Kome oublie son poète, Rome chante ses vers en
formant des danses légères. Déjà, depuis trois années, — trois siè-
cles , — il voit ces froides eaux , il voit se lever et languir dans le ciel
ce pâle soleil; — en vain, dans ces neiges, il invoque encore la
poésie, la compagne de ses beaux jours, la poésie n'ose pas venir
chez les Sarmates. Il veut encore écrire , mais ses vers sont sans
harmonie et sans chaleur. Tl livre aux flammes ces poésies commen-
cées, enfans moribonds de l'exil. A peine s'il ose adresser quelques
vers à ses amis et s'il ose les nommer. De si loin , il ne sait que pleu-
rer. Cependant ses cheveux blanchissent, déjà les rides d'une vieil-
lesse précoce sillonnent son visage; la douleur vieillit si vite! El puis
les nouvelles qui lui viennent de Rome sont si tristes! Son meilleur
ami, Gelsus, vient de mourir sans avoir fléchi l'empereur. « Celsus!
je n'ai pu accompagner tes funérailles , toi qui avais pleuré sur ma
mort! L'univers entier me sépare de ton bûcher! » Enfin Auguste
meurt sans s'être laissé fléchir. Maintenant le poète espère en Tibère.
Espérer en Tibère! Tous les malheurs d'Ovide étaient comblés.
Il mena ainsi encore long-temps cette vie languissante , espé-
rant toujours et toujours trompé dans cet espoir, priant ses amis
d'intercéder pour lui auprès du nouveau maître du monde, célé-
brant Tibère , vainqueur de l'Illyrie, comme il avait célébré Auguste.
— D'autres fois, dans son désespoir d'être entendu à Rome, il
^'adressait aux rois barbares, à Colger, le roi de Thrace, qui lui
répondait en vers et qui protégeait le poète , autant qu'un pauvre roi
de Thrace pouvait protéger un proscrit de la cour d'Auguste. — Un
jour, il se réveillait en songeant que si sa femme allait se jeter aux
pieds de la femme de Tibère , il serait peut-être sauvé. — In autre
jour, il rêvait que l'Amour lui apportait l'ordre de son retour. — Le
REVUE DE PARIS. 301
lendemain, il retombait dans son découragement mortel , et il s'écriait :
Adieu l'espoir! Pourquoi donc me suis-je imaginé que je pourrais un
jour quitter les bords de la Scythie? Pouvais-je ainsi méconnaître ma
fortune?
Le malheureux ! et qu'il était loin de rien savoir de ce qui se pas-
sait à Rome! Un jour ne s'adressa-t-il pas à Germanicus, l'envié de
Tibère! 11 promettait à Britannicus un renom immortel ! Tacite a payé
la dette d'Ovide.
A la fin , la mort le vint délivrer de cette vie insupportable. Les
habitans de Tomes le pleurèrent. Ces Barbares, à force de le voir
souffrir, avaient fini par l'aimer.
On n'a jamais su la cause de cet exil impitoyable qui a bien gâté
tout ce qu'on rapporte de la clémence d'Auguste. Les historiens ont
fait, à ce sujet, toutes sortes de conjectures. Us ont dit qu'Ovide avait
surpris l'empereur dans un inceste avec sa propre fille; mais , en ce
cas, Ovide n'eût pas été assez malhabile pour rappeler si souvent à
l'empereur qu'il avait vu ce qu'il ne devait pas voir. — Et d'ailleurs ,
Julie, la fille de l'empereur, était exilée bien avant la disgrâce du
poète. — V Art d'Aimer et quelques poésies plus galantes que licen-
cieuses n'auraient jamais suffi à motiver un pareil exil. Il n'y a qut'
cela de certain dans cet exil, c'est qu'Ovide mourut à l'âge de soixante
ans. — Son exil avait duré dix ans.
Telle est cette simple , touchante et élégante biographie d'Ovide ,
écrite par lui-même et tirée du chaos des commentateurs. Nous l'avons
déjà dit, la vie de ces hommes à part, enfans chéris de la civilisation
romaine, est dans leurs propres œuvres, il ne faut pas la chercher
ailleurs.
Jules Janin.
ÏOJ1E XLVIII, oécembsb. 2t
L'IRLANDE.
IV.
lie Sliaiuioii.
K»%-m
J'avais beaucoup entendu vanter sur le continent le comfort et l'agrément
d'un voyage dans les trois royaumes : — comme les routes sont plenières et
fermes! comme les chevaux sont agiles! comme les relais sont rapprochés
et promptement servis! — Cela est vrai; mais aussi, on ne dit pas à quel
prix on achète la jouissance des places d'intérieur dans les voitures publi-
ques; on oublie de parler du nombre de ces places invariablement réduit à
quatre; on ne dit pas combien les guards sont avides, combien les exi-
gences des coachmen sont multipliées, et comment, à l'arrivée, le prix du
voyage, à votre grand désappointement, se trouve double de ce que vous
l'aviez imaginé au moment du départ. Ajoutez à cela qu'on a peu de soin des
bagages, qu'on ne les enregistre même pas dans les bureaux, ce qui est un
bon moyen de nier la responsabilité, et que, pour accroître toutes les chances
de perte, bagages et voyageurs vont rarement d'un lieu à un autre sans
changer deux ou trois fois de voitures. Cette manière de voyager n'est donc
bonne que pour la nobility , qui, ayant des chaises de poste à elle, n'a rien
de mieux à faire que d'aller vite sur de moelleux coussins, ou pour la gentry
( la gentlemanerie qu'il ne faut pas confondre avec notre ancienne gen-
tilhommerie ) assez riche pour payer les places d'intérieur et avoir des la-
quais qui surveillent les bagages, et au besoin se disputent et boxent avec
les conducteurs et les cochers.
■ ■
REVUE DE PARIS. 303
Au Public in gênerai, les artistes, les étrangers, les voyageurs, vous ef
moi , tout ce qui n'a ni chaise de poste , ni l'une des places d'intérieur, sa-
vez-vous ce qui reste en fait de comfort? non pas, comme dans nos hautes
et lourdes diligences de France, la gondole, où s'engouffrent les flots de
poussière que soulèvent quatre larges roues; non pas même la banquette
sur l'impériale, où du moins un manteau de cuir abrite du soleil et de
la pluie: il reste le out-side , le détestable out-side où le soleil brille, où la
poussière étrangle, où la pluie inonde et où le visage est coupé parle vent,
dont la vitesse môme si vantée de la course redouble la violence ; et vous au-
rez beau augmenter vos dépenses de voyage d'un parapluie pour votre tête ,
d'un icaler proof pour vos épaules et d'un comfort de laine pour couvrir
votre nez et votre menton , toujours le soleil vous brûlera , la poussière vous
étranglera, le vent vous glacera, et les parapluies de vos voisins, à charge
de revanche, établiront sur vos genoux et le long de vos reins une gouttière
perpétuelle. Si encore, le corps était d'aplomb , s'il y avait le plus mince
coussin pour s'asseoir, le plus petit dossier pour s'appuyer, la moindre ga-
lerie pour se cramponner sur ce malheureux out-side en plein air! Mais
hélas ! les malles , les ballots , les sacs de nuit avec leurs ferrures et les nœuds
de leurs cordes, empiètent sur ce siège déjà si étroit, comme autant d'as-
pérités et de saillies, qui rejettent le voyageur en avant et le broient. Le siège '
est nu, tout nu, à peine raboté, et il y a au moins querelle pour savoir à
qui appartient la place du milieu. Le guard intervient, vous prouvez que
vous avez retenu et payé cette place; n'importe! il vous dira qu'elle est au
premier occupant ou au plus fort, et, en votre qualité d'étranger, l'hospita-
lité d'Augleterre vous donnera tort , et vous rejettera ainsi à l'une des deux
extrémités du siège. C'est à peine si, en faisant un demi-tour de côté, on peut
alors appuyer un pied au corps de la voiture, l'autre est toujours pendant
comme aux flancs d'un cheval sans étriers. Ne regardez pas entre vos jambes,
la roue dévorante tourne perpendiculairement au-dessous avec une rapidité
qui donne le vertige; ne vous perdez point dans vos rêveries,... surtout ne
dormez pas, le moindre soubresaut vous ferait passer par-dessus l'espèce de
poignée qui entoure le siège, à une hauteur à peine de deux ou trois pouces.
En toute vérité, voilà la position agréable et commode faite au public m
gênerai, qui voyage nuit et jour dans la comfortable Angleterre.
J'avais plus qu'il ne me convenait essayé du out-side , dans les North-
Walcs. J'étais donc fort empêché de savoir comment je voyagerais à travers
l'Irlande, lorsque j'appris qu'au sud-est de Dublin commençait le canal qui
aboutit au Shannon et que les fondateurs avaient destiné à être pour le sud
de l'Irlande ce que le canal du Languedoc est pour le midi de la France : la
jonction de deux mers. Cet ouvrage immense franchit, au moyen de soixante
écluses, des points très élevés du territoire, et répondra éternellement aux
détracteurs de ce malheureux pays, qui prétendent que sa misère lui vient
en grande partie de l'absence de l'esprit d'association. Commencé en 1788 ,
SI.
304 REVUE DE PARIS.
il fut ouvert à la navigation huit ans après, en 1796. Les actionnaires at-
tendirent que le commerce et l'industrie tissent prospérer leur entreprise.
Le commerce et l'industrie se rendirent en effet à l'appel, mais lentement,
car ils venaient seulement de naître. Il y eut quelque chose qui vint plus vite :
ce fut en 1801, sur la tour de Bedford, au château de Dublin, l'impérial
unitecl Standard, qui proclama les articles du Bill de l' UNION. Devant lui,
le commerce et l'industrie reculèrent pour passer bientôt de la langueur à
la mort.
Ce fut là, pour l'Irlande, le premier bienfait (suivi de tant d'autres ! ) de
son incorporation plus intime avec l'Angleterre. Sans doute, l'Union avait
été prônée comme n'ayant d'autre but que de faire participer la pauvreté
et l'ignorance du vieux royaume conquis, aux lumières et aux ressources
immenses de sa triomphante métropole, celle-ci disant qu'elle ne demandait
pas mieux que d'aider une sœur dont par ce bill la destinée devenait la sienne.
Mais, hélas! l'inertie, l'ignorance, la nudité proverbiale de l'Irlande, les
migrations lointaines qui l'ont dépeuplée depuis même ces trente dernières
années, disent assez que I'union ne fut en réalité qu'un leurre machiavé-
lique avec lequel , par des espérances vagues de secours, les Anglais empê-
chèrent les Irlandais de combiner à se relever par leurs propres ressources.
Oui, si l'agitation n'était venue comme le dernier et sublime effort d'une
nationalité expirante, l'Union bien certainement aurait, avec la mielleuse
hypocrisie des entraves légales, accompli au moins la première moitié de
la brutale et sanglante besogne rêvée et proposée en plein cabinet anglais
dans l'année 1651. Il fut question alors de détruire par l'exil ou la mort la
race irlandaise tout entière, et de coloniser le pays avec des juifs : The en-
tire iiish race to exile or dealh, and colonising the eountry icith Jews.
J'imagine que si ce projet ne reçut point son exécution, ce fut, non par
humaine pitié, mais par la pensée que les enfans d'Israël seraient, dans
le négoce , des concurrens trop redoutables pour leurs collègues chrétiens
de l'Angleterre,
Moi qui venais en Irlande pour avoir enfin le mot véritable de la philan-
tropie des lois et de la domination anglaises, proposée en modèle sur le con-
tinent ; — moi, qui avais bonne envie d'apprendre pourquoi une nation, après
avoir proclamé la liberté politique, civile et religieuse pour tous les peuples,
avait exclu l'Irlande seule de ce nouveau droit commun, et par quelle étrange
contradiction le pays d'où était parti le premier cri d'abolition de la traite
des noirs dans le Nouveau-Monde, se livrait, sans honte, dans l'ancien, à la
traite des blancs; certes, je ne pouvais mieux commencer cette étude que
par un voyage sur une ruine de soixante milles environ d'étendue, et qui
s'appelle Greal-Canal ou Royal-Canal. Une ruine en effet! qui ouvre à la
déperdition des eaux ses fissures, ses crevasses sans nombre , auxquelles les
actionnaires , dont la fortune est dissipée depuis long-temps dans cette entre-
prise, ne peuvent plus porter remède. Quant au gouvernement anglais , il ne
REVIE DE PARIS. 305
se décide à réparer ce canal de temps à autre , que parce qu'il ue sait que
l'aire de tant de pieds cubes d'eau , amassés sur les hauteurs, et qui, se pré-
cipitant tout à coup, transformeraient l'Irlande en un vaste marais.
Ce voyage, sans soubresauts et sans tangage, me convenait aussi sous d'au-
tres rapports : j'allais au sud de l'Irlande. Or, pour avoir le courage de re-
garder en face toutes les misères amoncelées dans cette contrée par la domi-
nation religieuse et politique du torisme protestant, j'éprouvais le besoin
de me reposer un peu des émotions de mon séjour à Dublin, dont la misère
n'est que le pâle reflet de celle que j'allais trouver. Et en vérité ce n'était
pas trop pour cela des trente-six heures que j'avais à passer sur l'eau , loin
de toute agglomération d'habitans , à travers les solitudes et les tourbières
de Kildare , du King's-County , et d'une portion du Tipperary. J'espérais
d'ailleurs trouver, dans le bateau à vapeur, une société plus variée que sur le
out-side des Royal Mails, et plus disposée aussi aux curiosités et aux épan-
chemens d'une causerie instructive. Enfin, n'allais-je pas arriver au Shan-
non? et n'avais-je pas à naviguer durant dix heures sur ce fleuve pitto-
resque, qui est tour à tour mince lilet d'eau à peine flottable , lac immense
et sans fond dont l'œil n'aperçoit pas les deux rives, canal latéral empri-
sonné entre deux talus de pierre, torrent fougueux, descendant , à travers
les rochers, de vingt pieds par mille, et subitement fleuve majestueux,
portant des navires de haut bord jusqu'à la mer qu'il refoule et devant la-
quelle, à son tour, il recule en grondant? En Irlande, croyez-moi, pour ne
point sentir à tout moment son cœur se fendre, pour ne point nier Dieu de-
vant des calamités séculaires et impunies, il ne reste qu'une ressource au
voyageur, c'est de détourner les yeux du spectacle affligeant qu'offre la race
humaine pour se jeter, le plus qu'il peut, dans les admirations artistiques du
regard et de la pensée, que font naître à chaque pas les magnificences de
la nature.
Je m'embarquai donc à Porlo-Bello, sur le bateau ponté, qui, tiré pat-
deux chevaux de poste souvent relayés, et trottant un jour et une nuit sur
les berges, devait le lendemain, au lever du soleil, me faire trouver le
steam-packet du Shannon à Portumna.
Que ces deux noms d'origine italique et latine ne vous fassent point rêver
à l'Italie. Les lieux n'ont aucune affinité avec les noms : voici , je pense,
pourquoi ils sont appelés ainsi.
Il y a bien long-temps que la vieille langue irlandaise n'a plus cours en
Irlande, dans le monde qui a le privilège de mettre le nom aux choses.
C'est elle pourtant qui avait donné aux cités, aux châteaux, aux lacs, aux
montagnes, aux clans , aux comtés, et aux points même les plus isolés de
cette ile , ces noms qui encore aujourd'hui sont d'une si riche et si poétique
euphonie. Mais depuis Henri VIII, les Anglais ont l'ait de cruels efforts
pour tuer la nationalité irlandaise, et ils ont commencé par s'attaquer à
l'idiome natal, ce foyer conservateur de toute nationalité. Il était rationnel
que ceux qui voulaient tuer l'Irlande et l'empêcher de plaider pour sa vie,
:{)Mi RENTE DE PARIS.
détruisissent une langue dont l'énergie pathétique faisait dire : Si vous
plaidez pour votre vie, plaidez en irlandais ( if xjou plead for ynur life, plcad
inirish). Ceux qui voulaient que l'Irlande fût un enfer, pensaient qu'il était
inutile d'employer une langue dont William Lilly, l'astrologue du roi
Charles II, disait : Was lihe that spoken in hcai-en! elle est semblable à celle
qu'on parle dans le ciel. Aussi sous les successeurs de Henri VIII, jusqu'à
Charles Ier, toutes les donations, toutes les consécrations de spoliations fu-
rent-elles faites à la charge de proscrire la langue irlandaise des domaines
spoliés et concédés, et d'y propager la langue d'Angleterre. Long-temps,
ces efforts de la conquête furent impuissans; mais les troubles qui suivirent
la guerre civile de 1641 , entraînèrent l'idiome irlandais dans le commun
naufrage. Il fut banni du manoir du chef (chieftain ), et de la chaumière
du tenancier. Cependant il résistait encore; mais durant le siècle dernier,
les inquisiteur* du parlement d'Irlande le dénoncèrent comme étant le lan-
gage du papisme, cet éternel fantôme de la frénésie religieuse et politique
des tories anglicans. L'emplui du vieil irlandais était regardé comme un
acte de foi catholique et traité comme tel; ce fut alors que la langue natio-
nale se replia devant la langue de la conquête. Fuyant les villes et les con-
trées du nord et de l'est, où elle est presque totalement ignorée, elle se
réfugia dans les montagnes du sud et sur le littoral de l'ouest, au plein
cœur du catholicisme. C'est là que je l'ai trouvée, et qu'elle se perpétue éner-
gique et harmonieuse, dans la hutte des pauvres et dans la cabane des pê-
cheurs, avec les chants des bardes qui l'ont illustrée.
Aussi, à cette heure, en Irlande quand il faut donner des noms à quel-
ques fondations nouvelles, se trouve-t-on fort empêché. On ne peut en de-
mander à l'idiome national : il est mort pour le plus grand nombre. On
recule aussi devant la pensée de se servir des mots importés de la langue an-
glaise; la rudesse de leur consonnance jurerait trop avec les noms eupho-
niques du reste du pays. Pour harmoniser les sons, on fait donc des emprunts
aux langues les plus poétiques et les plus musicales de l'Europe.
En toute vérité, les Irlandais eux-mêmes n'ayant su rien m'apprendre à cet
égard, je n'ai pas de manière plus raisonnable d'expliquer le Porto-Bclloet
lePortumna. Ces deux lieux n'ont, hélas! de l'Italie, que le nom. DansPorto-
Bello, triste et nu, entouré de maisons misérables à l'extrémité sud-est de
Dublin , deux coquilles de noix armées en course , avec tous leurs agrès , ne
manœuvreraient pas à l'aise. Et Portumna , à l'entrée du Shannon, est un
méchant hameau tout enfumé , formé par une douzaine de huttes de terre
avec des toits de chaume. Il n'y a que la maison du garde du canal qui
puisse, à la rigueur, passer pour être bâtie en cailloux...
Les premières écluses étaient franchies à peine , que j'avais déjà recueilli
des témoignages nouveaux de sympathie pour la France. Faites-vous donc
une idée de ce qu'il faut qu'elles soient dans un pays, où sur vingt-deux
passagers renfermés dans un espace û'environ quarante pieds de long sur
dix de large, cinq Irlandais parlaient fort intelligiblement notre langue, et
REM E DE PARIS. 307
pensaient , à l'encontre des Anglais, qu'aborder un Français avec des paroles
françaises est l'une des plus flatteuses prévenances d'une bonne hospitalité.
Ma joie fut grande. D'abord, ma vanité nationale était fort satisfaite, en-
suite j'espérai tirer parti, pour mon enseignement, de cette plus grande
facilité de conversation. Le désappointement vint bientôt. Les réponses qui
m'étaient faites étaient souvent plus que laconiques. En revanche les ques-
tions m'étaient peu épargnées , d'où je conclus qu'il n'y avait ni réserve, ni
froideur, mais bien avidité plus grande d'obtenir de moi des renseigne-
mens sur la France, que de m'en donner sur l'Irlande. Au fait, mes com-
pagnons de voyage pouvaient avoir raison. Puisque je venais dans leur pays
pour l'étudier, c'était à moi de chercher, et non de vouloir une leçon toute
faite.
Dans le petit salon de VHamilton étaient assises trois dames , bien gra-
cieuses et bien spirituelles, qui avaient surtout bonne envie de m'interroger
sur la France. Je dus répondre à un feu roulant de questions et de contro-
verses. Nos modes, nos théâtres, nos livres, nos journaux, nos écrivains , nos
artistes, tout fut passé en revue. Les hommes vinrent à la rescousse; et
toute mon humeur ergoteuse s'épuisa à repousser des attaques vives et même
un peu rudes.
Pour la seconde fois depuis que j'avais quitté la France (la première fois
en Angleterre), je subissais la douleur de voir nos vieilles gloires , nos jeunes
célébrités artistiques et littéraires , dépréciées ou méconnues. Les gloires
de l'étranger, au contraire, même les plus chétives, les plus douteuses,
encensées , prônées , exaltées , et souvent , il faut bien le dire , avec le mar-
teau , le fouet, l'encensoir et les belles phrases venus de France.
En effet, dans tout le royaume-uni, on ne juge guère notre littérature
que d'après les revues de Londres ou d'Edimbourg, dont la revue tory du
libraire Curry, à Dublin, se fait l'écho. Mais, comme si ce n'était pas assez
contre nous des difficultés nées de la différence des langues et des rivalités
nationales, nous prenons nous-mêmes le soin de donner aux attaques de la
critique anglaise une belle apparence d'impartialité. Ces revues deviennent
les réceptacles des envies, des haines de toutes nos médiocrités.
Aussi faut-il voir en quelle mince estime notre littérature est tenue de
l'autre côté du détroit! Nous avons tant dit qu'ils possédaient tout, et que
nous n'avions rien ! Nous avons traduit si complaisamment tous les poètes de
l'Angleterre, tousses romanciers, tous ses capitaines Basil-Hall, tous ses
capitaines Marryat, tous ses aventuriers Trelawnay, toutes ses revues... et
elle a si peu traduit les nôtres I Quand elle nous a envoyé le rebut, moins une
femme, de ses artistes dramatiques, nous avons suivi leurs représentations
avec un si ridicule engouement! nos acteurs alors, pour nous plaire, ont
imité les Anglais avec tant de zèle! M"e Mars elle-même a si bien failli
perdre à ce jeu les intonations les plus douces de sa voix et la naïve et fine
expression de son maintien! En retour, le Théâtre-Français à Londres est
si délaissé, nos artistes ont produit une si faible impression, enfiD nom
308 REVUE DE PARIS.
avons tant fait aux Anglais litière de nos arts et de nos renommées, qu'ils
ont bien dû finir par être de notre avis, et par nous croire plus petits encore
que nous ne voulions l'avouer'
Là , si je parlais de nos écrivains , de nos poète , même de ceux du grand
siècle, on me ripostait par les critiques et les épigrammes que nous leur
avons si peu ménagées de notre temps. S'., pour égaliser la partie, j'attaquais
à mon tour le vieux Shakspeare , on me fermait la bouche en me répétant,
mot pour mot, les éloges fanatiques venus de France. Mais c'est surtout
contre notre jeune littérature du x:\e siècle que les Anglais s'élèvent avec
le plus de violence. Le royaume-uni est tont murmurant des reproches d'im-
moralité, d'obscénité, d'anthropophagie dont nous ont gratifiés les revues
d'Angleterre et d'Ecosse.
— Ne croyez rien de tout cela, disais-je un jour à M. K**% le directeur
de *** Review.
— Eh! comment voulez-vous que nous en doutions? me fut-il répondu
avec un ton incroyable d'orgueilleuse raillerie. Ce n'est pas nous qui inven-
tons ces choses, il faudrait pour cela lire vos auteurs Modernes... nous nous
contentons des jugemens qui nous arrivent tout rédigés de France par des
critiques français.
J'exprimai alors plus qu'un doute , et avec aigreur; je sentais mon pays
humilié.
Pour toute réponse, M. K'** tira d'un tiroir un article écrit en français,
et tout fraîchement débarqué. — Je vais l'envoyer au traducteur, me dit-il
avec nonchalance en me le montrant.
J'y jetai les yeux; mais je ne demandai pas le nom de l'auteur; à quoi bon '.'
j'avais reconnu l'écriture et le style. Je courbai la tétc.
— Oh ! messieurs les Français, reprit M. K*** en souriant, quand vous
voulez tuer, vous avez du savoir-faire , et vous tuez bien. Vous chargez
l'arme, vous nous l'envoyez, nous faisons feu ; et à Paris vous entretenez des
journaux et une revue qui n'ont pas d'autre spécialité que de répéter le
coup. Il y a même alors économie de frais de traduction, l'auteur ayant le
soin de leur donner d'avance le double de l'article original. Nous, ici, mon-
sieur, nous sommes trop bons Anglais pour nous refuser à servir des haines
qui l'ont si bien les affaires de notre nationalité, et qui perpétuent en Eu-
rope la conviction de notre suprématie en toutes choses.
J'étouffais, et je ne sais quelles paroles amères me vinrent du cœur aux lè-
vi es. Mais pourquoi? cet homme faisait son métier d'Anglais : c'était à nous
de faire le nôtre. Ce n'est donc pas à lui que j'en devais vouloir.
— Du moins, lui dis-jc , monsieur, devriez-vous accepter la vérité , quand
elle arrive à vous. Si vous le voulez , je vais vous l'écrire.
Il réfléchit un moment. Il semblait hésiter, non pas pour trouver une ré-
ponse, mais pour savoir s'd me répondrait.
— Vous me proposez la vérité, dit-il enfin. Eh bien ! c'est selon. Oui , si
REVUE DE PARIS. .109
vos hommes de France n'en doivent sortir ni plus grands, ni meilleurs.
Non, si...
Il n'avait pas besoin d'achever. Il m'en avait dit assez, et j'avais déjà vu
et lu , dans Londres, plus qu'il ne m'en fallait, pour connaître la juste valeur
des belles paroles de nos optimistes anglomanes qui s'en vont répétant par-
tout que la haine, de nation à nation, est éteinte entre l'Angleterre et la
France. Non, non, elle ne l'est pas, en Angleterre du moins! elle est gravée
là dans tous les cœurs, aussi bien que sur le bronze et le marbre des mo-
numens. Elle est écrite et ciselée sur tous les mausolées élevés dans Saint-
Paul et dans Westminster, ouverts à tout ce qui a combattu contre nous.
Là , les épitaphes sans nombre , eu rappelant le nom du général , du Commo-
dore, du capitaine de dragons, du sous-lieutenant d'infanterie , de l'en-
seigne de vaisseau , rappellent aussi que l'homme qui le porta est tombé
victorieux ou glorieux en combattant les armées et les flottes de la France .
Rarement il y est question du lieu ou du nom de la bataille; qu'est-ce que
cela? La grande affaire, c'est qu'il soit su de tous que c'est en combattant
I remit army , ou french fleet , que le commodore et le capitaine ont péri.
Comment donc ne voulez-vous pas que tout cœur anglais soit entretenu dans
des pensées de haines et de luttes contre cette nation de France, si robuste
que, sans chanceler, elle a pu supporter tant de désastres; si grande, que la
combattre suffit , défaite ou triomphe, pour donner de la gloire et pour faire
ouvrir, à de simples cadets de régiment, les portes des cathédrales et des
royales abbayes?
Oh! qu'il y a bien plus de magnanimité et de véritable intelligence des
égards que les nations se doivent entre elles, au moins après la guerre, dans
la haute pensée qui a érigé, à Versailles, la galerie des généraux illustres
morts pour la France, depuis 89. Là, les martyrs de la liberté ou de la
gloire, sur le socle où leur marbre est debout, ont pour tout éloge funèbre,
leur nom , et, avec une date, ce seul mot : Tué! mot qui devient sublime
à force d'être répété.
De toute éternité les Anglais ont pensé et agi avec nous comme le très
habile et aussi très sincère directeur de *** Revictv. Mais voilà bien des
années aussi, et même des siècles, que les Français méritent les dédains et
les accusations railleuses que je venais d'entendre, la rougeur sur le front.
Pour m'en tenir seulement à la littérature , n'avons-nous pas eu au
\ville siècle l'école philosophique qui, ne pouvant toute entière recevoir
des culottes de velours de ses Mécènes en jupons, s'était mise aux gages
du cabinet anglais; l'état des émargemeus existe! N'est-ce point elle
qui eut l'impudeur de faire chez nous de l'historien Hume le plus grand
historien moderne!.... et à chaque page Hume calomnie et outrage la
France !
Pendant la révolution et sous l'empire, n'avons-nous pas eu des Mallet
Dupan à foison, qui avaient établi dans Londres l'officine d'où leur Mémo-
MO RFVIE DE PARIS.
rial Britannique sortait chargé contre la France de diffamations et de ca-
lomnies.
Aujourd'hui, après tant d'humiliations venues de l'étranger en armes, après
tant de luttes souffertes pour l'honneur de la patrie, voilà que nous avons
des écrivains qui font bon marché à l'étranger des choses et des hommes du
pays. Enfans ingrats qui, bourrés des paradoxes d'un ridicule cosmopoli-
tisme, n'ont pas de manteau à jeter sur la nudité de leur père.
En vérité, nous sommes de grands niais ou de grands coupables. Nous
sommes sans conviction de nos forces, ce qui est une sottise. Ou nous sommes
sans esprit national, ce qui est un crime.
Dans i Hamilton , moins le ton orgueilleux et railleur, j'entendis répéter
contre la littérature française tout ce que les revues d'Angleterre et d'Ecosse,
et, après elles, celle de Dublin, et leurs directeurs, pensent et impriment.
J'avais du moins à faire à un monde qui ne demandait pas mieux que de
recevoir la preuve de son erreur. J'eus donc la partie belle pour une réha-
bilitation entière, sans réserve aucune. Hommes de lettres, poètes, roman-
ciers, artistes, je n'en omis pas un; ni ceux qui sont déjà célèbres, ni ceux
qui , commençant à peine , font pressentir leur talent , et dont j'étais heureux
d'être le premier à porter le nom par delà les mers qui nous séparent.
.Mes compagnons de voyage avaient fait grand bruit de l'honneur qui,
disaient-ils, avait rejailli sur les lettres de l'admission que le feu roi Guil-
laume IV avait faite de Walter Scott à sa table royale. Il n'y avait là ni de
quoi me surprendre, ni de quoi m'extasicr. J'avais mieux à leur offrir.
Ce fut à leur tour d'être surpris et d'admirer, quand je leur racontai les
fêtes de Versailles et l'accueil honorable qu'y avaient reçu les artistes et
les écrivains. Certes, le roi d'Angleterre était vaincu par le roi de France;
mais nos trois dames irlandaises passèrent de l'admiration à l'enthousiasme,
quand je leur dis qu'une jeune princesse avait voulu avoir, elle aussi, sa
place à Versailles, non plus comme fille de roi, mais comme statuaire, et
que pour cela elle avait fait revivre, dans une Jeanne d'Arc, devant laquelle
artistes et poètes s'inclinent , tout ce qu'une noble Lille de France renferme
de pudeur, de patriotisme et de foi.
Mais j'avais prononcé le nom de Versailles; et dans les échos de l'Irlande
venaient à peine d'arriver les derniers bruits des fêtes données dans ce palais,
enchanté toute une nuit: force me fut donc de dire tout ce que j'avais vu,
tout ce que j'avais appris de ces féeries de la gloire et des arts, et de celles de
l'Hôtel-de-Ville de Paris. Mais je vis bien que j'étais pris pour un conteur
des Mille et une Nuits , pour un plagiaire de l'Orient. On se refusait à croire
à tant de splendeur. On ne comprenait pas cette munificence de roi qui ouvre
ainsi à des morts, à des marbres, à des toiles, ces vastes galeries que, tout
entier et tout vivant, le grand siècle suffisait à peine à remplir.
Ces doutes me rendirent heureux, car ils me poussèrent à appeler à mon
aide l'autorité de celui qui m'a toujours été un ami courageux et bon, que
REVUE DE PARIS. 311
la fortune et l'opinion m'aient été douces ou cruelles. Je lus à mes compa-
gnons de voyage l'article si vrai, si poétique, si vivant, que M. Léon Gozlan
a écrit dans la Revue de Paris, sur cette nuit magique de Versailles, et dont
son style imagé a reproduit toutes les magnificences et toutes les poésies.
J'eus donc bien des joies à la fois, et celle de convaincre mes bons Irlan-
dais, et celle de leur prouver que je n'avais été moi-même qu'un froid et
infidèle conteur, et celle plus grande encore de graver pour toujours un nom
ami dans la mémoire de l'étranger. J'appris aussi, par cette lecture, que
les Irlandais sont doués d'un merveilleux sentiment, d'une exquise intelli-
gence du style, de la forme et de la couleur, trois choses que j'avais trou-
vées fort dédaignées en Angleterre.
Ainsi devisant de la patrie, j'arrivai à Portumna. Je perdis là quelques
compagnons de voyage, qui suivirent leur route par la portion du canal
embranché à l'ouest vers Galwai. Sans doute j'avais peu à les regretter pour
les renseignemens qu'ils m'avaient donnés sur l'Irlande; mais je leur devais
de bons sentimens pour ce qu'ils avaient voulu apprendre de la France, vers
laquelle je ne sais quelle espérance vague attire les Irlandais.
En mettant le pied sur l'Avon-more , steam-packet au large ventre tout
chevillé en cuivre, comme pour un voyage de long cours, et où nous atten-
daient des voyageurs venus de l'ouest, nous fûmes salués par les sons aigres
et discordans d'un méchant violon dont il me fut impossible de découvrir
le joueur, perdu qu'd était , j'imagine , dans les ballots et les bagages. Pré-
voyant bien que ces abominables miaulemens d'archet allaient durer les
douze heures que j'avais encore à passer sur le Shannon , je donnai au diahle
la sotte gloriole de la compagnie des steam-packets de Dublin , qui singeait
la compagnie anglaise, dont les bateaux de Ramsgate à Londres, et de
Londres à Greenwich et à Gravesend, imposent aux passagers le plus af-
freux charivari qui puisse sortir d'instrumens en cuivre et à boyaux de chat,
raclés et soufflés par des symphonistes plus discordans encore que leurs
violons et leurs trompettes.
Le Shannon n'était encore qu'une rigole , courant entre des marais et des
herbages dans un pays plat et nu; le plaisir des yeux ne pouvait donc con-
soler de la torture des oreilles. Je me réfugiai dans le salon de l'Avon-more.
Mais là les roues et la machine en fonction causaient un ébranlement qui,
accompagné des sons du violon malencontreux, aurait produit, à s'y mé-
prendre, le bruit d'une danse de paysans en sabots sur le pont, si je n'avais
su que les sabots même sont un luxe inconnu aux paysans de l'Irlande.
Bientôt, violon et machine, tout s'arrêta et se tut. Mais le steam-packet
devint tout retentissant de hourrah! des bonds multipliés de lourdes et
fortes chaussures, et de la chute et du cliquetis de culasses de fusils. Le jour
cessa de nous arriver par la lucarne vitrée du pont, où passaient et repas-
saient de grandes ombres noires. En pleine mer, j'aurais rêvé abordage de
corsaires; mais, sur le Shannon, c'était tout simplement deux cents hommes
de troupes anglaises qui venaient de nous aborder, et qui s'en allaient au
312 REVUE DE PARIS.
Connaught à Limerick pour renforcer la police cl la garnison, lesquelles
avaient fort à faire depuis trois jours. Le soir même je vis pourquoi.
Le salon du bateau fut envahi par les officiers, comme le pont l'avait été
par les soldats. Mais ce que je vis de l'accoutrement et ce que j'entendis du
savoir-vivre de ces officiers m'ôta toute envie d'entrer en relations avec eux.
C'étaient de grands sabres trainans, attachés sur desblouses de drap vert-noir,
sales, râpées, blanchies aux coutures , déchirées sous les bras; des pantalons
rapetassés aux genoux, frangés au bas des jambes, retombant à peine sur
des bas bleus perdus dans de larges souliers lacés; c'étaient pour épaulettes
des plaques de cuivre façonnées en écailles de poisson, et, pour coiffure, un
ridicule bonnet rond, sans visière, pointu derrière et devant, et formant
ainsi , des deux côtés de la tête , un arc renversé , retenu par une gourmette
de cuivre passée sous le menton. Ce qu'était la toilette des soldats commandés
par des officiers ainsi affublés, je ne vous le dirai pas. Je me creusai long-
temps l'imagination pour deviner l'arme à laquelle ils pouvaient appartenir;
et, en vérité, j'eus besoin de remonter sur le pont de VAvon-more, pour
bien me persuader que nous n'étions pas en mer, et ne pas revenir à mon
idée de corsaires.
Mais ne voilà-t-il pas que, sur le pont, le joueur de violon, que j'avais
donné au diable de si bon cœur, me devient tout à coup un objet de vive
curiosité, ensuite de commisération, et presque de cette sorte d'affection qui
va trouver d'ordinaire tout ce qui, faible et souffreteux, est pour la force
brutale un sujet de railleries et de provocations stupides, ou le jouet d'un
passe- temps crue!.
Ce malheureux jouait avec accompagnement d'éclats de rire, de jurons
et de plaintes, tantôt à un bout du pont, tantôt à l'autre bout, où il était
poussé tour à tour avec une rapidité qui tenait de l'euchantement. Je l'en-
tendais s'approcher et s'éloigner; mais je ne vis long-temps qu'un violon
immense et un long archet, tournant, pirouettant entre deux épaisses ran-
gées de soldats qui se le passaient l'un à l'autre. Enfin, au lieu de cher-
cher à voir par-dessus les épaules, je m'avisai de regarder à travers les
jambes de la foule. Alors je découvris à côté du violon une grosse tête , et
au-dessous, de toutes petites jambes. Mais je ne pouvais voir ni le bras qui
soutenait l'instrument , ni , au bout de l'archet , le bras qui le promenait sur
les cordes. Le violon immense cachait le tout. Je me crus dupe de quel-
qu'une de ces apparitions fantastiques dont il est si souvent question dans
les ballades des peuples du Nord.
J'avais devant moi une de ces pauvres créatures qui , au moyen-àge et
même dans le xvne siècle, avaient une place d'honneur à la cour des reines
et dans les boudoirs des duchesses. A cette heure , elles n'ont d'autre asile
en Europe que les toiles peintes jetées aux quatre ais des théâtres en plein
vent , les jours de foire.
C'était un naiu , un véritable nain, et pas trop mal bâti du reste, n'eût
été son énorme tète. Ses yeux noirs pétillaient d'intelligence; sa bouche,
REVUE DE PARIS. 313
pincée sous un nez un peu en triangle, annonçait la ruse et la malice , qui
compensaient pour lui l'absence de la force pfiysique.
Tant que les soldats voulurent, il se laissa tourner, pousser, retourner,
promener, comme une toupie de Nuremberg. Quand il jugea que le jeu avait
duré le temps proportionné à la collecte des pence qu'il espérait , il s'éloigna
d'un bond, comme eût fait un chat, à travers un interstice qu'il aperçut
dans la foule; et, son violon sous le bras, il rentra bientôt dans le cercle
des badauds, auxquels il tendit une sébile. Il fit le tour de tout ce monde,
qui avait joué au volant avec son petit corps. Pas un penny ne lui vint.
Au peu de contrariété qu'il en témoigna , je vis bien que le nain ne s'at-
tendait pas à mieux, et qu'en se laissant ainsi ballotter il n'avait fait qu'ac-
cepter une nécessité de sa condition; mais, au regard et au sourire qui
vinrent à ses yeux et à ses lèvres, je devinai qu'il ne serait pas prudent de
recommencer le jeu. Il s'éloigna gravement de l'avant du bateau, et il vint
à l'arrière , où se trouvaient les passagers, avec lesquels les officiers s'étaient
mêlés, bien que nulle voix, nul coup d'oeil ne leur eût adressé le sacra-
mentel be welcome du pays.
— Pourquoi donc, demandai-je à l'un des voyageurs que nous avions
rejoints à Portumna, et dont le visage avait eu une expression étrange durant
les scènes précédentes; pourquoi donc ce nain, si faible, si malheureux,
est-il ainsi le jouet de ces grands diables armés jusqu'aux dents, comme
s'ils allaient conquérir le monde?
— Oh ! monsieur, ce n'est pas seulement parce que Thompson est un nain
faible et malheureux qu'il est ainsi traité par ces grands diables armés jus-
qu'aux dents, comme vous dites; Thompson a un malheur plus grand en-
core que d'être un nain. Il est Irlandais, monsieur, Irlandais du sud» et
Irlandais catholique encore, malgré son nom d'origine anglaise, et qui lui
vient, hélas ! de je ne sais où.
— Qui sont donc ces gens-là?
— Leur nom est gravé sur la boucle de leurs ceinturons ! Lisez : Constable.
— Des constables? Mais ce corps fort respectable et fort respecté est
destiné à protéger, et non à opprimer, en Angleterre du moins.
— Oui, monsieur, en Angleterre; en Irlande, c'est autre chose. En An-
gleterre, les hommes de police sont Anglais; en Irlande, les hommes de
police ne sont pas Irlandais.
— Que fait donc l'Angleterre des Irlandais qu'elle entasse dans ses
armées?
— L'Angleterre nous prend les plus beaux , les plus braves de nos enfans ,
et elle les envoie par-delà les mers mourir sous le soleil des tropiques, ou
garder, maladifs et languissons, ses possessions de l'Inde. Mais elle fait garder
l'Irlande par tout ce qu'en dehors de l'Irlande elle recrute au moyen de
racoleurs après-boire, ou par des remplaçans achetés en tout pays.
— Comment , monsieur, ce sont là des constables? Mais on m'avait tou-
314 REVUE DE PARIS.
jours dit, et en Angleterre j'ai vu , que les constables avaient pour toute
arme un bâton, devant lequel la foule se calmait assez volontiers.
— Oui , monsieur, en Angleterre. En Irlande, les constables ont aussi le
bâton, de deux ou trois pieds, peint et armorié; mais ils ont pour acces-
soire une bonne carabine, une baïonnette fort affilée, et une giberne où les
cartouches ne manquent jamais; et, afin que l'étranger soit bien certain
que ce sont là des constables pour l'Irlande seulement, autour du nom
gravé sur leur ceinture on a fait serpenter le trèfle d'Érin.
— En sorte que la manière d'administrer les deux pays est bien dif-
férente.
— Oui, monsieur; en Angleterre , cela s'appelle administrer; en Irlande,
depuis la reine Elisabeth, cela s'appelle pacifier.
— On y a mis le temps, et la paix doit régner en Irlande, après tant de
siècles pacificateurs.
— Oui, monsieur, vous trouverez la paix en Irlande... la paix dont parle
Tacite : Ubi solitudinem fariunt, paccm appellant.
— On dit cependant que le corps des constables est composé d'hommes de
choix , et que l'admission dans ce corps est soumise à des conditions qui sont
une garantie pour le pays.
— Oui, pour le pays qui les envoie! Je crois, en effet, que certaines con-
ditions sont exigées. Toutefois, monsieur, vous pouvez avoir remarqué déjà
que la bonne tenue et la commisération pour la faiblesse ne sont pas tou-
jours les plus indispensables. Pour être constable en Irlande, monsieur, il
suffit d'être robuste et adroit, d'appartenir à la religion protestante, d'avoir
au cœur la haine et le mépris des Irlandais et du catholicisme, enfin de
n'être point marié, ce qui n'empêche pas les ronstabulnrics , nids de vau-
tours sur les hauteurs, d'être remplis de femmes et d'enfans.
— Décidément, me dis-je, j'ai affaire à un desaffected renforcé; et je
me promis d'en rester là de mes questions, la passion n'étant pas la vérité
que je venais chercher.
Le nain se posa en ce moment devant nous, et, s'adressant à mon inter-
locuteur, il lui demanda respectueusement la permission d'exercer, devant
lui, son pauvre état.
— Joue, chante et danse, mon bon Thompson. Nul n'a le droit d'exiger
de toi un travail plus utile que celui pour lequel semble avoir été bâti le
pauvre petit corps que Dieu t'a donné.
Le ton respectueux de la demande, la demande elle-même, m'avaient
surpris. Que pouvait donc être celui qui venait de faire une réponse pleine
d'esprit de charité, mais qui sentait quelque peu l'ascétisme? Son costume
ne pouvait en rien m'expliquer sa condition.
— Un digne et modeste prêtre catholique , du clergé de Munster, me
fut-il glissé à l'oreille par une des darnes parties la veille avec moi de Du-
blin, et qui avait lu sans doute, sur mon visage, la question mentale que
REVUE DE PARIS. 315
je m'adressais... Un boa Irlandais, le révérend Fitz-G..., ajouta-t-elle,
qui n'a rien de commun avec son homonyme du collège de Carlow. Il passe
sa vie à parcourir le sud de l'Irlande, allant de châteaux en chaumières, et
portant aux chaumières, avec des paroles de consolations, tous les secours
en linge et en argent qu'il a pu obtenir dans les châteaux dont l'entrée est
interdite aux pauvres. Avec lui , on n'ose pas même essayer des refus. Voilà
quarante années qu'il travaille ainsi à l'œuvre de la charité. L'émancipation
catholique lui a donné une seconde jeunesse, et a doublé ses saintes exi-
gences. « C'est la misère des pauvres, dit-il, qui a enfin attiré sur l'Ir-
lande la miséricorde de Dieu. Que les riches paient donc, à la misère des
pauvres, cette émancipation dont ils profitent seuls et qu'ils n'auraient pas
sans elle. »
Je vous laisse à penser ce que cette révélation me mit dans l'esprit de
trouble et de honte pour le jugement un peu cavalier que j'avais porté sur
un homme brûlant à la fois de charité et de patriotisme, et de quelle valeur
devinrent alors, pour moi, ces paroles que j'avais prises pour de la passion ,
et qui n'étaient peut-être que des plaintes trop légitimes.
— Attention ! L'Irish-Dwarf va nous jouer le Rule-Britannia , cria en ce
moment un des officiers de police se tournant vers sa troupe, comme pour
en réclamer le silence militaire.
— Le Rule-Britannia, dit froidement Thompson en s'inclinant , je ne l'ai
jamais su, votre honneur! Et, sans plus attendre, il attaqua vivement le
Saint-Patrick-day , l'air national de la vieille Irlande , celui que j'ai entendu
sur les lacs , sur les montagnes , partout où il y avait une voix pour chanter,
un écho pour répondre; un air vif et plaintif à la fois, et dont le rhythme
syncopé imite le murmure des torrens. Oh ! cet air-là , Thompson le savait
bien, et, en vérité, son archet alors n'était plus aussi grinçant, ni son
violon aussi faux. Il y avait en lui quelque chose de comique et d'attachant
tout ensemble. Ses bras étaient si courts et son violou était si long, qu'il
était forcé de l'appuyer sur son épaule à l'endroit seulement où sont les
échancrures, de façon que le chevalet arrivait juste à son oreille. Afin
qu'il y eût assez de place entre le chevalet et le manche, pour que le bras
droit pût faire passer l'archet, il était contraint de tenir toujours son
visage de profil. C'était là le côté risible peut-être; mais ce qui cessait de
l'être, c'étaient les sentimens qui passaient sur ce visage ainsi grotesque-
ment tourné. Que d'enthousiasme dans les yeux , que de joie sur le front ! le
nain riait et pleurait de bonheur ; il battait frénétiquement la mesure; il
s'accompagnait de la voix à certains passages; tantôt il jouait avec énergie ,
et tantôt il promenait mollement son archet sur le violon. Enfin, emporté
par l'ivresse, il accompagna son chant et sa musique avec une danse de
son pays. Il sautait sur la pointe du pied , il frappait du talon et de la se-
melle, il tournait tant et si bien, que je m'attendais à le voir, à chaque
instant, tomber pris de vertige. Mais les éclats de rire partis de la tourbe
des soldats de police rappelèrent à lui Ylrish-Dwarf, Il s'arrêta brusque-
316 REVUE DE PARIS.
ment, comme s'il se fût refusé à faire rire, même durant une seconde, d'une
chanson que la nationalité lui rendait sainte.
— Donnez-moi votre sébile, Thompson , lui dis-je alors. Voulant don-
ner une leçon d'humanité aux constables, et heureux aussi de m'incliner
devant le caractère honorable et sacré du prêtre irlandais, vers lequel je
m'étais aperçu que messieurs les officiers tournaient parfois leurs regards
et leurs chuchottements indécens et moqueurs, je pris par la main l'une des
dames irlandaises qui avaient tant aimé à parler delà France, et, lui remet-
tant la sébile de Thompson, je la conduisis devant le révérend Fitz-G***.
— Monsieur, lui dis-je , permettez-moi de faire une fois en Irlande, au
nom de la France, ce que vous y laites depuis quarante ans, par amour
•le Dieu et de vos frères.
Et nous nous mîmes à quêter, l'Irlandaise et moi , elle, souriante et em-
pressée comme si elle avait été une dame patronesse, tenant entre des gants
blancs une élégante aumonière de velours brodé d'or ; moi, grave et ren-
gorgé comme si j'avais été un banquier pris d'une dévotion subite en se
trouvant au milieu du monde de plumes et de fleurs qui s'expose en montre
le dimanche, à midi, dans l'élégant boudoir appelé 2sotrc-Dame-de-Loretle.
Mais les sourires de la quêteuse ne purent aller jusqu'au cœur des con-
stables, et la gravité du quêteur ne servit guère qu'à empêcher qu'on rit
trop haut de l'œuvre de charité.
Nous eûmes, cependant, un assez joli succès. Quand la sébile fut versée
dans les mains du prêtre, il en tomba dix-huit shellings biencomptés. C'était
plus certainement que le pauvre Thompson ne récoltait en un trimestre.
Voulant me prouver sa reconnaissance , la bonne créature se mit à jouer
ce qu'il appelait son fox hunt, sa chasse au renard. Avec la plus forte voix
qu'il pût tirer de ses poumons, il accompagna sa musique d'aboiemens, de
hennissemens, de cris de chasseurs; il se mettait à plat ventre comme un
terrier qui cherche la piste du renard ; il bondissait comme s'il avait eu à
franchir barrières, palissades et murailles. C'était toute une chasse en
action! il n'y manquait même pas l'habit classique du genre, l'habit rouge ,
que, par amour de la fidélité historique, Thompson simulait en jetant sur
ses épaules, avant de partir pour sa chasse, un méchant tapis troué, dont
Pécarlate avait terriblement tourné au jaune brûlé.
J'ai assisté depuis à quelques fox hunt, et, chaque fois, j'ai songé, en
souriant et avec plaisir, à la folle parodie que m'en avait donné le nain du
Shannon. Je dois même avouer à ma honte que souvent la pièce m'a moins
amusé que la parodie. C'est peut-être à cause des sauts périlleux si fréquem-
ment exigés qu'il est sage de n'y courir qu'après avoir fait son testament et
s'être mis en règle avec sa conscience.
Tout à coup un bruit d'armes et de pas précipités se fit entendre sur le
pont. Les carabines, jusque-là confondues avec les bagages, ou couchées
le long du bord, furent relevées; les constables, l'arme au pied , reprirent
leurs rangs, et sur trois lignes de profondeur firent face aux deux rives.
REVUE DE PARIS. 317
— Pourquoi donc cette manœuvre? demandai-je à M. Fitz G*4*. Je ne
vois pas ame qui vive dans tout le plat pays qui s'étend, à droite et à gauche,
marécageux et nu, aussi loin que ma vue peut s'étendre.
— Nous sortons des solitudes misérables du King's-County, et nous entrous
dans le très redouté Tipperary, deux contrées, monsieur, dont la domination
de l'Angleterre protestante a fait le digne portique de l'immense ossuaire
qui s'avance, vers le sud , dans le Munster. Oh ! monsieur, en parcourant
notre pays, en voyant quelles ruines jonchent le sol, et quels sentimens de
haine, de vengeance et de ruse, rebelles souvent à la parole évangélique,
l'oppression a mis dans le cœur d'un peuple né joyeux et bon , vous sentirez
combien est vraie cette pensée de notre compatriote Curran : « Lorsqu'on
cherche, dit-il, à se faire une idée de cette multitude d'hommes féroces
qui , venus de l'Angleterre, ont couvert l'Irlande de cruautés de toute sorte,
l'imagination s'épouvante et s'égare; nulle émotion bien définie ne se fait
jour vers le cœur, et l'on se trouve écrasé par un sentiment de vague pitié. »
— Nulle intelligence, en effet, nul livre, quelque volumineux qu'il fût, ne
pourrait suffire à un récit détaillé des crimes qui ont désolé l'Irlande. C'est
à peine, monsieur, si l'intelligence et les livres suffisent à une appréciation
générale. Quand un étranger, chose rare! traverse nos comtés, c'est à peine
si nous-mêmes, victimes ou héritiers des victimes, avons assez de mémoire
pour lui parler ( tant le nombre en est grand! ) des atrocités commises en
masse sous nos yeux , ou conservées par la tradition des pères aux enfans.
Ici le digne prêtre s'arrêta, baissant la tête comme s'il eût craint que la
douleur ne fît naître en lui une de ces pensées contre lesquelles, avait-il
dit , la parole évangélique ne pouvait rien.
— Eh! monsieur, lui dis-je après un silence, si les hommes de votre ca-
ractère se taisent, qui donc aura la puissance de faire croire à la vérité sur
toutes choses?
— Peut-être aussi pouvons-nous ajouter, reprit-il comme un homme qui
sort d'une lutte intérieure, que Dieu a fait de l'amour de la patrie une
excuse pour beaucoup d'amertumes et d'indignations, et pour bien des
récits que la pitié due à la faiblesse humaine devrait couvrir d'un éternel
oubli.
— Il est nécessaire, il est équitable qu'il en soit ainsi, monsieur, autre-
ment l'oubli placerait au même niveau les bourreaux et les victimes. Bien
plus, si l'on ne mettait en regard les oppresseurs et les opprimés, les plaintes
de ceux-ci paraîtraient injustes; et avec un peu d'hypocrisie, les premiers
seraient ceux qui se poseraient en martyrs. Le Kinr/s-Counly, le Tipperary,
toute l'Irlande passerait pour un foyer d'ingratitude, de calomnie et de
rébellions illégitimes... tandis que l'Angleterre...
— Oh ! mon Dieu ! qui l'oserait penser et dire? Voyez-vous, monsieur.'
le sillage des roues de l'Avon-Morc agite les dernières herbes du King's-
Counly. Eh bien! c'est à quelques milles de là, sur un monticule qui s'ap-
TO.ME XLYIII. dfxembrp.. 22
318 REVUE DE PARIS.
pelle encore te mont du gibet [Galloics-Hill), que tenaient ses assises, en 1558,
Francis Cosby, un aventurier qui, chassé de Londres par la misère, vint
chercher fortune en Irlande. Recommandé au gouverneur en chef pour
quelques hauts faits de meurtre et de pillage, il fut nommé par lettres pa-
tentes général du Kerne, nom que portait alors la police, qui, aujourd'hui ,
a changé de nom sans trop changer d'esprit. Ce général Cosby avait trente-
deux hommes sous ses ordres, et avec eux il fit des prodigies of valour, car
il avait à sa disposition , et dans toute son étendue , le bon plaisir de la loi
martiale. La potence devint son arme favorite, comme la plus expéditive et
la moins coûteuse, pour dépêcher tous les propriétaires des environs. Il pré-
sidait à ces exécutions d'une fenêtre de son manoir, où sa digne moitié,
Elisabeth Palmes, riait fort des grimaces et des contorsions des pendus avant
de rendre l'ame. Cosby avait même deux genres de pendaisons. La pre-
mière, celle qui consistait tout bonnement dans la strangulation la plus
prompte, était une faveur concédée à ceux qui, après avoir été spoliés de
tout, pouvaient obtenir de leurs amis ou de leur famille les vingt livres ster-
ling que Cosby la vendait. La seconde était infligée aux malheureux soup-
çonnés de ne pas vouloir, par malice, tirer cette exaction nouvelle des restes
de fortune laissés à une femme et à des enfans. Ceux-ci étaient suspendus
vivans à des chaînes de fer par la moitié du corps, les mains liées, la tête
fixée au gibet, et on plaçait des pains devant eux, pour leur rendre plus
cruelle la faim de laquelle ils étaient condamnés à mourir. Sir Henry Sidney,
lord-député, ne savait assez, dans les State papcrs , faire l'éloge des moyens
employés par Cosby pour assurer la tranquillité en Irlande, et la reine ne se
fit faute de combler le couple pacificateur de faveurs et de donations.
Maintenant, monsieur, nous voici dans le Tipperary, à notre gauche. Je
pourrais vous parler ici du noble lord qui avait un saule auquel il faisait
pendre par jour plus d'habitans que Tristan, le compère de votre roi
Louis XI, n'attacha dans tout son règne de nobles glands aux chênes de
Plessis-lès-Tours; je pourrais même vous raconter que, par une atroce pa-
rodie du mot de Titus, fort dans le goût du pédantisme de l'époque, il se
lamentait en disant qu'il avait perdu sa journée quand, par hasard, il n'avait
pas vu pleurer son saule. Mais à quoi bon tant de faits qui se ressemblent
et qui attestent chez les auteurs une si grande pauvreté d'invention? Voici,
monsieur, qui est tout-à-fait dans le goût anglais, une véritable pièce de
Shakspeare, le drame et la farce; Falstaff en goguette après Richard III
gorgé de sang ! ou , comme dans vos théâtres de France , dit-on, la comédie
pour rire après la larmoyante tragédie ! seulement les acteurs qui jouent
dans la petite pièce ont encore aux mains le sang qu'ils ont versé dans la
grande.
Jusqu'à l'année 1649, les sentimens de haine voués à l'Irlande par quel-
ques Anglais n'étaient point partagés par la nation entière, et l'Irlande
pouvait espérer que ses calamités finiraient le jour où cette poignée de misé-
REVUE DE PARIS. 319
rables serait rassasiée de rapines et de sang. Mais à cette époque, comme
par enchantement, la rage frénétique de quelques hommes, qui trouvaient
leur profit à un redoublement de haine, fut inspirée par eux à toute la na-
tion. Après avoir pillé et persécuté le peuple d' Irlande, ils trouvèrent plai-
sant de le rendre ridicule. Il courut, à l'usage du peuple anglais, de tout
petits livres; et si nous nous voyons à Limerik, comme je l'espère, je vous
en montrerai un d'une édition revue, corrigée et considérablement aug-
mentée, point trop ancienne, en vérité. Vous y lirez que les Irlandais
n'ont aucun titre aux droits communs de l'espèce humaine; que, comme
Nabuchodonosor, ils tiennent de la bote de somme, et qu'ils ont des sabots
et des cornes comme le diable, leur maître. Il y est même ajouté : « A lail
was no uncommon appendage to an Irisman's breech. »
Oh ! pour le coup , je ne pus retenir un rire de pitié.
— Vous riez, continua-t-il un peu tristement; je le conçois. Il est diffi-
cile, devant ces absurdes inventions du fanatisme, de savoir s'il faut le plus
s'indigner ou rire. Mais la gaieté cesse bientôt , quand on se dit que cette
ignoble plaisanterie était parole d'évangile pour tout le peuple d'Angle-
terre, quand on songe aux conséquences affreuses qu'elle a eues pour mes
compatriotes! Des esprits graves, des écrivains doués du talent poétique,
n'ont-ils pas fait servir à la propagation de cette absurdité cruelle la puis-
sance de leur pensée? Il est écrit dans le poème d'Hudibras, que je vous
ferai lire :
Tails by nature sure were meant
As well as beards, for ornament.
Et vous croyez, monsieur, que les inventeurs permettaient le moindre
doute à l'égard de leur création boufione? En note de l'édition de ce poème,
de Nash, on lit : «A Cashel, comté de Tipperary, dans l'église de Carrick-
Patrick (la cathédrale sur le roc de Cashel, bombardée par lord Inchiquin,
dans les guerres civiles du xvne siècle), il y eut sept cents hommes passés
au fil de l'épée; la femme du maire (mayor) put seule s'échapper avec son
enfant dans ses bras. Parmi les morts irlandais il en a été trouvé plusieurs
qui avaient des queues (tails) d'un quart d'aune. Quarante soldats, qui
furent témoins oculaires, l'attestèrent par serment. »
— Et les noms de ces quarante témoins oculaires , dis-je en souriant en-
core bien malgré moi, sont-ils cités dans cette précieuse note qui m'édifie
sur les lumières et la haute raison philosophique des protestans et des pu-
ritains anglais?
— Non , ces quarante noms ne sont point cités , me répondit le révérend ,
et c'est bien dommage.
— Oui, certes, ils partageraient la célébrité que je me propose de donner
aux auteurs des fameuses dépositions des revenans (ghost dépositions) de
1641, que l'on m'a montrées avec une gravité comique et toute protestante
dans le collège de la Trinité de Dublin.
9-2.
320 REVUE DE PARIS.
— Convenez, monsieur, me dit M. Fitz-G*", qu'il ne valait pas la peine
que le protestantime se prît à tant railler ce qu'il appelait les superstitions
des papistes, pour en propager de si ignobles à l'aide des statut» de sang.
Le peuple anglais crut alors, en effet, à Yappendage of a tail to an Irish-
mans breech, comme il croit encore de nos jours, lui, le peuple civilisé , le
peuple philosophe, à la veuue du Shiloh de JohannaSouthcot.
Je n'éprouvai pas la moindre peine à être de l'avis du révérend.
— Comprenez-vous maintenant, reprit-il, que Le King's-Counly et le
Tipperaryse souviennent encore et toujours, l'un du Kerne de Cosby et de
leurs exécutions sauvages, et l'autre de l'étrange dégradation infligée aux
cadavres de ses enfans égorgés à Cashel? Comprenez-vous qu'entre les ha-
bitansdu King's-Countu, du Tipperary, et les hommes de police et les soldats
auglais, successeurs des hommes du. Kerne et des quarante témoins ocu-
laires de Cashel , il y ait une haine éternelle? Et comprenez-vous aussi pour-
quoi les hommes de police et les soldats auglais saisissent leurs armes avec
tant d'empressement quand ils ont à traverser ces deux contrées où vivent
tant de ressentimens légitimes.'
— Ainsi, lui répondis-je , pour se maintenir, la domination anglaise se
traine toujours dans un cercle vicieux. Elle se refuse à rendre justice à l'Ir-
lande pour le passé , pour le présent et pour l'avenir, et alors si des passions
ardentes se réveillent, l'injustice appelle l'oppression à son aide, et ainsi se
perpétuent avec elle la défiance et la haine. Puis, les Anglais assurent que
l'Irlande est une nation ingouvernable, et à ceux qui en doutent, ils citent
ce qu'ils appellent les necessary severilics de leurs constables et de leurs sol-
dats. Hélas! j'ai bien peur que le surnom deDesaffectcd, donné aux gens du
Tipperary, ne soit, si cela dure , mérité bientôt par tous vos comtés.
Nous entrions alors en plein Shannon; le fleuve s'élargissait, et à travers
les hautes herbes des prairies qui bordent la rive gauche, accouraient, pour-
voir passer le bateau, les paysans du Tipperary, qui faisaient leur récolte de
foins. Quand ils distinguèrent les uniformes des constables, ils lirent en-
tendre le beuglement prolongéque leslrlandais jettent aux Anglais, par imi-
tation sans doute de la voix du John Bull , personnification du peuple d'An-
gleterre. Il y eut même quelques faucheurs qui , chantant le Saint Valricl,
Vay, affectèrent d'aiguiser leurs faux en regardant les constables.
Les constables ne se méprirent nullement sur le sens hostile de toutes ces
démonstrations, et ils ripostèrent par des hourras frénétiques et le Rule
Brilannia; mais alors les beuglemens redoublèrent sur le rivage, et le bruit
des pierres sur le tranchant des faux devint plus rapide et plus strident.
L'un des officiers ne se put contenir; montant sur les planches cylindrique.»
qui abritent les roues de la machine, il étendit son poing fermé et menaçant
vers le rivage, et de toute la force de ses poumons il cria quelques mot.»
dont je n'entendis que le dernier : shoot ing! Mais à lui seul ce mot voulait
dire : Nous vous ferons la chasse au fusil.
REVUE DE PARIS. 321
Le shooting fut répété avec enthousiasme par tout l'équipage armé, qui
éleva ses fusils en l'air.
— Vous l'entendez, monsieur? toujours la paix de Tacite! me dit le ré-
vérend Fitz-G*** en appuyant lentement sa main sur mon épaule. Ses yeux
étaient humides, son front était pâle.
— Je me suis souvent demandé par l'emploi de quel moyen gouverne-
mental on avait gardé et on espérait garder encore sous la môme couronne
l'Angleterre et l'Irlande. J'ai maintenant la solution du problème, lui dis-je.
— Regardez sur la rive droite, monsieur, vous l'aurez plus complète.
Et sur la rive droite, à une distance de deux milles environ l'un de
l'autre, s'élevaient deux bastions avec créneaux, fossés, redoutes, ouvrages
avancés, le tout en bonne maçonnerie, hérissé d'artillerie, très propre à
balayer une plaine de huit ou dix milles de circonférence, et commandant
quatre grandes divisions de l'Irlande qui font là leur jonction : le Galwai ,
le Connauglh, le Tipperary et le King's-County. Ce doit être en effet un
fort inquiétant voisinage que ce King's-County et ce Tipperary, contre les-
quels on croit que le Galwai et le Connaugth ne sont pas assez protégés par
le large fleuve qui les sépare, et qu'il a fallu parquer avec des forteresses
et des canons.
Cependant le shooting retentissait encore. Les passagers dissimulaient
mal leur mépris et leur colère pour ces atroces menaces; les dames étaient
tremblantes et consternées. Nous eûmes tous assez de messieurs les con-
stables et nous descendîmes dans le salon de VAvon-more.
Thompson nous y suivit, frémissant aussi, mais d'une rage impuissante.
On voyait à son regard qu'il se désolait de sa faiblesse; toutefois les émo-
tions du pauvre nain ne purent long-temps se contenir. Fermant la porte
du salon, il se posa devant les dames qu'il salua d'une façon tout-à-fait ga-
lante , en laissant glisser sa main le long d'une mèche de ses cheveux, et en
retirant son pied droit en arrière, comme eût fait un de nos paysans de
Gascogne. L'œil animé, la voix émue, il chanta en vieil idiome irlandais,
une de ces jacobile relies si populaires dans le sud de l'Irlande , la plus
populaire peut-être, et on le concevra en voyant ce que le titre promettait
l'expulsion de shane-bui (1).
« Aimables fdles de l'Irlande, levez enfin vos yeux trop long-temps
chargés de tristesse. Le jour est venu où vos héros vont se lever, où la dé-
solation et l'effroi vont se répandre parmi nos ennemis. Nulle bande Sassa-
nach(2) n'entassera plus dans notre pays misère sur misère; le brave ne
(t) Shane-Bui,en vieil irlandais, signifie littéralement /e<i?i-/e-7«mfe, le i'ellow, VOiange-
Jack de l'Angleterre. — Shane-Bui est le nom que les Irlandais donnèrent aux Anglais qui
accompagnèrent Guillaume III en Irlande. Cette personnification remplaça alors celle de
John-Bull.
(2) Sassanach est un mot gaélique qui a cours encore en Ecosse pour désigner toui
étranger. Ce nom fut donné aux Saxoni ; mais je l'ai trouvé, dans les poésies irlandaises ,
322 REVUE DE PARIS.
portera plus les chaînes de la servitude, et, en chantant gloire à Dieu, il
garrottera à son tour les mains de Shane-Bui.
« Quoique, spoliés de la terre où nos père sont régné, quoique, attachés à
la herse et à la charrue, nous ayons subi avec faiblesse le joug d'un Pha-
raon, dur et cruel; cependant, lorsque Charles s'avancera au bruit de ses
tambours, nul Williamite ne tiendra devant lui. Quand les Stuarts re-
viendront, ceux qui se sont si long-temps gorgés de nos dépouilles pren-
dront honteusement la fuite et la terre d'Érin ne sera plus écrasée par
Shane-Bui.
« Les Gadelians (1), mes enfans, régneront de nouveau sur notre île, et
nos spoliateurs seront , à leur tour, esclaves comme vous l'êtes aujourd'hui ;
un soldat de l'Irlande commandera les soldats de l'Irlande ; nos cités se ré-
jouiront dans leur triomphe; la messe sera chantée; les cloches sonneront,
tout clan aura son barde; la terreur et la honte se ligueront pour nous dé-
livrer de nos tyrans et du maudit Shane-Bui. »
Certes, ma joie était grande d'être initié au secret de l'existence d'une
poésie irlandaise peu soupçonnée en Europe , inondée en retour des chants
des bardes d'Ecosse, qui n'ont été cependant que les disciples des bardes
d'Erin. J'avais écouté avec recueillement cet hymne qui commençait, pour
moi, une collection de trésors poétiques épars dans les bruyères, sur
les montagnes et sur le littoral de l'Irlande; et pourtant, je ne pus m'em-
pêcher, tandis que Thompson chantait, de me demander ce que les Stuarts
avaient fait de toutes ces espérances d'un peuple qui souffrit et combattit
pour eux! et je me disais aussi quelle éternité d'infortunes était réservée à
un pays qui, dans un tel passé, s'en allait chercher des souvenirs et des
regrets pour y rattacher l'espoir d'un temps meilleur.
— Mon pauvre Thompson , dis-je au nain quand il eut cessé de chanter,
voilà un hymne dont l'auteur était plus belliqueux, je pense, que les sau-
veurs qu'il invoque.
— Oh ! votre honneur a bien raison ! Ellen Quilty était une belle et cou-
rageuse dame de Munster, qui aimait l'Irlande; tandis que les Stuarts
— Thompson se trompe, monsieur, dit vivement le révérend Fitz G***;
Ellen Quilty n'a jamais existé. Ellen Quilty est le pseudonyme qui cache le
véritable nom de quelqu'un de nos bardes des premiers jours du xvinc siècle;
c'est que le temps où cet hymne parut, était celui où la tête d'un barde et
si souvent employé dans un sens de colère et de douleur, et appliqué aux Anglais pour leurs
actes de férocité et de rapine, que ce mot m'a semblé avoir dans son étymologie une accep-
tion moins générale. Dans le dictionnaire irlandais-anglais mis à ma disposition pur un haut
dignitaire du clergé de Mui^ter.j'ai trouvé le mot s'a*, qui veut dire instrument, et anacar,
qui signifie affliction. J'en ai conclu que les Anglais, ayant été pour l'Irlande un instru-
ment d'affliction, un fléau, les Irlandais avaient fait un seul mot de sa's et à'artacar pour
le leur appliquer.
(1) Ce mot paraît être une corruption de guidhelian, dérivé de guidhe, qui, en vieil irlan-
dais, signifie prière, intercession. Les gadelians sont donc les hommes de la prière, c'est-
à-dire les fidèles , les vrais croyans, en un mot, les catholiques.
REVUE DE PARIS. 323
celle d'un prêtre étaient payées cinq livres sterling îa pièce, comme celle
d'un loup. Mais vous dites vrai, la royale épée des Stuarts a mal répondu à
la harpe nationale d'Erin
— Et aujourd'hui que les Stuarts ne sont plus , Érin ne sait quel sauveur
invoquer?
Pour seule répouse, le prêtre jeta en avant ses bras qu'il arrondit comme
s'il eût voulu embrasser un grand espace; puis il regarda le ciel.
— Toute l'Irlande et Dieu ! n'est-ce pas? lui dis-je. Je venais d'expliquer
la pensée du geste et du regard du prêtre.
Thompson en ce momeDt nous avertit que nous entrions dans la portion
du Shannon renommée pour le pittoresque de ses rivages et la splendeur
de ses perspectives.
— Nous pouvons tous remonter sur le pont, si cela est , dit M. Fitz-G***,
nous n'avons plus à entendre ici les menaces de pacification; car à moins de
nous prendre nous-mêmes pour point de mire, les constables seraient fort
en peine de les réaliser.
M. Fitz-G*** disait vrai. Le fleuve était si large, que les plus grandes cla-
meurs n'auraient pu nous parvenir d'aucune des deux rives, et que nul
fusil de constable n'eût pu leur faire arriver pour riposte une balle de
plomb. Je doute d'ailleurs qu'à cette heure il put y avoir sur l'Avon-more
d'autre regard, d'autre pensée, que pour la belle et imposante nature dont
les perspectives variées s'en allaient dans un lointain immense se confondre
avec le bleu du ciel.
Sur chaque rive, des prairies émaillées de pâquerettes et de shamroc
s'étendaient au pied de coteaux colorés tour à tour du vert sombre des sa-
pins mêlés au vert reluisant des houx , de la blancheur grisâtre des rochers
et du jaune éclatant des genêts en fleurs qui se dressaient parmi les bruyères.
C'était dans le fond de la perspective, loin , bien loin , par delà le pays de
Limerick , les cimes échelonnées de la grande chaîne de montagnes des
comtés de Kerry et de Cork, et les blanches vapeurs qui montant, des
vallées, marquaient les degrés de cet amphithéâtre. Puis, dans ce bassin
immense, sur un lit profond de tourbes et d'berbages, semblaient dormir
les vastes et noires eaux du fleuve , où le soleil reluisait comme sur des pla-
ques d'acier bruni.
Si, fasciné par une dévorante perspective, le voyageur cherchait à se
reprendre à des objets un peu plus rapprochés et dont il put saisir quel-
ques détails, il voyait sur des rochers de la rive gauche se dresser encore
hautes et menaçantes les ruines de Cromwcll-Caslle, toutes verdoyantes
du lierre qui liait les pierres ébranlées de ses murs. Plus loin, on aperce-
vait deux tours jumelles, unies par des étages d'arcs-boutans rompus en
quelques endroits, une échelle de géans superbes!
Sur la rive droite, en regard de ces grandes ruines, dans les prairies qui
s'étendaient des bords du fleuve jusqu'aux flancs des coteaux, un château
moderne se mirait coquettement dans les eaux avec ses deux tourelles, ses
.124 REVUE DE PARIS.
pelouses et ses parterres de fleurs groupés le long de ses allées tortueuses.
Le voyant ainsi modestement assis dans la plaine, je me disais que s'il de-
vait tomber un jour, sa chute serait ainsi moins rude. Je louais surtout le
propriétaire d'avoir jugé qu'un isolement farouche au milieu de rochers
arides, n'avait pas été pour ses formidables vis-à-vis une garantie d'éter-
nité , et de s'être donné l'appui et l'entourage de deux fermes, où le travail
et le bien-être sont en effet le meilleur obstacle à opposer aux passions hai-
ueuses devant lesquelles s'écroulent les créneaux et les grilles des châteaux
forts.
— Oh! dis-je à M. Fitz-G***, si j'étais aux beaux jours de la jeunesse,
alors que toutes les pensées se parfument d'espérance et de poésie; oh! si
les déceptions sans nombre auxquelles je me suis heurté, n'avaient pas tué
en moi la muse qui berce et qui console avec des chants et des rêves...
si j'étais un enfant d'Érin, un barde de votre île, c'est au milieu de ces
merveilles de la création que j'aimerais à évoquer le génie de la vieille
Irlande!
— Que diriez-vous au génie de l'Irlande, qui ne lui ait été dit par nos
bardes? Et lui, que vous répondrait-il, qu'il ne leur ait déjà répondu?
Vous parlez des chants et des rêves qui bercent et qui consolent! Oh! nos
bardes ont été visités par eux aussi ; mais avant la fin de leurs hymnes, le
rêve, hélas! s'était enfui, et le chant commencé avec des paroles d'espé-
rance et d'amour, se perdait en ces clameurs dont parle l'Ecriture, et qui
du fond des abîmes montent vers le ciel.
Celui qui voudrait succéder aux bardes d'Erin devrait renoncer à la
gloire , il ne serait compris que des pauvres , et le monde ne le lirait pas ; il
chanterait dans une langue accusée de rudesse, méprisée, proscrite; et sur
la foi de ceux qui l'ont méconnue, honnie et tuée, le monde croirait qu'il
est seulement ce que, disent-ils, ont été tous les bardes d'Erin : rude,
rural rhymsters, de grossiers rimailleurs de campagne, bons tout au plus
à charmer l'ignorance et le tympan du paddy en haillons.
Et cependant, monsieur, vous apprendrez et vous direz, j'espère, que
notre langue méritait de vivre aussi bien que celle d'Ecosse et du pays de
Galles qu'on encourage. Vous apprendrez et vous direz aussi que nos bardes
ont enfanté des œuvres que ne désavouerait nulle littérature ancienne ou
moderne; car, quand vous aurez fouillé plus avant notre pays, nos anna-
les, et surtout le royaume de Munster, la terre féconde du patriotisme,
delà foi et de la poésie, vous comprendrez que sir Philip Sydney ait pu
parler avec justice du respect témoigné par les Irlandais aux poètes fin
friand theirs poets are held in devoul révérence).
Tenez, monsieur, nous avons parlé d'évoquer le génie de l'Irlande.
Eh bien! le génie de l'Irlande, sur les rives du Suir dans le VVaterford,
apparut à Owen O'Suillibhan , un barde du Munster, qui, vers l'année
1784, mourut à Knockauure, dans le comté de Kerry, où vous allez.
O'Suillibhan chanta cette apparition dans un hymne en vieil irlandais,
REVUE DE PARIS. 325
d'une forme un peu classique pour vos idées peut-être, mais qui vous prou-
vera, je pense, que nos bardes, même les moins célèbres, ne manquaient
ni de l'élégance, ni du savoir, que peut seule donner la culture des lettres.
LES RIVES DU SOIR.
« Un jour que, triste et abattu, j'errais sur les rives du Suir, j'aperçus
sous les saules une jeune nymphe resplendissante de grâce et de beauté.
De longues tresses blondes flottaient sur ses épaules; ses joues avaient la
fraîcheur et l'incarnat des berries, son regard était doux comme le premier
rayon de l'aube.
« Elle abaissa sur moi , avec bienveillance , ses regards voilés; moi , ému,
je m'inclinai respectueusement. Mon cœur palpita tour à tour de surprise et
de plaisir, et dans mon ravissement , je lui dis :
« — Oh! es-tu cette femme dont la beauté fatale conduisit en armes les
Grecs sous les murs d'Ilion, ou celle qui exila nos princes, et amena chez
nous l'étranger avec la rapine et la guerre (1) ?
« Ou cette femme malheureuse, dont la passion pour le Finians brisa le
lien conjugal? ou celle qui s'enfuit par delà les mers avec Naoise, célèbre
dans le combat des branches rouges?
« Ou celle qui, avec les héros de la Grèce antique , enleva la Toison d'Or;
ou l'épouse du roi de Conor qui fut seule jugée digne de garder le trône
après la mort de son royal seigneur?
« Mais souriant avec douceur et l'œil humide, la nymphe me répondit :
— Je ne suis aucune de ces femmes, je suis la reine de cette île. Trois fois
j'ai régné heureuse sur ses montagnes, sur ses lacs et sur ses vallées. Je suis
le génie d'Erin, la gloire et l'amour du Gaël (2).
«Mon cœur fut joyeux de ce que je voyais le génie de l'Irlande; mais
aussi il fut triste de la pensée de toutes ses misères. Pour alléger ma douleur,
la nymphe me dit d'une voix douce, et pourtant énergique : — Mon fils,
cesse de pleurer sur mon sort, et arme-toi de courage.
« Une armée puissante s'avance rapidement à travers les mers; les cour-
siers sont vigoureux et bien enharnachés, les épées sont étincelantes, c'est
un héros qui la conduit pour balayer de la côte ce vil amas d'hérétiques au
cœur faux et cruel.
« Après m'avoir ainsi parlé dans la langue qui lui est chère, elle jeta sur
moi un dernier regard d'une expression céleste, et s'évanouit dans les eaux,
et mon ravissement ne fut plus pour moi que l'illusion d'uu doux rêve.
(!) La reine Anne sans doute. Peut-Otrc aussi la fille du roi de Meath , enlevée par Dermot
M'Morrogh , roi de Leinsler, qui , pour se venger de la guerre que lui avait faite le roi de
Meath, aidé du roi de Connaugth, appela, sous Henri II, les Anglais en Irlande. Les droits
de l'Angleterre sur l'Irlande n'ont pas, en effet, une autre origine que celle des droits ouverts
aux Maures sur l'Espagne par le comte Julien. Seulement , depuis plus de six siècles, l'Ir-
lande attend son Pelage!
(2) Cael est l'ancien nom du peuple irlandais.
:J26 REVUE DE PARIS.
t O toi qui as racheté l'homme par tes souffrances, accorde aussi la ré-
demption à ma chère et malheureuse patrie. Puisse le courroux céleste faire
retomber sur la tête coupable des ennemis d'Érin toutes lescalamités qu'ils
font peser sur elle. »
Les constables ne me donnèrent pas le temps de témoigner à M. Fitz-
G*** le plaisir et l'admiration que m'avaient fait éprouver les Rives du Suir.
Nous étions arrivés à ISew-Porl, à l'endroit où le Shannon , après avoir
déversé une partie de ses eaux dans un canal latéral, qui, par dix écluses,
descend jusqu'à Limerick , s'élance à travers des roches sur une pente de
vingt pieds par mille. En touchant à New-Port, d'où ils devaient continuer
leur route par terre, les constables poussèrent trois hourrah triomphaus,
auxquels un trompette et un fifre, venus à leur rencontre, répondirent eu
jouant le Rule Brilannia. Aucun habitant du bourg ne se montrait pour-
tant sur le rivage. On eût dit des naturels d'un pays qui avaient laissé
déserts des bords qu'ils ne pouvaient défendre.
Quand je vis qu'il fallait quitter ÏAvon-more pour entrer de nouveau dans
un petit et étroit bateau de poste, et aller pendant deux ou trois heures
encore entre deux uniformes et tristes talus de pierre, je fus pris d'un pro-
fond ennui. J'aperçus alors sur la rive de petites nacelles, et je demandai à
M. Fitz-G*** si le Shannon était impraticable pour elles comme pour les
bateaux à vapeur.
Apprenant par sa réponse qu'avec des bateliers exercés le danger à courir
n'était ni toujours , ni infailliblement suivi de catastrophes, je déclarai
que je voulais en tenter les chances. J'étais bien aise , ainsi , de m'essayer à
ne pas faire reculer devant les obstacles qui m'attendaient dans mes excur-
sions prochaines le système aventureux que je m'étais promis de suivre, et
qui m'a été si funeste depuis.
— J'irai avec vous, monsieur, me dit le révérend.
L'accent de sollicitude amicale et tout évangélique avec lequel il pro-
nonça ces paroles me fit comprendre qu'il n'était point poussé seulement,
comme il me le disait , par le désir de revoir les chutes du Shannon près de
Gonnel-Castle, et je n'eus plus aucun doute, quand je le vis se placer lui-
même au gouvernail.
- Nous pouvons nous croiser les bras, Donoghal , dit un des mariniers à
son camarade; le Shannon, aujourd'hui, a trouvé son maître.
M. Fitz-G*** devint, de la part des mariniers, l'objet d'un respect af-
fectueux et empressé, que l'affable et digne prêtre leur rendait en bonnes
et saintes paroles d'encouragement et de consolations , entrant avec eux dans
les plus petits détails d'intérieur et de famille.
Pour moi , voyant ainsi l'affection et la tendresse régner entre le pasteur et
le troupeau , j'eus une haute idée du clergé et du peuple catholique d'Ir-
lande; je ressentis une émotion profonde, pour ce peuple qui avait tant
souffert, qui avait tant eu besoin d'être consolé, et pour ce clergé qui avait
tant souffert lui-même, et qui cependant n'avait point fait défaut à sa mis-
REVIT DE PARIS. 327
sion consolatrice. Me trouvant ainsi face à face avec eux, loin des Sassanach,
au milieu d'un fleuve impétueux , qui n'avait souvent que des rochers ardus
pour rivages et pour lit, je me crus transporté aux temps où la persécu-
tion décimait l'église d'Irlande et où le peuple et le prêtre s'eu allaient à tra-
vers les torrens et les abîmes, célébrer les saints mystères dans des cavernes
impénétrables.
L'aspect du Shannon était propre à inspirer la terreur. Tantôt la barque
rasait de ses flancs deux rochers, dont l'interstice creusé comme un cercueil
était le seul lit navigable du fleuve. Tantôt elle passait avec le flot bon-
dissant au-dessus de la pointe d'un roc tapissé de mousse, qui se dressait
presque à fleur d'eau au milieu du courant, qu'il semblait vouloir arrêter.
La barque glissait, glissait toujours avec une rapidité effrayante à travers
tous ces écueils dont la main habile de M. Fitz G*** lui faisait suivre les
détours... Et cependant nulle pensée de prévision fatale ne vint m'assaillir,
je partageais la confiance des bateliers. Eli! que pouvait-il nous arriver?
N'avions-nous pas avec nous l'esprit de Dieu, la foi qui dompte les flots et
qui transporte les montagnes?
Tout d'un coup le Shannon devint aussi paisible qu'un lac aux eaux dor-
mantes, et la barque resta immobile. Nous étions entrés dans ce que les
riverains appellent le Shannon-Harbour. Et, en vérité, c'est un port mer-
veilleux , dont des rochers à pic et couronnés d'arbres touffus forment à une
grande hauteur la jetée circulaire.
Les bateliers alors se mirent à ramer, et ils entonnèrent un chant dont
la mesure précipitée était marquée par la chute cadencée des rames.
— L'Irlande ne peut périr, monsieur, me dit avec un noble orgueil
M. Fitz-G***, car l'espérance y est aussi infatigable que l'oppression. Nos
bateliers chantent le Cantique de délivrance , l'œuvre de l'un de nos plus
célèbres bardes du siècle dernier, qui le composa dans sa jeunesse. Andrew
Margralh, plus vulgairement appelé Mangaire Sugach, a laissé dans la
mémoire des paysans du Munster une foule de chansons et de poèmes
inspirés tour à tour par l'amour ou le patriotisme. Comme poète, il fut
bien au-dessus, non-seulement de celte nuée de gentilshommes d'Angle-
terre qui, de son temps, écrivaient avec quelque facilité, mais encore de
ceux que le docteur Johnson , sans y regarder de très près , appelle les poètes
anglais. Je dois dire, cependant, que la vie de notre barde n'avait pas tous
les caractères posibles d'orthodoxie ; elle était quelque peu vagabonde irré-
gulière, nonchalante et sensuelle. Il possédait d'ailleurs une grande puis-
sance de sarcasme; et, comme il ne se plaisait guère que parmi les classes
les plus pauvres du peuple , où il était fort aimé , le Mangaire était un poète
très redoutable. Ses habitudes et ses poésies ont une frappante analogie
avec celles de Prior. Il essaya tous les genres, depuis le grotesque jus-
qu'au sublime, et n'échoua dans aucun, de manière du moins à compro-
mettre sa réputation d'écrivain , ou à s'exposer à la raillerie. Je l'ai vu il y h
une cinquantaine d'années; j'étais encore trèsjeune; et, quelques jours avant
328 REVUE DE PARIS.
sa mort , je lui ai entendu chanter son cantique , qui était son œuvre de pré-
dilection, bien qu'elle ne soit pas sa meilleure. Je me souviens que, même
alors, j'admirai comment le patriotisme est la seule foi qui ne périt point
dans les orages des passions, et combien il sert à rappeler plus tard la foi
religieuse. Le Mangaire, ce jour-là , avait dans la voix et dans le regard
quelque chose de cette espérance vague, de cette intelligence prophétique
qu'il est donné à l'homme de génie de connaître au moment de la mort.
Nous arrivâmes bientôt au petit et riant village de Gonnell, le Spa de
l'Irlande, renommé pour ses eaux ferrugineuses, mais non pour la société
qui s'y rassemble , ni pour ces plaisirs qui , autant que la rouille des eaux ,
opèrent des miracles. Connell n'est guère que le rendez-vous des gens qui
tiennent, en Irlande, le milieu entre l'aristocratie de naissance ou de for-
tuue et l'extrême pauvreté. Cette classe participe des deux autres, de la
première par la vanité, de la seconde par le costume, non cependant que ce
costume ressemble aux haillons du pauvre. Mais cette classe qui répond à ce
qu'en France on appelle la petite bourgeoisie, a aussi un cachet irlandais
qui lui est propre. Si elle a un chapeau neuf, vous êtes assuré que la robe
ou l'habit ne le sont pas; si l'habit ou la robe viennent de chez le marchand ,
les souliers en sont sortis depuis si long-temps, qu'ils ne tiennent plus aux
talons. Cette demi-indigence, recouverte de certains objets de luxe, jetait
quelque chose de triste et de disgracieux sur la foule des promeneurs qui
longeaient la rivière , et elle contrastait péniblement avec les gentilles figures
qui se montraient sur le rivage ou derrière les fenêtres des cottages tapissés
de la verdure du lierre et des couronnes de la fleur de la Passion.
Quand nous eûmes dépassé Connell d'un demi-mille environ , il nous fallut
prendre terre. Il n'est pas de puissance humaine qui pût aller plus loin sur le
fleuve. Nous étions arrivés aux chûtes du Shaunon. Arrêté là par une masse
de rochers qui se dressent en chaussée et laissent à peine, sur la rive
droite, un passage étroit, le Shannou se précipite et descend furieux. A
sa sortie, il bondit de rochers en rochers, s'étend, se roule, se replie et
s'échappe en mille petits torrens, à travers mille fissures qu'il faut en-
jamber pour arriver au point le plus rapproché du lit étroit par lequel il se
précipite. Fécondées par une humidité continuelle, quelques portions de cette
chaussée sont couvertes de plantes aquatiques, de fleurs odorantes et de
saules naissans qui présentent à l'œil l'aspect de massifs groupés dans un
parterre. Le rouge-gorge, le petit cabaret d'Irlande et la bergeronnette
amie des eaux , chantent et bâtissent leur nid en se berçant sur ces tiges
flexibles. Mais souvent, avant que les fleurs soient épanouies, avant que la
couvée des oiseaux soit éclose , survient une inondation qui entraine dans le
gouffre et les parfums et les amours. Ce fut peut-être ainsi, au milieu des
fleurs emportées avec elle, que, dans toute la fraîcheur de ses rêves, avait
été roulée naguère, sous les flots écumans et mille fois brisés, la jeune et
belle lady Massy, dont l'avare Shannou ne rendit pas même les lambeaux!
lu de ces misérables caris qui sillonnent les routes et les villes de l'Irlande,
REVUE DE PARIS. 329
et où les voyageurs sont assis dos à dos, nous transporta à Limerick, que je
trouvai en pleine ébullition électorale. Les élections de cette ville étaient bien
loin d'être aussi paisibles que celles de Dublin. Les magasins étaient fermés,
la force armée occupait les positions, et, à Limerick, la force armée est
fort respectable. J'y ai compté jusqu'à cinq uniformes de régimens diffé-
rens, non compris les troupes échelonnées dans les petites villes environ-
nantes, et les constables qui avaient été appelés du Connaught. A l'ouver-
ture du poil , les réformistes avaient fait afficher un énorme placard en let-
tres rouges. Il y était déclaré que tout électeur catholique romain, votant
pour les orangistes, serait marqué d'une croix rouge, de manière à ce que
tout le monde pût savoir son nom et sa demeure, et que le dimanche sui-
vant, à la chapelle, il serait dénoncé comme un renégat et un traître... En
tête du placard il y avait cette épigraphe significative, et qui est toute une
lamentable histoire : Rcmember Queen Elisabeth.
Je compris de reste, à l'épigraphe du placard et à cette effervescence des
passions politiques encore excitée par les passions religieuses, que j'étais
entré dans le sud de l'Irlande, là où la haine aveugle des rois d'Angleterre
et le fanatisme protestant des orangistes ont allumé le plus d'incendies,
amoncelé le plus de ruines, et commis le plus de spoliations. J'étais dans le
vieux royaume catholique de Munster, où il n'y a pas une cité, pas un ha-
meau, pas une maison, pas une hutte de terre recouverte de paille ou creusée,
comme un fossé, parmi des broussailles, qui ne se lamente et ne soit comme
Rachel, ne voulant pas être consolée, parce que ses enfans ne sont plus :
Quia non suntt
C. Feuillide.
THÉATRE-FRANCAIS.
Caligula.
Il est effrayant de voir avec quelle dévorante rapidité la presse épuise tous
les sujets, et de l'œuvre la plus nouvelle fait, au bout de quelques jours, un
champ sillonné en tous sens, où les derniers venus n'ont plus rien de neuf à
semer. Cela seul suffirait à expliquer la tournure paradoxale de certains es-
prits qui, peu amoureux des sentiers où les traîne la foule, s'en détachent
moins par conviction que par haine des vérités vulgaires. Pour nous, malgré
la sainte horreur que nous avons du vulgum pecus , nous nous résignerons à
répéter en partie, à propos de Caligula, ce que d'autres ont dit avant nous",
tant nous nous sentons peu le courage d'avoir raison contre tout le monde.
Répétons-le donc, au risque de nous rompre le cou à la suite des moutons
de Panurge : il n'est pas, que nous sachions, dans les annales de l'humanité
tout entière un personnage moins propre que Caligula à devenir le héros
d'une tragédie. C'est une monstruosité qu'il faut laisser à l'histoire, qui
l'enregistre sans pouvoir l'expliquer; le drame ne saurait qu'en faire. Isolés
des passions qui les déterminent ou qui leur succèdent, il n'est point de faits
dramatiques. Le drame est dans la lutte des sentimens, les faits n'en sont
jamais que l'expression visible et matérielle. Le drame n'est pas dansl'oreiller
qui étouffe Desdémone ; il n'est pas davantage dans le glaive qui frappe Pyr-
rhus au temple, mais bien dans le cœur d'Othello, mais bien dans l'ame
d'Hermione. La guillotine qui fonctionne à la barrière Saint-Jacques n'est pas
dramatique le moins du monde , le drame est à la cour d'assises. Rien n'est
bête comme un fait réduit à sa brutale signification, et je ne crois pas qu'il
puisse en résulter autre chose que l'horreur, le dégoût ou l'indifférence.
Qu'un fou se promène sur les toits, marche sur la tête, étrangle son frère
et le jette par la fenêtre , tout ceci est parfaitement extravagant et parfaite-
ment horrible, mais dramatique, vous ne le pensez pas. Toutes ces vérités
sont si niaisement vraies, que je n'aurais certes pas le courage de les rap-
REVUE DE PARIS. 331
peler, si M. Dumas n'avait eu , lui , le courage plus grand de les oublier.
Choisir Caligula pour le héros d'un drame, autant valait prendre un fou
furieux ou un tigre enragé. La tragédie de M. Dumas va nous le prouver
tout à l'heure.
La toile se lève : nous sommes au Forum. Le Capitole , le cirque, le pa-
lais des Césars, le temple de Jupiter, blanchissent dans l'air du matin. C'est
l'heure où l'orgie épuisée pâlit, où les plaisirs de la nuit se dispersent,
l'heure où les amours, qui ont besoin de mystère , profitent des dernières
ombres pour se retirer sans bruit. Choereas , tribun des gardes prétoriennes,
s'arrache des bras de Messaline. Au même instant, trois jeunes gens, qui ont
passé la nuit à la taverne, arrivent couronnés de fleurs. L'un d'eux est Lé-
pidus, le beau, l'élégant Lépidus, nouvellement débarqué d'Athènes, d'où
il a rapporté la grâce et l'atticisme de la cité de Périclès. Bientôt le soleil luit :
Rome s'éveille, les rues s'animent, les augures vont aux temples, les men-
dions circulent , les boutiques s'ouvrent, les journaux se lisent à haute voix
sous l'auvent du barbier Bibulus. C'est la vie romaine prise dans ses détails
les plus vulgaires. Lépidus se fait coiffer, Ennius s'épile. Cependant les con-
versations se croisent; on parle de choses et d'autres, de Caïus César, par
exemple, dont le triomphe se prépare, et qui doit monter, ce jour-là même,
au Capitole. On en parle, on en rit. Lépidus, surtout, est sans pitié pour le
tyran, sans pitié, hélas! pour lui-même, car on l'écoute, car il est trahi!
Bibulus n'est pas Bibulus, le barbier n'est pas le barbier. Les visages s'as-
sombrissent; Lépidus seul n'a point pâli. Il embrasse ses amis; à l'un, il
donne son poignard, à i'autre sa chaîne d'or, une chaîne qu'il reçut en partant
d'une jeune et belle Athénienne; il commande un bain parfumé, et, préve-
nant la vengeance de César, il va s'endormir du sommeil éternel , pour
échapper aux tortures et à l'ignominie des supplices.
Ce Lépidus est si plein d'esprit et de grâce, si jeune, en vérité si charmant,
qu'on regrette de le voir si pressé de mourir, pour éviter la mort. Mais la
foule augmente; des cris de joie se font entendre. Escorté de gardes et de
licteurs, le char de Caligula s'avance , précédé de clairons qui retentissent
et des Heures qui récitent des strophes. Près de Caligula, la Victoire, re-
présentée par Messaline, pose une couronne sur la tête du triomphateur.
Les Romains applaudissent; on crie vive César! Dans la foule, apparaît
tout à coup un jeune Gaulois, à la blonde et longue chevelure, au blanc
visage, au costume étrange. Il accompagne une jeune fille enveloppée,
comme une madone, d'un vêtement blanc et austère. Un intérêt mysté-
rieux s'attache aussitôt à ces deux jeunes gens, qui dans cette Rome dissolue
semblent tout d'abord entourés d'une atmosphère d'innocence. Le char
poursuit sa marche triomphale et se croise avec le cadavre de Lépidus , que
des esciaves traînent aux gémonies. Plein de vie et de mouvement, d'un
style élégant, vif, pressé, rapide, d'un intérêt saisissant, ce prologue est
une large et belle exposition qui fait concevoir de magnifiques espérances.
La toile se relève. Nous sommes à Baïes, prèsPouzzoles, à quelques lieues
332 REVUE DE PARIS.
de Parthénope, sur ces rivages enchantés où reposent déjà les cendres de
Virgile. Agenouillée devant ses dieux lares, Junia leur demande le retour
de Stella, sa fille. Junia croit encore aux dieux lares, l'honnête matrone!
Pour dérober sa fille aux regards de Tibère, elle l'envoya jadis prendre
l'air dans les Gaules : mais Tibère est mort, elle redemande aux dieux sa
fille bien-aimée, sa fille Stella , l'espoir de sa vieillesse. Il parait que la bonne
femme a d'étranges illusions sur son nourrisson Caligula; car Junia, mère
de Stella, fut la nourrice de Caïus César. Caïus et Stella se sont nourris du
même lait, le tigre et la gazelle ont bu la vie aux mêmes sources. Junia n'a
pas encore achevé sa prière, lorsque Stella se jette dans les bras de sa
mère. Qu'elle est noble et touchante! Son fiancé l'accompagne. Cette jeune
fille que nous avons vue au triomphe de César, était Stella; ce jeune Gau-
lois qui la protégeait , était son fiancé , Aquila. Enfant de la Gaule, Aquila
a conservé la religion de ses ancêtres; mais Stella est chrétienne. Elle
n'a rien de plus pressé que de raconter à sa mère , en beaux vers qui ne
valent pas l'Evangile, sa conversion à la foi nouvelle, bien nouvelle en
effet! Stella déclare à sa mère qu'elle a changé de nom aussi bien que de
dieux, qu'elle ne s'appelle plus Stella, mais Marie. La nourrice s'étonne;
certes , il y a bien de quoi ! Je voudrais savoir ce qu'aurait dit ma nourrice,
si sa fille, retournant de Paris au village, lui eût appris, il y a sept ans,
qu'elle avait embrassé la religion saint-simonienne et changé son nom de
Toinettc en celui de Mlle Eanfernaud? Sur ces entrefaites, Caligula se fait
annoncer. Nous allons voir la bête féroce à l'œuvre. Caligula sait que sa
sœur est belle : il la voit, il la veut, il l'aura. Après avoir bu avec le Gau-
lois à la même coupe, il se retire. Aquila va de son côté faire inscrire sou
nom chez le préteur. Stella le suit. Mais à peine ont-ils fait quelques pas, que
des cris affreux percent l'air. Aquila se précipite dans la chambre de Junia
le glaive eu main , les cheveux en désordre, le visage ensanglanté. Des ravis-
seurs ont enlevé Stella. Au même instant le préteur s'empare d'Aquila, sur
le serment de deux témoins qui déclarent le Gaulois esclave et fugitif. Dans
son légitime désespoir, Junia saisit ses dieux lares et les brise, en s'écriant :
«Vous êtes de faux dieux! » après leur avoir reproché préalablement de
n'être bons à rien depuis qu'on les fait d'or au lieu de les pétrir d'argile:
reproche bien injuste à coup sûr, car ces pauvres dieux se brisent absolu-
ment comme s'ils étaient bons à quelque chose.
Le deuxième acte se passe dans le palais de César. La foudre gronde;
César a peur, il tremble, il se prosterne; le tigre fait patte de velours. La
tempête s'éloigne; il rugit, il aiguise ses dents et ses ongles. On lui amène
Stella. La malheureuse enfant n'a qu'à choisir entre la mort et le déshon-
neur, lorsque sa mère arrive à temps pour la sauver. Elle se précipite dan>
le palais de Caïus, en lionne à qui on a ravi ses lionceaux. Elle vient deman-
der justice à César; César promet et la renvoie. A son tour entre Messaline.
Messaline et Caligula, aimable accouplement! Qui aurait imaginé qu'on
pût calomnier ces deux monstres? Mais voilà qu'un autre orage éclate, plus
BEVUE DE PARIS. 333
terrible que le premier : c'est le peuple qui demande du pain. Pour apaiser
les dieux et le peuple, Caligula saisit le consul Afranius par le milieu du
corps, et, en manière de victime, expiatoire et de distributions de vivres,
il le jette par la fenêtre.
Empereur sans rival ,
Qui nous donneras-tu pour consul? — Mon cheval.
Est-ce assez de bassesse, de lâcheté, de folie, d'horreur et d'extrava-
gance? Et Racine qui s'excuse d'avoir mis sur la scène un monstre tel que
Néron! Pvacine qui nous dit : « C'est un monstre naissant; il n'a pas encore
mis le feu à Piome, il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouver-
neurs ! w Et voyez avec quel art merveilleux il adoucit les traits de son
héros, et aussi avec quel merveilleux instinct il le prend au moment où
tout intérêt pour ce jeune homme ne s'est pas encore retiré des nobles âmes,
où l'on tremble, mais où l'on espère; où l'on n'a pas oublié , où lui-même
se rappelle encore qu'un jour il se plaignit aux dieux de ce qu'il savait
écrire ! Malgré moi, malgré vous, nous nous intéressons au Néron de Racine.
Il lutte , celui-là , il aime , il est jaloux , passionné . Nous triomphons, quand
Burrhus le ramène au bien; nous gémissons, quand Narcisse l'entraîne à sa
perte. Néron, du moins, tieut encore à l'humanité par quelques libres. Il ne
fait pas encore le mal pour le mal : il ne verse pas le sang pour le voir, ni
pour le sentir. Plus tard; mais alors ce ne sera plus le Néron de Racine.
Que voulez-vous que nous fassions de semblables héros sur la scène? c'est
bien assez de les rencontrer dans l'histoire. Quand je veux voir des bêtes fé -
roces, je vais me promener au Jardin des Plantes.
Au troisième acte, nous sommes chez le tribun Cliœreas; Cherea n'a ja-
mais existé, que je sache. Comme Junia , Cliœreas implore ses dieux lares;
vieille foi tout aussi invraisemblable sous Caligula que la foi chrétienne.
L'une n'existait déjà plus; l'autre n'existait pas encore. Dans ce temps, le
ciel était vide. Cliœreas conspire avec Messaline la mort du tyran. Brutus
conspirait avec son ame sainte, avec son amour de la liberté , avec son bras
et son poignard. Cliœreas a acheté le Gaulois Aquila. Il lui propose de
frapper César. Pourquoi? A quel propos? Que ne le frappe-t-il lui- même?
C'est ce que nul ue saurait dire. Le Gaulois a bu à la même coupe que César,
que Dieu garde César! Il ne frappera pas. Cliœreas est un sot qui se trouve
à la merci de sou esclave. Arrive Messaline qui raconte les nouvelles amours
de Caligula, le rapt de Stella, tout ce que nous savons enfin , tout ce que
le Gaulois ignore. Les paroles de Messaline lui révèlent tout. Furieux, on
le serait à moins, il demande des armes; c'est lui qui frappera le tyran.
Messaline l'entraîne. Toute la lin de ce troisième acte est enveloppée d'un
sombre mystère.
Au quatrième acte, le mystère devient plus sombre eucore. Les ombres
s'épaississcut; qu'on nous rende le jour. Stella est seule, en prières, dans
une chambre du palais impérial. Tout à coup Aquila tombe dans celte
ÏOiit M. Mil. uÉcrvn".- ~1Z
334 REVUE DE PARIS.
chambre, comme une balle lancée par une main vigoureuse. Que vient-il
faire? Qui l'a conduit là? A peine entré, la porte se ferme sans qu'on puisse
la rouvrir. Quelle main a fermé cette porte? Il est sans armes. Pourquoi
est-il sans armes? La folie de Caligula a-t-elle gagné tous ces cerveaux? Ce
qu'il y a de clair, c'est que les deux amans s'apprêtent à mourir. Le Gaulois
n'a pas peur; seulement, avant d'en finir avec la vie, il glisse à sa belle
fiancée une petite proposition gauloise, que la jeune chrétienne repousse,
et que Messaline eût, pour sur, acceptée. Stella ne tient plus à laterre que
pour en détacher son amant; c'est Polyeucte parlant à Pauline :
J'ai de l'ambition , mais plus noble et plus belle.
Cette grandeur périt, j'en Veux une immortelle,
Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,
Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.
Est-ce trop l'acheter par une triste vie,
Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie;
Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,
Et ne peut m'assurer de celui qui le suit.
Le Gaulois s'agenouille, et après avoir subi un petit interrogatoire, il
reçoit le baptême et se relève chrétien et martyr. La scène est tellement su-
blime , qu'elle doit toucher de bien près au ridicule, je le crains. En tout
cas, voilà deux conversions qui n'auront pas coûté grand' peine aux apôtres.
Comme Aquila se relève, Caligula entre dans la chambre. Ce gracieux sou-
pirant de Stella fait attacher le Gaulois à une colonne, et lui montre, par
une fenêtre ouverte, le supplice de sa fiancée qu'il vient d'envoyer aux bêtes.
Aux cris d' Aquila, Junia accourt. Que voit-elle, grands dieux! que voit-elle!
Tous deux jurent de se venger. Mais pour attendre le tyran, où se cache-
ront-ils? — Chez moi ! leur crie Messaline. C'était vraiment bien la peine
débaptiser ce Gaulois, pour lui faire, quelques heures plus tard, étrangler
Caligula!
Au cinquième acte , la toile se lève sur un splendide festin. Les convives
sont couchés autour de la table; des improvisateurs chantent en s'accorn-
pagnant de la lyre. Messaline verse le vin de Falerne dans les coupes d'or.
Claude, l'oncle de Caligula, boit et mange, sans se douter que l'empire
l'attend au dessert. Au milieu du festin, il prend fantaisie à Caligula de se
faire servir, comme entremets, deux jeunes conspirateurs condamnés à mort.
Ce sont les deux amis de Lépidus que nous avons vus dans le prologue, dans
ce pro ogue qui nous promettait de si belles choses , le menteur ! Ces deux
enfans, qui méritaient de naître en des jours meilleurs, biaventla fureur
du maître et le saluent avant de mourir : ave , Cœsar, moriliiri te salutant.
Ivre de vin et de colère , Caligula tombe sur un lit et s'endort. Il ne se
réveille que pour se rendormir , et cette fois d'un long sommeil. Junia
le poignarde, et Aquila l'étrangle. Pour un pareil monstre, ce n'est pas
trop de la corde et du poignard. Cependant que fait Chœreas ? Il accourt
REVUE DE PARIS. 33"»
bravement quand il ne reste plus rien à faire. Heureusement l'histoire est
là pour te faire raison de M. Dumas, ô vieux républicain, que n'eût pas
désavoué Brutus ! Messaline qui, d'après M. Dumas, ne s'est servie du tri-
bun que pour arriver au but suprême de ses ambitions , fait couronner
Claude et envoie son amant au supplice.
A moi l'empire !
dit Claude.
A moi l'empire et l'empereur!
s'écrie Messaline. — Et la toile tombe.
Il y a dans ce drame deux parties bien distinctes, trop distinctes, puis-
qu'elles cheminent côte à côte sans se mêler ni se confondre. Dans la partie
historique, l'histoire est continuellement outragée; outragée dans la per-
sonne de Messaline, qui ne méritait pas qu'on prît la peine de blanchir sa
tunique; outragée dans la personne du sexagénaire Chœreas, qui méritait,
lui, qu'on respectât sa toge républicaine; outragée jusque dans les noms
de ses personnages. Ainsi Chère a n'a jamais existé; ainsi le nom de Stella
appartient à l'Italie du moyen-âge, et n'a jamais été possible dans la Rome
antique. Quant à la prétention de nous initier à la vie intime de la société
romaine, cette prétention n'a pas le mérite de l'originalité. Il y a quelques
années, deux jeunes gens d'infiniment d'esprit firent jouer, au théâtre de
l'Odéon, une pièce intitulée : Une Révolution d'autrefois, ou les Romains chez.
eux. Ce n'était ni plus ni moins que Caligula lui-même. Nous pardonnerions
à M. Dumas d'avoir hâté de quelques années la propagation du dogme chré-
tien , s'il en eût fait jaillir une pensée philosophique. Mais cette pensée est à
peine indiquée dans son drame. Il avait à nous montrer toute une aurore
resplendissant sur le vieux monde; c'est tout au plus s'il a dérobé à la foi
nouvelle un pâle rayon pour éclairer son œuvre. Si dans la partie drama-
tique de Caligula M. Dumas se trouve parfois au-dessous de lui-même , en
revanche il se relève de toute sa hauteur dans la partie littéraire et poéti-
que, plus haut peut-être qu'il ne s'était jamais élevé; car, quoi que puisse
reprendre dans Caligula une critique impartiale et sévère, c'est encore là le
fruit d'une imagination vigoureuse et puissante, d'une ame chaude et pas-
sionnée, d'un poète ardent, d'un esprit amoureux de l'art.
Il est juste de dire que la pièce est montée avec une magnificence fort au-
dessous des merveilles qu'on nous avait promises. M. Menjaud est charmant
dans le rôle de Lépidus. Mlle Ida est parfaitement noble et convenable.
Mme Paradol joue en vraie nourrice qu'elle est. M. Ligier sera long-temps
encore un acteur nécessaire. M- Beauvalet a créé le rôle d'Aquila avec une
admirable intelligence.
Joles Sandeau.
Xi.
BULLETIN.
La petite pièce a précédé la grande; avant le drame politique de l'adresse,
nous avons eu les bonnes scènes delà vérification des pouvoirs. Ici de lon-
gues dissertations sur le ni l'un ni l'autre, là des discours sans fin sur le l'un
et Vautre. Nous avons eu des magistrats ne payant pas le cens et se faisant
nommer députés, pour avoir occasion de connaître la cote de leurs contri-
butions; nous avons eu surtout M. Viennet,beau d'émotion et de colère,
mesurant de l'œil l'assemblée , du fond de la tribune où il se tenait, comme
Moïse sur la montagne , jetant un dernier regard sur la terre promise où
il lui est interdit d'entrer. M. Viennet affirme qu'il ne se remettra sur les
rangs que dans le cas où le gouvernement enverrait à Béziers des forces
militaires considérables, pour protéger la personne de ses électeurs. Il
demande trois grenadiers par tête, environ deux bataillons pour assurer la
liberté de ses trois cent soixante-seize voix; il déclare qu'il y va d'une ré-
volution probable, et que le midi verra recommencer à la fois 93 et 1815.
Malgré ces hautes considérations, la chambre a été impitoyable; elle
a renvoyé MM. Flourens et Viennet devant leurs juges naturels. Il reste
donc à l'honorable éligible un recours en cassation, ressource que n'a pas
le poète. M. Jaubert, dit-on, a été l'inflexible adversaire de son ancien
collègue. Pourquoi aussi M. Viennet allait-il se faire soutenir par le minis-
tère , ou mieux encore, pourquoi le ministère allait-il soutenir M. Viennet?
M. Jaubert est très décidé sur ce point : si le ministère dit que deux et deux
font quatre, M. Jaubert dira que deux et deux font cinq. Son début à la
chambre a été de voter galamment dans son bureau pour M. Thiers. « En
portant M. Calmon , s'écriait hautement l'honorable député du Cher, j'avais
chance de faire un choix peu agréable au fond au ministère; en donnant
mon vote à M. Thiers, j'en suis plus sûr encore! »
M. Jaubert n'en a pas moins eu cent vingt-trois voix. Le cabinet parait
se féliciter, comme d'une victoire , de le voir écarté du bureau. iYous lui
souhaitons pour l'avenir de plus heureux et de plus importans succès. Il est
juste de dire, du reste, pour atténuer la signification de ce chiffre obtenu
REVUE DE PARIS. 337
par l'ennemi en quelque sorte personnel du ministère, qu'à ce titre les
voix légitimistes lui ont été nécessairement acquises, en y ajoutant aussi
quelques voix de la gauche, car M. Thiers et le centre gauche n'ont pas
rendu à M. Jaubert sa galanterie.
La chambre n'a jusqu'ici remué que des noms propres, mais le pays ne
s'est pas trompé sur la portée de leur signification. Essayons de l'apprécier
en elle-même, en dehors de toutes les hypothèses et de toutes les conjec-
tures auxquelles l'incertitude de la situation doit naturellement donner lieu.
Le mouvement de l'opinion vers le centre gauche se trouve énergique-
ment exprimé dans la composition du bureau. M. Delessert y est remplacé
par M. Passy, et M. Jaubert par M. Dubois de la Loire-Inférieure. Les ma-
jorités obtenues par les membres de cette nuance, en laissant même à part
MM.Calmon et Félix Real, acceptés parles diverses fractions parlementaires,
et à plus forte raison M. Dupin, sont évidemment plus nombreuses et plus
compactes que celles qui ont, à grand'peine, assuré la nomination de
MM. Jacqueminot et Piscatory. M. Teste pressait le premier, M. Havin était
sur les talons du second. Le concours chaleureux du ministère à l'élection
de l'un, l'adhésion qu'il a cru devoir donner à celle de l'autre, ont seuls
déterminé ces choix devant lesquels la chambre a visiblement hésité.
Un fait est désormais incontestable, et, de quelque embarras qu'il doive
devenir la source, il faut bien le reconnaître et le proclamer avec sincérité.
Il est manifeste que, dans les questions de personnes, si ce n'est dans celles
de principes, la nouvelle législature est, presque au même degré et de la
même manière que l'ancienne, divisée en deux principales fractions, recon-
naissant pour chefs deux hommes placés en dehors du cabinet, et dont l'hos-
tilité combinée lui serait mortelle. Si, en opérant la dissolution, la seule
pensée de M. Mole avait été d'échapper à cette difficulté, il faudrait avouer,
sans doute, qu'il s'est trompé du moins en cela.-
La formation des réunions Ganneron et Joseph Périer avait été , non pas
la cause, mais l'indice de cet état de choses, qu'il sera difficile de modifier.
Nous apprenons cependant que le ministère, qui s'était si justement inquiété
d'une réunion où dominait exclusivement la parole de M. Guizot, et où les
hommes de la coterie ne lui accordaient qu'un appui dédaigneux et superbe,
encore que la masse des membres lui fût favorable, en a déterminé la clô-
ture. Il a eu grandement raison; c'est un premier succès dont nous le féli-
citons, et dont l'effet moral sera grand dans la chambre.
Cette tendance à se grouper, sinon contre l'action ministérielle, du moins
en dehors d'elle, attesta dès l'abord que les anciens centres de gravité
avaient été peu déplacés parle résultat des élections générales, et qu'ils
seraient assez puissans pour attirer bon nombre des nouvelles unités flot-
tantes que ces élections avaient jetées dans la chambre. Il y a seulement
cette différence que le parti où domine l'influence de M. Thiers, réuni à
la gauche dynastique et sans le concours même du centre ministériel pro-
prement dit, approche de la majorité et l'atteint quelquefois, ainsi que l'on
338 REVUE DE PARIS.
attesté l'élection de M. Passy et la quasi-élection de M. Teste, tandis que la
fraction groupée autour de M. Guizot ne saurait se prévaloir précisément
du chiffre de 123 voix obtenues par M. Jaubert, puisque des voix étrangères
sont venues grossir celles des amis de l'honorable membre. Le centre droit
n'arrive à la majorité que par le concours des voix de fonctionnaires qui ont
si difficilement déterminé l'élection de M. Piscatory ,• et dans ce cas, cette
majorité est flottante et à peine appréciable, tandis que ces mêmes voix mi-
nistérielles se portant au centre gauche y trouvent une majorité plus nom-
breuse et compacte.
MM. Mole et de Montalivct ont une trop grande expérience de la vie par-
lementaire, pour s'être dissimulé ce que présentaient de grave les 142 voix
données à M. Barrot et les 123 suffrages restés à M. Jaubert, malgré leur
déclaration très explicite et très franche sur le caractère que prenait à leurs
yeux une telle, candidature. Il est évident que le ministère n'a pas précisé-
ment de place faite dans la chambre, qu'il doit travailler à s'y créer une
clientelle à lui , plus personnelle encore que politique, car celle-ci lui man-
quera beaucoup moins que l'autre. Il n'y a, d'ailleurs, visiblement, entre
le cabinet et la législature, aucune dissidence, et à plus forte raison aucun
rcpoussement.
Ces difficultés du premier moment ne tiendraient-elles pas surtout aux
antécédens parlementaires des deux principaux membres du cabinet du
15 avril, étrangers l'un et l'autre à la chambre élective? A coup sûr, la
valeur de M. Mole comme homme d'affaires et comme homme politique,
son importance personnelle, sont connues et appréciées de tous: il en est
de même du dévouement éclairé qui fait de M. de Montalivet l'un des plus
courageux soutiens de la monarchie de 1830; mais ces existences politiques
se sont développées sous une autre atmosphère que celle du Palais-Bourbon.
Rien ne supplée aux rapports de confraternité qu'autorise et impose le titre
de collègue; et cette sorte d'isolement dont peut se plaindre le ministère, lors-
qu'il se produit des questions de noms propres, est une nécessité qu'aurait
à subir tout cabinet dont la partie politique serait prise à la chambre des
pairs. Il n'y aurait, peut-être, à cet égard d'exception que pour M. de Bro-
che, et certes l'exception confirmerait ici la règle, et ne serait pas de na-
ture à flatter outre mesure l'amour-propre du noble pair. Qu'est-il besoin
de dire ,en effet, que M. de Broglie président du conseil, c'est M. Guizot
les épaules couvertes du manteau ducal?
Les questions de personnes sont toujours les plus difficiles à vider; elles
ont été un embarras pour tous les ministères contraints de paraître de-
vant des législatures nouvelles; l'habileté consiste alors à les changer eu
questions politiques ; on sait comment s'y prit Casimir Périer.
Ces temps ne sont plus sans doute, et nous ne conseillons pas précisément
au ministère du 15 avril de passer en vingt-quatre heures la frontière es-
pagnole pour conquérir une majorité, comme le chef du cabinet du 13 mars
passa la frontière de Belgique. Nous lui demandons seulement en face de la
REVUE DE PARIS. i:U>
chambre ce dont il n'a pas manqué dans l'intervalle des deux sessions : de
la décision et de la prudence, de l'habileté et de la modération . Que laissant
le champ libre aux grandes luttes de la tribune, il vienne surtout y donner
l'assurance et la preuve qu'il veille sur les grands intérêts de la nation au
dedans et au dehors, qu'il prend au sérieux l'affaire d'Alger et l'affaire
d'Espagne ; qu'il n'est dominé par aucune volonté supérieure dans son action
politique; que cette action ne sera dirigée que d'après le cours des évène-
mens et la manifestation de la pensée parlementaire. Si , dans cette attitude
d'honorable franchise, il traversait avec honneur et sûreté la discussion de
l'adresse, on pourrait peut-être alors voir se conclure avec les représentans
de la majorité parlementaire des alliances dont le pays retirerait encore plus
de fruit que le cabinet lui-même.
Que si , blessé comme il a droit de l'être , de la protection insolente que lui
départissent quelques hommes qui lui doivent leur rentrée dans la chambre,
inquiet, d'un autre côté, de la froideur du centre gauche pour une admi-
nistration au sein de laquella ce parti ne se regarde pas comme repré-
senté en proportion de son importance numérique et parlementaire, le ca-
binet se modifiait, alors qu'aucune question n'est encore posée, qu'aucune
position n'est prise, il livrerait évidemment la chambre et le pays à un in-
terrègne ministériel aussi long que déplorable. Que chacun trace donc sou
programme, que l'on y mette de la prudence et du respect pour tous les
pouvoirs de l'état; mais qu'en même temps on soit franc, explicite et loyal,
qu'on formule de part et d'autre la limite des concessions et des exigences,
et que les portefeuilles se conquièrent à la tribune , selon la vérité et le vœu
du gouvernement représentatif.
La nomination des membres de la commission de l'adresse est venue con-
firmer tout ce qu'annonçait celle des membres du bureau. Même prépon-
dérance numérique au centre gauche, auquel appartient M. Boissy-d'An-
glas, pour lequel M. Barrot lui-même a voté; même exclusion systématique
des doctrinaires, qui ont dû renoncer, dans le deuxième bureau, à la can-
didature de M. Guizot, et dont les candidats, MM. Duvergier et Dumon , ont
échoué dans le cinquième et le septième, les seuls où les membres de cette
opinion aient essayé la lutte; enfin, même attitude de réserve bienveillante
envers le ministère qu'on attend évidemment à l'œuvre. Nous ne répéterons
pas, avec quelques imprudens amis, que ces choix sont une victoire déci-
sive, car s'il en était ainsi , les adversaires en tomberaient d'accord, ou lais-
seraient au moins percer leur profond découragement; mais nous dirons, avec
tous les observateurs sincères, qu'ils rendent la victoire possible, et qu'ils
constatent authentiquement la modération et la droiture des intentions de la
chambre.
La discussion des bureaux nous donne l'avaut-goùt de celle de l'adresse-
On y sera très décidé sur l'amnistie, sur la conservation d'Alger; on énon-
cera sur la question espagnole des sympathies prononcées", mais sans tracer
d'avance au gouvernement une marche précise, et en lui laissant toute la
3i0 REVUE DE PARIS.
responsabilité de l'avenir; on consacrera le principe de la conversion de la
rente, sans trop insister pour une exécution immédiate. Il n'est rien, à
coup sûr, dans tout cela, que le ministère n'accepte d'avance; on ne voit
pas là une seule question par où son programme soit menacé.
En résumé, rien n'est changé dans la situation que nous caractérisions à
l'ouverture des chambres : nécessité démontrée de gouverner avec une ma-
jorité formée par les deux centres, d'où suit, comme conséquence pour
tout ministère de durée , l'obligation de représenter dans de justes propor-
tions la valeur de ces deux élémens, à moins de se sentir assez puissant poul-
ies dominer l'une et l'autre par l'autorité de son talent et de son caractère, ou
par la gravité d'évènemens extraordinaires venant en aide au pouvoir.
Il est difficile de dire si cette dernière ressource sera départie au gouver-
nement; il est douteux, du moins, que les évènemens soient assez sérieux
pour arrêter de si tôt le cours naturel de toutes lesambitions, l'activité de tous
les amours-propres, et pour créer à cliacun un intérêt supérieur à son propre
intérêt personnel.
L'Espagne en est au même point; don Carlos menace l'Aragon et la Cas-
tille d'une nouvelle expédition, dont il n'attend aucun résultat sérieux, et
dans le but unique de conserver sa position vis-à-vis de l'Europe. Pendant
ce temps, le comte d'Ofalia débute par un discours qui ne compromettra son
ministère avec personne, pas même avec le prétendant.
Une interprétation fausse a été généralement donnée par l'opinion publique
à la formation du cabinet dont l'ancien ministre de Ferdinand VII est le
chef. On a vu dans ce choix une inspiration directe de l'ambassade française;
or, nous croyons savoir qu'il n'en est rien : notre cabinet n'a nullement re-
poussé M. Martinez de la Rosa , ainsi qu'on l'a dit, à raison de sa récente
manifestation au sein des cortès. Le partage d'un corps de troupes espa-
gnoles, destiné à se porter vers Hernani à travers le territoire français , pas-
sage autorisé par décision très récente , viendra fortifier heureusement les
assurances données dans le discours de la couronne, et dont nous avons si
souvent devancé de nos vœux la réalisation dans l'intérêt du ministère lui-
même.
La Belgique a de nouveau appelé l'attention de l'Europe , et la conférence
de Londres s'est vue menacée de reprendre la longue série de ses protocoles.
Au fond , celte affaire de Grùnewald est grave, non pas en elle-même , mais
comme manifestation d'une situation fausse, qui, en se prolongeant, de-
viendra de jour en jour plus difficile à dénouer. L'important n'est pas de
savoir si le prince de Hesse-Hombourg a fait couper quelques fagots dans
cette forêt au-delà du rayon stratégique de la forteresse fédérale : quelques
explications données à Francfort, quelques notes adressées de Paris à
Bruxelles et de Berlin à La Haye, arrangeront cette affaire, comme elles en
ont arrangé taut d'autres entre le dépit du roi Guillaume et la pétulance du
peuple belge. C'est bien à tort , à coup sur, qu'on a pris l'alarme pour tout
cela. Mais , il faut le reconnaître, rien ne finit de ce côté, et les clauses de ce
REVUE DE PARIS. 341
traité du 15 novembre 1831, qu'il fut si difficile d'imposer aux parties inté-
ressées, et que la Hollande n'a point accepté pour son compte ; ces clauses,
en vertu desquelles nous avons pris Anvers, paraissent désormais comme
non-avenues aux yeux du gouvernement néerlandais aussi bien qu'à ceux
du gouvernement belge. Celui-ci occupe tout le Luxembourg, dont il ne
conservera que la moitié environ, aux termes de cet acte solennel, garanti
par les grandes puissances; il occupe également plusieurs places du Lim-
bourg qu'il devra restituer; et, en compensation de ces avantages, dont le
fait jouir paisiblement depuis six années l'entêtement du roi Guillaume, il
n'a guère à rendre à la Hollande que les forts insignifians de Lillo et de
Lifkenshoëk. On sait qu'une convention diplomatique, intervenue le 22 mai
1833, a consacré cette situation provisoire, sans préjudice toutefois des
bases de séparation posées par le traité du 15 novembre, dont les deux par-
ties conservent la faculté de réclamer la mise à exécution.
Il a paru bon jusqu'à ce jour à la Hollande de rester dans cet état et de se
charger des lourds intérêts de la dette commune : il est difficile de supposer
que ce ne soit pas avec l'arrière-pensée de revenir sur l'ensemble de ces
grandes transactions. Mais si cet espoir s'évanouit enfin pour elle, pense-t-on
que son gouvernement ne demandera pas des dédommagemens ? S'imagine-
t-on , d'un autre côté , que les Belges céderont sans résistance des territoires
qu'ils administrent depuis six ans, tels que le Luxembourg allemand, et
dans le Limbourg, Venloo, Ruremonde, etc. ? Une crise semble donc iné-
vitable à la solution définitive des affaires de ce pays ; c'est une dissolution
de communauté dont les comptes sont jusqu'à ce jour fort mal apurés. Il
appartient à la France de lever enfin ces difficultés, qui n'arrêtent certai-
nement pas la prospérité actuelle de la Belgique, mais qui toucheut à son
avenir.
Or, la voix de notre gouvernement doit être forte aujourd'hui en Alle-
magne; ce n'est pas assurément en face des troubles du Hanovre et des agi-
tations des provinces rhénanes, qu'elle pourrait n'être pas écoutée. Il semble
que les gouvernemens allemands se soient complu à mettre à l'épreuve la
plus difficile la longanimité de ces populations, en les insultant à la fois dans
leurs habitudes intellectuelles et dans les inspirations de leur conscience.
Pendant qu'Ernest-Auguste chassait de leur chaire les frères Grimm et bri-
sait l'université de Gœttingue, un roi qui a eu pourtant l'honneur de don-
ner à ce prince des conseils de prudence et de bonne politique, se laissait
aller aussi à cet entraînement de l'absolu pouvoir, contre lequel la droiture
de l'ame est loin d'être une garantie. Guillaume III s'immisçait dans les
querelles religieuses si fatales à Guillaume de Nassau. Nous ne croyons
pas devoir entrer dans l'examen d'une question théologique pour laquelle
M. Isambert a retrouvé toute sa verve et toute sa science canonique du
temps de la restauration; nous félicitons seulement les agens prussiens à
Paris , de l'habileté avec laquelle ils ont changé le caractère parfaitement
simple de cette affaire, en ramenant l'opinion et la presse libérales vers les
3'f2 REVUE DE PARIS.
souvenirs de Montrouge et de la congrégation. C'est un succès que la vieille
expérience de M. de Werther pourrait envier à M. d'Arnim, et qui promet
pour l'avenir.
Quoi qu'il en soit , les dernières nouvelles d'Allemagne sont sérieuses : les
populations catholiques du Rhin et de la Westphalie s'agitent pendant que
la question constitutionnelle se pose d'une manière plus nette que jamais
entre les assemblées représentatives et les princes souverains. M. de Droste,
qui n'est qu'un respectable prêtre, plus sévère dans ses mœurs et moins
complaisant pour la politique prussienne que ne l'était son prédécesseur,
Spiegel, est élevé à la dignité de martyr, et nous aurons sous peu à Paris
les savans du Hanovre, pour lesquels on donnera probablement cet hiver
des bals et des représentations à bénéfice.
Une affaire non moins grave, au moins dans ses apparences , émeut en ce
moment l'Angleterre et toute l'Amérique du Nord. Ici , d'anciens souvenirs
nationaux sont engagés, et le haineux esprit du vieux torisme voudrait bien
laisser croire à une action secrète de la politique française. Constatons à cet
égard le véritable état des choses.
Le Canada a levé le drapeau de l'insurrection contre l'Angleterre, comme
il y a soixante ans les Etats-Unis. Les mêmes espérances, les mêmes griefs,
les mêmes symptômes d'indépendance, qui ont poussé les Canadiens à la
révolte , avaient aussi mis les armes à la main à leurs voisins. Comme chez
ceux-ci, le mécontentement des Canadiens date de loin; ce furent d'abord
des protestations individuelles , puis des meetings, enfin la résistance légale,
et systématique dans l'assemblée législative.
Quand l'Angleterre prit possession du Canada, elle respecta les lois et les
coutumes des habitans, et leur promit le libre exercice de leur religion;
mais lorsque, sous le nom de province de Québec, le gouvernement anglais
divisa le pays en Haut et Bas-Canada, il introduisit une législation toute
nouvelle. Il créa une chambre législative , élue par les colons , et chargée de
discuter et de voter les lois d'intérêt local ; mais il restreignit le pouvoir de
cette assemblée par une chambre haute. Ne pouvant trouver dans le pays
les élémens nécessaires pour la composer, il y appela les nouveaux-venus
que la conquête avait amenés; la noblesse canadienne, soit que le gouver-
nement s'en défiât, soit qu'elle voulut s'éloigner d'elle-même, en fut exclue,
et devint dès-lors hostile. Le conseil exécutif, ainsi composé, eut droit de
veto et de contrôle sur les résolutions de l'assemblée législative. Au-dessus
de ce pouvoir fut placé celui du gouverneur, qui pouvait accorder ou re-
fuser sa sanction aux bills votés par les chambres. On parut ainsi donner
au Canada les formes du gouvernement représentatif, et on ne voulut que
les concentrer dans l'autorité toute militaire du gouvernement; celui-ci par-
tagea, avec quelques familles privilégiées, le monopole des emplois et de la
distribution des terres. A la suite de cette victoire, les vainqueurs en eurent
tous les profits, et en usèrent largement.
Alors se manifestèrent les premiers signes de mécontentement. L'assem-
REVUE DE PARIS. 343
blée législative, élue et inspirée par l'esprit démocratique, proposa une
foule de mesures et d'améliorations qui furent constamment rejetées par le
conseil exécutif; elle usa de son droit, et refusa les subsides; les fonction-
naires se virent menacés par le côté sensible, quand le ministère Grey fit
adopter par le parlement une résolution qui avait pour objet la saisie des
revenus publiques et du produit des douanes; en même temps passa le bill
de coercition. L'irritation fut extrême, des meetings se formèrent partout;
il fut pris des résolutions violentes, et la résistance s'organisa en dehors du
pouvoir représentatif.
Maintenant la question va se décider par les armes. Les premiers débuts
de l'insurrection ont été heureux; mais il est douteux qu'elle obtienne un
succès définitif, et que le Canada parvienne à conquérir son indépendance,
comme l'ont fait les États-Unis. Les chances militaires ne sont pas les mêmes.
Aux Etats-Unis, le gouvernement de la métropole était obligé de garder
une grande étendue de territoire, et de l'occuper militairement. Il y avait
une armée anglaise, et non un parti anglais. La même communauté de
haines et d'intérêts unissait toute la population. Tout le monde ayant à ga-
gner à l'indépendance , la voulut et y contribua- Le Canada , au contraire,
a été envahi par une foule d'émigrans anglais et irlandais qui s'y sont éta-
blis depuis long-temps, et qui sont en possession de la double influence
de l'industrie et de la richesse territoriale; car l'Angleterre a suivi, là
comme partout, son admirable système de colonisation. Elle opposera le
parti loyaliste au parti français, et pourra combattre l'insurrection par
des influences indigènes; celle-ci n'aura pas le caractère patriotique et en-
traînant d'une guerre de nation à nation; elle sera réduite aux proportions
d'une lutte de deux partis l'un contre l'autre. M. Papineau trouvera en face
des concitoyens, et non des étrangers. Les troupes britanniques ne sont-
elles pas renforcées par des volontaires qui donnent en quelque sorte droit
de bourgeoisie à l'uniforme anglais? Enfin, la puissante assistance que les
États-Unis ont trouvée dans la France , manquera au Canada. Nul obstacle
n'arrêtera la marine de l'Angleterre , et ne viendra retarder ou compro-
mettre les secours qui arriveront de la métropole. Aussi croyons-nous que
les patriotes canadiens, réduits à leurs propres forces et aux ressources de
contrebande qu'ils tireront des États-Unis, neutralisés par l'opposition qu'ils
rencontreront dans le pays même, ne peuvent manquer de succomber.
Les opinions les plus opposées se sont produites à la chambre des communes
sur les affaires du Canada; les uns étaient d'avis d'abandonner entièrement
le pays, par déférence, sans doute, pour la cause des peuples; les autres, de
le réunir à l'Angleterre, comme l'Irlande et l'Ecosse. Ce n'est pas là, nous
le croyons, l'expression de l'opinion publique dans la Grande-Bretagne; le
ministère ne parait pas disposé à faire des concessions fondamentales, et
l'opposition n'en réclamera pas sérieusement.
C'est, en effet, pour l'Angleterre, une question nationale et non une
question ministérielle; d'ailleurs, le parti de l'insurrection ne s'appelle-t-il
i'i I REVUE DE RARIS.
pas le parti français? Le parlement pourra faire droit à des plaintes indivi-
duelles, remédier à des abus d'administration; mais, dans l'état actuel des
choses, il ne peut faire de changement organique dans la constitution du Ca-
nada, sous peine de courir le risque de perdre ses colonies. La gravité de la
question pour l'Angleterre n'est pas tant dans l'insurrection elle-même que
dans les conséquences qu'elle pourrait avoir pour ses autres possessions. La
puissance anglaise est problématique dans un avenir plus ou moins éloigné,
à cause de la tendance d'émancipation des colonies. Le projet d'union pour
le Canada aurait l'immense danger de donner l'espoir à toute autre colonie
de se réunir à la métropole par des menaces de séparation; c'est ce qu'a fait
sentir lord John Russell à la chambre des communes, et nous croyons qu'il
a exprimé les véritables dispositions du parlement anglais.
— L'Académie des Sciences Morales et Politiques a tenu sa séance pu-
blique annuelle le 27 de ce mois. De nombreux applaudissemensont accueilli
xin travail de M. Mignet sur la vie et les ouvrages de M. le comte Rœderer.
M. Mignet a apprécié successivement dans M. Rœderer l'économiste,
l'homme d'état et l'historien. Il a très nettement défini la place que M. Rœ-
derer s'était acquise parmi les économistes: « S'il n'a pas eu le génie qui
découvre, a-t-il dit, il a eu au plus haut degré celui qui applique. » Dans
la partie de ce discours consacrée à l'examen de l'homme politique, M. Mi-
gnet a pu s'élever sans effort du ton de la biographie à celui de l'histoire. II
a apprécié avec éloquence la conduite de M. Rœderer au 10 août, et ses
utiles travaux, soit à la constituante, soit au conseil d'état. En parlant des
relations de M. Rœderer, devenu sénateur, avec Napoléon, M. Mignet a eu
l'occasion de mêler à son récit de piquantes anecdotes qui en tempéraient
l'austérité dans une mesure convenable. Enfin, l'auteur des comédies his-
toriques et de l' Histoire de la société polie n'a pas été l'objet d'une étude
moins sérieuse que l'économiste et le législateur. M. Mignet a rendu justice
aux connaissances étendues et à la finesse d'observation de M. Rœderer; mais
il a montré que , chez lui, la dernière de ces qualités dégénère souvent en
abus. Il n'a déguisé aucun des défauts de l'historien , trop prompt à juger,
mettant quelquefois de l'esprit où il ne fallait que du bon sens, et s'entêtant
volontiers dans des systèmes que l'étude n'avait pas suffisamment mûris.
Sous le rapport littéraire, le travail de M. Mignet n'est pas moins remar-
quable, et les idées de l'auteur se révèlent sous une forme où la correction
s'allie constamment à l'élégance. Après M. Mignet, M. Rossi a présenté,
sur les rapports du droit civil avec l'état économique de notre société , quel-
ques observations qui ont terminé la séance. Il s'est attaché à faire ressortir
l'insuffisance de nos codes dans les questions qui intéressent le plus l'éco-
nomie sociale. Il a cherché la cause de cette insuffisance, et l'a trouvée
dans l'état même où notre société était à l'époque de la formation des
codes. Rédigés entre deux révolutions , l'une politique , l'autre économique,
ils ne représentent encore que la première , et pour qu'ils soient complets, il
REVUE DE PARIS. 345
leur reste à représenter la seconde. Ces observations , remarquables surtout
par la précision et la clarté , ont vivement intéressé l'auditoire.
Revue Critique*
L'Héraclèade, poème attribué à Florus , traduit par M. Maizoni de Lau-
réat. — Ce serait, à n'en pas douter, une découverte importante que celle
d'un poème latin de cinq mille vers, composé par l'historien Florus sur la
destruction d'Herculanum. La littérature y serait sans doute moins inté-
ressée que l'archéologie; mais à ne voir dans Yllèracleïas qu'un document
précieux à joindre à ceux que nous possédons déjà sur la vie privée des Ro-
mains, sous les empereurs, l'entreprise de M. Maizoni de Lauréal mériterait
encore nos éloges , et nous oublierions volontiers l'insignifiance littéraire du
poème pour ne considérer que la valeur historique inséparable d'un pareil
monument, Là même ne s'arrêterait pas notre indulgence , et le poème fût-il
nul au double point de vue de l'archéologie et de la littérature, nous ne
blâmerions pas M. de Lauréal du zèle qu'il aurait déployé, en rendant
à la curiosité des grammairiens un fragmeut de latinité aussi étendu. Mais
au moins faudrait-il que l'authenticité du poème nous fût prouvée d'une
manière certaine !
Le contraire arrive malheureusement, et l'Hèraclcade se présenteà nous
avec toutes les apparences d'un pastiche qui ne peut intéresser que médio-
crement.la science ou la littérature. M. de Lauréal, dans sa préface, avoue
lui-môme qu'il a eu un moment la pensée de publier sous son nom le poème
qu'd attribue à Florus. Il s'autorise en cela de l'exemple de Pétrarque qui,
avant la publication du poème de Silius Italicus sur la seconde guerre pu-
nique, avait inséré des passages entiers de l'écrivain romain encore inconnu,
dans son poème sur le même sujet intitulé VAfrica. La comparaison peut
n'être pas modeste ; mais nous avons quelque raison de la croire assez juste,
et nous imaginons que si Florus a quelque chose à revendiquer dans YHé-
racïcade , c'est à peu près la part que Silius peut réclamer aussi dans
VAfrica, c'est-à-dire des citations en assez grand nombre et encadrées avec
une certaine adresse. Toutefois les citations de Florus ne sont point tirées
de fragmens inconnus de cet historien, comme celles de Silius. Elles sont
tout simplement extraites de son histoire; c'est de la prose latine mise en
vers français médiocres. Si nous conservions un doute à cet égard, la pré-
face de M. de Lauréal servirait à le dissiper. Voulant démontrer qu'il avait
un motif sérieux d'attribuer à Florus le poème en question, il se fonde
sur ce que différens passages de l'Hcraclèade rappellent d'autres passages
de l'histoire de Florus. Il cite, en effet, cinq ou six vers latins, les seuls
qu'il cite de VHéracïeïas , et qui ne sont que des phrases versifiées de cet
historien. Si donc il y a une Ilêraclèude latine, écrite par Florus, soyons
bien persuadés que cette Hèraclèade n'est pas publiée ou traduite pour la
première fois; car elle n'est autre que l'histoire du même Annœus Florus,
où se trouve une description de la Campanie, et le récit d'une descente au
:**6 REVUE DE PARIS.
Vésuve, deux morceaux qui pourraient trouver place, en effet, dans une
Hêraclêade. A vrai dire, nous trouvons les plagiats , non avoués, de Pé-
trarque, de meilleur goût que les scrupules de M. de Lauréal. Nous croyons
que Pétrarque a très bien fait de ne pas publier un Âfrica sous le nom de
Silius Italicus, à cause de quelques emprunts faits au poème de celui-ci sur
la seconde guerre punique. Faire honneur à Florus d'un poème en cinq
mille vers, où il ne se trouve de lui que quelques phrases mal versifiées,
nous semble , au contraire , outrer singulièrement la modestie.
Mais prouver que VHèraclèade ne peut en aucune façon être attribuée à
Florus, n'est pas encore infirmer l'assertion du traducteur en ce qui touche
l'antiquité de ce poème. Ceux qui ont lu le travail de M. de Lauréal peu-
vent bien, il est vrai, n'avoir plus aucun doute sur cette partie de la ques-
tion; ceux qui ne l'ont pas lu , s'ils apprennent que le texte n'a pas été re-
produit en regard de la traduction, seront fondés aussi bien que les premiers
à ne pas prendre au sérieux cette publication. S'il faut en croire la préface
de M. de Lauréal, c'est à des embarras imprévus qu'il faut attribuer une
omission aussi fâcheuse. C'est en 1812 que le manuscrit fut découvert par
M. de Lauréal, dans la bibliothèque du Vatican. Il s'était mis aussitôt à le
traduire et allait s'occuper de transcrire le texte, lorsqu'à la fin de l'an-
née 1813, l'invasion des états romains par Murât, roi de Naples , força le
traducteur de Florus à retourner en Fiance, sans pouvoir emporter une
copie du manuscrit latin. Au rétablissement de la paix, il écrivit à Rome à
une personne affidée pour la charger de transcrire ce précieux texte. Mais
il n'était plus temps; les Napolitains avaient emporté le manuscrit. C'est
alors que M. de Lauréal se décida à mettre en vers français sa traduction,
et si la publication de son travail n'a pu avoir lieu qu'en 1837, c'est qu'il
espérait toujours retrouver le texte de l'Hcrncliadc , et M. de Lauréal ne
s'est résolu qu'après de nombreuses et inutiles démarches à publier sa tra-
duction , dans laquelle s'étaient glissés, il l'avoue lui-même , nombre de vers
improvisés par l'enthousiasme.
Après de telles explications, nous consentons volontiers à ne plus mettre
en doute l'existence d'un poème latin manuscrit, portant le titre d'Hêra-
cleïas , et inspiré par la destruction d'Herculanum. Mais ce que nous ne
pouvons admettre, c'est que le travail de M. de Lauréal soit une traduction
de ce poème. Tout au moins, il peut contenir quelques passages imités de
ce chef-d'œuvre inconnu. Dans notre opinion, l'Hiraclèade ne peut inté-
resser ni les latinistes ni les archéologues. C'est un poème épique en dix
chants , composé en plein XIXe siècle , sur un sujet qui se prêtait plus qu'un
autre à l'amplification rhétorique; c'est un pastiche de la manière de
Claudien, qui atteste en général de l'habileté et une certaine érudition.
Mais nous ne saurions y voir un débris précieux, ni même une ruine res-
taurée. Sans doute, M. Maizoni de Lauréal n'aura pas voulu signer de son
nom , en 1837, un poème épique en dix chants et de la vieille école. Il a mis
son amour-propre à l'abri d'un nom ancien; il a donné pour une œuvre du
siècle de Trajan, un livre écrit depuis i830 ou sous la restauration. Avec
un nom plus connu , il aurait imposé son œuvre au public et fait passer pour
une innovation hardie l'emploi de formes anciennes. Faute de ce moyen et
craignant de paraître audacieux ou dépourvu de tact, il a pris le parti de
REVUE DE PARIS. 347
modifier le titre du poème, et a cru tout arranger eu substituant une date
à une autre.
L'Hèracléade, considérée, non plus comme traduction, mais comme
œuvre originale, ne prouve pas dans M. de Lauréal une grande puissance
de conception. L'action du poème est à peu près nulle; les dix chants dont
il se compose ne sont que le développement d'une donnée mythologique
peu intéressante, la haine de Cybèle contre Hercule, vainqueur de ses fils
les géans. Quant à la forme , c'est une imitation de Delille, mais une imita-
tion sans talent, qui diffère, d'ailleurs, du modèle par l'incohérence des des-
criptions et la pâle ir du coloris. L'incohérence mérite surtout d'être signalée.
Dans une description qui commence le dixième chant, l'auteur peint dans
un vers le golfe de Naples semé de blanches voiles , et dans le suivant : la
rosée étalant ses perles de cristal; un peu après on trouve des près pleins de
fleurs et de troupeaux. Puisque M. de Lauréal cherche ses modèles dans la
littérature du dernier siècle, il fera bien de les mieux choisir et d'emprunter
aux bons écrivains qu'il imitera, avec leur forme poétique , leur précision
et leur clarté.
La conclusion à laquelle on arrive , après avoir lu attentivement l'Héra-
cléade, doit expliquer suffisamment la sévérité de notre critique. Ou l'Hé-
racléade est une traduction, ou c'est l'oeuvre de M. de Lauréal. Or, comme
traduction, elle est reprochable comme manquant de fidélité , et M. de Lau-
réal a eu tort d'y intercaler ses improvisations; comme œuvre originale, on
n'y trouve que la révélation d'un talent poétique fort médiocre. Plutôt que
de condamner entièrement l'œuvre de M. de Lauréal, nous préférons pour-
tant ne la considérer que comme une étude consciencieuse des mœurs ro-
maines dans les premiers siècles de la décadence. A ce titre seulement,
V Uèraelèade mérite des éloges; car, s'il n'a aucune des qualités du traduc-
teur et du poète, l'auteur de ce travail nous parait au moins posséder
celles de l'antiquaire, et les notes érudites qu'il a ajoutées à son poème ou à
sa traduction, composent, avec la préface, les parties les plus intéressantes
du livre.
Deux à Deux, par H. Arnaud (Mrae Reybaud ). — Il y a dans le nou-
veau roman de Mrae Reybaud, comme dans ses premiers ouvrages, un ta-
lent ingénieux et facile. La complication de l'intrigue et la gravité du sujet
n'ont pas été de sérieux obstacles pour le romancier. Une fois la donnée
conçue, l'exécution a du être rapide, et pour la mènera bout il a fallu peu
d'efforts. Dans le style comme dans la pensée nous trouvons la preuve de
cette facilité , et nous croyons que , sans cela , Deux à Deux eût mérité de
grands éloges. Le drame, mieux préparé, mieux conduit, n'aurait pas cessé
d'exciter l'intérêt et n'eût pas blessé la vraisemblance. Tel qu'il est, ce roman
se dislingue encore de la foule des publications nouvelles. C'est un récit plein
d'émotion , un tableau où l'exagération de quelques parties ne détruit pas le
charme de l'ensemble. Mrac Reybaud a écrit des œuvres d'une harmonie plus
régulière, et surtout d'un travail plus délicat; mais jamais elle ne s'est
montrée observatrice plus clairvoyante. Il est à désirer que dans une œuvre
d'une importance égale à celle de Deux à Deux, la même finesse se retrouve
un jour unie à des combinaisons plus naturelles et à une forme plus con-
stamment sévère.
348 REVUE DE PARIS.
La difficulté de la dortnée explique d'ailleurs jusqu'à un certain point les
défauts que nous signalons. MmeReybaud avait à poursuivre, au milieu d'une
intrigue animée, l'étude laborieuse des passions; son attention devait se
partager entre les complications du drame et l'analyse des sentimens in-
times. Cette tâche était difficile, et la fatigue en aura devancé l'accomplis-
sement. Dans cette lutte entre l'invention et la réflexion, c'est l'invention
qui l'a emporté. L'intérêt , au lieu de naître d'une explication simple et
précise de la donnée psychologique, a été puisé dans la complication des
évènemens. Nous ne savons si Mme Reybnud s'est rendu compte très nette-
ment de sa préférence. Le choix entre le roman d'action et le roman d'ana-
lyse a dû être involontaire, mais il est certain qu'en compliquant, comme
elle l'a fait, le drame dont Léonce et Clotilde sont les principaux acteurs,
elle a trop présumé de sa patience.
Léonce, le héros du livre, a connu de bonne heure la cruelle réalité, de
la vie. Sa jeunesse s'est écoulée dans une sorte d'esclavage; il a passé du
collège à l'étude d'un avoué sans connaître la liberté, sans avoir dans son
passé un souvenir, pour son avenir une espérance. La nécessité , en contrai-
gnant Léonce à une vie laborieuse et pauvre, a développé singulièrement en
lui les facultés contemplatives. La lecture et la rêverie ont remplacé , pour
cette ame souffrante, les joies de l'action et de la volonté. Mais un jour doit
venir où cette existence malheureuse fera place à une vie indépendante; et
Léonce, dans sa longue inaction, a oublié de vouloir. Le développement de
son imagination, sa tendance à la rêverie, ses désirs exaltés seront pour
lui un fardeau , une gêne funeste au milieu de l'activité du monde. Sa sen-
sibilité, développée outre mesure, lui deviendra une source inépuisable de
souffrances. Enfin l'habitude d'obéir , en augmentant la faiblesse de son ca-
ractère, lui a préparé de longues et terribles épreuves.
L'exposition du roman mérite dos éloges. Après plusieurs années d'une
servitude obscure, un héritage assure à Léonce le repos et l'indépendance
pour le reste de sa vie. Dans un voyage entrepris pour rétablir sa santé, il
rencontre à Hyères un ancien camarade de collège, Philippe Lechesne. Ce
Philippe est tout l'opposé de Léonce. Son insouciance et sa gaieté naturelles
le rendront heureux dans quelque condition que le sort le place. Avec de
telles qualités, Philippe est riche et indépendant. L'avenir, qui pour Léonce
parait si sombre , n'a pour Philippe que de riantes visions. Ces deux ca-
ractères, opposés sur tant de points, se rapprochent par la générosité qui leur
est commune. Aussi cette rencontre fortuite amène-t-elle une liaison du-
rable entre Philippe et Léonce.
Philippe se marie. La femme qu'il épouse joint à une parfaite connaissance
du monde une grande modération, une douceur de caractère, qui lui ren-
dent facile l'obéissance à ses lois les plus impérieuses. La vertu de Blanche
est mêlée de coquetterie ; mais elle n'emploie les ressources de la séduction
que dans une intention innocente. Conserver l'amour de son mari est son
unique désir, et sa conduite habile réussit à le satisfaire. Le mariage de Phi-
lippe et de Blanche se fait sous les plus heureux auspices, et l'avenir ne dé-
ment pas ces espérances.
Clotilde, cousine de Blanche, a été, jeune encore, délaissée par sa famille.
Privée d'éducation, elle a vécu long-temps à la campagne, et n'a jamais
connu le monde. Aucun obstacle n'est donc venu s'opposer au libre dévelop-
REVUE DE PARIS. 349
pementde son caractère. La fougue de ses passions a encore été excitée par
des lectures mal choisies. Dès sa première entrevue avec Léonce, elle voit en
lui l'amant prédestiné qui lui est apparu dans ses rêves. Cette passion com-
mence à peine qu'elle est favorisée par le hasard et l'égarement passager de
Léonce. Celui-ci, rendu bientôt à lui-même, comprend toute l'étendue de sa
faute ; mais son ame généreuse n'hésite pas un instant : il se résigne ; il de-
mande Clotilde en mariage ; cette union lui est conseillée par l'honneur.
Mais son cœur est resté froid quand sa main a serré celle de Clotilde.
Léonce, une fois marié, ne peut dissimuler ses regrets. Egarée par la
jalousie, Clotilde ne perd pas une occasion de rappeler à Léonce les ser-
mens qui les unissent, et de lui reprocher son indifférence. Elle ne fait
qu'augmenter le mal qu'elle veut guérir. La jalousie de Clotilde devient
pour Léonce plus qu'une tyrannie ridicule : c'est un humiliant supplice. Mal-
heureusement les soupçons de Clotilde se justifient un jour. Léonce aime
une femme , et c'est pour la première fois. Sydonie , ou plutôt Mme de Fiée,
est victime comme Léonce d'un mariage imprudemment conclu. Son mari
i'abandonne pour se livrer publiquement à la débauche. La perte de sa for-
tune et les conseils d'un frère ont réussi toutefois à opérer dans M. de Fiée
une demi-conversion. Il se décide à quitter Paris, à retourner avec sa femme
à la Martinique, sa patrie. Léonce, entraîné par l'amour, veut les suivre.
La lettre qui lui annonce que son départ est arrêté tombe entre les mains
de Clotilde. Sa jalousie devient alors une démence. Armée de pistolets, elle
court chez Sydonie, trouve un prétexte pour s'introduire dans son boudoir,
surprend Léonce avec Mme de Fiée. Elle tire , mais le coup n'a frappé que
l'époux de Sydonie qui entrait au même instant; et Clotilde meurt en assu-
rant la liberté de Léonce et de sa rivale.
Tel est le roman de Mme Reybaud, réduit à sa plus simple expression :
la jalousie se châtiant elle-même. Il y a deux parties bien distinctes dans ce
livre : la première, qui est la moins développée , s'arrête au double mariage
de Léonce et de Philippe; la seconde embrasse tout le roman, à partir de
ce mariage jusqu'à la conclusion. Celle-ci peut s'appeler le drame; l'autre
n'est qu'un rapide prologue: mais c'est celle que nous préférons.
Cette première partie est conçue avec une grande simplicité. La vie
commune abonde en drames et en comédies de ce genre. L'amour de Phi-
lippe pour Blanche n'a rien dans sa frivolité qui choque le bon goût et la
vraisemblance; si l'honneur condamne l'indifférent Léonce à s'unir à une
femme égarée par l'amour, ce n'est pas que le romancier ait pu trouver une
telle situation dans ses rêves et tirer de son imagination ce contraste atta-
chant; l'imagination était superflue; il ne fallait pas inventer, mais observer
ou se souvenir.
Nous ne pouvons accorder le même éloge au roman proprement dit. Ap-
profondir la situation de Léonce et faire ressortir, par des faits, la leçon
que ce début a fait prévoir, était, à notre avis, une tâche sérieuse et diffi-
cile. Deux manières de la traiter s'offraient à l'auteur. L'amour de Clotilde,
présenté sous des traits moins repoussans, n'aurait rien ôlé au drame de sa
vérité ni de son intérêt; Léonce et Clotilde unis l'un à l'autre, pouvaient
se dévoiler mutuellement leur plaie secrète sans recourir aux injures, ni
aux querelles malséantes. La douleur dans le calme, le soupçon et le mépri*
TOMK XLVltl. DÉCEMBRE. "2 1
350 REVUE DE PARIS.
cherchant vainement à se dissimuler, les reproches et les regrets étouffés
dans un même silence révélateur. Il y avait , nous le croyons , dans la donnée
du livre ainsi simplifiée, d'abondantes ressources d'enseignement et de
pitié. Celte manière était la moins aisée, nous l'avouons. Si Mme Reybaud
l'eût choisie, elle devait s'attendre à une critique d'autant plus sévère que
l'on se serait souvenu d'Adolphe. Elle a préféré ne pas sacrifier l'action à
l'analyse; elle a réussi, en compliquant la situation de Léonce, à exciter un
intérêt frivole; elle a exagéré le caractère de Clotilde, et la jeune femme
passionnée, ignorante du monde, est devenue, à mesure que l'action se
développait, un type de la jalousie basse et vulgaire, ou plutôt un monstre
digne de pitié. Nous ne blâmons pas Mme Reybaud d'avoir préféré ce nou-
veau thème au premier. Il offrait moins de difficultés, nous le répétons, et
d'incontestables ressources d'intérêt. Mais si elle était bien décidée, en com-
mençant son livre , à tracer de la jalousie un portrait repoussant , elle devait
préparer le lecteur à ce dénouement imprévu , et faire servir le prologue à
l'explication du drame. Clotilde, dans la première partie du livre, ne ré-
vèle pas un instant ce qu'elle sera plus tard. Nulle trace, chez elle, de sen-
timens mesquins et d'une méchanceté triviale. On croirait plutôt à une
réminiscence de la Sylvia de Jacques qu'à une héroïne de scélératesse et de
démence. Avec des développemens moins brusques et des préparations plus
habiles, Clotilde serait vraisemblable. Tel qu'il est, ce caractère trouble
l'harmonie du livre.
Les figures secondaires du roman ne méritent pas le même reproche.
M. et Mme Barquier, Mme Violan et ses filles sont des portraits finement
tracés et qu'on peut reconnaître. Parmi ces goupes , dont la vérité comique
n'est point contestable , Sydonie et Blanche se dessinent avec la suavité d'une
vignette anglaise Léonce n'intéresse pas. Les tendances mélancoliques que
lui a prêtées le romancier, compliquent inutilement ce caractère, l'indéci-
sion étant un thème assez vaste. Quant aux douleurs de la rêverie impuis-
sante, après Obermann et René, ce n'est pas trop d'un livre pour les pein-
dre, et la fable de Deux à Deux se distingue plutôt par l'action que par
l'analyse. La mélancolie n'est donc laque pour défrayer quelques monolo-
gues et terminer quelques chapitres : on pourrait la supprimer entière-
ment, sans que l'intérêt du livre s'en ressentit; au contraire, l'idée princi-
pale s'éclaircirait en se simplifiant.
Nous avons parlé de l'action et des caractères. La clarté et la simplicité
de l'expression sont deux qualités bien rares aujourd'hui et que Mme Reybaud
possède à un haut degré. Le style de Deux à Deux révèle, aussi bien que
celui de Pierre et du Château de Saint-Germain , un mépris de bon goût pour
l'éclat ambitieux et les puériles nouveautés de la forme. Ce mépris, toute-
fois , ne devrait pas dégénérer en uégligence ; la juste mesure qu'il convien-
drait de garder, plusieurs chapitres de Deux à Deux nous l'apprennent.
Nous voulons parler de ceux où Mme Reybaud décrit les commencemens
de la liaison de Léonce et de Sydonie. Cette mesure, malheureusement, est
dépassée quelquefois dans le reste du livre. La conception de Deux à Deux ne
permettait guère, nous l'avons dit, l'emploi continu de ce coloris sobre et
chaste. Mais c'est assez d'avoir fait preuve une fois d'un talent sévère et
délicat, et il n'est pas douteux qu'une œuvre entièrement dépourvue d'exa-
REVUE DE PARIS. 351
gération ne nous fasse apprécier un jour, dans le style de Mme Reybaud ,
des qualités plus brillantes et plus soutenues. Plus les idées seront précises,
plus aussi, nous l'espérons, la forme qui doit les traduire sera solide et
travaillée.
Le succès de Deux à Deux a prouvé d'ailleurs que la perfection des détails
pouvait quelquefois faire excuser une conception défectueuse. Nous ne
croyons pas qu'en applaudissant à la conception du romancier, le public ait
fait preuve d'une indulgence irréfléchie. Nous acceptons volontiers son
arrêt; seulement nous espérons que Mme Reybaud n'y verra pas une ap-
probation absolue. Elle n'a pas donné , dans Deux à Deux , toute la mesure
de son talent, et elle ne saurait s'offenser, si, après avoir lu ce roman,
nous mêlons encore du blâme à nos éloges. Certaines parties de Deux à
Deux justifient nos reproches, et nous serions moins sévères envers l'en-
semble du livre , si le talent de Mme Reybaud s'était montré moins franche-
ment dans plusieurs détails.
— Le Livre d'Heures complet publié à la librairie Paulin, par M. Jules
Hetzel, fait honneur à l'intelligence et au goût de ce ce jeune éditeur.
M. Hetzel débute dans la carrière, et ce bel ouvrage, aussi remarquable par
le luxe de la gravure que par l'élégance et la perfection de la typographie ,
fait concevoir sur ses prochaines publications les plus flatteuses espérances.
La gravure ne sert pas seulement dans ce livre d'ornement à la pensée, elle
la complète et l'explique , elle est devenue une traduction fidèle , non seule-
ment de la lettre, mais de l'esprit du texte. Les noms des artistes qui ont
concouru à l'œuvre de M. Hetzel, viennent à l'appui de notre éloge et peu-
vent servir d'une réponse suffisante à ceux qui le trouveraient exagéré. Le
dessinateur est M. Gérard Séguin qui fut chargé, il y a un an, de l'exécution
du Missel offert par M. le duc d'Orléans à l'impératrice d'Autriche; l'orne-
mentiste est M. Daniel Ramée, architecte passionné pour la sculpture catho-
lique du xme siècle. Us ont dignement rempli leur tâche et justifié le choix
de M. Jules Hetzel. Quant à l'impression, elle n'est pas au-dessous du reste;
le texte, qui est de la plus grande beauté, ressort sur des pages ornées de vi-
gnettes et d'un riche encadrement imprimé en bistre doré. Le papier a été
fabriqué exprès par M. Canson . Si l'on ajoute à ces précieux élémens la mise
en œuvre des plus habiles imprimeurs d'Everat, on aura une idée de ce su-
perbe travail auquel l'archevêque de Paris vient d'accorder son approbation.
F. BOWNAIBE
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS I.E QUARANTE-HUITIEME VOLUME
DE LA REVUE DE PARIS.
Le Phare de Bell-Rock, par M. F. Mekcey 5
Les deux Sœurs, par M. Jules Sandeau 25
L'Irlande.— III. — Les Annales et les Ruines, par M. C. Feuillide. 44
Bulletin. — Théâtres (39
.lervas le Biographe, par M. Léo.n Gozlan 81
Voyages. — Gordoue, par M. Rosseeuw Saint Hilaire. ... ioh
Les Jurandes modernes, par M. A. Granier de Cassagnac. . . 123
Bulletin- — Théâtres 138
Originaux du dix-septième siècle. — MUe Paulet, par M. Paul de
Musset 153
Les Courriers en Turquie et la Caravane de Bagdad, par M. Ca-
mille Callier 179
Edimbourg, par M. F. Merceï 187
Bulletin. — Théâtres 208
Ovide, par M. Jules Janin 221
ilafin et Souchard, par M. Léon Gozlan 257
De l'Occupation immédiate de Constantine, par M. Ernest Becquet. 272
Bulletin 277
Ovide. — II. — par M. Jules Janin 285
L'Irlande. — IV. — Le Sbannon, par M. C. Feuillide 302
Théâtre-Français. — Caliguln , par M. Jules Sandeau 330
Bulletin 336
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